jeudi 19 février 2026
- Présidence de M. Olivier Rietmann, président -
La réunion est ouverte à 9 h 05.
Les entreprises irriguent l'économie française
M. Olivier Rietmann, président. - Je vous remercie d'être présents ce matin pour ces échanges qui visent à mettre en évidence le rôle crucial des entreprises dans notre société. Moteur économique, leur création de valeur permet de financer notre modèle social. C'est le message que je ne cesse de rappeler et qui s'avère absolument nécessaire de rappeler depuis les derniers débats budgétaires. En effet, nous avons entendu des inepties sur le rôle des entreprises et les intentions de leurs dirigeants, notamment lors des débats à l'Assemblée nationale. Les propos qui ont été tenus témoignent d'une méconnaissance totale, grave et irresponsable des ressorts économiques qui sous-tendent notre modèle de société et lui permettent de fonctionner.
C'est pourquoi j'ai tenu à donner la parole à deux dirigeants qui se battent pour maintenir leur production en France malgré les obstacles juridiques et fiscaux qui se dressent sur leur chemin. Tous deux ont commandé des études pour montrer précisément ce que devient la valeur ajoutée qu'ils créent. Ils ont aussi reçu des simulations économiques de ce que coûterait leur production s'ils délocalisaient, en Pologne ou au Bangladesh. Ces deux exemples concrets et chiffrés sont la démonstration empirique de ce que la délégation aux entreprises ne cesse de rappeler : les entreprises irriguent l'économie française et financent notre modèle social.
En complément de cette approche empirique, il m'a semblé pertinent d'avoir également une analyse macroéconomique qui permettrait de tirer les conclusions de ces deux exemples.
Nous avons donc le plaisir d'accueillir Julien Faucogney, président de Cattinair, un des leaders du dépoussiérage industriel. Je ne vous cacherai pas qu'avec Julien nous nous connaissons car il vient de Haute-Saône, son siège social étant Luxeuil-les-Bains.
Monsieur Julien Tuffery, président de l'atelier Tuffery, vous représentez la quatrième génération à la tête de cette entreprise, la plus ancienne manufacture française de jeans, ancrée dans les Cévennes. Vous avez récemment communiqué sur les chiffres que vous allez partager avec nous ce matin.
Monsieur Denis Ferrand, docteur en économie, vous êtes le directeur général de Rexecode, Centre de recherche pour l'expansion de l'économie et le développement des entreprises. Vos publications et études abordent des thèmes très variés comme la fiscalité des entreprises ou la durée du travail en France. Vous pourrez donc rebondir, Monsieur le Directeur général, sur les propos de nos deux dirigeants ici présents.
Messieurs les présidents, monsieur le directeur général, merci à tous d'avoir répondu à notre invitation. Vos témoignages sont essentiels pour que puisse émerger dans le débat public une nouvelle vision de l'entreprise. Je vous laisserai la parole pour un propos liminaire d'une dizaine de minutes, avant que nous débutions un débat pour rebondir sur vos analyses. Je rappelle à mes collègues que les documents transmis par nos invités sont accessibles sur Demeter et que cette table ronde est retransmise en direct sur le site internet et le réseau LinkedIn du Sénat, puis en vidéo à la demande. J'encourage vivement mes collègues qui souhaitent poser des questions à se signaler. Monsieur le président Faucogney, je vous propose de débuter. Merci.
M. Julien Faucogney, président de Cattinair. - Merci de nous donner la parole ce matin. Je représente la société Cattinair. Fils et frère d'agriculteur, parti de rien ; ma mère était agent des services hospitaliers dans un hôpital psychiatrique. Beaucoup de travail m'a mené aujourd'hui à diriger cette entreprise.
Je suis surtout ici pour représenter les équipes, car sans elles, nous ne serions pas là. J'aime parler de « bon sens paysan », car il n'y aura pas d'entreprises de taille intermédiaire en France sans ruralité. Or, la ruralité est actuellement maltraitée. Je suis donc ici pour représenter l'ensemble des équipes et non pour parler en mon propre nom. Je tiens aussi à souligner que je présente le bilan à mes 150 collaborateurs tous les ans, du soudeur jusqu'au cadre supérieur. Nous avons besoin de cette transparence pour expliquer où nous allons.
Nous avons racheté Cattinair au tribunal de commerce pour l'euro symbolique.
L'entreprise a été créée par Gabriel Cata en 1959 et a connu un fort déploiement jusqu'aux années 2000. Le dirigeant, alors âgé de 70 ans, employait 300 personnes et a vendu l'entreprise à un groupe danois. Se sont succédé deux groupes danois, puis un dirigeant lyonnais. L'effectif est ainsi passé de 300 à 59 personnes, avec trois plans sociaux en sept ans. Nous avons repris l'entreprise en 2016 avec 59 salariés. Nous avons tout rebâti, du système qualité à l'organisation, pour atteindre 150 salariés aujourd'hui et redevenir le leader français du dépoussiérage. Notre modèle économique fait que nous aurions été incapables de financer cette croissance si nous n'avions pas repris l'entreprise au tribunal de commerce.
Je dis toujours à mes équipes qu'elles peuvent être fières de travailler pour la maison Cattinair, car elles travaillent pour la maison France. En travaillant chez Cattinair, elles contribuent bien plus à la fiscalité française et à la protection de notre modèle social qu'en étant dans un entrepôt Amazon.
J'ai voulu mettre des chiffres derrière tout cela, c'est pourquoi nous avons travaillé sur notre bilan. Nous réalisons 25,7 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2024 et nous avons examiné tous les prélèvements que nous subissons. Je me concentre ici sur les prélèvements de l'État, même si je sais qu'il n'est pas le seul, mais c'est plus simple que d'inclure les régions et les départements. Sur 25 millions d'euros de chiffre d'affaires, nous avons 10 millions d'euros d'achats, essentiellement en France. Sur ces achats, nous subissons des prélèvements importants liés à la transition énergétique, notamment sur le coût de l'énergie, avec 170 000 euros réaffectés aux taxes sur le carburant ou l'électricité. Nous avons ensuite 5 millions d'euros de charges externes pour faire fonctionner l'entreprise. Nous produisons ainsi 10 millions d'euros de valeur ajoutée, ce qui est conséquent. En additionnant l'ensemble des prélèvements qui contribuent à faire tourner la « Maison France », nous arrivons, avec 10 millions d'euros de marge brute, à 800 000 euros de résultat net, soit 3,1 %. Ce chiffre est trop faible pour financer nos investissements ; si je devais recréer 7 000 mètres carrés de bâtiments à Luxeuil, ce serait impossible. Nous avons aussi examiné la typologie des prélèvements : une partie est payée par l'entreprise, une autre par le salarié. Les chiffres de l'entreprise, qui figurent dans notre bilan, sont faciles à extraire : nous arrivons à 4,2 millions d'euros payés par l'entreprise et 1,5 million d'euros par les salariés. Pour ces derniers, nous avons utilisé des moyennes issues de diverses études, comme la TVA à environ 8 % pour les salariés du privé. Les impôts sur le revenu figurent désormais sur les fiches de paie, et il y a aussi toutes les cotisations diverses liées aux ordures ménagères. Au total, 5,7 millions d'euros sont reversés à l'État, soit 57,6 % de la richesse produite. On peut également dire que nous collectons 7,20 euros pour un euro de résultat net. Nous avons aussi tracé le parcours de 100 euros de chiffre d'affaires ou d'un euro de salaire.
Ainsi, pour 100 euros versés par l'employeur, si l'on prend en compte toute la fiscalité liée au travail, on arrive à 36,70 euros de pouvoir d'achat, une fois la taxe à valeur ajoutée (TVA) payée. L'essentiel de l'augmentation de salaire que nous donnons à nos équipes est donc automatiquement prélevé. Nous avons voulu comparer nos prélèvements sur la valeur ajoutée avec les dépenses publiques de l'État par rapport au produit intérieur brut (PIB). Il en ressort que nous avons plus de prélèvements que ce que l'État dépense en dépenses publiques. En poursuivant cette analyse, nous nous sommes demandé comment il se faisait que nous soyons autant taxés. Nous avons donc comparé notre situation à la moyenne européenne, puisque l'essentiel de mes concurrents sont d'Europe de l'Est. Nous considérons en effet qu'on ne peut pas avoir d'allègement de fiscalité ou de compétitivité supplémentaire sans économies réalisées. Nous sommes au-dessus de la moyenne : l'Allemagne est à 49,5 %, la moyenne européenne à 47,7 %. Si j'étais taxé au niveau de la moyenne des dépenses publiques européennes, je gagnerais 6 833 euros par an de pouvoir d'achat par salarié, ce qui représente 18 600 euros de coûts employeurs par an et par salarié. En fait, chaque entreprise qui fabrique en France porte l'essentiel du poids de la fiscalité. Comme je voulais l'illustrer avec ces chiffres, produire en France, étant donné que l'essentiel de la fiscalité est lié au travail, tue notre économie. Nous avons donc calculé ce que nous ferions si nous partions en Pologne. Pourquoi la Pologne ? Parce que l'on dit que dans dix ans, le niveau de vie des Polonais sera similaire à celui des Français. De plus, beaucoup de nos confrères travaillent avec des Polonais, et l'Europe leur a financé l'essentiel de leurs grosses machines. Aujourd'hui, ils ont des ateliers bien plus nourris que les nôtres.
Nous avons voulu comparer la France à un pays dans la moyenne européenne, sans même prendre l'exemple de la République tchèque, qui se situe bien en dessous. En Pologne, les pertes fiscales liées à la fiscalité du travail s'élèvent à 9,3 millions d'euros. Pour l'État français, cela représente une perte de 145 emplois directs et de 230 emplois indirects. Nous perdons le dernier fabricant français du secteur. Pour Cattinair, le gain serait de 3,8 millions d'euros par an et l'entreprise deviendrait 15 % plus compétitive, ce qui développerait énormément ses ventes. J'ai du mal à comprendre la situation, d'autant que nous avons récemment perdu un marché public en région Normandie, dont le président est un pourfendeur du « Made in France ». Ce contrat de 700 000 euros a été remporté par un Français qui assemble du matériel italien. Indirectement, l'État a donc déjà perdu 36 % de la valeur. Nous avons beau alerter les responsables politiques, rien ne bouge. Je ne comprends pas pourquoi ce bon sens n'est pas appliqué. Comment peut-on encore perdre des marchés publics avec 36 % d'écart ? La CPME a réalisé une étude sur l'hôpital de Trévenans, dont les conclusions rejoignent les miennes : nous subissons entre 35 et 40 % de perte à chaque fois que nous perdons un marché face à un concurrent européen.
Je souhaitais ensuite aborder la question des aides. Votre rapport est très précieux, mais il contient beaucoup de raccourcis de faits. On entend parler de 211 milliards d'euros d'aides aux entreprises. Récemment, après un article dans la presse, je suis passé pour un populiste, alors que je suis simplement là pour défendre mes employés.
J'ai donc voulu mesurer le montant des aides que nous avions reçues. Depuis la reprise de 2016, nous avons perçu un million d'euros d'aides. Un million en dix ans, c'est conséquent. Toutefois, sur les aides amorties, nous payons de l'impôt sur les sociétés, donc 25 % repartent à l'État. Si l'on lisse ce montant, nous avons eu 85 000 euros d'aide en moyenne, soit 1,5 % de nos prélèvements : une goutte d'eau. Si je quitte la France pour la Pologne, je gagne 3,8 millions d'euros par an, soit 33 %.
Le dernier dossier d'aide que nous avons monté a nécessité deux mois de travail en interne et la visite de huit personnes de différents services de l'État. Heureusement, nous avons la Banque publique d'investissement (Bpifrance) et la chambre de commerce et d'industrie (CCI) qui sont, pour moi, les deux seuls organismes que nous devrions conserver. Il faudrait garder le local avec la CCI et le national avec Bpifrance, qui est précieux. Je rappelle que je suis ambassadeur de la French Fab et que Bpifrance est un véritable atout. Sans ces deux entités pour monter les dossiers, nous n'y serions pas arrivés. Je comprends les petites entreprises qui sont incapables de monter des dossiers d'aide ; cela devient un casse-tête.
Ainsi, nous nourrissons surtout le système. Comme je le dis toujours - je suis un peu provocateur -, pour nos petites et moyennes entreprises (PME), ces aides servent surtout à occuper ceux qui les distribuent et à mettre en avant les politiques qui viennent couper les rubans. Je n'ai pas peur de le dire, c'est la réalité des choses.
Nous avons ensuite voulu comparer la fiscalité entre 2017 et 2025. On observe les volontés politiques d'alléger le coût du travail, puis une administration qui tente d'équilibrer son budget, ce qui est logique. Par conséquent, à chaque fois qu'un « cadeau » est fait aux entreprises sans être financé par des économies, l'État ou les administrations tentent de rééquilibrer leur budget.
Nous avons constaté une baisse des impôts de production, une baisse de l'impôt sur les bénéfices de 33 % à 25 % et un certain nombre d'aides aux entreprises. En parallèle, l'administration tente d'équilibrer son budget avec des hausses des taxes sur l'énergie et sur les flottes automobiles, l'instauration d'un versement mobilité régionale, une fiscalité sur les primes de partage de la valeur que nous donnions en net à nos salariés, et une augmentation de la fiscalité sur les ruptures conventionnelles. Le résultat est que la fiscalité augmente. Il y a donc une grande incompréhension pour les ruraux qui, bien que payant des impôts comme les citadins, prennent leur voiture tous les jours. Les gens deviennent fous avec la voiture. Aujourd'hui, on trouve en temps réel les données sur les émissions de CO2 par kWh. Une application permet de voir en direct ce qui est émis. La France se situe entre 20 et 25 grammes de CO2 par kWh, quand la Pologne est à 710 grammes. En moyenne, elle pollue donc 20 à 25 fois plus. Je n'ai rien contre les Polonais, c'est un peuple travailleur. C'est le pays auquel nous avons voulu nous comparer, mais nous aurions pu en prendre beaucoup d'autres. Sur notre flotte de véhicules, nous avons comparé la situation entre 2017 et 2025 : le prix des véhicules a augmenté de 40 %. Je vous garantis que nous nous battons avec le service des achats pour essayer de faire baisser cette valeur, mais c'est très compliqué. Une entreprise en Haute-Saône a besoin de prendre son véhicule diesel pour aller dans le Morbihan ou monter une installation dans le Loiret. On ne peut pas y aller avec un véhicule électrique pour transporter du matériel, car les utilitaires électriques n'ont pas l'autonomie nécessaire et ne sont pas conçus pour un usage urbain. Nous avons donc calculé toute la fiscalité ajoutée, ce qui représente un bilan de 96 000 euros de fiscalité supplémentaire par an. Ce que nous avons gagné en impôt sur les sociétés, soit environ 60 000 à 70 000 euros, est déjà gommé par la fiscalité sur les véhicules. Et je vous garantis que nos salariés deviennent fous.
Quand nos salariés voient que le prix de leurs véhicules augmente, que celui des véhicules d'occasion augmente, que la fiscalité augmente... Aujourd'hui, pour une Golf que je confie à l'un de mes salariés - et ce n'est pas pour se promener -, il perd 200 euros net sur les avantages en nature. C'est tout simplement dément. Si l'on compare avec nos compétiteurs européens, en Pologne, il n'y a pas de malus au CO2 à l'achat, pas de malus au poids, pas de taxe sur les véhicules de sociétés. L'avantage en nature est plafonné à 180 euros par mois et ils récupèrent la moitié de la TVA sur les véhicules diesel. Le bilan est donc le suivant : au bout de cinq ans, nous avons payé une fois et demie le véhicule en fiscalité. Une fois et demie ! La Pologne, elle, est à 16 000 euros ; nos concurrents gagnent donc 50 000 euros par véhicule. Or, j'ai 45 véhicules dans ma flotte. Où est le bon sens dans cette fiscalité ? Je ne comprends plus. Nous nous faisons matraquer. Nous importons de l'Europe ce qui alourdit le coût du travail. Récemment, on nous a imposé un mois de congé paternité, ainsi que le fait que les salariés continuent d'accumuler des congés payés lorsqu'ils sont en arrêt maladie. Je n'ai rien contre cela ; je trouve le système social important. Je suis comme vous : quand je vais aux urgences, j'attends huit heures. Il est important de payer des impôts. La problématique est que nous nous battons contre des acteurs qui adaptent les lois européennes à leur convenance. Nous subissons donc une concurrence purement faussée et déloyale. J'aime parler de la Suisse, puisque nous en sommes très proches. Il y a vingt ans, les Suisses avaient le même niveau de vie que les Français. Aujourd'hui, il est deux fois, voire deux fois et demie supérieur. En Suisse, on travaille 45 heures par semaine. Je ne dis pas qu'il faut que nous travaillions 45 heures par semaine. La Suisse fait le choix de récupérer tous nos bons ingénieurs, les personnes que nous avons formées et tous les travailleurs, car il faut vouloir travailler 45 heures par semaine. Par conséquent, tous les gens qui ont une forte culture du travail partent en Suisse. Et nous, nous gardons les personnes qui travaillent forcément moins. Nous payons donc vingt ans d'études à nos jeunes pour qu'ils partent en Suisse, et à la fin, c'est nous qui payons le chômage de ceux qui reviennent. Il ne faut pas s'étonner que la France aille si mal. Où est le bon sens paysan ? Cela représente 800 millions par an.
C'est tout cela qui énerve nos collaborateurs. Ils ont des informations et, forcément, cela commence à susciter des tensions. J'explique à mes équipes que cette année, il n'y aura pas d'augmentation, puisque nous avons une vraie perte de chiffre d'affaires. Tout est à l'arrêt. Nous sommes devenus une société où l'on attend des aides pour entreprendre. Les aides aux particuliers sur la rénovation énergétique font que, quand il n'y a plus d'aide, il ne se passe plus rien. Mes confrères industriels vont mal. Et puis, autant lancer des projets quand il y a 30 % ou 40 % d'aides que de ne rien avoir. Nos métiers sont clairement à l'arrêt. Peut-être que les moyennes nationales ne vont pas dans ce sens, mais si l'on ne fait pas d'armement, de luxe ou de nucléaire, il faut se mettre dans la réalité du terrain or, il y a une vraie problématique : on ne peut donc pas réindustrialiser et imposer 57 % de prélèvements. C'est mathématiquement impossible. Quand je critique, j'aime bien aussi donner des solutions. J'ai fait récemment une table ronde au lycée Luxembourg avec le directeur général du Travail, qui est « descendu » de Paris. On expliquait aux enfants les liens entre un délégué de classe et un représentant syndical. Nous avons découvert qu'en région, nous avions l'agence régionale du travail (ARACT), qui dépend de l'agence nationale pour l'amélioration des conditions de travail (ANACT). C'est l'ARACT, qui nous a expliqué que, dans leur mission, ils avaient aidé un coiffeur à mettre en place une semaine de travail de quatre jours. Je rappelle que c'est le rôle des syndicats patronaux et salariés de se mettre d'accord sur le travail. Qu'est-ce que l'État vient faire là-dedans ? On paie quand même seize personnes en région et, forcément, un service de communication qui travaille dessus. Ce qui devient navrant, c'est que même des services régaliens communiquent. La gendarmerie communique. Doit-on payer avec nos impôts de la communication sur les services régaliens ? Des économies, il y en a à faire partout. Chez Cattinair, nous avions deux personnes pour faire tourner le système qualité quand nous l'avons repris. On a tout mis à la benne. C'est une demi-journée pour une personne. L'administration produit tous les jours de nouvelles procédures. À un moment, il faudra déchirer la feuille. Cela ne va plus.
Il faut procéder à des réductions urgentes. Nous avons de nombreux exemples comme le nombre d'organismes. Aujourd'hui, nous n'avons plus personne dans les usines, mais je reçois des contacts toutes les semaines sur LinkedIn pour des conseils en gestion ou en management. Il n'y a plus personne qui travaille, en revanche il y a des gens qui peuvent faire du conseil. On forme des titulaires de bac +5 en management, mais on ne peut pas gérer une entreprise sans commencer par le bas, en tout cas pas dans la PME industrielle. Nous avons beaucoup de gens qui conseillent et peu de personnes qui sont là pour travailler. Nous avons aussi un problème avec nos collaborateurs qui partent en chantier. Ils ne font pas 35 heures par semaine, ils travaillent beaucoup. Il serait normal que ces personnes partent en retraite plus tôt. Quand notre système de retraite prendra-t-il en compte les heures travaillées ? Un maçon qui effectue 40 à 45 heures par semaine quand il est jeune, à 60 ans, il est rincé. Pour la pénibilité, il n'y a pas besoin d'aller chercher plus loin. De surcroît, nous arriverions ainsi à équilibrer nos caisses de retraite et à limiter le travail au noir. Je vous garantis que si les heures travaillées comptaient pour la retraite, nous aurions beaucoup moins de gens tentés de se les faire payer au noir. J'aimerais aussi l'instauration d'une taxe aux frontières. Il n'y a plus de pragmatisme écologique. En Haute-Saône, un industriel a réhabilité une friche et créé 70 emplois en zone très rurale. Il a été condamné parce que le permis de construire avait été délivré un peu trop tôt, après la découverte d'un triton crêté ou d'un crapaud sonneur à ventre jaune. Vingt millions d'euros ont été investis dans une friche industrielle qu'en plus il a réhabilitée, ce qui lui a coûté cher. Étant fils d'agriculteur, quand je vois que des gens en colère viennent avec des pistolets à la ceinture contrôler ceux qui veulent curer un fossé et qu'en même temps, nous avons importé de Pologne des produits qui sont 15 fois plus chargés en termes de CO2. Où est le bon sens dans tout cela ? Puis le Mercosur veut déforester l'Amazonie, mais cela ne semble poser de problème à personne. Il faudra aussi réformer le code du travail. Aujourd'hui, on ne peut plus prendre un apprenti dans l'entreprise. On ne peut plus faire monter un apprenti sur un escabeau. Je comprends les assureurs qui ont besoin de responsables, mais le dirigeant est responsable de tout. Si l'on ne peut plus faire monter un apprenti pour changer une ampoule, il ne sera jamais formé. Je ne sais pas comment font les bouchers pour former un jeune à quinze ans. C'est pourtant là que l'on acquiert la culture du travail. J'ai commencé à travailler tôt et j'en suis plutôt fier. Il faut augmenter le temps de travail. Le secteur privé travaille déjà assez, ce n'est même pas un débat. Chez nous, c'est trente-neuf ou quarante heures. Heureusement que mes équipes sont appliquées, sinon ce serait impossible. L'orientation scolaire, j'en ai parlé. Il faudra laisser travailler les retraités. J'ai une personne de soixante-dix ans qui nous a accompagnés pour monter un projet. Nous avons doublé le chiffre d'affaires d'une structure que je possède grâce à ce retraité qui a bien voulu travailler avec nous et qui a légué son savoir. Si l'on taxe les retraités, ce sera fini : ils n'iront plus au travail. Il faut donc laisser les retraités travailler, nous en avons besoin. Ils accumulent une expérience incroyable. Et les nouvelles réformes déboucher sur leur taxation. Enfin, il faut arrêter le « patron bashing ». Quand je fais cet article dans L'Est Républicain et que je passe pour un populiste alors que je suis juste là pour défendre les gens... Je n'ai pris aucun dividende depuis la reprise de Cattinair. Zéro. Je n'ai aucun problème avec mon salarie. Je gagne en gros quatre fois ce que gagne le salarié le moins bien payé chez moi. Le vrai sujet porte sur la fiscalité et sur la manière de créer une compétition européenne qui soit logique.
M. Julien Tuffery, président de Atelier TUFFERY. - Passer après vous, Julien, est une excellente chose, car vous avez fortement orienté votre propos sur la fiscalité. Pour ma part, je vais aborder davantage ce que j'appelle le capital immatériel des entreprises, ce que nous avons tendance à ne pas mesurer, à ne pas palper, car ce n'est pas directement comptabilisable. C'est pourtant terriblement efficient et efficace pour nos modèles et nos systèmes sociétaux.
Je suis donc ravi d'être parmi vous, bien qu'un peu frustré. J'aurais aimé qu'il y ait un peu plus de monde. J'espère simplement que cette faible présence ne reflète pas le désamour que nos responsables politiques et nos institutions portent à l'entreprise. Mais ce n'est pas grave : je porterai cet amour.
Je représente la quatrième génération d'une famille un peu particulière. Je codirige aujourd'hui avec mon épouse l'entreprise qui a été fondée par mon arrière-grand-père. Je n'étais pas du tout censé reprendre cette entreprise. En effet, je suis né en 1986. En 2000, j'avais 14 ans. Et quand on a 14 ans en 2000 en France, que l'on est fils d'artisan qui a connu des difficultés avec son histoire de pantalon « made in France » et que l'on est bon élève à l'école, il ne faut surtout pas faire un travail manuel.
J'avais donc le parfait profil d'un bon élève à la française des années 2000, destiné aux grandes écoles, aux Ponts et Chaussées - tout le parcours classique. J'ai commencé ma carrière dans un métier passionnant, le traitement de l'eau et l'environnement, chez Veolia. Je m'exprimerai avec beaucoup de transparence pour la suite. Notre coeur de métier aujourd'hui est le jean, car historiquement - je ne vous refais pas l'histoire, je pourrais vous en parler pendant des heures. Nous sommes dans les Cévennes, près de Nîmes, la fameuse ville où est née la toile de Nîmes, l'ancêtre du jean. Je vous dis cela, car nous sommes en Lozère. Avec tous les habitants de la Lozère, nous ne remplirions pas le Stade de France à guichets fermés. Nous sommes le département le plus rural et le moins peuplé. Or, au fin fond de ce département, je fabrique avec mes équipes le jean, le produit le plus mondialisé.
Afin que vous compreniez la teneur de mes propos, je dois vous dire que nous sommes une marque fabricante. Nous avons verticalisé toute la chaîne de valeur : création, direction artistique, développement des fibres, prototypage, production, vente, réparation, marketing et e-marketing. Tout ce que nous vendons, soit 100 % de nos produits, est exclusivement fabriqué en France. C'est pour nous une ligne de conduite très forte. Certains y verront un argument marketing, certes, mais nous ne mettons pas sur le marché des produits qui ne sont pas fabriqués en France.
Je vous le glisse ici : 75 % du coût de revient d'un jean, c'est de la main-d'oeuvre. Vous allez donc rapidement comprendre toute la suite des chiffres. Nous sommes également très impliqués dans le redéploiement des filières. Pourrons-nous encore faire venir du coton et de la fibre synthétique de l'autre bout de la planète pendant très longtemps ? Nous émettons des doutes, et c'est pourquoi, depuis dix ans, nous faisons ce travail de l'ombre pour réintégrer une filière en France. J'y reviendrai.
La délégation aux entreprises m'a demandé d'intervenir à la suite d'un post LinkedIn que j'avais publié il y a quelques mois et qui avait fait un peu de bruit. Ce post est arrivé pendant le débat passionné, passionnel, sur la taxe Zucman. Je ne me prononcerai pas sur ce point. Mais en parallèle de ce brouhaha, j'ai trouvé qu'il y avait une forme de discussion autour d'une certaine défiance vis-à-vis de l'entreprise et de ses chefs.
Du haut de ma naïveté de bientôt quarantenaire, j'ai été un peu abîmé par ce que j'ai entendu. Je n'ai pas trouvé cela juste et, surtout, je l'ai trouvé vraiment peu à propos. Ne comptez pas sur moi pour faire le râleur grincheux pro-capitaliste et anti-fiscalité. Je vais surtout vous partager ma passion de l'entreprise et essayer de vous montrer à quel point, contre vents et marées, nous y arrivons. Les chefs d'entreprise, les petits patrons et patronnes, sont formidables : malgré un contexte terriblement peu favorable, les choses se font, les choses se créent. Mettez-nous juste un peu d'huile dans les rouages et, je vous l'assure, ils tourneront mieux et encore plus vite. Être chef d'une petite PME artisano-industrielle aujourd'hui est franchement compliqué, nous sommes un peu fatigués, mais qu'importe, nous avons une grande force avec nos équipes. Nous ne sommes franchement pas grand-chose et, derrière nous, il y a une géniale équipe qui nous porte. En réponse au questionnement sur le rôle de l'entreprise, je me suis penché sur mes chiffres. J'ai fait un pas de côté en me disant : « C'est quand même très injuste, ce procès fait à l'entreprise. Et si l'on regardait ce qu'une petite PME aujourd'hui, dans un territoire du fin fond de la Lozère, génère comme valeur ? » Je parlerai de la valeur financière, mais évidemment, ensuite, du capital immatériel. Je me suis donc penché sur mon dernier bilan comptable, qui s'arrête à la fin septembre 2025. Dans ce bilan, 92 % de la valeur que nous avons créée irrigue l'économie française. Je vais vous le prouver.
Pour résumer, sur les 6,5 millions d'euros de chiffre d'affaires TTC, 1,4 million d'euros correspondent à la TVA, aux impôts et aux taxes diverses. Nous sommes un très bon percepteur de l'impôt, et nous en sommes très fiers. Près de 1,5 million d'euros sont consacrés aux salaires, aux primes, à la participation, aux charges sociales, à la distribution et à la formation, ce qui est important. Nous nous inscrivons dans la verticalité, et c'est là que les entreprises « Made in France » sont pertinentes : nous avons cette capacité à créer des écosystèmes de valeur. Dans cette histoire de temps long, je ne suis que la quatrième génération de cette famille dans l'histoire du jean et du textile « Made in France ». Il y a eu trois générations avant et, je l'espère, il y en aura dix-huit après. Nous ne sommes qu'un petit trait d'union de l'histoire. Par conséquent, pour nous projeter dans le temps long, nous nous attachons avec ferveur à reconstituer de véritables chaînes de valeur locales. Faire venir des conteneurs entiers de toiles de l'autre bout de la planète est aujourd'hui d'une très grande facilité. Les quatre pays majeurs du tissage de la toile de jean dans le monde sont l'Inde, la Chine, la Turquie et le Pakistan. Pour 99 % des marques de jeans que vous avez dans vos armoires, la toile provient de ces quatre grands pays. Est-ce une démarche de très long terme ? Pourrons-nous encore, dans trente ans, considérer que nous faisons venir cette toile de l'autre bout de la planète ? Je n'y crois pas vraiment. Nous générons donc près de 1,6 million d'euros de commandes auprès d'ateliers exclusivement français de notre chaîne de valeur.
Sur ce point, ce sont des détails, mais la location immobilière n'est pas délocalisable. Pour la téléphonie, j'ai à peu près les mêmes opérateurs que vous, ils sont en France. Il en va de même pour l'assurance, les honoraires, le conseil ou les frais bancaires. Je peux poursuivre. Nous investissons beaucoup, ce qui se traduit par de la dotation aux amortissements. Si nous avons fait cela, c'est que nous avons construit des manufactures. Et si nous avons construit des manufactures, ce n'est pas en faisant venir le plombier polonais, comme tu pouvais le signaler, Julien. Ce sont de toutes petites TPE du coin qui sont venues construire les manufactures, tailler nos pierres et couper notre bois pour les charpentes. Ce sont donc des investissements directement en France, non délocalisables, et surtout sur nos territoires. C'est là où c'est formidable : depuis nos Cévennes, nous envoyons des jeans partout sur la planète, bien que majoritairement en France. Cela fait aussi travailler des transporteurs que vous connaissez très bien : La Poste, Colissimo, DPD, Heppner, qui s'occupe de tout notre flux de palettes. Il y a également la publicité, la production et tout ce qui est reversé à l'industrie créative. Là aussi, je ne fais pas appel à des agences de communication basées à Londres ou à New York, mais uniquement à des structures françaises. Ensuite, c'est anecdotique, mais tout de même important pour un village de 2 000 habitants. Je suis à Florac, capitale du parc national des Cévennes. Une petite PME comme la nôtre, avec 40 salariés, représente presque 50 000 euros de mécénat pour le club de football, le club de tennis, pour tous les acteurs locaux du coin. Concernant les dépenses vers l'étranger, je vais très vite, car je les trouve anecdotiques. Elles représentent 8 % de notre chiffre d'affaires global, tout simplement parce qu'une partie de nos toiles, que nous n'avons pas pu relocaliser en France, provient du nord de l'Italie et de l'Espagne. De même, pour les producteurs de fil ou de fermetures à glissière, nous n'avons pas encore l'autonomie française, donc nous nous fournissons dans des pays proches.
En ce qui concerne l'Europe, il s'agit majoritairement de Facebook, avec son siège en Irlande. Aux États-Unis, lorsque l'on vend beaucoup en commerce en ligne à l'international, on est tout de même dépendant de Google. C'est tout ce que nous laissons à Google par an, ainsi qu'à Shopify, qui est notre système de gestion de contenu web, sans oublier un peu de transport international. Mon résultat net de l'année dernière était de 287 800 euros. Il est très important. De même, nous avons une politique particulière sur les dividendes : il n'y en a pas. L'idée est de considérer que la rentabilité de mon année N-1 est mon moteur de réussite pour ensuite monter tout cela en haut de bilan sur l'année N et consolider mes capitaux propres. Il s'agit d'être crédible vis-à-vis de mes banques, qui me prêtent, et vis-à-vis de la demande d'aides et de subventions, car les capitaux propres sont la première chose qui est regardée. Nous sommes donc obligés d'être de « super acteurs » de la rentabilité de nos propres structures, voire de l'ultra-rentabilité, parce que c'est notre outil de trésorisation. J'en arrive à ce constat, très factuel. Même moi, j'ai été un peu surpris. Sur 6,5 millions d'euros, plus de 6 millions sont réinjectés dans l'économie française. Et je suis sur un produit qui, entre guillemets, n'existe pas énormément. On pourrait se dire : « Si tu n'es pas là, ce n'est pas grave, les gens s'habilleront. Il y a la fast fashion, l'ultra fast fashion... » Mais nous créons tout cela, et c'est pourquoi nous parlons vraiment de création de valeurs purement intrinsèques. Au-delà du volet très financier et économique, j'aimerais vous parler de tout ce gain indirect qu'apporte une entreprise. C'est ce que j'appelle ce fameux capital immatériel, que l'on a du mal à palper. Je me bats lors de débats endiablés, notamment avec la Banque de France et sa fameuse cotation, qui est juste l'image à l'instant T de nos ratios économiques.
Une étude qualitative, et non plus seulement quantitative, voit le jour : nous nous rendons enfin compte que certaines actions conduites par les entreprises ne servent pas l'économie de l'immédiateté, mais la structuration sur le temps long. L'entreprise génère donc des gains immatériels. Par exemple, elle compte parmi les acteurs de la formation. Nous formons à des métiers, ce que l'école ne fait pas à notre place. En tant qu'acteurs de la formation, nous sommes des acteurs de l'émancipation de la société. Vous m'arrêtez si je dis une bêtise. Nous sommes aussi des acteurs de la modernisation des patrimoines. Je fais le même métier que mon arrière-grand-père. Je ne vous refais pas l'illustre passé de la France textile, qui représentait des millions d'emplois. Nous avons modernisé, actualisé et transmis tous ces savoir-faire sur le temps long. Et cela, mine de rien, c'est de la souveraineté, c'est la transmission de nos trésors de territoire. Nous sommes inclusifs. Je dirige une manufacture. Dans « manufacture », il y a « manu », la main. J'ai le privilège de parler le langage universel de la main. Les manufactures sur nos territoires sont des outils d'inclusion. J'ai deux exemples très clairs chez moi : Izida et Mirei, de nationalité albanaise, arrivées en France il y a une petite dizaine d'années dans des conditions difficiles. Elles ne parlaient pas un mot de français et ont été accueillies dans un système certes ouvert, mais très complexe. Ces deux dames ont eu une volonté incroyable de s'en sortir et de retrouver leur émancipation en tant que femmes par la valeur travail. Au début, nous avons beaucoup communiqué par gestes, nous avons beaucoup filmé et expliqué. Aujourd'hui, dix ans après, ce sont des dames - j'ai toujours un frisson quand je parle de cela - avec une force... Je me dis que ce sont mes locomotives de manufacture.
Ce sont des femmes, des mères de famille, qui se sont émancipées et intégrées par le travail. Je veux bien que nous fassions des pays avec uniquement des cabinets de conseil, des bureaux d'avocats, des experts-comptables et des agences de communication. Que faisons-nous de ces personnes qui arrivent en France, qui ne sont peut-être pas capables de rédiger un CV ou une lettre de motivation, mais qui ont une force de travail incroyable ? Le tissu des PME est inclusif. Nous sommes à la pointe de l'économie décarbonée et nous créons des écosystèmes de valeur. Je fabrique dans les Cévennes. Mon principal fournisseur de toiles se trouve au fin fond des Vosges, dans le village du Thillot. C'est le tissage Mouline Thillot. Nous sommes vraiment dans des tissages d'écosystèmes de valeurs. Plus le manufacturier de jeans dans les Cévennes sera fort, plus je commanderai de la toile dans les Vosges. Mon tricoteur qui me fait des chaussettes et des bonnets se trouve dans le Tarn. Nous achetons des chaussettes à la manufacture Perrin à Montceau-les-Mines. Voilà ce qu'est le maillage de la France. Tout cela relève de l'extra-financier. Si nous étions dans une politique visant à gagner beaucoup d'argent très vite, nous ne ferions pas cela. Nous irions à la simplicité et nous gagnerions beaucoup plus d'argent, beaucoup plus vite. Mais alors quid de la trace que nous allons laisser et du patrimoine ?
Tout cela est très compliqué, mais nous le faisons. Finalement, nous n'attendons pas grand-chose de vous, car le gros du travail est fait. C'est là que les chefs d'entreprise sont extraordinaires : malgré les vents contraires, il faut toujours tirer une voile pour avancer. C'est toute la force des entreprises, et surtout des entreprises familiales.
Nous sommes dans le vrai référentiel temps des transitions sociétales. Le référentiel temps de l'entreprise n'est pas celui du mandat politique ; il est beaucoup plus long et nous permet de réaliser des choses beaucoup plus durables.
En revanche, nous acceptons de faire des choses qui nous pénalisent dans l'économie du temps court, afin de laisser à nos enfants - et j'espère, chez moi, à la cinquième génération - cette véritable continuité. Je n'ai pas l'impression d'être dans le mauvais sens de l'histoire. Faire venir des containers entiers qui dégueulent de vêtements fabriqués à l'autre bout de la planète, dans des conditions humaines et environnementales dégueulasses, est-ce bien durable ? Je vous pose la question.
L'entreprise française, sur le territoire français, est de fait championne du monde de la RSE, de par nos normes, nos contraintes et nos modèles économiques. Au-delà de la RSE, je préfère appeler cela le bon sens. Cependant, sommes-nous bien avantagés sur ce point ? L'exposé de Julien sur l'industrie polonaise vient hélas de nous prouver que non. Le jour où nous sortirons de ce raisonnement où la commande publique est juste basée sur le prix en euros, cela bougera sinon nous ne nous en sortirons jamais. Il faut essayer de valoriser l'extra-financier. Alors, les contraintes que nous subissons aujourd'hui deviendront un avantage concurrentiel phénoménal. Mais il faut en tenir compte quand vous étudiez les réponses aux appels d'offres.
J'en arrive à ma conclusion. Il y a tant de petits chefs d'entreprise, comme je le suis, partout en France. Tous déploient une énergie et une passion folles. Ce n'est peut-être pas loin du sadomasochisme, tellement c'est compliqué, mais nous le faisons. C'est formidable. Nous nous nourrissons du contact avec nos équipes. Quel bonheur, tous les matins à 8 heures, quand je suis à l'échauffement avec toute mon équipe ! Quel bonheur de pouvoir se dire que, l'an dernier, nous n'avons vendu que 75 000 produits ! Mais ce sont 75 000 produits qui viennent de beaucoup moins loin sur la planète et qui irriguent l'économie française sur le plan financier et extra-financier. Les deux, finalement, se rejoignent. Voilà ce que nous laissons, et nous en sommes fiers. Qu'est-ce que je suis fier d'être un tout petit poumon de l'économie de mon pays ! Qu'est-ce que je suis fier de reverser tout cela à mon pays qui a une belle école, de beaux hôpitaux. Il faut faire attention à les préserver, mais je suis très fier de cela. Un vieil adage, un peu chevaleresque, dit que, pour aller loin, il faut ménager sa monture. Alors, s'il vous plaît, mesdames et messieurs les décideurs, les politiques, les institutionnels, prenez soin de toutes ces petites patronnes et de tous ces petits patrons qui oeuvrent en France avec volonté, car ce sont les moteurs de nos territoires. Enfin, un dernier petit quiz. Je fabrique des jeans, le produit le plus mondialisé. Si vous faites les curieux sur notre site internet, le produit le plus basique que je vends à 139 euros TTC en France, en vente directe uniquement, soit par notre e-shop, soit par nos boutiques... Ce jean, par toutes les géniales contraintes que nous avons, combien me coûte-t-il si je compte juste ce qui constitue ma marge très brute, c'est-à-dire la main-d'oeuvre, mes salariés, la matière, et si j'y ajoute juste la manufacture et les machines, c'est-à-dire mes amortissements pour payer la manufacture et les machines ?
Ce jean me coûte à produire entre 70 et 72 euros hors taxes. C'est un fait. C'est aussi pour cette raison que, pour vendre des produits aussi peu chers à 139 euros, je suis obligé d'être dans une démarche de vente directe. Le mois dernier, je me suis amusé à faire chiffrer ce même jean dans un atelier au Bangladesh. En effet, nous recevons tous les jours des sollicitations d'ateliers. La mondialisation heureuse, c'est très simple : il suffit d'envoyer un courriel à l'autre bout de la planète. Je me suis donc pris au jeu, j'ai envoyé ma fiche technique. Savez-vous combien me coûterait ce même jean, qui me coûte entre 70 et 72 euros à produire en France et que je vends 139 euros TTC, si je le faisais fabriquer au Bangladesh ? Allez-y. Dans tous les cas, vous allez dire une bêtise. Même moi qui travaille dans ce secteur, j'étais à mille lieues de l'imaginer. La réponse est 2,10 euros. Je n'ai rien contre le Bangladesh. De la même manière que vous vous êtes excusé pour le plaidoyer que vous faisiez pour les Polonais, Julien je fais de même pour les Bangladais. J'ai une pensée très émue pour toutes ces personnes qui souffrent 80 heures par semaine dans des conditions horribles pour fabriquer tous ces pantalons. La seule chose, c'est qu'au final, ce jean, produit dans ces conditions, se retrouve sur le même étalage que le mien. C'est uniquement sur ce point qu'il faut se poser la question : est-ce vraiment le même produit ? Certes, il porte le même nom, « jean », mais il n'a pas du tout la même symbolique et, surtout, il ne laisse pas la même chose sur nos territoires. Je vous remercie.
M. Olivier Rietmann, président. - Merci à vous Julien Tuffery et Julien Faucogney pour ses témoignages sincères, décapants et sans filtre, ce qui est la marque de fabrique de la délégation aux Entreprises.
Monsieur le directeur général de Rexecode, Monsieur Ferrand, il vous revient d'élargir le propos, de faire une synthèse et de nous donner votre avis sur la question. Vous êtes vraiment au fait du sujet et nous sommes très heureux de vous entendre ce matin.
M. Denis Ferrand, directeur général de Rexecode. - Après avoir mis tant de vitalité à présenter du chiffre, la tâche est ardue. Je vais tout de même essayer d'apporter quelques éléments illustratifs. Je précise que je m'exprime au nom de Rexecode, un institut d'analyse économique qui travaille avec le monde de l'entreprise pour comprendre les conditions de compétitivité et d'attractivité.
Je suis docteur en économie, mais aussi fils d'ouvrier. Mon père était tourneur-aléseur, ma mère secrétaire dans le bâtiment. Je sais ce qu'est l'odeur de l'huile de coupe, combien ce sont des tâches dures et combien l'entreprise est le lieu où l'on se révèle. C'est là aussi, parfois, que l'on peut avoir envie de la quitter pour se réaliser ailleurs, mais il n'empêche que la vie se fait dans le monde de l'entreprise. J'en suis d'autant plus persuadé que cela fait vingt-six ans que je travaille à Rexecode, que j'observe les entreprises et que j'essaie de comprendre dans quelles conditions elles exercent.
Commençons par les très bonnes nouvelles, car il y a des éléments très positifs sur les paramètres qui font l'activité de l'entreprise. Nous pouvons les examiner à partir de deux concepts : la compétitivité, qui concerne plutôt à la partie OPEX, c'est-à-dire aux dépenses d'exploitation liées aux conditions de l'opération, et l'attractivité. Vous avez entendu, notamment au travers de Choose France, combien nous étions devenus une terre attractive. Regarder l'attractivité, c'est se pencher sur l'aspect CAPEX, les dépenses d'investissement : ai-je intérêt à réaliser mon investissement sur le territoire français ?
Oui, il y a du mieux sur la compétitivité, en particulier sur la compétitivité salariale. Nous l'avons payé très cher. Certes, cela s'appelle le bouclier tarifaire, mais nous avons connu une inflation bien moins importante en France que dans les autres pays européens.
Les évolutions salariales sont bien moins fortes en France que dans les autres pays européens. Au final, l'évolution de nos coûts salariaux unitaires est, depuis quatre ou cinq ans, très inférieure à celle que l'on observe dans la zone euro. Nous avons donc une amélioration des conditions de la compétitivité du point de vue du coût salarial. Du point de vue de l'attractivité également, on nous rebat les oreilles avec le baromètre EY, qui montre que la France est le pays qui accueille le plus grand nombre d'investissements, que ce soit en nombre de projets ou en masse d'investissements réalisés sur le territoire. C'est vrai, et ce depuis plusieurs années. Mais c'est une statistique en flux ; il faut aussi regarder les statistiques en stock. Celles-ci montrent que l'empreinte des entreprises étrangères en France, leur poids dans la valeur ajoutée, est de 15,6 %. Or, dans des pays de taille comparable comme l'Allemagne ou l'Italie, ce chiffre est de 18 % à 19 %. En réalité, toutes ces politiques d'attractivité constituent une politique de rattrapage d'une situation initiale plutôt défavorable. Nous partons de loin en termes d'attractivité et nous essayons de combler ce retard. Ce qui me semble important, et qui fait le ciment entre ces deux dimensions, c'est de regarder ce qui se passe non seulement du point de vue salarial, mais aussi du point de vue de la structure de coût. Or, la structure de coût, c'est également la fiscalité. Nous avons un risque très important : celui de voir le regain de compétitivité salariale et l'amélioration en termes d'attractivité être absorbés par la différence fiscale.
On a parlé de la Pologne, mais on pourrait aussi parler de l'Allemagne. Depuis juillet 2025, l'Allemagne a décidé de mettre en place une mesure de suramortissement des investissements. Ce pays a une interrogation existentielle fondamentale quant à son industrie et met en place un dispositif pour renforcer son empreinte industrielle. Pour l'instant, cela ne se traduit pas par une réaccélération de l'investissement, mais cela viendra. Que va-t-il se passer ? L'Allemagne va gagner par 6-0, comme elle l'a fait dans les années 2000 en usant d'une compétitivité salariale extrêmement importante. Au moment où nous faisions les 35 heures, les Allemands mettaient en place les réformes Hartz. En réalité, nous avons divergé. Or, quand on est dans une union monétaire et que l'on emprunte des chemins radicalement différents, cela finit par se voir dans les conditions d'exercice de l'activité sur le territoire. C'est ce qui s'est passé dans les années 2000. Le risque est désormais de voir une divergence s'installer, non pas en raison des conditions d'exercice du salaire, mais en raison des conditions d'exercice du capital, de son attractivité et de la réalisation d'un investissement. Il faut se réinventer. Nous sommes dans un moment de transformation profonde de l'économie, notamment pour la transition environnementale et les enjeux de reconquête de notre souveraineté industrielle. Cela passera par l'investissement. Si nous handicapons les conditions de l'investissement, il ne faudra pas s'étonner que le tissu productif se délite, cette fois-ci pour des raisons différentes de celles des années 2000, mais avec les mêmes résultats. C'est ma très grande crainte. Il est très important de ne pas parler uniquement des aides aux entreprises ou des compensations. Il faut regarder les aides de manière nette et non brute. Les prélèvements nets sur les entreprises - c'est-à-dire les prélèvements dont on défalque les aides reçues - représentent 19 % de la valeur ajoutée des sociétés non financières en France, contre 12 % en Allemagne. Si le poids était le même, cela représenterait environ 120 milliards d'euros de fiscalité en moins sur les entreprises en France. Les aides ne doivent donc jamais être regardées en tant que telles, mais au regard de ce qu'elles compensent. L'aide n'existe que pour corriger les distorsions créées par certains dispositifs. C'est un point fondamental, et le débat a été pollué sur cette dimension.
Il faut le réaffirmer. Un tournant en faveur des entreprises a été pris à partir de 2014, et il faut le saluer, car il était important. Là encore, nous partons de loin. Nous avons fait un calcul depuis 2010 pour lire l'ensemble des nouvelles mesures fiscales adoptées. Pourquoi 2010 ? Parce que c'est le tournant fiscal, celui des premières hausses d'impôts, des premiers chocs fiscaux. Rappelez-vous le « ras-le-bol fiscal » des années 2012-2013, évoqué notamment par Pierre Moscovici, qui était le produit de tout un ensemble de hausses de prélèvements concernant à la fois les ménages et les entreprises.
L'augmentation de la fiscalité entre 2010 et son acmé en 2014 est de l'ordre de quatre points, à peu près équilibrée entre prélèvements sur les entreprises et sur les ménages. À partir de 2014, la baisse des prélèvements sur les entreprises a ramené leur niveau en 2022-2023 à celui de 2010. Depuis 2024, un tournant a été adopté, qui consiste à nouveau en une augmentation de la fiscalité sur les entreprises. Certes, cela concerne les grandes entreprises, mais il faut avoir une vision d'ensemble. L'économie est un tout, un système qui combine différents éléments. On ne doit pas parer les petites entreprises de toutes les vertus, pas plus qu'on ne doit parer les grandes entreprises de tous les vices. Une économie est une symbiose, un corps vivant. Sur-prélever sur les grandes entreprises à un moment donné, c'est aussi fragiliser l'ensemble du tissu économique.
Comme Julien Faucogney l'a bien montré, on ne peut pas s'arrêter uniquement à l'examen de l'impôt sur les sociétés. C'est bien la kyrielle de prélèvements qui, à la fin, compte et façonne les conditions de notre activité.
S'il y a de la fiscalité, c'est aussi parce qu'il y a des services à assurer. Depuis 2001, dernière année où nous étions en excédent primaire, l'augmentation de la dépense publique est de 4,3 points de PIB, malgré une baisse des charges d'intérêt de 1,1 point du PIB. De ces 5,4 points de PIB supplémentaires en dépenses publiques, 4,5 points sont imputables aux dépenses sociales. À ne pas vouloir traiter ce sujet, on se condamne à ajouter sans arrêt des prélèvements additionnels. Nous savons ce que signifie le vieillissement de la population : une augmentation des dépenses de santé à dispositifs inchangés. Si l'on veut toujours financer ces dépenses sociales par des prélèvements additionnels, on va charger encore un peu plus la barque au moment où l'enjeu de compétitivité est massif.
J'aimerais terminer par deux points.
Je commencerai par le point négatif : l'urgence. En l'espace de trois ans, l'écart d'évolution des prix entre la Chine et la zone euro est de 25 points. Lorsque votre concurrent principal baisse ses prix de 25 points en aussi peu de temps, votre capacité d'adaptation est extrêmement faible. C'est un choc massif, face auquel se surcharger encore n'est certainement pas la solution. Au contraire, c'est de l'agilité dont nous avons besoin. Le rapport du Haut-Commissariat au Plan et à la Prospective a le mérite de faire prendre conscience de l'ampleur du choc qui est devant nous, même si je ne suis pas d'accord avec ses préconisations sur une augmentation des prélèvements, comme un droit de douane à 30 %. Le point positif est qu'il faut dire que l'on aime l'entreprise. C'est elle qui crée la valeur sur ce territoire, valeur que l'on va ensuite pouvoir allouer à la réponse aux attentes sociales. Il y a donc un rôle politique fondamental : arrêtons de taper sur les entreprises, aidons-les mais surtout aimons-les. Vous parliez de la région de Montpellier. Une étude d'un sociologue en économie du travail avait examiné la souffrance au travail. On parle beaucoup des suicides de chefs d'entreprise dans le monde agricole, et peu dans le monde de l'entreprise. Ce chercheur de Montpellier, dans un travail soutenu par Bpifrance, montrait bien que le chef d'entreprise est toujours quelqu'un de seul. C'est lui qui doit assumer les décisions. Il faut donc aussi l'aider et l'accompagner. Il ne demande pas forcément une aide financière, mais de la reconnaissance.
M. Olivier Rietmann, président. - Merci, monsieur le directeur général, de redresser la communication qui a pu être faite sur le rapport de la commission d'enquête sur les aides publiques, que je présidais. Ce rapport n'a jamais préconisé de diminuer les aides, mais de les évaluer pour les rendre plus efficaces. Ces aides sont nécessaires et, pour la plupart, elles constituent une compensation à des charges et à des contraintes beaucoup plus élevées.
Comme vous l'avez fait, il s'agit de remettre l'entreprise et le chef d'entreprise au centre du village. Si nous voulons mettre en place des politiques publiques ambitieuses, la création de richesses ne vient que de nos chefs d'entreprise et de tous ceux qui travaillent dans les entreprises.
M. Michel Canévet. - Je remercie nos interlocuteurs pour leurs témoignages concrets sur la réalité. Je voudrais aussi dire combien j'ai apprécié l'étude toute récente de Rexecode sur l'impôt sur la fortune. La France se singularise depuis quatre décennies en étant le seul pays européen à avoir un tel impôt, qui tue l'initiative et l'activité. Nous avons là un exemple très concret de la nécessité absolue de réduire l'imposition en France.
Cela passera par une réduction significative de la dépense publique. Pour avoir formulé de nombreuses propositions en ce sens dans le cadre du projet de loi de finances, je dois avouer qu'il est très difficile d'avancer dans cette voie, puisque chacun a de bonnes raisons de défendre tel ou tel type d'activité. Il est donc impératif de nous demander ce qui doit relever de l'État et ce qui doit relever d'autres opérateurs.
Ma question porte sur le coût du travail, un élément extrêmement pénalisant. Nous sommes à peu près d'accord sur le fait qu'il faut nous engager dans une politique résolue de baisse des impôts. Concernant les charges sociales, je suis très inquiet de l'évolution démographique : nous avons moins de naissances et plus de besoins en raison de l'allongement de la durée de la vie. Je partage le sentiment que vous avez exprimé sur le départ à la retraite : chacun devrait pouvoir choisir le moment où il part. C'était l'objet de la réforme par points qui n'a pu, hélas, se concrétiser.
Sur la question des charges sociales, qui me préoccupe depuis plusieurs années, nous ne pouvons pas continuer ainsi. À chaque fois que nous avons des besoins - et ils sont croissants -, nous augmentons les charges sociales pour les couvrir, ce qui altère la compétitivité économique de notre pays. Il faut donc changer de modèle de financement de la protection sociale. Pour ma part, je plaide depuis quatre projets de loi de finances pour afin de financer la protection sociale par une taxe sur les paiements scripturaux, qui représentent environ 43 000 milliards de mouvements financiers dans notre pays. Une taxe de 1,8 % sur chacun de ces mouvements financerait les 680 milliards d'euros dont nous avons besoin pour la protection sociale et permettrait de supprimer la totalité des charges sociales, CSG comprise. Avez-vous d'autres propositions pour parvenir à réduire le coût du travail dans le contexte que je viens d'exposer, caractérisé par des besoins supplémentaires et une diminution du nombre de cotisants ?
M. Yves Bleunven. - Merci d'être venus apporter ces témoignages. Dans nos missions de sénateurs, nous avons souvent l'occasion, au travers de notre commission des affaires économiques, d'auditionner des chefs d'entreprise de différentes tailles. L'échange de ce matin restera longtemps marqué dans ma mémoire, ne serait-ce que par la foi et la croyance avec lesquelles vous avez exprimé votre façon de faire, que je trouve extrêmement impressionnante. Sachez que, même si vous vous interrogez parfois sur l'efficacité de nos actions, c'est avec des échanges comme celui-ci que nous nous nourrissons et que nous sommes encore plus forts pour mieux défendre vos affaires. C'est aussi la marque de fabrique du Sénat et de la délégation aux entreprises, qui va au plus près des entreprises au travers de visites sur les territoires.
L'un de vous a utilisé l'expression du « bon sens paysan ». Tout ce que vous dites est plein de bon sens, mais nous avons malheureusement du mal à le traduire en actions concrètes pour corriger les excès. Je vous trouve aussi très objectifs sur le rôle que vous devez jouer dans le financement. En effet, tout le thème de ce matin est votre rôle dans l'irrigation de l'économie française, mais plus encore, de notre modèle social.
Vous l'avez dit très clairement, nous avons un vrai problème dans ce pays : nous n'avons plus la culture d'entreprise. Ici, au Sénat, nous avons la chance d'avoir des élus proches des territoires, qui ont souvent eu une activité professionnelle, mais d'autres parlementaires, issus de je ne sais où, n'ont jamais été dans la vraie vie et ont forcément du mal à comprendre ces choses. Le summum a été le débat sur la taxe Zucman. Quand on est capable d'avoir de tels débats dans un pays comme le nôtre, on se dit qu'il est temps que l'on retravaille.
Je voudrais vous poser une question, car cela a été plus ou moins abordé quand on a parlé de surtransposition.
Ce pays est en train de mourir de l'usine à gaz qu'il a créée en cinquante ans. On ne cesse d'augmenter les contraintes et les normes. J'ai été corapporteur, avec ma collègue Catherine Di Folco, du projet de simplification de la vie économique. Cela fait deux ans que nous y travaillons et tout cela est arrêté en rase campagne, tout simplement parce que le sujet a été pris en otage politique. Il faut le dire, le dénoncer, et j'attends aussi de vous que vous dénonciez cette situation. Comment se fait-il qu'une loi aussi attendue par les entreprises françaises soit bloquée par des boutiquiers politiques - il n'y a pas d'autres termes - qui ont ramené des sujets forcément irritants et qui bloquent le processus ? Le projet de loi de simplification économique contient le « test PME », un pur produit de la délégation aux entreprises, porté par son Président Olivier Rietmann. Comment se fait-il que l'on n'arrive pas à débloquer cette situation politique ? J'attends de vous une mobilisation forte sur le Gouvernement. Dans notre rôle de parlementaires, nous ne comprenons pas comment le texte n'est pas proposée au vote. Certes, le vote est risqué compte tenu de cette prise d'otage politique, mais il faut que nous arrivions à débloquer cette affaire. Le bon sens que vous réclamez commence par un axe fort de simplification. Avant de simplifier cinquante ans de complexification, il faudra plusieurs lois comme celle-ci. Si nous sommes déjà bloqués au premier acte, nous n'arriverons jamais à en sortir.
Mme Pauline Martin. - Le thème de notre discussion est « L'entreprise, pilier de la société ». Comme tout le monde ici, vous nous avez fait frissonner ce matin en évoquant vos deux salariés avec beaucoup d'émotion. Même si nous sommes des politiques, nous avons avant tout les mains dans le cambouis ; nous avons été élus locaux et chefs d'entreprise, en contact direct avec ces problématiques.
Un sujet n'a pas été abordé : les jeunes et la formation. Comment leur donner envie d'aller travailler dans vos entreprises ? Vous avez fait de brillantes études, vous êtes plutôt un self-made-man. Or, nous avons un vrai problème aujourd'hui avec l'Éducation nationale et la formation. Nous nous cassons le nez à longueur de journée chaque fois que nous voulons faire avancer des programmes. Quelle est votre opinion sur ce sujet ?
M. Olivier Rietmann, président. - Les sujets sont assez primordiaux : allègement de charges et de cotisations, simplification, et le sujet de Pauline, vient compléter tout cela. Quel est votre monde idéal pour emmener nos jeunes ?
M. Julien Faucogney. - J'ai eu la chance - ou pas - de faire partie du programme accélérateur PME de Bpifrance. Mon père m'a dit : « Va à l'école et nous verrons après si tu reprendras la ferme. » J'ai donc fait un BTS par alternance et je connais bien ce système. En baccalauréat technologique, on m'a imposé des cours de philosophie et une deuxième langue vivante, ce qui ne sert strictement à rien pour des personnes qui font des études technologiques. Aujourd'hui, je m'en mords les doigts, car j'ai changé de poste, mais il faut avoir conscience que l'Éducation nationale doit se réformer, et pas qu'un peu.
Depuis 1981, on ment aux Français sur ce qui va se passer. Je ne peux pas diriger Cattinair, une PME de 150 personnes, sans fixer un cap et une stratégie. Grâce à Bpifrance, on m'a aidé à le faire, car avec un simple BTS, ce n'est pas évident. Je ne vois aucun bord politique qui nous fixe un cap pour le pays à trente ans. C'est dramatique, mais nous n'attirerons pas les jeunes dans l'industrie sans leur montrer où nous devons aller.
S'agissant des normes, nous avons fait partie du programme Étincelle : uniquement de la communication, il ne sert à rien. Je le dis comme je le pense. À part obtenir un contact avec la Direction générale des entreprises (DGE) que nous n'avions pas - ce qui est essentiel, nous avons essayé de simplifier les normes. C'est impossible. Derrière une norme européenne, il y a un industriel qui se bat pour défendre son produit. Nous avons essayé de démolir une norme qui fait consommer des gigawattheures par an dans nos métiers. On m'a répondu que c'était européen, et je le comprends : des industriels protègent leur marché.
Vous n'avez pas d'autre choix que de faire ce que nous avons fait chez Cattinair : déchirer la feuille de tout ce qui a été fait depuis 1981 et tout reconstruire. C'est fichu, vous n'y parviendrez pas. Ce n'est pas en faisant une microréforme que l'on simplifiera le monde de la PME. Il faut repartir du constat qu'à un moment, le pays gagnait de l'argent, était bien structuré et bien géré, et tout rebâtir à partir de là.
J'aimerais que les différents bords politiques s'emparent de ce sujet. Je suis navré de voir mes salariés être d'extrême gauche ou d'extrême droite, sans quasiment plus rien au centre. Les riches ont quitté le pays depuis longtemps et, comme je le disais hier, sans les immigrés, plus une seule usine ne tourne. Quand je présente le bilan à mes équipes et que je leur dis qu'il nous faudrait plus de Bernard Arnault, certains sont irrités. Je leur explique alors qu'il y a certainement un problème de répartition des richesses. Je ne sais pas ce qu'il gagne et, à la limite, je m'en moque. Son talent, c'est de produire un sac à main à 70 euros et de le vendre 5 000. Sans lui, nous n'y serions pas arrivés. Il nous faudrait donc plus de Bernard Arnault, même s'il faudrait peut-être expliquer comment mieux répartir la richesse au sein de ces entreprises. Nos clients dans l'ameublement vont mal. On laisse entrer les meubles du Vietnam, du Bangladesh, de Temu, Shein et Alibaba. Nos clients en Haute-Saône sont en difficulté, car il n'y a plus de marché. On les sabote avec les normes et les réglementations, tout en laissant importer n'importe quoi. Pour moi, concernant les normes, il n'y a pas le choix : j'aimerais que l'on fixe un cap. Pour les jeunes, il ne sert à rien d'amener quelqu'un jusqu'au bac. Il faut se dire les choses. Mais nous ne prendrons pas un jeune en entreprise avec le code du travail actuel. La première chose à faire est de libérer le travail, de laisser les gens travailler. Nous ne sommes pas là pour tuer des jeunes au travail. Nous faisons tout notre possible. Malheureusement, quand on travaille, de petits accidents arrivent parfois. C'est ainsi. Le patron ne peut pas être responsable de tout, alors qu'aujourd'hui, nous le sommes juridiquement. J'ai des salariés qui, le vendredi, ont pris pour principe de boire une bière ensemble sur le parking. Je sais très bien que le jour où il y aura un problème, c'est moi qui serai importuné, parce qu'ils sont sur mon parking, durant leur temps de travail. Que dois-je faire ? C'est moi qui suis importuné par cette situation.
Concernant le coût du travail, si j'arrivais à automatiser la moitié de ma production - ce qui n'est pas possible dans mon cas -, je ne serais pas ici pour vous parler de fiscalité. Est-il normal que nous ayons conservé le modèle d'après-guerre où seul le travail porte l'essentiel de la fiscalité française ? Non, ce n'est plus possible. Il faut taxer les importations, nous n'avons pas le choix : les importations extra-européennes dans un premier temps, mais également les importations européennes. Je ne dis pas qu'il faille être dogmatique, mais il faut y aller avec parcimonie, car nous devons pouvoir nous adapter. Si nous pouvions mettre 3, 4 ou 5 % de taxation... Je suis allé en Serbie et au Portugal, car nous réfléchissons à des pistes d'économie, ne voyant pas comment l'État français va se réformer. Porto, il y a vingt ans, ce n'était pas cela. Nous avons financé toutes ces infrastructures, tous ces modèles européens. Mais ils ont été malins. En France, nous nous tirons des balles dans le pied en permanence. Nous voulons être plus royalistes que le roi en disant que nous n'allons surtout pas aider un Français. Les Allemands subventionnent l'énergie de leurs industriels, il faut en avoir conscience. Ce n'est pas pour rien qu'il n'y a pas de malus écologique en Pologne. Par conséquent, si nous ne protégeons pas l'industrie française, elle est condamnée. Je le dis comme je le pense. C'est aussi pour cette raison que je réfléchis à d'autres solutions. Si je n'étais pas attaché à mon territoire à ce point, il y a longtemps que je serais parti.
M. Julien Tuffery. - Je vais tenter d'arrondir quelque peu votre angle, mais, évidemment, je ne fais que cautionner ce que vous dites. Simplement, sur la norme, je suis partagé sur ces questions.
Je vous rejoins à 1000 % sur le poids de la norme. À l'heure où l'on évoque la nécessité de préserver notre chère planète - sujet quelque peu absent des débats, je jette le pavé dans la mare -, nous sommes démunis sur le coût du travail, la fiscalité ou l'organisation.
En revanche, nous avons une force silencieuse que nous n'exploitons pas, car nous sommes pris au piège, ce que le Mercosur a d'ailleurs révélé. Le poids de notre norme pourrait devenir un formidable élément de compétitivité le jour où nous prendrions réellement en compte ces enjeux planétaires. Le problème est que nous nous trouvons dans un contexte ultramondialisé. Assurément, si nous devons sortir notre poubelle jaune parce que nous avons jeté un essuie-tout avec un peu d'huile, ce qui représenterait une catastrophe écologique, on se dit que c'est tout de même aberrant lorsque l'on observe ce qui se passe sur le reste de la planète.
Pourtant, si je vends des jeans quinze fois plus cher que ceux que vous pouvez trouver sur Shein, c'est parce que des gens sont en attente de cela. Il y a des consommateurs qui veulent faire évoluer leur modèle de consommation. Derrière cet achat, ils acquièrent plus qu'un jean ; ils posent un acte en adéquation avec les enjeux planétaires, dans le contexte des rapports du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC).
Le problème de la norme est que notre société est quelque peu bipolaire. D'un côté, nous allons dans le bon sens de l'histoire avec ces normes écologiques et environnementales. D'un autre côté, comme vous l'avez très bien dit, nous avons encore un pied dans une situation où nous appliquons ces règles, mais le reste de la planète ne le fait pas, et tous ces produits se retrouvent au même endroit, au même moment.
Il faudra peut-être nous mettre d'accord pour faire de l'empreinte sociale et écologique une priorité. Mobilisez-vous en Europe, à l'ONU, et dites simplement qu'il n'est plus possible que des produits, avec des règles de fabrication différentes, se retrouvent sur les étalages en concurrence. Ce n'est plus de la concurrence. Nous sommes tiraillés. Faut-il revenir en arrière, être moins rigoureux sur l'empreinte écologique ? Je fais partie de ces chefs d'entreprise qui disent non. En revanche, sur ce point, s'il vous plaît, aidez-nous. Faisons-en un réel avantage économique. Mesdames et messieurs les décideurs politiques et économiques, tenez-en compte dans les appels d'offres. Nous ne pouvons pas nous tirer une balle dans le pied, c'est-à-dire exiger des règles pour laver plus blanc que blanc, ce que nous faisons toujours, car nous nous adaptons toujours. Le chef ou la cheffe d'entreprise sont des magiciens. Mais au final, et je comprends votre ras-le-bol, Julien, nous en arrivons à nous dire : pourquoi avons-nous fait tout cela si nous n'obtenons pas l'avantage concurrentiel ? Sur cet aspect des normes, faisons-en un avantage concurrentiel. Le momentum environnemental existe, même si ce cher Donald Trump nous ennuie un peu. Ce qui nous pénalise pourrait nous avantager. Peut-être suis-je utopiste du haut de mes 40 ans, mais laissez-moi rêver, car nous en avons besoin. Concernant les jeunes, n'essayez pas de faire rentrer un carré dans un rond. L'État français ne doit pas faire à notre place ce que nous sommes les mieux placés pour faire. Vous avez compris la passion que nous mettons dans nos équipes. Si je n'ai personne devant ma machine à coudre, mon entreprise n'existe plus. Vous vous doutez bien que nous n'attendons pas les protocoles de l'Éducation nationale et les lois.
Pour opérer une transition, il faut se poser la question : pourquoi les gens viendraient-ils travailler chez moi ? Nous avons donc tout repensé sur l'accueil. Si l'on veut du fabriqué en France - ce qui est nécessaire pour la souveraineté, l'écologie et la captation fiscale -, il va falloir mettre des gens derrière une machine à coudre huit heures par jour. Assoit-on des gens derrière une machine à coudre en 2026 comme on le faisait dans les années 1960 ? Bien sûr que non. Si nous ne sommes pas les précurseurs de nos nouvelles conditions de travail, nous n'y arriverons pas. Laissez-nous faire. On n'embauche pas un jeune en 2026 comme on le faisait dans les années 2000. Autrement dit, si nous, les chefs d'entreprise, ne mettons pas en place de très bonnes conditions de travail pour que ces jeunes restent, ils ne resteront pas. Ainsi, tout ce que l'Éducation nationale aurait dû faire, nous l'avons déjà fait dans nos entreprises. Facilitez-nous la tâche sur l'employabilité des jeunes. Comme l'a dit Julien, cela doit devenir facile. Laissez-nous transmettre l'amour de l'entreprise. Si nous ne le faisons pas, avec tout le respect que je porte au corps enseignant, qui est là pour faire autre chose, nous n'y arriverons pas. J'ai un exemple pour vous illustrer la rigidité du système. Il y a deux ans, nous prenions beaucoup de stagiaires, car nous cultivons l'alternance. Dans les métiers de la mode aujourd'hui, quand on les apprend à l'école, on est un peu loin de la réalité. Et si l'on veut dire à ces jeunes : « Aimez et venez travailler dans la manufacture, c'est sexy une manufacture », c'est à condition d'avoir fait tout ce que je vous ai montré avant pour qu'elle le soit. On n'attire pas les mouches avec du vinaigre. Il y a cette sacro-sainte convention de stage : surtout, ne les payez pas plus de 500 euros par mois. Alors après, il y a des chefs d'entreprise pas très fair-play qui sont bien contents de procéder ainsi.
Je suis plutôt de l'avis que si les stagiaires font du bon travail, nous devons pouvoir les payer un peu plus. J'ai moi-même fait l'objet d'un redressement de l'URSSAF parce que j'avais trop bien payé mes stagiaires. Comme dirait mon expert-comptable, il fallait bien que l'URSSAF trouve un os à ronger. On m'a reproché de ne pas avoir établi une vraie fiche de paie pour payer les charges sociales. Comment peut-on briser ce mur entre l'école et l'entreprise ? Cela passe par une phrase juste qui a été prononcée : « Donnons l'amour de l'entreprise ». On nous dit souvent que si l'on raisonne ainsi, de nombreux chefs d'entreprise - qui, par essence, sont a priori mauvais - viendront exploiter les jeunes. Mais rassurez-vous, les jeunes n'iront pas chez eux. Le tri se fera naturellement. Aujourd'hui, un jeune ira travailler chez un chef d'entreprise bienveillant, qui donne du sens et qui prend soin de ses employés. Alors, faites sauter les verrous de l'ultra-régulation, car la régulation se fera naturellement, d'homme à homme. Les jeunes iront chez les employeurs bienveillants, et ces derniers seront dynamisés par cela.
Les entrepreneurs vont cultiver le terreau entrepreneurial et développer une entreprise juste socialement, hyper-intégrée. Parce que, tout simplement, si nous ne faisons pas cela, nous n'aurons plus personne dans nos manufactures. Donc, nous sommes obligés de le faire.
M. Denis Ferrand. - Deux chiffres issus de sondages m'ont beaucoup marqué. Au moment de la taxe Zucman, 85 % à 90 % des Français se déclaraient favorables à une taxe GAFAM, se disant que cela ne les concernait pas et qu'on allait « taper sur les riches ». Parallèlement, un autre sondage indique que 60 % des Français estiment qu'un chef d'entreprise serait un bon président de la République. N'est-ce pas un peu schizophrénique ? Nous avons un sujet sur la représentation du monde de l'entreprise, qui est fondamental, tout comme la réussite et la promotion.
Je souhaite revenir sur ce que vous avez évoqué, monsieur le sénateur, concernant le coût du travail. Dans les documents de Rexecode, on proscrit l'utilisation du mot « charge sociale » au profit de « cotisation sociale », car ce dernier terme implique des prestations en contrepartie. C'est le principe de notre système par répartition : il n'y a de prestations qu'à hauteur de ce que l'économie peut extraire au travers de ses cotisations. Il est fondamental de garder à l'esprit cette contemporanéité du système.
Au sein de ces cotisations sociales, nous avons un énorme sujet : la pente des allègements, qui est un outil de déqualification, de frustration et de formation d'un « cancer social » dans ce pays. La structure de ces allègements fait de la France le pays le plus compétitif au bas de la distribution salariale. Au niveau du SMIC, le coin socio-fiscal est inférieur de 40 points à celui de pays européens comparables. Nous avons donc un avantage à créer de l'emploi faiblement qualifié. En revanche, plus on grimpe dans l'échelle des salaires, plus l'écart s'accroît. Dès 1,4 ou 1,5 SMIC, notre coin socio-fiscal devient supérieur à celui des autres pays européens, et cet écart ne cesse de grandir, car nous n'avons pas de plafonnement de cotisations, et donc pas de plafonnement de prestations.
L'absence de plafonnement des prestations pose la question des niveaux que l'on assure et de l'empilement éventuel d'un système bismarckien par répartition avec un système beveridgien, qui combine un socle de prestations sociales et un système où chacun s'assure. Il faut être conscient qu'à mesure que l'on grimpe dans l'échelle des salaires, l'écart se creuse. À trois SMIC, le coin socio-fiscal entre la France et les pays européens comparables est de 20 points de prélèvements en plus, ce qui incite à une déformation de la structure de l'emploi en faveur de la faible rémunération, au prix d'un prélèvement important sur les rémunérations les plus élevées. Il ne faut donc pas s'étonner si, en 25 ans, depuis les allégements de cotisations sociales décidés à partir de 1993, la structure de rémunération a changé. Entre 1998 et 2025, la part des secteurs dont le salaire moyen par tête est inférieur ou égal à 80 % du salaire moyen de l'ensemble de l'économie est passée de 35 % à 43 % de l'emploi. Nous avons donc mené une politique de la quantité, mais pas de la qualification. La part des emplois fortement qualifiés, rémunérés 50 % au-dessus du salaire moyen, est restée à peu près identique. C'est tout ce qui est au milieu qui s'est retrouvé pincé. Surtout, cette déformation de la structure de l'emploi s'apparente à une forme de « cancer » pour l'économie. Nous avons orienté l'économie vers la création d'emplois de faible qualification, car nous avions un problème d'emploi non qualifié. Dans le même temps, nous avons orienté des classes d'âge entières vers la diplomation à outrance pour tous : la licence pour tous, bientôt le master pour tous, et le doctorat pour tous. Je plaisante, évidemment. Mais au-delà de la plaisanterie, il y a un hiatus fondamental entre l'aspiration que l'on donne et ce que l'on a fait dans l'orientation de l'économie.
Vous allez vous révéler par votre diplôme, vous obtiendrez un emploi qui sera fortement rémunérateur. Or, l'orientation que nous avons donnée à l'économie est régressive en termes de qualification. En traitant la question du coût du travail au travers des allégements de cotisations, nous avons orienté l'économie dans un sens défavorable, qui crée fondamentalement de la frustration pour de jeunes étudiants ne trouvant pas matière à se révéler. Avons-nous mieux inclus ? Non. En 1993, le taux d'emploi des personnes qui avaient au maximum le brevet était de 55 %. Trente ans plus tard, nous sommes toujours à 55 % de taux d'emploi pour les personnes qui ont le brevet comme niveau de diplôme maximum. Nous avons frustré, sans mieux inclure. C'est un élément tout à fait fondamental que nous devons garder présent à l'esprit, car on se révèle dans son travail. On se révèle notamment chez les plus jeunes. Les pays qui ont un taux d'emploi des jeunes plus élevé que le nôtre - nous sommes à 35 % sur les 15-24 ans - ont un PIB par habitant plus élevé que le nôtre. C'est le cas de l'Allemagne ou des Pays-Bas. À un moment ou à un autre, on se révèle dans son travail, on crée de la richesse. L'enjeu de l'emploi des jeunes est donc un enjeu d'inclusion à un bon niveau, mais aussi de prospérité collective.
M. Julien Tuffery. - Avec les fameux allègements Fillon, un chef d'entreprise qui souffre un peu en ce moment sur l'évolution salariale est dans une situation compliquée, car plus on s'écarte du SMIC, plus c'est anormalement disproportionné.
Vous parliez, madame la sénatrice, de l'école. Le problème est qu'entre un travail dans une boîte de communication et un premier travail dans l'industrie, les salaires ne sont pas les mêmes. Mais une petite révolution arrive : l'intelligence artificielle, qui va révolutionner notre cartographie des métiers. Soit on fait les autruches, soit on la regarde.
J'y vois un boulevard génial pour les métiers de la main. Plus l'IA sera forte, et elle le sera, plus les métiers de la main redeviendront des sources d'émancipation intellectuelle. Il faudra que tous ces jeunes, à qui l'on dira « vous avez fait des masters, des licences, etc., mais en fait l'IA le fait presque mieux que vous », veuillent rebasculer et travailler de leurs mains. Ils en ont envie aujourd'hui, ces jeunes. Ils ont envie de se réinventer par le travail. Mais s'ils arrivent dans un climat germinalesque de l'entreprise, parce que la pression systémique nous y contraint, nous allons rater notre momentum.
M. Olivier Rietmann, président. - Voyez que nous ne sommes pas si mauvais à la délégation aux entreprises, car j'ai diligenté depuis quelques mois une mission d'information sur l'impact de l'intelligence artificielle sur les TPE-PME. On parle beaucoup des grandes entreprises, et nous, nous travaillons sur l'impact sur les TPE-PME.
Les rapporteurs ne sont pas là, mais je sais qu'ils feront un excellent travail sur le sujet.
M. Julien Faucogney. - Je commencerai ma conclusion par la valeur travail. Certaines personnes en entreprise n'ont pas vu leurs parents, voire leurs grands-parents, travailler. Si nous attendons qu'ils aient 25 ans pour les mettre au travail, après un baccalauréat qu'ils n'auront probablement pas, c'est voué à l'échec. Il faut d'urgence leur inculquer la valeur travail très jeune, car c'est la seule manière d'apprendre à travailler et d'aimer le travail.
Deuxième point : nous payons des heures supplémentaires à nos salariés. Les personnes qui ont des fins de mois difficiles apprécient d'avoir une paie chaque mois. Nous étions sur un système d'annualisation, où nous les payions une fois par an. Or, certaines personnes perdent la prime d'activité parce que nous payons les heures supplémentaires mensuellement. Il faut donc avoir conscience qu'il y a un véritable problème d'assistanat en France.
J'aborderai un autre sujet : l'attentisme. En tant qu'industriel, je constate que la situation est très mauvaise. Que fais-je ? J'attends l'argent qui tombe du ciel de la part de l'État pour investir, ainsi que mes 30 % d'aide. Le pays est aujourd'hui bloqué par ce problème d'attentisme.
On m'a aussi fait rêver : « Le monde d'avant n'existera plus. Nous allons tous télétravailler. » Tout cela est terminé. On n'a jamais effectué autant de trajets en avion. Le monde d'avant est revenu très vite. Il faut arrêter de faire croire que les gens vont travailler depuis leur appartement dans le Jura en télétravail.
Ensuite, l'aspect social : les gens vont mal parce que les fins de mois sont de plus en plus difficiles. Les normes sur la construction deviennent insensées. On demande aux gens de mettre 500 millimètres de laine de roche dans les combles, ce qui a pour conséquence qu'ils n'arrivent plus à se loger, à bâtir leur maison, à devenir propriétaires. Ne pourrait-on pas être un peu moins exigeant pour avoir des coûts de construction raisonnables, et éviter d'imposer une norme qui rend l'objectif inatteignable ?
Enfin, j'aimerais sauver ce qu'il reste d'entreprises. Dépêchez-vous. De nombreuses sociétés étrangères reprennent des entreprises françaises qui, ensuite, périclitent. Je connais encore une belle entreprise dans le Nord qui ne va pas durer. Pour finir, j'aimerais que vous nous fassiez rêver.
Ne peut-on pas rêver d'une Europe fédéraliste où nous parlerions tous la même langue ? Celle-ci ne pourrait pas être l'anglais, puisqu'ils ne veulent pas de nous ; ce pourrait être l'espéranto. Nous avons tout de même une langue qui est compliquée à apprendre. Ne peut-on pas fixer un cap à trente ans pour faire rêver un peu nos jeunes d'une Europe différente de ce qu'elle est aujourd'hui ? Je vous remercie.
M. Olivier Rietmann, président. -Je souhaite apporter une précision sur la « smicardisation » et ses conséquences. Non seulement le chef d'entreprise n'est pas incité à payer davantage ses salariés, mais les salariés eux-mêmes ne sont pas non plus incités à gagner plus. En effet, au-delà d'un certain seuil de salaire, ils perdent un certain nombre d'avantages.
Le patron du magasin de la commune de Jussey en Haute-Saône, me disait : « Quand je veux faire travailler plus mes salariés et les payer plus, on me répond : “Oui, mais attendez, il faut que nous regardions avant ce que nous allons perdre.” » Le système est donc assez mal fait à ce niveau-là.
M. Denis Ferrand. - Le rendement marginal de la formation est nul, ou très faible, car nous avons un très faible écart entre la rémunération au SMIC et le revenu médian. Or, pour passer du SMIC au revenu médian, il faut un investissement personnel dans la formation. Si c'est pour gagner de façon très marginale, on ne le fait pas.
Cette « smicardisation » n'est donc pas un refus de l'augmentation du salaire dans les entreprises ; c'est tout un ensemble de verrous qui s'installent avec des effets de cliquet et des effets de seuil très importants, qui doivent s'appréhender du point de vue de l'offre et de la demande de travail.
M. Olivier Rietmann, président. - Merci sincèrement à vous trois pour vos apports et la dynamique que vous avez insufflée à cette réunion. Il y a beaucoup à prendre et à apprendre de ces sujets. Nous allons continuer de travailler et nous nous reverrons pour de nouveaux échanges, car vous avez le point de vue de gens qui ont les mains dans le cambouis. C'est cela qui nous intéresse.
La séance est close à 10h45
Ce point de l'ordre du jour a fait l'objet d'une captation vidéo, disponible en ligne sur le site du Sénat.