Jeudi 2 avril 2026
- Présidence de Mme Micheline Jacques, président -
La réunion est ouverte à 9 h 05.
Table ronde consacrée à la recherche et développement (R&D)
Mme Micheline Jacques, président. - Dans le cadre de notre rapport sur les filières économiques d'avenir dans les outre-mer dont les rapporteurs sont Annick Girardin, Vivette Lopez, Marie-Laure Phinera-Horth et Lana Tetuanui, nous tenons ce matin une table ronde sur la recherche et le développement.
Comme vous le savez, la R&D vise, par l'innovation, à permettre la croissance et le développement économique. Après notre table ronde sur l'artisanat la semaine dernière, nous entendons aujourd'hui les représentants de cinq grands établissements de recherche :
- pour le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), M. Jean-Marc Mompelat, directeur de la stratégie territoriale et du service public ;
- pour le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD), M. Éric Jeuffrault, directeur régional de La Réunion-Mayotte-Océan Indien, qui est en visioconférence depuis La Réunion ;
- pour le Centre national de la recherche scientifique (CNRS), nous accueillons M. Etienne Snoeck, directeur de recherche, chargé de la mission outre-mer ;
- pour le Centre de recherches insulaires et observatoire de l'environnement (CRIOBE), M. Pierre Sasal, directeur ;
-et enfin, pour l'Institut français de recherche pour l'exploitation de la mer (Ifremer), nous entendrons M. José Zambonino-Infante, directeur du département ressources biologiques et environnement, et M. Romain Charraudeau, directeur du partenariat et du transfert pour l'innovation.
Nous vous proposons de commencer par un tour de table afin que vous puissiez présenter dans les grandes lignes votre organisme et vos principales activités en outre-mer. Ensuite, nos rapporteurs et nos collègues vous interrogeront.
Nous avons de nombreux sujets d'interrogation sur la R&D. Nous voudrions savoir comment vos activités s'inscrivent dans la stratégie de développement de chaque territoire. Quelles filières d'avenir identifiez-vous à partir de vos travaux ? Comment faudrait-il les accompagner pour que nos outre-mer accèdent à une plus grande autonomie et à une meilleure insertion dans leurs bassins océaniques respectifs ?
M. Jean-Marc Mompelat, directeur de la stratégie territoriale et du service public, délégué à l'outre-mer et à l'expertise au Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM). - Le BRGM est un établissement public à caractère industriel et commercial (EPIC), créé en 1959. Il s'agit du service géologique national et de l'expert national pour les questions relatives au sous-sol, placé sous la triple tutelle des ministères en charge de l'environnement, de l'industrie et des mines.
Nos quatre grands domaines d'activité sont la recherche scientifique et l'appui aux politiques publiques, qui représentent environ 35 % de notre activité et s'alimentent mutuellement dans un continuum. Nous avons également deux autres domaines : la gestion et la sécurisation des anciens sites d'exploitation minière, spécifique à l'Hexagone, et des activités commerciales avec la sphère privée, qui représentent 10 % de nos activités en France et à l'international.
Le BRGM emploie 1 100 personnes, dont plus de 800 ingénieurs et chercheurs et 90 doctorants. Notre budget s'élève à 190 millions d'euros, dont 83 millions de ressources externes. Nos principaux pôles de compétences nationales sont basés à Orléans, et nous disposons de directions régionales, notamment en outre-mer.
Les principaux enjeux que nous traitons sont les risques, la gestion des eaux souterraines, la géologie, la mobilisation du sous-sol, les ressources minérales, l'énergie et la décarbonation - avec la géothermie notamment -, ainsi que le numérique pour les géosciences.
Nous sommes présents dans les outre-mer avec des directions régionales, comme en métropole, car nous avons une obligation de présence institutionnelle dans les DROM. Nous avons également des antennes fonctionnant sur une base contractuelle en Polynésie française et en Nouvelle-Calédonie, et nous suivons à distance les autres COM. Nos effectifs dans les outre-mer s'élèvent à une cinquantaine de personnes, avec environ une dizaine de personnes par direction régionale, ce qui est à peu près cohérent avec nos implantations dans l'Hexagone, qui sont assez limitées quand on regarde les forces en présence de la recherche en outre-mer, qui doivent représenter moins de 5 %. Nous avons une production annuelle de l'ordre d'une dizaine de millions d'euros, ce qui constitue à peu près le quart de l'activité dans les régions et montre les attentes qui s'expriment vis-à-vis du BRGM dans les outre-mer. Ces activités relèvent principalement de l'appui aux politiques publiques, à hauteur de 80 à 90 % dans les outre-mer, contre 35 % au niveau national. Malgré tout, les activités de recherche restent significatives, de l'ordre de 10 à 15 %. Une part de cet appui au public correspond d'ailleurs à des actions de recherche et développement, notamment avec les collectivités locales, qui portent une part de recherche assez finalisée. Le BRGM dans les outre-mer, c'est aussi 11 doctorants à fin 2024, mais seulement trois affiliés à des universités locales. C'est également 120 publications sur la période 2019-2023 qui portent sur les outre-mer. Nous allons parler des filières économiques qui concernent le BRGM, notamment la géothermie et les ressources minérales, mais je voudrais insister sur l'importance de la cartographie géologique de base. C'est un élément absolument fondamental, non seulement pour toute une série d'activités très appliquées, mais aussi parce que la géologie est le support physique de la biodiversité. Toute une série d'applications découlent de cette information géologique de base et de qualité. Force est de constater qu'en outre-mer, nous ne sommes pas forcément à jour sur ce point, même si nous venons de terminer le programme de la carte géologique de la France au 1/50 000e. Un certain nombre de cartes sont considérées comme très anciennes, pour ne pas dire obsolètes. Il y a donc là un enjeu à considérer, indépendamment des aspects appliqués.
Mme Micheline Jacques, président. - Je vais laisser la parole à M. Jeuffrault.
M. Éric Jeuffrault, directeur régional La Réunion-Mayotte-Océan indien, basé à La Réunion, au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD). - Le CIRAD est une force de frappe française d'un peu plus de 1 000 scientifiques, pour un budget annuel de 255 millions d'euros. Comme tout EPIC, il va chercher plus de 50 % de son budget sur des activités autres que celles financées par l'État, même si sa mission principale est une mission de service public au niveau des territoires.
Cette force de frappe est fortement ancrée dans les outre-mer : plus de 350 ETP, ce qui représente environ 17 % du budget annuel du CIRAD et un quart de son chiffre d'affaires. Notre mission est spécifiquement tournée vers le développement agricole et durable. Nous travaillons en réseau, notamment via le récent réseau d'innovation et de transfert agricole, qui nous permet d'assurer une continuité entre la recherche, le développement et le terrain. Notre présence historique en outre-mer nous a permis de nous doter de plateformes de coopération scientifique d'intérêt.
Cette force de frappe est aujourd'hui déclinée dans tous les territoires. Nous devons être le seul organisme présent dans tous les territoires, ce qui nous assure une présence dans l'ensemble des bassins, mais aussi un double apport : d'une part, sur les politiques publiques territoriales et, d'autre part, sur le rayonnement global de cette force de frappe française en France océanique sur les grands enjeux de coopération.
Pour simplifier, nous travaillons sur les thèmes de la santé, de l'alimentation, du climat et de la biodiversité, que nous déclinons dans les différents territoires.
Cette force de frappe est déclinée autour d'infrastructures remarquables, construites avec l'aide des fonds européens, de l'État et des collectivités, qui sont aujourd'hui reconnues à l'international. Vous avez ici l'exemple de l'agro-campus de Saint-Pierre, infrastructure tournée vers les solutions de santé, notamment la santé végétale et la biodiversité. Nous avons un grand projet de halles agroalimentaires, financées par la région et les fonds FEDER, pour associer les entreprises privées et faire sauter le verrou qui consiste à passer de la recherche à des solutions d'agro-transformation directement dans le secteur privé. Nous disposons aussi de terrains importants et de stations agronomiques. Vous citez la problématique des conservatoires de ressources biologiques ; nous sommes confrontés à la nécessité de les maintenir en bon état, mais surtout de les augmenter, puisqu'elles servent à nos résultats de recherche, notamment en matière de biodiversité. Il s'agit également de capitaliser ces ressources au service des enjeux alimentaires et environnementaux. Le campus est également très impliqué sur les questions environnementales, notamment aux Antilles, avec des infrastructures remarquables que nous partageons avec l'INRAE, comme la tour à flux de Paracou en Guyane. Celle-ci nous sert à observer les interactions entre le climat et la forêt, et notamment d'aborder de façon plus solide la question du carbone, des puits de carbone et, globalement, de la résilience de ces forêts au climat. Notre action dans les outre-mer est déclinée depuis peu dans une feuille de route qui marque une nouvelle étape et met l'accent sur les transferts, c'est-à-dire la manière dont nous passons des solutions de laboratoire à des solutions techniques. Il s'agit de projets en cours ou déjà réalisés en tant que solutions durables. Nous essayons de travailler, notamment avec l'IRD, sur la question centrale de la gestion des insectes vecteurs, en particulier les moustiques, pour les combattre autrement et diminuer l'impact des maladies transmissibles. Dans le même domaine, nous cherchons des solutions de santé végétale. Nous utilisons aujourd'hui les bactériophages pour lutter contre les bactéries et nous débarrasser des problèmes de bactéries phytopathogènes par des solutions plus génétiques ou écologiques que les pesticides, l'objectif étant de diminuer la pression. Enfin, nous comptons beaucoup sur les outils nomades, car la science nous a permis de passer du laboratoire au terrain. Nous arrivons à avoir de petits laboratoires que nous emmenons directement sur le terrain pour faire du diagnostic en direct.
Il s'agit de dispenser des formations aux agriculteurs, mais surtout d'agir en amont en matière d'épidémiosurveillance pour détecter les problèmes dès leur apparition et mieux les gérer. Nous nous intéressons également aux questions de bioéconomie circulaire, notamment pour des filières d'intérêt. Il faut utiliser les biomasses locales pour les transformer en outils pratiques et mener une réflexion globale sur l'alimentation : comment passer de produits locaux à l'agro-transformation ? Je songe par exemple à la farine locale. Un papier sans gluten est ainsi conçu à partir de farine de banane verte, de manioc et de patates douces, produits localement. Comment passer à l'échelle pour mettre ces solutions techniques à la disposition des territoires ? Il en va de même dans la Caraïbe, où nous procédons de la même manière avec l'igname pour fabriquer des pâtes alimentaires. Les centres de ressources biologiques (CRB) sont un autre sujet important. L'objectif est d'utiliser nos CRB pour trouver des solutions techniques et résoudre des problèmes, à la fois phytosanitaires et de restauration de milieux naturels, qui sont des enjeux très forts pour le climat. Enfin, dans le Pacifique, mais aussi à Mayotte, il s'agit de s'appuyer sur l'existant local, notamment sur des solutions fondées sur les systèmes agroforestiers et sur la transformation des systèmes agroforestiers en leviers économiques pour les territoires.
Je souhaite partager quelques éléments de réflexion. Nous travaillons essentiellement sur les filières économiques agricoles. Le potentiel agricole étant très différent d'un DROM à l'autre, les solutions internes sont possibles, mais restent très territorialisées. La question de l'autonomie alimentaire est centrale ; bien que difficile à atteindre, de multiples initiatives sont en cours et méritent d'être accompagnées.
L'agro-transformation est également un enjeu important, car nous importons la quasi-totalité des produits transformés, ce qui pose un véritable enjeu nutritionnel. Viennent ensuite les enjeux de résilience et la fragilité structurelle de ces milieux, notamment face au climat, qui appellent un travail considérable, en particulier une coopération entre les organismes de recherche.
Nos priorités sont de produire plus et mieux, non pas en repartant de zéro, mais en accompagnant les bonnes initiatives. Il faut poursuivre les stratégies de moindre dépendance aux importations, par la création variétale et la mise à disposition de matériel végétal produit localement. Il est également central de ne pas être isolé et de favoriser l'implantation de nos territoires dans leur bassin géostratégique, en définissant des intérêts communs et en valorisant le potentiel de la France océanique en coopération régionale.
Je retiendrai aussi l'exploitation du potentiel de la biomasse, qui est une des solutions d'avenir, notamment en matière de bioéconomie circulaire. Il y a également les enjeux de soutien à la recherche sur la question du climat. Je citerai l'initiative de La Réunion, de l'État et de la collectivité régionale, qui ont fondé un Groupement Régional d'Experts sur le Climat (GREC), avec un plan qui devrait nous mener jusqu'à la prochaine programmation européenne 2028-2032.
Enfin, la recherche et l'innovation dans les départements d'outre-mer sont fortement dépendantes des crédits européens.
La discussion d'aujourd'hui sur les fonds européens et sur la prochaine maquette, tant au niveau du développement rural et du soutien aux agricultures sur le FEADER que du FEDER - c'est-à-dire l'infrastructure, la recherche, voire la coopération régionale -, est un enjeu fort. Nous souhaitons que le cap soit maintenu afin de nous permettre de poursuivre le travail déjà engagé. Je vous remercie.
M. Étienne Snoeck, directeur de recherche, chargé de mission outre-mer auprès du directeur général délégué à la science au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). - Le CNRS est un établissement public à caractère scientifique et technologique (EPST) qui a été créé à la fin des années 1930 par Jean Zay et Jean Perrin. Il représente un peu plus de 33 000 personnes, dont 29 000 scientifiques - 15 000 ingénieurs, 11 000 chercheurs et un peu plus de 6 000 doctorants et postdoctorants. Son rôle est de produire de la connaissance.
Nous sommes organisés en une dizaine d'instituts thématiques : biologie, chimie, écologie et environnement, ingénierie, mathématiques, nucléaire et particules, physique, sciences humaines et sociales, sciences informatiques et sciences de l'univers. Le budget total du CNRS est d'un peu moins de 4 milliards d'euros, dont près de 3 milliards proviennent de subventions de l'État, le reste étant constitué de ressources propres.
Nous produisons de la connaissance par l'intermédiaire de publications. L'an passé, nous en avons compté 55 000, dont 65 % - c'est notable - sont réalisées avec des laboratoires étrangers, ce qui montre notre forte propension à travailler avec des partenaires internationaux. En matière d'innovation, 100 startups ont été créées l'an passé et 9 000 brevets ont été déposés. Nous comptons un peu plus de 1 000 unités de recherche qui sont, pour leur quasi-totalité, des unités mixtes gérées avec nos partenaires universitaires et d'autres organismes.
Autre spécificité, nous travaillons beaucoup avec l'international ; nous avons par exemple 80 laboratoires internationaux et 280 laboratoires partagés avec des industriels. Nos centres d'implantation sont essentiellement en France hexagonale, mais nous disposons de bureaux à l'étranger : Ottawa, Washington, São Paulo, Pretoria, Nairobi, New Delhi, Tokyo, Singapour et Melbourne.
Cette présence mondiale est importante, car l'un des objectifs du CNRS est de s'appuyer sur ces bureaux et laboratoires internationaux pour accompagner nos laboratoires en outre-mer à s'ouvrir aux pays du bassin où ils se trouvent. Notre présence en outre-mer est relativement modeste, avec un peu moins de 80 personnels permanents répartis à La Réunion, en Guadeloupe, en Martinique, en Guyane, en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie. Notre stratégie vis-à-vis des outre-mer a été repensée récemment et nous avons produit une feuille de route outre-mer du CNRS, déclinée dans chacun des sites. Établie en 2024, elle a pour objectif premier d'accroître notre présence et de déployer des activités impactantes pour ces territoires et leur population. Cela implique d'aborder les grands défis locaux en améliorant la connaissance par des approches transdisciplinaires, et de renforcer les infrastructures d'observation et expérimentales pour mieux prévoir et comprendre l'adaptation au changement global. Nous partons du constat que le CNRS ne peut piloter sa stratégie seul depuis l'Hexagone ; il faut donc la co-construire avec les universités des territoires et les organismes partenaires sur site. Les actions menées, comme celles évoquées par Éric Jeuffrault à propos du GREC, le sont en partenariat, et nous voulons poursuivre dans cette voie. Se pose également la question de la formation par la recherche et du partage des connaissances avec les populations et les collectivités. Il existe une certaine défiance vis-à-vis de la méthode scientifique, notamment en Polynésie, et un travail est à faire pour établir un climat de confiance. La recherche peut aussi être un excellent vecteur de géostratégie : nos actions en outre-mer doivent permettre une ouverture de ces territoires à l'international, notamment aux pays voisins. Sans être trop long, je préciserai les deux thématiques sur lesquelles nous avons axé notre feuille de route, dont la première concerne les questions de résilience des socio-écosystèmes insulaires face au changement global.
Notre première grande thématique inclut plusieurs sous-thématiques : les impacts du changement climatique et de l'anthropisation sur le patrimoine culturel et naturel, le déclin et la préservation de la biodiversité et des ressources naturelles, les risques naturels et anthropiques - pollution, espèces invasives -, les risques sanitaires et infectieux, ainsi que la question des sociétés insulaires tropicales et de leurs contraintes. Une autre thématique, plus transversale et spécifique aux outre-mer - où se trouve 80 % de la biodiversité française -, est la chimie des substances naturelles, liée à cet endémisme exceptionnel, et son application dans des filières comme la pharmacopée ou la cosmétique. Sans entrer dans les aspects pratiques de cette feuille de route stratégique, nous la déclinons dans les territoires par des actions co-construites avec les établissements et leurs partenaires. Nous avons élaboré des appels à projets aux Antilles, en Guyane et à La Réunion ; la prochaine étape concernera la Polynésie. Nous avons aussi ouvert une chaire de professeur junior en outre-mer sur la question de One Health, « une seule santé », et signé des partenariats avec les universités ultramarines, comme nous le faisons avec toutes les universités françaises. Nous avons récemment signé un contrat avec la Région Réunion, un accord-cadre avec la collectivité territoriale de Guyane, et nous devons renouveler une convention de coopération avec la Polynésie française. Je m'arrêterai là ; nous pourrons entrer plus en détail dans nos actions, qui sont différenciées selon les territoires, leurs contraintes et ce que nous pouvons y faire concrètement.
Mme Micheline Jacques, président. - Je vais passer la parole à M. Sasal.
M. Pierre Sasal, directeur au Centre de recherches insulaires et observatoire de l'environnement (CRIOBE). - Je suis chercheur au CNRS et, à ce titre, son représentant en Polynésie française. Je suis également le directeur du CRIOBE, une unité d'appui à la recherche qui a trois tutelles : le CNRS, l'École pratique des hautes études-PSL et l'Université de Perpignan. Notre laboratoire est présent en Polynésie depuis 1971, et même un peu avant.
J'ai déjeuné hier avec le fondateur du CRIOBE, Bernard Salvat, qui me disait que, dès 1965 - avant la création du CRIOBE en 1971 -, il intervenait déjà en Polynésie française en accompagnement de ce territoire.
Nous accompagnons depuis 1971 le pays et l'État en Polynésie française. En tant que centre de recherches insulaires et observatoire de l'environnement, nous effectuons des suivis environnementaux depuis cette date et nous disposons de l'une des plus grandes bases de données du Pacifique sur les récifs coralliens. Jusqu'à récemment, notre priorité était axée sur ces récifs, et nous sommes sans doute le premier organisme européen travaillant sur ce sujet.
Nous sommes une petite structure, comptant entre 40 et 45 permanents et environ 130 personnels selon les années, situés en Polynésie française et à l'Université de Perpignan. Historiquement, la station du CRIOBE de Moorea était une station de terrain ; depuis les années 2000, des chercheurs et des ingénieurs y sont basés en permanence, ce qui en fait un véritable laboratoire de recherche sur place.
Notre budget oscille entre 3 et 5 millions d'euros par an. Hors salaires, un dixième environ provient de nos tutelles - le CNRS, l'Université de Perpignan et l'École pratique des hautes études (EPHE-PSL). Le reste est financé essentiellement par des projets Agence nationale pour la recherche (ANR), européens ou accompagnés par le pays.
Outre ces suivis à long terme, nous sommes reconnus pour notre expertise sur les récifs coralliens depuis plus de cinquante ans. Nous travaillons maintenant beaucoup sur les socio-écosystèmes, avec un volet en sciences sociales et humaines, et sur le continuum terre-mer. Il s'agit d'étudier l'effet des bassins versants sur les récifs coralliens, car la pression anthropique croissante et le changement climatique accentuent le lessivage des terres agricoles et anthropisées, qui amène des polluants dans le récif.
Nous accompagnons donc le pays et l'État dans les décisions de gestion et de développement, ainsi que les entreprises.
Nous accompagnons des entreprises innovantes qui ont un volet R&D. Nous venons d'obtenir un financement pour créer une pépinière d'entreprises au niveau du CRIOBE, une halle technologique d'innovation où nous pourrons accueillir des entreprises innovantes et les accompagner jusqu'à leur indépendance financière en les soutenant en matière de R&D. Je pourrai entrer dans les détails de certains projets que nous accompagnons, comme le venin de cône ou le développement de l'holothuriculture, menés en collaboration avec les acteurs du territoire, que ce soit l'Ifremer ou l'Université de la Polynésie Française (UPF), dans le cadre du consortium de recherche RESIPOL.
Mme Micheline Jacques, président. - Merci. C'est un sujet également très intéressant et je ne doute pas que les rapporteurs auront de nombreuses questions. Nous allons poursuivre avec, pour l'Ifremer, M. José Zambonino Infante, directeur du département des ressources biologiques et environnement.
M. José Zambonino Infante, directeur du département ressources biologiques et environnement (RBE) à l'Institut français de recherche pour l'exploitation de la mer (Ifremer). -Je commencerai par donner quelques éléments concernant l'Ifremer. C'est un EPIC créé en 1984, composé de 1 500 personnes et disposant d'un budget annuel d'environ 250 millions d'euros, avec une présence importante dans les territoires ultramarins. Organisme de recherche, l'Ifremer conduit des recherches sur les ressources biologiques, naturelles ou exploitées, et travaille sur les questions d'environnement côtier, d'environnement profond et de géosciences. Sa particularité est de reposer sur un triptyque : recherche, valorisation et appui aux politiques publiques.
Dans les territoires ultramarins, nos équipes oeuvrent pour répondre aux défis scientifiques et sociétaux posés par le changement climatique, auquel ces territoires sont confrontés. Nous avons au total six implantations outre-mer : trois dans l'Indo-Pacifique, deux dans les Antilles françaises et en Guyane, et une représentation à Saint-Pierre-et-Miquelon. L'Ifremer y déploie une expertise mise au service de la durabilité des écosystèmes et des populations locales.
La zone indopacifique, très riche en biodiversité et en ressources, est confrontée à des pressions environnementales et climatiques sans précédent. Dans nos trois implantations à La Réunion, en Polynésie française et en Nouvelle-Calédonie, nous incarnons une double mission : observer pour comprendre et innover pour préserver.
À La Réunion, quatorze chercheurs et ingénieurs se concentrent sur la biodiversité marine avec des outils d'observation et de surveillance adaptés aux spécificités de l'océan Indien. En Polynésie française, une équipe d'environ cinquante personnes accompagne le développement durable des filières aquacoles comme la perliculture, l'élevage d'oursins, d'holothuries ou la pisciculture, tout en travaillant à la préservation des lagons menacés par le changement climatique.
Je donnerai un exemple marquant du type d'activité que nous menons : la bioremédiation des eaux usées par les bivalves et les holothuries, une solution proposée pour faire face à l'augmentation des activités humaines tout en préservant la santé des écosystèmes. En Nouvelle-Calédonie, vingt-quatre scientifiques soutiennent des activités conchylicoles, explorent le potentiel des microalgues et étudient les impacts des pollutions minières et du réchauffement. L'ensemble de ces activités s'inscrit dans une logique d'adaptation et de transfert technologique essentielle pour ces territoires insulaires. Nos laboratoires disposent d'infrastructures expérimentales et analytiques souvent qualifiées de remarquables par nos partenaires. Nos plateformes aquacoles en Polynésie et en Nouvelle-Calédonie nous permettent de comprendre les mécanismes d'impact des changements globaux, de prédire la vulnérabilité des écosystèmes et de proposer des solutions concrètes avec les acteurs locaux. Autre exemple d'utilisation de ces infrastructures : nous déployons actuellement des écloseries que je qualifierai de « low cost ». Installées dans des conteneurs, elles peuvent être déployées sur l'ensemble des îles et des atolls de l'archipel polynésien pour compenser la baisse du recrutement des naissains d'huîtres perlières, qui impacte fortement les producteurs de perles. Ces moyens permettent d'établir des partenariats solides avec les institutions, les professionnels de la mer et les communautés. Nous ouvrons également ces infrastructures ultramarines afin de proposer des formations de pointe, ce qui est un élément primordial de notre action. Enfin, les équipes de Guyane et des Antilles se positionnent principalement sur des questions de préservation des ressources halieutiques, en particulier des ressources très spécifiques dites « à données limitées » qui permettent de maintenir les pêcheries locales. Elles travaillent également sur la restauration de certains habitats correspondant à des zones fonctionnelles pour des espèces emblématiques, et sur les problématiques de la ciguatera, notamment dans les Antilles.
À Saint-Pierre-et-Miquelon, nous avons une personne, et les activités qui y sont menées par l'Ifremer sont essentiellement des activités d'appui aux politiques publiques. En conclusion, l'Ifremer en outre-mer, c'est une recherche engagée, très ancrée dans les réalités locales et tournée vers l'avenir.
Mme Micheline Jacques, président. - Je laisse la parole aux rapporteures.
Mme Annick Girardin, rapporteure. - Je vous remercie de participer à cette mission sur les filières économiques d'avenir outre-mer, qu'il faut étendre très largement à la R&D et aux connaissances.
La France est riche de ses territoires d'outre-mer et de ses positionnements ; elle est présente sur l'ensemble des océans. Elle dispose là d'une vraie reconnaissance et d'une vraie connaissance qui doivent être davantage présentes, visibles et lisibles.
Cela suppose un travail sur la recherche, à la fois fondamentale et appliquée, qui pourrait se faire à partir d'une porte d'entrée « outre-mer ». Aujourd'hui, si l'on regarde la recherche outre-mer, nous n'avons pas de porte d'entrée pour la trouver ; il faut procéder par thème. C'est la première connaissance que nous devons avoir et partager et demain, l'une des richesses fondamentales au niveau mondial sera la donnée. Cette donnée a une richesse nationale et doit aussi être pensée pour avoir une richesse dans les territoires d'outre-mer. La recherche outre-mer a certes besoin d'être faite en outre-mer sur tout ce qui est fondamental et global, mais elle a besoin d'être faite pour l'outre-mer quand on est sur la recherche appliquée. Le bon exemple, c'est sans doute - par son antériorité et parce que les territoires ultramarins sont très tournés par l'agriculture - l'organisation d'une structure comme le CIRAD sur place, avec l'ensemble de la présentation qui vient d'être faite. Chaque organisme doit être à sa place.
Le BRGM et le CNRS sont là pour avoir de la connaissance globale souvent fondamentale, même si cela ne veut pas dire qu'ils ne peuvent pas participer à d'autres opérations. Le CIRAD, Ifremer et les petites structures comme le CRIOBE - initiative à l'origine du ministère des outre-mer - doivent intervenir comme des acteurs partenaires du terrain en matière de R&D et nous sommes précisément là au coeur du sujet.
Il faut qu'on positionne les choses comme cela et que ce soit clair ensuite en matière de financement. La recherche fondamentale, le ministère de la recherche, l'ANR, on voit bien ce que cela recouvre. Quand les financements sont davantage européens ou arrivent de ministères spécifiques comme le ministère de l'agriculture, le ministère des outre-mer ou le ministère de la mer, on doit être en connexion systématique avec la recherche appliquée.
Vous avez parlé de vos établissements dans les territoires ultramarins. Combien de personnes exactement ? Comme pour tous les établissements publics de l'État, c'est important de savoir s'il s'agit d'étudiants ou de volontaires service civique (VSC). Quelle est la répartition entre chercheurs, techniciens, ingénieurs, étudiants et autres dans vos représentations sur les territoires ?
Combien de laboratoires ? Tout cela doit être clair pour que nous puissions comprendre si nous sommes au bon niveau. Nous avons la capacité de rehausser le niveau de la représentation des installations et des infrastructures sur les territoires ultramarins, en concertation avec les collectivités et les acteurs locaux. Il serait utile que ces réponses puissent nous être transmises dans les quinze jours ou trois semaines. Il en va de même pour la recherche et développement. Territoire par territoire, qu'est-ce que vous considérez véritablement comme de la R&D et à quel moment le partenaire économique intervient-il ? Si je prends l'exemple de Saint-Pierre-et-Miquelon, que je connais le mieux, ou celui de la pêche, que ce soit aux Antilles, à Saint-Pierre-et-Miquelon ou en Guyane, comment sommes-nous organisés et comment portons-nous ces projets ? La première richesse française est tout de même la mer : notre zone économique exclusive, l'extension du plateau continental. Toutes ces données, pour lesquelles nous avons eu besoin du BRGM ou de l'Ifremer pour constituer le dossier de base, doivent pouvoir être trouvées et mises au service du développement. Il faudrait donc que nous ayons des chiffres précis, au-delà de ce que vous nous avez donné, car la réalité sur le terrain n'est pas exactement celle-ci. La distinction entre les personnels présents en permanence, les volontaires du service civique, les étudiants et les chercheurs est importante pour moi. Vous avez parlé de défiance. S'il y a de la défiance, c'est que nous ne sommes pas clairs et que les travaux ne sont pas suffisamment transparents. Je le redis : lorsque nous sommes dans le domaine de la recherche appliquée, on ne fait pas de la recherche en outre-mer, on fait de la recherche pour les outre-mer. Nous reprendrons des questions plus précises lors d'un deuxième tour de table sur cette structuration, qui sera indispensable si nous voulons que les outre-mer se développent économiquement.
Mme Vivette Lopez, rapporteure. - Je partage totalement les propos de ma collègue Mme Annick Girardin.
Notre rapport porte sur les filières économiques d'avenir des outre-mer. Quelle filière d'avenir avez-vous identifiée aujourd'hui ? Avez-vous des exemples concrets où la recherche a permis de faire émerger une filière structurée, en précisant les facteurs de réussite ou d'échec ? M. Jeuffrault a parlé des moustiques : avez-vous trouvé des solutions ? Sont-elles adaptables partout ?
Nous avions rédigé un rapport sur le BTP et nous nous étions rendu compte que, pour éradiquer les termites, les produits européens n'étaient pas particulièrement efficaces sur vos territoires. Vous aviez des méthodes plus spécifiques, mais qui ne pouvaient pas être adoptées, car la procédure est très difficile : il faut les soumettre à la France, puis à l'Europe. Par conséquent, vous n'arrivez pas à faire valider les produits que vous aviez.
Vous aviez également parlé du pain sans gluten à base de bananes vertes ou de patates douces, et des pâtes à base d'igname. La production est-elle suffisamment importante pour exporter ou reste-t-elle locale ?
Enfin, nous avions rencontré de nombreux jeunes qui nous disaient que l'on leur proposait toujours les mêmes métiers en outre-mer. Une fois arrivés en métropole, ils se rendaient compte qu'il existait beaucoup d'autres possibilités, suivaient d'autres formations et n'avaient plus envie de revenir, car leurs nouvelles idées n'étaient pas retenues. Quelles nouvelles compétences et formations de pointe faut-il déployer localement pour que la jeunesse ultramarine soit actrice de ces filières d'avenir ?
Quelles difficultés rencontrez-vous pour attirer et retenir les talents scientifiques en outre-mer ? J'ai l'impression qu'une fois partis, ils ne reviennent pas, ce qui est dommage.
Je voudrais ajouter une dernière chose. Nous avions réalisé une mission en Martinique sur le foncier agricole et nous nous sommes rendu compte qu'il y avait de nombreux terrains à l'abandon.
Dans certains pays, quand un terrain est à l'abandon, il devient rapidement une jungle, ce qui rend impossible sa mise à disposition de jeunes ou de nouveaux agriculteurs. En effet, sa remise en état représente un coût financier important. De plus, une fois que le terrain est devenu une jungle, l'Office de la biodiversité ne veut plus que l'on y touche. On préférerait éventuellement prendre sur des terrains agricoles déjà privés et bien entretenus, en demandant à leurs propriétaires d'en céder une partie. Cette situation évolue-t-elle ? Ou continue-t-on à garder ces terrains à l'abandon, devenus des jungles, au lieu de les mettre à la disposition de jeunes qui voudraient se lancer dans l'agriculture ?
Mme Micheline Jacques, président. - Je propose de donner la parole à M. Snoeck, qui a souhaité intervenir.
M. Étienne Snoeck. - Je voulais répondre à Mme Girardin sur le fait d'avoir une seule entrée pour la recherche dans les outre-mer : c'est déjà le cas. Dans la plupart des territoires, des consortiums ont été créés, comme le CRESICA en Nouvelle-Calédonie ou Résipol en Polynésie. Ces consortiums, qui existent aussi aux Antilles et en Guyane, rassemblent l'ensemble des organismes nationaux de recherche et sont pilotés par les universités. Les responsables de ces organismes y travaillent ensemble pour répondre à des questions de façon collective. La porte d'entrée existe donc. Elle a d'ailleurs été soulignée par un groupe de travail sur la recherche en outre-mer, piloté par la Direction générale de la recherche et de l'innovation (DGRI) du ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche, avec le soutien de la Direction générale des outre-mer (DGOM), qui a formulé des recommandations pour organiser au mieux cette activité commune.
Ma présentation initiale portait sur le CNRS dans son ensemble, sans me focaliser sur les implantations dans les territoires, mais je peux le faire maintenant. À La Réunion, par exemple, il y a une quarantaine d'agents - ce qui inclut des thésards, des post-doctorants, qui ne sont pas des personnels permanents, mais aussi des chercheurs et des ingénieurs. Ils travaillent sur des thématiques comme l'atmosphère, le climat, la volcanologie, la biodiversité ou les processus infectieux. Ce sont des sujets qui relèvent du domaine fondamental, mais quand on travaille sur les processus infectieux avec un laboratoire comme l' UMRPIMIT, on se pose des questions qui ont un impact très direct sur les populations.
Comme je l'ai dit dans mon propos introductif, notre feuille de route identifie bien que la recherche doit être conduite avec les universités et nos partenaires pour répondre aux questions sociétales du territoire. Quand on s'intéresse à l'évolution du climat ou du trait de côte en Guyane, en raison des processus de sédimentation qui proviennent de l'Amazone, on s'intéresse à un phénomène qui impacte directement les villages qui disparaissent dans les eaux. Il faut bien définir les termes : il y a la recherche pour l'innovation économique, pour développer des filières.
Des recherches sont menées pour répondre à des questions essentielles liées au changement global, aux risques naturels, à la volcanologie, aux séismes ou à la montée des eaux. Ce sont des questions qui impactent directement les territoires et sur lesquelles nous travaillons. En ce sens, il s'agit de recherches fondamentales, mais très appliquées à des cas essentiels pour les outre-mer, qui sont les premiers à être touchés par ce changement global. Il y a donc la recherche appliquée pour l'innovation, mais aussi pour répondre à des questions vitales pour les territoires et les populations.
Mme Micheline Jacques, président. - La parole est à M. Mompelat.
M. Jean-Marc Mompelat. - Je vais également réagir aux propos de Mme Girardin.
Pour préciser un point concernant les effectifs, j'ai indiqué qu'il s'agissait d'une cinquantaine de personnes : une dizaine de volontaires du service civique, puis trente à trente-cinq ingénieurs et chercheurs, sachant qu'il existe un continuum entre ingénierie et recherche.
Je nuancerai cependant la présentation que vous avez faite entre des organismes très implantés et d'autres qui auraient des structures plus légères. Notre système de représentation est adapté à la taille de notre établissement, qui compte 1 000 à 1 100 personnes, avec un niveau de représentation et de fonctionnement équivalent à ce que nous avons dans l'Hexagone pour les DROM. Évidemment, pour les autres collectivités, la situation est un peu différente. Si nous avions les moyens de nous développer dans un contexte budgétaire national florissant, nous n'aurions pas de difficulté à implanter des équipes de recherche. Cela serait de toute façon toujours proportionné à la taille de l'établissement et à la nature de nos missions. Tout n'est donc pas comparable en termes de finalité et de positionnement local entre des organismes comme le CIRAD et le nôtre.
Ceci étant dit, il faut garder à l'esprit que la question est bien de répondre aux besoins et aux enjeux des territoires. Les équipes présentes, même si elles sont locales, possèdent bien cet ancrage territorial qui permet aux acteurs d'être en prise avec les enjeux et les questions des territoires, ce qui ne peut se faire à distance.
J'ajouterais qu'il faut savoir faire preuve de souplesse dans un système contraint comme celui du modèle BRGM, afin de pouvoir s'adapter. Nous l'avons fait lorsque les enjeux l'exigeaient. Je prends l'exemple du Réseau de surveillance volcanologique et sismologique de Mayotte (REVOSIMA) lors de la crise du volcan : nous avons su nous adapter avec d'autres partenaires. À certains moments, lorsqu'il fallait aider la collectivité à se doter de certaines infrastructures relatives aux risques naturels, nous l'avons fait. C'était également le cas en Polynésie au début des années 2000.
Enfin, pour ce qui est de la représentation locale, nous n'agissons pas uniquement avec des équipes locales permanentes. Je prends un simple exemple : celui de la géothermie en Guadeloupe.
C'est aussi une meilleure plateforme expérimentale, concrétisation d'une exploitation industrielle sur laquelle le BRGM a un investissement historique de plusieurs dizaines d'années. Il a ainsi démontré, là où beaucoup d'autres opérateurs avaient jeté l'éponge, qu'il y avait un avenir à la géothermie électrogène. Cela a permis de faire perdurer cette exploitation, qui a été reprise par un opérateur privé. Nous travaillons actuellement, dans le cadre d'un projet, à un pilote sur le traitement des lixiviats des sargasses en Guadeloupe. Cela se joue de manière très pratique et opérationnelle, autour de systèmes souples, l'objectif étant de réellement répondre aux besoins et aux enjeux des territoires.
Mme Annick Girardin, rapporteure. -
S'agissant du développement économique des territoires et des filières, il convenait de ré-axer les réflexions pour la suite de notre échange. Il ne s'agit pas de critiquer la recherche fondamentale ou le niveau de présence, mais de savoir comment bien définir les besoins dans les territoires. Qui pose la question ? Quelles sont les solutions apportées ? Et comment cette mission va-t-elle pouvoir indiquer qu'en matière de recherche, il faut insister sur tel ou tel point parce que c'est là qu'on a des filières qui manquent, c'est là que nous pouvons doubler, tripler, quadrupler les chiffres d'affaires, sans remettre en question tout le reste. Je dis simplement que tout cela s'organise. Il y a plusieurs portes d'entrée, pas une seule.
M. Éric Jeuffrault. - Effectivement, la question de la recherche pour les territoires doit se faire en lien avec eux. Nous avons choisi de construire notre feuille de route avec les territoires en répondant avant tout à leurs questions et en établissant notre programme en fonction de cela.
Il faut avoir à l'esprit que notre présence est aujourd'hui maintenue par des fonds européens, à hauteur de 80 % à 90 %. La prochaine bataille sur ces fonds va être énorme et nous comptons sur votre soutien, car cela ne sera pas simple dans un paysage actuellement assez erratique. Ce qui nous inquiète, c'est que les collectivités, très présentes dans nos financements, viennent aussi en soutien. Je lance donc une alerte à ce sujet : si nous voulons maintenir la cadence pour les territoires d'outre-mer, il nous faudra gagner la bataille de l'Europe.
Concernant les infrastructures, il est évident que nous devons ouvrir la question au niveau des entreprises et faire participer l'écosystème entrepreneurial. Il faut surtout une analyse très forte de ce qui, dans nos laboratoires, pourrait intéresser les entreprises très en amont et de ce dont elles ont besoin. Nous essayons de le faire dans le cadre du Pôle Universitaire d'Innovation Valiotech, porté par l'Université de La Réunion, qui tente de rapprocher deux mondes qui sont côte à côte, mais qui ne se parlent pas forcément, ou du moins pas dans les mêmes logiques économiques. La logique de la recherche appliquée est plus longue, tandis que la logique économique est souvent opportune et plus courte. L'idée est de rapprocher ces deux temporalités.
Un des moyens d'y parvenir est d'avoir des programmes qui fassent le lien directement entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée, ainsi que des programmes de transferts accélérés et de solutions économiques. Nous sommes en capacité de le faire, comme nous y arrivons sur la question des financements européens, puisque nous disposons de toutes les briques entre le FEDER, les programmes Horizon, etc.
Ce n'est pas si simple. Je recommanderais une force de frappe commune, qui nous obligerait tous à travailler ensemble au sein d'infrastructures de masse. Étienne Snoeck a raison sur la question des consortiums, mais, pour ma part, un consensus est en train de se former à La Réunion. Faire des consortiums est une bonne chose, à condition de leur trouver un réel intérêt stratégique de territoire, qui ne nous empêche pas de travailler de façon individuelle, mais qui nous renforce de façon commune. Pour répondre à Mme Lopez sur la question des moustiques, il s'agit d'une opération directe, puisqu'une start-up est en cours de montage. C'est une solution testée sur le terrain sur plus de 300 hectares dans la région sud de La Réunion, portée par la région, la commune, l'intercommunalité et le député, ce qui est extrêmement important. L'idée est d'utiliser la nouvelle technique de l'insecte stérile, très bien développée par l'IRD, à laquelle nous nous sommes associés récemment pour y apporter une solution supplémentaire : l'apport d'un biopesticide. Le tout sera mis en oeuvre sur le terrain via des drones et de la technologie sous forme de brevets très applicables. Les résultats sont pour le moment plus qu'intéressants et cela peut servir de moteur. L'objectif n'est pas de garder cette solution à La Réunion, mais de la développer rapidement, notamment au niveau de notre bassin géostratégique. La question de la diplomatie scientifique, de ce rapport entre préfets, diplomates, directions de la recherche et de l'innovation (DRI), délégués régionaux académiques à la recherche et à l'innovation (DRARI) et collectivités, est donc importante pour que, derrière nos solutions techniques, puissent être repérées très tôt des solutions viables sur lesquelles les entreprises pourront se développer. Enfin, sur la question des farines, vous avez raison, elle est importante. Nous travaillons sur des produits locaux et nous avançons sur les questions d'agro-transformation. Les entreprises sont complètement connectées, mais la question reste celle de notre capacité à produire et à transformer. La capacité à produire est importante, car nous sommes souvent atomisés avec des fonciers qui le sont également, ce qui rend le modèle économique fragile. Il faut donc continuer à travailler.
Nous devons être beaucoup plus autonomes dans les territoires. Nous avons des actions à mener en matière de création variétale, car nous disposons désormais de moyens qui nous permettent d'agir différemment, ce qui n'était pas le cas il y a dix ans. Il faut accélérer sur ces questions. La question des semences pour l'agriculture, des tubercules et de la dépendance à l'importation des matériels de base est fondamentale. Notre proposition est de recourir à la diplomatie scientifique au niveau de bassins géostratégiques pour établir des partenariats gagnant-gagnant avec les pays voisins. Des initiatives sont en cours et nous avons besoin de votre aide pour les accompagner. Le rôle de la diplomatie scientifique, notamment avec l'ambassadeur délégué à la coopération régionale dans la zone de l'océan Indien , est essentiel. Nous commençons à travailler, mais nous devons accélérer et impliquer le secteur privé.
Mme Micheline Jacques, président. -Je vais donner la parole à M. Sasal, qui souhaite intervenir.
M. Pierre Sasal. - Je reviens sur les propos de Mme Girardin, qui connaît très bien le CRIOBE pour y être venue il y a quelques années dans le cadre de ses fonctions de ministre.
J'ai entendu parler de données nationales, de défiance et de besoins pour les territoires. Concernant les données nationales, dans le cadre du service national d'observation (SNO) Corail, elles sont issues de cinquante ans de suivi de l'environnement en Polynésie française, mais aussi à l'échelle du Pacifique, puisque nous intervenons sur plus de seize îles où nous acquérons des données. Nous sommes en train de les fédérer et de les ouvrir totalement dans le cadre de l'infrastructure de recherche du CNRS ILICO. Nous sommes donc dans une démarche d'acquisition de données qui peuvent ensuite servir aux autres organismes nationaux de recherche (ONR), au secteur privé et à la prise de décision pour le pays et les décideurs locaux.
Pourquoi la défiance ? En Polynésie française, elle est historiquement liée aux essais nucléaires. Lorsque nous rencontrons les populations, elles nous disent : « Vous nous avez raconté un peu ce que vous vouliez pendant quarante ans. Aujourd'hui, nous ne vous croyons plus vraiment quand vous faites de la recherche. » Pour pallier ce phénomène, nous travaillons avec les populations locales, ce qui s'inscrit dans la feuille de route du CNRS : faire de la recherche de qualité avec et pour la société. Au niveau du CRIOBE, nous sommes dans cette dynamique, en impliquant les populations locales, en menant de la recherche participative et en trouvant des solutions fondées sur la nature.
Dans le cadre du living lab AMWI, par exemple, du Programme de recherche SOLU-BIOD, nous essayons de mettre en place des solutions à la fois high-tech et low-cost. Il ne faut pas oublier que la Polynésie française est un territoire grand comme l'Europe, mais avec seulement 250 000 habitants. De plus, ce territoire est très éloigné, ce qui impose des solutions adaptées.
Les besoins actuellement identifiés en Polynésie française, si nous devions établir des priorités, sont de limiter la dépendance aux énergies fossiles, et nous y travaillons.
Il s'agit de créer de l'ombrage sur le récif corallien pour le protéger des canicules marines et de l'augmentation des températures. Nous avons cette solution, que je qualifierais d'hybride : nous créons de l'ombrage avec des panneaux solaires et, en parallèle, nous produisons de l'énergie décarbonée. Cependant, cela demande une acceptation de la part des consommateurs, car les panneaux solaires sur les récifs coralliens ne sont pas acceptés par toutes les populations, notamment dans certaines îles touristiques où la présence de dizaines ou de centaines de mètres carrés de panneaux au milieu du lagon a une acceptation limitée, y compris pour les pêcheurs. Concernant l'autonomie alimentaire, nous travaillons avec nos partenaires - l'Ifremer, le CIRAD - pour essayer de l'atteindre. Importer de la nourriture coûte cher et a des conséquences sur l'impact carbone et sur la santé humaine. Les importations de poulet américain en Polynésie française sont une catastrophe, alors que nous pourrions développer des filières locales. Enfin, un troisième besoin identifié concerne l'épuration et la potabilisation de l'eau. Nous rencontrons des problèmes majeurs, notamment en saison humide, où nos stations d'épuration sont inefficaces et débordent lors de fortes pluies. Des coliformes fécaux se retrouvent alors dans le lagon, avec des conséquences sur la qualité de l'eau et l'émergence possible de maladies. L'épuration de l'eau est un point important à considérer, et la recherche peut apporter son soutien. Nous avons des projets, dans le cadre du programme national de recherche One Water par exemple, et au niveau du CRIOBE, pour développer des solutions, non pas pour réaliser l'épuration, mais pour alerter lorsque des pollutions sont mises en évidence.
Mme Micheline Jacques, président. - Je vais donner la parole à M. José Zambonino Infante pour l'Ifremer.
M. José Zambonino Infante. - Je rejoins Mme Girardin sur la nécessité de faire émerger des guichets uniques. C'est un point soulevé à plusieurs reprises. Je reviens d'un déplacement dans le Pacifique, à Nouméa et à Papeete, où j'ai pu échanger avec les différents consortiums de recherche, que ce soit le CRESICA en Nouvelle-Calédonie ou le RESIPOL. Il ressort de ces échanges que ces consortiums ont permis de structurer et de mutualiser les moyens, ce qui est une très bonne chose. Le problème de fond est que cela n'est pas forcément très visible en dehors des communautés scientifiques. Il y a donc besoin de créer un guichet qui permette au citoyen désireux d'entreprendre d'identifier qui pourrait l'aider et lui apporter des informations pour concrétiser son projet. Ce type de démarche n'est pas évident sur ces territoires.
Un autre point m'a été signalé : le manque de sensibilisation et de formation à l'innovation ouverte à un très large public. Les étudiants, les doctorants, les porteurs de projets, les entrepreneurs, bref, tout le public tout au long de la vie, devrait pouvoir accéder à ce type de formation, qui n'est pas forcément proposé sur ces territoires.
Je voudrais ensuite revenir sur les filières. L'Ifremer a contribué à faire émerger des filières aquacoles, comme la crevette et la perliculture.
La perliculture, première ressource tahitienne, a émergé grâce aux travaux conduits à l'Ifremer. De même, la Nouvelle-Calédonie s'est saisie de la crevetticulture, qui est actuellement la deuxième ressource du territoire après les ressources minières. Une autre filière est en train de se mettre en place : la culture d'huîtres de roche en Polynésie.
Ces filières exportent. C'est le cas des perles tahitiennes et des crevettes de Nouvelle-Calédonie. Il s'agit d'un petit tonnage, de 2 500 à 3 000 tonnes de crevettes, mais c'est un produit à haute valeur ajoutée.
Je laisse la parole à mon collègue Romain Charraudeau pour approfondir la question des filières d'avenir.
M. Romain Charraudeau, directeur du partenariat et du transfert pour l'innovation (Ifremer). - Pour revenir sur la structuration, des efforts sont faits. L'Ifremer dépose un dossier dans le cadre de l'appel à candidatures du programme Carnot de l'ANR, qui vise à s'adresser aux entreprises. Nous y embarquons toute la communauté océanographique française, avec de très nombreux laboratoires en outre-mer. L'idée est de structurer un guichet unique pour les entreprises - malheureusement pas sur toute la recherche, uniquement sur la recherche océanographique - et pour l'ensemble des laboratoires français.
Concernant les filières d'avenir, l'aquaculture est un sujet en forte croissance à l'échelle internationale, avec des demandes importantes. C'est donc un sujet majeur, qui fait appel à des technologies nouvelles comme la sélection ou l'utilisation d'ADN. Il y a des problèmes de maladies et de changement climatique qui sont de nature internationale. En outre-mer, nous pouvons avoir des projets précurseurs susceptibles d'avoir des impacts. Il faut se poser la question de la manière dont cela peut rayonner plus largement, car les financements pour développer ces technologies sont importants ; nous sommes donc obligés de raisonner assez rapidement à des échelles internationales.
Un deuxième sujet concerne les biotechnologies. Les territoires d'outre-mer disposent d'un potentiel de biodiversité extrêmement important, qui permet d'imaginer y développer des activités biotechnologiques. Cela demande des compétences de pointe très variées, qu'il n'est pas forcément évident d'avoir sur le territoire. Il faut donc réfléchir, sur ces aspects, à créer une chaîne avec d'autres acteurs pour compléter les compétences qui ne seraient pas nécessairement présentes sur place, même si l'on peut citer quelques structures marquantes. En Polynésie, par exemple, une société comme Pacific Biotech développe de la biotechnologie de manière efficace et reconnue, avec de l'exportation à l'échelle internationale.
Le troisième sujet est celui des énergies marines renouvelables. Nous savons que le territoire dispose d'un potentiel marin important : beaucoup de houle, beaucoup de vent et des températures qui peuvent être intéressantes. Plusieurs technologies pourraient donc être pertinentes pour les territoires.
Concernant les besoins d'indépendance énergétique, aucune des technologies citées n'est réellement mature. C'est là la véritable difficulté. Même pour l'éolien en France, qu'il soit terrestre posé - technologie maintenant assez mature - ou flottant, nous en sommes encore à des développements technologiques. Il y a donc un enjeu de R&D très fort, avec des investissements qui peuvent être importants. De même, il faut se poser la question de la chaîne de valeur : comment les territoires d'outre-mer vont-ils se positionner ? Il n'y a pas de développement de technologie, un peu sur les énergies thermiques des mers, mais aucun laboratoire ne leur est dédié. Il faut donc peut-être capter des innovations pour pouvoir réaliser des démonstrateurs sur les territoires et ensuite y produire de l'énergie à partir de la mer. Il s'agit à la fois d'acquérir une indépendance énergétique et d'être aux avant-postes de l'innovation sur ces sujets d'énergies marines renouvelables.
M. José Zambonino Infante. - Je rejoins mon collègue du CIRAD lorsqu'il évoque la difficulté d'avoir accès aux projets européens. C'est un point crucial : ces projets ne sont pas forcément conçus pour que les territoires ultramarins puissent proposer des sujets.
Un autre point m'a été signalé : la difficulté pour ces territoires, particulièrement dans le Pacifique, d'interagir avec leurs partenaires locaux, comme la Nouvelle-Zélande et l'Australie. Ils ne disposent pas d'outils bilatéraux pour travailler avec eux, ce qui est très compliqué. Cela se fait souvent sur la base de montages de projets non financés. Or, des ANR bilatérales de ce type existent en Europe et permettent à des communautés, par exemple françaises ou allemandes, d'interagir avec d'autres pays. Ces outils n'existent pas pour les territoires ultramarins, notamment dans le Pacifique. C'est un point sur lequel il faudra réfléchir et proposer des solutions.
Enfin, il faut parfois « mouiller la chemise » pour les projets européens. C'est une volonté que nous souhaitons affirmer. Il existe un appel d'offres qui s'adresse au Pacifique et je vais me rendre à Bruxelles pour plaider en faveur du montage de ce consortium afin d'obtenir des informations. Il faut donc adopter des démarches très proactives.
M. Jean-Marc Mompelat. -
Concernant les aspects fédérateurs dans chaque région, les consortiums cités sont des éléments clés, qui fonctionnent avec des dynamiques plus ou moins fortes selon les territoires. Ce sont des outils essentiels si l'on veut être plus fort dans la fédération et la coordination des acteurs. D'autres structures existent également, comme les technopoles ou les incubateurs. Je tiens notamment à souligner le cas du CNRTEC en Nouvelle-Calédonie, un GIP assez ancien qui s'est constitué autour de l'économie du nickel.
Toutefois, il manque peut-être aujourd'hui un élément plus intégrateur au niveau de l'ensemble des outre-mer. C'est là où le bât blesse, car des structures ont existé par le passé et ont connu un certain échec. Je songe notamment à une structure qui s'appelait B2C3I, qui a regroupé un certain nombre d'opérateurs mais n'a pas perduré. Il faut souligner qu'un groupe de travail outre-mer a fonctionné depuis 2025, sous l'égide des ministères de l'outre-mer et de la recherche. Animé par le CNRS, il permettait de dessiner une feuille de route et de s'entendre sur des priorités thématiques qui feront l'objet d'appels à projets, notamment dans le cadre de France 2030.
Le deuxième point concerne les données. Il est en effet essentiel de pouvoir fournir des données de qualité dans des formats interopérables. Au BRGM, que ce soit dans le domaine des bases de données sur le sous-sol, les eaux souterraines ou le suivi de l'évolution du trait de côte, il n'y a pas de distinction. Ce sont des bases de données nationales qui intègrent pleinement les outre-mer et sont mises à la disposition de la sphère publique.
Dernier point sur les filières économiques : la géothermie, notamment la géothermie électrogène. À partir des acquis que nous avons eus en Guadeloupe, le BRGM a conduit une série de recherches sur les potentialités dans l'ensemble des outre-mer. Ces éléments sont aujourd'hui à la disposition des pouvoirs publics pour des prises de décision, mais aussi de la sphère privée. Notre positionnement consiste à mettre à disposition des données publiques neutres et indépendantes, charge ensuite aux opérateurs de s'en emparer pour procéder à l'exploitation. Deuxième point : les ressources minérales. Historiquement, le BRGM a conduit pour le compte de l'État des inventaires qui ont mené aux exploitations minières, aussi bien en Nouvelle-Calédonie qu'en Guyane pour l'or. Un nouvel inventaire a été lancé, notamment autour des minéraux stratégiques, qui concerne pour l'instant la Guyane et d'autres chantiers dans l'Hexagone. Ces chantiers ont un horizon de cinq ans, nous nous situons donc plutôt autour de 2030. Il est aujourd'hui question de conduire un inventaire équivalent pour la Nouvelle-Calédonie ; une proposition existe en ce sens. C'est un élément important pour envisager d'autres développements sur d'autres types de substances. Enfin, autour des risques et des eaux souterraines, il existe des écosystèmes constitués de bureaux d'études privés qui gravitent autour de ce domaine. Il en va de même pour les eaux souterraines. Cela s'inscrit bien dans un positionnement où le BRGM intervient en tant que fournisseur de données pour l'ensemble de la communauté.
Mme Micheline Jacques, président. - Je donne la parole à Mme Evelyne Perrot.
Mme Évelyne Perrot. - Vous avez parlé des nouvelles filières d'avenir, mais quels sont vos travaux sur les filières touchées par le changement climatique ?
J'aurais également souhaité savoir si vos recherches en outre-mer peuvent apporter une aide aux filières agricoles dans l'Hexagone. Menez-vous des recherches sur de nouvelles semences, car vous n'êtes pas sans savoir que le problème de l'eau est mondial ?
Mme Vivette Lopez, rapporteure. - Je voudrais revenir sur deux points. Nous tenons de nombreuses réunions et produisons de nombreux rapports formulant des recommandations. J'aimerais cependant voir ces recommandations être mises en oeuvre.
Par exemple, les outre-mer disposent de laboratoires compétents et efficaces. Je souhaite savoir si l'on tient compte des solutions qu'ils trouvent, sans être obligé de passer par Paris, car Paris ne détient pas toute la science dans de nombreux domaines.
J'aimerais également savoir si vous travaillez actuellement à la recherche de nouvelles technologies et de nouvelles stratégies, car, tout comme l'Hexagone, les outre-mer sont impactés par les guerres qui sévissent dans le monde. Développez-vous des solutions pour parer à toute éventualité, essentiellement en mer, puisqu'il est dit que si une guerre devait éclater, elle se déroulerait en mer ? Nous voyons déjà les dégâts causés par le blocage du détroit d'Ormuz et j'ai entendu ce matin que l'Iran envisageait de bloquer un autre détroit. Par conséquent, les outre-mer se préparent-ils à cela ou innovent-ils dans ce domaine ?
Mme Annick Girardin, rapporteure. - J'ai deux questions très précises. La première : quelle est, dans vos organismes, la place de l'innovation et comment est-elle représentée dans votre organigramme institutionnel ? Y a-t-il une structure qui lui est dédiée ? Est-ce au niveau national ou dans les territoires ultramarins et comment l'organisez-vous ? La réponse peut nous être apportée par écrit ; il s'agit pour nous de pouvoir formuler nos recommandations.
Dans un deuxième temps, pour compléter ce que Vivette Lopez vient de dire et car cela fait longtemps que nous nous interrogeons sur tous ces sujets. L'Ifremer et la flotte océanographique, c'est parfait. Mais pour la suite, en 2030, 2050, 2100, comment nous équiperons-nous ? Il faudra s'équiper autrement, avec d'autres outils, en utilisant de nouvelles technologies. Pour cela, existe-t-il des stratégies ? Je cite l'Ifremer parce que vous parliez de l'océanographie, mais cela vaut pour tous les domaines. Je n'aurai pas d'autres questions d'ici la fin de cette réunion.
Mme Micheline Jacques, président. - Il a été question de défiance ; pour ma part, je vous parlerai de confiance. J'ai participé à une mission sur la recherche de nodules polymétalliques dans les grands fonds océaniques. Ces recherches ont été très mal accueillies par certaines populations, notamment dans le Pacifique et en Nouvelle-Calédonie, qui, pour des raisons de croyance, ne voulaient pas que l'on dérange leurs ancêtres reposant dans les profondeurs. Comment parvient-on à concilier ces aspects ?
Faites-vous des présentations en milieu scolaire et notez-vous une appétence des jeunes pour les sciences et la recherche ? Nous savons que les sciences sont un peu en recul dans l'éducation, y compris dans nos territoires ultramarins. Comment attirer les jeunes vers ces domaines ?
Parallèlement, avez-vous des relations avec les programmes de recherche des universités locales ? Il y a quelques années, un programme de recherche portait, par exemple, sur des bactéries qui pourraient lutter contre les marées noires en Guadeloupe. Je n'ai pas eu connaissance des résultats, mais êtes-vous associés aux universités ?
Concernant l'intelligence artificielle, avez-vous des contacts avec de jeunes ultramarins, ou moins jeunes, qui sont spécialisés dans ce domaine ? J'ai notamment rencontré une jeune femme qui a créé une IA qui est en train de faire ses preuves dans l'industrie et l'entrepreneuriat local.
Enfin, la diplomatie et la coopération régionale ont été évoquées. Comment les allier ? La délégation sénatoriale aux outre-mer travaille parallèlement sur la coopération et l'intégration régionales des outre-mer et a adopté l'année dernière un rapport sur le deuxième volet concernant le bassin océan Atlantique. Il y a des projets, notamment à La Barbade avec l'université locale, comme le projet « Rum and Sargassum », qui vise à utiliser les sargasses et les rejets des distilleries pour produire un biocarburant. Serait-il possible de créer une coopération scientifique ?
Les sargasses dégagent beaucoup de sulfure d'hydrogène. Est-il prévu de faire de la recherche pour récupérer l'hydrogène de ces algues, sachant que nous en avons énormément besoin en Guyane pour les propulseurs des lanceurs de fusées ? Ma question s'adresse aussi au CIRAD.
Dans le cadre de la diplomatie de développement, nous avons parlé d'autosuffisance alimentaire. De petits territoires insulaires, notamment dans la Caraïbe, souhaiteraient vendre le produit de leur agriculture aux territoires français. Or, nous ne savons pas si, dans la chaîne de production, ils respectent les normes de sécurité alimentaire. Le CIRAD, en collaboration avec l'AFD, pourrait-il développer des filières qui permettraient de garantir la sécurité sanitaire et de permettre aux territoires ultramarins proches de s'approvisionner localement, plutôt que de faire traverser l'Atlantique aux produits, avec les retards et le gaspillage que peuvent engendrer les intempéries ?
M. Éric Jeuffrault. - Permettez-moi de revenir sur la question très stratégique des fonds européens. Nous ne faisons pas la même chose avec du FEDER ou avec des fonds compétitifs comme Horizon Europe. Je le dis parce qu'aujourd'hui, nous développons notre recherche de façon beaucoup plus territoriale, et donc plus durable, avec les fonds du FEDER, dont nous sommes très consommateurs. Nous sommes moins gourmands de fonds Horizon Europe, mais ces derniers nous permettent de nous extérioriser et de montrer notre capacité à sortir du territoire. C'est important, car les collectivités sont pour nous une source de financement importante, puisqu'elles sont autorités de gestion.
Concernant les filières, avant de parler de celles d'avenir, notre travail consiste en priorité à doter les filières existantes, notamment agricoles, de nouveaux moyens compétitifs. Nous parlons de semences plus adaptées aux changements climatiques et plus résistantes à l'eau.
Vous demandiez pourquoi nous ne travaillons pas plus avec les pays en matière d'échanges économiques stratégiques sur les semences, les tubercules et les productions agricoles, en citant la Caraïbe. Nous avons déjà commencé, notamment dans des consensus avec l'AFD, via des projets de coopération régionale qui visent à favoriser les échanges économiques agricoles, ce qui est souvent la denrée rare. La question sanitaire est évidemment centrale, puisque le levier est européen et international, dans le cadre des organisations régionales de la protection des végétaux. Nous travaillons, comme vous l'avez proposé, à identifier quelques petites filières qui pourraient nous permettre de démarrer et d'instaurer la confiance entre nos pays. En effet, il s'agit aussi de ne pas désorganiser nos productions locales déjà fragiles et de ne pas entrer dans des compétitivités qui pourraient nous confronter aux problèmes que nous connaissons avec l'importation au niveau européen. Je prends l'exemple de mon bassin, l'océan Indien, avec Madagascar. Tout ceci est donc fragile ; il y a de bonnes idées. Il faut que nous nous mettions autour de la table et que nous posions bien les sujets, mais la question est d'identifier quelques filières d'intérêt.
Sur la question de l'aide à l'Hexagone en matière d'agriculture, nous sommes souvent aux avant-postes de problèmes que les zones tempérées ne connaissent pas encore, même si le climat est en train de niveler tout cela par le bas. Nous travaillons donc sur des semences ou des productions de tubercules qui peuvent s'adapter dans l'Hexagone et y résoudre des problèmes. C'est aussi le cas de la lutte contre les moustiques : l'expérimentation que je vous ai présentée est très suivie en vue d'une application dans l'Hexagone, notamment dans la région de Montpellier. Concernant les filières d'avenir, il y a évidemment la bioéconomie circulaire et les biomasses, qu'elles soient marines ou terrestres. C'est un très grand sujet sur lequel nous travaillons main dans la main avec les organismes. À titre d'exemple, nous avons créé très récemment à La Réunion une filière, Fibois, qui vise à valoriser les déchets des forêts à des fins de transition énergétique ou de restauration du milieu naturel. La question du numérique est importante, car nous mettons en oeuvre un grand nombre de données et nous sommes mis au défi de les mettre à la disposition de nos bénéficiaires et des opérateurs privés. Il y a là un fossé énorme à combler pour s'appuyer sur des entreprises numériques qui permettraient de passer d'un portail de données à quelque chose de beaucoup plus appliqué ; l'intelligence artificielle peut notamment nous y aider. Nous y voyons un intérêt certain en matière d'outils d'aide à la décision. Enfin, retenir les talents scientifiques dans nos territoires est une vraie question. Il ne faut pas se mentir, c'est une question de coût et de rémunération. Nous sommes moins compétitifs en la matière, notamment dans nos EPIC, où nous devons aller chercher une partie de l'argent que nous n'avons pas par ailleurs. La question de la rémunération est donc importante.
La question de la mobilité étrangère est également essentielle, notamment en ce qui concerne les visas. Nous rencontrons toujours des difficultés dans le cadre de partenariats internationaux pour faire venir des jeunes ou des étrangers à des événements. Même si la situation s'améliore, nous avons peu de facilité à cet égard.
M. Étienne Snoeck. - Je souhaitais suivre la suggestion de mon collègue du BRGM. Vous parlez du groupe de travail sur les outre-mer, mis en place à la suite d'une recommandation du COMOP en février 2024 et piloté par la DGRI. Ce groupe a rassemblé la quasi-totalité des organismes nationaux de recherche travaillant dans les outre-mer, ainsi que France Universités. L'objectif principal était d'identifier les freins au développement de la recherche dans ces territoires. Plusieurs réunions ont eu lieu et ont produit un résultat.
Elles ont abouti à un certain nombre de recommandations, transmises en décembre 2025 à la DGOM et à la DGRI, où elles sont actuellement à l'étude. Je peux les balayer rapidement. Ce groupe de travail était dirigé par Anne Renault, qui était alors membre du ministère. Ancienne directrice de recherche du CNRS, elle n'agissait pas au nom de cet organisme, mais pilotait cette question au nom du ministère.
Plusieurs points ont été abordés, notamment les questions de pilotage de la recherche outre-mer, auxquelles vous avez fait référence. Nous y avons partiellement répondu en indiquant que des consortiums étaient mis en place, fortement soutenus par les recommandations de ce groupe. La question de la stratégie de coopération régionale dans les bassins géographiques a également été évoquée. J'en ai parlé au début : cela s'inscrit dans la stratégie du CNRS de s'appuyer sur ses laboratoires internationaux et ses représentations dans les territoires pour lancer une dynamique liant les actions locales à leur bassin régional.
Enfin, il y a une question essentielle que nous avons commencé à évoquer : celle de l'attractivité de ces territoires. En réalité, il y a deux aspects : former les jeunes qui s'y trouvent et déployer des formations en adéquation avec les besoins locaux.
S'il n'est pas possible de former les talents sur place et qu'ils partent à l'étranger, il faut pouvoir les faire revenir. L'autre aspect de l'attractivité est d'attirer des talents extérieurs vers ces territoires. Ce manque d'attractivité s'explique par les salaires - le coût de la vie y est supérieur -, l'isolement scientifique et la dynamique économique. Les taux de chômage sont tels que, lorsqu'une personne souhaite rejoindre les outre-mer en famille, se pose la question du travail de son conjoint. C'est un problème complexe, avec de multiples entrées. La question de l'attractivité est donc essentielle. Une quinzaine de recommandations sont formulées, avec des propositions d'outils pour l'augmenter.
Sur ces thèmes, madame la présidente, je ne sais pas si vous voulez que je transmette ce document..
Mme Micheline Jacques, président. - Nous sommes preneurs de tous les documents qui peuvent éclairer nos travaux.
M. Étienne Snoeck. - Je vous transmettrai donc ces éléments.
Concernant les filières touchées par le changement climatique, nous y travaillons. Je dis « nous » en englobant tous les organismes nationaux de recherche. Je citerai par exemple le Programme de Recherche BRIDGES - Pêche et biodiversité dans l'océan Indien , qui se déploie dans le Sud-Ouest de l'océan Indien avec le CIRAD, l'Ifremer, le CNRS et l'Institut de recherche pour le développement (IRD). Il s'occupe des questions de pêcherie dans cette zone géographique : comment la filière halieutique est-elle touchée par le changement climatique et quelles solutions pratiques proposer au pêcheur lambda, à Madagascar par exemple, pour maintenir une dynamique ? Les filières agricoles sont également concernées, mais sur ce point, le CIRAD est mieux placé pour répondre.
Madame Lopez a posé une question sur le caractère performatif de la recherche, qui dépasse les outre-mer. Si l'on regarde les préconisations faites depuis des dizaines d'années face au changement climatique, leur aspect performatif est très discutable. À l'échelle locale, des questions d'indépendance énergétique se posent dans tous ces territoires, notamment en Polynésie, avec ses 117 îles réparties sur une surface grande comme l'Europe et très dépendantes des énergies fossiles. Un projet soutenu par le CNRS et l'Université de Polynésie a cherché des solutions pour pallier cette dépendance. Il a abouti à la réalisation d'un système autonome associant le photovoltaïque, la production d'hydrogène et les batteries. Cet équipement peut être déplacé dans des îles selon les besoins ou dans des zones où un événement naturel extrême a provoqué une chute de production d'énergie. Il faut maintenant passer à l'échelle et le distribuer. Cela existe, ce n'est pas que de la recherche fondamentale.
Sur la question de Madame Girardin sur l'innovation, quelle place pour l'innovation dans notre organisme, une réponse écrite sera apportée sur ce point. Lorsque notre PDG est arrivé, il a créé la direction générale de l'innovation, à côté de la direction générale de la recherche scientifique. Ces deux directions échangent énormément et interviennent dans les Sociétés d'Accélération du Transfert de Technologies (SATT). Comme je l'ai dit, nous avons quelques milliers de laboratoires avec les industries ; l'innovation est donc vraiment au coeur de notre organisme, à côté de la recherche scientifique. Je partage l'avis de mon président : la distinction entre recherche fondamentale et recherche appliquée n'a pas beaucoup de sens. La plupart de nos recherches fondamentales trouvent des applications ou font appel à des développements de recherche appliquée pour répondre à leurs propres questions. C'est un processus où les deux avancent main dans la main. Concernant les enjeux de confiance et notre collaboration avec les universités, il faut savoir que nos laboratoires et ceux des universités sont tous des laboratoires mixtes. Ils sont composés de chercheurs du CNRS, du CIRAD, de l'Ifremer, de l'IRD, etc. L'écosystème hexagonal et ultramarin est constitué d'unités mixtes avec les universités, travaillant sur des programmes que nous montons ensemble. Cela me permet de répondre à la question sur l'implication internationale. Dans la feuille de route, j'ai indiqué que nous avions monté des appels à projets, notamment un avec la Guyane, qui s'appelle « Plateau des Guyanes face au changement climatique ». Dans cet appel à projets, co-construit avec l'université de la Guyane, un critère était d'inclure un partenaire du bassin. Nous avons ainsi pu financer cinq projets qui associent des laboratoires du Brésil, du Suriname ou du Guyana sur des questions ayant un impact pour la Guyane. Cette volonté de mener des programmes associant les pays voisins relève donc d'une volonté du CNRS. Pour ce qui est de la formation et de la manière de rétablir... Le terme est un peu exagéré, car il n'y a pas une telle défiance envers la science, mais plutôt une méconnaissance. Par conséquent, ce que nous faisons pratiquement partout dans l'Hexagone et dans les territoires ultramarins, il s'agit d'intervenir dans les lycées, de faire venir les lycéens dans les laboratoires, d'ouvrir nos laboratoires ; c'est toute cette dynamique que nous menons. Je m'arrêterai là, j'ai été un peu long. J'ai essayé de balayer vos questions, qui rassemblaient toute la problématique des outre-mer.
Mme Micheline Jacques, président. - Nous allons passer au CRIOBE, puis à l'Ifremer.
M. Pierre Sasal. - Je vais reprendre les différents points qui ont été abordés.
Concernant la place de l'innovation au niveau du CRIOBE, je vous ai parlé de la halle technologique d'innovation que nous construisons sur un financement État-Pays et Fondation PSL - Paris Sciences et Lettres. Il s'agit d'un projet de pépinière d'entreprises innovantes qui fait suite au projet Nâhiti, porté par l'Université de la Polynésie française et auquel le CNRS était associé. Nous participons bien sûr à tous les ateliers de la stratégie de l'innovation de la Polynésie française pour accompagner les porteurs de projets.
Pour ce qui est des nouvelles technologies, j'ai évoqué les panneaux solaires pour faire de l'ombrage aux récifs coralliens et la décarbonation de l'énergie. Il y a aussi une initiative lancée en Polynésie française : le Sea Water Air Conditioning (SWAC). C'est une technologie fonctionnelle, qui marche très bien, par exemple pour l'hôpital de Tahiti ou pour des hôtels qui utilisent cette énergie issue de l'eau froide des profondeurs. Il existe des projets pour refroidir les zones moins profondes sur les récifs coralliens, mais certains problèmes doivent être gérés. Cependant, pour produire de la climatisation décarbonée, le SWAC s'avère très efficace.
Le lien entre recherche et culture en Polynésie française est très fort, à travers toutes les espèces totémiques - requins, baleines, tortues, anguilles - et les écosystèmes. Nous avons parlé des écosystèmes profonds. Pour procéder à une exploitation des milieux profonds, au-delà des croyances, il y a aussi une défiance par manque de connaissances. Effectivement, nous ne connaissons pas les conséquences d'une exploitation des grands fonds marins sur le reste des écosystèmes. Des verrous de connaissance n'ont pas été levés. Cette inquiétude des populations locales me semble légitime tant que nous n'aurons pas levé ces verrous technologiques et de conséquences sur l'ensemble des écosystèmes.
Nous parlions aussi d'intervention en milieu scolaire, dans le cadre de la Fête de la science notamment.
Au CRIOBE, nous avons mis en place une collaboration avec la société civile. Nous menons des recherches et, parallèlement, nous disposons du Fare Natura, un écomusée qui assure le lien pour transmettre les résultats de nos recherches aux populations locales, aux scolaires et aux touristes, et pour faire de la médiation scientifique. Nous intervenons aussi dans les écoles et organisons des journées portes ouvertes tous les ans. Concernant l'intelligence artificielle, nous collaborons avec l' Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique (INRIA) sur des projets de jumeaux numériques pour modéliser l'évolution des récifs coralliens et anticiper les conséquences du réchauffement climatique. Enfin, s'agissant des difficultés, le vivier de chercheurs et d'étudiants capables de rester sur le territoire est limité. La Polynésie française est une petite communauté sur un territoire aussi grand que l'Europe. Intervenir sur Tahiti ou Moorea est relativement facile ; en revanche, lorsque nous travaillons sur les Marquises ou les Tuamotu, à plusieurs milliers de kilomètres, l'approvisionnement en produits est plus compliqué. Quant au consortium de recherche, il faut lui laisser du temps. Il ne doit pas se substituer aux politiques individuelles des organismes nationaux de recherche, mais incarner une dynamique commune. En effet, si seul on peut aller plus vite, ensemble, on va beaucoup plus loin et l'on peut actionner des leviers financiers beaucoup plus importants.
M. José Zambonino Infante. - Je répondrai à deux voix avec mon collègue Romain Charraudeau, en commençant par la question des recherches sur le changement climatique. Je ne reviendrai pas sur les points déjà évoqués par mes collègues concernant les collaborations outre-mer entre le CNRS et l'Ifremer sur les questions océaniques.
Je souhaitais mentionner un autre programme prioritaire de recherche, intitulé MAEWA, coordonné par l'Ifremer et l'IRD, qui s'intéresse précisément au phénomène des canicules marines. Ce phénomène frappe de plein fouet les îles ultramarines, entraînant des blanchissements, affectant des espèces côtières et provoquant la prolifération d'algues toxiques. C'est un sujet majeur pour ces territoires, qui a été abordé de manière très pratique. Je vais donner deux exemples liés à l'économie locale.
Le premier concerne l'attractivité touristique de ces territoires, notamment grâce à leurs barrières coralliennes, qui sont des lieux de forte attraction pour la plongée ou de simples visites. Face aux blanchissements constatés du fait des canicules marines, il y avait jusqu'à présent très peu de stratégies pour les contrer. L'une des stratégies proposées, qui semble fonctionner, consiste justement à travailler sur cette association d'espèces, puisqu'il s'agit d'une symbiose entre une micro-algue et un organisme corallien, par exemple, il s'agit de travailler sur l'augmentation de la résistance de ce symbiote, afin qu'il résiste mieux à ces augmentations de température.
Un autre exemple a un effet direct sur un aspect économique : la perliculture. Jusqu'à présent, cette activité est très largement dépendante du recrutement naturel : les perliculteurs recrutent du naissain à partir de capteurs installés dans le milieu naturel. Or, du fait des augmentations de température depuis deux ans, ce recrutement a très fortement baissé. Les perliculteurs peinent donc à produire des huîtres perlières et à assurer leur gagne-pain, la perle. Là encore, une stratégie efficace a été mise en place : elle consiste à travailler sur un conditionnement très précoce des stades embryonnaires et larvaires. Soumis à des stress thermiques très ciblés pendant des stades précis, ces organismes deviennent résistants par la suite.
La stratégie proposée a donc été de concevoir des écloseries « low cost ». Ce point est crucial pour ces territoires, afin que les technologies proposées soient accessibles au plus grand nombre. Ces écloseries sont conçues sur la base d'un conteneur facilement déployable sur différents atolls, et la production de naissains est permise grâce à cette robustesse augmentée. Une fois ce stade passé, l'animal peut être déployé en mer, où il résiste beaucoup plus fortement aux canicules marines.
Voilà les points que je voulais évoquer pour montrer que ces aspects de changement climatique sont pris en compte et que des solutions sont proposées pour permettre une continuité des activités qui sont menées sur ces sites.
M. Romain Charraudeau. - Je souhaitais répondre à la question de la place de l'innovation au sein d'un institut comme l'Ifremer. C'est une place stratégique : l'innovation influence la feuille de route scientifique, tout comme la feuille de route scientifique influence l'innovation. Il y a donc un lien très fort entre les deux, qui s'exprime dans les projets.
Les questions que vous avez posées sur le transfert de la recherche vers les entreprises se retrouvent sur tous les territoires, en outre-mer comme en métropole, avec des spécificités ultramarines. Les outre-mer ont des atouts en termes de biodiversité, de géographie, et d'énergie, mais également des faiblesses. Nous avons évoqué le coût de la vie ou la moindre densité de population, qui peut rendre plus difficile la création d'écosystèmes de recherche. Si l'on fait le bilan, il est nécessaire d'y mettre plus d'énergie et d'y prêter plus d'attention, car si les atouts sont importants, il y a aussi des faiblesses structurelles que nous ne pourrons pas contourner sans y consacrer davantage de moyens.
Nous n'avons pas de fonds de maturation réellement dédiés à cela. La maturation correspond aux toutes premières étapes qui sortent de la recherche pour aller vers le marché. Il faudrait même se poser la question des fonds d'investissement pour une start-up en outre-mer. L'investissement se cherche ailleurs, ce qui constitue une réelle difficulté, car les critères ne sont pas forcément les mêmes et l'accès est plus difficile. Il faudrait donc peut-être envisager la création de fonds d'investissement pour soutenir les start-ups en outre-mer.
D'autres questions ont été posées sur les plans stratégiques, par exemple celui de la flotte océanographique française. Nous disposons d'un livre blanc sur son évolution qui intègre des enjeux de décarbonation : comment projeter une flotte dans l'ensemble des océans tout en limitant son empreinte carbone et sa dépendance aux énergies fossiles ? Concernant la dronisation, vous avez parlé de défense ; pour notre part, nous nous intéressons beaucoup à son développement, mais plutôt pour l'observation.
Si ces outils peuvent intéresser les enjeux de défense, nous restons un centre de recherche dédié aux océans et avons donc peu d'activités dans ce domaine, même si nous entretenons des liens avec le ministère de la Défense. Nous pourrons vous fournir les éléments disponibles sur nos stratégies à plus long terme.
La formation et le milieu scolaire sont des sujets très importants pour nous sur tout le territoire. Cela commence par l'accueil de thésards, de stagiaires et d'alternants, mais nous nous déplaçons aussi dans les écoles pour rencontrer les élèves et expliquer nos travaux. Nous accueillons également des classes dans nos centres de recherche pour leur montrer comment fonctionne la recherche et leur donner envie de s'y impliquer. C'est l'une des missions très fortes de l'Institut.
L'intelligence artificielle est un sujet réellement transverse, présent dans la quasi-totalité de nos travaux. Il est aujourd'hui difficile de s'en passer, que ce soit pour l'analyse, l'acquisition ou le traitement des données. En outre-mer, par exemple, nous menons beaucoup de travaux sur la génétique, comme pour la perle ou la crevetticulture, et nous utilisons ces outils pour analyser, séquencer et capter les données. C'est un véritable fil rouge. Nous avons d'ailleurs un thème prioritaire de recherche associé à la scénarisation de l'océan : comment prévoir son évolution à des échéances comme 2030, 2050 ou 2100 ? Ce sont les outils d'intelligence artificielle et de modélisation qui nous permettent d'imaginer différents scénarios. Ces derniers ne sont utiles que s'ils prennent en compte les problématiques locales, car il ne s'agit pas seulement de faire des projections mondiales, mais de comprendre ce qui se passera concrètement à petite échelle.
Mme Micheline Jacques, président. - Je donne la parole à M. Mompelat.
M. Jean-Marc Mompelat. - Sans aborder les aspects du changement climatique, je souligne leur caractère fondamental. Plusieurs études partenariales ont été menées pour comprendre, dans des logiques de descente d'échelle, les effets particuliers de ces évolutions dans chaque région et en tenir compte dans toutes nos actions. Je songe notamment aux études sur la pérennité des ressources en eau souterraine, qui doivent nécessairement intégrer ces évolutions.
S'agissant des questions de défense et de souveraineté, la question des ressources minérales y contribue fortement, même si ces réflexions ne concernent pas uniquement les outre-mer. C'est un travail que nous allons mener cette année au BRGM, afin de déterminer les contributions que nous pouvons apporter, en tant qu'établissement de recherche, aux efforts de défense et de souveraineté de manière plus générale. Il s'agit donc d'une autre façon d'envisager nos approches de la recherche.
Je terminerai sur l'attractivité. Ultramarin d'origine, j'ai commencé à travailler en outre-mer. À l'époque, dès qu'un poste s'ouvrait, il y avait de très nombreux candidats et une forte appétence. Aujourd'hui, je puis vous assurer que la situation s'est inversée. Il est très fréquent que des postes que nous ouvrons ne trouvent pas preneur, ni en interne ni en externe. Ce phénomène est lié aux difficultés, aux tensions sociales, aux risques... C'est multifactoriel. Nous devons faire preuve d'imagination pour contrer cela, car nous avons besoin de mobiliser des personnels. La conséquence, chez nous, est que nos équipes dans les outre-mer sont relativement jeunes. Elles apportent un grand dynamisme, mais ce sont aussi des personnes moins expérimentées et moins intégrées dans les réseaux. La situation est donc plus compliquée.
Un dernier point sur les volontaires du service civique (VSC). J'ai été VSC ; j'ai commencé ainsi au BRGM. À l'époque, le volontariat relevait du service militaire. Aujourd'hui, les VSC ne favorisent pas toujours les ultramarins sur ces postes, ce qui est un paradoxe.
Le système indemnitaire comporte une part de pseudo-salaire et une compensation de logement. Or, les ultramarins n'y ont pas droit, ce qui est paradoxal. De nombreux jeunes ultramarins se détournent de ce système, qui est pourtant une bonne façon d'entrer dans la recherche en contribuant dans les outre-mer et qui pourrait être amélioré.
Un dernier point, qui est peut-être un angle mort, mais qui relève aussi de ma propre expérience, concerne l'incitation pour nos ultramarins à venir dans l'Hexagone occuper des postes d'évolution, scientifiques ou à responsabilité. Je peux en témoigner, c'est ainsi que les choses progressent. Lorsque j'ai pris cette décision en 2015, beaucoup de mes camarades m'en ont dissuadé, me demandant : « Mais qu'est-ce que tu vas chercher dans l'Hexagone ? » J'avais mes propres motivations d'évolution, mais c'est bien par ce biais, tout en étant délégué à l'outre-mer, que j'ai pu faire passer un certain nombre d'idées et de projets au sein de mon établissement. C'est aussi de cette manière que la situation doit évoluer. Il faut mettre en avant les personnes originaires des outre-mer qui connaissent des carrières et des réussites en métropole, et pas seulement celles qui sont nées dans l'Hexagone, mais bien celles qui ont fait l'effort d'y venir à un moment donné de leur parcours.
Mme Micheline Jacques, président. - Avant de clore cette table ronde, je vous rappelle que nous sommes preneurs de toutes les contributions écrites ; n'hésitez pas à nous les faire parvenir.
J'estime que les outre-mer, sur le plan de l'innovation, sont une chance pour notre pays. C'est des outre-mer qu'émergeront des solutions, notamment aux problématiques de réchauffement climatique que nous commençons à connaître dans l'Hexagone. Il faut changer le regard sur les territoires ultramarins. Comme vous l'avez dit, il n'y a plus beaucoup d'appétence pour ces territoires. Il y a un passif qu'il faut changer, et le but des travaux de la délégation est aussi de montrer que dans les territoires ultramarins, il n'y a pas que du négatif, mais également beaucoup de positif et d'avenir.
J'ai bien noté votre inquiétude sur le cadre financier pluriannuel. La délégation est aussi inquiète que vous et s'en est saisie, comme en témoigne le rapport « Contre un budget européen désastreux pour les outre-mer ». Nous nous sommes déplacés à deux reprises à Bruxelles, et ces déplacements m'ont permis de comprendre qu'il y avait une méconnaissance, un manque de culture des outre-mer au niveau européen, mais aussi au niveau de nos administrations nationales, qui n'étaient pas en mesure de relayer les informations. Il nous a été demandé des exemples concrets. Nous vous demandons donc de nous en faire parvenir. Vos exemples précis seront les bienvenus.
Enfin, nous travaillons aussi sur la coopération régionale. Nous terminons nos travaux par le bassin de l'océan Pacifique et nous nous rendrons bientôt en Nouvelle-Calédonie et à Wallis-et-Futuna, ce qui nous permettra de travailler sur les problématiques purement administratives que vous avez évoquées.
Ce sera donc aussi l'occasion, dans le cadre de ces travaux, de travailler sur ce sujet. Je vous remercie de votre participation à cette table ronde.
La réunion est close à 11 h 30.