Jeudi 16 avril 2026

- Présidence de Mme Dominique Vérien, présidente -

La réunion est ouverte à 8 h 35.

Table ronde "Femmes et industrie : du leadership à l'action"

Mme Dominique Vérien, présidente de la délégation aux droits des femmes. - Madame la vice-présidente, chère Pauline Martin, monsieur le président de CCI France, cher Alain Di Crescenzo, chers collègues, mesdames, messieurs, c'est un grand plaisir pour moi de vous accueillir au Sénat à l'occasion de cet événement organisé conjointement avec la délégation aux entreprises, avec l'appui de CCI France, autour d'un sujet qui nous rassemble aujourd'hui : la place des femmes dans l'industrie.

Un sujet qui constitue, vous le savez, à la fois un enjeu d'égalité entre les femmes et les hommes, mais aussi un enjeu majeur de compétitivité et d'attractivité pour notre économie.

Depuis plusieurs années la délégation aux droits des femmes du Sénat se mobilise, afin d'attirer l'attention sur des problématiques spécifiques aux droits des femmes et à l'égalité entre les femmes et les hommes.

Parmi les nombreuses thématiques sur lesquelles nous travaillons, la question du travail et de la formation, et en particulier de l'accès des femmes à certains secteurs, occupe une place centrale.

En octobre dernier, nous avons publié un rapport consacré à la place des femmes dans les sciences, intitulé « XX=XY, féminiser les sciences, dynamiser la société ». Ces travaux nous ont permis de mieux comprendre pourquoi les femmes sont encore très minoritaires dans les filières scientifiques et techniques, et, par conséquent, dans de nombreux métiers industriels.

Nous avons constaté que ces inégalités se construisent très tôt, dès l'école primaire, et qu'à chaque étape du parcours, des mécanismes, souvent implicites, contribuent à éloigner les jeunes filles de ces voies et, par la suite, les femmes de ces métiers.

Plus récemment, notre délégation a engagé des travaux sur la place des femmes dans l'univers du jeu vidéo. Au-delà des enjeux de représentation ou de lutte contre le harcèlement, ce travail nous conduit aussi à nous interroger sur leur place dans cette industrie, qui est aujourd'hui une filière économique et culturelle majeure de notre pays.

Et là encore, nous retrouvons des constats largement similaires : sous-représentation, stéréotypes, difficultés d'accès aux métiers les plus techniques et de progression vers des postes à responsabilité.

Mais nos travaux ne se limitent pas à ces constats. Ils nous ont aussi permis de rencontrer de nombreuses femmes engagées : certaines agissent au quotidien pour favoriser la mixité, d'autres occupent des postes de direction ou ont fondé leurs propres entreprises.

Ces parcours sont essentiels et nous croyons beaucoup à l'importance de ces « rôles modèles » qui permettent d'ouvrir la voie pour les générations futures.

Nous en sommes convaincus, la mixité, à tous les échelons de l'entreprise et dans tous les secteurs d'activité, n'est pas seulement une exigence d'égalité, c'est aussi un levier de performance, d'innovation et d'adaptation pour nos entreprises, en particulier dans le secteur industriel.

C'est précisément pour éclairer ces enjeux, partager des expériences concrètes et identifier des leviers d'action que nous avons souhaité organiser cet événement aujourd'hui.

Les interventions qui vont suivre permettront d'aborder ces questions sous des angles complémentaires, en croisant les regards d'acteurs universitaires, économiques, et de terrain.

Je suis donc ravie d'accueillir un panel paritaire d'intervenants et intervenantes, experts en ce domaine et je souhaite la bienvenue à :

- Alain Di Crescenzo, président de CCI France ;

- Elyès Jouini, professeur des universités, titulaire de la chaire UNESCO Paris Dauphine-PSL « Femmes et Science », et qui est un interlocuteur régulier de la Délégation aux droits des femmes sur ces sujets ;

- Corinne Molina, ambassadrice de La French Fab, vice-présidente du groupe Mäder, fabricant de peintures industrielles ;

- et Justine Lecallier, cofondatrice et directrice générale de Circul'Egg, entreprise durable de l'économie circulaire, qui valorise les co-produits industriels, notamment les coquilles et membranes d'oeuf en les transformant en ingrédients à haute valeur ajoutée pour d'autres industries.

Je cède sans plus tarder la parole à ma collègue Pauline Martin, vice-présidente de la délégation aux entreprises.

Mme Pauline Martin, vice-présidente de la délégation aux entreprises. - Madame la présidente, chère Dominique Vérien, monsieur le président de CCI France, cher Alain Di Crescenzo, chers collègues, mesdames, messieurs, la place des femmes dans l'industrie, quel vaste sujet !

Nous sommes ravis de vous accueillir, ce matin, dans le cadre de ce programme d'échanges s'annonçant très riches.

Je vous prie d'excuser Olivier Rietmann, président de la délégation aux Entreprises, qui regrette vivement de ne pouvoir être présent ce matin.

La délégation aux Entreprises, instance unique dédiée aux entreprises au sein du Parlement, s'appuie sur les échanges de terrain qu'elle organise avec les entrepreneurs. Forte des rencontres avec 4 500 dirigeants depuis 11 ans, la délégation a pu se pencher de façon très concrète sur de nombreux sujets liés à la réindustrialisation, à la décarbonation des industries, à la nécessaire définition d'une stratégie en matière de formation et de compétences pour défendre la compétitivité de l'économie française. Bref, nous baignons dans la vraie vie économique !

Avec mes collègues nous constatons que la place des femmes peut être un enjeu stratégique parfois sous-estimé.

Au coeur du secteur concurrentiel de l'intelligence artificielle, où la France se doit d'être présente face aux Etats-Unis, à la Chine et bien d'autres, Audrey Herblin-Stoop, directrice des relations institutionnelles de MistralAI, nous a alertés sur la grande difficulté à recruter des femmes pour coder, définir les algorithmes et autres missions dites scientifiques. Or il semble essentiel de maintenir un équilibre entre les genres dans la conception de l'IA, car une approche dominée par une seule perspective masculine introduit des biais qui ignorent les besoins et les réalités de la moitié de la population et cela vaut évidemment pour les cas inverses.

Ce témoignage fait écho à ce que vous disiez à l'instant, Madame la Présidente, sur l'orientation des femmes vers les filières scientifiques et le poids des stéréotypes.

Prenez l'aéronautique, l'un des derniers joyaux de la France industrielle -- avec le luxe, notre autre carte maîtresse sur l'échiquier du commerce mondial. Il y a peu, le GIFAS, ce cercle des géants du ciel et de l'espace, réunissait ses membres pour dessiner l'avenir de la stratégie spatiale française. Et c'est là, entre deux discours sur les satellites et les fusées, qu'une voix s'est élevée : celle d'Ane Aanesland, fondatrice de ThrustMe. Sa start-up, née dans les laboratoires de l'École polytechnique, a inventé une propulsion devenue indispensable à l'industrie aérospatiale.

Pourtant, quand elle a frappé aux portes des financeurs, les réponses furent silencieuses. Motif ? Elle était une femme. Alors, elle a tracé sa route autrement : subventions arrachées, clients convaincus un à un, comme on bâtit un empire avec des cailloux. Une odyssée qui n'a rien d'exceptionnel : en 2022, le fonds SISTA FUND voyait le jour, précisément pour briser ce plafond de verre qui pèse sur les femmes qui entreprennent et les équipes paritaires.

Le temps est venu de bouger les lignes...

En 2022, l'INSEE dressait un constat aussi sec qu'éloquent : les femmes ne représentaient que 28,5 % des effectifs de l'industrie française, et à peine un cinquième des postes de direction. Des chiffres froids, mais qui cachent une réalité plus âpre encore : celles qui franchissent les portes des usines ou des bureaux d'études se voient bien souvent reléguées aux fonctions support, comme si l'on avait tracé pour elles, à l'encre invisible, une ligne qu'elles ne doivent pas dépasser.

Mesdames, messieurs, voici donc la toile de fond de notre échange ce matin. Comment briser ces plafonds, ces murs, ces habitudes tenaces qui entravent parfois la marche des femmes vers le leadership industriel ? Comment, une fois le pouvoir conquis, le transformer en action, en mouvement, en héritage ? Autant de questions qui ne demandent qu'à être explorées, disséquées, peut-être même résolues et nous avons incontestablement besoin de vous messieurs.

Pour éclairer ces chemins, je cède maintenant la parole à nos intervenants, dont la présence parmi nous aujourd'hui est un premier pas -- et non des moindres -- vers ces réponses que nous appelons de nos voeux.

Vous aurez 8 minutes chacun pour un propos liminaire. Nous aurons ensuite un temps d'échange par les participants. Nous entendrons notamment mes collègues Anne-Sophie Romagny, sénatrice de la Marne et présidente du groupe d'études Industrie du Sénat, puis Marie-Claude Lermytte, sénatrice du Nord.

Je rappelle que cette table ronde est retransmise en direct sur le site Internet du Sénat, puis en vidéo à la demande. Et comme nous sommes toujours exemplaires en matière de parité et de galanterie nous vous invitons Monsieur le Président Di Crescenzo, à prendre la parole.

M. Alain Di Crescenzo, président de CCI France - Je suis heureux d'être ici, car le sujet dont nous traitons ce matin relève non seulement d'une question de parité, mais également d'un enjeu économique et de souveraineté. Nous devons aller plus loin et trouver des solutions, car le temps presse.

La coopération entre le Sénat et les chambres de commerce et d'industrie est de longue date et de qualité. Nous avons d'ailleurs signé une convention avec la délégation sénatoriale aux entreprises qui permet aux sénatrices et sénateurs de réaliser des immersions en entreprises et de nous retrouver ensemble sur le terrain. Il ne s'agit pas seulement d'avoir des discours théoriques, mais bien de nombreux retours de terrain.

Concernant la place des femmes dans l'industrie, elle n'est pas du tout satisfaisante. Aujourd'hui, les femmes représentent seulement 30 % des équipes industrielles. Si nous examinons les métiers techniques et de production, cette proportion est de l'ordre de 10 % à 15 %. Pour les postes de direction, nous sommes à 20 %, et dans les comités exécutifs, à 15 %. J'ajoute un point qui, personnellement, me peine : la part des femmes cheffes d'entreprise industrielle est de moins de 1 %. Inutile de vous dire que nous avons quelques progrès à faire.

De surcroît, nous avons, dans l'industrie, un écart salarial de 14 % entre les femmes et les hommes, à qualification identique, ce qui est inacceptable. Pourtant, une belle dynamique a été créée, et je voudrais insister sur un point positif : depuis 2017, nous avons recruté 100 000 femmes dans l'industrie, contre 33 000 hommes. Cela signifie donc qu'il y a une nécessité et qu'il y a eu aussi une action.

Nous ne sommes pas à l'échelle, car le problème est avant tout un problème d'orientation, en amont. Sans vivier, nous pouvons faire des incantations, mais nous n'apporterons pas de solutions. Aujourd'hui, seulement un quart des jeunes filles s'orientent vers les métiers scientifiques et technologiques, et 30 % des étudiantes en école d'ingénieur sont des femmes. Dans l'école que je représente, les Arts et Métiers, nous avons beaucoup de progrès à faire. C'est donc un enjeu qui commence tôt ; c'est la première leçon que nous devons retenir. Face à ces constats, il y a un paradoxe. D'une part, la problématique de pénurie que je viens de citer et, d'autre part, des besoins substantiels en compétences et en recrutement. 130 000 postes sont à pourvoir dans l'industrie en 2025. Nous aurons besoin de 15 000 ingénieurs supplémentaires par an d'ici 2033, même si l'intelligence artificielle est un peu destructrice en termes de talent. À l'horizon 2035, il faudra recruter 1,3 million de personnes dans l'industrie et, aujourd'hui, 11 % des entreprises industrielles nous disent très clairement manquer de main-d'oeuvre. La souveraineté, la parité ou cette équité dont nous parlons, ce n'est pas qu'un sujet d'égalité. C'est un vrai sujet de compétitivité, de souveraineté - de grâce, employons ce mot, car il s'incarne ici très bien - et, bien sûr, de réussite dans les transitions écologiques et numériques, fondamentales dans les métiers de l'industrie. Que pouvons-nous faire ? Le premier point est de communiquer, de donner envie. Le deuxième est d'aller au-delà de ce qui existe. Il faut lutter contre les stéréotypes. Il est trop facile de réutiliser les schémas d'il y a soixante ans. Les stéréotypes restent les mêmes. Il faut faire évoluer les choses et faire découvrir ces métiers de l'industrie dès le plus jeune âge.

Ce sont des métiers propres, intéressants, où l'on n'a plus de charges lourdes à porter, qui sont à la portée de toutes et de tous. Sur ce point, il faut vraiment que nous communiquions. Sachez que 66 de nos 121 chambres de commerce, soit à peine plus de la moitié, sont engagées dans les semaines de sensibilisation à l'entrepreneuriat au féminin. Nous devons bien sûr accélérer sur ce sujet. Permettez-moi de vous donner quelques exemples d'actions précises : le programme de mentorat « Boost aux entrepreneures », mené par la CCI de Paris-Île-de-France ; des dispositifs d'incubation, « Les Décideuses », en Côte d'Azur ; des outils de financement, comme « Femmes et Challenges », car les financements ne sont pas répartis avec équité entre les femmes et les hommes qui veulent entreprendre. Il y a également les réseautages « Osons, sans uniforme entrepreneur ». « Les meufs de l'industrie » est le nom que nous donnons chaque année depuis trois ans aux expositions que nous organisons autour de l'industrie. Nous avons aussi « CCI au féminin » et d'autres actions sur ce thème.

Nous avons un problème majeur à résoudre. Je ne voudrais pas que nous nous satisfassions de ce que nous faisons et des résultats obtenus aujourd'hui, même si j'ai parlé de 100 000 femmes recrutées dans l'industrie depuis 2017. Hier, des collègues féminines m'ont un peu repris, car elles me trouvaient un peu négatif. Mais il est indispensable de reconnaître nos faiblesses, faute de quoi la situation n'avancera jamais. Nous ne sommes pas à la hauteur des enjeux qui sont les nôtres. L'égalité n'est pas une option. C'est une nécessité sociétale, bien sûr, mais aussi économique. Le réseau des CCI est mobilisé, des initiatives existent, mais nous ne sommes pas à la bonne échelle. Il faut donc que collectivement - par la loi, les bonnes pratiques, l'exemplarité, les rôles modèles -, nous arrivions à faire bouger les lignes. Sachez que nous sommes excessivement motivés dans les chambres de commerce et d'industrie pour faire avancer les choses. J'ai la chance d'être bien entouré par des acteurs des chambres de commerce qui ont envie de faire bouger les lignes. Merci pour cette initiative et pour notre collaboration.

M. Elyès Jouini, professeur des universités, titulaire de la chaire UNESCO Paris Dauphine-PSL « Femmes et Science » - Je voudrais tout d'abord vous remercier très sincèrement pour votre invitation. Je suis particulièrement heureux d'intervenir en ouverture de cette table ronde qui a vocation à croiser des regards académiques, économiques et entrepreneuriaux.

Je m'inscris dans le prolongement des propos que nous venons d'entendre. Madame la présidente, vous avez rappelé combien ces inégalités se construisent très tôt, dès les choix d'orientation, et combien les stéréotypes continuent de peser sur les trajectoires. Madame la vice-présidente, vous avez également souligné, à travers des exemples très concrets, dans l'intelligence artificielle ou l'aéronautique, que la sous-représentation des femmes constitue aujourd'hui un enjeu stratégique pour l'économie.

Je voudrais pour ma part proposer quelques éléments de cadrage issus de travaux récents qui permettent d'éclairer ces constats. Le premier point tient à un paradoxe désormais bien documenté.

D'un côté, la présence des femmes dans l'enseignement supérieur a fortement progressé. En France, les femmes sont aujourd'hui majoritaires parmi les diplômés de l'enseignement supérieur.

Mais de l'autre, cette progression ne se traduit pas de manière équivalente dans les carrières industrielles ni dans les activités d'innovation. Un indicateur comme les brevets montre une sous-représentation très marquée des femmes dans ce secteur.

L'enjeu n'est pas seulement quantitatif. Il concerne aussi la nature-même de l'innovation, les problèmes traités, les approches mobilisées et la diversité des solutions produites. La sous-représentation des femmes ne réduit pas seulement le volume potentiel d'innovation, elle en affecte aussi la qualité et l'orientation.

Ce phénomène renvoie à ce que la littérature a longtemps désigné comme le « leaky pipeline » ou « tuyau percé », soit une perte progressive de talent à chaque étape du parcours. Cette expression est aujourd'hui discutée, car elle suggère un phénomène indépendant de notre volonté : le tuyau est percé, nous allons essayer de lui mettre des rustines. Certains lui préfèrent le terme de « filtres successifs », qui souligne que ces sorties ne sont pas aléatoires mais résultent de mécanismes sociaux et organisationnels, parfois implicites, qui orientent différemment les trajectoires.

Comme cela a été rappelé, les femmes représentent un peu moins d'un tiers des effectifs dans l'industrie et sont très minoritaires aux postes de direction. Cet écart montre que les inégalités ne se situent pas uniquement à l'entrée, mais se construisent et se renforcent tout au long de la carrière. La question n'est donc plus seulement celle de l'accès, mais celle des conditions permettant aux trajectoires de se maintenir et de se développer dans la durée.

Concernant les déterminants des choix individuels, les travaux empiriques montrent que les différences entre hommes et femmes portent moins sur les aspirations que sur les conditions permettant de les concrétiser. Leurs ambitions sont comparables. Cependant, les trajectoires féminines apparaissent plus sensibles à la présence de modèles, à des dispositifs d'accompagnement et à la perception des contraintes futures. Il ne s'agit pas d'un problème de préférences intrinsèques, mais d'environnement et d'anticipation des contraintes. Ce point fait écho au concept de « rôle modèles ».

Les éléments déclencheurs des choix tout au long des études et de la carrière ne sont pas les mêmes. Les motivations sont plutôt de nature économique pour les hommes, et davantage en lien avec l'intérêt et l'auto-efficacité pour les femmes. Or, les informations relatives à la dimension économique sont faciles à trouver et aisément objectivables, ce qui place les femmes dans des situations de choix intrinsèquement plus risquées. Je n'essentialise pas les comportements des femmes et des hommes ; il se trouve que, dans nos sociétés, il en va ainsi pour l'instant. Un troisième élément structurant concerne les conditions sociales dans lesquelles ces trajectoires se déploient. Les comparaisons internationales montrent des variations très importantes dans la participation des femmes à l'innovation, qui ne s'expliquent pas uniquement par le niveau de développement économique ou par les politiques d'égalité formelle. Cela suggère que des facteurs plus profonds sont à l'oeuvre : la répartition des tâches domestiques, les normes sociales, les modes d'organisation du travail. Un travail conduit sur 112 pays, 80 millions de brevets et 12 millions d'inventeurs montre qu'en moyenne, dans les pays de l'OCDE, on compte 15 % de femmes inventrices. Elles sont près de 50 % dans les pays précédemment sous influence soviétique. Ces écarts entre pays dans la participation des femmes à l'innovation s'expliquent en grande partie par ce que les économistes appellent la « home production », c'est-à-dire l'ensemble des tâches domestiques et familiales. Dans les pays où ces contraintes sont plus faibles, car davantage mutualisées ou externalisées, la participation des femmes à l'innovation est beaucoup plus élevée. Les pays de l'Est sont ceux où les infrastructures d'accueil de la petite enfance sont les plus développées, ce qui suggère que des politiques a priori éloignées de l'industrie, comme les politiques d'accueil de la petite enfance, jouent en réalité un rôle déterminant dans la capacité d'innovation d'une économie. Sur ce point, la France représente une situation intéressante. Elle a connu des avancées importantes en matière de gouvernance économique, notamment avec les lois Copé-Zimmermann et Rixain. Mais cette progression tarde à se répercuter à toutes les échelles de l'entreprise. Les écarts observés illustrent bien l'idée que renforcer l'accès aux positions visibles est utile et nécessaire, mais ne suffit pas à transformer en profondeur les trajectoires. Dans ce contexte, il me paraît intéressant de faire un détour par une industrie que je connais bien : l'industrie financière. La finance est un secteur intensif en compétences quantitatives et donc, sur ce point, assez proche de certaines activités industrielles plus classiques.

On y observe une situation paradoxale. Les femmes sont sous-représentées dans ce secteur, à hauteur d'environ 25 % des diplômés. Toutefois, lorsqu'elles sont présentes, leurs performances sont en moyenne comparables, voire supérieures, à celles de leurs collègues masculins, notamment une fois le risque pris en compte. Cela semble lié à des styles de décision différents : une moindre « sur-confiance », une prise en compte plus large de l'information et une gestion des risques plus équilibrée. Ce point est intéressant car il invite à reconsidérer certaines interprétations. Ce qui est parfois décrit comme une aversion au risque chez les femmes peut en réalité correspondre à une meilleure intégration de l'incertitude. Pourtant, ces différences de performance en faveur des femmes ne se traduisent pas par des trajectoires plus favorables. Les mécanismes d'accès aux opportunités, qu'il s'agisse de financement, de réseaux ou de reconnaissance, ne sont pas toujours neutres. Ils dépendent de l'appartenance à des réseaux, de normes implicites et de biais parfois inconscients. Ce constat est particulièrement important dans des environnements comme l'industrie ou la finance, où les carrières sont fortement structurées par des interactions sociales et organisationnelles.

La bonne nouvelle est que ces dynamiques ne sont pas figées. Des transformations sont possibles lorsque certaines conditions sont réunies : une forte demande de compétences, des environnements de travail plus flexibles, des politiques d'inclusion explicites et des interactions renforcées entre formation et entreprise. Ces éléments suggèrent que les structures organisationnelles peuvent évoluer et que les inégalités observées ne sont pas irréversibles.

Je conclurai en formulant trois remarques. La première est que la question doit être pensée en termes de trajectoire complète et non simplement d'accès à l'industrie. La deuxième est que les différences observées relèvent largement de facteurs structurels et organisationnels. La troisième est que ces enjeux ne concernent pas seulement l'égalité, élément essentiel, mais aussi la qualité des processus d'innovation et de décision.

Mme Corinne Molina, ambassadrice La French Fab, vice-présidente du groupe Mäder. - Il n'est pas facile de passer derrière de tels orateurs et de telles oratrices. Quand la CCI m'a proposé d'intervenir aujourd'hui, je n'ai pas hésité, car le sujet des femmes dans l'industrie me tient particulièrement à coeur. Il est important de rappeler que les femmes ont beaucoup à apporter à l'industrie, mais aussi que l'industrie a beaucoup à apporter aux femmes.

Je vous propose de témoigner à travers mes trois casquettes. La première est celle de cofondatrice et vice-présidente du groupe Mäder, une entreprise de taille internationale dont le siège est à Lille, dans les Hauts-de-France. Nous vendons plus de 75 % de nos solutions de peintures et composites à l'international, pour des secteurs exigeants tels que le ferroviaire, l'automobile, le packaging ou la tuyauterie industrielle. C'est une entreprise qui a fait le choix de contribuer très largement à la décarbonation. Je me réjouis d'ailleurs des perspectives de collaboration permettant d'utiliser des coquilles d'oeufs. En résumé, nous nous inscrivons dans l'innovation et la décarbonation.

Concernant mon premier mandat, l'entreprise Mäder, produit les peintures et composites du TGV M, des métros d'Istanbul ou de Sydney, des petites barres de couleurs vives de la R5 ou des peintures plus traditionnelles utilisées pour les Mercedes. Cela peut être aussi une peinture qui protège le bouchon de la bouteille de parfum « Dior, j'adore », de toutes les agressions de la salle de bain.

Mon deuxième engagement est né de mon souhait de rendre à l'industrie ce qu'elle m'a offert et aidée à devenir. Je suis maintenant ambassadrice de la French Fab, raison pour laquelle je porte ce petit coq bleu. J'ai rencontré des sénateurs au Salon Global Industrie qui ne le connaissaient pas ; il est donc important que nous continuions de prêcher au niveau de la French Fab. Et nous avons créé avec Aurélie Vermesse, qui est la présidente de la CCI Grand Lille, la French Fab Hauts-de-France, pour faire travailler ensemble Bpifrance et les CCI. Nous avons d'autres ambitions concernant les femmes dans l'industrie, puisque ce secteur a également besoin d'elles.

Pour en revenir à mon parcours, je suis née il y a un peu plus de 60 ans dans un territoire et un milieu modestes. Je ne savais pas très bien ce que je voulais faire de ma vie. Toutefois, j'ai réalisé plus tard que mon enfance m'avait marquée. À 6 ou 7 ans, j'allais retrouver mes parents sur leur lieu de travail. Ma mère était comptable, puis directeur financier dans l'usine du village. Pour rejoindre son bureau, je traversais l'usine. J'ai pris conscience ensuite que ce que j'ai pu y sentir a influencé mon parcours de femme : la passion dans les ateliers, la vie sociale, les odeurs, les bruits. J'ai senti cette passion et les produits que l'on fabrique dans l'industrie.

Après un parcours type de quelqu'un qui ne sait pas très bien ce qu'il veut faire, j'ai fait une école de commerce, puis du conseil dans un cabinet dont la mission était de « Réconcilier l'économique et le social ». Je travaillais pour des comités d'entreprise et j'ai vu des entreprises fermer. Pour moi, c'est une catastrophe, car c'est une question de souveraineté du pays.

À un moment, nous avons eu l'opportunité de reprendre l'entreprise du village, qui était destinée à la fermeture. Nous nous sommes lancés. L'un des enseignements est que les femmes sont très sensibles au sens, et il y avait du sens à éviter la fermeture de cette entreprise. J'ai donc cofondé cette aventure avec mon mari et ma mère. J'ai rejoint l'entreprise en tant que directeur financier, puis j'ai été DRH, directeur général, directeur de pôle et présidente du directoire. Aujourd'hui, je suis vice-présidente aux côtés de mon fils et je finalise une transmission, puisque son père est décédé.

Ce que j'ai trouvé personnellement dans l'industrie, c'est la culture du concret. J'ai envie de citer André Comte-Sponville : « Le bonheur, c'est d'être, mais c'est aussi de faire. » Dans l'industrie, on fait, on fabrique, et on voit concrètement ce que l'on fait. Personnellement, je suis très fière, quand je prends un avion ou une voiture, de voir mes peintures.

Il y a une richesse humaine extraordinaire dans l'industrie. Surtout, nous innovons. Quand on parle de décarbonation, l'industrie y contribue très largement. L'industrie pollue encore, mais nous avons tous envie de moins polluer et nous contribuons à la décarbonation.

Mon expérience démontre une chose importante : les femmes ne sont pas prédestinées à l'industrie. Ce n'est écrit nulle part. C'est donc à nous tous de travailler pour leur donner envie de rejoindre ce secteur. Quand j'ai reçu une décoration, ce n'était pas la mienne, c'était celle qui récompensait le travail de l'entreprise. J'ai dédié cette décoration à l'entreprise parce que nous, industriels, contribuons au rayonnement de la France, à la création d'emplois et donc à la sécurité.

Si je parle de Mäder, c'est un peu un contre-exemple pour montrer qu'il est possible de développer la place des femmes dans l'industrie. Ce matin, j'ai recueilli des statistiques pour préparer cette intervention. Chez Mäder, si les femmes sont présentes à tous les niveaux, elles le sont moins au niveau des usines de production, de ce que nous appelons les opérations, puisqu'elles y représentent 25 %. Ce n'est pas beaucoup. Nous, industriels, devons encore travailler sur les conditions de travail, en raison des ports de charge, etc.

En revanche, au niveau de la direction, nous sommes à 63 %. Mon fils, qui a pris la présidence et la direction générale, est entouré de femmes. La directrice de la R&D est une femme, comme la directrice des achats et, depuis peu, la directrice des ventes. Nous avons donc des femmes dirigeantes, ce qui prouve que c'est possible. Sur les fonctions support, bien évidemment, elles représentent la moitié des effectifs. Dans la vente, il y a encore beaucoup d'hommes, mais nous travaillons à féminiser ces postes.

Au sein du MEDEF et d'autres organisations, j'ai pu constater qu'hommes et femmes sont différents. On parle d'égalité, mais nous ne sommes pas structurés de la même façon. C'est cette complémentarité qui est importante pour les entreprises. Chez Mäder, il est important d'avoir des Allemands, des Suisses, des Français, des Chinois, des Espagnols. Nous ne nous comprenons pas toujours, mais cette différence fait la richesse de l'entreprise. On constate que nous, les femmes, avons tendance à travailler davantage en mode collaboratif, ce qui peut inspirer l'ensemble de l'entreprise. Parfois, nous rencontrons des phénomènes de rejet parce que nous sommes un peu différentes et pouvons inspirer de la peur, il faut en prendre conscience. Nous ne sommes pas méchantes, mais différentes et surtout très fiables. Comme le disait Alain hier, nous ne travaillons pas de la même façon. Pour caricaturer, nous avons besoin des hommes dans l'entreprise parce qu'ils nous disent : « On va aller sur la Lune », et les hommes sont bien contents qu'il y ait les femmes parce que nous aidons à aller sur la Lune. L'ambition n'est peut-être pas toujours la même, mais nous sommes complémentaires. C'est cela qu'il faut retenir : il faut de tout dans une entreprise. En tant qu'ambassadrice de la French Fab et élue de CCI, je peux témoigner que nous avons créé une communauté dans les Hauts-de-France pour collaborer encore plus et décloisonner. Nous pensons aller beaucoup plus loin et mobiliser. Nous avons commencé très concrètement avec le MEDEF, l'UIMM, les fédérations et le rectorat, car il est important de décloisonner et de travailler ensemble. Enfin, vous avez évoqué l'accès au financement. À la CCI Grand Lille, Aurélie Vermesse a développé un thème important, celui de l'entrepreneuriat opérationnel féminin, y compris dans l'industrie.

J'ai pu le constater, même si j'étais beaucoup aidée par des hommes : nous avons encore un problème de confiance dans les femmes, ce qui se traduit au niveau des financements. C'est une réalité dont je peux témoigner. Pour développer la place des femmes dans l'industrie, il faut agir très en amont, dès la petite enfance. Ayant moi-même été imprégnée par les odeurs de peinture et les bruits, je sais qu'il est important de faire découvrir l'industrie aux enfants dès le plus jeune âge. Dans les Hauts-de-France, nous avons créé une association qui s'appelle « Industrieland », en nous inspirant de Disneyland. Les enfants qui en sortent sont émerveillés, car ils découvrent par exemple comment les bonbons sont fabriqués. Il faut poursuivre ces actions au-delà des visites des enfants et de leurs parents, car il faut que cesse l'adage « si tu ne travailles pas bien à l'école, tu finiras à l'usine ». Des initiatives existent déjà : je salue le travail de Bpifrance, avec la French Fab notamment, qui emmène des cars de collégiens et de lycéens dans les usines. L'UIMM a aussi un bus qui va à la rencontre des collèges, et nous avons eu dans les Hauts-de-France des initiatives comme Viva Fabrica. Même si l'on ne captive pas tous les jeunes, on en capte quelques-uns parmi tous ceux qui visitent. Il faut donc renforcer les liens entre les entreprises industrielles et le milieu de l'éducation. Il est également essentiel de valoriser les modèles féminins. Nous sommes plusieurs à nous y employer dans cette salle. Il faut continuer, prêcher et surtout faire témoigner nos jeunes femmes, car elles sont encore plus crédibles que nous pour dire que l'on peut s'épanouir dans l'industrie.

Il faut surtout lutter contre l'image de l'industrie n'est pas polluante, et montrer qu'elle peut au contraire contribuer à la décarbonation et à un monde meilleur. Une fois que les femmes sont entrées dans l'industrie, elles doivent y rester. La question de la sécurité est importante. Or, j'ai découvert récemment, en intervenant avec une jeune collaboratrice auprès du ministre de l'Industrie, que cette nouvelle génération ne se sent pas toujours en sécurité dans les entreprises. Cette jeune femme me disait : « J'aime être dans votre entreprise parce que je m'y sens en sécurité. Et quand j'ai eu des moments difficiles, j'ai été accompagnée. » La notion de mentorat est donc essentielle. Proposer à une jeune femme qui entre dans l'industrie une référente ou un référent me semble important. Il faut aussi, comme vous l'avez dit, aider à rendre compatibles la vie professionnelle et la vie personnelle. Les entreprises doivent s'adapter pour gérer la contrainte des enfants, qui est de plus en plus partagée avec les hommes, mais pas encore complètement. Il est donc important d'aider les femmes à se consacrer à leur travail dans l'industrie, où le télétravail n'est pas toujours possible en raison de la présence d'usines ou de laboratoires. À ce sujet, je souhaite témoigner pour être encore plus positive. Nous avons deux usines en Allemagne et je peux dire qu'en France, nous n'avons pas à rougir. En Allemagne, c'est beaucoup plus compliqué pour les femmes dans les entreprises industrielles, notamment pour faire garder les enfants. Cet avantage que nous avons en France, il faut le développer. Enfin, il faut parler des entreprises. Et nous, mesdames, nous devons nous mobiliser pour dire : « C'est possible, on peut s'épanouir dans l'industrie, avoir des parcours fabuleux, faire des choses merveilleuses. » Nous avons aussi besoin des hommes. Je trouve qu'il n'y en a pas beaucoup aujourd'hui, donc je salue ceux qui sont présents. Nous avons besoin des hommes, car le développement des femmes dans l'industrie ne se fera pas sans eux.

Pour conclure, la place des femmes dans l'industrie n'est pas une question marginale, mais une réponse structurelle aux enjeux de compétitivité. L'industrie a perdu de sa place dans le PIB ; nous devons la regagner et être fiers de notre pays. Voyageant à l'international, je constate qu'à l'étranger, on a envie de production locale et que les collaborateurs sont beaucoup plus fiers de leur pays. En France, il faut reprendre conscience de l'importance de l'entreprise et de l'industrie. Nous avons besoin de tous les talents. Je rappelle que les femmes représentent 50 % des ressources. Je suis convaincue que favoriser la place des femmes dans l'industrie, c'est renforcer l'industrie française et le pays. Je remercie Bpifrance pour ses actions ainsi que tous ceux qui y contribuent, notamment les CCI. Mais nous avons encore beaucoup à faire. Comme l'a dit Alain Di Crescenzo, nous sommes sur le chemin. Il faut prêcher, prêcher, prêcher, c'est important.

Mme Justine Lecallier, cofondatrice et directrice générale de Circul'Egg. - Il n'est jamais facile de passer la dernière quand tout a déjà été dit. Ce qui a été dit sur les stéréotypes qui se construisent très tôt et sur l'importance des modèles de rôle m'a beaucoup interpellée.

À la différence de Corinne, je n'ai pas eu la chance d'être imprégnée dès mon plus jeune âge dans le milieu de l'industrie. J'avais des parents médecins et quatre frères ; je viens donc d'un milieu très masculin, avec peu de modèles de rôle. Si l'on m'avait demandé, plus petite, si je voulais travailler dans l'industrie, j'aurais franchement répondu négativement. Je voulais être vétérinaire ou exercer des métiers stéréotypés comme professeure des écoles, mais je n'avais jamais eu l'ambition de cofonder une entreprise industrielle.

Pourtant, je suis là devant vous aujourd'hui. J'ai cofondé Circul'Egg, une entreprise industrielle basée en Bretagne. Nous donnons une seconde vie aux coquilles d'oeufs pour en faire de nouveaux ingrédients décarbonés, recyclés et biosourcés pour d'autres industries. Concrètement, nous avons une usine, une équipe de production, nous faisons de la R&D et nous avons des clients industriels.

Ce parcours s'est construit lorsque j'étais étudiante. On ne m'avait jamais parlé d'industrie. Les prescripteurs d'orientation sont d'abord les parents, mais aussi les professeurs. Quand on oriente les jeunes, on les dirige vers le marketing ou le conseil. Personnellement, il m'a été conseillé de faire une classe préparatoire, car c'est élitiste, puis une école de commerce pour m'orienter vers du marketing de luxe, ce qui représente les clichés. Pourtant, je ne me suis jamais dit que c'était pour moi, et c'est là que le sujet se joue très tôt.

Les femmes sont capables de se faire une place dans l'industrie ; la question est de savoir comment leur permettre d'y entrer. Elles ne le font pas, car elles ne s'y projettent pas concrètement. Pourtant, une fois qu'elles y sont, c'est incroyable.

Si je prends l'exemple de Circul'Egg, ce que m'apporte le fait d'être co-dirigeante de cette entreprise, c'est de l'impact concret. Nous sommes fiers d'avoir inauguré une usine où, chaque semaine, je vois les milliers de coquilles d'oeufs que nous traitons par jour. Nous transformons une filière tout entière, la filière avicole, en travaillant avec des acteurs de l'industrie agroalimentaire. Nous structurons des flux et nous transformons des déchets en une ressource qui a de la valeur. Effectivement, quand je vois maintenant chez Leroy Merlin des peintures qui contiennent de la coquille d'oeuf, il y a aussi un petit sentiment de fierté. C'est du concret, c'est de l'impact.

C'est cela qui m'a poussée à cofonder Circul'Egg. La décarbonation, dont on parle de plus en plus au collège et au lycée, est forcément très liée à l'industrie.

Circul'Egg me permet aussi de créer concrètement des emplois. Nous avons une vingtaine de salariés, des emplois de terrain difficilement remplaçables par l'intelligence artificielle, ce qui est également une fierté. Nous travaillons sur des problèmes concrets à résoudre tous les jours et nous apprenons beaucoup. J'ai découvert des secteurs dont je n'avais jamais entendu parler, comme les casseries - les usines de transformation d'ovoproduits où nous récupérons nos coquilles. Ce sont des industries qui existent depuis le début du XXe siècle, auxquelles on songe très peu, et c'est passionnant. Les métiers de la peinture comportent aussi des métiers de terrain très intéressants.

Lorsque j'étais petite, et même avant de fonder Circul'Egg, j'avais les clichés habituels sur l'industrie. C'est un milieu masculin, c'est une réalité, et c'est aussi un monde un peu « vu comme un peu ancien ». On parle beaucoup de la pénibilité du travail ; certes, il y a encore des métiers pénibles, mais c'est de moins en moins le cas. Néanmoins, dans beaucoup de réunions, des clichés demeurent : aujourd'hui, mes interlocuteurs dans le milieu des casses automobiles sont surtout des hommes de plus de 50 ans. De même, parmi les clients industriels, il y a beaucoup d'hommes. Corinne Molina est encore une exception. C'est justement pour cette raison qu'il faut y aller, et c'est pourquoi je pousse les femmes à s'engager dans cette voie. À mon échelle, j'essaie d'agir de manière très concrète. J'interviens par exemple dans des masterclass, notamment dans mon ancienne école de commerce, afin de présenter des modèles de réussite à de jeunes étudiants qui ont envie de se lancer et de leur montrer que l'entrepreneuriat industriel existe. J'ai été marraine du Master Innovation de l'ESCP et je suis intervenue dans une masterclass avec l'association européenne Empower, qui promeut l'entrepreneuriat féminin. De la même manière, j'ai été marraine de la promotion de l'incubateur Willa, le premier incubateur français d'entrepreneures. Des initiatives existent. Bpifrance a lancé une initiative avec des écoles de commerce et d'ingénieurs pour promouvoir des programmes « Deep Tech » auprès des étudiants. Il y a également des associations, comme « Elles bougent », qui est très intéressante, car elle a pour but de favoriser la féminisation dans l'industrie et intervient dès l'école primaire. Ses membres se rendent dans les écoles pour sensibiliser les enfants, car les parents et les professeurs sont les premiers prescripteurs d'orientation. Pour conclure, il s'agit aussi de montrer aux plus jeunes que les métiers de l'industrie sont désirables. Nous n'avons pas beaucoup parlé de la désirabilité de ces métiers, mais c'est un point important.

Nous ouvrons nos usines et organisons des portes ouvertes pour les collégiens, les lycéens, mais aussi les élèves d'école primaire, afin de leur montrer que l'industrie n'est pas un métier « vieillot ». Une visite d'usine vaut souvent bien plus que dix discours. Nous avons beaucoup de retours de jeunes qui nous disent : « Ah, en fait, c'est moderne, c'est cool, c'est tendance même ». Influencer les jeunes générations par ce biais est important. Très concrètement, j'essaie à mon échelle, dans les recrutements, de croiser davantage les profils « business », techniques et opérationnels, et de valoriser la capacité à apprendre et à s'adapter plutôt que des parcours très stéréotypés - classes préparatoires, grande école d'ingénieurs -, où l'on trouve beaucoup d'hommes. Même en école d'ingénieurs, à Polytechnique ou aux Arts et Métiers, il y a encore beaucoup d'hommes. En valorisant ce type de compétences, nous diversifions naturellement les profils. Dans notre comité de direction, nous avons 50 % de femmes. La directrice de production est une femme, tout comme la directrice qualité et R&D. Pour résumer, passer du leadership à l'action, à mon échelle, consiste à rendre l'industrie visible, à l'exposer, à créer des expériences concrètes en ouvrant l'usine aux plus jeunes. Cela leur permet de se projeter et fait grandir en eux un sentiment de désirabilité. Enfin, il s'agit d'élargir les points d'entrée, ce que peuvent faire notamment les CCI ou Bpifrance avec tous leurs programmes. Si je suis ici devant vous aujourd'hui, ce n'est pas parce que j'étais destinée à faire de l'industrie, mais parce que j'ai été exposée à cette opportunité. Nous avons tous une mission collective : faire en sorte que cela ne soit plus un hasard, mais que cela devienne naturel pour les jeunes femmes, les jeunes filles de se dire à dix ans : « Oui, j'ai envie de travailler dans l'usine, j'ai envie d'être directrice d'usine quand je serai plus grande. »

Mme Pauline Martin, vice-présidente de la délégation aux entreprises. - Je vous remercie, mesdames et messieurs, pour vos interventions. Je laisse la parole à notre collègue Anne-Sophie Romagny, présidente du groupe d'études Industrie.

Mme Anne-Sophie Romagny, présidente du groupe d'études Industrie du Sénat. - Je vous remercie pour vos témoignages extrêmement intéressants et particulièrement pour ce dernier, très frais, qui fut une belle touche féminine.

Je souhaite d'abord remercier chaleureusement mesdames les présidentes Dominique Vérien et Pauline Martin d'avoir bien voulu associer à cette table ronde le groupe d'études sénatoriales sur l'industrie que j'ai l'honneur de présider. Que l'industrie fasse l'objet d'une réunion commune entre la délégation aux entreprises et la délégation aux droits des femmes montre combien les problématiques industrielles irriguent l'ensemble de la société.

Vous l'avez dit, les femmes demeurent sous-représentées dans le secteur industriel, a fortiori dans les métiers de la conception et de la production. Cette sous-représentation s'accentue tout au long de la carrière, plus encore que dans d'autres secteurs, malgré la loi Rixain. 42 % des grandes entreprises industrielles n'ont pas atteint le seuil de 30 % de femmes dans leurs instances dirigeantes au 1er mars 2026, soit 10 points de plus que pour l'ensemble des grandes entreprises.

Cette situation ne relève pas d'un hasard, mais bien de la persistance de pesanteurs historiques et de stéréotypes de genre. Je ne m'attarderai pas sur le désamour des filles pour les sciences et les mathématiques, mais plutôt sur l'image que renvoient les métiers industriels, encore trop souvent perçus comme masculins, parfois physiquement exigeants, mais aussi peu flexibles, ce qui rend plus difficile la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale.

Toutefois, pour attirer les femmes dans l'industrie, c'est d'abord l'attractivité de l'industrie en général qu'il faut améliorer en luttant contre les préjugés qui la plombent. Dès le plus jeune âge - je ne m'imaginais pas être un jour dans une industrie, je voulais être maîtresse d'école ou vétérinaire -, nous avons encore beaucoup de chemin à faire. Nous devons travailler à l'école, à la faveur des stages de découverte. Entrer dans une usine permet aussi de casser les stéréotypes, mais il faut également agir auprès du grand public pour redorer le blason de l'industrie.

Auprès des parents, des amis et des conjoints, il s'agit de lever un frein à l'orientation des filles vers ces carrières. Il faut également dire aux femmes et aux filles que l'industrie est un vecteur d'émancipation. Avec des dizaines de milliers de postes à pourvoir chaque année à tout niveau de qualification et des salaires en moyenne plus élevés que dans les autres secteurs, l'attractivité est réelle. La transition écologique et numérique nous donne une formidable opportunité d'attirer davantage de femmes vers l'industrie, avec l'émergence de nouveaux métiers moins physiques dans l'ingénierie, le traitement des données ou la R&D. Ces nouveaux métiers sont aussi davantage porteurs de sens pour les nouvelles générations face aux enjeux contemporains de souveraineté et de soutenabilité. Le redressement du taux d'emploi féminin dans l'industrie est aussi un enjeu majeur pour l'industrie elle-même. Toutes les études économiques montrent qu'un accroissement de la mixité en entreprise est corrélé à une hausse de la productivité, mais aussi et surtout de la capacité d'innovation, avec des produits mieux adaptés aux besoins de toute la population. Selon un récent rapport, améliorer l'accès des femmes aux métiers de l'innovation générerait pas moins de 10 milliards d'euros de croissance supplémentaire par an. Nous ne pouvons pas en faire l'économie. Pour toutes ces raisons, il nous faut agir à tous les niveaux pour réussir la féminisation de l'industrie : dès le plus jeune âge à l'école pour susciter des vocations, au moment de l'orientation pour faire tomber les préjugés, dans les entreprises pour garantir des parcours professionnels équitables, et dans la société pour valoriser les carrières industrielles. Pour ma part, je tiens à ce que l'on parle plus d'équité que d'égalité. Nous avons tous nos spécificités. Se comparer aux hommes est le premier écueil. Nous sommes qui nous sommes, homme ou femme, avec nos qualités, nos défauts, nos forces et nos faiblesses.

La première des choses est d'éviter la comparaison. Vous avez dit, madame Molina, que les hommes ne nous font pas encore assez confiance. Mais nous, nous faisons-nous suffisamment confiance ? Nous avons aussi un problème de légitimité et il faut travailler sur notre capacité à prendre ces postes avec aplomb, car, avec nos forces et nos faiblesses, nous pouvons faire la différence. Au-delà des métiers de l'industrie, le simple fait d'être une femme sénateur - nous ne sommes que 38 % de femmes au Sénat - et cette volonté de vouloir prouver deux fois plus que les autres que nous sommes capables... Peut-être y a-t-il aussi une petite introspection à faire, mesdames, en nous disant : avons-nous vraiment besoin de nous comparer ? Je remercie les hommes d'être venus aujourd'hui, aussi peu nombreux soient-ils. Nous avons besoin des hommes et des femmes pour créer cette société et la faire évoluer. Nous avons parcouru du chemin, il en reste encore beaucoup.

Mme Pauline Martin, vice-présidente de la délégation aux entreprises. - La parole est à notre collègue Marie-Claude Lermytte.

Mme Marie-Claude Lermytte. - Merci, madame la présidente, madame la vice-présidente, de me donner la parole ce matin.

Mes propos seront peut-être quelque peu redondants, mais les données que nous partageons dressent un constat clair : les femmes restent encore largement sous-représentées dans l'industrie, alors même que ce secteur est au coeur des transformations économiques, technologiques et écologiques. Je serai brève sur ce diagnostic pour me concentrer sur des exemples concrets issus de mon territoire, le département du Nord et plus particulièrement le Dunkerquois.

Aujourd'hui, selon l'INSEE, les femmes représentent 28,5 % des effectifs industriels en France, un chiffre stable depuis une dizaine d'années. Cette sous-représentation s'accentue à mesure que l'on progresse dans la hiérarchie. Les métiers techniques, les fonctions de direction et les instances de décision restent majoritairement masculins. Dans le Dunkerquois, cet écart est encore plus marqué : les femmes ne représentent que 17,7 % des effectifs industriels, soit un niveau inférieur aux moyennes régionales et nationales.

Cette réalité ne reflète ni les compétences ni les aspirations des jeunes femmes. De plus en plus diplômées, y compris dans les filières scientifiques, elles s'orientent encore trop peu vers l'industrie, ce qui traduit un déficit d'attractivité et des représentations très ancrées. Ces écarts s'expliquent par des stéréotypes persistants, une méconnaissance des métiers, des freins organisationnels en matière de conciliation des temps de vie et une culture industrielle encore en transition.

Pourtant, la féminisation de l'industrie est un levier de performance, d'innovation et de souveraineté. Face à ces enjeux, les territoires sont souvent en avance et constituent de véritables laboratoires d'action. Le Dunkerquois, terre de réindustrialisation et de transition énergétique, en est une illustration concrète dans le cadre de la dynamique « Demain Dunkerque, énergie créative », où un écosystème particulièrement dynamique s'est structuré autour des grands projets industriels.

Sur le territoire de la communauté urbaine de Dunkerque, l'initiative Écosystème D joue un rôle clé pour rendre ces mutations visibles et accessibles à tous. Ces actions de vulgarisation sont déterminantes : elles consistent à expliquer l'industrie d'aujourd'hui et de demain à travers des formats pédagogiques, des visites de sites, des rencontres avec les entreprises et des temps d'échange. L'objectif est de démystifier l'industrie, de casser les clichés qui éloignent les jeunes femmes et de montrer la diversité des métiers.

Cette dynamique ne peut produire ses effets sans le levier essentiel de la formation. Un travail important est engagé pour adapter l'offre aux besoins des entreprises et aux évolutions des métiers industriels, notamment dans les domaines de la transition énergétique et des nouvelles technologies. Cela passe par le développement de formations techniques plus accessibles aux jeunes femmes, le renforcement des passerelles entre les parcours, l'intégration de parcours plus flexibles et une meilleure articulation entre les acteurs de la formation et les entreprises.

L'enjeu est double : répondre aux besoins de recrutement des entreprises tout en permettant aux femmes de s'insérer durablement dans ces métiers et d'y évoluer. En effet, on ne s'oriente pas vers les métiers que l'on ne connaît pas et l'on ne s'y maintient pas sans accompagnement ni perspective d'évolution. J'aime beaucoup la notion de métier désirable. Les territoires urbains ne sont pas les seuls à agir. En Flandre, la campagne « Femmes et Industries », portée depuis 2022 par la mission locale des Rives de l'Aa et de la Colme, a un triple objectif : élargir le choix d'orientation des jeunes femmes, répondre aux besoins de recrutement des entreprises et favoriser la mixité dans un secteur en tension. L'action repose sur des leviers concrets comme des immersions en entreprise, des rencontres entre professionnels et un accompagnement individualisé pour sécuriser les parcours. Les résultats témoignent d'une dynamique réelle. En 2025, sur cette seule mission locale, 78 femmes se sont engagées dans la campagne, avec une progression continue depuis 2023. Plus de 100 entreprises et partenaires sont mobilisés, parmi lesquels Adecco, Aluminium Dunkerque, EDF, ArcelorMittal, l'AFPI, Alliance Emploi, l'Université du Littoral Côte d'Opale ou encore Prologion. L'exemple dunkerquois montre que lorsque l'on combine pédagogie, accompagnement, formation adaptée et mobilisation des entreprises, les représentations évoluent et les parcours professionnels se transforment. Cette réussite repose sur des facteurs clés : une mobilisation collective des acteurs économiques, des actions concrètes d'immersion, une offre de formation adaptée et un accompagnement dans la durée pour lever les freins sociaux et culturels. Autrement dit, de la coordination, de la sensibilisation et du temps. Le passage à l'action suppose désormais d'amplifier ces dynamiques : mieux faire connaître les métiers industriels dès le plus jeune âge, renforcer l'offre de formation, multiplier les actions de sensibilisation, valoriser les rôles modèles féminins et adapter durablement les environnements de travail. Il ne s'agit pas seulement d'ouvrir les portes de l'industrie aux femmes, mais de faire en sorte qu'elles puissent s'y projeter, y évoluer et y réussir. Dans un contexte de tension de recrutement, la mixité n'est pas seulement un enjeu d'équité ; c'est aussi un levier de compétitivité et de pérennité pour nos territoires industriels. C'est à cette condition que nous réussirons pleinement la réindustrialisation.

Mme Pauline Martin, vice-présidente de la délégation aux entreprises. -Merci, mesdames et messieurs, pour vos brillantes interventions. Nous allons donner la parole à la salle. Nous allons commencer avec notre collègue Marie-Pierre Monier.

Mme Marie-Pierre Monier. - Cette table ronde aurait presque pu s'inscrire dans le cadre du rapport de la délégation aux droits des femmes sur la place des femmes et des filles dans les sciences, dont elle est un beau prolongement.

Nous sommes encore loin de la parité. J'ai bien entendu les chiffres : 30 % de femmes dans l'industrie d'après l'INSEE, moins de 20 % de cheffes d'entreprise et un écart salarial de 14 % à qualification identique. Il y a beaucoup à faire ; il va falloir que la France se retrousse les manches, quand on entend que certains pays ont plus de chercheuses que nous. Le plafond de verre est vraiment trop présent.

Vous avez mené une enquête à la CCI en 2025 et émis des recommandations, notamment l'instauration de quotas pour garantir l'égalité professionnelle dans l'industrie. S'agit-il d'un voeu pieux ou avez-vous commencé à mettre en place des mesures pour que ces quotas de recrutement soient appliqués ? Avez-vous également réfléchi à former les recruteurs sur les biais de genre, afin que ceux qui sont aux manettes pour placer les femmes à des postes à responsabilité ne reproduisent pas les stéréotypes ?

Vous avez précisé que la production domestique et les contraintes de la vie privée pèsent lourd sur les femmes. Avez-vous des exemples concrets d'entreprises dans le monde industriel qui mettent en place des crèches ou des solutions de garde ?

Enfin, j'étais professeure de mathématiques. Pour que les jeunes filles accèdent à des postes exigeant une compétence scientifique importante, il est essentiel qu'elles aient conscience de leurs possibilités dès le plus jeune âge. Il faut nous libérer du syndrome de l'imposture, qui est très profondément ancré chez les femmes. Nous nous posons beaucoup de questions, nous demandons si nous en sommes capables. Qu'est-ce qui est fait ? J'ai entendu que des visites étaient organisées dans les Hauts-de-France pour les élèves du premier et du second degré.

Cela a-t-il été généralisé à l'ensemble de la France ? Ensuite, je m'élève en faux quand j'entends dire qu'il y aurait un désamour des jeunes filles pour les sciences. Ce n'est pas vrai. Nous aimons aussi cela et nous sommes capables de nous y épanouir. Je ne serai pas plus longue.

Mme Olivia Richard. - En tant que membre de la délégation aux droits des femmes, je constate qu'il y a un nombre particulièrement élevé d'hommes aujourd'hui, plus que d'habitude.

Le rapport de la délégation sur « Femmes et Sciences » a été absolument remarquable et nous a appris énormément de choses, notamment sur l'importance de l'éducation : c'est là que tout se joue. Nous ne sommes pas « câblés » de la même manière parce que nous ne sommes pas élevés de la même façon. Les femmes sont élevées pour prendre soin des autres et les garçons pour être compétitifs. À la délégation, nous pensons majoritairement que l'enjeu n'est pas d'apprendre aux petites filles à ne plus s'occuper des autres, mais d'apprendre aux petits garçons à s'occuper également des autres.

Nous avons l'occasion de rencontrer des personnes très engagées qui nous apprennent beaucoup. Je pense notamment à Marie-Christine Maheas, qui pilote les ateliers « Entreprise et Mixité » et qui prouve que même les femmes qui arrivent au sommet des entreprises attendront, si un homme prend la parole en premier, que tous les autres hommes qui souhaitent le faire aient parlé avant de s'exprimer elles-mêmes. D'où l'importance du mentorat, qui peut être également assuré par les hommes, les dirigeants d'entreprises. C'est bien le but de ce think tank qui implique, les dirigeants d'entreprises dans ce programme.

En tant que sénatrice représentant les Français établis hors de France, je suis très sensible au rayonnement de la France et de ses entreprises à l'étranger. Nous avons un réseau, la CCIFI, qui partout dans le monde a pour objet de favoriser le développement économique et l'entrepreneuriat français à l'étranger. J'espère que ce réseau dispose aussi de ce genre de programme, car force est de constater qu'il y a beaucoup de bonne volonté.

Enfin, j'espère que vous arriverez à mettre fin à la « taxe rose », qui consiste à faire payer plus cher le même produit parce qu'il est « rose », et donc implicitement destiné aux femmes. J'en ai encore vu au supermarché la semaine dernière. Le pire, c'est que cela marche. J'ai eu envie d'acheter le produit rose, mais j'ai acheté le produit bleu par esprit de contradiction, parce que je suis un peu éduquée. Je termine par une anecdote, car j'ai été frappée par l'utilisation de certains titres, et je dis cela sans aucun jugement. Chaque femme est libre de se nommer comme elle le souhaite. Néanmoins, lors de ma campagne pour l'élection sénatoriale, un mentor plus âgé, qui a été déterminant dans ma carrière, m'a dit : « Olivia, si vous êtes élue au Sénat, je vous appellerai “Madame le sénateur”, parce que ça fait plus sérieux. » Je m'appelle donc Madame la sénatrice. Peut-être que, lorsqu'on parle de rendre visible, de valoriser, de montrer des modèles, il faudrait parler de directrice et non de directeur.

M. Elyès Jouini. - Très brièvement, je souhaite aborder deux points.

Je participe - et j'ai présidé pendant deux ans - à un jury chez Leeds Tech qui récompense les entreprises du secteur de la technologie pour leurs actions en matière de facilitation de la promotion des femmes. Des initiatives existent, sont mises en oeuvre et sont valorisées, notamment par ce type de prix. Mais il est vrai que c'est un véritable sujet.

Par ailleurs, nous avons beaucoup parlé des stéréotypes, mais je voudrais évoquer également les micro-violences que peuvent subir les femmes au quotidien, surtout lorsqu'elles sont minoritaires dans une industrie ou dans des filières d'études. Je veux parler de ces propos sexistes qui, au quotidien, leur renvoient l'image qu'elles ne sont pas à leur place. À l'école, c'est : « Tiens, tu as eu une bonne note en maths, mais comment cela se fait-il ? Pourtant, tu es une fille. » La première fois, on en rit, la deuxième fois aussi, puis la troisième fois, soit on se révolte, soit on finit par l'intégrer et s'autocensurer. Dans l'entreprise, il en va de même : lorsqu'on se retrouve dans un milieu très masculin, on risque de subir au quotidien ce genre de propos qui font sentir que l'on n'est pas à sa place. Il y a donc probablement des progrès à faire pour prendre en compte le bien-vivre ensemble dans l'industrie

Mme Dominique Vérien, présidente. - Monsieur le président Di Crescenzo, beaucoup de questions vous ont été adressées. J'en ajoute une, que ma collègue Marie-Pierre Monier a oublié de vous poser. S'agissant de la consultation menée par la CCI, un paragraphe était consacré à la sensibilisation des managers à la lutte contre le sexisme : quelles mesures ont été mises en place pour lutter contre les violences sexuelles et sexistes dans les entreprises ?

M. Alain Di Crescenzo - Sur le sexisme, le bon sens, la loi et les lanceurs d'alerte existent déjà. Nous parlons, sauf erreur de ma part, de délit ; par conséquent, tout l'arsenal législatif est à disposition.

Je voudrais revenir sur deux points. Il s'agit d'initiatives que vous avez citées et qui ont été menées avec l'école des Arts et Métiers, dont je suis issu : l'opération « Usine ouverte ». Sur ce sujet, j'ai besoin d'un coup de main. Nous avons des chefs d'entreprise qui mettent à disposition leur entreprise, mais il faut y amener les enfants. Cela commence là. Il faut amener les enfants de tout âge jusqu'aux usines. Nous sommes donc à la recherche de bus, de bonnes volontés pour transporter nos enfants. S'il y avait un élément de démocratisation magnifique pour la féminisation et les métiers de l'industrie, ce serait celui-là : leur faire visiter les usines dès le plus jeune âge.

C'est une grande opération. J'ai besoin d'un soutien en moyens de communication et de locomotion pour les petits. Nous assurons l'encadrement, nous nous occupons de tout ; il faut nous aider sur ce point. Si nous pouvions faire une large promotion de ces sujets, ce serait extraordinaire.

Après la sensibilisation à l'industrie, et notamment des femmes, il y a une grande opération que je n'ai pas citée : le mois de la découverte des métiers. Dans ce cadre, il y a les nuits de l'orientation. Cent cinquante mille personnes sont venues nous rencontrer ; c'est donc là que nous faisons la promotion des métiers, y compris ceux de l'industrie, et de leur féminisation. C'est peut-être une invitation à l'ensemble des sénatrices et des sénateurs. Cent cinquante mille, nous ne sommes pas à la maille.

Vous êtes toutes et tous invités à participer aux Nuits de l'orientation dans vos territoires. Aidez-nous surtout à y amener des jeunes. Si nous pouvions nous faire financer une action utile, ce serait une petite campagne de communication sur ce sujet, sur tous les médias à notre disposition. Nous, chambres de commerce et d'industrie, sommes prêts à la construire, mais avec votre aide pour la diffuser, en amont des opérations « usines ouvertes » et du mois de l'orientation. J'ai noté une autre action. Vous représentez Mme la sénatrice Richard, si j'ai bien compris, nos collègues qui sont à l'extérieur de nos frontières. Nous n'avons pas d'initiative sur ce point, mais en tant que vice-président de CCI France International, je m'engage à ce que, dans nos 105 chambres de commerce à l'étranger, nous ayons une initiative sur les femmes dans l'entreprise et dans l'industrie.

Nous mourons dans ce pays de l'émiettement des budgets et des actions, de la non-priorisation, ce qui signifie au fond la non-décision. Il y a une profusion d'idées, et c'est génial. Si toutefois nous pouvions en choisir une, n'importe laquelle, mais qui ait de l'impact, et aller jusqu'au bout, nous y investir à fond, ce serait magnifique. Je le disais il n'y a pas longtemps au Premier ministre : « Arrêtez de nous en donner partout. Donnez-moi un ou deux sujets sur lesquels nous allons pouvoir passer à l'échelle. » Car nous souffrons du non-passage à l'échelle. Mon dernier point sera sur le ton de l'humour. Je suis très heureux d'avoir recruté une nouvelle femme au sein des chambres de commerce et d'industrie, car Justine Lecallier a été extraordinaire. Elle ne peut pas sortir de cette salle sans s'être engagée avec nous. Nous allons donc venir vous recruter ; vous ne pouvez pas y échapper.

Mme Pauline Martin, vice-présidente de la délégation aux entreprises. - J'ai simplement une question.

Nous avons beaucoup évoqué l'aspect éducatif, la nécessité de prendre en charge les enfants assez tôt pour les initier à l'industrie. Ce que nous constatons sur nos territoires, c'est que nous avons affaire à ce que je qualifierai de « mammouth », à savoir l'éducation nationale. Or, entrer dans les établissements est facile quand on a un chef d'établissement qui est partie prenante, mais c'est tout de même très compliqué quand il y a un certain nombre de freins.

Dès lors, avez-vous une recette miracle ?

M. Alain Di Crescenzo - La recette miracle, c'est d'insister et d'accepter de se faire claquer la porte au nez, comme cela m'est arrivé. Je ne suis pas le roi de l'obligation et des règlements, mais pendant ce mois de la découverte des métiers, ne pourrait-on pas « obliger », ou envoyer une directive en disant : « ouvrez vos écoles » ? Car cela serait beaucoup plus efficace.

Je fais des témoignages dans les écoles, comme vous. Nous pourrions en profiter pour libérer un espace. Nous avons un mois, entre mi-novembre et mi-décembre, où nous organisons ces soirées dans nos CCI, mais aussi dans les universités et les entreprises. Ne pourrait-on pas en profiter pour réinciter ? Il faudrait voir les ministres compétents sur le sujet, inciter les collèges et les écoles à nous ouvrir leurs portes et, de notre côté, nous trouverons la contrepartie, c'est-à-dire des chefs d'entreprise qui interviendraient dans les écoles pour faire des présentations.

On m'a plus souvent claqué la porte au nez qu'on ne me l'a ouverte, je suis très honnête. Je n'ai donc pas de solution, mais peut-être pourrions-nous inciter ensemble. Vous avez un pouvoir certain, le Sénat a un pouvoir certain et nous, nous avons une grande envie d'avancer sur le sujet.

Mme Dominique Vérien, présidente. - Je voudrais simplement compléter mon propos sur l'éducation nationale pour indiquer qu'Élisabeth Borne, lorsqu'elle était ministre de l'Éducation nationale, a mis en place un plan « Filles et maths ». Je tenais à le saluer, car l'idée est, entre autres, de mieux former les professeurs des écoles. Nous savons que la différenciation de niveaux en mathématiques s'opère dès le cours préparatoire et que nos professeurs des écoles sont majoritairement des femmes qui, après des études littéraires, ont assez peu d'appétence pour les mathématiques. Or, d'après les conclusions de notre rapport sur les femmes et les sciences, il semble qu'elles transmettent plus facilement aux petites filles qu'aux petits garçons ce manque d'appétence. Nous avons donc là un véritable sujet.

L'éducation nationale a un rôle essentiel à jouer dans la formation des professeurs pour lutter contre les biais de genre. Cela passe probablement par une formation mathématique renforcée pour ces professeurs des écoles, afin qu'elles se sentent elles-mêmes plus à l'aise. Lorsqu'on n'est pas à l'aise avec une matière, il est plus compliqué de l'enseigner. Peut-être alors regarderont-elles avec des lunettes un peu différentes ce qui se passe, y compris dans la cour de récréation, et veilleront-elles à ce que les espaces y soient répartis de façon équitable. Cela permettra ensuite d'emmener filles et garçons visiter des sites industriels et de les faire entrer dans vos entreprises.

M. Elyès Jouini - Je voudrais formuler une suggestion concernant l'accès aux écoles. Les entreprises ont beaucoup plus facilement accès aux universités qu'aux écoles, et les universités ont plus facilement accès aux écoles que les entreprises. Par conséquent, des actions conjointes université-entreprise en direction des écoles pourraient peut-être mieux fonctionner qu'un accueil direct des entreprises dans les écoles.

M. Alain Di Crescenzo - La directrice des Affaires publiques de CCI France, Joséphine Fossaert-Leloutre, ici présente, m'a soufflé un rappel sur la lutte contre les violences sexistes.

À l'initiative d'Aurore Bergé, un programme a été lancé. Les chambres de commerce et d'industrie en sont le relais de communication et, par l'intermédiaire de nos quelque 400 conseillers RH et de nos conseillers généralistes, nous sensibilisons les ressources humaines des entreprises sur le sujet. J'avais oublié de le mentionner, mais je cite aussi mes sources, chère Joséphine.

Mme Marie-Claude Lermytte. - Je souhaite apporter un complément sur le programme « Allez vers ». Je suis un peu chauvine s'agissant de mon Dunkerquois, mais il existe aussi un programme qui s'appelle la « Fabulous Factory ». Il a lieu une ou deux fois par an et rassemble les entreprises dans un endroit symbolique à Dunkerque, comme le bord de plage à Malo ou la digue.

Toutes les industries sont présentes et les scolaires, collégiens, lycéens et étudiants, peuvent venir. C'est organisé par le groupement d'intérêt public Ecosystème D chargé de la vulgarisation de l'industrie et de la décarbonation, qui organise cet événement et permet de transmettre des informations.

Des vidéos sont également réalisées par les industries à destination des écoles. Je prendrai l'exemple de l'entreprise ProLogium, qui est emblématique chez nous : une petite vidéo circule et montre aux enfants de façon très ludique ce qu'est cette industrie. Il y a donc déjà des actions que nous pouvons engager, qui doivent rejoindre votre « Industrieland ».

Mme Corinne Molina. - Il y a eu « Industrieland » et, étant un peu chauvine, je citerai aussi « Viva Fabrica ! » à Lille, qui est dans le même esprit. Je peux vous dire que les jeunes, en sortant, étaient ravis. Ils peuvent tester, réaliser des expériences, ce qu'il faut développer. C'était soutenu principalement par EDF.

J'ajouterai que nous, chefs d'entreprise, nous devons nous mobiliser. Je balaie devant ma porte, car je ne le fais pas assez, mais nous devons « embarquer » nos jeunes générations.

J'ai une grande fierté : des jeunes femmes qui sortaient de l'université avec des doctorats ont intégré mon entreprise, Mäder, et m'ont dit : « Vous savez, maintenant, nous parvenons à dire à des universitaires que c'est bien, que l'on peut prendre plaisir dans l'industrie. » Pas dans l'usine, car dans l'industrie, il n'y a pas que des métiers d'usine. J'en suis la preuve vivante. Il est important que nous prenions le temps de communiquer sur ce point. Cela donne du sens à nos jeunes femmes, et elles sont encore de meilleures ambassadrices que nous. Nous y gagnons, cela parle entre jeunes et c'est beaucoup plus puissant que ce que nous pouvons dire, du haut de notre grand âge.

Mme Mathilde Bourion, directrice générale de Eurodime Groupe. - Je suis Mathilde Bourion, directrice générale d'un groupe d'une dizaine de filiales dans le Grand Est.

Malgré les nombreuses initiatives en faveur des jeunes, je rencontre un véritable problème. Dans les écoles, les collèges et les lycées, on ne sait pas conseiller les jeunes. On parle des difficultés des jeunes filles, mais les conseillers d'orientation ne savent même pas expliquer ce que nous faisons dans l'industrie. Une source importante de recrutement pour nous est l'apprentissage, or j'ai des filières qui ferment parce que, dans les écoles, on ne sait même pas présenter nos métiers. Au-delà de la distinction entre filles et garçons, on ne sait même pas ce que nous faisons dans l'industrie.

Comment voulez-vous que nous montrions l'exemple à des jeunes si influençables, qui sont conseillés par des personnes qui ignorent tout de nos réalités ? Nous avons organisé une opération « usine ouverte » il y a moins d'un mois et nous avons affiché complet, comme beaucoup d'usines dans les Vosges, parce que l'événement a été promu par des professeurs issus du monde industriel. Autrement, les autres ne savent rien ; pour eux, nous sommes des extraterrestres.

De plus, je suis une sous-traitante dans l'industrie. Je n'ai pas une belle étiquette comme Safran ou Alstom, bien que je travaille pour eux. En réalité, les conseillers d'orientation ne savent même pas ce que je fais et sont incapables de dire quels métiers existent dans mon entreprise. Par conséquent, comme personne ne sait pas valoriser mes métiers, on ne sait pas les proposer, ni aux garçons ni aux filles. Le véritable problème concerne l'accompagnement des personnes qui encadrent ces jeunes.

Mme Laure Darcos- Je suis co-rapporteure de la mission « Femmes et Sciences » et sénatrice de l'Essonne, donc du plateau de Saclay. Je bois du petit lait depuis tout à l'heure, car mon combat, c'est l'orientation. Le problème est que les entreprises n'arrivent pas à entrer dans le milieu éducatif.

J'aide une association qui s'appelle « Une Voix pour Tous », fondée par un jeune homme qui a décidé de forcer la porte des collèges, et notamment de leurs conseils d'administration, pour qu'un membre du monde de l'entreprise ou d'une mission locale y siège. D'abord, l'ONISEP est totalement incompétent. On a voulu leur supprimer tout leur budget ; les fiches ONISEP n'existent même plus. Le monde de l'éducation est donc complètement en décalage par rapport au monde du travail. Par conséquent, les jeunes sont orientés en STMG ou dans ce qui peut s'apparenter à des voies de garage. C'est seulement lorsque ces décrocheurs, en mission locale, découvrent certains secteurs de l'entreprise qu'ils se disent : « J'aurais pu faire cela depuis le début. J'aurais pu suivre une formation professionnalisante dès le lycée et, ainsi, avoir un métier. »

Je voudrais vous interroger, car mes collègues reçoivent, comme moi, environ 300 courriels de demandes de stages de troisième et de seconde. Et à chaque fois, je leur dis : « Vous allez être extrêmement déçus, car nous n'avons pas le droit de vous emmener dans toutes nos commissions et nos auditions. » A priori, vous n'allez pas tous vouloir devenir attachés parlementaires, mais ils font cela parce qu'ils ne trouvent pas forcément autour d'eux d'entreprises qui les prendront.

Je l'ai dit au ministre de l'Éducation nationale : c'est une obligation. Dans notre rapport, nous avons vu que certaines d'entre vous, en plus de leur métier et de leur famille, sont engagées dans des associations pour justement « porter la bonne nouvelle » et faire connaître les métiers dans les établissements. Mais si, en échange, il y avait des conventions avec les chambres de commerce et d'industrie... J'ai essayé avec l'Essonne, mais cela n'est pas encore assez connu. Il faudrait que les filles soient prioritaires pour les stages de troisième et de seconde dans les milieux de l'industrie.

En intervenant dans les collèges sur les métiers du numérique, nous arriverions à susciter des vocations, car les élèves sont juste à la charnière de devoir choisir leurs options pour la première et la terminale. C'est là que cela se joue. Lorsqu'elles n'ont pas cet exemple dans le milieu familial, c'est aussi un levier pour contourner l'obstruction systématique de l'Éducation nationale. Je suis entièrement d'accord avec vous, des associations comme Une Voix pour Tous peuvent être des solutions, mais il faut continuer, vous et nous, à dire aux directions académiques de laisser les entreprises entrer dans les écoles. Au plateau de Saclay, nous avons la chance d'avoir tellement de grandes écoles. Les jeunes y sont habitués et formés dès le plus jeune âge, mais ce n'est pas partout pareil. Cela doit donc se faire le plus tôt possible, notamment à travers ces stages.

Mme Fanny Ruin, vice-présidente de CCI France. - Je suis Fanny Ruin, première vice-présidente de CCI France et industrielle. Mon intervention vise simplement à appuyer ce qui a été dit. Moi aussi, je bois du petit lait. Appuyez-vous et appuyons-nous encore plus sur le réseau des chambres de commerce et d'industrie, car nous organisons, comme l'a dit Alain Di Crescenzo, la Nuit de l'orientation dans toutes les chambres. Sur mon territoire, à Amiens, nous nous étions amusés à bousculer un peu les genres : l'ingénieur chez Unither Pharmaceuticals était une jeune femme, avec une déclinaison de métiers. Nous voyons que nous-mêmes, comme vous le disiez, Madame la sénatrice, nous avons un regard à changer sur nous-mêmes et sur tout.

Quatre-vingt-dix CCI organisent des événements. L'an dernier, nous avons reçu 300 jeunes par CCI ; des écoles sont donc venues. Effectivement, nous avons besoin d'aide pour assurer leur transport, avec des moyens pour affréter des bus. Pour vous partager une expérience, lorsque nous recevons ces 300 jeunes, nous n'avons que des témoignages de femmes cheffes d'entreprise, et notamment d'industrielles. La première question que j'ai posée à l'un des jeunes était : « Pour vous, qu'est-ce qu'un chef d'entreprise ? » Sa réponse : « C'est un homme avec un gros cigare et une Mercedes. » S'il vous plaît, travaillons encore plus ensemble, car aujourd'hui encore, nous avons ce genre de témoignages.

Mme Christelle Abattu, présidente de la CCI des Deux-Sèvres. - Entrepreneure dans le secteur des services, j'ai amené deux jeunes dirigeantes du territoire des Deux-Sèvres, qui sont au fond de la salle et n'ont pas osé prendre la parole, ce qui est assez révélateur : Claire Rousseau-Cheval, de l'entreprise Rousseau de Fenoux, et Elsa Lucas, de l'entreprise TPL Peinture.

Je souhaite rebondir sur le sujet du financement. L'industrie, de manière globale, nécessite des fonds pour accompagner et traverser les transitions. Or, un certain nombre de freins ont été évoqués. Moi-même, lorsque j'ai créé mon entreprise en 2008, un banquier m'a posé comme première question : « Et votre conjoint, quel est son patrimoine ? » Je lui ai répondu : « Avant même de savoir si mon conjoint a du patrimoine, m'avez-vous posé la question de savoir si moi j'en avais ? » J'ai un peu de caractère, j'ai préféré couper court.

Je vous remercie, au Sénat, pour cette initiative. Vous avez un énorme pouvoir, aujourd'hui encore plus dans le contexte politique actuel. J'ai toujours été contre les quotas. Toujours. Sauf que force est de constater que les quotas font bouger les choses. En matière de financement, n'y a-t-il pas une action à mener au niveau législatif pour imposer soit des quotas, soit une proportion, un accroissement - je jette un pavé dans la mare - du financement en faveur des femmes, afin de permettre à un plus grand nombre d'entrepreneures d'avoir moins de difficultés ?

Évidemment, cette proposition est formulée de manière un peu abrupte, mais à un moment donné, il faut, au moins dans la réflexion, faire preuve d'un peu de disruption pour pouvoir avancer. Je précise que j'ai toujours été contre les quotas, notamment en termes de proportion de femmes dirigeantes ou cheffes d'entreprise. Ce sont pourtant ces quotas qui ont fait évoluer la situation. Je rêve du jour où il n'y en aura plus, parce que, comme cela a été dit, nous avons besoin des deux sexes et nous sommes absolument complémentaires.

Mme Marie Mercier. - Je partage nombre des interventions qui ont été faites. Dans mon département, nous avons de multiples initiatives locales, que je salue : la semaine du nucléaire, la semaine de l'industrie, la journée de la science, la fête de ceci, la fête de cela, la féminisation des métiers... Nous ne devrions plus avoir besoin de tout cela en 2026, mais nous en avons quand même besoin. C'est comme les numéros verts : il y en a tellement que l'on ne sait même plus à quoi ils correspondent. Nous avons donc un réel souci de lisibilité. Peut-être faudrait-il une fête avec une date, comme la fête de la musique qui a très bien fonctionné, une référence nationale qui marquerait les esprits. Évidemment, nous sommes 50 % de l'humanité, nous avons notre place partout.

En ce qui concerne la prévention des violences sexistes et sexuelles, elle est présente dans tous les milieux, y compris dans l'industrie. Il y a des initiatives remarquables, comme faire virer les salaires à madame, et non sur un compte joint. Ce sont de toutes petites choses, mais qui devraient faire tache d'huile. Ce changement de mentalité viendra si nous en sommes vraiment conscients et si nous agissons. C'est à nous de faire changer les choses par l'éducation de nos enfants et petits-enfants.

Oui, nous nous battons sur les noms. Je n'ai jamais trouvé que le mot « écrivaine » était joli. Il ne s'agit pas de changer le nom, mais de ce qui se passe derrière et de la manière dont on se réalise. Je suis médecin, et je n'ai pas envie que l'on me dise « bonjour doctoresse » quand j'ouvre mon cabinet. On me dit « bonjour docteur », et je trouve cela très bien. Je soigne autant d'hommes que de femmes et j'ai des confrères, hommes et femmes. Cela ne devrait plus être le sujet. Le nom y a peut-être un peu participé, mais quelquefois, cela réduit l'impact de notre diplôme et de notre formation.

Mme Sylvie Valente Le Hir. - Je rebondis sur les témoignages précédents. J'étais maire, et non mairesse, car j'exerçais une fonction.

Je souhaite témoigner de l'expérience que nous avons menée sur mon territoire rural de l'Oise, qui rejoint l'intervention de Mathilde Bourion. J'avais des entreprises l'industrielles sur mon territoire et j'essayais de le valoriser. Or, personne ne s'y intéressait. Faire venir les jeunes vers ces entreprises a donc été un travail que nous avons mené avec Territoires d'Industrie et les écoles de production. Grâce à ces dispositifs, j'ai pu entrer dans les collèges, car c'est vraiment à ce moment-là que tout se joue.

J'en veux pour preuve que, grâce à ces écoles de production, des jeunes sont formés pour trouver immédiatement du travail dans les entreprises de notre territoire via l'apprentissage. J'avais des jeunes emballés, aussi bien des filles que des garçons. Souvent, le frein venait des parents. Nous avons encore une image de nos entreprises et de notre industrie à revaloriser. Tous ces débats doivent nous conduire à donner cette autre image et à orienter les jeunes adultes en général, et les jeunes filles en particulier, vers nos industries, qui sont aujourd'hui la richesse de nos territoires.

Mme Dominique Vérien, présidente. - Pour conclure, je vous recommande de lire le rapport « Femmes et Sciences », dans lequel Charlotte Jacquemot a demandé à des enfants de dessiner des mathématiciens ou des mathématiciennes. Étonnamment, cela n'a pas donné le même pourcentage de femmes.

J'aborderai la question des entreprises. Comme l'a dit Anne-Sophie Romagny, de nombreuses études montrent qu'une entreprise qui laisse de la place à la mixité et à la diversité - c'est-à-dire à des profils qui ne sont pas tous issus du même moule - a une meilleure vision et, par conséquent, une meilleure profitabilité et un moindre turnover. Il est donc dommage de s'en priver.

Pourtant, la situation n'a pas forcément beaucoup avancé. La loi Copé-Zimmermann a bien fonctionné, mais c'est parce que, pour nommer des femmes dans les conseils d'administration, il faut aller les chercher à l'extérieur ; on a ainsi atteint un taux de plus de 40 %. Pour les comités exécutifs, où il faudra prochainement atteindre 30 % de femmes, les nominations se font en interne. Il va donc bien falloir les trouver. C'est l'une des raisons pour lesquelles nous avions réalisé le rapport « Femmes et Sciences ». On peut tout à fait faire entrer beaucoup de femmes issues des ressources humaines dans les comités exécutifs, alors qu'elles n'y avaient pas été conviées auparavant, simplement parce que, lorsqu'il faudra respecter le quota et que l'on manquera d'ingénieures, il sera nécessaire de diversifier les membres du comité.

Avoir une diversité dans tous les emplois est une bonne chose, à condition de changer certains éléments. Il faut donner du sens, car c'est ce qui attire les jeunes femmes vers un métier. Le jour où l'on montrera que l'industrie a du sens, qu'elle peut changer la vie, aider à modifier le climat et à avoir une économie circulaire, alors plus de femmes viendront à elle. C'est également ce que le rapport « Femmes et Sciences » nous a appris. Il faut aussi bien les accueillir. Elyès Jouini en a parlé. Le club des femmes du bâtiment, auquel je suis attachée et dont je suis membre fondatrice de longue date, vient d'organiser une table ronde sur le thème « Humour et misogynie ». Est-ce de l'humour ou de la misogynie lorsque l'on est la cible de blagues ? Dans le monde du bâtiment, autant vous dire qu'à la fin, on a le cuir un peu tanné, mais on en subit un certain nombre et la question se pose de savoir jusqu'à quand il s'agit d'humour et à partir de quand cela devient désagréable. C'est important, car cela donne le ton de l'accueil. Ce sont des remarques qui nous ont été faites à propos des jeunes filles qui ne vont pas dans les classes préparatoires : lorsqu'elles sont minoritaires, elles se sentent moins à l'aise et c'est là que l'on commence à apprendre cet humour qui n'est pas toujours drôle.

Accueillir, c'est aussi donner sa chance et confier des projets. J'ai été présidente du jury du Trophée des femmes de l'industrie. Il y avait des femmes aux parcours splendides et aux projets extraordinaires. Je me disais : « Waouh ! » Lorsque je suis sortie de l'école, jamais on ne m'a confié d'aussi beaux projets avec seulement quelques années d'expérience. Et quand j'y regarde de plus près, ce sont des entreprises étrangères qui ont donné ces chances à ces femmes.

Ce sont des ingénieures françaises qui ont fait leurs études à moins d'un kilomètre d'ici, à l'École spéciale des travaux publics. Mais c'est au Canada ou en Asie qu'elles travaillent sur de grands chantiers, pas en France, car nous avons encore cette retenue et nous ne leur donnons pas leur chance. Il y a effectivement un lien avec l'humour et la misogynie que j'ai évoqués précédemment.

Vous parliez des banques, et c'est bien le cas. Je l'ai vécu moi-même en montant mon propre bureau d'études. Je suis allée voir le banquier, qui se liquéfiait. Je n'étais pas propriétaire, je n'avais pas de patrimoine, car j'avais le défaut, en plus d'être une femme, d'être jeune. C'est terrible pour un banquier. Je n'avais qu'une Clio, ce qui était assez faible pour gager quoi que ce soit. Ainsi, quand je lui ai demandé 10 000 francs - 1 500 euros - de découvert, j'ai cru que je lui faisais violence.

Heureusement, le banquier a changé. C'est devenu une banquière et, étonnamment, nous n'avons plus eu le même dialogue. Je comprends qu'aujourd'hui, les femmes aient toujours autant de mal à se faire financer. C'est insensé, car l'histoire que je vous raconte date de 1993, et en 2026, nous vivons encore cela. Il y a donc un très gros travail à faire pour accompagner les femmes, car, pour reprendre ma première phrase, la profitabilité sera au rendez-vous.

Mme Pauline Martin, vice-présidente de la délégation aux entreprises. - Nous allons vous libérer pour laisser la place à l'événement organisé par la CCI. Merci à nos brillants intervenants et à la délégation aux droits des femmes.

Permettez-moi, avec un peu d'humour, de faire un parallèle avec la politique, comme Anne-Sophie l'a esquissé. La différence entre les hommes et les femmes, c'est qu'effectivement, nous nous posons la question de savoir si nous sommes capables, quid de notre organisation personnelle, etc. Mais, avec beaucoup d'humour, je ne suis pas sûre que la vision que nous renvoyons soit « cool, moderne et tendance », comme vous l'avez exprimé.

Merci à toutes et à tous pour vos participations.

La réunion est close à 10 heures 25.

Cette audition a fait l'objet d'une captation vidéo disponible en ligne sur le site du Sénat