Mardi 24 mars 2026

- Présidence de Mme Laurence Rossignol, rapporteure -

La réunion est ouverte à 14 heures 05.

Table ronde sur la lutte contre la radicalisation masculiniste et l'impact sur la santé mentale des discours masculinistes

Mme Laurence Rossignol, présidente. - Nous poursuivons cet après-midi nos travaux consacrés à la montée en puissance des mouvements et réseaux masculinistes en France.

Nous accueillons quatre spécialistes aux approches complémentaires qui vont nous aider à éclairer un phénomène complexe : la radicalisation masculiniste et ses effets sur la santé mentale, en particulier chez les jeunes hommes.

De nombreuses études montrent que ces discours, fondés sur le récit d'une prétendue « crise de la masculinité », rencontrent aujourd'hui un écho important. Beaucoup d'hommes expriment une perte de repères et une défiance croissante à l'égard du féminisme.

Les chiffres sont, à cet égard, éclairants.

Un sondage de Sidaction, réalisé en décembre 2025, met en évidence non seulement cette perte de repères, mais aussi une forme de banalisation du masculinisme, perçu par près d'un homme sur deux comme le pendant du féminisme, et une défiance à l'égard de ce dernier. En effet, 58 % des hommes pensent que « le féminisme va trop loin ».

Le constat dressé, en janvier dernier, par le Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes (HCE) dans son rapport annuel sur l'état du sexisme en France est tout aussi alarmant : 23 % des hommes adhèrent à des formes de sexisme hostile et près de quatre sur dix considèrent que le féminisme menace la place des hommes dans la société.

Toutefois, la question qui nous réunit aujourd'hui est peut-être encore plus préoccupante : quelle influence ces discours ont-ils sur les jeunes hommes eux-mêmes - et, en miroir, sur les jeunes femmes, qui peuvent se voir imposer, ou intérioriser, de nouvelles injonctions issues de ces mouvements ?

Le masculinisme constitue un danger : un danger pour les femmes, bien sûr, mais aussi pour les hommes et, plus largement, pour la cohésion de notre société.

Nos auditions ont montré que les trajectoires d'adhésion à ces discours présentent souvent des points communs. Elles s'inscrivent fréquemment dans des parcours marqués par l'isolement, des expériences de rejet, de harcèlement ou des ruptures affectives. L'une des chercheuses que nous avons entendues évoquait ainsi « sous le vernis viriliste » un « profond sentiment de vide affectif ».

Les espaces numériques jouent ici un rôle déterminant. Ils peuvent être des lieux de sociabilité et de soutien, mais aussi des espaces où les discours se renforcent, se durcissent, parfois se radicalisent, dans des logiques de surenchère et d'entre-soi.

Dès lors, une question centrale se pose : comment s'opère le basculement ? Comment passe-t-on d'une exposition à ces contenus à une adhésion, puis, dans certains cas, à une radicalisation, voire à un passage à l'acte ?

Cette interrogation n'est pas théorique. Elle est aujourd'hui prise très au sérieux par nos institutions, comme en témoignent la saisine récente du parquet national antiterroriste (Pnat) ou les alertes du HCE.

Elle nous oblige aussi à regarder les porosités entre différentes formes de radicalité. Les discours masculinistes peuvent entrer en résonance avec des idéologies d'extrême droite, des théories complotistes ou des logiques identitaires, autour d'un même imaginaire de déclin, de perte de statut ou de menace.

Face à ces constats, plusieurs enjeux se dessinent, auxquels, messieurs, vous pourrez apporter des réponses.

D'abord, un enjeu de connaissance.

La recherche sur la santé mentale reste encore insuffisamment développée, notamment en France. Certains liens sont régulièrement évoqués. Je pense à celui entre la consommation de contenus pornographiques et l'adhésion à des discours masculinistes, avec des phénomènes de désensibilisation ou de recherche d'adrénaline. Vous pourrez sans doute revenir sur cette insuffisance de documentation qui constitue un frein à la compréhension de ce phénomène.

Ensuite, un enjeu de prévention.

Il s'agit de mieux outiller les acteurs éducatifs, sociaux et sanitaires pour repérer les signaux faibles et accompagner les jeunes concernés. Les épisodes de harcèlement scolaire ou de carences affectives sont fréquemment relevés dans les parcours de radicalisation. Là encore, comment distinguer les facteurs de vulnérabilité des véritables déclencheurs ?

Enfin, un enjeu plus fondamental, qui touche à la manière dont notre société pense le masculin.

Notre récente table ronde sur les hommes engagés, en présence notamment de Bruno Solo, a permis de le rappeler : le masculinisme n'est pas le masculin.

La question qui se pose est donc aussi celle des solutions de remplacement : comment proposer d'autres modèles, d'autres récits qui permettent de construire des identités masculines compatibles avec l'égalité ?

C'est tout l'enjeu de cette table ronde qui doit être l'occasion d'entendre vos expertises respectives, vos constats de terrain, mais aussi vos propositions d'action.

Je souhaite donc la bienvenue à M. Tristan Renard, sociologue, coordonnateur du Cresam (Centre de ressources en santé mentale pour la prévention des processus de radicalisation) au centre hospitalier Gérard Marchant à Toulouse ; M. Alexandre Ledrait, professeur de psychopathologie clinique et de psychocriminologie clinique, qui prépare actuellement un ouvrage intitulé Psychocriminologie clinique et masculinismes, dont la parution est prévue au mois de juin 2027 ; M. Antoine Mégie, coordinateur scientifique du Cosprad (Conseil scientifique sur les processus de radicalisation) ; et M. Julien Chavanes, romancier et journaliste indépendant, auteur de plusieurs enquêtes journalistiques sur la montée des masculinismes et d'un premier roman publié le 19 mars dernier intitulé Pilule noire.

Je vous remercie tous les quatre de votre présence parmi nous aujourd'hui.

M. Tristan Renard, sociologue, coordonnateur du Centre de ressources en santé mentale pour la prévention des processus de radicalisation (CRESAM) au centre hospitalier Gérard Marchant à Toulouse. - Merci d'avoir engagé un travail sur ce sujet si important.

Au centre hospitalier Gérard Marchant, je travaille en tant que sociologue à la fois au Cresam et au Criavs, Centre de ressources pour intervenants auprès d'auteurs de violences sexuelles. Je le précise, car les deux sujets sont liés.

Le Cresam a été ouvert en 2017 et repose à 100 % sur un financement de l'agence régionale de santé. Une équipe pluridisciplinaire composée de psychiatres, de psychologues et de sociologues assure une mission de ressources pour l'ensemble des professionnels de la région Occitanie - santé, médico-social, social et justice - concernés par des situations ou par des questionnements sur les radicalités violentes, mission essentiellement axée sur la formation, la sensibilisation, la recherche et le soutien d'équipes sur des situations jugées inquiétantes. Il s'agit donc, non pas de faire de la prise en charge, mais d'intervenir indirectement en apportant un éclairage aux professionnels. Le Cresam fait également partie du réseau national Santé-Radicalité, composé de plusieurs équipes ressources sur l'ensemble du territoire.

Dès 2017, nous avons choisi de travailler sur la diversité des formes de radicalité, et pas uniquement sur la question du djihadisme. Nous avons ainsi travaillé sur le survivalisme et le masculinisme, en prenant garde de distinguer ce qui relève de la radicalisation cognitive, qui faisait l'objet des préoccupations publiques, de l'engagement radical - c'est-à-dire de toutes les transformations identitaires, pratiques et rituelles qui pouvaient découler de ces formes d'engagement.

Notre rôle, c'est d'accompagner les professionnels dans la prise en charge de ces situations et la compréhension des phénomènes de radicalité violente. À ce titre, nous intervenons également sur la question du masculinisme, non pas sa production, mais bien sa réception auprès de certains publics, ainsi que sur son aspect opérationnel - que faire quand une situation de masculinisme se présente ?

Je commencerai par aborder la diversité des situations que l'on rencontre.

En ce qui concerne le masculinisme, on constate une augmentation des situations pour lesquelles nous sommes interpellés. Il y a non seulement une augmentation des situations, mais peut-être aussi une augmentation des préoccupations des professionnels qui identifient mieux ce type de situations.

Sur la quarantaine de situations que l'on traite par an, à peu près un tiers concerne les questions de masculinisme. Il s'agit soit de situations clairement masculinistes, qui correspondent à la définition utilisée par les chercheuses Mélanie Gourarier et Christine Bard - un discours de victimisation des hommes, qui présente les hommes comme victimes des femmes et du féminisme -, soit de situations plus floues, le genre constituant une porte d'entrée pour un ensemble de formes de radicalité violente qui peuvent être le survivalisme ou l'ultradroite, s'appuyant sur des discours antiféministes.

La particularité, c'est que les situations que nous traitons concernent des personnes prises en charge pour d'autres problématiques que la radicalité : personnes suivies dans le cadre de la protection de l'enfance, patients psychiatriques, situations liées aux handicaps ou au secteur médico-social, personnes en errance suivies par la prévention spécialisée. Il s'agit donc la plupart du temps de situations composites et bricolées du point de vue idéologique : néonazis fanatiques de l'État islamique, masculinistes qui deviennent satanistes, etc.

Un tel constat est lié à l'évolution même du rapport aux radicalités. Ainsi, le sociologue britannique Kevin B. MacDonald indique que les voies menant à l'extrémisme violent sont de moins en moins cohérentes d'un point de vue idéologique, avec un rapport plus lâche et plus individualiste aux organisations. Les travaux sur les femmes djihadistes menés par Romain Sèze le confirment. On peut donc parler aujourd'hui d'un saisissement individualiste des formes de radicalité.

Les situations que l'on rencontre attestent cette logique individualiste, les aspects pratiques, les rituels, les transformations de soi attirant davantage que les aspects doctrinaires ou idéologiques, même si la coloration idéologique s'inscrit parfois dans un enjeu de respectabilité.

Il faut également souligner la transversalité des radicalités. Le sociologue Elyamine Settoul, qui essaie de comprendre les points de convergence entre le djihadisme, l'ultradroite et la focalisation sur une vision racialiste de l'histoire, considère qu'il existe des idéologies d'extrême droite. Ces points de convergence expliquent que des individus puissent passer de l'une à l'autre de ces idéologies qui ne paraissent pas liées.

Nous notons une obsession pour le genre, quelles que soient les radicalités sur lesquelles nous travaillons : survivalisme, ultradroite, djihadisme, masculinisme... Toutes se caractérisent par la réaffirmation d'un ordre perçu comme traditionnel ou naturel, ainsi que par une attention très importante accordée à la question du genre. Notre travail consiste à démêler toutes les logiques qui attirent les individus dans ces formes de radicalité.

À ce titre, nous constatons une diversité même des configurations d'engagement : les radicalités instrumentales, c'est-à-dire le fait de mobiliser un discours pour alerter ses parents, inquiéter les autorités ou provoquer les enseignants ; les radicalités beaucoup plus structurées, qui engagent une transformation de soi, un rapport au corps différent, un rapport au discours, une structuration intellectuelle autour d'une cause ; les radicalités de retrait. Ce dernier cas de figure nous semble aujourd'hui important, puisqu'il concerne à peu près 20 % des situations que nous rencontrons : il s'agit d'individus qui se retirent complètement de toute vie sociale, d'adolescents souvent déscolarisés qui s'enferment dans leur chambre et investissent grandement l'espace numérique. C'est dans ce type de situation que, pour notre part, nous retrouvons les colorations masculinistes les plus importantes en matière de radicalité.

Il n'y a pas une réception type au discours masculiniste produit par des acteurs très visibles, mais bien une diversité de réceptions qui nécessite des leviers d'intervention différents.

Les professionnels nous sollicitent quand il y a un risque de violence contre les personnes ou un risque de violence contre soi-même, c'est-à-dire une mise en danger de l'individu. C'est ce qui fonde notre intervention. L'un des enjeux, c'est alors pour nous de renseigner la matérialité de la violence. De quoi est capable l'individu : des insultes, des coups ? Quelle est son expérience de la violence ?

J'insiste sur le fait que le rapport entre idéologie et violence ne se résume pas au terrorisme : il faut interroger la part idéologique des violences intrapersonnelles, des violences conjugales et des violences sexuelles. Le terrorisme est une logique d'action violente particulière. Il y a d'autres formes de violence qui peuvent être produites également par des idéologies.

C'est pourquoi il arrive régulièrement que l'équipe du Cresam et celles du Criavs organisent des soutiens sur les violences sexuelles, car on se rend compte que l'auteur de violences sexuelles est également nourri par un ensemble de discours qui viennent sinon initier, du moins justifier les passages à l'acte violent.

L'un des enjeux, c'est d'évaluer la dangerosité d'un individu qui tient des propos violents. Cela suppose d'évaluer le travail du corps. Pour nous, c'est un indicateur assez important, notamment dans les mouvements masculinistes. Des individus très inquiétants sur les réseaux auront des alias très inquiétants, mais leur propre rapport au corps peut être très insécurisé. Il existe donc un décalage entre ce qui peut être montré et ce qui peut être réalisé. À l'inverse, certains individus peuvent être capables de violences sans tenir pour autant un discours inquiétant.

Ensuite, il faut évaluer le scénario, pour voir si l'individu prépare ou est en train d'élaborer un passage à l'acte violent.

Je conclus mon intervention sur deux points : l'évaluation et la prévention.

En matière d'évaluation, nous avons construit une grille très basique qui vise à établir factuellement l'expérience de la violence des individus et ce qu'impliquent concrètement les enjeux de radicalité chez ces personnes-là. Nous partons du principe que l'on ne devient pas extrémiste en lisant simplement des pamphlets extrémistes : c'est tout un ensemble d'expériences dans les trajectoires de vie qui vient façonner des dispositions chez les individus facilitant l'adhésion à des discours radicaux, en particulier masculinistes : par exemple, le harcèlement scolaire, notamment chez les adolescents, l'isolement social, les difficultés familiales... Christine Bard rappelle ainsi que les idéologies masculinistes captent des hommes ou des garçons faciles à manipuler, alors qu'ils traversent des moments « insécures » de leur existence.

Francis Dupuis-Déri a montré que ce sont souvent des garçons victimes de violences de la part d'autres garçons qui transforment la violence à laquelle ils ont été exposés en une haine dirigée contre les femmes, en s'inscrivant dans des modèles de masculinité hégémonique violents. Il s'agit là d'une réponse paradoxale.

L'enjeu pour nous, c'est d'évaluer le niveau d'engagement de l'individu, les expériences significatives de vie, de mesurer les risques de violence pour déterminer les leviers d'action.

J'en viens aux enjeux de prévention.

Outre la protection des victimes de violences masculinistes en ligne ou hors ligne, qui devrait être un enjeu fondamental, il peut y avoir un enjeu de prévention concernant les violences dont pourraient faire preuve les personnes qui adhèrent à la cause masculiniste ou à d'autres formes de radicalité connexe.

Alors que, en matière de prévention primaire, l'accent est aujourd'hui mis sur les aspects cognitifs et les aspects discursifs, c'est au contraire la notion d'expérience qui nous semble centrale. Il est aujourd'hui essentiel que l'école ne crée pas un contexte d'expérience des individus qui soit dissonant par rapport aux discours véhiculés par les autorités publiques et les acteurs éducatifs.

Ainsi, c'est l'expérience de la justice pour ceux qui sont exposés au harcèlement et qui ne trouvent pas nécessairement des réponses auprès de l'institution scolaire.

C'est aussi l'expérience de l'égalité. Il ne suffit pas de dire que les garçons et les filles sont égaux. Encore faut-il qu'une réflexion soit menée dans les pratiques éducatives en matière de prévention et de repérage des comportements qui sont violents à bas bruit - quand la violence est très visible, il est facile d'intervenir, mais c'est beaucoup plus compliqué quand il s'agit de petites remarques ou d'autres phénomènes.

C'est l'expérience d'une mixité qui ne soit pas organisée uniquement autour des enjeux d'hétérosexualité. Très tôt, on sexualise les relations entre les garçons et les filles. « C'est ton amoureuse ? », demande-t-on au garçon qui joue avec une fille en maternelle. Ce genre de remarque a un effet pervers, puisque cela contribue à organiser les relations entre garçons et filles uniquement ou principalement autour d'enjeux d'hétérosexualité et non pas autour d'expériences de mixité.

À cette prévention primaire s'ajoute la prévention secondaire, c'est-à-dire les groupes à risque, par exemple les boys clubs qui peuvent se créer dans différents espaces. Je pense notamment à un angle mort, à savoir ce qui se passe dans les premières années universitaires. On sait que, dans les grandes écoles, dans les universités, des formes de sociabilité peuvent s'organiser autour de groupes de garçons qui inscrivent ensuite leur place dans l'institution contre les filles, mais également contre les garçons perçus comme peu virils ou moins virils, plus isolés, etc.

La prévention tertiaire passe par des équipes ou des ressources pluridisciplinaires dans les différentes régions, pour apporter un éclairage aux professionnels sur ces sujets qui présentent aujourd'hui des enjeux importants en termes de démocratie et de vie commune.

Il y a également une réflexion à mener sur l'architecture des politiques publiques. Aujourd'hui, qu'il s'agisse des programmes Evars (éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité) ou en matière de prévention des violences, les politiques publiques fonctionnent majoritairement par des appels à projets, ce qui a tendance à précariser les associations et les organismes et à diriger une partie de leur activité sur la réponse à ces appels à projets et sur des enjeux communicationnels. Il faudrait au contraire sécuriser ces structures pour qu'elles se concentrent sur les aspects opérationnels.

M. Alexandre Ledrait, professeur de psychopathologie clinique et de psychocriminologie clinique à l'université de Caen Normandie. - En plus d'être chercheur universitaire, je suis expert judiciaire, non inscrit à une cour d'appel, mais régulièrement sollicité pour apporter mon concours dans le cadre de dossiers terroristes, majoritairement concernant le djihad, l'ultradroite, mais aussi le masculinisme. J'ai également participé à la création du Cripar, le Centre ressource information prévention adolescence et radicalité, relatif à l'évaluation et à la prise en charge des adolescents radicalisés et de leurs familles.

Je commencerai mon propos par une phrase simple : derrière chaque radicalité masculiniste, il y a un jeune qui a trouvé seul une solution à un effondrement que personne n'avait vu venir.

Notre responsabilité collective commence ici. Là où le regard sécuritaire ne voyait qu'une menace à contenir, nos travaux montrent en effet que la radicalisation masculiniste ne surgit pas brutalement. Elle s'inscrit dans une trajectoire progressive où s'articulent vulnérabilité biographique, humiliation adolescente, organisation psychopathologique et construction d'une identité radicale réparatrice. Dans de nombreuses trajectoires de jeunes que j'ai pu rencontrer, les premiers éléments repérables concernent un sentiment précoce de non-reconnaissance dans le regard parental : conviction d'avoir été le fruit d'une naissance accidentelle, sentiment de non-existence dans le désir parental ou idée que leur venue au monde aurait contribué à l'effondrement dépressif de leurs parents.

L'enfant construit alors son sentiment d'existence autour d'une reconnaissance conditionnelle. Exister, c'est correspondre aux attentes de l'autre. À cela s'ajoutent fréquemment un sentiment de déclassement social, des conflits parentaux, une mère perçue comme psychiquement indisponible et un père absent, mais aussi idéalisé, difficilement accessible d'un point de vue identificatoire. Dans plusieurs trajectoires, une rupture brutale, souvent un déménagement, interrompt une petite enfance vécue comme heureuse, voire idéalisée, entraînant la perte des liens amicaux, et peut constituer un point de bascule dans la trajectoire développementale favorisant l'émergence d'une anxiété sociale durable et d'un sentiment d'isolement progressif.

Ces différents éléments contribuent à l'installation d'un sentiment persistant de ne pas exister pleinement dans le regard des autres, qu'il s'agisse des parents ou des pairs. L'entrée dans l'adolescence constitue un moment de cristallisation de ces fragilités narcissiques. Les enjeux de séduction confrontent le sujet à une évaluation sociale permanente.

Un autre événement structurant revient constamment dans les discours de ces jeunes que j'ai rencontrés, c'est celui d'une humiliation infligée par une jeune fille envers laquelle l'adolescent éprouve une attirance. L'indifférence de celle-ci, ou le rejet, peut être vécue comme une confirmation douloureuse d'un sentiment ancien de non-valeur. Certains développent alors une autocensure totale du désir, construisant une représentation chevaleresque de l'amour qui paralyse toute initiative.

Parallèlement, l'absence de mise en couple, quand les pairs vivent leur première relation, accentue le décalage. Ces difficultés relationnelles sont souvent aggravées par des expériences d'humiliation au sein du groupe masculin lui-même : moqueries, insultes visant leurs supposées faiblesses fréquemment associées à des propos homophobes. Ces attaques contribuent à la construction d'un sentiment de disqualification masculine et alimentent l'angoisse de passivation.

Du point de vue corporel, ces adolescents présentent souvent une dysmorphophobie centrée sur l'image d'un corps jugé insuffisamment viril, faible ou infantile, le corps devenant alors le support d'une dévalorisation permanente, renforçant l'évitement social et les difficultés relationnelles.

À l'adolescence, la sexualité se développe dans la solitude, la honte et l'absence de relations réelles. Nous repérons également une consommation impulsive et frénétique de contenus pornographiques associant des contenus BDSM, hentai ou vidéos hyperviolentes. Je ne compte plus le nombre de sujets dits radicalisés ayant évoqué une consommation addictive de contenus sur des plateformes telles que WatchPeopleDie. Par effet d'analogie, là où la sélection d'un contenu pornographique peut créer les conditions d'un fétiche sexuel, la sélection d'un type de mise à mort renvoie à des fixations analogues du côté de l'angoisse de mort. Dans ces cas, il nous apparaît fondamental d'interroger les raisons conscientes et inconscientes du choix du type de vidéo consommée, sorte de vidéo fétiche à même d'exposer par confrontation à des éléments pathobiographiques des vécus traumatiques analogues, irreprésentables.

La fascination-sidération de ces contenus crée chez le sujet une recherche compulsive. Les effets traumatiques - le manque de sommeil et l'angoisse - précèdent souvent de quelques jours les passages à l'acte. Nous avons ainsi été confrontés à des adolescents qui s'imposaient le visionnage de ces vidéos afin de ne pas être faibles et de faire comme leur communauté, ce qui n'est pas sans entraîner des symptômes d'allure traumatique.

L'analyse des recherches internet liées à des contenus pornographiques ou la récurrence de certaines thématiques sexuelles dans leur fantasme révèlent que la première expérience consciente d'excitations sexuelles incontrôlables s'inscrit dans une scène où le sujet est humilié. Il y a donc une fixation, une intrication entre la pulsion sexuelle débordante et l'expérience d'humiliation. Cette dernière peut paradoxalement être recherchée activement afin d'obtenir une jouissance impossible à obtenir autrement. Ce mécanisme peut constituer un élément central dans la formation ultérieure de scénarios paraphiliques, notamment de type masochisme sexuel.

Néanmoins, il nous apparaît que cette focalisation sur le sexuel, sur la frustration sexuelle à l'oeuvre chez les masculinistes, risque d'invisibiliser la dimension narcissique qui est mise en jeu. Nous émettons ainsi l'hypothèse d'une perversion de type narcissique qui se verrait secondairement érotisée au travers de la recherche du sexuel. En d'autres termes, indépendamment d'une satisfaction réelle du côté sexuel, il s'agit davantage de séduire, de conquérir pour avoir la preuve de sa valeur narcissique. Dans ce contexte, la femme n'est qu'un objet permettant d'obtenir une satisfaction narcissique, un faire-valoir à valeur de fétiche, à savoir être reconnu en tant que mâle.

Malgré ces difficultés, de nombreux adolescents décrivent des tentatives actives de transformation de leur statut social. Investissement radical dans le sport, looksmaxxing, jeu d'argent : autant de voies vers une reconnaissance immédiate de virilité.

Chez d'autres, le recours au religieux permet une réorganisation psychique temporaire. Ce qui est intéressant, c'est cet accrochage soudain à une figure divine dans lequel le sujet apparaît en relation, comme pourrait le faire l'adolescent avec une figure parentale supplétive, secourable et disponible. Elle permet de contrecarrer les angoisses, les phobies sociales et de contenir les idéations suicidaires.

Pour d'autres, enfin, des conduites scarificatoires à visée expiatoire s'inscrivent comme ultimes tentatives de contenance, parfois jusqu'au basculement vers l'obligation morale de commettre un attentat. Le mobile apparaît alors pris dans une logique expiatoire d'être châtié d'un crime réel, venant en résonance avec la conviction d'avoir commis un crime imaginaire.

Lorsque ces tentatives de réparation narcissique échouent à produire les effets escomptés, l'écart entre l'idéal et la réalité peut entraîner un sentiment d'effondrement narcissique particulièrement intense. Dans ce contexte, l'adoption d'une idéologie radicale peut constituer une tentative de reconstruction identitaire.

L'idéologie masculiniste offre alors plusieurs fonctions psychiques simultanées. Elle transforme une expérience individuelle d'échec en injustice collective. Elle fournit un cadre explicatif simplifié de frustrations vécues. Elle permet l'intégration dans une communauté partageant les mêmes représentations. Elle propose une identité viriliste susceptible de restaurer une masculinité vécue comme défaillante.

Du côté de la psychopathologie, bien que les revues internationales évoquent la forte prévalence de troubles psychopathologiques au sein des populations masculinistes, notamment la population incel - expériences dépressives, symptômes anxieux, troubles du spectre autistique -, nos entretiens avec ces jeunes laissent observer la convergence de différents traits de personnalité. J'ai pu observer une composante narcissique caractérisée par une hypersensibilité à l'humiliation, une composante paranoïde favorisant l'interprétation hostile des interactions sociales, une composante évitante associée à une anxiété sociale importante et une organisation sexuelle paraphilique, notamment du type masochisme sexuel.

À cette présentation clinique s'ajoutent la présence de troubles dépressifs persistants, une forte introversion et des idéations suicidaires récurrentes.

Parallèlement, nombreux sont ceux qui ont évoqué la négation de leurs troubles par leur propre entourage, des parents focalisés sur leur performance scolaire. En cas d'échec scolaire, leur sentiment de reconnaissance s'effondre, pouvant précipiter des passages à l'acte auto ou hétéroagressif. Dans certaines situations extrêmes, le passage à l'acte violent peut apparaître comme une ultime tentative de prouver son existence. L'adolescent peut fixer une date symbolique à partir de laquelle sa vie doit changer, transformant l'action violente en ultime preuve d'existence. La violence dirigée vers autrui s'inscrit alors dans une dynamique simultanément hétéroagressive et suicidaire à visée de postérité.

Pour conclure, l'analyse de ces trajectoires nous laisse observer l'existence d'un polymorphisme radical, c'est-à-dire la capacité d'un même processus psychique à investir différentes formes de radicalité - religieuse, politique, masculiniste, tueur de masse -, selon les supports symboliques disponibles. Le choix de la cause n'apparaît pas l'élément central : il semble exprimer des traumatismes individuels, familiaux, parfois intergénérationnels, et leur donner une représentation auquel le jeune adhère.

Selon nous, la radicalité fonctionne comme un dispositif de lutte contre la honte, l'humiliation et le non-être, offrant accès à une identité héroïsée, réparatrice.

Je laisse le mot de la fin à John qui m'a dit lors d'un entretien : « J'ai souvent utilisé des phrases pour me faire passer pour un masculiniste, pour me faire remarquer, pour qu'on s'occupe de moi. Ce que je cherchais, c'est l'attention ». Je lui ai alors demandé : « Mais dans quel but ? ». Il m'a répondu : « Je suis convaincu que c'était pour être moins seul, qu'on me pose des questions, qu'on vienne vers moi ».

J'ai ouvert cette présentation en disant que derrière chaque radicalité masculiniste, il y a un jeune qui a trouvé seul une solution à un effondrement que personne n'avait vu venir. John a exprimé avec ses mots de quoi cet effondrement était fait.

La radicalité masculiniste apparaît donc moins en lien avec une radicalité idéologique qu'avec une radicalité idéalogique à visée réparatrice, mais profondément mortifère.

M. Antoine Mégie, coordinateur scientifique du COS PRAD (Conseil scientifique sur les processus de radicalisation). - Le Cosprad est une instance interministérielle placée auprès du Premier ministre, dont la création est actée dans le plan d'action contre la radicalisation et le terrorisme (Pact) adopté le 9 mai 2016.

La mission du Cosprad est très claire. Il s'agit de favoriser un dialogue étroit entre responsables institutionnels, décideurs politiques et communautés scientifiques, et ce afin de développer, soutenir et diffuser les travaux de recherche sur les phénomènes de radicalisation au bénéfice de l'action publique.

Sa composition - trente-trois membres - témoigne de ce souci et de cette mission : représentants de plusieurs ministères - intérieur, éducation nationale, enseignement supérieur et recherche, armées et justice -, représentants d'instances interministérielles, un président d'université, le président directeur général du CNRS, élus nationaux et locaux et treize personnes qualifiées issues du champ scientifique des sciences sociales.

Depuis plusieurs années, le Cosprad a ouvert sa réflexion à la question des radicalités violentes. Par conséquent, il est en première ligne sur les questions qui nous réunissent aujourd'hui. Quelles sont les connaissances sur les mouvements masculinistes, leur potentialité violente et antidémocratique ?

Depuis une quinzaine d'années, dans le champ scientifique, en particulier anglo-saxon, on note un développement important des recherches sur ce sujet, notamment en sciences sociales. Dès la relance des activités du Cosprad en 2022, un travail de mise en relation a été engagé entre ce champ des recherches en plein développement et les administrations représentées au Cosprad qui étaient de plus en plus en prise avec cet enjeu des masculinismes violents. Les remontées du ministère de l'intérieur, du ministère de la justice, mais également du ministère de l'éducation nationale autour de ces problématiques qui apparaissaient de plus en plus quotidiennes et centrales ont été très nombreuses.

À cet égard, le Cosprad a essayé de construire un panorama des recherches sur les masculinismes violents, notamment ceux qui sont menés à l'université de Montréal par MM. Samuel Tanner et François Gillardin, dont les travaux ont permis d'éclairer le travail de mobilisation et de diffusion entre le champ scientifique et le champ de l'action publique.

Ainsi, plusieurs cafés scientifiques ont été organisés afin de réunir des chercheurs et des membres des administrations centrales s'intéressant à la question des masculinismes violents, par exemple sur le thème de l'information : comment Telegram nourrit émotions extrêmes et discours de haine ? Comment se fabrique la communication toxique sur TikTok ?... Des publications de synthèse et la production de capsules vidéo issues de ces réunions ont permis une meilleure diffusion de ces travaux et des premiers résultats.

Cette remontée des travaux de recherche scientifique a permis de sensibiliser des administrations et des acteurs de terrain à cette question et d'organiser des formations. Il y a quelques jours, un webinaire a permis de réunir au sein de l'académie de Versailles 600 personnes, des chefs d'établissement - 90 % de l'auditoire -, des inspecteurs et des référents laïcité pour présenter un panorama des mouvements masculinistes. Cela montre bien l'intérêt des acteurs de terrain confrontés aussi à ces enjeux, qui ont besoin d'éléments pour mieux comprendre ces phénomènes.

Comme on l'a vu dans les interventions précédentes, le champ scientifique s'est saisi de ces problématiques. Les auditions que vous avez menées ont montré une forte mobilisation autour des enjeux de la violence masculine, par intérêt ou par capillarité.

Je souligne néanmoins qu'il est nécessaire de continuer cet investissement et cette recherche. C'est dans cette perspective qu'il y a quelques semaines, avec la déléguée au plan national Femmes, paix et sécurité, placée auprès du secrétaire général du ministère de l'intérieur, lors de l'appel de l'Agence nationale de la recherche (ANR), un projet de recherche a été déposé sur une cartographie des mouvements masculinistes actuels et sur les stratégies de lutte et de prévention contre ces mouvements dits violents. En outre, un projet d'expertise va être lancé avec le CNRS pour un état de l'art scientifique international sur la question des réseaux sociaux et de la violence.

Il s'agit de produire des savoirs à partir de ce qui existe déjà dans le champ scientifique, sur le modèle de l'expérience que le Cosprad a connue après 2015 dans le cadre de la lutte contre le djihadisme et la violence terroriste et, surtout, des leçons qui en ont été tirées, à la suite des erreurs qui ont pu être commises, notamment la production de résultats en dehors des mécanismes et des procédures de recherche, ainsi que des prises de parole qui ne s'appuyaient pas sur des études empiriquement fondées.

Lors de ces réflexions sur les violences masculinistes, il est essentiel de bien expliquer et de faire confiance à l'expérience des acteurs de terrain - le champ scientifique, mais aussi les associations - comme à leur capacité de produire des études à partir de terrains empiriques, réels et robustes.

Le Cosprad a pu mesurer la nécessité non seulement de piloter des appels à projets, mais aussi de favoriser une approche bottom-up à partir des acteurs de terrain, de leur expérience de confrontation à la fois aux communautés radicalisées et aux acteurs en charge de la prévention de cette possible violence.

Il est extrêmement important de réfléchir à la radicalisation comme un processus psychique individuel, mais aussi de replacer les mécanismes à l'oeuvre au sein des espaces sociaux et politiques - c'est le rôle des sciences sociales. L'exemple des mouvements masculinistes conduit à comprendre les processus de radicalisation comme des dynamiques sociales et politiques par lesquelles des individus ou des groupes adoptent des positions idéologiques de rupture pouvant conduire à la légitimation de la violence.

Comme cela a été dit précédemment, la radicalisation relève moins d'un événement ponctuel que d'un processus cumulatif marqué par une socialisation parfois militante, une polarisation idéologique, ainsi que des effets de groupe ou d'ancrages territoriaux et numériques. Il s'agit de donner à ses engagements individuels une dimension plus collective et politique.

Actuellement, les sciences sociales cherchent à expliquer comment des normes dominantes sont modifiées, puis adoptées par des individus et des groupes pour justifier une violence politique et idéologique. Les engagements radicaux djihadistes, d'ultra-droite ou d'ultra-gauche, du masculinisme et des masculinités relèvent d'idéologies différentes. Néanmoins, des convergences existent pour ce qui concerne la construction de telles idéologies, notamment un rapport conflictuel aux institutions et aux normes dominantes, une production de grammaires, de figures héroïques et de récits de victimisation ou de légitimation, qui redéfinissent les frontières morales entre « eux » et « nous », dans le but de justifier la violence contre « eux », à savoir l'autre défini comme l'ennemi. Ce point commun explique une partie des convergences observées sur le terrain et dans les études scientifiques entre les différentes idéologies.

Ainsi, j'ai assisté à l'audience de jugement d'un jeune homme, engagé dans l'ultra-droite en tant que skinhead et militant identitaire, et d'une jeune femme, engagée dans le djihad, qui avaient projeté ensemble d'attaquer leur lycée et qui étaient jugés pour association de malfaiteurs terroristes. Ils avaient réalisé un bricolage - comme cela a été dit -, une hybridation de leurs idéologies autour d'un même repère - une expérience adolescente malheureuse et frustrée - et s'étaient trouvé un point commun : une allégeance à la tuerie de Columbine aux États-Unis. Une telle hybridation peut avoir lieu à partir d'idéologies en apparence contraires.

Les travaux disponibles sur les processus de radicalisation peuvent servir de base de données pour comprendre les nouveaux mouvements d'engagement radicaux. Comme cela a été précédemment souligné, il faut lancer des appels à recherche, mais aussi faire confiance aux projets en place depuis plusieurs années sur ces questions.

S'intéresser aux processus de radicalisation, c'est aussi étudier leur cadre de développement, en particulier les réseaux sociaux, qui sont non pas l'élément explicatif de l'engagement, mais le cadre de diffusion et de construction d'une identité, individuelle et collective. Les études menées sur ce que l'on a pu appeler la djihadosphère permettent d'analyser la manosphère - l'espace numérique des mouvements masculinistes - et d'identifier une perspective commune : la construction d'un espace algorithmique et financier, notamment autour de la figure des influenceurs masculinistes. La dimension financière joue un rôle important dans la construction et la persistance d'un tel espace numérique, mais aussi dans sa légalité et son acceptation par les plateformes sociales.

Mon dernier point a trait aux contre-discours, sujet important aux yeux du Cosprad. Sur ce point également, des leçons sont à tirer de l'après-2015 et de la mobilisation inédite des pouvoirs publics en matière de lutte contre la radicalisation djihadiste, au travers de la production de contre-discours et de nombreux programmes de prévention. L'action publique a besoin de transversalité et d'un pilotage par des acteurs qui ont accumulé, depuis 2015, une expérience de terrain des processus de radicalisation et qui peuvent produire des savoirs et adapter les mesures de prévention en place depuis plusieurs années.

Enfin, il est aussi essentiel de penser la régulation de l'espace numérique : celle-ci pourrait ne pas être laissée aux seules autorités institutionnelles et la société civile pourrait produire des contre-discours.

M. Julien Chavanes, auteur et journaliste indépendant. - En tant que journaliste et auteur, je ne prétends pas avoir la même expertise que mes voisins, qui ont livré des présentations passionnantes.

Tout d'abord, j'ai découvert les incels en 2018. À l'époque, je travaillais pour le magazine Neon et nous avions décidé de réaliser un sujet sur le terrorisme misogyne, à la suite d'une attaque à la voiture-bélier dans les rues de Toronto qui avait fait onze victimes, dont neuf femmes. Son auteur, Alek Minassian, était un jeune homme de 25 ans, solitaire, mal dans sa peau, qui se disait effrayé par les femmes et s'était radicalisé sur des forums internet. Juste avant son passage à l'acte, il avait publié sur son compte Facebook un message dans lequel il annonçait : « La rébellion incel a déjà commencé. Nous renverserons tous les chads et toutes les stacys. Salutations au suprême gentleman Elliot Rodger. »

Le terme incel, pour célibataire involontaire, est apparu à la fin des années 1990 et désigne une communauté d'hommes attribuant leur célibat à l'émancipation des femmes. Inquiet de la manière dont le phénomène gagnait en puissance, j'ai décidé quelque temps plus tard de me lancer dans une enquête sur les incels, en infiltrant durant plusieurs mois certains de leurs espaces numériques, notamment le forum principal de la mouvance qui compte actuellement près de 40 000 membres, dont un certain nombre de Français.

J'ai alors découvert une sous-culture très sombre et très fournie, faite de complotisme, de concepts pseudo-scientifiques, de rhétorique victimaire et surtout d'une misogynie extrême. Toutes les violences s'y expriment, favorisées par l'anonymat et un langage très codifié. On peut lire sur ces forums des apologies des violences conjugales, du féminicide, des massacres de masse, du viol, du cyberharcèlement, du harcèlement de rue, de la pédophilie, du fascisme ou encore du nazisme. Cela rejoint les propos tenus sur l'hybridation des discours.

Les femmes y sont appelées des « femoids ». Elles sont déshumanisées, réduites à leur corps, à un statut presque d'animal et décrites comme étant par essence manipulatrices, vénales et lubriques. Leur principal défaut, leur très grande faute, est surtout de ne pas être attirées par eux, les incels. Ils déploient une vision du monde très hiérarchisée dans laquelle un homme n'a de valeur que par sa capacité à avoir accès au corps des femmes. Ils s'en remettent à une échelle de l'attractivité graduée de 1 à 10 : à 10 règnent les chads cités par Alek Minassian dans son message Facebook, et à zéro se morfondent les incels, place à laquelle ils se pensent condamnés à cause d'une mauvaise génétique. Contrairement à eux, les chads sont beaux, musclés, grands, ont des mâchoires carrées - c'est un sujet de fascination, voire d'obsession - et peuvent sortir avec des stacys, leur équivalent féminin.

Cette échelle est accompagnée d'études pseudo-scientifiques - citons notamment la loi de Pareto, empruntée au langage scientifique, qui prouverait que 80 % des femmes ne sont attirées que par 20 % des hommes. On trouve aussi sur le forum de régulières hagiographies d'auteurs d'attaques misogynes, considérés comme des saints, en quelque sorte canonisés. Au sommet de ce panthéon trône Elliot Rodger, auteur à 22 ans, en mai 2014, d'une attaque dirigée contre les étudiants de sa faculté californienne, qui a fait six victimes et quatorze blessés.

Décédé durant cet attentat, il a laissé derrière lui un manifeste intitulé My twisted world, Mon monde tordu en français, facilement accessible sur internet et traduit notamment en français, un long texte torturé et plaintif dans lequel il étale son mal-être, déroule ses fantasmes, notamment son rêve de mettre les femmes dans des camps de concentration, et annonce sa future attaque baptisée « le jour du châtiment ». L'adoration d'Elliot Rodger est si présente sur ce forum que ses initiales apparaissent partout, dans les pseudonymes des membres ou dans certaines expressions : « passer ER » signifie ainsi passer à l'acte.

Le monde incel ressemble à un culte ou un dogme et installe une mécanique d'endoctrinement proche de celle d'une secte. Ses adeptes y trouvent une communauté émotionnelle qui, si elle offre un court soulagement en rompant leur isolement, les entraîne très vite vers des pensées de plus en plus sombres. Au coeur de ce culte se trouve la « pilule noire » : la prendre, c'est accepter la fatalité de son destin d'incel et renoncer à toute amélioration. Ce renoncement entraîne un lâcher-prise dans les échanges comme dans les idées.

Après les femmes et les auteurs de tueries, l'un des sujets les plus discutés sur le forum est le suicide : on peut régulièrement lire des lettres d'adieu ou des conseils pour mettre fin à ses jours. D'ailleurs, le forum principal, incel.is, est relié à un autre forum, Sanctioned Suicide, qui a récemment fait ses premières victimes en France et qui a été interdit dans plusieurs pays, notamment en Angleterre, pour y avoir fait de nombreuses victimes. Ces mondes sont connectés et fonctionnent comme une spirale aspirant leurs membres vers les profondeurs.

Les hommes qui y déversent leurs frustrations sont souvent jeunes et disent souffrir d'une grande solitude. Les études dont nous disposons établissent quelques points communs entre eux - cela a déjà été dit, mais je le rappelle -, notamment une prévalence des troubles dépressifs, du spectre autistique, des troubles paranoïaques et de la personnalité narcissique. Presque tous déclarent avoir fait l'objet de harcèlement scolaire ; j'ai pu le vérifier au cours de mes échanges avec eux. Les problématiques de socialisation dépassent celles ayant trait à leur vie sentimentale. Certains sont connectés en permanence au forum et semblent mener une existence recluse. Ils disent souffrir du rejet des femmes, mais sont en réalité victimes de l'image faussée qu'ils se font de la masculinité, de ce qu'ils pensent devoir être et ne sont pas. Ils cherchent avant tout la validation d'autres hommes selon une logique de boys club, dont témoignent les travaux déjà cités de Mélanie Gourarier. Lorsqu'un membre du forum rencontre une femme, les incels considèrent qu'il réalise une « ascension » : cela signifie non pas qu'il accède à une sorte de paradis d'amour et de sensualité, mais qu'il grimpe dans la hiérarchie des hommes jusqu'à devenir peut-être un jour, lui-même, un chad. Se sentant exclus de la masculinité hégémonique - le chercheur canadien Michael Halpin le souligne -, ils surjouent en ligne cette masculinité dominante, masque numérique produisant une violence bien réelle.

La violence incel n'est pas seulement une violence terroriste, c'est aussi une violence du quotidien. Certains incels se vantent d'appartenir à un ensemble qui suscite la peur et qui accroît les dangers qui pèsent sur les femmes. Nous aurions tort de considérer qu'il s'agit d'un petit astre lointain dans la galaxie masculiniste. Au contraire, celui-ci est totalement intégré à la manosphère : la pilule noire est ainsi connectée à la pilule rouge, celle des MGTOW (pour Men Going Their Own Way) ou des pick-up artists, des coachs en séduction et autres influenceurs ; une sorte de tunnel mène, de déception en déception, de la pilule rouge à la pilule noire. Si les masculinistes les plus répandus se moquent des incels, ces derniers leur servent aussi d'épouvantail. Ces mondes communiquent, se nourrissent les uns des autres et grossissent.

Ces dernières années, l'idéologie incel gagne en popularité et déborde des forums qui lui sont dédiés dans le monde entier, y compris en France. Au début de mon enquête, en 2022, à ma connaissance, on ne comptait aucune arrestation liée à cette mouvance dans notre pays. Depuis, plusieurs arrestations ont eu lieu, notamment celle d'un lycéen âgé de 19 ans, fasciné par Elliot Rodger, interpellé le 1er juillet 2025 à Saint-Étienne, armé de deux couteaux et qui projetait d'attaquer des femmes. Il est le premier incel visé par une procédure pour terrorisme en France.

Selon les chercheurs, depuis 2014, dans le monde, quinze à vingt événements violents ayant fait entre cinquante et cent morts peuvent être attribués à la mouvance incel. La fourchette d'estimation est assez large, car la nature de la revendication est à chaque fois difficile à déterminer, de surcroît au regard des connexions de ce phénomène à l'ultra-droite et à d'autres formes de radicalisation. En outre, il s'agit d'une estimation basse.

Au terme de cette infiltration, j'ai publié une enquête dans Mediapart en mai 2024, puis un roman, Pilule noire, qui en est inspiré et qui vient de paraître.

Ensuite, parallèlement à ce travail, j'ai poursuivi mon effort de documentation de la poussée masculiniste en France en m'interrogeant sur les effets de la radicalisation des fils au sein des familles. Voilà quelques semaines, j'ai publié un article sur le site du journal Le Monde pour lequel j'ai rencontré une dizaine de parents qui constatent l'apparition d'un discours misogyne, homophobe, transphobe, raciste chez leurs fils, en total décalage avec leur culture familiale, qu'ils attribuent à l'influence d'internet. Tous décrivent un processus insidieux qu'ils n'ont d'abord pas détecté, qui se déroule derrière la porte d'une chambre ou dans le secret d'un téléphone. Ces jeunes hommes inquiets cherchent une réassurance sur les réseaux. Les gourous de la masculinité leur vendent une grille de lecture ultralibérale et conflictuelle et leur assurent qu'ils n'ont besoin de personne d'autre qu'eux-mêmes pour progresser, s'ils appliquent les bonnes méthodes. En général, il s'agit de faire des pompes et d'investir dans la cryptomonnaie. Or cette rhétorique les rend seuls responsables de leurs difficultés et les isole encore davantage. C'est ainsi que le piège se referme et les entraîne dans des logiques d'affirmation identitaire de plus en plus étroites et fermées. Il est important de le souligner : quand les fils se radicalisent, ce sont leur mère et leurs soeurs qui en souffrent le plus. J'ai rencontré des mères dont les fils installent des rapports de force, conquièrent l'espace au sein des foyers et peuvent être violents verbalement et physiquement. Les mères célibataires sont particulièrement exposées, notamment parce que leur ex-mari peut jouer un rôle dans cette mécanique et chercher une forme de revanche. Le dernier rapport du Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes (HCE) le souligne, le masculinisme ne concerne pas uniquement les jeunes ; la radicalisation des fils est parfois celle des pères.

Toutefois, de plus en plus de pères sont attentifs à ces sujets et ne comprennent pas la dérive réactionnaire de leurs enfants. Ils se sentent coupables, se demandent ce qu'ils ont mal fait, se questionnent sur leur propre masculinité, dont ils ont souvent du mal à cerner les contours. On sent qu'une réflexion porteuse d'espoir s'enclenche. Les spécialistes de l'éducation que j'ai pu interroger insistent sur un point : il est important, voire crucial, de maintenir la communication avec ces garçons pour éviter une rupture qui aggraverait la situation. Il faut non pas chercher l'affrontement idéologique, mais contourner les sujets qui crispent pour les faire parler d'eux et de leurs inquiétudes. Comme le souligne la sociologue Christine Castelain Meunier, l'enjeu est de leur apprendre l'intime. Les pères ont un rôle important à jouer non pas en réactivant une paternité stéréotypée, mais en étant présent et en instaurant avec leurs fils une communication qui a souvent fait défaut aux générations précédentes et qui a permis la transmission d'une masculinité silencieuse, rigide, dominante.

Changer l'éducation des garçons aujourd'hui, c'est changer les hommes qu'ils seront demain. Par conséquent, il faut parler avec nos fils, mais aussi avec nos frères, nos cousins, nos oncles, nos amis, nos pères. Nous avons besoin d'une prise de conscience bien plus large et plus forte des hommes pour rompre la chaîne de la violence et faire reculer le masculinisme.

Mme Olivia Richard, rapporteure. - Je vous remercie de ces échanges. Plusieurs points recoupent le contenu de certaines auditions que nous avons menées depuis plusieurs mois. Toutefois, la réception des contenus masculinistes a été peu abordée.

Monsieur Renard, à quoi avez-vous opposé la radicalisation cognitive ?

M. Tristan Renard. - À la question de l'engagement radical.

Mme Olivia Richard, rapporteure. - Nous avons bien compris que les incels n'étaient pas seuls, qu'il existait un ensemble de mouvements masculinistes qui parfois se contredisaient et que de tels comportements se fondaient sur des fragilités.

Monsieur Ledrait, à quoi correspondent les hentai ?

M. Alexandre Ledrait. - Les hentai sont des dessins animés pornographiques japonais qui mettent en scène des contenus transgressifs, généralement liés à la zoophilie ou à l'inceste. Cela rejoint les propos ayant trait à la pédophilie dans la théorie incel.

Mme Olivia Richard, rapporteure. - Monsieur Mégie, au regard des travaux que vous avez menés, quel est le rôle du Cosprad ? Un député et un sénateur en sont membres. Qui est le sénateur concerné ?

M. Antoine Mégie. - M. Karoutchi a été nommé et, à ce titre, il participe aux quatre conseils qui ont lieu chaque année. Nous sommes intervenus à plusieurs reprises à l'Assemblée nationale pour présenter des rapports scientifiques ayant trait aux processus d'engagement dans le djihadisme.

Mme Olivia Richard, rapporteure. - J'ai bien compris que cela avait été l'essentiel des travaux conduits pour l'instant et que vous commencez à mener des études sur les masculinistes. Sachant que la plupart des personnes présentes travaillent sur ce sujet depuis 2018, parfois même avant cette date, je suis un peu étonnée du temps de réaction du Cosprad, s'agissant d'une réelle menace.

Monsieur Chavanes, les chiffres cités pour ce qui concerne les événements violents sont, à mon sens, très inférieurs à la réalité, puisqu'ils prennent en compte uniquement les incels. Mais les auteurs de violences faites aux femmes, notamment de violences intrafamiliales, peuvent avoir des motivations politiques, le contenu des téléphones d'auteurs de féminicides en témoigne. Comment peut-on évaluer cela, dans la mesure où aucune enquête n'est menée la plupart du temps ?

Mme Béatrice Gosselin, rapporteure. - Monsieur Renard, vous avez parlé du harcèlement scolaire et de la possible dérive des garçons. Il existe aussi un harcèlement féminin, mais il est plus rare. Comment expliquer cet état de fait ?

En matière de prévention, je souscris à l'idée de mettre en place une architecture des politiques publiques au sein de la sphère éducative. Malheureusement, nous sommes limités en termes de moyens humains et financiers.

Mme Laurence Rossignol, présidente. - Pour ce qui concerne le temps de réaction du Cosprad, je voudrais apporter quelques éléments d'information. À mon sens, c'est Hugo Micheron qui a commencé à nous alerter sur les processus de radicalisation djihadiste des jeunes gens dès 2012 ou 2013. Mais il a fallu attendre l'attentat de Charlie Hebdo en janvier 2015 pour que les pouvoirs publics et d'autres chercheurs en fassent un objet de politique publique. Par conséquent, il s'est écoulé au moins trois ans pour qu'on se rende compte de ce qui se passait à la faveur d'un événement majeur.

Mme Olivia Richard, rapporteure. - Je rappelle que l'association L'Assemblée des femmes a organisé une table ronde sur les masculinismes en 2018 ou en 2019.

Mme Laurence Rossignol, présidente. - En 2019, j'ai effectivement organisé un colloque de deux jours sur le thème « Masculinistes et antiféministes : qui sont-ils, où se cachent-ils, quels sont leurs réseaux ? ». Avec le recul, il me semble que nous n'avions pas étudié les mêmes sujets qu'aujourd'hui.

Monsieur Mégie, en matière de radicalisation islamiste - il est intéressant d'avoir le point de vue d'une personne qui a travaillé sur les deux sujets, même si c'est plus ou moins le cas de vous tous -, l'ampleur de la radicalisation djihadiste a-t-elle régressé par rapport à son niveau en 2015-2016, sachant que la disparition de l'État islamique a certainement été un facteur favorable ? À votre sens, cela est-il dû à l'efficacité des contre-discours ou bien à d'autres processus de radicalisation islamiste plus intégrés, sans aller jusqu'à parler de la taqiyya, reposant moins sur les failles psychologiques observées chez les garçons et les filles qui fomentaient des attentats ?

Observez-vous des connexions entre vos recherches sur la radicalisation djihadiste islamiste et celles ayant trait à la radicalisation masculiniste, particulièrement pour ce qui concerne les processus psychopathologiques et les méthodes de propagande qui aboutissent à la radicalisation ?

Monsieur Ledrait, vous avez détaillé les profils des personnes concernées : mères psychiquement absentes, pères physiquement absents, présence de failles narcissiques. Néanmoins, tout cela existait déjà voilà cinquante ou quatre-vingts ans. Comment se traduisaient alors les conséquences de telles failles psychopathologiques ?

S'agissant de la radicalisation masculiniste, la diffusion de telles idées va bien au-delà des seuls individus fragiles, puisque 25 % des 18-25 ans considèrent qu'il est normal de bousculer un peu les femmes pour obtenir ce que l'on veut. Ou alors toute la population est à risque !

Établissez-vous des connexions avec ce qui relève du complotisme ? J'ai été très intéressée par vos propos sur le « eux » et le « nous », distinction au fondement du complotisme, avec l'opposition du peuple contre les élites. Cette dichotomie dépasse les milieux radicalisés et forme la base des populismes de droite comme de gauche. Sans aller jusqu'à établir un lien entre Chantal Mouffe et les masculinistes, cette dichotomie est-elle un fondement commun ?

M. Tristan Renard. - Concernant la structuration des politiques publiques, j'entends bien que les moyens sont limités et que les objectifs sont définis de façon pluriannuelle ou annuelle, par exemple pour le fonds interministériel de prévention de la délinquance (FIPD). Néanmoins, les bénéfices qui en résulteraient seraient grandement appréciables. Ainsi, s'agissant des Criavs, créés en 2009, il a fallu attendre trois ou quatre ans pour que des équipes soient opérationnelles, car il a fallu construire des cultures d'équipe et que les équipes soient identifiées pour ensuite être sollicitées. Ce fut la même chose pour le Cresam, créé en 2017 : pendant trois ou quatre ans, nous lisions pour nous former, avant de connaître une montée en flèche des demandes des équipes de la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ). Par conséquent, il faut du temps pour monter en compétence, bâtir une culture d'équipe et définir des interventions adaptées. Cet aspect devrait peut-être être évalué pour déterminer ce qui est le plus coûteux.

Pourquoi les filles harcelées ne connaissent-elles pas une évolution équivalente à celle des masculinistes ? Il est très difficile d'établir des profils types. Au Cresam, nous soutenons qu'il existe différentes configurations de radicalité : ceux qui utilisent le discours de la radicalité parce qu'ils savent qu'il inquiète, ceux qui se structurent silencieusement autour d'une radicalité qui n'est pas forcément perceptible par les autorités. Notre travail comporte des biais, car nous rencontrons uniquement des personnes qui vont mal, qui relèvent de la protection de l'enfance ou des patients psychiatriques. Le cas des incels correspond aussi à des configurations particulières, parfois liées à des vulnérabilités.

En matière de violence ou de radicalité, il existe une sorte de division du travail : certains occupent des postes de direction, d'autres encouragent la violence, mais ne passent pas à l'acte, d'autres encore ont des dispositions pour commettre des actes violents. Lors du procès des geôliers de l'État islamique qui s'est tenu l'année dernière, les individus embauchés comme geôliers et qui infligeaient des tortures avaient des profils favorables à la violence, alors que ceux qui donnaient les ordres ne présentaient pas forcément les mêmes dispositions. Toutefois, nous avons peut-être tendance à nous intéresser plutôt à ceux qui vont mal et, par conséquent, observons souvent des traits de fragilité.

Pour les filles, la situation est à mon sens comparable à celle des violences sexuelles. On dit souvent que les auteurs de violences sexuelles sont d'anciennes victimes, affirmation très controversée dans le champ scientifique pour de nombreuses raisons. Les femmes sont trois fois plus exposées à ces violences que les hommes ; or les auteurs désignés par les victimes sont à 95 % des hommes. Cette explication liée à un cycle de la violence laisse parfois d'énormes points aveugles. Pour le sujet qui nous occupe, un des points aveugles a trait aux garçons qui n'ont pas fait l'objet de harcèlement et qui deviennent masculinistes. Peut-être le deviennent-ils avec une position moins vulnérable, davantage de commandement ou de direction ?

Il existe une diversité de configurations de radicalité et de formes d'engagement. Ainsi, du côté des filles, pour ce qui concerne l'antiféminisme, le très intéressant travail de Romain Sèze retrace les trajectoires des femmes djihadistes. Ces femmes qui, en apparence, n'avaient été que des « femmes de » et des « mères de » avaient en réalité des activités bien plus variées ; certaines d'entre elles ayant un rôle similaire à celui des tradwives - ces influenceuses conservatrices nord-américaines prônant le retour des femmes au foyer, dont on compte quelques équivalents en France -, en véhiculant le modèle de féminité de la femme djihadiste afin de susciter l'engagement des autres. Selon Magali Della Sudda, spécialiste de l'engagement des femmes d'extrême droite, les tradwives ne font ni la cuisine ni le ménage, mais invitent les autres femmes à le faire en produisant des contenus politiques qu'elles diffusent ; ce sont des influenceuses et des militantes politiques. Une division du travail en fonction de la classe sociale existe : les femmes d'extrême droite diffusant des idées très conservatrices sont souvent issues de milieux aisés, qui n'ont pas forcément besoin de travailler ou qui ne sont pas économiquement dépendantes. S'agissant du masculinisme, des études restent à mener pour déterminer quelles sont les places, les portes d'entrée, la structuration des différents groupes masculinistes, et pourquoi certains sont moins vulnérables que d'autres.

Enfin, les boys clubs dans l'enseignement supérieur ne sont qu'un exemple, il en existe aussi dans le sport. Les institutions publiques ont un rôle à jouer pour susciter des expériences conformes aux valeurs qu'elles défendent. L'égalité ou la mixité doivent être pensées comme des expériences et pas uniquement comme des discours. Les institutions ont donc la responsabilité de limiter l'existence des boys clubs. Coline Briquet, qui a travaillé sur les violences de genre dans les écoles d'ingénieurs, montre que la perception de la violence par les filles dépend du niveau de mixité : plus le niveau de mixité est important, moins le niveau de perception de la violence est élevé, et vice versa. Cela paraît très logique et souligne l'effet du contexte dans l'existence d'un climat de violence.

Nous avons tendance à « altériser » les auteurs de violences, à nous demander ce qui ne va pas chez eux et qui expliquerait leur comportement. C'est vrai pour une partie d'entre eux - certains ont des trajectoires fracassées -, mais nombre d'entre eux vont bien. À mon sens, la production de la violence est aussi le fruit d'une logique de conformisme. Ce point est souvent un angle mort des études en raison d'une focalisation sur les singularités de la personne et les problèmes liés à son parcours - ce n'est pas une critique de mes collègues psychologues ou psychiatres avec lesquels je travaille de façon complémentaire.

Il s'agit alors de l'adoption de comportements qui paraissent très normaux pour des enfants âgés de 8 ou 9 ans, mais qui sont perçus comme de la violence lorsqu'ils atteignent 15 ou 20 ans et qu'ils commencent à développer des relations affectives, sexuelles et conjugales. L'apprentissage ou le bagage culturel qui ont produit de tels comportements ne sont alors plus perceptibles. Il faut donc à la fois comprendre la singularité des individus et s'interroger sur la production sociale et conformiste de la violence.

M. Alexandre Ledrait. - Je ne peux qu'être d'accord avec mon collègue, en citant notamment la phrase de l'un des plus grands pédopsychiatres, selon lequel l'adolescence est le baromètre du social. Par le biais de sa symptomatologie et de son symptôme, l'adolescent révèle une problématique agissante sur la société : il pousse la société à réagir à un phénomène qui, lui-même, le questionne.

Pour ce qui concerne l'efficacité des contre-discours, les adolescents radicalisés au travers du masculinisme considèrent notre contre-discours formel comme étant une « blue pill », c'est-à-dire un contre-discours idéologique au même titre que leur discours que nous considérons comme idéologique.

Comme mon collègue, il me semble essentiel de s'appuyer sur l'expérience acquise au travers de l'étude des radicalités djihadistes. Parler des résonances affectives sous-jacentes au choix de cette idéologie fonctionne bien plutôt que d'évoquer des contre-discours. Je demandais souvent aux adolescents de me dire ce qu'ils ressentaient plutôt que ce qu'ils savaient. Chercher en quoi cette problématique résonne singulièrement au regard de l'histoire particulière de l'adolescent suscitait une ouverture. Autrement, des jeunes peuvent répéter des expressions comme « sale chien de Bachar el-Assad », tout en ne sachant pas dire qui il était.

À mon sens, il existe un lien très clair entre des éléments pathobiographiques de vulnérabilité précédemment décrits, le choix spécifique des vidéos violentes qui sont surconsommées et le mode opératoire mis en oeuvre dans les attentats.

Prenons l'exemple d'un adolescent qui a tenté de commettre un attentat avec un couteau dans une petite ville. Il est appréhendé par les services de renseignement pendant trois ou quatre jours et soumis à un interrogatoire plutôt musclé. Le jeune homme ne dit rien - j'ai eu accès aux vidéos d'interrogatoire. Lorsque je le reçois pour une expertise, la seule petite ouverture est la déclaration suivante : « Au moins, cela a servi à ce que l'on puisse reconnaître ce dont j'ai été victime. » Après lui avoir demandé de quoi il avait été victime, il m'explique que son père l'a violenté et me raconte la scène : son père menaçait constamment ce jeune homme et sa mère de les égorger ; un soir, le père rentre et tape son fils avec une telle violence que l'enfant est en sang, le père dit alors à son fils : « Ça t'excite, sale pédé ! » - je vous prie de m'excuser pour ces mots. Ce qui est très intéressant, c'est que ce jeune choisira, lorsqu'il commencera à se radicaliser, de visionner des vidéos d'égorgement, notamment sur le site WatchPeopleDie, qui renvoient aux menaces d'égorgement de son père, et avait envisagé de commettre un attentat au couteau contre des personnes de la communauté LGBT. Il faut donc appréhender le processus dynamique à l'oeuvre chez ces jeunes.

Paradoxalement, les « mascus » que j'ai pu rencontrer ne sont pas interpellés par des vidéos très violentes, à l'image des djihadistes confrontés à des vidéos de décapitation qui, au départ, ressentaient plutôt de la sidération et du rejet. Nombre d'adolescents m'ont déclaré se reconnaître en Elliot Rodger après l'avoir vu évoquer sa souffrance : ils se disent qu'ils sont dans la même situation, qu'eux non plus n'ont pas de succès, que s'ils sont sensibles à ce témoignage, c'est qu'ils vivent la même chose et que ce qu'ils pensent est légitime, que parler de santé mentale n'est pas pour les hommes. Cette expérience résonne avec leur parcours.

Sous l'effet de l'algorithme d'Instagram qui propose le même type de contenus, le sujet construit un profil. Cette course aux likes lui offre une reconnaissance narcissique, lui permet enfin d'exister, même au travers de provocations, alors que l'adolescent se perçoit comme étant invisible. Cette poussée vers la radicalité se justifie pour essayer d'exister au moins dans un espace. C'est une véritable porte d'entrée pour travailler sur la santé numérique de nos adolescents et sur les contenus qu'ils consomment et déterminer en quoi ils construisent leur monde interne et les représentations stéréotypiques.

Pour ce qui concerne un polymorphisme radical, les « mascus » me renvoient à certaines trajectoires d'adolescents dits radicalisés au travers du djihadisme. À mon sens, il s'agit du même chemin, qui relève de la psychopathologie : la radicalité est un symptôme, une sorte de béquille psychique qui permet, dans une période de crise, d'essayer de trouver une solution illusoire à un problème qui n'a pas de voie de représentation. Pour les cliniciens, il est très important de ne pas enlever directement la béquille psychique, pour éviter que les adolescents ne s'effondrent, soit en se suicidant, soit en passant à l'acte. Par conséquent, au lieu d'éradiquer une radicalité, on essaie de comprendre quelle fonction psychologique elle requiert.

Dans le cas des « mascus », nous parlons de court-circuitage du travail du pubertaire : le pubertaire est à la psyché ce que la puberté est au corps. Le réaménagement psychologique de la puberté soulève de nombreuses questions, comme des angoisses de mort ou une pulsion sexuelle. Comme le djihadisme, le masculinisme propose une identité d'emprunt, un prêt-à-penser psychopathologique, dans lequel on n'est plus un adolescent parce qu'on devient un homme. C'est une solution clé en main.

En outre, sous l'influence de formations dispensées notamment par des pick-up artists, l'adolescent commence sa vie en concédant des sacrifices énormes - passer sa vie à la salle de sport, arrêter de manger, s'isoler pour performer - qui ne sont jamais suffisants, puisqu'il reste au bas de cette fameuse échelle d'attractivité. Les seules solutions qui lui restent sont alors soit le passage à l'acte agressif - il existe alors numériquement comme étant le digne héritier de la cause masculiniste -, soit le suicide revendiqué par la communauté incel, puisque toutes les actions entreprises, y compris le looksmaxxing, n'ont pas fonctionné.

Le looksmaxxing est une tendance véhiculée notamment par certains sites qui expliquent comment atteindre une masculinité idéale, par exemple au travers de la technique du mewing, qui consiste à mâcher certaines gommes pour avoir des mâchoires anguleuses. En réalité, soit le jeune garçon appartient à un milieu aisé, ce qui n'est pas la majorité des cas, et peut recourir à la chirurgie esthétique, soit il pratique un looksmaxxing « maison », notamment au moyen d'un marteau pour se casser le nez et le rendre très protubérant, ce qui est un signe de masculinité. Un des jeunes que j'ai rencontrés avait des blessures au niveau des yeux, car certains sites conseillaient d'utiliser deux petits pics pour réduire l'écartement des yeux et ainsi correspondre à une norme pseudo-scientifique, définie notamment au regard de stars comme Brad Pitt. Par conséquent, des personnes s'automutilent.

Mme Laurence Rossignol, présidente. - Cela existe aussi chez les filles.

M. Alexandre Ledrait. - Oui, il s'agit d'un schéma à peu près similaire à celui des sites pro-ana, avec des systèmes de reconnaissance par bracelet en fonction de ladite pathologie dont le sujet souffrait.

En tant que praticiens et chercheurs, dans une perspective de prévention, nous devons travailler sur ce que cela dit de notre société et de l'expérience spécifique de nos jeunes.

Enfin, question éminemment intéressante dont nous pourrions débattre pendant deux ans, pourquoi les garçons et pas les filles ? À mon sens, cela a trait aussi à une forme de socialisation des différences entre les sexes : on attend des garçons qui ont des troubles que ceux-ci soient extériorisés - les troubles intériorisés sont très mal vus - et l'inverse est tout aussi vrai pour les filles. Ainsi, dans le cas du djihadisme, on n'arrive pas à penser que les femmes de retour de la zone irako-syrienne aient pu avoir des velléités actives de combattre, parce que de telles velléités sont dévolues aux hommes, et on essaie de les assimiler à des conjointes passives, amoureuses et suiveuses. Or, dans tous les dossiers que j'ai analysés, une radicalité existe chez la femme en amont de la rencontre, l'homme n'étant qu'un moyen de partir pour cette région. Il existe une forme de radicalité mutuelle où chaque membre du couple se radicalise pour tendre vers un idéal : « Toi, tu meurs en martyr et moi, je suis épouse de martyr. » Par conséquent, ce sujet doit être travaillé.

Actuellement, il existe une culture du narcissisme, selon laquelle on semble n'exister qu'au travers d'une présence ou d'une omniprésence numérique. Ce sentiment d'exister est un des points importants à travailler avec nos jeunes.

M. Antoine Mégie. - Tout d'abord, je tiens à m'excuser, car je n'ai peut-être pas été assez clair au sujet de la création du Cosprad. Ce sujet renvoie à la question centrale de l'action publique, de son architecture et de sa temporalité.

Le Cosprad est un conseil scientifique qui ne produit pas de contenus de recherche, mais qui a pour objectif soit de piloter au moyen de financements - assez réduits - un axe de recherche, soit surtout de dresser un panorama des recherches scientifiques existantes sur les processus de radicalisation et de les diffuser auprès des administrations centrales et des responsables politiques ; c'est le véritable enjeu en termes d'action publique et cela prend du temps.

En 2022, lorsque les activités du Cosprad sont relancées, l'attention reste très fortement focalisée sur le djihadisme, notamment en raison de la tenue des procès historiques des attentats de 2015 et de 2016. L'un des enjeux pour le Cosprad et les administrations qui l'ont saisi a aussi été de montrer qu'il existait d'autres radicalités violentes qui devenaient de plus en plus centrales et qu'il fallait les documenter. Le Cosprad a donc identifié très clairement, au moment de sa relance, le sujet des masculinismes violents. Il a fallu recenser la littérature grise existante sur le sujet et les travaux de recherche engagés, y compris au niveau international. Le Cosprad ne fait qu'utiliser les résultats des recherches.

Notre temporalité peut toujours être interrogée - c'est nécessaire pour éviter toute autosatisfaction permanente -, mais la recherche demande du temps et il est souvent compliqué de faire correspondre le calendrier de l'action publique et celui de la recherche.

Ainsi, pour le projet de recherche de l'Agence nationale de la recherche (ANR) sur les masculinismes violents, déposé par le Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (Cesdip), qui dépend du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), avec le ministère de l'intérieur, les résultats n'étant disponibles qu'au bout de trois ans, délai un peu long pour être utile à l'administration, il a donc été envisagé de remettre des rapports intermédiaires, tous les six mois ou tous les ans, ayant trait à des thèmes précis pour montrer l'avancement des recherches, mais surtout pour que les administrations puissent déjà s'en nourrir. Dans le même sens, un projet d'expertise a été lancé avec le CNRS pour présenter de façon synthétique les recherches scientifiques internationales et françaises ayant trait aux réseaux sociaux et aux engagements violents - l'engagement politique violent a été ajouté.

De ce point de vue, les temporalités de la recherche et de l'action publique sont toujours en décalage. C'est pourquoi il est nécessaire de s'appuyer sur les travaux existants, sur les équipes et les acteurs du monde scientifique qui ont une expérience en la matière et ne pas partir de zéro.

Un autre véritable enjeu est l'accès au terrain de recherche. Pour travailler sur les groupes masculinistes violents, avoir accès aux sources primaires - données judiciaires ou celles relatives aux incidents au sein de l'éducation nationale - est essentiel. Or, souvent, cela prend beaucoup de temps. C'est un sujet sur lequel nous essayons de travailler depuis plusieurs années.

Pour ce qui concerne l'effet des contre-discours, je ne peux pas vous dire s'ils ont été efficaces dans le cas du djihadisme.

L'engagement djihadiste a d'abord été bouleversé par des changements géopolitiques : l'effondrement de l'État islamique, de la « terre de djihad » selon les mots des djihadistes, à savoir l'expérience matérielle de cette radicalité. Le départ de plus de 1 700 personnes - femmes, enfants et hommes - sur un front du djihad était à l'époque totalement inédit. Cela n'avait pas été le cas avec Al-Qaïda en Afghanistan, car il était très compliqué de s'y rendre et les logiques d'adhésion et d'acceptation dans ces groupes étaient extrêmement complexes ; seuls quelques citoyens français s'y sont rendus. L'État islamique a, quant à lui, cherché à attirer le plus de personnes possible au travers d'une facilité financière et d'accès à ce front de guerre.

Le traitement judiciaire est aussi l'une des explications du recul du djihadisme. Il y a eu une massification - c'est l'appellation du parquet national antiterroriste - des procès, des condamnations. S'y ajoute un engagement sans précédent - je tiens à le dire - en matière de politiques de prévention, d'identification et de suivi des personnes, aussi bien celles qui sont considérées comme radicalisées que celles qui sont déjà condamnées et placées sous main de justice. Des pressions ont pu en résulter pour les acteurs de terrain. Vanille Laborde, qui a travaillé sur l'éducation nationale et ses agents, a ainsi montré que ces derniers étaient aux prises à la fois avec la politique de prévention et des logiques plus sécuritaires qui mettaient peut-être à mal leur travail.

Pour ce qui concerne les contre-discours produits et diffusés, selon les acteurs de terrain, il existait un réel décalage entre les personnes ciblées par ces discours et la manière dont on les produisait. Pour ceux qui étaient déjà engagés dans le djihad, les discours du ministère de l'intérieur ou de l'éducation nationale leur fournissaient encore plus d'arguments pour justifier leur engagement radical.

Selon les travaux de Julien Longhi, Lorène Renaut ou Laura Ascone, linguistes à l'université de Cergy-Pontoise, un contre-discours purement institutionnel visant à contrer des discours de propagande mêlant, notamment pour les masculinismes, des images de pop culture et des recours aux émotions, n'utilise pas la même grammaire. Parfois, un contre-discours construit autour d'une image anecdotique ou humoristique, qui devient ensuite un mème, a plus d'effet qu'un dispositif de prévention et de diffusion sur les réseaux sociaux.

Pour les linguistes qui travaillent sur la diffusion de la grammaire masculiniste, mais plus largement complotiste, ou d'autres idéologies, il faut adopter de telles grammaires pour produire des contre-discours. Il faut aussi se rendre sur le terrain pour s'adresser de la même manière aux personnes ciblées par ces discours de propagande en faisant appel à des logiques reposant sur les émotions ou des figures humaines mythifiées. Clairement, s'agissant du djihad armé, Mohamed Merah est une figure héroïque depuis dix ans et il est très compliqué de la déconstruire. Elliot Rodger est une des figures centrales de la manosphère, mais comment la déconstruire ? Il faut donc réfléchir aux grammaires et au vocabulaire utilisés, aux types de références construites pour cette propagande.

Je souscris à l'idée selon laquelle analyser les processus d'engagement dans le masculinisme revient à penser ce qui a été étudié s'agissant des mécanismes d'engagement dans d'autres formes de radicalité, notamment le djihad. Lorène Renaut, dans sa thèse sur la djihadosphère, montrait très bien comment se construisaient des discours victimaires et comment une grammaire spécifique était utilisée. On retrouve cette même grammaire et cette construction rhétorique de la victime, acteur de sa propre revanche, et la justification de l'utilisation de la violence dans les études sur les groupes masculinistes publiées actuellement. Christine Bard parle d'intersectionnalité des haines.

Les logiques de propagande répondent à des mécanismes similaires à ceux qui sont utilisés par les plateformes. Les ethnographies de l'espace numérique, notamment celles de l'université de Montréal, l'ont montré : les logiques algorithmiques des plateformes favorisent ou, en tout cas, sont à l'origine de la production du contenu du discours. On retrouve des dynamiques assez convergentes.

Mme Laurence Rossignol, présidente. - Nous allons rédiger un rapport d'information du Sénat sur les mouvements masculinistes, leur montée, leurs modes de diffusion et les politiques publiques à mettre en place. Nous essayons donc d'identifier les mouvements masculinistes. Ceux-ci n'ont pas émergé au cours des dernières années : par exemple, les mouvements des pères sur les grues sont des mouvements masculinistes.

Mais pourrons-nous écrire que la radicalisation djihadiste était déjà un mouvement masculiniste ? Pour ma part, je le pense, mais je ne suis pas habilitée à le penser. La radicalisation djihadiste et les mouvements masculinistes portent des projets de société qui ont en commun le rapport au virilisme, la place des femmes, leurs assignations et la violence que cela a engendrée - d'ailleurs, actuellement, se déroule le procès des auteurs du génocide des yézidis et de l'esclavage sexuel des petites yézidies. Il existe d'importants points communs. Pour autant, je ne suis pas sûre que les jeunes qui regardaient des vidéos des « lionceaux du califat » soient ceux qui regardent aujourd'hui des vidéos masculinistes.

Monsieur Chavanes, n'est-ce pas le même rapport au masculin qui sous-tend ces deux processus ou ces deux idéologies ?

M. Julien Chavanes. - Sur la question djihadiste, je serai moins compétent que mes collègues, je vais donc les laisser répondre.

M. Antoine Mégie. - Dans le cas du djihadisme, la place de la femme dans ce mouvement ultra-conservateur paraît relever d'une logique de genre, de domination patriarcale. Cela a brouillé la compréhension de la place de ces femmes, comme si leur engagement dans de tels groupes ne pouvait pas être émancipateur, et engendré des erreurs dans le traitement judiciaire de leurs cas.

Mme Laurence Rossignol, présidente. - On les a perçues comme des victimes et non pas comme des militantes.

M. Antoine Mégie. - Oui, et les choses ont d'ailleurs largement évolué ; une thèse portant sur le traitement judiciaire des femmes est d'ailleurs en cours.

À mon sens, sans pour autant en être certain, aujourd'hui, les groupes masculinistes exercent une sorte d'influence au sein de la djihadosphère, notamment au travers des influenceurs et du recours à des logiques peut-être moins radicalisées ou violentes et à des rappels à l'ordre incessants, en faveur d'un rapport encore plus fort entre l'homme dominant et les femmes ; des éléments d'étude récents portant sur les influenceurs du djihad font état d'une sorte de production d'influenceurs à bas bruit ayant trait à ce qu'il faut faire pour être un bon musulman ou homme. Par conséquent, nous observons cette influence.

Néanmoins, si le projet politique de l'État islamique s'inscrivait dans des références idéologico-politiques au sein desquelles la question du genre peut être introduite, les tenants de cette idéologie n'accordaient pas une place centrale aux questions de relégation de la femme et de perception de la femme comme ennemie.

En cela, pour ce qui concerne la manière dont les groupes se définissent, en 2015, l'État islamique n'est peut-être pas un groupe masculiniste, parce que ce sont alors les questions de l'islam, de son application et de l'ennemi occidental ou autre qui sont au centre de son idéologie. Aujourd'hui, une hybridation de ces mouvements djihadistes autour de la question de la place de la femme a peut-être lieu.

Toutefois, la réponse dépend du cadre dans lequel nous nous situons : étude de l'idéologie en tant que telle ou déductions faites à partir de l'observation de ces mouvements.

M. Tristan Renard. - Lors du colloque sur la montée en puissance des mouvements masculinistes dans le monde organisé au Sénat en novembre dernier, Christine Bard a distingué, me semble-t-il, l'antiféminisme du masculinisme. L'antiféminisme est très présent, notamment chez les femmes djihadistes qui rejettent le modèle de la femme présentée comme moderne et féministe et il en va de même chez les hommes. Le masculinisme repose sur une victimisation de l'expérience d'être homme, en pointant la responsabilité du principe d'égalité des droits entre les hommes et les femmes et du féminisme.

Dans les mouvements masculinistes, des hybridations peuvent exister, mais une distinction doit être opérée entre ces deux notions. L'antiféminisme peut être partagé par un certain nombre d'individus qui ne seront pas forcément masculinistes. En revanche, le masculinisme, par nature, est antiféministe et repose sur la place centrale accordée au rapport entre les hommes, comme en témoigne Mélanie Gourarier dans son ouvrage Alpha Mâle. Séduire les femmes pour s'apprécier entre hommes. La socialisation masculine est au centre de la socialité ou de la cause masculiniste.

M. Alexandre Ledrait. - Votre question est pertinente et il me semble que vous pouvez y répondre par un grand oui.

Elle fait écho aux entretiens que j'ai menés avec les adolescents ou les post-adolescents djihadistes. Certains d'entre eux ont une connaissance parfaite de la djihadosphère, du Troisième Reich et des différents mouvements masculinistes. Ils ont choisi une sorte d'idéologie d'emprunt qui a le plus de caisse de résonance.

À mon sens, le djihadisme, notamment pour les Français qui sont partis sur zone, est éminemment un courant masculiniste : le djihad offrait, à l'époque, une place, une fonction et un statut à des hommes qui estimaient ne pas en avoir, parce qu'ils se sentaient victimes d'un déclassement sociétal, plutôt lié à leurs origines. En France, les masculinistes font état d'un sentiment de déclassement de genre - ils veulent revenir à certains privilèges, voire à certains droits qui leur étaient dus - au sein d'une société dite gynocentrée. Par conséquent, les vases communicants entre les deux mouvements existent et, dans tous les cas, cela vient court-circuiter le travail du pubertaire.

Qu'est-ce qu'être un homme ? Je ne le sais pas. C'est un travail psychique au long cours qui nécessite de faire l'expérience notamment de l'altérité et de la rencontre avec l'autre sexe. Or celle-ci est court-circuitée au profit d'une forme d'homosociabilité qui vient renforcer une position viriliste, mais qui permet d'obtenir la certitude qu'être un homme, comme être un bon musulman dans la propagande djihadiste, c'est cela. Il n'y a alors plus de doute ni de questionnement.

Mme Olivia Richard, rapporteure. - Voilà quelque temps, j'ai participé à un débat sur la chaîne Public Sénat, à la suite de la diffusion d'un documentaire sur les masculinistes. Hier soir, j'accueillais une association de défense de la langue française. Un monsieur, qui me semble issu d'une bonne famille catholique conservatrice, m'a accueillie en me disant : « Je vous ai vue à la télévision. Je suis masculiniste. »

À mon sens, chaque religion peut comporter un prisme très genré et très conservateur. Ce n'est pas propre à une seule religion.

M. Julien Chavanes. - Pour ce qui concerne les chiffres sur les attaques attribuées aux incels, les études sur lesquelles je me suis penché traitent de ce phénomène moderne, assez récent. Aussi les chiffres cités ne prennent-ils pas en compte le terrorisme misogyne, qui est bien plus global et plus ancien. Par exemple, ils ne tiennent pas compte de l'attaque de Marc Lépine en 1989 dans les locaux de l'École polytechnique de Montréal.

Les violences engendrées par le terrorisme misogyne sont bien plus importantes. Certaines ne sont pas référencées, parce qu'elles ne sont pas toujours revendiquées comme telles, mais leurs auteurs baignent dans un climat sexiste, agressif - le fameux sexisme hostile dont parle le dernier rapport du HCE. De façon plus générale, nous sommes encore dans une société extrêmement sexiste et nous nous confrontons à l'ancestrale histoire des violences faites aux femmes.

Je distinguerai également masculinisme et antiféminisme. Le masculinisme apparaîtrait plutôt au cours des années 1960-1970, alors que l'antiféminisme est probablement plus ancien.

Actuellement, nous sommes confrontés à une forme d'accélération, de facilitation de la diffusion des discours via internet. La dimension numérique me paraît assez importante en la matière. Je souscris aux propos d'Alexandre Ledrait ayant trait à une époque tournée vers l'individualisme et le narcissisme : j'ai rencontré des personnes particulièrement orientées vers leur développement personnel afin de trouver en elles-mêmes les ressources de leur propre épanouissement, comme si un individu était une entité déconnectée du reste de l'humanité. Un véritable commerce prospère sur ce sujet et tout cela renforce encore l'isolement. Isoler encore davantage ces jeunes hommes est dans l'intérêt des influenceurs.

Au sujet de la différence de réaction entre les jeunes filles et les garçons harcelés, celle-ci peut être liée à la socialisation des hommes et à l'éducation des garçons. Les garçons sont confrontés assez tôt à de la violence, à des phénomènes de hiérarchisation ou de boys clubs. La sociologue Christine Castelain Meunier l'explique bien, les garçons cherchent très vite la validation du groupe, de la bande. Les filles ont, quant à elles, des relations intimes et proches avec leurs amis bien plus tôt, car elles y sont poussées.

Je suis convaincu qu'une réflexion sur l'éducation est à mener et, plus généralement, sur la masculinité. Il n'est pas possible de se soustraire à cette réflexion, précisément lorsque l'on est un homme.

M. Alexandre Ledrait. - Madame Richard, je souhaite rebondir sur votre propos, afin que la situation soit tout à fait claire. Il s'agit ici d'aborder la question du polymorphisme radical en se fondant sur les travaux menés sur le djihadisme.

Dans le masculinisme, notamment le masculinisme incel en France, il est intéressant de noter l'existence d'une accointance extrêmement forte des jeunes exprimant une radicalité masculiniste avec un imbroglio de théories politiques de l'ultra-droite. Il est également intéressant de constater une évolution dans le temps en la matière. Ainsi, Alex Hitchens qui tient d'ordinaire des propos scandaleux envers les femmes, en tient un peu moins ces derniers temps au profit de vidéos politiques sur le sentiment de déclassement des Français dits « de souche ».

Radicalité signifie retour à l'origine. La plupart des jeunes issus des radicalités masculinistes que j'ai rencontrés opèrent un repli identitaire vers le catholicisme ou la chrétienté, en estimant défendre des valeurs traditionalistes. Ils seraient les garants d'un ordre judéo-chrétien menacé par un grand remplacement, selon la théorie.

M. Julien Chavanes. - Le masculinisme est très lié à l'ultra-droite. Selon les parents rencontrés dans le cadre de mon enquête pour le journal Le Monde, après la musculation, l'intérêt pour certains influenceurs et l'adoption de logiques ultralibérales, leurs fils finissent souvent par développer des idées politiques d'extrême droite. Après avoir basculé dans la misogynie, ils développent une homophobie, une transphobie, un racisme.

Mme Laurence Rossignol, présidente. - Du suprémacisme ?

M. Julien Chavanes. - Exactement, c'est du suprémacisme. Cette logique de hiérarchisation mène de toute façon un peu toujours au même endroit. Ce phénomène est en effet très lié à l'ultra-droite.

M. Alexandre Ledrait. - D'ailleurs, le chad évoqué précédemment est un homme blanc.

M. Julien Chavanes. - Oui, la stacy est aussi une femme blanche.

M. Alexandre Ledrait. - Nous sommes en présence d'une hiérarchie plutôt raciale, a fortiori au sein des courants nord-américains. Ceux qui sont dits « racisés » sont considérés comme des sous-humains. Il existe donc une véritable hiérarchie où les hommes blancs sont considérés comme des chads s'ils sont bien faits.

Pour alimenter leur théorie, ils ont mené des études en créant de faux profils Tinder comportant un descriptif évoquant les comportements délinquants que le sujet aurait déjà eus et ont calculé le nombre de likes.

M. Julien Chavanes. - C'est très vrai. Sur les forums incels, on observe un racisme complètement délirant qui peut confiner au nazisme. En effet, des accointances avec le djihadisme ou l'islamisme radical existent, mais on observe surtout le développement de théories d'extrême droite très virulentes et délirantes, guère connectées à une quelconque réalité.

Il existe un fort racisme, et le racisme intériorisé est très présent : sur certains forums, on peut trouver des hommes qui se détestent parce qu'ils sont eux-mêmes racisés. D'ailleurs, Elliot Rodger, qui avait des origines asiatiques, se détestait notamment pour cette raison, puisqu'il adhérait aux théories suprémacistes blanches. Il se sentait rejeté par les femmes, parce qu'il n'était pas blanc.

En définitive, même si on peut trouver des hommes de toutes cultures, de toutes origines, de toutes couleurs de peau, c'est tout de même le suprémacisme blanc qui domine.

Mme Laurence Rossignol, présidente. - Nous vous remercions de cette passionnante audition, très utile. J'espère que vous trouverez ce que vous attendez aussi dans notre rapport, puisque nous allons contribuer aux travaux d'études et de recherches.

La réunion est close à 16 h 05.

Jeudi 26 mars 2026

- Présidence de Mme Dominique Vérien, présidente -

La réunion est ouverte à 9 h 05.

Table ronde sur la place des femmes dans l'e-sport

Mme Dominique Vérien, présidente. - Nous reprenons ce matin nos travaux consacrés à la place des femmes dans l'univers du jeu vidéo. Après avoir donné la parole aux joueuses et aux streameuses, nous avons souhaité aujourd'hui nous intéresser plus spécifiquement à un autre espace clé de cet écosystème : celui de l'e-sport, c'est-à-dire la pratique compétitive du jeu vidéo structurée autour de tournois, d'équipes et de carrières professionnelles.

Je souhaite la bienvenue à Anna Bressan, référente événementielle de Women in Games France, qui est devenue en quelque sorte notre experte attitrée, car c'est la troisième fois que nous vous recevons. Je salue également Kokosaap, joueuse de Street Fighter 6, membre du collectif NSxC et organisatrice d'événements ; Céline Ferté, directrice du service juridique de Team Vitality ; Raphaëlle Cordes, journaliste, commentatrice e-sport et fondatrice de POG TV ; et Christine Kev, organisatrice de tournois e-sport amateurs. Je vous remercie toutes les cinq de votre présence parmi nous ce matin.

En partant des réalités vécues, nous avons souhaité comprendre ce que signifie concrètement être une femme dans l'e-sport aujourd'hui, qu'il s'agisse d'accéder à la scène compétitive ou, pour certaines, d'en faire une carrière.

Un premier constat doit nous interpeller. Les femmes représentent aujourd'hui la moitié des joueurs et joueuses de jeux vidéo. Elles sont même devenues majoritaires chez les 16-30 ans. Cependant, dès que l'on s'approche des espaces compétitifs, leur présence chute brutalement. Elles ne représentent plus qu'environ 7 % des pratiquants dans l'e-sport compétitif. Autrement dit, plus l'on monte vers la compétition, plus les femmes disparaissent.

Cette situation pose une question fondamentale : pourquoi, alors qu'elles jouent autant, les femmes sont-elles si peu présentes dans les espaces les plus structurés, les plus visibles et les plus professionnalisés du jeu vidéo ? La réponse n'est pas à chercher du côté d'un manque d'intérêt ou de compétences, mais bien dans une série d'obstacles spécifiques auxquels se heurtent les femmes qui souhaitent s'engager dans l'e-sport : un environnement compétitif encore plus exposé aux violences sexistes et aux cyberviolences, alors que, selon un sondage de l'Ifop, quatre femmes sur dix déclarent avoir subi du harcèlement en ligne en jouant aux jeux vidéo ; un sentiment de légitimité plus fragile, nourri par des années d'invisibilisation et de stratégies d'évitement ; un accès plus difficile aux équipes, aux réseaux et aux opportunités ; un manque de modèles féminins identifiables, même si nous en avons aujourd'hui parmi nous.

Ces obstacles produisent des effets très concrets : ils freinent l'entrée dans la compétition, limitent la progression et conduisent à créer un véritable plafond de verre dans l'e-sport. Lorsque les femmes parviennent à les franchir, les inégalités ne disparaissent pas. Au contraire, au plus haut niveau, elles restent confrontées à d'importantes inégalités de conditions de travail et de rémunération, liées notamment à des écarts de visibilité et de sponsoring.

Or les femmes doivent pouvoir prendre toute leur place dans ce secteur.

D'abord, parce que l'e-sport n'est plus un simple loisir ; c'est un secteur en pleine expansion, avec des enjeux économiques, professionnels et culturels majeurs. En France, le nombre de consommateurs de contenus e-sport est passé de 6,5 à 10 millions entre 2020 et 2023, et le chiffre d'affaires de 50 à 141 millions d'euros sur la même période, selon le dernier baromètre publié par l'association France Esports.

Ensuite, parce que l'e-sport constitue en théorie un espace où la mixité devrait être pleinement possible, la performance ne dépendant que du talent, du travail et de la stratégie.

Pourtant, dans les faits, les inégalités persistent, voire se renforcent.

Des initiatives existent, bien sûr. Des associations accompagnent les joueuses, des clubs e-sport lancent des équipes féminines, des acteurs économiques commencent à s'engager. Il est aussi important de souligner le rôle de certaines collectivités et, plus largement, des acteurs publics dont le regard sur l'e-sport évolue, alors même qu'il constitue un levier d'attractivité économique et touristique en plein essor. Vous pourrez d'ailleurs nous dire si, selon vous, certaines initiatives locales sont de nature à favoriser une meilleure égalité dans ce secteur.

Cependant, tous ces efforts ne suffisent pas à corriger les déséquilibres que je viens d'évoquer. La question qui nous est posée aujourd'hui est donc simple : comment faire en sorte que les femmes puissent accéder à la compétition, y rester et y réussir dans les mêmes conditions que les hommes ?

Cela suppose d'agir à plusieurs niveaux pour prévenir et sanctionner effectivement les comportements toxiques ; pour structurer de véritables parcours d'accès au haut niveau ; pour renforcer la visibilité et la reconnaissance des joueuses ; et pour responsabiliser l'ensemble des acteurs de l'écosystème. Il convient d'ailleurs de commencer par cela avant de pouvoir prévenir et sanctionner.

Votre présence aujourd'hui est précieuse pour nous permettre de mieux comprendre ces enjeux et, surtout, pour identifier des leviers d'action concrets.

Avant de vous céder la parole, je précise que cette audition fait l'objet d'une captation audiovisuelle en vue de sa retransmission sur le site et les réseaux sociaux du Sénat.

Mme Anna Bressan, référente événementiel Women in games France. - Lors de nos précédentes auditions, nous avons abordé le sujet de l'industrie du jeu vidéo dans son ensemble, puis les enjeux liés au streaming et à la création de contenu. Je me concentrerai aujourd'hui sur l'e-sport, qui constitue l'un des espaces les plus visibles, mais aussi les plus révélateurs des dynamiques à l'oeuvre dans cet écosystème. Je structurerai mon propos en trois temps : un état des lieux rapide de l'e-sport, les spécificités de son fonctionnement et les freins qui limitent encore la présence des femmes dans la compétition. Je conclurai en suggérant quelques pistes d'action concrètes.

(Mme Anna Bressan projette un diaporama en complément de son propos.)

Le jeu vidéo est aujourd'hui la première industrie culturelle en France et constitue une pratique culturelle de masse. L'e-sport en est l'une des expressions les plus visibles : il est la pratique compétitive du jeu vidéo. Cette pratique n'est pas nouvelle, puisque les compétitions existent depuis les débuts du jeu vidéo. Ce qui est nouveau en revanche, c'est le degré de professionnalisation et de médiatisation. Aujourd'hui, les compétitions d'e-sport sont diffusées en direct sur Twitch et YouTube, ainsi qu'à la télévision, et rassemblent des communautés très importantes. Les joueurs professionnels, les commentateurs et les créateurs de contenus deviennent ainsi des figures publiques, suivies par des millions de personnes, en particulier par les jeunes générations. L'e-sport est donc à la fois un sport, un média et une industrie.

Pour bien comprendre son écosystème, il faut accepter une différence fondamentale avec le sport. Dans le sport, les règles sont définies par des fédérations, dans un cadre collectif et relativement stable, reconnu par l'État. Dans l'e-sport, ce sont les éditeurs de jeux vidéo, c'est-à-dire des acteurs privés, qui détiennent les droits de propriété intellectuelle sur leurs jeux. Parce qu'ils en détiennent les droits, ils fixent les règles, contrôlent l'accès à la compétition et organisent, pour certains, leur propre ligue et circuit officiel. Autrement dit, là où le sport est structuré par des fédérations, l'e-sport est structuré par des licences. Chaque jeu est un écosystème fermé avec ses propres règles, ses propres circuits et ses propres logiques économiques.

Cette structuration pose plusieurs questions importantes, qui portent tout d'abord sur la concentration : lorsqu'un acteur détient à la fois le jeu, les règles et parfois les circuits compétitifs, la logique se rapproche de celle d'un quasi-monopole sur l'écosystème. Ensuite, se pose la question d'un conflit d'intérêts potentiel : l'éditeur étant à la fois juge et partie, il peut orienter les formats, la visibilité ou les conditions d'accès en fonction de ses propres intérêts économiques. Enfin, intervient une question de causalité, dans la mesure où ce modèle influence directement la manière dont l'écosystème se structure, y compris sur les sujets d'inclusion, de régulation ou de conditions de pratique. Autrement dit, les enjeux que nous observons dans l'e-sport ne sont pas seulement culturels ou sociaux ; ils sont aussi profondément liés à son modèle économique et juridique.

Cette structuration donne à l'e-sport une gouvernance fragmentée, où coexistent une logique commerciale, une logique communautaire et une tentative de structuration institutionnelle.

En théorie, l'e-sport est mixte. Désormais très visible, il constitue également l'un des espaces les moins paritaires du jeu vidéo. Pourtant, la pratique du jeu vidéo est largement mixte, les femmes représentant près de la moitié du public. Surtout, il est important de préciser - et c'est un point souvent mal compris - que la très grande majorité des compétitions d'e-sport sont, en théorie, mixtes : il n'existe pas de ligue officielle réservée aux hommes et les compétitions sont ouvertes à toutes et à tous. Toutefois, cette mixité reste théorique et ne se traduit pas du tout dans la réalité des pratiques. Nous observons au contraire une décroissance très nette de la présence des femmes à mesure que l'on se rapproche de la compétition. Selon les données du baromètre de France Esports, les femmes représentent 51 % des joueurs de jeux d'affrontement dans la pratique grand public. Dans la pratique compétitive, ce chiffre tombe à 36 % et descend à 7 % dans la compétition « amateur ». Cette chute montre que le problème ne se situe pas au niveau de l'intérêt ou de la pratique, mais au moment du passage à la compétition.

Cette tendance se confirme dans le temps : la part des femmes dans les compétitions « amateurs » reste extrêmement faible et stagne. Elle était d'environ 7 % en 2021, de 6 % en 2022 et, selon les derniers résultats du baromètre de France Esports, elle se maintient à 7 % en 2023, alors même que la part de joueurs et de joueuses ne fait qu'augmenter. Il s'agit donc d'une stagnation, voire d'un recul. Il faudrait de nouvelles données pour mesurer plus précisément l'évolution en cours. Quoi qu'il en soit, malgré une base de joueuses importante, l'accès effectif à la scène compétitive reste très limité et n'évolue pas.

C'est précisément ce décalage entre l'ouverture théorique et l'exclusion de fait qui a conduit à l'émergence de circuits ou d'initiatives féminines parallèles. Ces dispositifs ne viennent pas remplacer la mixité, mais cherchent à compenser des freins structurels qui empêchent aujourd'hui une participation réellement égalitaire.

Plusieurs facteurs expliquent cette situation.

Le premier frein est historique et culturel. L'e-sport s'est développé dans des environnements très longtemps masculins : cybercafés, LAN (pour local area network), parties ou communautés compétitives fermées. Ces espaces ont parfois fonctionné selon des logiques d'entre-soi, qui continuent encore aujourd'hui d'influencer les parcours.

Le deuxième frein concerne l'exposition médiatique et les violences en ligne. En effet, l'e-sport est un espace extrêmement visible. Les joueuses qui y participent sont souvent confrontées à des remises en cause systématiques de leurs compétences, à des commentaires sexistes ou à des campagnes de cyberharcèlement. Ces phénomènes ont pour effet très concret que certaines femmes renoncent à participer à des compétitions ou choisissent de limiter leur visibilité.

Enfin, un troisième frein concerne le manque de modèles visibles. Dans l'e-sport, on trouve encore très peu de joueuses professionnelles, de coachs ou de dirigeantes d'équipes. Or les rôles modèles sont essentiels pour permettre à de nouvelles générations de se projeter dans ces carrières.

Certaines initiatives ont été mises en place ces dernières années pour favoriser un écosystème plus inclusif. L'association Women in Games France a notamment été pionnière sur ces sujets dans l'e-sport via la création de l'un des premiers incubateurs, I-WIG. Il s'agit du premier organisme français structuré visant à accompagner les joueuses vers la scène compétitive. Il l'a fait sur plusieurs licences majeures comme League of Legends, Valorant, Rainbow Six Siege ou Street Fighter, avec pour objectif clair de faciliter l'accès à des équipes mixtes, semi-professionnelles ou professionnelles. À l'époque, ce type de programme n'existait pratiquement pas. Il a contribué à ouvrir la voie à d'autres initiatives similaires dans l'écosystème de l'e-sport.

Plus récemment, l'association a lancé le dispositif Checkpoint qui vise à améliorer les conditions d'accueil et de sécurité lors des événements de jeux vidéo et d'e-sport. Ce dispositif repose sur des équipes formées à la prévention des violences et harcèlements sexistes et sexuels, capables d'accueillir la parole, d'orienter les personnes concernées et de sensibiliser les publics en place.

Enfin, Women in Game France mène un travail de recherche et de plaidoyer, en produisant des analyses et en participant à des travaux institutionnels afin de mieux documenter les enjeux de genre et de diversité dans l'e-sport, le streaming et le jeu vidéo.

Ces initiatives montrent qu'il est possible d'agir concrètement sur l'écosystème.

Pour conclure, l'e-sport est aujourd'hui un espace culturel majeur, un secteur économique en croissance et un vecteur d'influence très fort pour les jeunes générations. Il reste également un révélateur des inégalités persistantes dans l'écosystème du jeu vidéo. L'enjeu aujourd'hui n'est pas seulement d'augmenter la présence des femmes dans les compétitions ; il s'agit de garantir que ces espaces culturels et professionnels, qui touchent des millions de personnes, puissent devenir un environnement réellement accessible, sûr et inclusif.

À l'issue des trois auditions où je suis intervenue, je vous ai fait part d'un certain nombre de constats et de recommandations que nous avons formalisés dans un rapport. Un point prioritaire sur lequel il faut insister concerne le manque cruel de données précises, continues et comparables sur la place des femmes dans le jeu vidéo, l'e-sport et le streaming, que ce soit dans les pratiques, les parcours professionnels ou les espaces compétitifs. En effet, sans données, nous ne pouvons ni mesurer les évolutions, ni objectiver les inégalités, ni construire des politiques publiques réellement adaptées. C'est pourquoi nous recommandons un soutien renforcé, notamment via des subventions, pour financer des études, des enquêtes de terrain et la production de données chiffrées à l'échelle nationale. Produire ces données, c'est se donner les moyens d'agir. C'est aussi une condition essentielle pour sensibiliser, convaincre et faire évoluer durablement l'écosystème.

Kokosaap joueuse de Street Fighter 6, membre du collectif NSxC et de l'association Afrogameuses, et organisatrice d'événements. - Je m'appelle Léanaëlle Salmier, alias Kokosaap, pseudonyme qui renvoie à mon goût pour le jus de coco, ainsi désigné en danois.

Street Fighter est un jeu de combat qui se joue en un contre un, c'est-à-dire un personnage contre un autre, sans notion d'équipe. Les compétitions pour ce jeu sont mixtes et permettent d'affronter tout type de profil, les personnes pouvant être notamment d'origines ou d'âges différents, ce qui est très intéressant.

Le format des compétitions peut varier, mais en général il s'organise autour d'arbres compétitifs, ou brackets, et de différentes poules, lorsque le nombre de joueurs est important, au-delà de 64. Les joueurs ont une visibilité sur ceux qu'ils devront affronter et à quel moment ils le feront. La majorité des tournois se déroulent selon un système de double élimination. Ainsi, si l'on perd une fois dans l'arbre principal, on passe dans un arbre secondaire, que l'on appelle l'arbre des losers, ou perdants.

Mme Marie Mercier, rapporteur. - Je suis médecin du sport et, de ce point de vue, j'aimerais comprendre les risques physiques auxquels vous vous exposez : s'agit-il de tendinites de De Quervain, d'entorses de la cheville, d'entorses cervicales ou de fractures de fatigue ? Avez-vous une préparation physique ? Avez-vous des coachs ? Ou bien tout se joue-t-il au moral ? Certes, vous parlez de combats, mais cela reste des combats par écran interposé.

Kokosaap. - Les combats restent en effet virtuels, mais il faut prendre en compte la mécanique de l'outil que l'on utilise. Il peut s'agir d'une manette classique ou d'une manette similaire à un clavier qui nécessite d'avoir les poignets surélevés, ce qui favorise les tendinites, l'arthrose ou d'autres pathologies de ce type.

Mme Marie Mercier, rapporteur. - Y a-t-il une préparation physique ou hygiéno-diététique avant un combat et disposez-vous d'un kinésithérapeute et d'un coach ? Vous considérez-vous, psychologiquement, comme des sportifs de haut niveau ? Je rappelle que dans le sport de haut niveau, il y a non seulement le mental, mais aussi le corps qui peut lâcher. Est-ce aussi le cas pour vous, alors que vous ne parcourez pas des kilomètres sur un terrain ou que vous n'avez pas de risque de déshydratation, par exemple ? J'ai du mal à comprendre ce qui justifie que ce type d'activité soit désignée comme un sport.

Kokosaap. - On brûle des calories rien qu'en réfléchissant !

Mme Marie Mercier, rapporteur. - Il est vrai que l'on considère les échecs comme un sport.

Kokosaap. - Certains joueurs de haut niveau suivent une préparation physique. Ils font des exercices avec des outils, notamment des balles, pour assouplir les articulations des mains, ce qui est utile pour le maniement des manettes. Les douleurs musculaires se manifestent souvent sous la forme de tendinites ou bien concernent la nuque et le dos, car certains joueurs privilégient leur confort visuel au détriment de leur position physique : ils tiennent leur outil en se courbant ou en se penchant pour être plus à l'aise dans le jeu.

Toutefois, il ne s'agit pas d'un effort physique explosif et réel, comme on peut en connaître dans le sport, par exemple au volley, qui nécessite une mobilisation physique d'un autre type que celle qui est mobilisée dans le cadre d'une compétition e-sportive.

Mme Dominique Vérien, présidente. - Combien de temps dure un combat et combien de combats y a-t-il dans une compétition ?

Kokosaap. - Cela dépend. Il y en a au moins deux ; pour le reste, cela dépend de la place que l'on occupe sur l'arbre, du nombre de joueurs, etc.

Mme Marie Mercier, rapporteur. - Est-ce que l'e-volley existe ?

Mme Béatrice Gosselin. - C'était l'ancêtre des jeux vidéo. On pouvait jouer sur la télévision, deux joueurs se renvoyant la balle.

Kokosaap. - En effet, il existe de nombreux jeux de sport, notamment tous les jeux de football de type Fifa, qui pourraient se ranger sous le terme d'e-football, pour décliner votre exemple : il s'agit souvent de joueurs qui pratiquent ce sport dans la vie réelle et qui souhaitent traduire cette pratique au travers du jeu vidéo.

L'e-sport est épuisant. Une journée de compétition peut provoquer un état de fatigue similaire à celui que l'on éprouve en sortant d'un tournoi de volley classique. Certes, les courbatures ne seront pas les mêmes qu'au volley, car le joueur ne mobilisera pas tous les muscles de son corps, mais la fatigue mentale, qui peut être considérable, se répercutera sur le corps de manière épuisante.

On peut faire un parallèle avec le monde du travail, en comparant la situation d'une personne dans l'administration et une autre dans le BTP. Elles ne mobilisent pas leur corps de la même manière, mais elles peuvent ressentir un même degré de fatigue.

Il existe des médecins pour le physique et des médecins pour la tête. Dans l'e-sport, nous avons surtout besoin de médecins pour préserver le mental, pour se recentrer et pour travailler sur les problématiques psychologiques qui peuvent survenir.

Mme Marie Mercier, rapporteur. - Par « médecin de la tête », entendez-vous le psychiatre ?

Kokosaan. - Cela peut être un psychologue ou un psychiatre.

Pour en revenir à mon parcours, il s'agit de celui d'une femme qui a décidé de transformer sa passion en une force. En tant que femme noire évoluant dans la compétition, un milieu où la diversité n'est pas toujours évidente, j'ai choisi de faire de mon identité une unicité. De nature très curieuse, je cherche constamment à apprendre. Cela se reflète dans ma vie professionnelle : je suis gestionnaire de données, un domaine où je m'épanouis au quotidien. Pour moi, dès lors que l'on a la volonté, on peut tous évoluer dans le même sens et dans le même milieu.

Mes racines relèvent d'un héritage, qui a aussi été un moteur. Tout a commencé pour moi à l'âge de 3 ans. Ma mère, elle-même joueuse, a voulu souder notre famille autour du jeu vidéo. J'ai grandi avec une manette en main, tout en menant mes études avec des hauts et des bas, mais j'ai terminé mon cursus avec succès. À la suite du décès de ma maman, mon besoin d'intégrer la scène compétitive est devenu une évidence, comme une façon de prolonger son héritage et de lui rendre hommage.

J'ai commencé la compétition non pas sur les jeux de combat, mais sur Mario Kart, qui est un jeu de course de voitures faisant intervenir des personnages de l'univers de Nintendo, d'apparence très enfantine, très « dessin animé ». Par la suite, j'ai intégré une équipe sur Mortal Kombat 11 et mon aventure e-sportive a commencé lors de mon intégration dans la Yuzu Gaming Team. Pour cela, j'ai suivi la procédure classique : j'ai envoyé mon formulaire, j'ai été sélectionnée, puis j'ai passé un entretien. Dans ce cadre, je n'ai pas ressenti qu'il y avait de frein parce que j'étais une femme ou pour une autre raison, les personnes que j'ai rencontrées étant bienveillantes. J'ai ensuite rejoint l'association Afrogameuses qui m'a ouvert de nombreuses portes et m'a permis de comprendre ce qui se passait dans le monde du jeu vidéo pour des profils comme le mien, à savoir des femmes noires.

La consécration est arrivée quand j'ai commencé à jouer à Street Fighter. Aujourd'hui, je suis joueuse de compétition sur Street Fighter 6 et je voyage à l'international. L'un de mes plus grands moments de fierté a été lors de ma participation au Combo Breaker, un tournoi de très grande renommée qui se déroule à Chicago, où plusieurs styles de jeux de combat sont représentés. En effet, j'ai alors réussi à sortir de ma poule, ce qui suppose de disputer quatre, cinq ou six matchs avant de pouvoir intégrer la phase supérieure. J'ai pu le faire grâce à mon coach, qui m'a inculqué des bases très solides.

J'ai également remporté un invitational, c'est-à-dire un tournoi où les joueurs sont invités. Il était organisé par Elgato, un grand sponsor qui est un fournisseur d'outils informatiques pour les streamers. J'ai remporté ce tournoi, en simple élimination, ce qui m'a permis de gagner 1 000 dollars. L'événement visait à honorer la célébration américaine du Black History Month.

La FGC, pour Fighting Game Community ou communauté des jeux de combat, est pour moi comme une famille. J'y ai rencontré les bonnes personnes et je mesure combien j'ai eu de la chance, compte tenu des témoignages de ceux qui m'entourent. Les membres du collectif NSxC auquel j'appartiens sont des personnes exceptionnelles grâce auxquelles j'ai réussi à me construire en tant que joueuse et à trouver la légitimité de participer aux différents tournois. En effet, en tant que femme, on se pose toujours la question de savoir si on a le droit de participer à telle ou telle compétition ; pourtant, on ne se demande pas si on a le droit d'aller travailler... Notre collectif essaie de mettre en avant la notion de légitimité en organisant des événements incluant la participation de bénévoles, c'est-à-dire de personnes de tout milieu qui souhaitent s'intégrer à la communauté sans forcément avoir encore les compétences pour le faire ; nous leur offrons ainsi un accès sans faire de distinction. Par exemple, une personne qui vient de faire son premier tournoi pourra participer à l'un de nos événements en tant qu'organisatrice.

Pour conclure, je souhaite vous remercier de l'intérêt que vous portez à l'e-sport en général et de votre volonté d'éclairer les enjeux importants qui l'entourent. Je terminerai par une anecdote récente. Il y a deux semaines, en jouant, j'ai affiché ma photo dans mon profil, indiquant ainsi clairement que j'étais une femme noire. Il se trouve que mon équipe, composée de cinq personnes, a perdu. Alors même que j'ai terminé MVP (most valuable player), c'est-à-dire meilleur joueur de mon équipe, tout le monde a dit que nous avions perdu à cause de moi, parce que j'étais une femme noire ! Ce type d'insulte, à distance, atteint moins qu'en présentiel et les gens ne se permettent pas la même chose en direct et derrière un écran. Pour autant, cela n'en reste pas moins répréhensible. Parce que nous étions derrière l'écran, j'ai choisi de ne pas gaspiller mon énergie dans une discussion puérile et j'ai répondu par un « Bonne journée, sweetheart ! » Cela n'a eu aucun impact sur moi, ce qui n'aurait pas été le cas si l'insulte avait été lancée directement par quelqu'un en face de moi : je ne sais pas comment j'aurais réagi...

Par conséquent, les jeux en ligne qui fonctionnent avec des flux de discussion directe favorisent, à mon sens, la toxicité et cela se répercute sur les compétitions qui ont lieu en présentiel comme le tournoi de League of Legends ou d'autres. La toxicité se développe en amont, mais continue tout au long d'une carrière ou d'un cursus de jeu. J'aimerais donc qu'il y ait davantage de safe places pour les femmes qui ont besoin de s'intégrer. Les rôles modèles sont très importants. Il en existe plusieurs dans les jeux de combat, qui concernent tous les âges, et cela fait vraiment plaisir de pouvoir s'identifier à ces personnes qui font avancer la cause.

Mme Céline Ferté, directrice du service juridique de la Team Vitality. - Je suis juriste au sein de Team Vitality, un club d'e-sport qui a été créé en 2013 avec pour ambition de devenir la meilleure organisation e-sport au monde. Le club dispose d'une équipe constituée de 75 employés dans le monde, répartis dans différents départements. Il fonctionne en incluant les fonctions supports d'une entreprise classique, avec pour singularité l'existence d'un département dit « e-sport ».

On compare souvent Team Vitality au club du Paris Saint-Germain (PSG) qui regroupe des équipes de handball, de basket et de football ; en effet, nous avons également des équipes, mais sur des jeux vidéo différents, comme Counter-Strike, Rocket League ou League of Legends. Nous avons en tout 21 jeux et nous comptabilisons environ 100 joueurs et joueuses, que nous appelons « athlètes » en référence au sport, ainsi que des coachs professionnels, parmi lesquels nous avons des coachs de performance, car nos joueurs sur Counter-Strike peuvent parfois jouer pendant cinq heures d'affilée dans une concentration extrême. Leurs capacités neurologiques sont mises à rude épreuve et ils s'entraînent huit heures par jour en sollicitant en permanence leurs réflexes. Il est donc nécessaire qu'ils disposent d'un panel de coachs au service de la performance, au même titre que des athlètes ou des sportifs de haut niveau. Nos joueurs sont des ovnis ; leurs performances et leur vitesse de réaction dans certains jeux en font des « surhommes » !

J'ai rejoint Team Vitality il y a six ans, dans un poste qui consiste à superviser l'ensemble des problématiques juridiques de l'entreprise, notamment la sécurisation des relations contractuelles avec les différents intervenants, qu'il s'agisse des contrats avec les joueurs et les joueuses ou des contrats avec les partenaires commerciaux qui sponsorisent les équipes et sont notre principale source de revenus. J'interviens également sur les contrats avec les organisateurs de tournois et j'apporte des conseils juridiques au quotidien aux équipes opérationnelles de Team Vitality.

Nos revenus proviennent principalement des partenariats et du merchandising - la vente de nos maillots, par exemple -, à la manière d'un club sportif professionnel, sauf que nous n'avons pas de billetterie, car nous n'avons pas de stade pour faire venir le public. Notre principale source de dépenses est la rémunération des joueurs, puisqu'il faut payer les 100 joueurs qui composent les équipes.

Avant de rejoindre Team Vitality, j'ai travaillé pour Game One, une chaîne qui était initialement consacrée aux jeux vidéo. J'ai joué aux jeux vidéo lorsque j'étais enfant et j'ai aussi fait quelques sessions de jeux avec mes enfants. En revanche, je ne savais pas ce qu'était l'e-sport et j'ignorais complètement que toute une industrie existait dans l'envers du décor. C'est donc vraiment au hasard d'une rencontre que je suis arrivée dans ce milieu, mais je me suis rapidement rendu compte que les problématiques que je rencontrais en télévision pouvaient assez facilement s'adapter au monde de l'e-sport.

Ce qui n'était à l'origine qu'une curiosité professionnelle - car il a fallu que je regarde des compétitions et que j'en comprenne la mécanique pour pouvoir adapter mes connaissances juridiques à ce monde - est devenu une passion. Je regarde très régulièrement des compétitions, mais pas sur tous les jeux. Je me rends aussi aux compétitions physiques, car c'est là que l'on vibre : cela a été le cas, par exemple, lors du championnat du monde sur Counter-Strike à l'Accor Arena, où il y avait 15 000 personnes dans la salle et où notre équipe a gagné, de surcroît !

Mon cas est un bon exemple de la politique menée par Team Vitality : au lieu de chercher à recruter des passionnés qui s'adapteraient à des métiers un peu plus traditionnels, l'entreprise cherche d'abord des personnes qui ont une compétence - en l'occurrence, juridique - et qui peuvent l'adapter au milieu de l'e-sport.

Aujourd'hui, chez Team Vitality, les femmes représentent environ 30 % des effectifs, hors joueurs. Tous les départements comptent des femmes, et ce, à tous les niveaux hiérarchiques, du poste de junior jusqu'au comité de direction. Ce pourcentage n'atteint pas encore la parité, mais il s'agit d'un objectif central pour l'entreprise. Toutefois, lorsqu'un poste s'ouvre, les femmes ne postulent pas et cette situation problématique reflète ce que l'on observe dans le milieu des joueurs, où il y a peu de joueuses, ainsi que dans le public des compétitions, qui ne compte que 20 % de femmes. Je fais le même constat à un niveau plus personnel, puisque quand j'explique mon métier aux gens que je rencontre, les femmes ne savent pas ce que c'est que l'e-sport, alors que les hommes s'enthousiasment aussitôt. La dichotomie entre les deux approches est flagrante.

Team Vitality est la plus grande équipe d'e-sport en France et nous existons depuis dix ans de sorte que nous portons une certaine responsabilité. Nous sommes pionniers et nous devons montrer l'exemple à toutes les équipes en France. Par exemple, je ne crois pas qu'il existe de service juridique dans les autres équipes.

Nous considérons qu'il faut des modèles féminins pour inspirer les jeunes générations de joueuses. Nous avons pu créer des équipes féminines grâce au soutien indispensable de sponsors engagés qui partagent nos valeurs et qui nous soutiennent financièrement, ce qui nous permet de payer les joueurs, de financer leurs déplacements et de mettre à leur disposition un maximum de ressources. Certains sponsors, comme le Crédit Agricole, nous soutiennent depuis plusieurs années et il est très appréciable de constater qu'ils s'engagent de plus en plus pour défendre nos valeurs.

Par exemple, ils nous ont aidés à créer l'équipe féminine des Rising Bees, il y a plusieurs années, que nous faisons bénéficier des mêmes ressources que les équipes masculines. Elle évolue pour le moment dans des circuits 100 % féminins, car nous n'avons pas la possibilité de la faire monter plus haut.

Nous avons également pu recruter Neia, une jeune joueuse de 16 ans qui évolue sur Tekken 8. Nous lui offrons des moyens financiers et matériels pour franchir un nouveau cap de performance et pour participer à des compétitions sur la scène internationale. Ainsi, nous l'envoyons en Suède, au Japon ou encore aux États-Unis, pays où elle n'aurait pas pu aller seule, parce que cela coûte trop cher. Nous lui offrons aussi un accompagnement, notre ambition étant qu'elle inspire les jeunes joueuses et les encourage à se lancer dans la compétition.

L'équipe Mobile Legends : Bang Bang (MLBB) est un autre exemple. Il s'agit d'une équipe féminine sur un jeu mobile en Asie qui est extrêmement populaire et ce sont les meilleures joueuses au monde actuellement. Elles participent à des compétitions mixtes et ne sont pas dernières au classement, puisqu'elles sont dixièmes sur douze. Cela montre qu'il est possible pour des équipes féminines de participer à des ligues non exclusivement féminines.

Nous essayons de recruter un maximum d'ambassadrices internationales. Nous travaillons avec Laure Valée et Loupiote, qui sont de grandes figures de l'e-sport, l'idée étant de solliciter le plus possible des femmes pour montrer les femmes. Celles-ci sont présentes dans l'e-sport, mais il faut les pousser et les aider à aller de l'avant.

Pour lutter contre la toxicité en ligne qui est l'un des fléaux de l'e-sport, nous avons développé le programme Care, dans lequel nous faisons intervenir des joueurs et des joueuses dans le cadre de capsules vidéo portant sur ce sujet que nous diffusons en ligne sur LinkedIn, sur nos sites et sur les réseaux. L'objectif est que chacun prenne conscience qu'un mot lancé dans un chat peut avoir des répercussions et que nous ne sommes pas tous armés de la même manière pour y faire face : ainsi, quand on a 16 ans, on n'est pas armé pour recevoir des insultes en ligne. Certaines joueuses sont obligées de changer leur pseudonyme, de ne pas publier de photo de profil ou de masquer leur voix pour que l'on ne sache pas qu'il y a une femme derrière l'écran, ce qui est choquant.

Mme Dominique Vérien, présidente. - Le fait que l'on puisse harceler un pseudo est un concept qui m'échappe...

Mme Céline Ferté. - Nous souhaitons faire progresser la visibilité des femmes et instituer un cercle vertueux : plus il y aura de rôles modèles féminins, plus cela encouragera les femmes à jouer, d'abord au niveau amateur, puis dans des circuits féminins. Plus il y en aura, plus des talents émergeront et plus nous serons en mesure de les intégrer dans des équipes mixtes.

Toutefois, même si Team Vitality est un grand club, nous ne pouvons pas être les seuls à mener ce combat. Nous avons aussi besoin que les éditeurs de jeux vidéo structurent davantage les circuits pour que les compétitions ouvertes aux femmes soient plus régulières et moins éparses. Il faut également qu'ils développent davantage de personnages féminins dans les jeux vidéo.

Pour vous donner une anecdote, mon fils de 13 ans, joue à Valorant, et j'ai trouvé étonnant qu'il choisisse lors d'une session un personnage féminin. Quand je le lui ai fait remarquer, il m'a répondu que le genre n'avait rien d'important, l'essentiel étant dans les capacités du personnage en tant qu'agent. Ce jeu produit par Riot Games est sorti en 2020 et ses créateurs ont veillé à prévoir des personnages masculins et féminins à parité égale, en incluant aussi un personnage non binaire. Plus les éditeurs montreront l'exemple dans la conception de leurs jeux, plus les femmes se sentiront représentées et n'hésiteront pas à jouer, en choisissant soit un personnage féminin, soit un personnage masculin.

Mme Béatrice Gosselin. - Parmi les 100 joueurs que compte Team Vitality, combien y a-t-il de femmes ?

Mme Céline Ferté. - Il y en a dix, ce qui est trop peu. Si nous pouvions en prendre plus, nous le ferions, mais nous devons d'abord faire des performances et gagner. Or les femmes n'ont pas encore le niveau pour cela, ou bien, quand elles l'ont, l'environnement très masculin rend la situation difficile. Notre coach sur Rainbow Six Siege, Lyloun, qui a d'abord été joueuse, en a beaucoup souffert.

Le changement doit aussi intervenir dans la société où il faut déconstruire les stéréotypes et sensibiliser les jeunes garçons en leur montrant dès le plus jeune âge qu'il est normal de jouer avec une fille. C'est ainsi que l'on arrêtera de se poser la question du genre des joueurs. J'interviens très souvent à l'occasion des forums des métiers qui ont lieu dans les collèges, notamment. Je le fais aussi sous un angle juridique au niveau du troisième cycle, dans les facultés de droit. À chaque fois j'encourage les filles à intégrer le milieu de l'e-sport, en leur disant qu'il n'y a pas de barrière.

Chez Team Vitality, le fait d'être une femme n'a jamais été un obstacle. Les conditions de travail sont très appréciables, ce qui justifie que j'y sois depuis six ans.

Mme Marie Mercier, rapporteur. - Êtes-vous une joueuse, vous-même ?

Mme Céline Ferté. - Pas du tout et c'est la raison pour laquelle je suis un bon exemple. En revanche, je suis passionnée par la compétition et je regarde les matchs, comme un supporter le ferait.

Mme Raphaëlle Cordes, journaliste et commentatrice e-sport, fondatrice de POG tv. - En tant que journaliste, je travaille à la fois dans le sport et dans l'e-sport, ce qui me permet de comparer les deux univers.

Votre invitation à nous exprimer devant la représentation nationale est un honneur inattendu, car jamais je n'aurais osé imaginer que l'e-sport féminin prendrait une telle envergure, compte tenu du plafond de verre qui trône au-dessus de nos têtes. C'est sans doute grâce aux batailles courageuses qui ont été menées sans relâche que nous pouvons aujourd'hui faire entendre la voix des joueuses. Je remercie ceux qui y ont contribué et je vous remercie de nous recevoir dans ces murs.

En tant que journaliste, mon métier consiste à faire découvrir l'histoire des athlètes, à faire vivre l'émotion des compétitions. Aujourd'hui, je porterai donc aux oreilles des décideurs de notre pays les voix et les histoires des joueuses d'e-sport.

Pour illustrer les enjeux, je m'appuierai sur League of Legends, qui est le jeu d'e-sport sur lequel j'ai le plus travaillé, en suivant notamment les joueuses professionnelles. Il s'agit d'un jeu en équipe qui se joue à cinq, le but étant d'aller capturer la base adverse. Pour devenir professionnel, il faut non seulement avoir un talent individuel, mais aussi savoir intégrer une équipe et y développer les bases d'un jeu à cinq.

Il y a deux jours, la joueuse française la plus connue de League of Legends, Ève Monvoisin, dont le pseudo est Colomblbl, s'est exprimée sur les réseaux sociaux au sujet de l'accès difficile aux équipes mixtes. Elle a révélé ce qui, pour les femmes de la scène e-sport, est un secret de Polichinelle : certaines équipes l'ont refusée au motif qu'elle était une femme et serait par défaut « moins forte qu'un homme ». Quant à son ex-coéquipière, Maya Henckel, alias Caltys, elle a également été refusée car le staff de l'équipe pour laquelle elle avait passé des entretiens estimait que les joueurs de l'équipe « seraient plus concentrés sur le fait de flirter avec elle que sur le jeu ». Voilà où nous en sommes...

En outre, le cyberharcèlement dont les joueuses sont victimes est un phénomène d'une violence choquante. Ainsi, une joueuse a reçu comme message : « J'ai bien joué cette partie, envoie-moi des nudes, je l'ai bien mérité » ; une autre joueuse, qui était atteinte d'un cancer, a reçu : « Je vais perdre contre une fille, mais au moins dis-moi quand tu vas mourir de ton cancer que je puisse le célébrer » ; une autre a reçu : « Prends une corde ou saute du balcon » ; ou bien encore : « Continue à te tailler les veines, vide-toi de ton sang avec ta gueule de trans. » Je vous passe les menaces de mort et de viol, mais tel est le quotidien des joueuses d'e-sport.

Quand on lance une partie sur League of Legends, on tombe aléatoirement sur d'autres joueurs et joueuses. Or certains joueurs essaient de s'organiser pour lancer des parties au même moment que les joueuses professionnelles afin d'intégrer leurs équipes et de les faire perdre pour qu'elles descendent au classement. Les joueurs en arrivent à ce point pour nuire aux femmes sur les jeux vidéo !

Toutefois, ce dont on parle moins mais qui est tout aussi important, ce sont les barrières qui viennent de plus haut. En effet, face aux nombreux problèmes de la scène mixte, une scène féminine s'est créée, sous l'impulsion de petites structures qui ont souhaité faire bouger les choses en constatant que les joueuses n'avaient pas accès à la scène mixte. Malheureusement, l'organisation de ces compétitions féminines s'est heurtée à de nombreuses contraintes, ce qui a empêché la scène féminine de se doter d'une structure professionnalisante.

Ainsi, sur League of Legends, Riot Games a interdit que les compétitions qui n'étaient pas organisées par leurs soins ou par ceux de leurs prestataires - comme Webedia, par exemple - durent plus d'un mois. Les matchs ne pouvaient pas avoir lieu en même temps que d'autres compétitions officielles de Riot Games et, s'ils devaient se dérouler simultanément, ils ne pouvaient pas être diffusés, ce qui constitue un problème pour la médiatisation des joueuses. Or, en 2024, les soirées du samedi au lundi étaient occupées par le championnat d'Europe, celles du mercredi et du jeudi par le championnat de France, et celles du mardi et du vendredi par la deuxième division du championnat de France. Il ne restait donc aux joueuses que les débuts d'après-midi du week-end pour avoir le droit de jouer. Certes, il y a les intersaisons, qui durent une centaine de jours dans l'année, mais le constat reste terrible : pour que les femmes aient le droit de jouer, il faut que les hommes ne soient pas en train de le faire.

Mme Dominique Vérien, présidente. - La situation est la même que dans une cour de récréation ou dans le sport féminin en général, notamment le cyclisme et le football. Malheureusement, le phénomène n'est pas propre à l'e-sport. En revanche, le phénomène du harcèlement dans l'e-sport est particulier, notamment le harcèlement derrière des pseudonymes et le fait d'exclure les filles parce qu'elles sont des filles, sans même savoir si elles sont de bonnes joueuses.

Mme Raphaëlle Cordes. - Je tiens néanmoins à souligner que le staff de Riot France a fait son possible pour essayer d'assouplir certaines de ces règles et promouvoir la scène féminine. Malheureusement, il reste soumis au règlement de Riot Europe et de Riot Monde.

Pour pallier le fait que les femmes ne puissent pas participer à des compétitions si celles-ci ne sont pas organisées directement par Riot Games, Riot a annoncé pour 2025 une ligue féminine européenne sur l'ensemble de l'année. Plusieurs mois plus tard, nous avons appris que la compétition ne durerait qu'un mois à la fin de la saison. Puis, une nouvelle annonce a été faite pour une autre compétition, un championnat de France féminin officiel à la fin de 2025, la compétition devant durer deux jours. On nous a annoncé, lors de la création de cette compétition, qu'il s'agissait d'un test qui se poursuivrait sur l'ensemble de l'année 2026. Or nous avons appris il y a deux semaines qu'elle se déroulerait en réalité en fin d'année, toujours sur deux jours.

Voilà à quoi sont cantonnées les joueuses de la scène e-sport professionnelle sur League of Legends : en 2026, elles auront deux jours de compétition officielle. En comparaison, en 2025, les joueurs ont eu 233 jours de compétition aux niveaux européen, mondial, français et de deuxième division. Le rapport est de 1 à 100...

Cela a conduit de nombreuses structures, notamment françaises - car la France a été l'un des pionniers de la scène féminine en créant de nombreuses équipes - à arrêter leur section féminine. J'ai à côté de moi la représentante de l'un des derniers bastions, puisque Team Vitality est l'une des deux dernières équipes à avoir une section féminine en Europe, alors qu'il y a deux ans, elles étaient plus d'une dizaine.

Aucune structure ne peut se permettre de payer un salaire à l'année à des joueuses pour deux jours de compétition. Cela n'a pas de sens et ce n'est pas rentable. Team Vitality a donc dû pousser sur League of Legends pour garder son équipe féminine. Des dizaines de joueuses se sont retrouvées au chômage technique, du jour au lendemain, faute de compétition et d'équipe, alors qu'elles étaient déjà précaires, puisque dans la plupart des équipes professionnelles, elles étaient payées à temps partiel, alors que le volume d'entraînement nécessaire pour ce niveau de compétition dépasse de loin les 35 heures hebdomadaires. Les salaires dont j'ai pu avoir connaissance, avoisinaient souvent 500 euros mensuels pour une pratique professionnelle, et seulement deux équipes européennes, d'après mes sources, payaient leurs joueuses au-dessus du Smic français.

Aujourd'hui, les joueuses n'ont plus d'opportunités, car il n'y a plus de compétition à jouer sur la scène féminine et l'accès à la scène mixte est souvent barré par des hommes qui ne sont pas capables d'accepter que, oui, les femmes sont les égales des hommes.

Je souhaite également dire un mot sur l'entourage des équipes féminines. En effet, dans les structures féminines, très peu de femmes sont coachs. C'est parfois le cas dans des structures plus amatrices, mais au niveau professionnel, à ma connaissance, il n'y en a aucune. La place des femmes à des postes de direction est encore plus limitée. Surtout, la précarisation des joueuses passe non seulement par leur salaire dérisoire, mais aussi par l'incertitude de leur avenir. Elles n'ont des contrats que sur l'année, qui sont renouvelés parfois, mais peuvent aussi ne pas l'être. En outre, certaines joueuses ont perdu leur place dans des équipes professionnelles après avoir dénoncé en interne des faits de harcèlement sexuel de la part de leurs supérieurs. Dans ce cas de figure, la personne qui perd sa place, c'est la joueuse.

Malgré cela, la scène féminine a été pour de nombreuses joueuses un refuge face au sexisme de la scène mixte, un moyen de faire leurs preuves et de montrer au public que si elles n'étaient pas prises dans des équipes mixtes, ce n'était pas une question de niveau. Sur League of Legends, cette scène est en train de mourir du fait de l'inaction des grandes organisations et du manque de moyens des petites structures qui se battent bénévolement, en consacrant le peu d'argent qu'elles ont à la création de compétitions auxquelles les joueuses trouvent qu'il est plus satisfaisant de participer qu'aux compétitions officielles, en raison d'une organisation et d'un format qui leur donnent davantage de temps de jeu et de visibilité.

Ma recommandation pour promouvoir l'égalité dans l'e-sport est très simple : il faut accompagner les structures qui se battent pour créer des compétitions, que ce soit financièrement ou en termes de moyens de communication, mais surtout essayer d'appuyer les demandes des joueuses auprès des éditeurs pour créer de réelles ligues pérennes qui puissent leur donner un cadre professionnalisant.

Mme Christine Kev, organisatrice de tournois e-sport amateur. - J'ai commencé mon parcours dans l'e-sport il y a quinze ans en tant que joueuse de compétition amateur sur la licence Super Smash Bros. Melee, un jeu porté par Nintendo. Je me suis ensuite tournée vers l'organisation d'événements et j'ai, pendant de longues années, contribué à la structuration de l'e-sport en France en tant qu'élue chez France Esports, dont vous avez cité les données. J'ai également été vice-présidente de l'association Women in Games France jusqu'à très récemment.

En préambule, je tiens à vous remercier de m'offrir cette tribune. Le sujet de notre discussion me préoccupe depuis le début de mon parcours dans l'e-sport, en 2009. J'ai grandi avec les jeux vidéo, principalement les jeux de combat, puis à 18 ans j'ai rencontré des pairs qui m'ont initiée à la compétition sur Super Smash Bros. Melee. J'ai immédiatement mesuré mon retard sur mes pairs masculins, aguerris dès l'adolescence. Il ne s'agissait pas d'un manque de talent mais de temps.

En effet, dans le cadre de sa thèse sur le parcours des joueuses, notamment via la socialisation dans le milieu du jeu vidéo et de l'e-sport, le chercheur Julien Borkowski a montré que les femmes disposent en moyenne de quarante-quatre minutes de temps de loisir quotidien de moins que les hommes. Ce déficit temporel, lié à la répartition inégale des tâches domestiques, conditionne nos choix de jeux vidéo. En tant que joueuses, nous nous tournons davantage vers des jeux fragmentables, qu'il est possible d'interrompre à tout moment, ce qui n'est pas le cas dans l'e-sport, puisqu'en général, il faut jouer contre des adversaires en ligne ou en local. Malheureusement, l'e-sport de haut niveau exige une disponibilité totale que la structure actuelle de notre société refuse encore trop souvent aux femmes. En effet, lorsqu'une joueuse d'e-sport sur League of Legends ou sur les jeux de combat doit s'entraîner, elle ne peut pas se permettre d'être interrompue pour aller faire la vaisselle ou le linge, obligations auxquelles échappent ses homologues masculins.

Dans l'e-sport, on joue sous pseudonyme. Kokosaap a expliqué ce que signifiait le sien. Pour ma part, je n'ai pas eu la chance de choisir le mien, car on m'a imposé celui de Boobs - que je n'ai pas besoin de vous traduire. Pourquoi ce pseudonyme ? Parce que je représente, en tant que femme asiatique, l'archétype d'un personnage féminin type de jeu vidéo. En d'autres termes, je représente l'idéal masculin que l'on peut retrouver dans certains jeux vidéo qui hypersexualisent les femmes. Cela n'a rien d'étonnant, dans la mesure où cette industrie est composée à 80 % d'hommes et a construit son marketing sur ce phénomène d'hypersexualisation que l'on retrouve encore aujourd'hui dans le dessin de personnages féminins aux formes généreuses. Par conséquent, une femme asiatique qui apprécie les jeux vidéo constitue une forme d'idéal masculin et cela explique que j'aie dû vivre avec le pseudonyme de Boobs.

Toutefois, puisque cela dure depuis quinze ans, j'ai décidé de ne pas seulement subir cette situation mais d'en faire une force. J'ai donc continué d'utiliser mon pseudo pour dénoncer le sort fait aux femmes dans l'e-sport. Aujourd'hui, je subis la double peine : alors qu'on m'avait imposé ce pseudo comme un quolibet, aujourd'hui certains m'accusent de cultiver une vision dégradante des femmes en le gardant. On m'empêche donc d'échapper à la vision masculiniste à laquelle correspond mon pseudo. Pourtant, si j'ai décidé de le conserver, c'est pour rappeler tous les jours que je suis une femme qui ne se résume pas à ce pseudo choquant.

Au cours de ces quinze années, j'ai identifié deux freins majeurs à la professionnalisation des joueuses, dont le premier est le plafond de verre psychologique. En effet, de nombreuses joueuses se voient refuser l'entrée dans des équipes mixtes, non pas en raison de leur niveau, mais par peur qu'une présence féminine ne perturbe la cohésion du groupe. Cette croyance est une anomalie, puisqu'aujourd'hui dans n'importe quelle entreprise des hommes travaillent avec des femmes sans que cela pose problème. Pourquoi donc ne serions-nous pas capables d'en faire autant dans l'e-sport ? L'enjeu est surtout d'éducation, car, en général, les carrières e-sportives commencent dès l'adolescence, à 13, 14 ou 15 ans. Or souvent on n'éduque pas les jeunes joueurs au travail collectif de sorte qu'ils restent dans un univers masculin sans jamais se poser la question de l'interaction avec des femmes, dans ce cadre.

Le second frein est celui du harcèlement systémique. En effet, la drague lourde et les insultes sexistes ne sont que la face émergée de l'iceberg et, souvent, cette violence brise des carrières et altère gravement la santé mentale des pratiquantes. Je dois régulièrement accompagner au commissariat des femmes qui souhaitent porter plainte, parce que certains joueurs n'acceptent pas qu'elles refusent d'avoir de relations intimes avec eux. Je songe notamment à une joueuse mineure de 13 ans qui avait reçu des messages très explicites d'un homme de dix ans de plus qu'elle, qui lui mettait la pression, car il sponsorisait son grand frère, de sorte qu'elle ne savait plus quoi faire. Sa plainte a été refusée au commissariat, au motif que l'envoi de SMS ne constituait pas un fait suffisant. La situation s'est améliorée depuis lors, mais le fait de porter plainte reste toujours un parcours du combattant, de sorte que certaines femmes restent désemparées.

Les organisateurs de tournois, dont je fais moi-même partie, sont également démunis face à un manque juridique abyssal concernant la protection des pratiquants et pratiquantes de l'e-sport face à des situations graves qui peuvent surgir : certaines femmes, qui sont harcelées et reçoivent des menaces de viol, voire de mort, risquent de se retrouver face à leur agresseur lorsqu'elles se déplacent pour participer aux compétitions. Ainsi, il est arrivé qu'une joueuse refuse de participer à un tournoi parce qu'elle savait que son harceleur y serait présent, alors qu'une plainte et un procès étaient en cours.

Or en tant qu'organisateurs, nous n'avons aucun moyen de pouvoir protéger efficacement ces joueuses sans nous exposer nous-mêmes à un risque juridique. En effet, nous ne pouvons pas refuser la vente de billets à quiconque, sous peine d'être coupables d'une forme de discrimination. Pour autant, nous devons assurer la protection de nos pratiquants et pratiquantes contre toute forme de violence, y compris psychologique. La situation est donc paradoxale.

J'ai moi-même subi des menaces d'agression physique après avoir banni un individu toxique de mes tournois en ligne, parce que cette personne avait montré un comportement violent lors d'un tournoi physique. Lorsque j'ai dénoncé ce comportement, en interdisant la présence de cette personne, quitte à m'exposer à des poursuites judiciaires, celle-ci a menacé sur les réseaux de venir m'agresser physiquement dans ma ville de résidence, en publiant des contenus destinés à me montrer qu'elle était à la gare, prête à monter dans le train pour venir réaliser sa menace, et en révélant des informations personnelles sur mon lieu de travail et mon domicile. Heureusement, la communauté, bienveillante, m'a protégée, mais je ne dispose d'aucun moyen juridique pour contrer ces menaces, si ce n'est de porter plainte, et je ne peux pas lui interdire l'accès à mes tournois.

Mme Dominique Vérien présidente. - Je ne peux que vous conseiller de porter plainte. La situation a évolué : les policiers et les gendarmes sont de plus en plus nombreux à se former et c'est aussi le cas pour les magistrats. Le nombre de condamnations concernant les violences sexuelles a été multiplié par trois ces dernières années.

Mme Christine Kev. - Certes, mais même si je porte plainte, s'il y a un tournoi demain, la personne incriminée pourra toujours y venir sans qu'il se passe rien.

Mme Dominique Vérien, présidente. - Il existe désormais des ordonnances de protection immédiate quand on sent que le danger existe et peut être très proche. La loi a beaucoup évolué et cela commence à produire des effets sur le terrain.

Mme Christine Kev. - Pour conclure, le constat reste amer, malgré des initiatives louables, comme celles qui consistent à développer des équipes féminines dans l'e-sport.

L'e-sport professionnel et amateur manque cruellement d'acculturation, que ce soit au niveau juridique, social ou humain. J'ai eu la chance de travailler au National Esport Club and Community (Necc), un tiers-lieu qui accueille des jeunes issus des quartiers prioritaires de la politique de la ville, pour les acculturer à l'e-sport en leur montrant que cette pratique est ouverte à tous et pour leur transmettre des valeurs inclusives. Nous constatons que, sur le terrain, cela fonctionne. Toutefois, malheureusement, ce genre d'initiatives peine à exister par manque de financement. D'ailleurs, ce lieu a fermé, faute de moyens.

Aujourd'hui, je suis sollicitée par de nombreux organisateurs amateurs et j'ai contribué, dans le cadre de France Esports, à l'élaboration d'un guide que j'ai remis au ministère des sports sur la manière de protéger les pratiquants de l'e-sport et de rendre celui-ci plus inclusif. Néanmoins, nous manquons encore cruellement de moyens humains et juridiques pour accompagner efficacement tous les acteurs de l'écosystème afin de mieux accueillir les minorités de tous bords et la diversité au sein des compétitions.

Il manque aussi des événements dédiés aux joueuses, au-delà même de leur présence. Ainsi, aucune équipe, aucun club et aucun média de l'e-sport professionnel n'a produit de contenu significatif lors de la journée internationale des droits des femmes, ce qui montre à quel point il y a un manque d'acculturation sur le sujet. La dernière initiative en la matière a été portée par Team Vitality, mais il n'y a rien eu de plus cette année.

À l'heure où les discours masculinistes gagnent du terrain sur les plateformes numériques, le silence des institutions de l'e-sport est une complaisance que nous ne pouvons plus nous permettre. J'aimerais donc soumettre à votre réflexion trois pistes d'action concrètes.

La première porte sur le renforcement de la sécurité juridique des organisateurs, en créant un cadre permettant d'exclure légalement et durablement les individus dangereux des lieux de pratique, sur la base de signalements croisés et vérifiés. Il s'agirait, par exemple, de favoriser, en cas de menace d'agression ou de preuves recueillies à la suite de harcèlements répétés, l'ouverture d'une enquête ou la mise en place d'une ordonnance de protection, en expliquant davantage aux femmes les possibilités d'action dont elles disposent et leur fonctionnement.

Une deuxième piste d'action concerne l'accès au mécénat pour les actions engagées. Aujourd'hui, les associations dédiées à l'e-sport peinent à accéder à des subventions pour faire reconnaître leurs actions, car cela nécessiterait de vulgariser ce qu'est l'e-sport auprès des collectivités territoriales, départementales ou régionales, ce qui reste très difficile. Nos statuts actuels nous empêchent très souvent de bénéficier du mécénat. J'en ai fait les frais lorsque je travaillais au National Esport Club and Community. J'avais mis en place un dispositif d'aide aux devoirs permettant aux jeunes de faire une heure d'accompagnement à la scolarité suivie d'une heure d'entraînement e-sport. Cela fonctionnait bien, mais le mécénat nous a été refusé parce que nous ne remplissions pas les conditions requises en matière de statut. Tel est le lot quotidien de toutes les associations e-sportives de France. Il est donc indispensable de revoir la manière dont les associations peuvent avoir accès au mécénat. Ce serait un Graal pour de nombreuses associations qui pourraient enfin être financées par des structures pérennes. D'autant que certaines entreprises seraient ravies de pouvoir nous accompagner et porter nos valeurs ; elles sont aujourd'hui bloquées par le fait que nous ne sommes pas éligibles au mécénat.

Mme Dominique Vérien, présidente, rapporteure. - Je ne comprends pas ; pour quelle raison n'êtes-vous pas éligible au mécénat ?

Mme Christine Kev. - Nous avons formé des recours, mais en vain. La réponse qui nous a été faite est la suivante : « Vous n'êtes ni une association culturelle, ni une association sportive, ni une association éducative ».

Mme Dominique Vérien, présidente, rapporteure. - Le mécénat provient d'entreprises ou de fondations privées...

Mme Christine Kev. - Oui, mais c'est le rescrit fiscal qui les intéresse.

Mme Dominique Vérien, présidente, rapporteure. - Il faut que vous soyez reconnus d'utilité publique ?

Mme Christine Kev. - Exactement. Aujourd'hui, ce n'est pas le cas.

Mme Dominique Vérien, présidente, rapporteure. - C'est un enjeu fiscal ; il est important de le comprendre.

Mme Christine Kev. - Toutes les associations oeuvrant, grâce à l'e-sport ou aux loisirs vidéoludiques, sur les enjeux d'inclusion et de diversité, ne peuvent pas émettre de rescrits fiscaux, ce qui freine le financement par les entreprises.

L'organisation d'une LAN dédiée aux femmes, par exemple, n'est pas accompagnable. Le soutien d'un partenaire impliquerait en effet de renoncer au bénéfice du rescrit fiscal. Or les trois quarts des entreprises ne peuvent pas se le permettre.

Le dernier élément, déjà évoqué par Anna Bressan, concerne le financement des études d'impact. Aujourd'hui, nous souhaiterions pouvoir soutenir la recherche pour mesurer scientifiquement l'efficacité des politiques d'inclusivité. On ne soigne que ce que l'on mesure.

Le baromètre France Esports a permis de mettre en évidence ces phénomènes, mais il n'existe plus aujourd'hui, faute de financement. De même, l'association Women in Games pourrait s'intéresser davantage à ces questions, notamment à travers les espaces checkpoint lors d'événements.

J'espère vivement que mon témoignage aura pu vous éclairer sur les grandes problématiques, notamment en tant que joueuse et organisatrice de tournois. J'espère également que nous pourrons instaurer un travail collaboratif fort et pérenne entre les éditeurs, les institutions et les associations, afin de garantir une continuité de la protection.

Mme Béatrice Gosselin. - S'agissant du harcèlement, il apparaît que, derrière un écran, la violence est exprimée avec moins de retenue qu'en présentiel.

En dehors des propos sexistes ou sexuels, cette violence existe-t-elle également entre garçons, dans la sphère masculine ? Peut-on observer, dans les chats, des propos insultants ou racistes, visant tout type de joueur, indépendamment du genre ?

Kokosaap. - Oui, totalement. Je citerai un exemple : lors d'un tournoi à Las Vegas, sur un jeu de versus fighting, j'ai constaté que, dans les chats, les propos pouvaient être purement racistes, visant par exemple les joueurs latinos, sans distinction entre femmes et hommes. On observe également des situations où, en jouant, une personne va être prise à partie en étant présumée femme.

En réalité, sur les réseaux, dès lors que l'on est toxique, on l'est avec tout le monde.

Mme Béatrice Gosselin. - Dans l'enseignement primaire, j'ai constaté que les garçons acceptaient les filles lorsqu'elles étaient meilleures que la plupart d'entre eux. Ressentez-vous la même chose dans vos équipes mixtes ? Êtes-vous acceptées en raison de votre niveau de jeu ?

Mme Raphaëlle Cordes. Même pas. Nous en sommes là... L'exemple de la joueuse Ève Monvoisin, alias Colomblbl, qui a posté l'une de ses parties, en est une bonne illustration : malgré une bonne performance, dès qu'elle est identifiée comme femme, elle se fait harceler. Chez les hommes, la violence apparaît lorsqu'un joueur est jugé mauvais ; pour les femmes, elle tient au fait d'être perçues comme telles, même lorsqu'elles jouent mieux que les hommes.

Mme Dominique Vérien, présidente, rapporteure. - Lors d'un déplacement à Tonnerre avec notre collègue rapporteur Adel Ziane, nous avons rencontré, au sein d'une école de jeux vidéo, des jeunes créateurs et créatrices. Ils nous ont confirmé que des jeunes femmes pouvaient être exclues des équipes dès lors qu'elles étaient identifiées comme telles avant même d'avoir commencé à jouer.

M. Adel Ziane, rapporteur. - Merci beaucoup pour tous ces éléments. Il est important de mettre en lumière ce secteur industriel et culturel, que nous avons notamment étudié lors d'auditions et à la Paris Games Week (PGW).

En m'appuyant notamment sur les documents que vous avez transmis, et avec une certaine familiarité des jeux comme Street Fighter ou Super Smash Bros, je fais un parallèle entre le sport et l'e-sport : on y retrouve des problématiques, des enjeux et des difficultés comparables entre sport masculin et sport féminin. Dans le coaching, les femmes restent très peu représentées, car elles sont confrontées à des barrières et des plafonds persistants.

Mme Dominique Vérien, présidente, rapporteure. - On pourrait aussi parler des femmes arbitres dans le football.

M. Adel Ziane, rapporteur. - Vous avez évoqué la question de la rémunération et des ressources propres : aujourd'hui, le mécénat n'est pas possible, l'administration ne reconnaissant pas l'e-sport comme activité d'utilité publique. Les financements reposent donc principalement sur le sponsoring, sans défiscalisation, ce qui limite le nombre de donateurs.

Je souhaite également mettre en évidence les écarts entre monde amateur et monde professionnel. Comment, aujourd'hui, les femmes peuvent-elles vivre de manière professionnelle de l'e-sport ? À vous entendre, cela reste très compliqué. Quels sont les freins à lever ? Le mécénat constitue une piste, mais est-elle suffisante ?

Sur la question de la toxicité, des pistes ont été évoquées. Comme l'a rappelé Mme la présidente, il faut aussi porter plainte et travailler en lien avec les autorités judiciaires, qui commencent à se saisir du sujet.

Enfin, concernant l'évolution des dotations financières, on observe une baisse importante des recettes, passant d'environ 257 millions à 180 millions de dollars, notamment en lien avec la période du covid.

Sommes-nous à la fin d'un cycle ? Le modèle est-il en train de se réinventer ? Cela peut-il constituer une opportunité pour les femmes de prendre une plus grande place, que ce soit dans la pratique, l'encadrement, la présentation ou les fonctions juridiques ?

Mme Christine Kev. - Concernant la pérennité des carrières, même chez les hommes, la situation reste très précaire : il n'existe ni CDI ni CDD, mais des contrats entre auto-entrepreneurs. Les joueurs et joueuses se constituent en micro-entreprises et contractualisent avec les équipes via des prestations de services.

La France a été l'un des seuls pays à tenter de créer un CDD e-sport en 2016, sous l'impulsion de France Esports, mais cette initiative a été un échec, car ce contrat n'est pas adapté à toutes les réalités : pensé pour des scènes structurées comme League of Legends, il ne fonctionne pas pour un joueur de Tekken par exemple.

Dans ces conditions, les joueuses rencontrent des difficultés accrues, faute d'opportunités, d'écosystème vertueux, de compétitions régulières et de médiatisation. Or les sponsors recherchent de la visibilité pour valoriser leur marque.

Dans les jeux de combat, nous fonctionnons surtout en circuits ouverts, organisés la plupart du temps en autofinancement, avec une reconnaissance éventuelle par les circuits officiels des éditeurs.

Pour lever ces freins, il faudrait poursuivre une politique visant à attirer de grandes compétitions. Depuis plusieurs années, la France a été pionnière en accueillant des événements majeurs, tels que Blast, les Worlds de League of Legends ou l'EVO (Evolution Championship Series) à Nice, et en facilitant notamment leur accès sur le plan juridique. Cette dynamique permet de structurer un circuit compétitif et de soutenir toute la chaîne de valeur de l'e-sport.

Sur la toxicité, un travail d'acculturation et de vulgarisation de tout l'écosystème est nécessaire, avec les représentants des institutions, dont le Sénat et l'Assemblée nationale.

En France, il existe un policier dédié à l'e-sport, mais les moyens restent insuffisants. À l'occasion d'un échange avec lui sur un cas assez grave, il m'a indiqué que le déclenchement d'une enquête pouvait entraîner des répercussions très importantes. Ne faudrait-il pas envisager en amont une vague de sensibilisation avant d'en arriver à la sanction ?

Se pose alors la question de l'engagement d'une enquête pour des insultes répétées en ligne ? J'aurais tendance à y être favorable. C'est dire si cette problématique est systémique.

Mme Dominique Vérien, présidente, rapporteure. - - Ce policier doit être formé à ces problématiques.

Mme Christine Kev. - Il ne doit pas être seul.

Mme Dominique Vérien, présidente, rapporteure. - Une fois formé, il aura pleinement conscience qu'il faut engager des poursuites.

Mme Christine Kev. - Un important travail d'acculturation reste nécessaire. La possibilité de recourir à des ordonnances de protection immédiate existe, mais elle demeure mal connue. De plus, leur mise en oeuvre concrète reste à préciser : comment protéger les pratiquants et pratiquantes ?

Pour les organisateurs de tournois, la difficulté est réelle. Lorsqu'une personne se présente pour y participer, nous ne disposons pas toujours des moyens de lui opposer un refus. Refuser la vente de billets expose à des risques de contentieux pour diffamation, que les organisateurs, faute de moyens, ne peuvent assumer.

Présidence de Mme Béatrice Gosselin, vice-présidente

Kokosaap. - Sur la toxicité, des personnes ayant des comportements sanctionnables peuvent participer à des tournois en toute impunité. Si des mesures d'éloignement et des sanctions en amont pouvaient être utilisées légitimement, ce serait un premier pas.

Nous nous heurtons toutefois aux éditeurs, qui chapeautent l'ensemble du système. Il existe un véritable blocage, et la question se pose de savoir à quel niveau ce sujet peut être remonté.

Mme Béatrice Gosselin, présidente. - Dans le sport, il existe des fédérations ; dans l'e-sport, les éditeurs établissent leurs propres règles, caractérisées par une grande hétérogénéité.

Un regroupement de l'ensemble des structures serait-il envisageable ? Bien que le secteur relève du domaine commercial, ce qui complique l'exercice, pourrait-on définir un code commun, avec des dispositions portées au niveau national, voire accompagnées d'une meilleure prise en compte sur le plan pénal ?

Mme Christine Kev. - En 2016, la création de France Esports visait à rassembler les éditeurs, les clubs professionnels et les amateurs au sein d'une structure commune.

Aujourd'hui, la création d'une fédération n'est pas possible : les jeux vidéo étant une propriété privée, on ne peut pas transposer le modèle fédéral du sport à l'e-sport, même si cela a été tenté à plusieurs reprises. Le principal obstacle réside du côté des éditeurs.

D'autres pays ont fait le choix de créer des fédérations. En France, la situation est différente : les éditeurs sont implantés et actifs, et représentent une part importante de l'industrie. Il convient donc de composer avec eux, même si cela empêche la mise en place d'un système de licence permettant ensuite de sanctionner.

Certains éditeurs prennent ces sujets à bras-le-corps. Riot Games, par exemple, publie des sanctions de manière visible et publique. En revanche, d'autres éditeurs, comme Capcom - Street Fighter - ou Bandai - Tekken -, disposent de codes de conduite, mais leur suivi reste limité.

Les sanctions concernent surtout les joueurs professionnels. Les joueurs amateurs, moins identifiés, échappent largement à ce contrôle, faute de temps et de moyens.

Cette responsabilité est en grande partie déléguée aux organisateurs de tournois, qui doivent intégrer ces codes dans leurs règlements. Leur application demeure toutefois limitée, en particulier pour les bannissements préventifs.

Kokosaap. - Les éditeurs agissent dans une certaine mesure. Riot Games publie par exemple les profils de joueurs bannis, mais cela n'empêche pas le déferlement de harcèlement sur d'autres réseaux.

Des sanctions existent également chez Capcom : dans Street Fighter, un joueur a été banni définitivement de toutes les compétitions pour violences conjugales. Toutefois, ces décisions semblent intervenir dans des cas extrêmes, sans que l'on sache exactement quels leviers ont conduit à agir.

Or de tels comportements devraient entraîner des sanctions fortes. L'exclusion définitive doit marquer une limite claire, faute de quoi les mesures, perçues comme une simple « tape sur la main », perdent en efficacité.

Mme Béatrice Gosselin, présidente. - Dans les fédérations sportives, la situation n'est déjà pas simple. Dans l'e-sport, avec la multiplicité des acteurs, des niveaux et des codes, la difficulté apparaît encore plus marquée.

Je ne dispose pas de solution. Il convient sans doute de poursuivre la diffusion des bonnes pratiques et d'inciter les éditeurs à faire preuve de vigilance, y compris à l'égard des amateurs. Je ne vois pas d'autre levier à ce stade.

Mme Christine Kev. - Le problème ne se situe pas principalement au niveau des éditeurs. Lorsqu'ils organisent des circuits compétitifs, ils imposent des règles aux organisateurs affiliés dans le cadre de licences : en cas de manquement, la licence peut être retirée. À ce stade, le système fonctionne, même si certains éditeurs sont plus impliqués que d'autres.

L'enjeu se situe davantage du côté des organisateurs de tournois. Le rôle de l'éditeur consiste avant tout à donner accès à sa licence et, dans les cas les plus graves, à intervenir sur la base des signalements remontés.

En France, les organisateurs sont en contact avec les éditeurs et disposent de collectifs permettant de faire circuler l'information. Toutefois, le manque de moyens constitue une difficulté majeure.

Il conviendrait de mettre en place des mécanismes permettant d'agir efficacement face à des comportements problématiques, tant du côté des organisateurs que des victimes, afin de constituer une « force de frappe » fondée sur des preuves et des signalements, que l'éditeur pourrait ensuite confirmer.

Mme Béatrice Gosselin, présidente. - Mme la présidente Vérien a apporté une réponse : l'évolution passe par la formation, à la fois sur le plan judiciaire et dans la prise en compte des plaintes. Un effort particulier doit être mené en direction des forces de police et de gendarmerie, afin de renforcer leur écoute et leur compréhension de ces situations. Une évolution est perceptible, mais elle demeure trop lente, notamment pour les victimes.

Mme Raphaëlle Cordes. - Le maintien des carrières des joueuses reste extrêmement compliqué. Lorsqu'elles perçoivent une rémunération, souvent à temps partiel, celle-ci repose largement sur le soutien de l'entourage.

La précarité des contrats touche l'ensemble du secteur, mais elle est encore plus marquée pour les joueuses. D'où la nécessité de pérenniser une scène féminine, ou à tout le moins de leur permettre d'accéder aux équipes mixtes. Cette scène féminine devait constituer un tremplin, permettant de démontrer leurs capacités ; toutefois, malgré leur niveau, certaines se heurtent encore au refus de joueurs de jouer avec elles.

Il apparaît donc nécessaire d'encourager les éditeurs à mettre en place des compétitions pérennes. Des formats ponctuels, sur quelques jours, ne garantissent ni une visibilité suffisante ni le financement d'équipes sur l'année.

Mme Christine Kev. - Une autre piste consiste à renforcer l'éducation des joueurs et joueuses sous contrat, notamment lors de la contractualisation avec une équipe. Des dispositifs existent, comme les financements du Centre national du cinéma et de l'image animée (CNC), qui imposent des formations aux violences sexistes et sexuelles.

Il conviendrait d'établir un listing des joueurs et joueuses professionnels en France, avec l'appui des clubs, afin de pouvoir les inciter fortement, voire les obliger à suivre des dispositifs de formation.

Toutefois, cette approche ne concerne que la phase professionnelle. Le principal enjeu réside dans le secteur amateur, marqué par la multiplication d'associations e-sportives, souvent sans aucun recul ni sensibilisation aux enjeux.

Mme Céline Ferté. - Au sein de Team Vitality, le recrutement repose sur des conditions sine qua non, inscrites dans le mail agreement. Tout comportement répréhensible, y compris passé, peut entraîner des sanctions. Une politique de tolérance zéro a été mise en place. Elle s'accompagne de formations et peut aller jusqu'à l'exclusion de l'équipe.

L'enjeu ne peut toutefois se limiter à la réaction. La priorité réside dans la formation des jeunes générations, afin que les suivantes soient davantage sensibilisées. Une évolution se dessine, mais le recul sur les effets des réseaux sociaux est encore récent.

Il apparaît nécessaire de former les jeunes joueurs dès 13 ou 14 ans, en mobilisant l'entourage et le cadre scolaire, afin de mieux faire comprendre les conséquences des comportements. La violence verbale, moins visible que la violence physique, s'installe progressivement et demeure d'autant plus difficile à appréhender.

Mme Béatrice Gosselin, présidente. - Ces dispositions figurent dans les contrats des joueurs professionnels et, en cas de manquement, des sanctions sont effectivement appliquées. Le fait d'annoncer ces règles, y compris auprès de jeunes, même amateurs, permet de rappeler qu'elles existent et qu'elles doivent impérativement être respectées.

Mme Christine Kev. - Un manque persiste dans le monde amateur et, plus largement, dans le monde associatif, quant à la définition du rôle de dirigeant. Le certificat de formation à la gestion associative (CFGA) existe, mais la création d'un dispositif adapté à l'e-sport pourrait être envisagée. Des travaux ont été engagés en ce sens au sein de France Esports.

Une telle formation permettrait aux dirigeants d'acquérir des compétences de gestion et de mieux appréhender leurs responsabilités, notamment à l'égard de publics jeunes. L'obligation légale d'honorabilité des encadrants a été ouverte à l'e-sport, mais le décret d'application reste attendu depuis deux ans, ce qui limite sa mise en oeuvre dans un écosystème associatif représentant près de 98 % du secteur.

Une autre piste consisterait à faciliter l'octroi de subventions locales, éventuellement conditionnées à un label d'inclusivité. Les associations expriment un besoin clair : être accompagnées, formées et soutenues financièrement.

Un manque de lieux physiques de pratique e-sportive persiste. Une structuration locale apparaît essentielle, à l'image des clubs sportifs, qui assurent encadrement et transmission de valeurs. Dans l'e-sport, les pratiques se déroulent majoritairement en ligne, sans cadre ni accompagnement.

Des initiatives existent, comme le Necc à Vaulx-en-Velin ou des projets de missions locales, notamment à Aix-en-Provence, à travers des gaming houses accompagnant les jeunes vers l'emploi.

Des actions se développent également dans l'éducation nationale, notamment en Île-de-France, avec des clubs e-sport dans les collèges, ainsi que des projets structurants comme Educ'Esport dans l'académie de Versailles. À Grenoble, un lycée dispose par ailleurs d'une section e-sport-études, unique en France. Ces dispositifs pourraient être généralisés à plus grande échelle afin de mieux accompagner les jeunes.

Mme Béatrice Gosselin, présidente. - Je vous remercie pour ces échanges, particulièrement éclairants. Ils permettent de mieux appréhender un secteur encore méconnu, confronté à des enjeux de harcèlement.

Membre de la commission de la culture, je souligne l'importance de la formation dans le monde associatif, qui relève de notre compétence. Il conviendra de veiller à intégrer pleinement les spécificités propres à l'e-sport dans ces dispositifs.

La réunion est close à 11 h 05.