Mardi 24 mars 2026

- Présidence de Mme Christine Lavarde, présidente -

La réunion est ouverte à 14 h 35.

Audition de MM. Alain Ehrenberg, sociologue, directeur de recherche émérite au CNRS, et Florian Porta Bonete, psychiatre hospitalier, chef de service à l'hôpital Charles Perrens de Bordeaux, sur les enjeux sociétaux de la santé mentale à l'horizon 2050

Mme Christine Lavarde, présidente. - La délégation sénatoriale à la prospective mène un ensemble de travaux sur l'évolution de la société française et de quatre grandes valeurs à l'horizon 2050. Un premier rapport sur les valeurs dans le champ économique a déjà été rendu public. Les trois autres sont en cours d'élaboration.

Cet après-midi, nous allons nous intéresser à la valeur sociale, alors que les liens sociaux restent avant tout physiques, fondés sur des interactions humaines. En 2050, celles-ci ne seront-elles pas complètement supplantées par des échanges virtuels ? Le fait que le métavers, dont nous parlions beaucoup il y a quelques années, soit sorti du champ des radars de la tech, signifie-t-il que rien ne pourra remplacer les interactions physiques ?

En outre, notre société et notre droit se fondent sur un devoir de solidarité, notamment entre générations, des parents vers les enfants, mais aussi des enfants vers leurs parents. Ces principes existeront-ils encore en 2050, ou les mouvements auront-ils été tellement forts que le droit aura été modifié ?

Nous recevons M. Alain Ehrenberg, sociologue, directeur de recherche émérite au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), auteur de très nombreux ouvrages comme La Fatigue d'être soi, La Société du malaise et, plus récemment, L'Enfant qui inquiète. Vos travaux portent sur les transformations de l'individu dans la société actuelle, qui valorise particulièrement l'autonomie et la performance.

Est également présent M. Florian Porta Bonete, psychiatre, chef de service au centre hospitalier Charles-Perrens de Bordeaux, qui a codirigé l'ouvrage La Santé mentale en France. Votre expérience et votre parcours nous seront précieux pour comprendre les évolutions et les enjeux de la santé mentale, grande cause nationale en 2025.

M. Alain Ehrenberg, sociologue, directeur de recherche émérite au CNRS. - Le psychiatre intervient en tant que soignant, tandis que le sociologue est un observateur. La question de ce dernier n'est pas : « Est-ce bien ou est-ce mal ? », mais plutôt : « Que se passe-t-il ici ? » Je n'ai donc pas d'hypothèse pour 2050.

Vous avez évoqué l'intelligence artificielle et les écrans ; je signale les travaux d'un sociologue, Olivier Beraud Martin, sur les usages des écrans.

La santé mentale est un problème majeur de santé publique et le premier poste de dépense de l'assurance maladie. Contrairement à d'autres domaines, comme ceux du cancer ou des affections cardiovasculaires, elle doit être considérée sociologiquement comme un langage qui nous permet d'exprimer les tensions morales d'une société imprégnée par les idéaux sociaux d'autonomie individuelle, de formuler ces tensions et d'agir sur elles par des pratiques multiples : psychothérapie, remédiation cognitive, réhabilitation psychosociale. En la matière, de nombreux dispositifs ont été mis en place au cours des trente dernières années.

Cela caractérise une attitude collective, tendant non pas à un déclin de l'idée de société, mais plutôt à la contingence de nos relations sociales. En effet, les troubles mentaux recouvrent des difficultés de socialisation : la dépression, qui vous inhibe et vous empêche d'agir ; le trouble du comportement, donc la violence, qui fait exploser la relation sociale, etc.

Cela nous ramène un siècle en arrière. En 1908, Sigmund Freud, dans La morale sexuelle « civilisée » et la maladie nerveuse des temps modernes, remarque que les patients succombant à la névrose viennent souvent de familles aux origines modestes qui se sont élevées rapidement dans l'échelle sociale. Selon lui, cela rend le médecin pensif d'entendre, dans son cabinet : « Nous voulions être quelque chose de mieux que nous ne le pouvions de par notre provenance. » Freud mettait ainsi en lumière un malaise individuel noué à des idéaux collectifs d'il y a 120 ans, tenant à une grande hiérarchie entre les classes sociales, les sexes et les générations.

Ainsi, l'aspiration à devenir quelque chose de mieux que sa provenance est devenue un idéal social commun, massifié, lors de l'après-Seconde Guerre mondiale. Ce ressort collectif s'exprime dans le qualificatif de « santé mentale », laquelle a pour contexte l'ascension des idéaux d'autonomie individuelle.

La société devient individualiste. Cet individualisme est de type expressif : c'est le moment où l'aspiration à être mieux que sa provenance se massifie. Pour comprendre le contexte de cette époque, je renvoie à l'excellent ouvrage du sociologue Henri Mendras, La deuxième révolution française, paru il y a une trentaine d'années.

Cette ascension correspond à un nouveau contexte normatif que le sociologue Norbert Elias a décrit comme une dynamique de réduction des distances entre les classes sociales, les sexes et les générations, qu'il appelle une horizontalisation. Cette dernière s'accompagne de nouvelles formes de régulation du comportement, qui font moins appel à la discipline, qu'à ce qu'un sociologue a appelé la « contrainte de la non-contrainte ». Cela implique un haut niveau d'autocontrôle émotionnel. Dans ce contexte, la diffusion des psychothérapies en tout genre relève de façon exemplaire de cette informalisation. Une publicité d'un psychothérapeute américain permet de saisir l'essence de la non-contrainte : « help me help you help me help you », c'est-à-dire aidez-moi à vous aider à m'aider à vous aider.

À partir des années 1980, l'autonomie devient la condition commune. Elle commence à imprégner l'ensemble des relations sociales, dans le contexte de la mondialisation et de la transformation de la gestion des entreprises, du néolibéralisme, etc. L'autonomie-condition, l'autonomie normative se caractérise d'abord par la poursuite de la dynamique d'émancipation des moeurs, illustrée par le mariage pour tous ou le droit de changer de sexe. En 1950, du point de vue de la psychiatrie, se sentir un homme dans un corps de femme relevait de la psychose ; en 2001, selon la Cour européenne des droits de l'homme, c'est un droit fondamental.

S'y ajoute la valorisation de l'action, de l'initiative, de la responsabilité. Si la phase de l'autonomie-aspiration était une révolution expressive, celle de l'autonomie-condition est une révolution de l'action individuelle. Cela veut dire que nous sommes entrés dans une société du « pouvoir d'agir », où il s'agit d'être l'acteur de sa carrière professionnelle, ou encore de sa vie. Ainsi, la capacité à s'affirmer de manière appropriée devient un élément central de la socialisation à tous les niveaux de la hiérarchie sociale, alors que, comme le dit le sociologue néerlandais Abram de Swaan, notre société est passée du commandement par les ordres au commandement par la négociation.

Cette reconfiguration d'ensemble accroît la responsabilité de l'agent sur sa propre action. La conséquence est que tout ce qui concerne le comportement individuel, la subjectivité ou la personnalité devient une préoccupation sociale majeure. L'importance prise par les questions de santé mentale tient justement au fait que l'autonomie concerne tout ce qui atteint ou développe la subjectivité individuelle, ce qui n'est pas le cas de l'obéissance.

Pourquoi la santé mentale est-elle un langage pour exprimer ces tensions morales ? Parce que, selon le psychiatre Édouard Zarifian, « la maladie mentale n'est pas une maladie comme les autres. Elle éloigne du groupe social, ce qui est sa gravité majeure. » Ainsi, les pathologies mentales diminuent ou invalident la liberté de l'individu atteint. C'est pourquoi nous devons les considérer sociologiquement comme des pathologies de la socialisation ou, pour reprendre la formule du psychiatre Henri Ey, des « pathologies de la liberté ».

Toutefois, alors que la psychiatrie est centrée sur la pathologie, la santé mentale possède une dimension positive. Des changements s'opèrent à partir des années 1980, avec la charte d'Ottawa de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), selon laquelle la promotion de la santé ne relève pas seulement du secteur sanitaire mais désormais aussi du bien-être de l'individu. Nous assistons donc à un déplacement, de la prise en charge d'une pathologie à la poursuite du bien-être. Ainsi, selon l'OMS, la santé mentale est « un état de bien-être qui permet d'affronter le stress de la vie, de s'épanouir, d'apprendre, de travailler et de contribuer à la vie de la communauté ». Cela marque bien une attitude à l'égard de la contingence de la socialisation, laquelle se concrétise dans un concept très utilisé aujourd'hui en psychiatrie et en santé mentale : celui de compétence psychosociale, dont le développement, particulièrement pour les mineurs, fait l'objet de recommandations de la part de la Haute Autorité de santé (HAS).

La santé mentale, négative comme positive, met en relation la santé et la socialité de l'être humain, qui apparaissent indissociables. Dans cette relation, la santé apparaît donc non comme une fin, mais comme une ressource pour se confronter aux aléas de l'existence.

Après une séance de remédiation cognitive, une personne atteinte de schizophrénie a déclaré au professionnel qui avait mené la séance avec elle : « avant notre travail, j'étais un handicapé ; depuis, je suis devenu un handicapable ». Parfois, les psychotiques ont des associations lumineuses : cela dit quelque chose de la condition, non seulement pathologique, mais aussi de l'individu contemporain.

Si l'on accepte l'idée que nous sommes à la fois les agents et les patients de la vie sociale, aux évolutions dans la manière d'agir correspondent des changements dans la manière de subir, qui se formulent en termes de santé mentale. Action, passion, c'est ainsi qu'il faut raisonner. Une telle société exige à la fois un fort autocontrôle émotionnel et des capacités à exprimer ses émotions selon les situations. C'est pourquoi toutes les pratiques psychothérapeutiques et, plus généralement, d'accompagnement des parcours individuels sont des manières de soutenir son être moral, mais aussi de réguler socialement des comportements dans nos sociétés.

De ce point de vue, la santé mentale représente une reconceptualisation de la santé en général. Par ce biais, les relations sociales sont au coeur de la santé. C'est en ce sens que la santé mentale, à la différence de la psychiatrie, montre l'attitude globale des sociétés individualistes à l'égard de la contingence, de la socialisation des individus, souci devenu central avec l'autonomie normative.

M. Florian Porta Bonete, psychiatre, chef de service au centre hospitalier Charles-Perrens de Bordeaux. - Je reviens sur l'élaboration de l'ouvrage sur la santé mentale que vous avez mentionné, Madame la Présidente, publié en 2024 avec 114 auteurs. Avec mon codirecteur, Aurélien Vautard, directeur d'hôpital, nous avons tenu à avoir une vision à 360 degrés et à faire intervenir non seulement des psychiatres et des soignants, mais aussi des chercheurs, des enseignants et des universitaires du domaine des sciences humaines et sociales. Ce dialogue est précieux et votre table ronde arrive à point nommé.

Il y a d'abord un enjeu de définition. Je rebondis sur la conclusion de M. Ehrenberg, sur la différence entre santé mentale et psychiatrie. Pourquoi un psychiatre peut-il parler de santé mentale sans embrasser tout le champ de la santé mentale, dont la définition la plus célèbre, celle de l'OMS, est centrée sur le bien-être ?

En effet, la psychiatrie n'est pas tout à fait la même chose : il s'agit d'une discipline médicale, au même titre, par exemple, que la cardiologie. Elle porte sur le soin des troubles psychiatriques, lesquels sont de plus en plus nombreux si l'on suit l'évolution de la classification américaine des troubles psychiatriques (DSM-5). Les plus connus sont les troubles anxieux, qui touchent à peu près 15 % des individus au cours de leur vie, la dépression, qui concerne environ 10 % de la population, les troubles de l'humeur bipolaire, qui concernent à peu près 3 % de la population, ou encore la schizophrénie, qui concerne 1 % de la population.

Or le trouble psychiatrique n'est qu'une partie du tout qu'est la santé mentale. Parler de psychiatrie revient à n'évoquer qu'un aspect du bien-être, celui qui disparaît pour devenir un trouble psychiatrique.

Nous pourrons nous poser deux questions à l'horizon 2050. Tout d'abord, quelle sera l'évolution du niveau de bien-être de la population ? L'optique est alors celle de la santé mentale. Ensuite, comment évoluera la fréquence des principaux troubles psychiatriques ? Ainsi, au cours des dernières années, nous avons constaté une augmentation du nombre de personnes atteintes par des troubles anxieux et des dépressions, notamment depuis l'épidémie de la covid. En revanche, il n'y a pas plus de schizophrénies ou de troubles de l'humeur bipolaires.

Je vais à présent parler de la rencontre qu'est la psychiatrie entre un cerveau et un environnement, un contexte, un milieu. Nous revenons ainsi à la vision du sociologue. La psychiatrie concerne avant tout le cerveau, avec ses 100 milliards de neurones, sans doute l'organe le plus incompris, le plus inconnu du corps humain. Il fait l'objet d'une étude active par le biais de la neurobiologie et des neurosciences, dont on parle beaucoup, mais il est très loin d'avoir livré tous ses secrets.

Je prendrai l'exemple appliqué de la dépression. En 2026, nous ne savons toujours pas l'expliquer de façon biologique, et sans doute ne le saurons-nous jamais. Selon l'hypothèse de la déplétion monoaminergique, formulée dans les années 1960 et 1970, en cas de dépression, on observe en moyenne une diminution du nombre de certains neurotransmetteurs dans le cerveau, notamment la sérotonine, la noradrénaline et la dopamine. Cette explication n'est toutefois que partielle.

Plus récemment, de nombreux chercheurs dans le domaine des neurosciences et de la psychiatrie ont travaillé sur l'inflammation, à laquelle pourraient être corrélées un certain nombre de pathologies psychiatriques. En particulier, une inflammation du cerveau pourrait prédisposer à une dépression, la provoquer ou l'entretenir. Là aussi, nous disposons d'études prometteuses, mais les résultats thérapeutiques ne sont pas au rendez-vous.

Dans une optique prospective, le champ des neurosciences est en pleine expansion, et le cerveau va sans doute livrer des secrets colossaux. Dans plusieurs décennies, une finalité serait de pouvoir dire au patient, par exemple atteint de schizophrénie, ce qui se passe précisément dans son cerveau.

Le champ des neurosciences est donc essentiel. Toutefois, la santé mentale et la psychiatrie ne se résument pas au cerveau, organe profondément social. Dans la préface de notre ouvrage, d'ailleurs, Boris Cyrulnik dit que le cerveau ne peut être appréhendé indépendamment du milieu qui le sculpte. À cet égard, l'analyse des sciences humaines et sociales, y compris de la sociologie, est capitale.

Je souhaiterais distinguer trois grands sujets d'environnement, de milieu, de société, particulièrement importants en consultation et sur lesquels nous pouvons nous interroger pour les prochaines années.

Le premier est l'avènement et le développement de la société technologique, du numérique, des écrans, où le virtuel prend le pas sur le réel, où le rapide et l'instantané l'emportent sur le durable, où l'infini semble à la portée de tous, nous faisant presque oublier notre finitude. Je suis peut-être issu de la première génération à connaître cela : Netflix et l'infini des séries, qui se déclenchent instantanément une fois que l'on en a arrêté une ; Amazon ; Uber Eats ; Tinder et l'infini de la rencontre ou, du moins, de l'illusion de la rencontre. Qu'en sera-t-il dans quelques années, avec l'intelligence artificielle et la généralisation de l'emprise technologique ? Peut-être même s'agit-il d'une mutation anthropologique à laquelle nous sommes confrontés. Auparavant, on grandissait dans un village où l'on ne rencontrait que cinq ou dix personnes du même âge avec qui l'on pouvait faire sa vie. Aujourd'hui, on a une infinité de possibilités. Or que fait le cerveau avec cette infinité ? Je ne saurais le dire.

Le deuxième est l'écologie, sur laquelle nous ne pouvons faire l'impasse. Des patients de la jeune génération témoignent d'une authentique écoanxiété liée au réchauffement climatique. Le professeur Antoine Pelissolo, de l'Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), travaille beaucoup sur ces sujets. Ce phénomène pourrait indiquer une angoisse d'anéantissement - d'une société, d'une humanité, d'un individu - par le réchauffement climatique.

Le troisième est la transcendance. Je suis frappé par le fait que, en consultation, un grand nombre de patients nous disent qu'ils se sentent vides. C'est le symptôme principal qui est rapporté, ce qui est assez déroutant, d'autant que cela semble largement plus fréquent aujourd'hui qu'il y a dix, vingt ou trente ans, comme en attestent mes confrères plus anciens. Ce vide existentiel, de quoi est-il le nom ? Faut-il le mettre en lien avec la fin des grands systèmes fournis par la matrice catho-républicaine ?

Gilles Lipovetsky a écrit L'Ère du vide dans les années 1980. Il semblerait que le phénomène se soit encore accentué. Quelle est la place des grands systèmes, de la transcendance ? Assistons-nous à sa fin ? Georges Bernanos disait que l'histoire de la France a été faite par des gens qui croyaient en sa vocation surnaturelle. Existe-t-il encore des personnes qui croient à la vocation surnaturelle de quelque chose ? Nous devons nous poser cette question pour aujourd'hui et, plus encore, pour demain.

Nous assistons sans doute à la naissance d'un nouvel individu hyperconnecté, disposant d'une moindre capacité d'attention soutenue et d'un contact plus réduit avec le sensible, c'est-à-dire avec l'humain. Je reviens aux applications de rencontres, qui ont envahi le paysage des jeunes : en parallèle, l'âge moyen en France du premier rapport sexuel recule et le nombre moyen de partenaires chez les 20-30 ans est plutôt en baisse. Voilà une illustration typique du remplacement du réel par le virtuel. Il émerge donc peut-être un nouveau cerveau, avec la perte du transcendant.

Face à ces grandes évolutions structurantes, le système psychiatrique lui-même va évoluer. Au-delà des traitements médicamenteux - la pharmacothérapie -, il est possible de mettre en oeuvre des traitements psychothérapeutiques, de réhabilitation et de neuromodulation. Demain, quelles seront les grandes innovations des traitements en psychiatrie ? Par ailleurs, ces innovations seront-elles un progrès ?

Je fais dialoguer ces deux derniers mots à dessein, car l'on parle de plus en plus d'innovation et de moins en moins de progrès. Or il est capital de se demander si chaque innovation est réellement un progrès pour la société. Par exemple, dans la recherche sur les médicaments, les neurosciences font des progrès. Néanmoins, en psychiatrie comme en neurologie, nous n'avons pas de nouveaux médicaments efficaces. Ainsi, pour la sclérose en plaques, malgré des recherches très prometteuses, le nouveau médicament tolébrutinib ne s'est pas révélé assez bon, selon le communiqué de Sanofi de la fin 2025.

M. Alain Ehrenberg. - Nous en sommes revenus aux bons vieux électrochocs pour traiter la dépression, à partir des années 1980...

M. Florian Porta Bonete. - L'évolution de notre système de soins psychiatriques est une question essentielle si l'on veut accompagner la réflexion sur le devenir de la santé mentale. Or le fait majeur est une inadéquation fondamentale entre la demande de soins et d'accompagnement et les capacités. Ainsi, même dans des métropoles comme Bordeaux, il est extrêmement difficile de trouver un médecin psychiatre.

Or le nombre de médecins psychiatres en France se situe à peu près dans la moyenne des pays européens, à vingt-trois pour 100 000 habitants, deux fois moins qu'en Suisse, certes, mais deux fois plus qu'en Espagne. De même, pour le nombre de lits en psychiatrie, la France dispose de soixante-dix-sept lits pour 100 000 habitants, deux fois moins qu'en Allemagne, mais deux fois plus qu'en Espagne et même dix fois plus qu'en Italie, qui a une longue histoire de désinstitutionnalisation.

Plus que jamais, il existe une tension entre demande et offre de soins, même si les indicateurs bruts que je viens de mentionner ne sont pas si dégradés que cela. D'ailleurs, ils font l'objet de dépenses puisque, comme cela a été rappelé, les pathologies psychiatriques sont le premier poste de dépense de l'assurance maladie, devant les pathologies cardiovasculaires et le cancer, ce qui est considérable.

Concernant l'offre de soins, la question qu'il faut se poser est celle de sa répartition sur le territoire, avec deux psychiatres pour 100 000 habitants dans la Meuse, contre soixante-seize à Paris. Se pose également la question de l'accès à des paniers de soins plus homogènes sur le territoire, mais cela dépasse largement le cadre de notre débat.

En outre, l'offre de soins psychiatriques est actuellement très illisible. Or, nous savons que, dans ce cas, ce sont les plus informés qui s'en tirent le mieux ; c'est donc un facteur d'inégalité dans l'accès aux soins. Il faudrait peut-être aussi une offre de soins plus évaluée, non pas de façon technocratique et déconnectée, mais avec une approche de territoire et de santé publique.

Pour conclure ce propos, je souhaite parler de la prévention qui, à mon sens, est l'un des grands sujets de l'évolution de notre système de santé et de notre société. La prévention, comme vous le savez, comporte selon l'OMS les volets primaire, secondaire et tertiaire. La prévention primaire intervient avant qu'un trouble n'apparaisse ; la prévention secondaire se situe au tout début de l'apparition du trouble ; enfin, la prévention tertiaire consiste à agir une fois que le trouble est installé, pour éviter qu'il ne s'aggrave.

À chaque niveau, la psychiatrie a des solutions à proposer. La prévention primaire, qui fera l'objet d'un prochain ouvrage, concerne par exemple l'urbanisme et l'architecture. Ainsi, l'accès aux espaces naturels, qu'ils soient verts ou bleus - les lacs, les rivières, les océans -, est corrélé au niveau de santé mentale des habitants. Yann Bubien, le directeur général de l'agence régionale de santé (ARS) Provence-Alpes-Côte d'Azur, est justement en train de préparer un ouvrage sur ce sujet.

La prévention secondaire recouvre le champ de l'intervention précoce. Sur ce point, une mission a été récemment confiée à Rachel Bocher, consoeur du centre hospitalier universitaire (CHU) de Nantes, Angèle Malâtre-Lansac et le professeur Marie-Odile Krebs. Il s'agit de dépister plus tôt pour agir plus vite et, nous l'espérons, modifier les trajectoires d'évolution de la maladie. Toutefois, s'il est bon de dépister, il faut le faire sans surdiagnostiquer.

Enfin, la prévention tertiaire concerne les pratiques dites de réhabilitation psychosociale. Dans ce domaine, la France a une grande école, avec notamment les équipes du professeur Nicolas Franck, à Lyon. Il s'agit de tout faire pour limiter les conséquences d'un trouble psychiatrique déjà présent, notamment par la remédiation cognitive, qui est une sorte de réentraînement du cerveau et de ses capacités cognitives.

Ainsi, si nous voulons faire face à l'inadéquation fondamentale entre l'offre de soins psychiatriques et l'explosion de la demande et des coûts de notre système de santé - la France est le troisième pays au monde qui dépense le plus pour la santé par rapport à son PIB, derrière les États-Unis et l'Allemagne -, nous ne pourrons nous passer d'une politique de prévention incisive et ambitieuse pour les prochaines décennies.

M. Alain Ehrenberg. - Il faut dire, à propos de l'explosion de la demande, que les psychoses restent stables. Ce sont les affections que l'on appelait anciennement les névroses qui explosent et se développent, c'est-à-dire toutes les pathologies qui vont au-delà de la psychiatrie traditionnelle : dépression, anxiété, trouble des conduites, etc.

M. Florian Porta Bonete. - La forte hausse des symptômes concerne les registres dépressif et anxieux, mais également les conduites autoagressives, notamment chez les adolescents et les adolescentes, avec une explosion des pratiques de scarification. Ces troubles augmentent beaucoup plus que la schizophrénie ou le trouble bipolaire, qui restent stables.

M. Alain Ehrenberg. - Chez les enfants, je pense également aux troubles du déficit de l'attention avec ou sans hyperactivité (TDAH). Une équipe de mon laboratoire a mené une enquête empirique sur cette question, notamment sur le rapport entre professionnels et parents.

Mme Christine Lavarde, présidente. - Je voudrais vous interroger sur le diagnostic et sur son amélioration. Les troubles de l'hyperactivité explosent, au point que dans presque chaque classe, on trouve un enfant qui présente un profil particulier avec un besoin d'accompagnement spécifique. Est-ce parce qu'auparavant, ne serait-ce qu'il y a encore vingt ans, ces enfants n'étaient pas diagnostiqués ? N'est-ce pas aussi lié au milieu social, à la manière dont les enfants sont élevés ou à l'exposition aux écrans ? Selon vous, comment la tendance pourrait-elle évoluer ?

Par ailleurs, vous nous avez parlé du rôle de la prévention primaire, notamment dans le domaine de l'urbanisme, auquel personne ne songe spontanément ; voilà qui est très intéressant pour les élus que nous sommes.

M. Alain Ehrenberg. - Auparavant, y avait-il autant de TDAH ? Il est difficile de le dire, mais de tels troubles font partie des tensions inéluctables de la modernité. Leur prévalence va-t-elle augmenter ? Je ne le sais pas, mais ce souci est entré dans la préoccupation ordinaire des institutions étatiques et de l'action publique, notamment pour les mineurs. Ainsi, la question de la santé mentale à l'école n'a commencé à se poser qu'au début des années 2000, avec un rapport de l'inspection générale des affaires sociales (Igas), puis des circulaires des ministères de la santé et de l'éducation nationale. On observe une constance de ces troubles, qui sont relativement massifs.

Face à cela, un problème crucial est l'insuffisance des moyens. En outre, concernant les mineurs, il convient aussi de relever l'importance de l'inclusion. Aujourd'hui, la norme est de traiter, dans la plus large mesure possible, les enfants en ambulatoire, pas forcément à l'école. Le placement en institution reste beaucoup trop fréquent, ce qui est souligné régulièrement. Peut-être pourriez-vous l'avoir à l'esprit.

Dans le même temps, les pathologies ont changé. Auparavant, elles étaient plutôt de type névrotique - hystérie, obsession, phobie -, c'est-à-dire des pathologies de l'interdit dans une société disciplinaire. À partir des années 1960-1970, les psychanalystes, particulièrement, constatent une transformation, d'abord pour l'adulte, puis pour l'enfant. On a alors beaucoup moins affaire à des troubles névrotiques, qui mettent en jeu le surmoi - c'est-à-dire l'interdit - qu'à des pathologies narcissiques qui mettent en jeu l'idéal du moi, l'idéal de ce que l'on voudrait être.

Alors que se manifeste progressivement dans nos sociétés un souci pour les questions de santé mentale, on assiste à un changement de contenu et de forme de ces pathologies. Je considère que la question commune, qui était : « que m'est-il permis de faire ? », est désormais la suivante : « de quoi suis-je capable ? ». L'interdit ne disparaît donc pas, mais il devient subordonné aux idéaux de capacité, d'autonomie, de pouvoir d'agir, etc.

M. Florian Porta Bonete. - J'abonde dans le même sens sur la question du TDAH. Le cerveau de 2026, façonné par de nouvelles conditions de vie, est-il en partie un nouveau cerveau, notamment moins attentif dans la durée ? Sans doute les écrans et la façon dont nous les utilisons ont-ils un effet développemental important. Nous pouvons nous-mêmes remarquer, en tant qu'adultes, que nous arrivons moins à nous concentrer dans la durée. Cela concerne encore davantage les enfants et les adolescents.

Par ailleurs, le repérage s'est développé. Celui qui était autrefois l'enfant turbulent, nous nous demandons aujourd'hui si nous ne pouvons pas l'accompagner, l'aider, le faire progresser en accolant cette étiquette du TDAH.

M. Alain Ehrenberg. - Du bonnet d'âne à la santé mentale...

M. Bernard Fialaire, rapporteur. - Je voudrais, tout d'abord, revenir sur nos travaux en cours sur les valeurs d'autorité et de vérité. Le fait d'être beaucoup plus permissif, tant sur l'éducation que sur les programmes, ne prive-t-il pas les individus de systèmes qui étaient peut-être quelque peu coercitifs, mais aussi étayants ? Cela provoque une certaine dispersion de l'esprit, des troubles du comportement, voire des troubles psychiatriques. Cette question relève donc presque de l'autorité de la société et des programmes éducatifs, où l'on pousse très tôt les enfants à être dans l'éveil, alors qu'auparavant, on était davantage dans l'acquisition de connaissances qui, finalement, étaient structurantes, car la contrainte est rassurante.

Ensuite, je souhaite aborder la manière dont vous envisagez l'évolution de la psychiatrie, alors que nous avons ouvert les hôpitaux psychiatriques. J'ai visité récemment la prison proche de mon domicile, dont la directrice était auparavant à la tête d'un hôpital psychiatrique ; elle m'indique qu'elle y retrouve les mêmes personnes, que l'on a sorties des établissements... Il est vrai que, lorsque l'on visite une prison, on voit bien qu'une partie de la population carcérale est perturbée. Partagez-vous ce constat sur l'évolution de la prise en charge psychiatrique, qui a conduit à laisser les gens beaucoup plus en liberté ?

Enfin, peut-être n'y a-t-il guère eu de progrès médicamenteux, mais la neurostimulation est un domaine assez nouveau aux effets spectaculaires, par exemple sur la maladie de Parkinson. Nous avons des pistes pour les neuropathologies.

M. Alain Ehrenberg. - Le domaine de la neuropathie n'est pas celui de la psychopathologie.

M. Bernard Fialaire, rapporteur. - J'ai travaillé dans un service où l'on pratiquait beaucoup la sismothérapie, c'est-à-dire l'électroconvulsivothérapie (ECT). Cette méthode fonctionne aussi.

M. Alain Ehrenberg. - S'agissant de la permissivité, nous ne reviendrons pas en arrière. Il existe une forte attention à l'apprentissage de la règle avec, par exemple, un très fort développement des politiques de soutien à la parentalité, même s'il demeure insuffisant. Il est donc évidemment plus compliqué aujourd'hui d'éduquer des enfants par rapport à cette diversité normative. La manière d'agir est évidemment de développer l'action publique et les dispositifs sur ces questions, avec toutes les limites des moyens.

M. Bernard Fialaire, rapporteur. - Lors des séances d'aide à la parentalité, les situations évoquées sont celles d'enfants, voire de bébés qui ont l'autorité sur leurs parents, tout cela parce que le modèle que voulaient utiliser les parents pour élever leurs enfants était très permissif. En effet, alors que la société encourage à laisser faire, certains parents sont démunis.

Mme Christine Lavarde, présidente. - L'éducation par le rire...

M. Alain Ehrenberg. - La cause n'est pas dans le cerveau ; il s'agit toujours de dysfonctionnements relationnels. Je serai moins optimiste que Florian Porta Bonete sur les progrès de l'anthropologie cognitive par rapport aux neurosciences cognitives. On parle régulièrement des connaissances sur l'inconscient, mais en réalité, nous savons extrêmement peu de choses. Le cerveau, d'ailleurs, est considéré comme l'objet le plus complexe de l'univers. Tous les progrès technologiques n'ont pas amené à la fabrication d'un nouveau médicament. Les nouveaux antidépresseurs, les nouveaux neuroleptiques ou, comme on dit maintenant, antipsychotiques, apparus dans les années 1990, ne doivent absolument rien aux neurosciences - plutôt à la pharmacologie ou à la chimie.

Par ailleurs, je ne suis pas du tout d'accord avec la vision de Lipovetsky, développée dans L'Ère du vide, d'un déclin de la règle sociale. Je dirais plutôt que cette dernière se transforme, ce qui s'accompagne de nouvelles tensions autour de l'émancipation, de l'autonomie, de la responsabilité. D'une certaine manière, on ne peut pas ne pas faire société, parce qu'il y a toujours des idées communes, des aspirations communes et des normes communes.

M. Florian Porta Bonete. - Sur la question de l'autorité et de la liberté, le débat est presque philosophique. Je trouve néanmoins que cette tension est perceptible entre une autorité révoltante et une liberté angoissante.

Sur la sensation de vide, comme je le vois en clinique, la liberté d'action, paradoxalement, provoque parfois une sensation de vide. Que faire ? À quoi bon ? Pourquoi ? On se sent vide. Vous avez très justement évoqué des systèmes historiquement contenants : par exemple, la vie d'un ouvrier, adhérent à la CGT, militant du parti communiste et distribuant L'Humanité le dimanche était assez remplie - de même que celle d'une personne issue du camp opposé. Il s'agit donc d'une évolution sociétale fondamentale.

Ensuite, en psychiatrie, le fait majeur de ces dernières années est celui de la désinstitutionnalisation, avec 120 000 lits en 1981 et 60 000 en 2017, soit une division par deux entre l'arrivée au pouvoir de François Mitterrand et celle d'Emmanuel Macron. C'est considérable. Or parmi toutes les personnes qui étaient hospitalisées, certaines ont intégré le système médico-social, qui s'est développé, notamment les foyers pour personnes avec un handicap. Une autre partie est allée dans la rue, ce qui pose le défi du suivi ambulatoire. Quant aux prisons, on sait que la fréquence des pathologies psychiatriques y est considérable et que, là encore, il existe une inadéquation absolument majeure entre le besoin et l'offre de soins. J'ai le même avis que vous.

M. Khalifé Khalifé, rapporteur. - À Metz, qui compte 120 000 habitants, 30 % des cas d'errance sont d'origine psychiatrique, 30 % pourraient être qualifiés de « commerciaux », le fait de personnes qui viennent dans la ville-centre depuis d'autres communes, et 30 % correspondent aux sans-domicile fixe « classiques ». Je vous rejoins donc sur ce point.

Je vous rejoins également sur la diminution du nombre de lits en psychiatrie, phénomène que nous avons notamment constaté à partir de 2014 et qui est lié à la diminution du nombre de lits dans les hôpitaux. Cependant, les pouvoirs publics commencent à s'y intéresser, avec des appels à projets en vue de créer quelques lits, dans des associations ou d'autres structures, pour remédier à ce problème.

Je souhaitais également évoquer les effets psychiatriques des drogues, souvent à l'origine de psychoses, notamment la schizophrénie, alors que d'aucuns voudraient les légaliser.

Enfin, selon vous, cinq ans après la fin de l'épidémie de la covid, pourquoi restons-nous plus déprimés qu'avant cette crise ? À la commission des affaires sociales, nous constatons beaucoup plus d'arrêts de travail et de dépenses associées relevant de la Caisse nationale de l'assurance maladie (Cnam), notamment du fait des troubles comportementaux. Ce phénomène est-il susceptible de durer jusqu'en 2050 ?

M. Florian Porta Bonete. - Beaucoup de substances ont des effets psychoactifs, y compris le tabac, l'alcool et le cannabis. Vous avez évoqué le lien très fort qui existe entre ce dernier et les troubles psychotiques. Nous savons qu'un certain nombre de cas de schizophrénie sont déclenchés par le cannabis dès lors qu'il existe une vulnérabilité biologique sous-jacente que l'on ignorait. C'est donc, en effet, un sujet important.

S'agissant de la prévention, des chiffres publiés en 2025 montrent qu'elle peut fonctionner dans le domaine des substances. Par exemple, la consommation de tabac a diminué de façon très significative en France, notamment chez les jeunes. C'est donc une bonne nouvelle.

Concernant, ensuite, l'explosion des symptômes névrotiques, c'est-à-dire du registre de l'anxiété ou de la dépression, elle est bien documentée depuis 2020 et la covid. Pourquoi ? Peut-être parce qu'à fréquence de symptômes égale, on en parle plus, en raison d'une moindre stigmatisation de la psychiatrie. Un certain nombre d'artistes et de sportifs - Stromae, entre autres - ont pris la parole. Les symptômes psychiatriques sont plus souvent évoqués en consultation.

Cependant, selon moi, la souffrance a aussi augmenté. Sur ce point, bien des explications sont envisageables. Par exemple, on a beaucoup cru à des hypothèses biologiques, selon lesquelles la covid, qui est un virus se logeant dans le cerveau, affecterait elle-même les centres de l'anxiété et de l'humeur. Cependant, cette piste n'a pas donné de résultats probants.

En revanche, il est possible que la covid ait été un catalyseur, un accélérateur de tendances qui avaient déjà commencé auparavant - par exemple, les écrans ou le virtuel - et dont nous subissons encore aujourd'hui les conséquences. Toujours est-il que cela reste relativement incompris. Il a souvent été dit que la vague de symptômes que nous avons eue juste après la covid, en 2021, diminuerait vite, cela n'a pas été le cas.

M. Khalifé Khalifé, rapporteur. - Que conseillez-vous à la force publique de faire pour essayer de pallier ce phénomène ou, en tout cas, de s'y intéresser de façon plus concrète ?

M. Florian Porta Bonete. - Ce mal-être s'étend en effet au domaine professionnel, avec des arrêts de travail. En l'occurrence, le psychiatre n'est peut-être pas le mieux placé pour répondre, car il faudrait s'intéresser au champ du travail et de la sociologie professionnelle.

M. Alain Ehrenberg. - Cela est très clair. Schématiquement, les sociologues du travail démontrent très bien que, lorsque le management est de type participatif, le personnel se porte beaucoup mieux.

M. Bernard Fialaire, rapporteur. - Il se trouve que, dans mon territoire, une inondation historique a eu lieu en 1840. Le curé du village, qui avait l'habitude de tout noter, a alors remarqué que, alors que les conditions d'hygiène étaient catastrophiques, il y a eu beaucoup moins de pathologies, car les gens, qui n'avaient pas le temps d'être malades, devaient se sauver. En revanche, lors des années qui ont suivi, les habitants se sont remis à développer des pathologies.

Par ailleurs, un médecin va désormais effectuer un temps plein, quarante heures par semaine, au sein de l'École normale supérieure de Lyon, afin de s'occuper de la santé mentale des étudiants du site. Je suis un peu effrayé que l'on ait besoin d'un temps plein pour cela. Les pressions sont-elles si considérables ?

M. François Bonneau. - Les troubles psychiques chez les jeunes ont été multipliés par huit, ce qui est phénoménal. Nous le savons aussi, c'est parce que nous les avons beaucoup stressés par tous les comportements que nous leur avons imposés pendant la période de la covid.

Je voudrais mentionner des travaux qui ont eu lieu au Sénat, notamment ceux de la commission d'enquête sur l'utilisation du réseau social TikTok, son exploitation des données, sa stratégie d'influence, dont le rapporteur était Claude Malhuret : quel est votre regard sur ce sujet ? Sans faire le panégyrique des dictatures, je constate qu'en Chine, on ne peut être sur TikTok qu'une demi-heure ou une heure par jour, là où, dans nos démocraties, ce temps est illimité. En outre, lorsque l'on commence à regarder des contenus déprimants, on est influencé, et parfois entraîné jusqu'à des tentatives de suicide. Il y a donc là un vrai problème de santé et de société. Faut-il aller plus loin dans la législation pour interdire certains de ces contenus ?

Mme Nadège Havet. - Dans le prolongement de ces propos, Monsieur Ehrenberg, vous parlez depuis longtemps du malaise social. En France, sommes-nous plus fragiles parce que nous avons une notion d'égalité plus forte que dans d'autres pays d'Europe ?

D'après vous, ces maux, combinés au développement à outrance des réseaux sociaux et du smartphone, ont-ils pour effet de nous plonger dans une société qui va de plus en plus mal, où la « fatigue d'être soi » est plus prégnante ?

M. Jean Sol. - Quel est votre avis sur le lien entre la santé mentale et les intelligences artificielles intrusives ?

Avons-nous aujourd'hui les moyens de faire de la prévention comme nous devrions le faire, aux trois niveaux primaire, secondaire et tertiaire ?

Enfin, vous avez très peu parlé de la consommation de psychotropes aujourd'hui en France, alors que cela me semble être un enjeu et un défi sociétal.

M. Guislain Cambier. - Vous avez parlé de la disparition de la transcendance, de l'absence de sens. Estimez-vous que les responsables politiques que nous sommes ont une responsabilité dans cette absence de sens, parce que nous aurions fait disparaître le projet national ou l'ambition collective au profit du curatif et du soin du quotidien ? N'avons-nous pas la responsabilité d'entraîner l'ensemble de notre société vers quelque chose de plus grand, de nature à nous permettre de surpasser des difficultés personnelles particulières ?

M. Alain Ehrenberg. - Je commencerai par la transcendance et le malaise. Sur la transcendance, il existe deux formules : « si Dieu est mort, alors tout est permis » ; « si Dieu est mort, alors plus rien n'est permis ». Les individus des sociétés modernes, d'une certaine manière, ont le choix. Ils sont plus fragiles ; leurs souffrances et la santé mentale sont une manière d'exprimer ces tensions, donc d'agir sur elles.

Le thème du malaise est inhérent aux sociétés individualistes, ce que sont toutes nos sociétés occidentales. Toutefois, dans La société du malaise, où j'ai comparé la France et les États-Unis, je constate que nous n'avons pas la même manière d'exprimer ce type de question. Il existe donc des variations.

Ensuite, quand j'écrivais sur la dépression, j'ai consulté les écrits de médecins de l'entre-deux-guerres. Ces derniers déploraient que, face aux « douteurs » et aux « inhibés » pour reprendre les termes de l'époque, ils n'avaient aucun moyen d'agir. L'arrivée des médicaments psychotropes après la guerre a bouleversé cette configuration.

En passant d'une société du « que m'est-il permis ? » à une société du « de quoi suis-je capable ? », nous avons surtout changé de culture du malheur intime. Cela évolue, mais les problèmes demeureront. Nous assistons, non pas au déclin de l'idée de société, à mon sens, mais à un changement de la normativité.

Les technologies de l'information et de la communication ne sont plus ce qu'elles étaient. Pour ma part, n'ayant pas travaillé sur le sujet des écrans, je ne peux rien en dire.

M. Florian Porta Bonete. - Pour le moment, dans nos vies, l'intelligence artificielle demeure limitée : pour certains, elle n'intervient jamais ; pour d'autres, il s'agit de s'en servir de temps en temps. Il est probable que, dans quelques années, son usage soit bien plus important.

En matière de santé mentale et de psychiatrie, que peut-il se passer ? Imaginons un scénario pour 2050... Le matin, au réveil, ma montre m'indique comment s'est passée ma nuit et m'informe de mon état d'alerte émotionnelle pour la journée. Des notifications me conseillent sur ce que je devrai faire ce jour-là en fonction de mon état psychologique. Une IA me dit ce que je ressens avant même que je le ressente moi-même. Un capteur de ma voix et de mon regard me renseigne sur mon état mental, que je ne perçois pas. Je n'ai plus de psychothérapeute en chair et en os ; j'ai des intelligences artificielles de psychothérapie.

D'ailleurs, certains utilisent déjà les moteurs d'intelligence artificielle pour faire comme s'ils suivaient une psychothérapie, et des moteurs spécifiques d'intelligence artificielle orientés vers la psychothérapie commencent à se développer. Il existe donc un scénario du « tout intelligence artificielle » en 2050, un peu à la Black Mirror, série dystopique sur les écrans et l'IA, qu'il faut garder à l'esprit.

Bien sûr, la prévention est essentielle et elle manque de moyens. Nous connaissons bien ce sujet en psychiatrie. Ainsi, la circulaire de 1960 dispose que la psychiatrie publique est organisée en secteurs, c'est-à-dire qu'à un territoire géographique correspond un certain nombre de structures d'offres de soins, de consultations et d'hospitalisations. Dès 1960, il était prévu que le secteur agisse de la prévention à la post-cure avec, notamment, la prévention des troubles psychiatriques sur son territoire. Or cela n'a jamais été fait, par manque de moyens et de temps. Nous investissons trop peu dans la prévention.

Concernant les psychotropes, certains sont surconsommés en France et d'autres non. Les psychotropes surconsommés dans notre pays sont, notamment, les traitements anxiolytiques, en particulier ceux de la famille des benzodiazépines. Ces molécules sont extrêmement efficaces contre l'anxiété, mais elles exposent au risque d'accoutumance. La réponse réside dans la prévention, le dépistage et la psychothérapie, ainsi que dans la bonne prescription de traitements médicamenteux. Nous constatons encore une part très importante de mauvaises prescriptions, non conformes aux bonnes pratiques, toutes spécialités confondues, mais sans doute encore plus en psychiatrie.

Enfin, j'en viens à la responsabilité du politique. Dès lors que de grands systèmes s'érodent, le politique a une responsabilité, même s'il n'est pas seul. La communauté citoyenne et ses représentants doivent s'interroger sur ce point. Par exemple, pourquoi les idées de République, de Nation, y compris dans leur acception positive, ont-elles aujourd'hui bien moins cours ? Vous parliez de grands systèmes collectifs visant à surpasser les difficultés personnelles : c'est très intéressant. Sans doute une nation, un peuple, une communauté en ont-ils besoin.

Mme Christine Lavarde, présidente. - Nos rapporteurs partent déjà avec un scénario de prospective pour 2050. Je ne sais pas s'il fait rêver, mais, en tout cas, il semble plausible... Précédemment, nous avons travaillé sur l'intelligence artificielle ; nous avons donc vu tout ce qu'elle pouvait faire de bien et de moins bien.

Nous vous remercions pour vos propos, qui font également écho aux travaux que nous menons, notamment avec Nadège Havet, sur le rapport à l'autorité et à la vérité.

Cette audition a fait l'objet d'une captation vidéo, disponible en ligne sur le site du Sénat.

La réunion est close à 15 h 55.