Jeudi 3 avril 2025

- Présidence de M. Bernard Delcros, président -

Assises de la simplification : adapter les normes à la diversité des territoires

M. Bernard Delcros, président. - Monsieur le Président du Sénat, monsieur le Premier ministre, monsieur le ministre, mesdames les ministres, mesdames et messieurs les intervenants, mesdames, messieurs, chers collègues, Monsieur le Président du Sénat, vous avez voulu que le Sénat, la chambre des territoires, s'empare du sujet de la simplification et mène une action résolue pour gagner le combat de la lutte contre l'inflation normative. Je vous remercie pour la confiance accordée à notre délégation, à laquelle vous avez souhaité confier cette mission. Merci également, monsieur le Premier ministre, d'être parmi nous aujourd'hui, entouré de trois membres de votre gouvernement, dont la présence témoigne de l'intérêt que vous portez à l'enjeu de la simplification. Pour ma part, je souhaite que ce rendez-vous marque une étape et nous permette de franchir un premier cap, très concret, en premier lieu sur l'adaptation des normes et des réglementations aux réalités des territoires.

En tant qu'élus locaux, nous reconnaissons la nécessité des normes, mais nous avons tous été confrontés à des situations de complexité, voire de blocage, que nous avons jugées injustifiées ou inadaptées. Sénateur d'un département hyper rural, je suis moi-même, comme tous nos collègues, régulièrement saisi par des maires. Parmi les problèmes rencontrés, figure, par exemple, le refus, au nom de la loi « Montagne », d'un permis de construire pourtant conforme à l'esprit du législateur, ou l'imposition d'une procédure d'unité touristique nouvelle (UTN) pour la radiation d'un hébergement touristique de seulement 20 places. Autre illustration : un gîte d'État communal, de plain-pied, aux normes, et équipé d'un système d'alarme, peut se voir imposer la présence d'un agent communal sur place toute la nuit pour seulement quatre personnes hébergées.

Ces exemples peuvent paraître dérisoires, mais multipliés partout en France, étendus à des situations très diverses et amplifiés dans les grandes collectivités, ils illustrent très concrètement l'inadaptation des normes qui entravent l'action des élus locaux, pénalisent les territoires et génèrent un sentiment de déconnexion totale.

Ces exigences inadaptées entraînent des retards, des abandons de projets, ou des surcoûts. Cette réalité, étendue aux projets des entreprises et des particuliers, suscite l'incompréhension et l'exaspération de nos concitoyens qui interrogent le bon sens de ces mesures.

Ma prédécesseure à la présidence de la délégation, aujourd'hui ministre, Françoise Gatel, dont je tiens à saluer le travail, avait mis sur les rails la charte de la simplification, renforcé les liens avec le Conseil national d'évaluation des normes (CNEN), et créé plusieurs outils tels que la Cellule d'Alerte et de Surveillance au Service de l'Information des commissions Permanentes (Cassiopée) ou les études d'options.

Nous devons maintenant entrer dans une phase opérationnelle avec des résultats tangibles sur le terrain. Notre approche se structure autour de trois leviers principaux : adapter, déconcentrer et simplifier.

La première étape consiste à élargir le pouvoir de dérogation du préfet de département afin qu'il puisse adapter les normes aux spécificités locales. Nos collègues Monsieur Rémy Pointereau et Madame Guylène Pantel ont élaboré des recommandations, désormais traduites en une proposition de loi.

Dans un second temps, nous formulerons de nouvelles propositions en faveur de la déconcentration et de la simplification, en collaboration étroite avec le Gouvernement.

Monsieur le Premier ministre, vous avez aussi un parcours d'élu local et connaissez parfaitement les besoins de nos territoires. Aussi, je ne doute pas un instant de votre volonté de relever les défis de la simplification, et ce malgré les obstacles qui ne manqueront pas de se lever. La délégation aux collectivités territoriales est prête, sous l'autorité du président du Sénat, à travailler aux côtés du gouvernement et de tous les acteurs pour réussir le pari de cette simplification tant attendue par les élus de France et nos concitoyens.

M. Gérard Larcher, Président du Sénat. - Je tiens à exprimer ma gratitude envers le Premier ministre et les ministres présents pour leur participation à ces « Assises de la simplification », intitulées « Adapter les normes à la diversité des territoires » rappelant l'attachement du Sénat au principe fondamental de la différenciation.

Cette troisième édition réunit l'ensemble des acteurs de la simplification, soulignant l'importance de cette démarche initiée par Françoise Gatel lorsqu'elle présidait notre délégation.

Je remercie les représentants des associations d'élus et nos commissions pour leur présence. Il nous faut travailler de concert avec l'Assemblée nationale. La notion de simplification est transpartisane, comme en témoigne la diversité des origines des sénateurs ici présents.

Nous travaillons activement afin de limiter les nouvelles normes à destination des collectivités. Ainsi, les avis du CNEN apparaissent désormais dans le dossier législatif avec le texte concerné. En cas d'avis négatif du CNEN, nos commissions sont alertées en amont par la délégation via le dispositif Cassiopée.

Parmi les motifs récurrents du CNEN, je retiens les coûts d'adaptation, notamment du parc de bâtiments publics, induits par certaines normes, aux conséquences particulièrement problématiques dans le contexte actuel de contraintes financières pour nos collectivités territoriales, ou encore les modalités de compensation du versement des prestations sociales.

Ces exemples concrets illustrent la synergie entre le Sénat et le CNEN dans notre quête de simplification et d'adaptation des normes aux réalités territoriales.

Je tiens à souligner le rôle important joué par Christine Maugüé, présidente de la section administration du Conseil d'État, sur ce sujet initié dès 2022. Sans oublier Bernard Delcros et Rémy Pointereau, ardents militants de la simplification.

L'objectif de notre réunion aujourd'hui, Monsieur le Premier ministre, est double.

Elle vise d'abord à faire le point sur les avancées obtenues en matière de simplification depuis un an. À cet égard, je mentionne le rapport réalisé par Rémy Pointereau et Guylène Pantel sur le pouvoir préfectoral de dérogation. Ce document met en lumière les limites du dispositif actuel et formule des recommandations pour son développement. Il a donné lieu à une proposition de loi déposée le 27 mars dernier, visant à concrétiser ces suggestions.

Nous souhaitons également nous concentrer sur le logement, l'urbanisme et la construction. Une vaste consultation menée par notre délégation à l'automne dernier a recueilli les réponses de plus de 2 600 élus. Il en ressort que le pouvoir de dérogation est particulièrement sollicité dans ces domaines, ce qui n'est guère surprenant au vu de la complexité des textes en vigueur.

Votre présence, Monsieur le Premier ministre, témoigne de l'importance que nous accordons collectivement à ce sujet. Le diagnostic est partagé : les élus locaux que nous rencontrons lors de nos déplacements ne cessent de nous faire part de leur exaspération face à la multiplication des normes. À ce titre, je n'évoquerai pas la proposition de loi « TRACE », visant à instaurer une trajectoire de réduction de l'artificialisation concertée avec les élus locaux, adoptée le 18 mars 2025 au Sénat.

La superposition de normes toujours plus contraignantes, bien que souvent motivées par de bonnes intentions, engendre une lassitude croissante chez les élus locaux. J'ai pu constater cette réalité lors du récent congrès des plus beaux villages de France, où les maires m'ont fait part de leurs difficultés concernant les normes relatives au bâti ancien et au patrimoine.

Nous avons certes entrepris des efforts de simplification, notamment pour les agriculteurs, en allégeant les contraintes pesant sur l'exercice de leur métier. De même, le projet de loi de simplification de la vie économique, adopté au Sénat et que j'espère voir validé prochainement par l'Assemblée nationale, incluait des mesures comme le test « petites ou moyennes entreprises (PME) », issu des travaux de la délégation aux entreprises du Sénat.

Je rappelle que le CNEN avait estimé le coût des normes pour les collectivités à 2,5 milliards d'euros en 2022, puis à 1,6 milliard en 2023. Cette inflation normative est préoccupante. Il faut reconnaître que le Parlement contribue également à ce phénomène. À titre d'exemple, nous avons vu une augmentation de plus de 21 % du nombre d'amendements sur le projet de loi de finances en un an, atteignant 4 553 amendements.

Votre prédécesseur avait lancé des initiatives telles que France Simplification, visant à identifier les normes bloquantes sur le terrain via les préfets. Les rapports du Sénat, ainsi que ceux d'Éric Woerth et de Boris Ravignon, contiennent également des propositions intéressantes. Je suggère que les sénateurs puissent, au-delà des préfets, relayer les normes qui paralysent les élus locaux. Nous venons d'ailleurs de lancer une consultation auprès de nos collègues à ce sujet.

Pourquoi ne pas envisager, Monsieur le Premier ministre, que les sénateurs puissent faire remonter au Gouvernement, via la délégation, les normes réglementaires problématiques ? Cela apporterait du concret, tiré de la vie quotidienne des élus.

Je sais que vous avez également initié une revue des missions de l'État, demandant à chaque ministre de définir un programme de réforme qui sera examiné lors du prochain comité de la fonction publique. J'espère que cette démarche permettra de prendre les mesures nécessaires pour notre pays.

Pour conclure, permettez-moi de citer Nicolas Boileau : « Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément ». Faisons de cette maxime une devise pour guider notre action. Je vous souhaite une excellente matinée de travail.

M. François Bayrou, Premier ministre. - Cette matinée de travail sur la simplification revêt une importance capitale. Ce sujet, source de frustration, est au coeur des préoccupations des élus dans l'exercice de leur mandat. Il s'avère encore plus contraignant pour les citoyens que nous représentons, les familles, les associations, et les entreprises, notamment artisanales et PME. Tous sont confrontés non seulement à l'administration, mais aussi à leurs prestataires et aux grandes entreprises, ce qui engendre une charge de travail considérable. Les élus se retrouvent en première ligne, souvent avec le sentiment d'être bloqués ou enlisés dans leurs actions.

Votre assemblée, Monsieur le Président du Sénat, s'est fortement investie sur ce sujet. Françoise Gatel, à la tête de la délégation aux collectivités territoriales, a mené de nombreux travaux en ce sens. Vous-même avez, avec Rémy Pointereau, présenté un rapport dénonçant l'addiction de l'État à la création de normes destinées aux collectivités locales. Ces états généraux de la simplification, organisés il y a deux ans dans cette même salle, ont abouti à l'adoption d'une charte dont le Sénat, le gouvernement et le CNEN étaient les cocontractants.

Le gouvernement entend respecter ses engagements, tant pour réduire le nombre de nouvelles normes que pour en améliorer la qualité. Cependant, je souhaite attirer votre attention sur une nuance importante. La charge supportée par tous nos concitoyens ne provient pas uniquement des normes elles-mêmes, mais aussi, et de manière significative, de la bureaucratie qu'elles induisent. Si nous pouvions bien faire cette distinction, je pense que nous pourrions avancer plus efficacement.

Je tiens à souligner que nous avons réduit de moitié le nombre de saisines en urgence et en extrême urgence du CNEN en 2022. Réduire le flux de production de ces normes et diminuer leur volume est un objectif nécessaire. Le constat est connu de tous : le code général des collectivités territoriales (CGCT) a triplé en 20 ans. Nous disposons tous de nombreux exemples illustrant cette impossibilité de systématiquement appliquer et comprendre des normes qui s'avèrent parfois contradictoires entre elles. Dans tous mes déplacements, je rencontre des groupes de maires découragés face à ces obligations.

Ces situations nécessitent des réponses concrètes. Tout cela affaiblit l'action publique. Ce sont les usagers qui en pâtissent le plus : ils sont désorientés, et plus de la moitié d'entre eux expriment une opinion négative à l'égard des services publics. In fine, le sentiment d'impuissance publique constitue un grand danger, risquant de détourner les citoyens des institutions démocratiques.

Selon un important « think tank » européen, en France, les normes engendrent un coût de plus de 120 milliards d'euros par an, soit quatre fois plus que chez nos voisins belges et allemands. Dans le contexte de crise actuel, notamment avec le renforcement des droits de douane sur la production française, européenne et américaine, ces freins ont des conséquences considérables.

Je n'ai pas l'intention de tenir ici un discours simpliste en considérant que la solution serait de tout supprimer sans discernement. Cependant, ces normes et cette bureaucratisation posent effectivement la question de l'efficacité de l'État et des collectivités locales. Cette simplification, ce retour à l'essentiel, est donc au coeur de l'objectif de refondation de l'action publique que j'ai initié depuis notre nomination au Gouvernement.

En libérant le potentiel de croissance des entreprises, particulièrement des plus petites, le projet de loi pour la simplification de la vie économique, dont l'examen va débuter à l'Assemblée nationale, participe de ce mouvement. J'espère que nous pourrons l'enrichir efficacement durant les débats, malgré les contraintes de nos règlements d'assemblées. Notre démarche s'appuie sur les remontées de terrain, notamment les travaux de Boris Ravignon, et sur les initiatives parlementaires. Nous avons identifié près de 50 mesures rapidement applicables, certaines par voie réglementaire, d'autres par voie législative. Le Gouvernement est prêt à vous soumettre des propositions concrètes, et je suis convaincu que le Sénat saura les intégrer pour améliorer la proposition de loi récemment déposée.

Cette initiative constitue la première étape d'un nouveau partenariat entre l'État et les collectivités locales. D'autres mesures sont actuellement à l'étude pour compléter cette première vague.

Nous proposons notamment de calquer les possibilités de délégation des conseils d'administration des centres communaux d'action sociale (CCAS) à leur président sur celles du conseil municipal au maire. Nous pourrions même aller plus loin en permettant aux communes et à leurs centres communaux d'action sociale de fusionner en une même entité.

Je soutiens également la simplification des relations entre les collectivités employeurs et leurs agents afin de pouvoir répondre avec rapidité et efficacité à certaines actions. Il est par exemple inutile de republier systématiquement les offres d'emploi pour les agents dont les contrats arrivent à échéance, lorsque les deux parties souhaitent un renouvellement. Nous pourrions aussi lever l'obligation de justifier l'absence de candidats fonctionnaires avant d'envisager un entretien avec un contractuel potentiel, tout en préservant la priorité de recrutement des titulaires.

Au-delà de ces mesures, nous devons mener ensemble de grands chantiers. La transposition de directives européennes entraîne parfois des contraintes excessives. Je m'oppose à cette surtransposition qui pénalise nos entreprises et nos services publics. Des progrès ont été réalisés, notamment grâce à l'impulsion du Sénat.

Un autre chantier est celui de la simplification de la présence de l'État dans les territoires. La multiplicité des acteurs et des outils nuit à l'efficacité de l'action publique. Mon objectif est de faire rapidement évoluer cette situation pour que le préfet de département, sous l'autorité du préfet de région, devienne le coordinateur et le régulateur de l'ensemble de l'action de l'État sur le territoire. Mon expérience d'élu local m'a convaincu de la nécessité de cette réorganisation. Nous avons désorganisé l'action de l'État en multipliant les intervenants, la rendant illisible. Il est crucial d'avoir un interlocuteur unique et responsable.

Les procédures de demande de subvention, par exemple, sont devenues un véritable labyrinthe en raison de la multiplicité des dispositifs. Si les grandes collectivités disposent de services dédiés pour gérer cette complexité, c'est un fardeau inacceptable pour les petites communes et les établissements publics de coopération intercommunale (EPCI). Le gouvernement s'engage à traiter ce problème immédiatement, en collaboration avec vous.

Je considère que le pouvoir de dérogation du préfet, sa capacité d'interprétation et de prise de décisions pragmatiques, doit être renforcé. Ce pouvoir est actuellement sous-utilisé, en partie à cause des obstacles que nous avons nous-mêmes créés. Nous allons résoudre ce problème dans les semaines à venir. Dans le contexte de crise actuel, cela facilitera l'implantation économique, aidera les entreprises en difficulté ou en reconversion, et permettra aux maires bâtisseurs de concrétiser leurs projets locaux.

Fin novembre, nous avons lancé le dispositif France Simplification pour apporter des solutions rapides aux blocages rencontrés par les services de l'État, les collectivités et les acteurs économiques. En quelques mois, près de 450 projets ont été soumis par les préfets à Matignon, et environ 200 ont déjà été débloqués. Par exemple, pour renforcer la résilience énergétique de l'île d'Oléron, le ministère de l'écologie a modifié la réglementation de l'autoconsommation collective, donnant plus de latitude aux préfets. Nous avons également simplifié l'aide à la relance des exploitations agricoles et facilité l'achat de véhicules d'occasion par les préfectures.

Notre objectif est de simplifier l'ensemble des règles que les collectivités doivent appliquer quotidiennement en matière d'aménagement et d'environnement. Je tiens à souligner que simplifier ne signifie pas céder à la simplicité ou au simplisme.

Notre action vise un objectif unique : améliorer le service rendu par l'État et les collectivités locales aux citoyens, tout en respectant les principes de notre action commune. Je propose un changement radical de culture en partant de l'expérience vécue par nos concitoyens. J'initierai une nouvelle méthode plaçant les usagers - familles, associations, entreprises, collectivités locales - en position de décision. Ils seront habilités à demander des explications aux administrations.

J'ai précédemment défendu un principe simple, bien qu'il n'ait pas trouvé d'écho à l'époque : l'administration possède déjà toutes les informations nécessaires sur notre vie, comme en témoigne sa capacité de contrôle. Je suggère donc d'inverser le mécanisme.

Prenons l'exemple frappant des parents d'enfants handicapés, contraints chaque année de remplir à nouveau des formulaires comme si le handicap de leur enfant avait changé. Je propose depuis longtemps que l'administration remplisse les documents et que les usagers les contrôlent.

J'ai déjà rencontré cette résistance au changement lorsque je défendais le prélèvement à la source de l'impôt sur le revenu. On me répondait invariablement que c'était « impossible », voire inconstitutionnel. Pourtant, le Gouvernement l'a mis en place, sous l'impulsion du président de la République et de Gérald Darmanin, alors ministre du budget. Cette réforme fondamentale s'est déroulée sans heurts, contrairement aux prédictions alarmistes.

On nous objecte souvent l'impossibilité de croiser les fichiers en raison des prescriptions de la Commission nationale de l'informatique et des libertés (CNIL). Il suffit de donner la possibilité au citoyen de choisir ou non d'autoriser le croisement des informations le concernant. J'entends donc placer les usagers - élus, collectivités, associations, entreprises artisanales, PME - face aux producteurs de normes, y compris le parlement, qui contribue largement à cette inflation normative.

Nous procéderons à partir du réel, ce qui devrait être la marque de fabrique de ce gouvernement. Les usagers auront le pouvoir de demander des explications aux administrations et de proposer des simplifications. Je suis convaincu que le gain en liberté de temps, de pensée, d'action et de souveraineté sur sa propre vie sera considérable.

Le parlement peut jouer un rôle clé dans ce vaste travail de débroussaillage et de simplification. Je reprends la conclusion du Président du Sénat : que les parlementaires, à l'Assemblée nationale comme au Sénat, que vous êtes, fassent remonter tout ce qu'ils jugent absurde. Il y aura beaucoup à faire, mais je m'engage à ce que l'administration dont j'ai la charge réponde à chacune de vos remarques. Je suis persuadé qu'ensemble, nous pouvons atteindre notre objectif ultime : changer la vie des Français.

Première table ronde : le Sénat, moteur de la simplification

M. Bernard Delcros, président. - Merci, Monsieur le Premier ministre. Nous constatons qu'en travaillant ensemble, nous pouvons faire avancer concrètement la simplification.

Le Premier ministre quitte la salle.

Je remercie nos intervenants :

- Muriel Jourda, président de la commission des lois constitutionnelles, de législation, du suffrage universel, du Règlement et d'administration générale ;

- Rémy Pointereau, premier vice-président délégué de la délégation sénatoriale aux collectivités territoriales et à la décentralisation ;

- Claire Landais, secrétaire générale du Gouvernement ;

- Françoise Gatel, ministre déléguée en charge de la ruralité.

Je rappelle que la charte d'engagement signée en 2023 fait suite au rapport de Françoise Gatel et Rémy Pointereau sur l'addiction aux normes ayant instauré les études d'options. Cet outil a été expérimenté pour la première fois sur un texte de loi concernant l'éventuel transfert de la compétence santé scolaire au département. Je remercie Hervé Reynaud, rapporteur de cette étude d'options.

Mme Muriel Jourda, président de la commission des lois constitutionnelles, de législation, du suffrage universel, du Règlement et d'administration générale. - Le constat que nous partageons tous ici est que les collectivités territoriales souffrent d'une inflation normative rendant leur action plus onéreuse et plus complexe. Cette complexité engendre facilement des contentieux, et il n'est pas rare qu'un territoire entier voie des années de travail sur une vision politique partagée invalidées par une décision de justice, alors que l'élaboration de grands documents d'urbanisme avait été extrêmement coûteuse en temps et en argent.

Les réunions que nous tenons régulièrement sur la simplification m'inspirent cette phrase bien connue de Bossuet : « Dieu se rit des hommes qui maudissent les conséquences alors qu'ils en chérissent les causes ». Car enfin, l'inflation normative n'est pas une calamité naturelle qui s'abattrait sur nous avec les caractéristiques de la force majeure. L'inflation normative, c'est nous : l'exécutif, par son pouvoir réglementaire et son pouvoir d'initiative législative, et le législatif, car nous ne sommes pas avares de propositions de loi, tant à l'Assemblée nationale qu'au Sénat.

Il convient de reconnaître que nous adoptons de nombreuses lois. Nos expériences antérieures d'élus locaux nous permettent d'élaborer des textes relativement cohérents en matière de collectivités territoriales. J'en veux pour preuve le texte sur l'eau et l'assainissement, voté récemment après huit années d'efforts du Sénat, dans un élan quasi unanime.

Certes, nous élaborons parfois des lois complexes, mais cela résulte de notre volonté d'apporter des solutions concrètes à nos élus locaux, tout en maintenant le caractère général de la loi. Cette approche conduit à des textes morcelés, avec des exceptions qui finissent parfois par prendre le pas sur le principe.

Face à ce constat, je propose trois pistes de réflexion.

Premièrement, nous devons admettre que la loi n'est pas la réponse à tout. Il nous incombe de modérer notre production législative et de nous départir de cette tendance française à considérer qu'un espace de liberté constituerait un vide juridique.

Deuxièmement, le pouvoir réglementaire doit être véritablement adapté au territoire. Si la loi doit rester générale, le pouvoir réglementaire peut, me semble-t-il, être différencié. Cette position, constante de notre délégation, s'inscrit dans une logique de différenciation, voire de décentralisation accrue.

Enfin, nous devrions conférer au tribunal le pouvoir de juger de l'erreur manifeste d'appréciation concernant les grands textes d'urbanisme et d'aménagement du territoire. Cela permettrait de préserver la vision politique des territoires sans tomber dans un juridisme excessif.

Telle est, me semble-t-il, la position que le Sénat pourrait adopter pour nous libérer de cette inflation normative.

M. Rémy Pointereau, Premier vice-président de la délégation sénatoriale aux collectivités territoriales et à la décentralisation, en charge de la simplification. - Il y a dix ans, le Président Larcher et le Bureau du Sénat ont confié à la délégation des collectivités la mission de rendre les normes plus intelligibles, pertinentes et efficaces. Cette démarche est essentielle pour redonner aux élus le pouvoir d'agir. Notre mission s'exerce en étroite collaboration avec le CNEN, dont je suis membre et que préside avec conviction Gilles Carrez.

Nous entendons agir concrètement pour simplifier l'action des collectivités. À cet effet, nous entendons déposer des propositions de loi chaque fois que nécessaire, comme nous l'avons fait pour le statut de l'élu. La proposition que je vais vous présenter fait suite au rapport sur le pouvoir de dérogation préfectorale aux normes, cosigné avec ma collègue Guylène Pantel le 13 février dernier.

Le Sénat a été précurseur dans ce domaine en adoptant fin 2019 une résolution demandant au gouvernement de généraliser le pouvoir de dérogation aux normes, initialement prévu à titre expérimental en 2017. Le Gouvernement a d'ailleurs pérennisé ce droit de dérogation en 2020. Nous croyons fermement à cette différenciation territoriale. Cependant, notre rapport souligne la réticence des préfets à déroger aux normes, principalement en raison des risques contentieux.

C'est pourquoi nous avons déposé récemment, avec Guylène Pantel et Bernard Delcros, une proposition de loi transpartisane visant à renforcer et sécuriser le pouvoir de dérogation aux normes du préfet. Notre objectif est de trouver des solutions concrètes et pragmatiques pour développer nos territoires. L'État territorial doit jouer un rôle de facilitateur dans la conduite des projets locaux, avec pour ambition de passer de l'addiction aux normes à l'obsession de l'efficacité.

J'ai conscience que nous proposons un véritable changement de paradigme. Rien ne sera possible sans une prise de conscience collective. Comme le soulignait Muriel Jourda, nous sommes tous responsables - État, gouvernement, parlement - de céder trop souvent à la création d'une norme supposément magique, qui donne l'illusion de régler les problèmes.

Un point fondamental de notre proposition de loi, qui fait écho aux consultations d'élus menées au sein de notre délégation, est de faire du préfet le véritable patron des services et opérateurs de l'État dans son département et sa région. Cette idée s'inscrit dans la continuité du rapport de notre délégation intitulé « À la recherche de l'État dans les territoires », adopté en 2022 sous la plume d'Agnès Canayer et d'Éric Kerrouche.

Bien que l'article 72 de la Constitution stipule que le préfet représente chacun des membres du Gouvernement dans son territoire, des pans importants de l'action de l'État lui échappent actuellement, tels que la santé, les finances publiques ou l'éducation. Le rôle du préfet est aussi limité par la multiplication des agences et opérateurs. Notre proposition de loi vise à remédier à cette situation en permettant au préfet de déroger aux normes relevant de ces acteurs ou administrations.

Nous souhaitons également créer de nouveaux régimes législatifs de dérogation aux normes. Le législateur a déjà prévu certains régimes spécifiques reconnaissant aux représentants de l'État un pouvoir d'adaptation local, comme la possibilité pour le préfet de déroger aux règles de repos dominical.

Nous proposons trois nouveaux régimes de dérogation pour faciliter l'action des collectivités.

Premièrement, nous souhaitons donner au préfet la possibilité d'accorder une dérogation à la règle imposant aux collectivités territoriales de financer au moins 20 % de leurs projets d'investissement. Il existe déjà des exceptions, comme une participation minimale réduite à 10 % en Corse et à 15 % pour les projets financés par le Fonds européen de développement régional (FEDER).

Deuxièmement, nous voulons ouvrir la possibilité de déroger au code de l'environnement afin de préserver l'existence d'ouvrages hydrauliques, tels que les moulins, lorsque la dérogation ne porte pas une atteinte disproportionnée aux objectifs poursuivis par les dispositions concernées.

Troisièmement, nous souhaitons permettre au préfet de déroger aux normes des fédérations sportives. En effet, les collectivités territoriales sont propriétaires de 80 % des 330 000 équipements sportifs en France. Or, la mise aux normes en cas d'accession d'un club sportif au niveau supérieur représente souvent un coût très élevé pour les communes concernées, parfois disproportionné au regard de leurs moyens budgétaires.

En somme, ces possibilités de dérogation répondent à des enjeux posant de nombreux problèmes sur le terrain pour nos élus. Notre initiative prévoit également une sécurisation sur le plan pénal de l'usage préfectoral de ce droit de dérogation. Nous savons que le Gouvernement prépare un décret renforçant considérablement le pouvoir des préfets de département, ce qui va dans le même sens que notre proposition. Nous encourageons donc le Gouvernement à aller au bout de cette démarche, malgré les résistances de certaines administrations déconcentrées, et à soutenir notre proposition de loi, inspirée des réalités du terrain.

M. Bernard Delcros, président. - Cette proposition de loi ne résoudra certainement pas tous les problèmes liés à la simplification, mais elle peut apporter des solutions à de nombreuses situations. Mon expérience en tant que maire d'une petite commune rurale m'a montré que la grande majorité des problèmes rencontrés auraient pu être résolus grâce à une capacité d'adaptation du préfet du département.

Mme Claire Landais, secrétaire générale du Gouvernement. - Nous sommes tous responsables de l'inflation normative, y compris les destinataires de la norme.

Ceux-là mêmes qui se plaignent d'être assaillis et contraints par de nombreuses normes sont souvent ceux qui les réclament régulièrement.

Bien que je partage l'idée de la différenciation et de l'adaptation, il faut aussi se souvenir de la passion de nos concitoyens pour l'égalité. Ils demandent parfois des différenciations tout en s'étonnant que la norme ne soit pas la même pour eux que pour leurs voisins, ce qui complique notre tâche.

Je souhaite revenir sur trois engagements pris par le gouvernement dans la charte.

Premièrement, nous avons amélioré les conditions de saisine du CNEN en réduisant de moitié le nombre de cas de saisines en urgence et en extrême urgence. Nous avons également maintenu à 13 % le taux des textes saisis dans ces délais raccourcis.

Deuxièmement, nous avons amélioré l'information des parlementaires sur l'application des lois. Nous organisons des réunions pour identifier tous les textes d'application nécessaires et partageons régulièrement cette information avec le Parlement. Nous faisons ensuite un point régulier, notamment six mois après le vote de la loi. Nous avons élargi ce travail de centralisation aux arrêtés, en plus des décrets.

Troisièmement, nous dispensons des formations à la légistique pour améliorer la qualité et l'accessibilité des normes :

- le secrétariat général du gouvernement dispose de plusieurs outils pour améliorer la qualité normative et simplifier les procédures ;

- le guide de légistique, coproduit avec le Conseil d'État, invite à la sobriété normative et à se placer au bon niveau dans la hiérarchie des normes. Sa dernière version complète date de 2017, et nous procédons actuellement à son actualisation au fil de l'eau. Les fiches sont mises en ligne au fur et à mesure ;

- nous développons également un nouvel outil informatique pour améliorer la fluidité et l'accessibilité de la norme, tout en veillant à ce que cela ne facilite pas excessivement la production normative ;

- nous disposons aussi de deux dispositifs de double compensation très intéressants. Le projet de loi de simplification prévoit la suppression d'un certain nombre de commissions consultatives existantes. En parallèle, le cabinet du Premier ministre et le secrétariat général du Gouvernement veillent à ce que la création de nouvelles commissions soit conditionnée à la suppression de deux autres, sauf dérogations exceptionnelles. Nous appliquons également cette règle à la publication des décrets autonomes, en exigeant la simplification de deux normes existantes pour toute nouvelle norme créée. Bien que nous réussissions à maintenir cette discipline, force est de constater que son impact reste limité. En effet, la production réglementaire autonome, qui n'est pas liée à l'application des lois, ne représente qu'une faible part de l'ensemble des textes réglementaires. Il est donc primordial de réduire drastiquement le flux législatif en amont pour diminuer le volume des textes d'application qui en découlent ;

- enfin, nous disposons d'un mécanisme de délégalisation permettant à l'exécutif de solliciter le Conseil constitutionnel pour requalifier en dispositions réglementaires certaines mesures de forme législative. Cette procédure, peu utilisée, nécessite une préparation minutieuse. Nous devons anticiper les simplifications à apporter avant de saisir le Conseil constitutionnel. L'objectif n'est pas de priver les parlementaires de leurs prérogatives, mais de faciliter les interventions dans le domaine réglementaire lorsque cela se justifie.

Le secrétariat général du gouvernement publiera dans un mois, en collaboration avec la direction de l'information légale et administrative (DILA), les statistiques annuelles détaillées sur la production normative. Ces chiffres montrent que pour la troisième année consécutive, le volume de textes publiés au Journal officiel est en diminution. Bien que nous n'en soyons pas encore à une réduction du stock normatif, cette tendance à la désinflation est encourageante.

M. Bernard Delcros, président. - Je partage évidemment le constat que le législateur a sa part de responsabilité dans l'inflation normative. Cependant, de nombreuses difficultés sur le terrain relèvent également du domaine réglementaire et de l'interprétation parfois inadéquate des textes de loi, en contradiction notamment avec l'esprit du législateur.

Ainsi, bien que les intentions de ce dernier s'agissant de la loi « Montagne » soient parfaitement connues, son application sur le terrain dans certains départements ne respecte pas l'intention initiale du législateur. C'est donc l'accumulation de tous ces facteurs qui engendre la situation complexe que nous connaissons aujourd'hui.

Mme Françoise Gatel, ministre déléguée auprès du ministre de l'aménagement du territoire et de la décentralisation, chargée de la ruralité. - Je suis ravie d'être présente aujourd'hui et de constater la persévérance et la détermination du Sénat dans la lutte contre l'inflation normative. Je sais l'importance qu'accorde le Président du Sénat à ce combat qui exige une vigilance constante. Je tiens à remercier Rémy Pointereau pour sa mission cruciale que j'ai eu l'honneur d'accompagner, ainsi que Bernard Delcros, président de la délégation, d'avoir repris le flambeau sur cette question primordiale.

La simplification est souvent perçue comme un défi complexe. Peut-être est-ce dans la méthode, l'obsession et l'attention de tous que nous parviendrons à remporter cette bataille, plutôt que dans des déclarations d'intention.

La norme, comme l'a souligné Madame la secrétaire générale du Gouvernement - dont je salue l'engagement sur ce sujet - est certes nécessaire pour définir le cadre de l'action et assurer une protection. Cependant, elle doit être judicieusement dosée, juste et pertinente pour atteindre l'objectif visé. Nous sommes tous conscients que trop souvent, la norme entrave la capacité d'action.

L'enjeu d'une norme pertinente transcende les clivages politiques. Dans le contexte budgétaire difficile que nous traversons, il n'est pas déplacé de s'interroger sur la pertinence du flux continu de normes que nous ajoutons. En 2002, nous avions évoqué un surcoût lié aux normes de 2,5 milliards d'euros. Ne serait-il pas légitime de remettre en question la pertinence de cette somme ? Sur ces 2,5 milliards, au moins 500 millions auraient pu être économisés.

Il est donc impératif d'avancer sur une évaluation du surcoût de ces normes et de leur pertinence. S'engager dans cette voie d'évaluation et de correction de l'inflation normative contribuerait également au redressement de nos finances publiques. Ce chantier ne consiste pas seulement à dépenser moins, mais surtout à dépenser mieux et de manière plus judicieuse.

La philosophie de la norme pertinente repose sur un objectif que nous partageons tous : l'efficacité de l'action publique jusqu'au dernier kilomètre. Comment y parvenir ? En appliquant le principe de subsidiarité. Il s'agit de déterminer qui est le mieux placé pour rendre le service requis en éliminant des circuits de décision superflus afin d'éviter des surcoûts.

Comme l'a souligné la délégation, nous devons nous appuyer sur un triptyque, dont la différenciation est un élément clé. Nous avons tendance dans notre pays à confondre égalité et uniformité. Pour illustrer ce point, permettez-moi de citer l'exemple de l'île d'Ouessant. Un maire y a eu l'idée louable d'installer un agriculteur pour produire du lait localement et entretenir les paysages. L'initiative semblait vertueuse : un agriculteur de la Drôme est venu s'installer avec ses vaches. Or, la construction d'une étable et d'un atelier de fabrication de fromage s'est avérée impossible en raison de la loi « Littoral ». Il a donc fallu aller chercher une station de traite mobile en Moldavie et réquisitionner les ruines d'une plateforme bétonnée pour pouvoir ériger un atelier.

Après dix ans de combats et de discussions, nous avons collectivement enfin admis que la nature avait des vérités, que la loi ne pouvait régler. Ce mal français, qui est celui de l'uniformité et de l'ultra-simplicité, nous conduit à cultiver une addiction à la norme qui ressemble un peu à un jardin à la française. Tout est bien tenu, rien ne dépasse. Or il faut sans doute ouvrir nos yeux et nous adonner au plaisir du jardin à l'anglaise, lequel est savamment ordonné, mais un peu plus flou, ce qui permet aux élus de pouvoir agir.

Ce constat nous a conduits à modifier le texte sur l'expérimentation. Nous avons adopté une disposition qui permet de modifier et d'assouplir les conditions des expérimentations territoriales. Lorsque j'étais encore au Sénat, nous avons entrepris une évaluation de la mise en oeuvre du dispositif voté. Il est ressorti que beaucoup de freins empêchaient les collectivités de s'engager dans des expérimentations.

Comme vous l'avez dit, le pouvoir de dérogation doit être confié au préfet de département. À titre d'exemple, le schéma prévisionnel d'ouverture et de fermeture des classes est aujourd'hui réalisé par les élus et les directeurs académiques des services de l'éducation nationale (Dasen). Or, les échanges sur ce sujet entre ces deux parties peuvent parfois être compliqués. Le préfet a donc un rôle à jouer à ce niveau. Dans mon département, j'ai vu des sous-préfets conduire un dialogue exigeant entre le Dasen et les élus locaux afin d'aboutir à un diagnostic partagé sur l'avenir des écoles.

Pour conclure, une méthode d'étude d'options doit sans doute être mise en oeuvre. Est-il nécessaire d'adopter une nouvelle loi ? Les textes existants ne sont-ils pas suffisants ? Devons-nous procéder par voie réglementaire ou par dispositif législatif ?

Deuxièmement, il est crucial d'expérimenter, d'évaluer et de permettre la différenciation. Le droit anglo-saxon dispose d'une clause intéressante, dite « guillotine », qui introduit dans la loi, pour une certaine durée, un dispositif. Si celui-ci n'est pas évalué et confirmé, il tombe.

Enfin, il nous faut changer de méthode et mettre fin au fonctionnement en silos, en articulant tous les maillons de la chaîne de la fabrique de l'action publique.

C'est pourquoi, je m'emploie, aux côtés de François Rebsamen, à organiser des groupes de travail réunissant des parlementaires et des associations d'élus sur le dispositif d'évaluation des communes nouvelles ou des maisons France services et des « Villages d'avenir ».

Si nous partageons la volonté, partageons la méthode, et nous guérirons ensemble du mal français qui nous coûte très cher.

Deuxième table ronde : l'écoute des territoires, un préalable à toute simplification

M. Bernard Delcros, président. - Merci beaucoup Madame la ministre.

La deuxième table ronde est placée sous le thème de l'écoute des territoires, qui évidemment est un préalable à la réussite de la simplification. Tous les sondages et la consultation que nous avons pu lancer auprès des élus locaux le démontrent. La question de la simplification des normes arrive dans le peloton de tête de leurs priorités.

Je remercie nos intervenants :

- Gilles Carrez, président du CNEN ;

- David Lisnard, président de l'Association des maires de France et des présidents d'intercommunalité (AMF) ;

- Gilles Noël, vice-président de l'Association des maires ruraux de France (AMRF) ;

- François Rebsamen, ministre de l'aménagement du territoire et de la décentralisation.

M. Gilles Carrez, président du CNEN. - Je suis ravi de participer à cette matinée et je tiens à saluer la persévérance du Sénat sur la question de la simplification depuis de nombreuses années. La charte signée il y a deux ans a considérablement amélioré le fonctionnement du CNEN.

Après un an à la présidence de ce Conseil, je constate que la principale source d'inflation normative provient de la législation nationale. Comme l'a souligné Claire Landais, les décrets autonomes, non liés à des lois, ne représentent que 2 % des décrets. La question est donc de savoir comment lutter contre cette inflation législative, tout en reconnaissant qu'elle répond souvent à une demande sociale.

Au cours de mes trente années à l'Assemblée nationale, j'ai observé que les lois sont devenues de plus en plus longues, complexes et détaillées. Elles s'efforcent de régler tous les problèmes dans leur diversité et d'anticiper tous les cas de figure possibles. Cela conduit à de véritables monstres législatifs, comme les lois successives « Alur », « ELAN », et le monument que représente la loi « Climat et résilience ». À titre d'exemple, cet après-midi même, le CNEN doit encore examiner un décret d'application de cette loi, pourtant promulguée il y a plus de quatre ans.

Dès lors, comment instaurer une forme de sobriété législative, à l'instar de ce que l'on tente de faire avec le zéro artificialisation nette (ZAN) ?

Ces derniers mois, nous avons constaté une diminution de notre charge de travail au CNEN. Cela s'explique en partie par la dissolution de l'Assemblée nationale, bien que celle-ci ne puisse avoir lieu qu'une fois par an. De fait, nous n'avons eu à examiner aucun texte d'application d'une loi postérieure à juillet dernier. Cette accalmie nous offre un répit bienvenu. Car depuis sa création en 2013, le CNEN n'a pu traiter que le flux, soit environ 200 à 300 textes par an.

Je souhaite profiter de cette période pour engager une nouvelle démarche, dont j'ai déjà discuté avec Madame la secrétaire générale du Gouvernement, en fixant une priorité claire : le triptyque « urbanisme, logement et aménagement », un défi majeur que nous devons collectivement relever face à l'effondrement de la construction de logements.

La démarche que nous envisageons se concentrerait sur le corpus réglementaire. Nous prévoyons de saisir le Conseil d'État, qui se montre favorable à cette initiative, pour qu'il effectue un travail de délimitation du périmètre - les codes de l'urbanisme, de la construction et de l'environnement étant devenus particulièrement volumineux. Le Conseil d'État formulerait des premières propositions de simplification réglementaire dans les domaines qu'il juge les plus accessibles, via une mission flash. Selon le vice-président du Conseil d'État, Didier-Roland Tabuteau, ce travail pourrait être réalisé en trois à quatre mois.

À la suite de cette étape, le CNEN prendrait le relais, en collaboration avec les associations locales et le Parlement, pour concrétiser cette simplification réglementaire. Nous pourrions également envisager, comme l'a suggéré Madame Landais, un processus de délégalisation, une méthode qui s'avère efficace, le Conseil constitutionnel donnant son accord dans 80 à 90 % des cas.

Parallèlement, nous prévoyons une simplification par le biais de lois sectorielles précises.

Nous pouvons donc mener un travail conjoint de simplification sur les plans réglementaire et législatif, à condition de bien circonscrire les sujets.

Je souhaite également aborder un point complémentaire à la démarche de pouvoir de dérogation des préfets initiée par Rémy Pointereau : la question du pouvoir réglementaire local. La réforme constitutionnelle de 2003 a introduit dans l'article 72, alinéa 3, le principe selon lequel les collectivités territoriales disposent d'un pouvoir réglementaire pour l'exercice de leurs compétences. Cependant, depuis près de 25 ans, ce pouvoir réglementaire local reste largement inexploité.

Il serait pourtant pertinent d'imaginer des lois-cadres ou d'orientation concernant les collectivités territoriales qui renverraient au pouvoir réglementaire local. Ce dernier, sous le contrôle du préfet et dans un cadre déconcentré, serait plus efficace pour traiter la diversité des situations locales que de tenter de prévoir tous les cas de figure possibles dans la loi.

Un exemple récent illustre cette problématique : en l'espace de trois mois, nous avons examiné plusieurs centaines de pages de lois et de décrets concernant la mise en place du service public d'accueil de la petite enfance. Une approche centralisée qui néglige le fait que de nombreux sujets pourraient être réglés par le pouvoir réglementaire local mais aussi par le biais du contrat.

Il y a nécessité de passer d'un sentiment de défiance conduisant l'administration centrale à tout réglementer à un sentiment de confiance, notamment envers les élus locaux, afin d'incarner véritablement l'esprit de la décentralisation.

M. David Lisnard, président de l'AMF (message vidéo). - Nous sommes réunis pour la troisième « Assises de la simplification ». Ce sujet est heureusement devenu une priorité de l'agenda politique. Il reste maintenant à le concrétiser en actes, comme nous le réclamons depuis longtemps en tant qu'élus locaux, chefs d'entreprise et citoyens français, et comme l'AMF le propose.

La complication, antithèse de la simplification, engendre non seulement des coûts exorbitants mais crée également de l'injustice. À titre d'exemple, la nouvelle directive énergétique révisée est estimée par l'État et le Centre d'études et d'expertise sur les risques, l'environnement, la mobilité et l'aménagement (CEREMA) à un coût initial de 5 milliards par an, pouvant atteindre un total de 144 milliards d'euros jusqu'en 2051. Ces montants s'ajoutent aux décrets tertiaires et autres réglementations, représentant des sommes considérables d'argent public, une ressource rare qu'il faut mobiliser pour relancer l'activité, protéger les contribuables et assainir les comptes publics.

Cette complication excessive, cette surbureaucratie, ces contradictions normatives et cet excès de règles accentuent les injustices et les fractures sociales. Elle creuse l'écart entre ceux qui ont le temps et les moyens de comprendre ces complications et les autres. Elle aggrave également la fracture territoriale entre les collectivités disposant de l'ingénierie nécessaire et l'immense majorité qui en est dépourvue.

La simplification est donc une nécessité impérieuse, mais elle ne pourra être effective sans le courage de déréglementer. Le droit doit être entièrement réécrit sur la base de principes généraux et de dispositions d'ordre public. Le pouvoir réglementaire doit être décentralisé aux collectivités, ce qui éviterait les concepts parfois fumeux de différenciation ou de dérogation. Nous ne réclamons pas un droit à la dérogation, mais un véritable pouvoir de décision, tant pour les chefs d'entreprise que pour les exécutifs locaux.

Les exceptions, comme la loi sur les Jeux olympiques de Paris ou celle sur Notre-Dame de Paris, où l'État s'exonère des règles qu'il impose aux autres face à des responsabilités réalistes de maître d'ouvrage, devraient devenir la règle commune. C'est ainsi que nous parviendrons à une réelle simplification, source d'efficacité et de justice.

Je vous remercie pour votre mobilisation et vous félicite pour cette initiative. Je salue tout le travail accompli par Gérard Larcher, Françoise Gatel, et le Conseil d'État. Nous menons ce combat ensemble et je suis convaincu que nous réussirons à atteindre notre objectif de simplification.

M. Gilles Noël, vice-président de l'AMRF. - Je souhaite prolonger les propos de David Lisnard concernant l'impact des normes sur les maires. Nous, élus locaux, sommes confrontés à une multitude de normes écrasantes, pénalisantes et retardantes, qui entravent notre action et génèrent une frustration considérable.

Cette situation a des répercussions notables sur la santé des maires, comme l'a révélé une étude menée par l'AMRF. Dans notre évaluation du stress des élus, les questions liées aux normes arrivent en tête des préoccupations.

Face au renouvellement des exécutifs locaux prévu en 2026, nous devons soit masquer cette réalité préoccupante, soit trouver des solutions concrètes. J'ai entendu ce matin de nombreuses propositions, mais il reste à déterminer leur mise en oeuvre effective. Malgré les intentions affichées depuis longtemps, le poids de l'administration et sa volonté de tout régenter, avec une approche souvent trop parisienne, demeurent problématiques. Heureusement, nous, représentants locaux, luttons contre cette machine administrative parfois déconnectée des réalités du terrain.

Au-delà des questions de logement, d'urbanisme et d'aménagement, je souhaite aborder un sujet crucial pour nos concitoyens : l'accès aux soins. La pénurie de médecins de famille dans nos territoires a conduit à des initiatives innovantes, comme celle de l'association Médecins solidaires, qui permet à des praticiens de venir exercer temporairement dans nos communes rurales.

Cependant, ces initiatives se heurtent à des absurdités administratives. Par exemple, ces médecins doivent signer un contrat à durée indéterminée, puis le rompre à leur départ, créant une bureaucratie inutile et chronophage.

Cette situation illustre l'inadéquation entre les besoins du terrain et les réponses apportées par l'État, pourtant compétent en la matière. Certains maires, par désespoir, ont même pris des arrêtés symboliques « interdisant de tomber malade » dans leur commune, s'attirant les foudres de l'administration. Ces actions, bien que provocatrices, soulignent l'urgence de la situation et l'impuissance ressentie par les élus locaux.

En tant que représentants de la démocratie de proximité, nous nous retrouvons enlisés dans des situations ubuesques. Nous attirons à nouveau l'attention sur ces problématiques et comptons sur une mobilisation collective pour y remédier. Il est impératif de trouver des solutions pragmatiques et efficaces pour surmonter ces obstacles administratifs qui entravent notre capacité à répondre aux besoins de nos concitoyens.

M. François Rebsamen, ministre de l'aménagement du territoire et de la décentralisation. - Comme l'a souligné le Premier ministre, il est essentiel de partir du réel. Je citerai Jaurès en ajoutant : « Partir du réel et aller vers l'idéal ». J'ajouterais : simplificateur. Cette notion de simplification est cruciale dans notre démarche.

L'écoute constitue le fondement de ma politique et est un préalable indispensable à toute simplification efficace. Cette dernière ne peut se concevoir uniquement entre spécialistes. Elle doit être l'outil des praticiens sur le terrain. Je comprends parfaitement les préoccupations liées à l'enchevêtrement des normes et à certaines absurdités normatives. Il est maintenant temps de passer à l'action pour résoudre ces problèmes.

Dès mon arrivée au ministère, j'ai encouragé mes équipes à innover et à proposer des solutions en matière de simplification. Boris Ravignon, dont la mission a été renouvelée, nous a fait 50 propositions de normes et vient d'en refaire 22.

Notre objectif est de simplifier les procédures pour redonner aux maires confiance et les moyens d'agir efficacement.

Mon expérience récente d'élu local me permet d'aborder ces questions avec un regard neuf et une volonté forte de changement. La simplification vise à gagner en efficacité, en cohérence et à accélérer la mise en oeuvre des décisions publiques. Pour les élus locaux, il s'agit de faciliter la réalisation des projets territoriaux.

L'enjeu est double : assurer une rapidité d'exécution et garantir la cohérence des politiques publiques. Nous devons rapprocher les élus des citoyens en favorisant une meilleure compréhension et une action plus prompte. Trop souvent, les citoyens se heurtent à des refus administratifs qui contredisent les promesses des élus, ce qui nuit à la confiance démocratique.

Ce chantier est vaste et concerne de nombreux domaines : commande publique, fonction publique territoriale, gouvernance des collectivités, urbanisme, patrimoine, etc.

Pour avancer concrètement, je lance un « Roquelaure de la simplification » au bénéfice des collectivités. Cette initiative permettra de tester les 72 propositions existantes et d'en faire émerger de nouvelles directement des territoires.

Nous articulerons notre action autour de trois principes : simplifier l'exercice des compétences des collectivités, simplifier la gestion du fonctionnement administratif, et simplifier la gouvernance locale.

Une attention particulière sera portée aux conditions d'exercice du mandat des élus locaux. Nous travaillons sur l'élaboration d'un statut de l'élu plus adapté aux réalités actuelles. De nouvelles idées émergeront, que nous mettrons en place et soumettrons à approbation. Mais avant d'aller plus loin, appliquons ce qui existe. Par exemple, il est inacceptable que certaines administrations centrales empêchent des élus d'assister à des réunions importantes de leurs instances, comme c'est parfois le cas dans l'éducation nationale.

Il est donc crucial de réfléchir aux dysfonctionnements actuels, afin de faire des élus à la fois des décideurs et des acteurs de terrain. L'élu connaît les normes, les crée et les met en oeuvre. Il est donc essentiel de simplifier ces normes pour faciliter son travail. Cela inclut la clarification de son statut, de son mandat et la simplification des questions liées aux conflits d'intérêts publics. Nous ne pouvons plus accepter d'être constamment menacés par des conflits d'intérêts nous obligeant à nous déporter sur des sujets sans raison objective.

En simplifiant ces aspects, nous faciliterons l'exercice des fonctions et renforcerons l'efficacité de l'action publique. Pour que la démocratie continue de rayonner et de se développer, il faut que de nouveaux citoyens aient envie de s'engager et de confronter leurs idées dans le cadre démocratique pour tenter d'être élus.

Je vous rappelle que le 28 avril se tiendra un premier « Roquelaure de la simplification », basé sur les missions que nous aura remises Boris Ravignon. Dans un second temps, nous réunirons les élus des territoires avec les nombreuses associations d'élus. À l'issue de ces rencontres, nous restituerons bien entendu les résultats de ce travail de terrain et de démocratie participative aux acteurs concernés, à vous, aux parlementaires et aux ministres.

Ma vision de la simplification vise à faciliter la vie des collectivités locales en réduisant les contraintes.

À cet égard, je remercie Gilles Carrez pour sa proposition. Il est essentiel de revaloriser et de faire connaître la possibilité du pouvoir réglementaire local inscrit dans la Constitution. Peu d'élus locaux la connaissent, ce qui explique l'absence de demande en ce sens au niveau national. Cela constituerait, à mon sens, la meilleure forme de différenciation au niveau des territoires, appuyée bien sûr par les préfets. Je propose que l'on popularise cette proposition et je remercie son auteur.

Je suis conscient qu'il faut une meilleure prise en compte des avis du CNEN, ce qui n'est pas toujours le cas. Il est crucial de réaliser des progrès dans ce domaine.

Pour conclure, dans un contexte d'ordre du jour législatif surchargé, nous avons parfois besoin de vecteurs législatifs pour nettoyer, assouplir et améliorer les normes.

Je tiens à remercier Bernard Delcros et la délégation aux collectivités territoriales et à la décentralisation pour la grande qualité du travail réalisé, ainsi que Stéphane Delautrette, dont l'exigence nous permettra de réussir et d'avancer ensemble

Troisième table ronde : un domaine prioritaire à simplifier - logement, urbanisme et construction -

M. Bernard Delcros, président. - Cette table ronde porte sur le logement, l'urbanisme et la construction, des sujets centraux à bien des égards, notamment en matière de simplification. Ces thèmes comportent des enjeux sociaux, de cohésion sociale, d'aménagement du territoire et économiques.

Nous entendrons :

- Dominique Estrosi Sassone, président de la commission des affaires économiques du Sénat ;

- Stéphane Delautrette, président de la délégation aux collectivités territoriales à l'Assemblée nationale ;

- Christine Maugüé, présidente de la section de l'administration du Conseil d'État ;

- Valérie Létard, ministre en charge du logement.

Mme Valérie Létard, ministre auprès du ministre de l'aménagement du territoire et de la décentralisation, chargée du logement. - Je tiens à remercier le Sénat, ainsi que la délégation aux collectivités territoriales de l'Assemblée nationale, pour leur détermination et leur ténacité à maintenir cette question, qui est au coeur des préoccupations de nos collectivités territoriales, comme une priorité du Gouvernement.

Afin de répondre à vos attentes dans le domaine essentiel de l'urbanisme et du logement, qui est au coeur de l'action dans les territoires, le ministère que je dirige a fait de la simplification une boussole de son action. Depuis le début de cette nouvelle mandature, le logement est plus que jamais au centre des préoccupations quotidiennes de nos concitoyens, avec une crise qui nous impose d'être à la hauteur. Nous devons produire plus, sans renoncer à produire mieux.

Pour produire, il faut d'abord des acteurs volontaristes dans un environnement économique, financier et fiscal favorable. C'est pourquoi j'ai défendu et obtenu dans la dernière loi de finances un certain nombre d'avancées, de solutions et d'outils qui permettront aux collectivités d'accompagner les besoins dans les territoires, qu'ils soient urbains ou ruraux.

Pour produire, il faut aussi des normes qui permettent et accompagnent les projets. Or aujourd'hui, tant les acteurs du logement que les élus voient souvent les normes comme des obstacles, sources de surcoûts et de délais.

Simplifier signifie avant tout améliorer la fabrique de la norme afin de la rendre plus lisible, plus efficace, plus flexible et plus sobre. Cette exigence concerne à la fois le parlement et le gouvernement.

Vous avez rappelé les textes relatifs aux « ELAN », où l'excès de détails nous conduit aujourd'hui à remettre une troisième fois la loi sur le métier. Nous pouvons également mentionner les textes sur les documents d'urbanisme, dont la taille a doublé en raison des surenchères législatives, réglementaires et administratives. Nous devons être constamment vigilants quant aux impacts de ce que nous écrivons. Si la norme est bien conçue, nous nous épargnons tout besoin d'ajustements, de dérogations et bien des difficultés d'application par la suite.

En matière d'urbanisme, la complexité normative ne provient pas uniquement des lois et règlements nationaux, mais également des programmes locaux d'urbanisme et des plans locaux d'urbanisme intercommunal (PLUi) élaborés par les collectivités. Cette superposition de normes à différents niveaux nous contraint parfois à légiférer pour déroger à certaines dispositions, alors qu'il serait plus judicieux d'adopter des documents moins contraignants dès le départ. Il est crucial que chaque échelon, du gouvernement aux collectivités, prenne conscience de cette problématique.

Face à la crise du logement, nous devons tous agir à notre niveau. Les élus locaux sont particulièrement mobilisés sur ce point. Il est nécessaire de revoir les plans locaux d'urbanisme (PLU) pour libérer du foncier, faciliter la surélévation et encourager la diversification des fonctions.

Parallèlement, il nous faut travailler sur le stock de notre droit, qui recèle beaucoup trop de complexité. Des avancées ont déjà été enregistrées, notamment au niveau des derniers textes thématiques relatifs aux projets d'industries ou d'énergie, en allégeant les procédures. Pour aller plus loin, j'ai initié, sous le contrôle et avec le soutien de François Rebsamen, des travaux de simplification en faveur du logement. Je me suis appuyée sur deux outils : le projet de loi de simplification et une proposition de loi de simplification du droit de l'urbanisme et du logement déposée la semaine précédente par le groupe Libertés, Indépendants, Outre-mer et Territoires (LIOT) à l'Assemblée nationale.

Le projet de loi de simplification prévoit notamment la suppression d'attestations et d'études préalables aux projets de construction jugées peu pertinentes mais coûteuses et entraînant des délais supplémentaires. Il préconise également la facilitation de l'aménagement des zones d'activités économiques et, dans les opérations de revitalisation des territoires (ORT), la constitution de groupements d'entreprises du bâtiment pour la rénovation ou encore la simplification de la commande publique.

La proposition de loi LIOT, quant à elle, contient plusieurs dispositions telles que :

- le maintien des schémas de cohérence territoriale (SCoT) au-delà de six ans sans revalidation obligatoire ;

- la simplification de la modification des PLU. Je souhaite aller plus loin en proposant de réduire à deux le nombre de procédures pour modifier les documents ;

- la possibilité pour les communes de rejoindre un établissement public foncier local, indépendamment de leur EPCI ;

- la généralisation du permis multi-sites pour faciliter l'instruction simultanée d'opérations complexes.

La simplification réside notamment dans la transversalité entre le droit de l'urbanisme et d'autres domaines comme l'environnement ou le patrimoine. Par exemple, les schémas de gestion des eaux imposent des compensations importantes. Autre illustration : les fouilles archéologiques mettent parfois un an à débuter, bloquant considérablement les porteurs de projets. Il est donc essentiel d'adopter une approche globale pour identifier et résoudre ces points de friction.

Je sollicite votre aide pour avancer sur ces sujets transversaux. Avec mon administration, nous sommes à l'écoute et nous nous appuierons sur les préfets et les directions territoriales pour faire remonter les besoins du terrain. Notre objectif est de simplifier tout en préservant l'équité entre les territoires.

En conclusion, il est impératif de transformer notre façon de penser et de produire à tous les niveaux, tout en restant pragmatiques. Ces premières mesures concrètes nous permettront d'agir rapidement en faveur de nos élus et de la production de logements, un enjeu crucial aujourd'hui.

Mme Dominique Estrosi Sassone, président de la commission des affaires économiques du Sénat. - En tant que président de la commission des affaires économiques, je tiens à souligner que la simplification est un enjeu majeur de compétitivité pour notre pays, particulièrement dans le secteur de la construction et du logement.

Ces dernières années, nous avons constaté une tendance à inscrire dans les lois des objectifs toujours plus ambitieux, parfois trop, en présumant que les professionnels et les filières s'adapteraient. Or, la réalité économique s'est avérée plus complexe, surtout en période de crise comme celle que nous traversons actuellement.

Concernant le logement, nous sommes confrontés à une véritable crise, malgré un léger frémissement observé depuis le début de l'année. Dans un rapport d'information réalisé à la demande du Président du Sénat, nous avons mis en lumière les conséquences concrètes de cette crise. Au-delà des statistiques et des objectifs, la chute du nombre de permis de construire, de réservations et de mises en chantier entrave les parcours de vie de nos concitoyens. Cela alimente un sentiment de déclassement et d'assignation à résidence qu'il est crucial de prendre en compte, particulièrement dans le contexte politique actuel.

Lors d'une mission d'information effectuée dans le cadre de ce rapport, l'une de nos interlocutrices avait judicieusement comparé la création de logements à une « course en sac ». Nous avons récemment expérimenté diverses mesures dérogatoires en matière d'urbanisme et de construction, notamment pour l'édification du village olympique, la reconstruction de Notre-Dame, ou encore dans le secteur de l'industrie nucléaire. Il est impératif de poursuivre dans cette voie pour accélérer les processus et répondre aux attentes de nos concitoyens. J'estime que la France entière devrait devenir un véritable territoire d'accélération.

La solution réside, comme nous l'avons tous souligné, dans la différenciation et la territorialisation. Le véritable problème provient de la norme sèche, c'est-à-dire celle qui s'applique de manière aveugle et uniforme sur l'ensemble du territoire, ignorant sa diversité intrinsèque. De plus, la norme est souvent trop pointilleuse, ce qui la rend particulièrement contraignante. Les élus expriment le besoin d'outils juridiques adaptables, leur permettant de créer des solutions sur-mesure.

Simplifier ne signifie pas nécessairement supprimer drastiquement, mais plutôt trouver un équilibre et faciliter la tâche des élus, notamment des maires. Il s'agit de leur donner davantage de moyens pour faire prévaloir l'intérêt public sur les logiques de marché. À titre d'exemple, la loi que nous avons votée sur la régulation des meublés de tourisme illustre parfaitement cette approche. Nous avons fourni aux maires des outils facultatifs pour mieux réguler les locations saisonnières, non pas pour les interdire, mais pour préserver la capacité des territoires à loger leurs habitants permanents. Ainsi, la commune de Chamonix a pu intégrer dans son plan d'urbanisme des zones exclusives de résidence principale, favorisant le logement permanent face à 70 % de résidences secondaires.

Je tiens à affirmer que la commission des affaires économiques continuera d'adopter une approche équilibrée dans l'examen des prochains textes de loi qui nous seront soumis.

M. Stéphane Delautrette, président de la délégation aux collectivités territoriales et à la décentralisation de l'Assemblée nationale. - Depuis septembre, Bernard Delcros et moi-même travaillons régulièrement ensemble pour élaborer des propositions communes à soumettre au Gouvernement.

Je souhaite également appuyer les propos de Monsieur le ministre François Rebsamen concernant le statut de l'élu, un sujet crucial pour nos deux chambres. J'espère vivement que l'examen de cette question sera rapidement inscrit à l'ordre du jour de l'Assemblée, avec le soutien de toutes les associations d'élus.

Concernant la simplification, je me permets de citer Gaston Defferre qui, lors des premières lois de décentralisation en 1981, affirmait que les libertés locales ne peuvent s'épanouir sous le poids « d'une administration et d'une réglementation étatique, tatillonne, bureaucratique et d'un dirigisme étouffant pour les élus ». Force est de constater que ce constat reste d'actualité. Une réglementation mal calibrée au niveau national entrave souvent l'action locale, nous contraignant à multiplier les exceptions et rendant le droit plus complexe. Ne serait-il pas opportun de permettre aux collectivités de définir elles-mêmes certains critères adaptés à leur échelle et à leur réalité ?

En matière de logement, deux types de zonages, « 1-2-3 » et « A-B-C », déterminent les plafonds de ressources pour l'accès aux allocations de logement et délimitent les communes éligibles aux dispositifs d'aide à l'investissement locatif, comme le « Pinel ».

Il est surprenant que le classement d'une commune dans ces zones soit décidé par arrêté ministériel plutôt que par les élus locaux. Est-il pertinent de figer ainsi un cadre réglementaire, alors que le marché évolue constamment et présente de fortes disparités territoriales ? Je plaide pour une plus grande territorialisation.

Le dispositif « Pinel breton » est un exemple intéressant de différenciation territoriale. Depuis 2020, il permet de consacrer les aides à l'investissement locatif dans certains quartiers en impliquant les élus locaux dans la définition du dispositif. Les résultats sont probants : depuis 2023, la Bretagne connaît une baisse moins marquée qu'au niveau national du nombre de mises en chantier de logements. Cet exemple témoigne de la réelle capacité des élus locaux à moduler le classement national.

Au vu de ces éléments, ne serait-il pas judicieux d'accorder à un échelon de collectivité, restant à déterminer, un pouvoir réglementaire d'adaptation du zonage applicable à la politique du logement ?

Mme Christine Maugüé, présidente de la section de l'administration du Conseil d'État. - Merci d'avoir à nouveau associé le Conseil d'État à ces assises de la simplification. Notre institution s'engage pleinement dans cette démarche, étant amenée à évaluer les règles d'urbanisme, de logement et de construction à travers ses diverses activités : juridictionnelle, consultative, de gestion des juridictions administratives, ainsi que d'étude et de réflexion.

Fort de mon expérience, je souhaite partager quatre constats essentiels.

Premièrement, concernant les règles contentieuses, j'appelle à une stabilisation. Ces 25 dernières années ont vu se succéder des réformes visant à accélérer les délais de jugement et à sécuriser les autorisations d'urbanisme. Les résultats sont tangibles : les délais de jugement ont été réduits, avec un objectif de dix mois généralement respecté par les tribunaux administratifs. La suppression de l'appel pour les recours contre les permis collectifs en zone tendue a également contribué à cette accélération.

Cependant, la complexité accrue des règles de procédure contentieuse a significativement alourdi la tâche des juges en matière d'urbanisme. Il est désormais impératif d'observer une pause pour permettre aux magistrats et aux avocats de s'approprier ces réformes récentes, afin d'éviter un désintérêt pour cette spécialité juridique autrefois prisée.

Deuxièmement, les documents d'urbanisme nécessitent une simplification. L'urbanisme étant principalement régi par des normes locales, les règles nationales, hormis pour le littoral, sont relativement peu nombreuses. Elles encadrent essentiellement l'élaboration des documents d'urbanisme, domaine où des améliorations sont envisageables, notamment concernant les procédures de modification et de révision des PLU. Le contenu des documents d'urbanisme relève presque exclusivement des collectivités locales, qui tendent à élaborer des règles d'une complexité croissante. Cette complexification résulte de la volonté d'intégrer de multiples politiques publiques dans l'urbanisme. L'émergence de chartes de qualité urbaine ou d'urbanisme, bien que non prévue par les textes, contribue également à obscurcir le contexte juridique. En conséquence, le code de l'urbanisme a dû intégrer des possibilités de dérogation pour les maires aux règles fixées par les PLU, multipliant ainsi les exceptions à des règles déjà complexes.

Troisièmement, concernant l'instruction des demandes d'autorisation, nous observons le développement d'un urbanisme négocié qui allonge les procédures. Malgré les réformes de 2005 et 2007 visant à offrir des garanties aux porteurs de projets en encadrant les délais et le contenu des dossiers, on constate l'apparition de contraintes non prévues par le code de l'urbanisme au stade de l'instruction des projets. Ces pratiques, telles que la demande de pièces complémentaires non nécessaires ou le passage devant des commissions, ralentissent le processus d'instruction au-delà des délais légaux.

Enfin, il est crucial de souligner que les principales difficultés semblent désormais relever du droit de l'environnement. De nombreux projets nécessitent une évaluation ou une autorisation environnementale, ce qui allonge les procédures et génère de l'insécurité juridique. Cette problématique est particulièrement aiguë pour les projets de long terme, notamment les infrastructures. La prise en compte du droit de l'environnement intervient à un stade trop tardif.

Pour remédier à ces défis, je propose deux pistes de réflexion :

- la première consisterait à améliorer l'articulation des procédures pour réduire le risque qu'un projet ayant obtenu les premières autorisations soit ultérieurement bloqué. La loi « Industrie verte » d'octobre 2023 offre une avancée intéressante en permettant la reconnaissance d'une raison impérative d'intérêt public majeur dès le stade de la déclaration d'utilité publique (DUP) pour certains projets industriels et d'infrastructures associés ;

- la seconde piste serait d'instaurer une clause de revoyure pour les projets de long terme, permettant de réévaluer leur utilité publique après un certain délai. Cette mesure tiendrait compte des évolutions potentielles du contexte et de la législation qui pourraient remettre en question la pertinence ou la faisabilité du projet initial.

M. Bernard Delcros, président. - Aujourd'hui, les conditions sont réunies et une volonté politique forte et convergente se manifeste pour progresser concrètement vers la simplification. Je vous donne rendez-vous pour examiner la proposition de loi déposée, à l'initiative de la délégation collective territoriale, par Rémy Pointereau, Guylène Pantel et moi-même. Nous analyserons les remontées de terrain des sénateurs, car c'est à partir de ces cas concrets que nous pourrons identifier les problèmes et apporter des réponses. Nous suivrons également attentivement la concrétisation des nombreuses pistes avancées et des propositions formulées, y compris les annonces faites par le Premier ministre.

Monsieur le ministre, vous évoquiez la nécessité d'un vecteur législatif. Je vous assure que celui-ci sera au rendez-vous pour accompagner les propositions du gouvernement.

M. Gérard Larcher, Président du Sénat. - Je souhaite remercier Bernard Delcros, Rémy Pointereau et Françoise Gatel, car votre implication collective est à l'origine de notre présence ici.

J'ai entendu précédemment les termes de proximité, d'efficacité et de compétitivité, qui sont effectivement au coeur de nos préoccupations. Trois événements et projet majeurs - Notre-Dame de Paris, les Jeux olympiques et la catastrophe engendrée par le passage du cyclone Chido à Mayotte - ont exigé un bouleversement complet de la législation et des normes. Nous prouvons ainsi, paradoxalement, l'urgence de simplifier. Nous sommes contraints de légiférer pour nous extraire d'une législation devenue paralysante. Cette situation m'inquiète car elle affaiblit la loi telle qu'elle est votée, démontrant qu'elle n'atteint pas son objectif. Notre rôle de parlementaire est d'évaluer la loi pour vérifier si l'objectif fixé par le législateur, en dialogue avec l'exécutif, est atteint et s'il demeure pertinent.

J'ai pris note des propos de Gilles Carrez concernant l'enjeu majeur de cette époque : l'urbanisme, le logement et l'aménagement du territoire. J'ai mentionné ce matin que les parlementaires étaient parfois responsables d'une partie de la complexification. Il est également nécessaire que nous sensibilisions nos collègues élus locaux à cette problématique. Cependant, nous devons être vigilants quant au principe de précaution, car nous n'avons pas évoqué la multiplication des recours citoyens, qui, aujourd'hui, s'opposent souvent à tout projet, particulièrement à proximité de leurs propriétés.

Je crois que le principe de précaution nous conduit à une prudence excessive et complexifie de nombreux documents d'urbanisme. Ayant présidé un SCoT en Île-de-France, couvrant un territoire allant de la ville nouvelle de Saint-Quentin à la Beauce, j'ai pu constater les enjeux territoriaux et fonciers. La préoccupation constante était d'assurer la protection, mais dans une complexification qui, in fine, engendre la paralysie.

J'ai bien noté la suggestion de Gilles Carrez de mettre en pause les grands projets de loi. Comme le disait La Rochefoucauld : « Il n'est nulle difficulté qu'un homme ou une femme d'esprit ne puisse transformer en succès ». Nous pourrions profiter des difficultés politiques actuelles pour entamer l'examen du stock législatif et envisager une délégalisation. Une démarche collective serait souhaitable sur ce point.

Le président de la délégation nous a fixé un objectif quasi prophétique : comment porter, 43 ans après, la parole de Gaston Defferre ? Cela pourrait être l'occasion d'insuffler à l'automne un nouvel élan à la décentralisation, dans une approche visant à simplifier plutôt qu'à complexifier.

Madame le président l'a souligné, le droit de l'environnement connaît une super inflation, avec une augmentation de 400 % en 20 ans, surpassant largement l'inflation du droit de l'urbanisme. Il est néanmoins crucial de ne pas opposer ces domaines et d'éviter que le travail en silos et l'absence de dialogue entre eux nous conduisent à une paralysie, également parfois générée par les citoyens eux-mêmes. Ce n'est pas uniquement une affaire d'élus ou d'État, mais aussi de citoyens responsables.