Jeudi 7 mai 2026
- Présidence de Mme Annick Billon, vice-présidente -
La réunion est ouverte à 8 h 30.
Table ronde sur les enjeux, en matière d'éducation, de la montée des masculinismes
Mme Annick Billon, vice-présidente. - Nous poursuivons ce matin nos travaux consacrés à la montée en puissance des mouvements et réseaux masculinistes, en abordant aujourd'hui un enjeu majeur : le rôle central de l'Éducation nationale dans la prévention et la prise en compte de ces mouvements.
Je précise que je remplace aujourd'hui, à sa demande, Dominique Vérien, qui m'a succédé à la présidence de cette délégation en 2023. Elle accueille en effet, en ce moment même, la ministre Aurore Bergé dans son département.
Je remercie très sincèrement les intervenantes et intervenants que nous accueillons aujourd'hui. Leurs regards complémentaires seront essentiels pour éclairer nos travaux. Je souhaite la bienvenue à Anne Padier Savouroux, sous-directrice des parcours éducatifs et des éducations transversales au sein du service de la vie de l'élève et des établissements à la direction générale de l'enseignement scolaire (Dgesco) ; Christelle Jouhanneau, inspectrice d'académie, inspectrice pédagogique régionale d'histoire-géographie, conseillère technique auprès du recteur de l'académie de Versailles ; Christelle Kauffmann, proviseure, secrétaire générale adjointe du syndicat national des personnels de direction de l'Éducation nationale (SNPDEN-Unsa) ; Véronique Béchu, directrice de l'Observatoire de l'association e-Enfance/3018, et Samuel Comblez, directeur général adjoint de ladite association ; enfin, Louise-Marie Giacomuzzo, chargée de mission sur la prostitution des mineurs au Mouvement du Nid et intervenante Evars (éducation à la vie affective et relationnelle, et à la sexualité).
Au cours de nos auditions, nous avons recueilli des témoignages qui montrent une diffusion préoccupante de discours sexistes, voire ouvertement masculinistes, chez les élèves. Ces discours prennent des formes variées. Le récent sondage de l'IFOP pour Sidaction a notamment montré que 73 % des jeunes âgés de 16 à 24 ans connaissent au moins un influenceur masculiniste ; 39 % consultent leurs contenus,19 % régulièrement.
À la lumière de ce sondage, il nous sera intéressant de savoir comment, d'après vos observations, ces discours se diffusent concrètement dans les établissements et dans quelle mesure ils influencent les comportements et les relations entre élèves.
Une telle diffusion n'est d'ailleurs pas sans conséquence. Elle peut se traduire par une banalisation de propos sexistes, une remise en cause de l'égalité entre les femmes et les hommes, mais aussi, dans certains cas, par des situations de harcèlement, de mise à l'écart ou de dégradation du climat scolaire. Elle peut également contribuer à fragiliser certains élèves, en particulier les jeunes filles. Nous avons auditionné la journaliste Pauline Ferrari qui nous a expliqué que certaines d'entre elles nourrissent parfois des formes d'autocensure ou de retrait.
Face à ces constats, plusieurs enjeux nous semblent essentiels.
D'abord, celui de la capacité de l'institution scolaire à identifier et à comprendre ces phénomènes, qui peuvent être diffus, évolutifs, et parfois difficilement perceptibles pour les équipes éducatives. Les personnels disposent-ils des connaissances, du langage même, et des outils nécessaires pour les analyser et y répondre de manière adaptée ?
Ensuite, la montée de ces discours interroge directement la capacité de l'institution à former et à soutenir les enseignants, les personnels de direction et l'ensemble de la communauté éducative face à des situations parfois nouvelles, ou du moins renouvelées dans leurs formes et leurs modes de diffusion.
Par ailleurs se pose la question essentielle de la prévention.
Plusieurs leviers sont régulièrement évoqués : l'éducation aux médias et à l'information, ou l'éducation à la vie affective et relationnelle (Evar), et à la sexualité (Evars).
Dans quelle mesure ces dispositifs sont-ils effectivement déployés ? Sont-ils aujourd'hui suffisants pour répondre à la montée de discours parfois structurés, voire radicalisés ? Face au bombardement continu de contenus masculinistes auxquels les adolescents sont exposés sur les réseaux sociaux, la lutte n'est-elle pas disproportionnée ? Se pose à ce titre la question du rôle des espaces numériques, qui constituent un vecteur majeur de diffusion de ces contenus. Comment l'école peut-elle, à son niveau, contribuer à armer les élèves face à ces contenus ?
Enfin, l'école ne peut agir seule. Elle doit pouvoir s'appuyer sur les familles, sur les associations intervenant en milieu scolaire, mais aussi sur l'ensemble des acteurs publics concernés. Comment renforcer cette articulation ? Comment mieux accompagner les familles face à ces sujets parfois sensibles ?
Cette table ronde doit donc nous permettre d'identifier les difficultés concrètes rencontrées par les équipes éducatives, mais aussi de faire émerger des pistes d'action très opérationnelles, notamment en matière de formation, de prévention, et de signalement des comportements à risque.
Je demanderai à chacune et chacun d'entre vous de bien respecter le temps de parole de dix minutes qui vous a été accordé pour vos propos liminaires.
Mme Anne Padier Savouroux, sous-directrice des parcours éducatifs et des éducations transversales au sein du service de la vie de l'élève et des établissements à la direction générale de l'enseignement scolaire. - Madame la vice-présidente, mesdames, messieurs les sénateurs, je reviendrai très rapidement sur les trois points que vous avez évoqués et qui structureront mon propos : l'identification et la compréhension des phénomènes par les personnels, ce qui implique nécessairement la question de leur formation ; le signalement de ces phénomènes, qui relèvent d'atteintes aux valeurs de la République et qui doivent toujours être considérés comme telles ; enfin, les apprentissages des élèves, dans les enseignements comme dans les éducations transversales, notamment l'éducation à la vie affective et relationnelle et à la sexualité.
Il me paraît important de souligner que, pour le ministère, la question du masculinisme demeure relativement récente. Ce sujet est entré dans l'institution par le biais de la prévention de la radicalisation. Bien sûr, les politiques d'égalité entre les filles et les garçons sont plus anciennes, mais la question spécifique du masculinisme est assez nouvelle, et il importe de le rappeler en introduction.
J'aborderai d'abord la mesure du phénomène.
Les constats relatifs à la montée en puissance des discours masculinistes font écho à ce qui est observé dans l'institution scolaire en matière de victimation à caractère sexiste et sexuel. Depuis plusieurs années, le ministère publie des données sur les inégalités entre les filles et les garçons dans l'institution scolaire.
La publication de janvier 2026 de l'Observatoire national des violences faites aux femmes, fondée notamment sur les données de la Mission interministérielle pour la protection des femmes contre les violences et la lutte contre la traite des êtres humains (Miprof) sur les violences sexistes et sexuelles en milieu scolaire, propose des analyses approfondies. Elle montre notamment que, dans le second degré, l'adolescence constitue un véritable point de bascule : les filles deviennent alors les principales victimes des violences sexistes et sexuelles.
À titre de comparaison entre le premier et le second degré, en CM1 et en CM2, l'exposition des filles et des garçons aux violences sexuelles demeure similaire : 15 % des filles et 15 % des garçons déclarent avoir été victimes de voyeurisme dans les toilettes, tandis que 8 % indiquent avoir été embrassés de force au moins une fois. Au collège, la proportion des filles victimes devient plus importante : 15 % d'entre elles déclarent avoir été exposées à au moins une forme de violence sexuelle, contre 12 % des garçons.
En outre, cette publication confirme que les réseaux sociaux constituent un facteur d'amplification de ces violences, en contribuant à la propagation de discours et de croyances remettant en cause l'égalité entre les femmes et les hommes. Ainsi, 30,6 % des collégiennes et 26,2 % des collégiens déclarent avoir été victimes de cyberviolences.
Ces violences affectent gravement la construction personnelle et la réussite scolaire des jeunes ; elles contribuent également à la dégradation du climat scolaire.
Ces constats nous invitent naturellement à renforcer la réponse au sexisme, ainsi qu'aux violences sexistes et sexuelles dans les établissements scolaires. L'une de nos perspectives de travail consiste aujourd'hui à améliorer le signalement des faits graves et la caractérisation de ceux qui se trouvent sous-tendus par une idéologie masculiniste.
Le ministère mène en outre une politique volontariste de réponse au sexisme et aux violences sexistes et sexuelles, lesquelles peuvent être liées à une forme d'adhésion aux idéologies masculinistes. Cette politique a récemment été renforcée par l'entrée en vigueur, à la rentrée 2025, des programmes Evar et Evars, qui permettent aux élèves, dès le plus jeune âge et tout au long de leur scolarité, de prendre conscience que le sexisme instaure un rapport de domination portant atteinte à la dignité et susceptible de conduire à des violences, notamment des violences de genre.
Bien entendu, ces programmes s'articulent avec le développement des compétences psychosociales. Il importe d'insister sur ce point. Nous évoquons fréquemment les compétences psychosociales, mais plus rarement le développement. Trop souvent, nous raisonnons comme s'il suffisait que les enfants et les élèves acquièrent un certain nombre de compétences leur permettant de vivre ensemble, sans suffisamment corréler cette ambition aux différents stades de leur développement, aux besoins effectifs qui en découlent et à leur capacité réelle à acquérir ces compétences.
Les programmes Evar et Evars ont précisément été conçus dans cette dynamique de développement. Ils se déclinent au moyen d'outils destinés à aider les enseignants à apporter des réponses adaptées à l'âge et au développement des enfants dont ils ont la charge.
Nous avons naturellement mis en place des séminaires nationaux permettant de transmettre aux acteurs académiques l'ensemble des éléments scientifiques relatifs au développement de l'enfant, aux compétences psychosociales, ainsi qu'aux enjeux liés à l'éducation à la sexualité.
Nous avons travaillé à la fois sur le premier et sur le second degré, et proposé des modules d'autoformation via la plateforme Magistère. Cela leur permet de bénéficier de ressources scientifiques, ainsi que d'un accompagnement relatif au recueil de la parole et à sa prise en compte dans les procédures à suivre.
En complément, des livrets pédagogiques élaborés par la Dgesco permettent aux enseignants de conduire ces séances. Celles-ci ont parfois suscité des inquiétudes parmi les personnels. Ces livrets pédagogiques ont donc vocation à lever les questions sensibles, à accompagner la prise en compte de certaines paroles parfois déstabilisantes et à garantir que les familles comprennent les contenus transmis à leurs enfants ; elles peuvent ensuite être reçues lorsque des interrogations surviennent.
Au-delà de l'éducation à la sexualité et des programmes d'éducation à la vie affective et relationnelle, il existe une véritable volonté d'installer une culture de l'égalité. Ce levier nous paraît essentiel pour lutter contre les représentations stéréotypées.
Ces représentations alimentent les inégalités, les discriminations et les violences ; elles constituent l'un des enjeux pédagogiques et éducatifs majeurs de la transmission d'une culture de l'égalité entre les filles et les garçons. Ainsi, au-delà des programmes Evar et Evars, l'enseignement moral et civique (EMC) constitue lui aussi un levier majeur pour travailler les thématiques de l'égalité entre les femmes et les hommes, ainsi que de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles.
La transmission d'une culture de l'égalité repose également sur des éducations transversales. Tel est notamment l'enjeu du travail conduit par notre sous-direction à la Dgesco en matière d'éducation aux médias et à l'information, que vous avez évoquée tout à l'heure, madame la vice-présidente. Cette éducation permet de travailler les enjeux de citoyenneté numérique, de prévenir les haines en ligne, ainsi que les cyberviolences de genre. À cet égard, un ensemble de supports élaborés par le ministère ou ses partenaires sont mis à la disposition des enseignants. Je pense notamment à la plateforme Genrimages du Centre audiovisuel Simone-de-Beauvoir, ainsi qu'aux ressources proposées par l'Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) et par le Centre pour l'éducation aux médias et à l'information (Clemi).
Parallèlement, des actions éducatives permettent de construire avec les élèves des projets constituant des leviers de déconstruction des stéréotypes et de lutte contre les discriminations sexistes et les violences. Plusieurs concours sont proposés aux établissements scolaires, offrant ainsi un cadre de réflexion sur le sexisme. Je pense notamment à « #ZéroCliché pour l'égalité filles-garçons » ou encore au concours « Non au harcèlement ! ».
Le ministère soutient également un certain nombre d'associations engagées en faveur de l'égalité entre les filles et les garçons et dans la lutte contre le sexisme ainsi que contre les violences sexistes et sexuelles intervenant en milieu scolaire. Je songe ici au Centre Hubertine-Auclert.
Par ailleurs, les établissements scolaires peuvent bénéficier du label « Égalité filles-garçons ». Cette labellisation, proposée depuis la rentrée 2022-2023, vise à reconnaître la cohérence de l'action pédagogique et éducative menée à l'échelle de l'établissement au service de l'égalité entre les filles et les garçons. Quatre campagnes de labellisation ont déjà permis la labellisation de 2 000 établissements.
J'en viens enfin au repérage et à la prise en charge des situations de violence et de harcèlement à caractère sexiste et sexuel, avec une attention particulière portée à la santé mentale des élèves.
Aujourd'hui, la question de la santé mentale occupe une place centrale. D'ailleurs, il s'agit non pas seulement de la santé mentale des élèves, mais bien de celle des enfants et des adolescents. Nous avons observé avec une très grande inquiétude l'augmentation de 247 % du nombre de passages aux urgences des jeunes filles depuis la crise sanitaire.
Ces passages aux urgences renvoient évidemment à une problématique de santé mentale plus large que celle du sexisme et des violences sexistes et sexuelles. Toutefois, nous mesurons à quel point ces phénomènes affectent le climat scolaire et l'environnement dans lequel évoluent les jeunes filles.
Depuis 2022, plusieurs mesures ont été déployées afin de faire de la santé mentale des élèves une responsabilité partagée par l'ensemble de la communauté éducative. À ce titre, depuis 2023, un protocole « Santé mentale : du repérage à la prise en charge » est obligatoire dans toutes les circonscriptions, les collèges et les lycées. Ce protocole est apparu à la suite des Assises de la santé scolaire de 2024. Le protocole existait auparavant, mais ces assises l'ont rendu obligatoire. Nous savons aujourd'hui que 8 000 personnels ont été formés à ces questions de santé mentale, parmi lesquelles figurent les violences sexistes et sexuelles.
Au-delà de la dimension préventive, le ministère a publié, voilà deux mois, un protocole conçu comme un outil opérationnel. Celui-ci vise à sécuriser les démarches et à garantir que chaque signalement soit traité de manière homogène sur l'ensemble du territoire. Il précise à chaque acteur, selon la situation rencontrée, sur qui il peut s'appuyer, qui informer et quels liens établir avec l'autorité judiciaire.
Pour conclure, je souhaite évoquer la convergence entre sexisme, racisme, antisémitisme, xénophobie et homophobie dans les discours masculinistes. Cette évolution nous inquiète profondément. Nous constatons que ces discours ne relèvent pas exclusivement d'une logique de suprématie de l'homme sur la femme. Ils reposent aujourd'hui sur une conception plus large de la suprématie, parfois celle de l'homme blanc, et dénigrent toute forme de différence. Ils considèrent qu'au sein de notre école et de notre société certaines personnes vaudraient moins que d'autres. Dans notre politique éducative, cela constitue à la fois un signal d'alerte et un point de départ pour renforcer la formation des enseignants, ainsi que leur accompagnement étroit.
Mme Christelle Jouhanneau, inspectrice d'académie, inspectrice pédagogique régionale d'histoire-géographie, conseillère technique auprès du recteur de l'académie de Versailles - Je souhaite d'abord préciser mes trois missions principales auprès du recteur de l'académie de Versailles, afin de situer le cadre dans lequel j'interviens sur cette question.
La première mission consiste à traiter, analyser et accompagner les atteintes aux valeurs de la République dans leur acception la plus large, en m'appuyant sur une équipe dédiée, ainsi que sur un protocole de signalement auquel les personnels sont formés. Il convient de rappeler que la culture du signalement s'est installée dans l'école depuis plusieurs années et que son objectif premier demeure la protection des élèves qui nous sont confiés.
Lorsqu'un fait est signalé, que son auteur soit un élève, un personnel ou un parent, l'équipe académique prend attache avec le signalant afin de préciser les faits au moyen d'un questionnement ciblé, puis de l'accompagner tant sur le plan juridique que pédagogique. Nous rappelons constamment que nous appartenons à l'Éducation nationale et que, concernant les élèves, l'objectif premier réside non pas uniquement dans la sanction, mais dans la non-réitération des faits, une fois que leur auteur a bien compris ce qui lui est reproché. Les faits les plus graves sont systématiquement portés à la connaissance des autres services de l'État, qu'il s'agisse de la police ou de l'autorité judiciaire.
Ma deuxième mission auprès du recteur consiste à piloter le plan de formation de l'ensemble des personnels de l'académie de Versailles dans les domaines des valeurs de la République, de la lutte contre le racisme et l'antisémitisme, des radicalités et des dérives sectaires. C'est dans ce cadre que nous avons organisé cette année des webinaires à destination des chefs d'établissement sur la question du masculinisme, sur lesquels je reviendrai.
Enfin, ma troisième mission relève du conseil auprès de M. le recteur, auquel je transmets régulièrement des analyses fondées sur les faits portés à notre connaissance.
Je précise que cette mission couvre à la fois le premier et le second degré.
J'aborderai donc trois points : ce que nous observons dans les établissements et les faits dont nous avons connaissance ; les actions engagées ; enfin, les leviers que nous avons identifiés, notamment avec la mission « Égalité filles-garçons » de l'académie, ainsi qu'avec les référents en éducation aux médias et à l'information, puisque nous travaillons sur cette question à travers ces trois entrées.
Je souhaite également rappeler un élément de contexte : l'académie de Versailles constitue la plus grande académie de France. Elle représente 10 % des effectifs nationaux, soit un million d'élèves et 100 000 personnels.
L'audition d'aujourd'hui m'a conduite à m'interroger sur ce qui avait déclenché l'organisation de ces webinaires consacrés au masculinisme. Pourquoi avons-nous engagé ce travail ?
J'ai pris ces fonctions en 2022 et les premières interrogations ont porté sur des faits de refus de mixité, parfois exprimés par des élèves très jeunes. Dans certaines classes, les filles se plaçaient d'un côté et les garçons de l'autre ; malgré les interventions et les actions des professeurs, cette séparation persistait. Nous avons également observé, dans les cours d'éducation physique et sportive, des refus de pratiques mixtes.
Ces faits demeurent marginaux, mais nous savons qu'ils trouvent souvent leur origine dans un rapport au religieux particulièrement normatif et rigoriste. Ce sujet est désormais suffisamment documenté.
Nous avons ensuite identifié des convergences autour d'une parole de rejet et d'une condamnation très ferme de l'homosexualité, dans le premier comme dans le second degré. Les propos tenus étaient parfois extrêmement violents, formulés soit au nom de la religion, soit au nom d'une certaine « morale », selon les termes employés. Nous avons d'ailleurs retrouvé cette contestation lors de la mise en oeuvre des programmes Evar et Evars. Parmi les reproches formulés par certaines familles que nous avons reçues figurait la crainte que cette éducation ne pousse leurs enfants vers une autre voie que celle que, selon elles, « la nature avait affectée à leur enfant ». Les critiques étaient parfois très vindicatives et particulièrement explicites.
Le troisième phénomène qui nous a conduits à nous interroger, c'est la montée des faits antisémites après les attentats du 7 octobre 2023. Nous avons constaté une progression de la fascination pour la violence, l'autorité, le virilisme et le totalitarisme.
Je prendrai un exemple concret. Nous avons été alertés au sujet d'un groupe WhatsApp créé par des élèves d'un collège pour leur classe. Progressivement, certains garçons ont commencé à y publier des images et des propos ouvertement racistes et antisémites. Les filles ont ensuite été exclues du groupe par les auteurs de ces publications. Les contenus diffusés associaient des photographies d'Hitler, de Staline, de Donald Trump ou de Vladimir Poutine, puis des images d'armes et d'attentats. Tous les registres semblaient se mêler. C'était assez déstabilisant.
Le point de convergence entre ces publications résidait toutefois dans une fascination pour l'autorité exercée par la force, ainsi que dans une absence totale d'empathie à l'égard des victimes. L'exclusion des filles du groupe nous a également fortement interrogés.
Lorsque nous avons entendu les élèves concernés, leur degré de conscience nous a particulièrement marqués : ils ne mesuraient absolument ni la nature des contenus publiés ni ce qu'ils représentaient pour les personnes visées.
Le point positif, malgré tout, réside dans le fait que ces situations sont le plus souvent signalées par d'autres élèves ou par des parents. Concernant des groupes privés, c'est généralement par ce biais que les faits remontent.
Ces phénomènes restent marginaux, mais leur degré de violence suffit à susciter une interrogation collective, notamment avec nos collègues chargés du dossier « Égalité filles-garçons ».
La nature antisémite des faits renforce cette impression. Si nombre d'entre eux sont directement liés à la situation au Moyen-Orient, nous observons aussi des faits d'une autre nature, marqués par des références au nazisme, des apologies de la figure d'Hitler, valorisé pour sa force de caractère ou son courage, avec parfois une forme de mythologie chevaleresque très présente chez certains élèves.
Nous retrouvons également des discours valorisant le virilisme dans les classes. Dans les faits de racisme, qui connaissent une forte hausse, apparaissent plus fréquemment des références à la condition d'esclave ou à la traite, ainsi qu'une idée de domination d'un groupe sur un autre, qui est particulièrement marquée.
Tous ces éléments s'installent à bas bruit. Les faits sont signalés, pris en charge, sanctionnés ; les victimes font l'objet d'un accompagnement, ce qui demeure essentiel. Pourtant, cette forme d'hybridation continue de nous déstabiliser, parce que son analyse se révèle particulièrement complexe.
Face à cette situation, nous avons engagé un travail spécifique. Dans le cadre de nos missions, nous bénéficions régulièrement de formations et de séminaires, organisés notamment par le Conseil scientifique sur les processus de radicalisation (Cosprad), dont le coordinateur scientifique, Antoine Mégie, a été auditionné voilà quelque temps par votre délégation.
Nous leur avons exposé ce que nous observions sur le terrain, notamment l'évolution des radicalités. Ce champ évolue lui-même fortement : les travaux consacrés à l'ultradroite ou au masculinisme se multiplient aujourd'hui.
Nous avons alors proposé aux chefs d'établissement deux webinaires de formation consacrés au masculinisme, puisque nous commencions à identifier ce type de faits. Nous nous sommes tournés vers l'université de Montréal et avons fait intervenir deux chercheurs, Samuel Tanner et François Gillardin.
Le premier webinaire portait sur le lexique et le panorama de l'univers masculiniste ; le second était davantage centré sur les pratiques numériques des élèves.
Ces formations ont produit un effet direct : des chefs d'établissement nous ont contactés pour nous indiquer qu'ils identifiaient désormais, dans leurs établissements, des situations correspondant à ce qui avait été présenté lors des webinaires. Les signalements ont alors augmenté.
Les faits dont nous avons connaissance concernent exclusivement des élèves de lycée. Ils sont fortement imprégnés de culture masculiniste. Certains sont aisés à repérer - je pense au cas d'un élève ayant fait l'apologie d'actes de Dominique Pelicot. D'autres sont plus difficiles à caractériser, comme des slogans - « le féminisme est mon déclencheur » ou « elle veut, elle veut » - arborés sur un tee-shirt : l'élève peut alors opposer une interprétation différente.
Pour autant, ces signalements sont importants. Ils nous permettent de signifier à leurs auteurs que l'Éducation nationale n'est pas dupe. Surtout, ils envoient un message aux potentielles victimes et à ceux qui s'opposent à ce courant de pensée pour les encourager à prendre la parole.
L'académie de Versailles a identifié plusieurs pistes pour prévenir ce phénomène.
La première, qui consistait en l'organisation de webinaires, abordait le sujet au travers du prisme de la radicalité masculiniste. Bien entendu, cela ne suffit pas, puisque le phénomène prospère très clairement sur un terreau antiféministe et sexiste. Les faits ne font pas toujours l'objet de signalements, car ils sont parfois difficiles à identifier dans une salle de classe. Il peut aussi s'agir de pratiques pédagogiques inconscientes de la part des enseignants qui ne favorisent pas la culture de l'égalité entre les filles et les garçons.
Cette première piste s'adressait aux personnels éducatifs. Cependant, il est apparu nécessaire d'y associer tous les parents et plus largement les citoyens. On parle beaucoup de ce que les élèves voient, mais pour ma part, j'ignore à quels contenus ils sont exposés. En revanche, des chercheurs les visualisent. Il est important de comprendre ces contenus, de les décortiquer et de les analyser pour bien les identifier.
La deuxième piste a été évoquée par mes collègues : il s'agit de la promotion de la culture égalitaire, la lutte contre le sexisme, les LGBT-phobies, les violences sexistes et sexuelles et les stéréotypes de genre. Il faut promouvoir, au quotidien, des pratiques pédagogiques qui permettent de déconstruire les stéréotypes et les préjugés qui y sont associés, afin que les filles et les garçons puissent se sentir légitimes de résister.
La troisième piste concerne l'éducation aux médias et à l'information. Toutefois, il n'est pas si simple de déconstruire les préjugés et les stéréotypes auprès des élèves. Les discours moralisateurs sont souvent inopérants, surtout sur le long terme, dans un contexte où la parole institutionnelle est délégitimée dans la société et sur les réseaux sociaux, où tout se vaut. Il est donc plus utile de pousser les élèves à comprendre comment sont construites les vidéos, de les faire réfléchir sur les intentions, notamment commerciales et économiques, de ces réseaux, et d'adopter des codes de communication qui permettent de capter l'attention des élèves.
Mme Christelle Kauffmann, proviseure, secrétaire générale adjointe du syndicat national des personnels de direction de l'Éducation nationale. - Je suis secrétaire générale adjointe du SNPDEN et proviseure en exercice dans l'académie de Toulouse.
Le masculinisme s'inscrit dans un continuum qui va du sexisme ordinaire, souvent banalisé, quelquefois inconscient, à des formes plus explicites et militantes. Ce que nous observons aujourd'hui dans nos établissements n'est pas une crise visible, mais une transformation silencieuse des rapports entre les filles et les garçons. Le masculinisme ne surgit pas brutalement - sauf faits très explicites, mais ils sont rares - il s'installe progressivement, en émettant des signaux faibles. La situation n'est évidemment pas homogène dans tous les lycées et collèges. Dans certains établissements, rien n'émerge, tandis que dans d'autres, l'iceberg commence à apparaître. Sans minimiser le phénomène, il convient donc de rester prudent et conscient de la situation.
Deux phénomènes coexistent : d'une part, le sexisme et le masculinisme se répandent chez les élèves, et, d'autre part, on observe chez l'ensemble des personnels une persistance des stéréotypes parfois violents, au moins dans les paroles. Il s'agit notamment de propos et de postures de certains hommes envers les femmes, qu'elles soient enseignantes, conseillères principales d'éducation (CPE), membres du personnel de direction ou agentes. Cela peut influencer les jeunes dans leur propre comportement et leur vocabulaire. Une étude du SNPDEN, fondée sur 3 000 témoignages de personnels de direction et de vie scolaire, l'a d'ailleurs montré. Il ne faut donc pas sous-estimer l'influence de la posture des adultes qui encadrent nos jeunes, car ils font figure de modèles, après les parents.
L'égalité femmes-hommes est donc toujours une question d'actualité, y compris chez les personnels de l'Éducation nationale, alors que le discours des adultes est trop souvent dédramatisé, présenté comme de l'humour ou une simple opinion.
Des signaux faibles observés chez les élèves nous sont remontés sur l'ensemble du territoire, depuis une période récente, bien que nous ne disposions pas d'études factuelles documentées. Le champ des possibles en la matière est large. Dans ce panel, citons le rejet d'actions menées au nom de la culture de l'égalité, qui peut être explicite ou implicite, par exemple en cas d'absences lors des séances d'information sur l'égalité femmes-hommes ou d'Evars.
Il peut aussi s'agir de discours antiféministes liés aux réseaux sociaux, à l'influence des modèles virilistes, aux phénomènes de domination, de performance, de culte du corps et de contrôle. Ces dernières années, nous avons également constaté l'amplification d'inégalités dans l'occupation de l'espace au collège ou au lycée - mon intervention ne concerne que le second degré. Dans la cour de récréation et dans les salles de classe, filles et garçons sont séparés.
De la même façon, nous observons assez massivement une autocensure des filles dans les classes ou en dehors, dans les instances comme les conseils de la vie lycéenne ou collégienne, qui se traduit par une peur de s'exprimer ou de se montrer. Cette autocensure est trop facilement attribuée à une timidité des filles. Elle peut se traduire en frein à l'orientation. En découle aussi un sentiment d'insécurité différencié suivant le genre : dès lors qu'elles sortent du collège ou du lycée, certaines filles cachent leur féminité sous leur capuche.
J'en viens à la question des réseaux sociaux. Les élèves sont fortement exposés, sans le moindre contrôle, à des contenus virilistes sur des plateformes comme TikTok, Instagram ou YouTube. Ces contenus sont amplifiés par les algorithmes et ces représentations deviennent problématiques. Beaucoup de parents ne savent pas ce que font leurs enfants sur les réseaux sociaux et les enseignants, issus d'une autre génération, ne sont pas toujours au fait de cette réalité : s'ils ont été informés, par la presse ou lors de formations, des méfaits des plateformes, tous ne maîtrisent pas réellement le sujet.
Dès lors, que pouvons-nous faire ? Il me semble que la question est celle de la priorisation. Bien sûr, nous avons des leviers, mais tout est toujours urgent pour l'Éducation nationale ! Puisque nous observons ce phénomène, il faut agir. Certes, nous ne restons pas sans rien faire, mais les priorités doivent être établies et nous avons besoin de moyens dédiés.
Le sujet relève d'un enjeu éducatif global sur le temps long : nous ne pourrons pas voir de progression en une année seulement. Ce qui est certain, c'est que l'implication collective - des personnels, des parents et des partenaires - est nécessaire. Et tous les élèves doivent être inclus : il ne s'agit pas de protéger les filles en écartant les garçons.
À cet égard, la labellisation des établissements « Égalité filles-garçons », avec trois niveaux différents, est un outil qui a fait ses preuves.
Un autre levier indispensable est la formation de tous les adultes - enseignants, CPE, agents des collectivités territoriales et personnels de direction. Nous l'avons fait massivement pour promouvoir les valeurs de la République et pour lutter contre le harcèlement, pas seulement sur la plateforme Magistère, mais aussi en présentiel, avec des temps d'échanges entre pairs. Si nous ne le faisons pas pour l'égalité fille-garçon, nous manquerons une étape très importante de cette formation collective. Ces sujets touchent à l'intime et aux convictions. La formation est donc indispensable et, en 2026, elle reste insuffisante.
Au-delà de la labellisation, qui reste l'outil nécessaire, je veux évoquer cinq dispositifs qui ont démontré leur efficacité.
Le programme Evars, depuis la rentrée de 2025, fonctionne mieux. L'obligation qui nous a été rappelée avec insistance - et c'est bien normal - a replacé le dossier en haut de la pile. Nous avons donc réactivé ce dispositif. Reste la question des moyens humains - les coordonnateurs enseignants - et budgétaires - indemnités pour mission particulière (IMP), pacte enseignant, heures supplémentaires effectives (HSE). Actuellement, ces moyens sont fortement contraints.
L'intervention de nos partenaires professionnels est également indispensable. Elle est parfois financée par les collectivités territoriales ou par l'État. Les scénarios de théâtre-forum et les actions proposées par le Planning familial ou les centres d'information sur les droits des femmes et des familles (CIDFF), animés par des professionnels, touchent par exemple davantage les élèves dans les classes que la parole des enseignants.
Autre levier nécessaire, le travail sur les espaces fait l'objet de nombreuses expérimentations.
Par ailleurs, l'éducation à l'esprit critique est essentielle et relève de l'enseignement moral et civique, mais aussi de l'action des professeurs documentalistes.
Enfin, nous agissons pour la prévention du cyberharcèlement.
Il faut agir collectivement pour faire face à cette situation. Nous y arriverons en travaillant sur le climat scolaire. Nous ne pouvons pas nous contenter de poser des interdictions : nous devons aider les élèves à comprendre ce phénomène et proposer un autre projet à nos jeunes. Il est indispensable de structurer et de financer les actions, de former tous les personnels et d'impliquer les hommes dans ce périmètre.
M. Samuel Comblez, directeur général adjoint de l'association e-Enfance/3018. - Je suis heureux d'intervenir parmi vous, car la lutte contre le masculinisme n'est pas seulement une question de femmes. En effet, pour avancer, nous devons aussi impliquer les hommes.
L'association e-Enfance a été créée en 2005 pour répondre aux enjeux croissants liés à la protection des mineurs dans l'environnement numérique. L'association et le numéro 3018 ont pour vocation la prévention et la lutte contre toutes les formes de harcèlement et de violence numérique touchant les jeunes et les jeunes majeurs jusqu'à 25 ans.
L'association agit au quotidien, au contact direct des mineurs, de leur famille et des professionnels de l'enfance. Son action repose notamment sur des interventions de sensibilisation menées sur le terrain, au sein des établissements scolaires, du CP jusqu'à l'enseignement supérieur, et auprès des acteurs éducatifs. Nous avons fait le choix d'une prévention précoce et nous abordons donc ces sujets dès l'âge de six ans pour donner les bons réflexes aux enfants. Ces actions visent à accompagner les jeunes dans leurs usages numériques, à développer leur esprit critique et à prévenir les risques liés au contenu et aux comportements en ligne.
En complément, l'association e-Enfance opère le numéro 3018, numéro national dédié à la protection des mineurs sur internet et à la lutte le harcèlement. Cette ligne d'écoute est ouverte sept jours sur sept, de 9 heures à 23 heures. Elle est accessible gratuitement et de manière confidentielle. On peut y accéder par téléphone, par courriel, par tchat et via une application gratuite, particulièrement prisée par les jeunes.
Elle constitue un dispositif central d'accompagnement, de signalement et de prise en charge des situations de violence et de cyberviolence.
Le 3018 se veut inclusif - le service est accessible aux personnes sourdes et malentendantes. La ligne permet une réponse rapide, individualisée et coordonnée aux situations problématiques auxquelles les jeunes sont exposés, tant auprès des plateformes numériques que des autorités compétentes, dont le ministère de l'Éducation nationale.
Si l'on souhaite comprendre l'adhésion croissante de certains jeunes aux discours masculinistes, il faut d'abord se défaire d'une idée reçue : nous ne sommes pas face à un mouvement structuré, visible, auquel les préadolescents et adolescents adhéreraient de manière explicite et revendiquée. Il s'agit d'un phénomène beaucoup plus diffus et insidieux. Autrement dit, ce n'est pas une violente tempête idéologique, mais plutôt une petite pluie fine et continue qui imprègne lentement les représentations, les codes, les relations, sans que le jeune ait toujours conscience de ce qui est en train de l'influencer. Ces discours s'installent lentement, par fragments, au travers de contenus numériques, de blagues, de références marquées et partagées entre pairs qui, à force de répétition, finissent par constituer un arrière-plan culturel qui paraît normal.
Sur le plan psychologique - je m'exprime en tant que directeur général adjoint de l'association et psychologue de l'enfant et de l'adolescent à la fois -, cette dynamique repose sur des mécanismes bien identifiés. Tout d'abord, il y a l'effet de familiarité : plus une idée est exposée, même de manière légère ou implicite, plus elle semble crédible. Ensuite, on observe une forme d'acculturation silencieuse : les normes circulent sans être débattues, elles s'intègrent progressivement dans les représentations. Surtout, ces discours rencontrent des besoins psychiques réels chez ces jeunes. Ils apportent des réponses simples à des expériences souvent difficiles, comme des échecs scolaires, des rejets, une incertitude relationnelle. Ils offrent une explication immédiate aux frustrations en les externalisant. Une telle lecture du monde est séduisante, car elle protège l'estime de soi et évite la complexité. Elle permet de retrouver un sentiment de contrôle dans un environnement perçu comme instable, en particulier pendant l'adolescence.
L'adhésion est donc moins idéologique que profondément émotionnelle. Les contenus masculinistes mobilisent des affects puissants : la colère, le sentiment d'injustice, la frustration ou la peur du déclassement. Ces propos ne se contentent pas d'expliquer, ils donnent des mots à ces émotions et offrent, dans certains cas, un sentiment d'appartenance : ces discours fonctionnent parce qu'ils font résonner une expérience vécue.
À cela s'ajoutent des mécanismes sociaux déterminants. Les jeunes ne se construisent pas seuls, mais dans des groupes. On observe des phénomènes de conformité normative : les élèves ajustent leurs propos à ce qu'ils perçoivent comme acceptable ou valorisé par leurs pairs. Le rire, l'approbation et la viralité jouent un rôle de renforcement. Progressivement, des propos initialement transgressifs deviennent tolérés, puis banalisés : c'est la normalisation par glissement. Dans ce contexte, l'adolescence, et en particulier pendant le collège, constitue une période de forte vulnérabilité. L'identité s'y construit largement sous le regard des autres, des normes de genre y sont réactivées avec intensité et la frontière entre provocation, jeu et conviction reste floue.
Les discours masculinistes offrent aux adolescents une structure interprétative simple, à un moment où les repères de genre évoluent rapidement. Certes, les filles sont les principales victimes, mais les garçons, hétérosexuels comme homosexuels, sont aussi la cible de ces discours, parce qu'ils imposent une norme à laquelle les jeunes doivent adhérer. Dans mon activité libérale de psychologue, je reçois fréquemment des jeunes qui ressentent une forme de tension après avoir passé leur journée à se comporter d'une manière qui leur est imposée par ces discours, sans y adhérer.
Le rôle des environnements numériques est, à cet égard, central. Les algorithmes ne sont pas neutres : ils amplifient les contenus déjà consultés, orientent vers des versions plus engageantes, souvent plus radicales, et donnent l'impression d'un consensus. Ils exploitent des ressorts émotionnels forts, car ce sont ces contenus qui captent le plus l'attention. Nous observons ainsi des boucles de renforcement : plus un jeune s'expose à ces contenus, plus ils lui sont proposés et plus ses convictions se consolident. Ce phénomène est renforcé par des biais cognitifs, notamment le biais de disponibilité : ce que l'on voit le plus devient ce que l'on juge le plus fréquent et, donc, le plus vrai. L'absence de contradictions dans certains flux numériques crée par ailleurs des chambres d'écho qui rigidifient les représentations. Or les jeunes utilisent les outils numériques de manière très solitaire.
Un autre élément important est la désinhibition croissante des propos. On observe aujourd'hui une expression plus directe, plus assumée, souvent sous couvert d'humour ou de provocation. Cela s'explique notamment par une diminution de la perception du risque social. Les jeunes ressentent moins de honte, craignent moins les sanctions et peuvent utiliser ces discours comme marqueur d'appartenance au groupe. Il est important de souligner que ces discours ne conduisent pas mécaniquement à des comportements violents. En revanche, ils modifient profondément le cadre dans lequel les interactions se produisent. Ils abaissent les seuils de tolérance, rendent certaines attitudes plus acceptables et participent à une forme d'habituation. Autrement dit, ils préparent un terrain. On observe ainsi un continuum de la banalisation des propos à des formes plus marquées de disqualification, voire de harcèlement, notamment à l'égard des filles, mais pas uniquement.
Enfin, il faut comprendre que cette adhésion s'inscrit dans une dynamique identitaire. Dans un contexte de transformation des repères de genre, certains jeunes peuvent éprouver le besoin d'être rassurés. Le masculinisme propose alors une grille de lecture claire et stable, même si elle est simplificatrice et réductrice.
En résumé, nous sommes face à un phénomène qui ne relève pas d'une adhésion rationnelle et consciente, mais d'un ensemble de processus psychologiques : vulnérabilité émotionnelle, besoin de sens et de contrôle, influence des pairs, exposition répétée et amplification numérique. C'est précisément cette combinaison qui le rend à la fois puissant, discret et difficile à appréhender.
J'en profite pour ajouter l'école dépend du ministère de l'Éducation nationale, mais aussi du ministère de l'agriculture. Certes, la situation change quelque peu, grâce aux avancées permises par le ministère, mais cet environnement reste masculin. L'école, c'est aussi l'enseignement à distance. De nombreux enfants restent en dehors du parcours classique de l'Éducation nationale : ne les oublions pas.
Mme Laurence Rossignol, rapporteure. - C'est très juste. En regardant un reportage de France Télévisions sur le lycée agricole de Saône-et-Loire, j'ai immédiatement été frappée par la répartition des filles et des garçons dans l'espace scolaire.
Mme Véronique Béchu, directrice de l'Observatoire de l'association e-Enfance/3018. - Forte de plus de vingt années d'expérience et de pratique, l'association e-Enfance/3018 a engagé une nouvelle étape dans la structuration de son action en mettant en place un observatoire dédié à la lutte contre le harcèlement et les violences numériques faites aux mineurs. Il constitue un outil stratégique au service de la protection des mineurs, conçu pour transformer les signalements reçus par la plateforme 3018 en analyses prospectives et en recommandations concrètes. Sa création, en juin 2025, répond à un besoin croissant : anticiper les risques émergents liés aux usages numériques des mineurs et renforcer l'efficacité des interventions en amont, avant que les situations ne deviennent critiques.
Cet observatoire combine l'expertise pluridisciplinaire de son équipe - j'y apporte mon expérience en tant qu'ancienne commandante de police, aux côtés d'une analyste criminelle, d'une psychologue et de plusieurs juristes en droit pénal, en droit européen et en sécurité numérique. Nous travaillons sur des retours d'expérience issus du terrain, afin de produire des analyses contextualisées et opérationnelles. Nous avons publié notre rapport de transparence le mois dernier.
En tant qu'outil d'intérêt général, l'Observatoire contribue également à développer les bonnes pratiques, à favoriser les échanges internationaux et nationaux avec les acteurs de l'écosystème et à éclairer la régulation par ses recommandations, en lien avec le plaidoyer porté par l'association. Il permet ainsi de renforcer la prévention et la régulation en amont, tout en consolidant le rôle de la plateforme en tant que signaleur de confiance. Ce statut particulier nous permet de signaler de manière plus rapide aux plateformes du numérique les contenus illicites ou les situations problématiques pour les jeunes, et de les faire supprimer en priorité.
Nous anticipons les risques les plus complexes pour les mineurs en ligne, dont l'impact des discours masculinistes. Au cours de l'année écoulée, plusieurs tendances émergentes ou particulièrement alarmantes ont ainsi été mises au jour par le travail de l'Observatoire.
La volonté de travailler sur le masculinisme et sa propagation idéologique est née de divers points d'alerte émis par l'ensemble des structures composant l'association, lors d'actions de sensibilisation, notamment in situ, dans les établissements scolaires. Il ressort des réflexions des mineurs, souvent scolarisés au collège, une adhésion de plus en plus forte aux contenus valorisant des idéologies sexistes et violentes. Les signalements au 3018 ayant trait au harcèlement, au cyberharcèlement, à la haine ou aux violences de genre en ligne, voire à certaines violences sexuelles en ligne, démontrent également un argumentaire sous-jacent propre à l'idéologie masculiniste.
Enfin, les réseaux sociaux, les plateformes de tchat, les chaînes de messagerie interpersonnelle ou encore l'écoute de podcasts, très facilement accessibles aux mineurs dès le plus jeune âge, sans la moindre régulation, favorisent la propagation massive de cette menace idéologique et ont des conséquences néfastes sur les jeunes.
L'analyse structurelle de ces informations a permis d'identifier une forme nouvelle d'extorsion sexuelle de mineures - les victimes sont pour l'essentiel des jeunes filles ou des fillettes : la « sextorsion », c'est-à-dire l'extorsion sexuelle, à but d'humiliation.
Pour rappel, la sextorsion est le fait d'opérer un chantage à la diffusion en ligne d'un contenu sexuel pour obtenir d'autres contenus, de l'argent ou une rencontre. Dans l'extorsion sexuelle à but d'humiliation se joue une adhésion progressive et insidieuse, à la fois chez les garçons et les filles. Celles-ci, adhérant dans un premier temps au système de domination instauré sous forme de jeu de séduction par les garçons, tentent dans un second temps, souvent sans succès, de s'en défaire. Le rapport au sexe, à la séduction et à l'attachement est ainsi perverti par l'idéologie masculiniste.
Poussé à l'extrême, ce système de domination porte certains mineurs à intégrer en ligne la mouvance The Com, la communauté. Celle-ci désigne un réseau structuré diffusant des contenus d'une violence extrême, principalement via des plateformes comme Discord ou des messageries mobiles chiffrées telles que WhatsApp ou Telegram. Elle fonctionne selon une logique d'emprise proche des dérives sectaires, avec endoctrinement, désensibilisation et manipulation psychologique des mineurs. Les victimes, souvent vulnérables, sont contraintes de produire et de subir des actes graves : violences, contenus sexuels autoproduits, automutilation et incitation au suicide.
The Com est une forme dérivée de l'extorsion sexuelle à but d'humiliation, car elle procède de la même façon, selon le même mode opératoire. Cependant, ici, le rapport à la violence est perverti par l'idéologie masculiniste sous-jacente, dont certains garçons sont d'ailleurs également victimes.
En 2025, nous avons traité huit signalements relatifs à The Com et à l'extorsion sexuelle à but d'humiliation. Au premier trimestre 2026, nous en dénombrons déjà douze ! Ce phénomène est désormais identifié par les enfants, qui témoignent de leur mal-être et de leur situation auprès du 3018. Nous y voyons le signe du succès de nos actions de sensibilisation de terrain auprès des jeunes.
Les discours masculinistes contribuent ainsi à la radicalisation des comportements de violence en ligne au préjudice des mineurs, qu'ils soient auteurs ou victimes. L'association e-Enfance 3018 travaille en étroite collaboration avec les institutions - police, justice et Éducation nationale - afin de signaler les cas, mais également de sensibiliser et d'armer les professionnels au contact des mineurs à ces phénomènes émergents et à l'adhésion des jeunes à ces discours par le truchement du numérique.
À ce jour, aucun module de formation initiale ou continue des personnels d'enseignement, d'éducation ou de direction n'a trait aux discours masculinistes. Seule la sensibilisation aux stéréotypes de genre, avec un axe très affirmé autour de l'égalité fille-garçon, est prévue. Les programmes Evars, dans les collèges et les lycées, n'évoquent pas non plus ce que sont les contenus masculinistes ou comment les aborder avec les élèves. J'ai fait une recherche par mot-clé dans le programme : rien n'est ressorti ! Et cela m'a été confirmé par les enseignants. Enfin, les cours d'enseignement moral et civique, tous niveaux confondus, n'abordent pas le sujet.
Or, le besoin d'outillage et de formation est de plus en plus prégnant. L'association e-Enfance 3018 est d'ailleurs régulièrement sollicitée par des personnels de l'Éducation nationale qui se disent déstabilisés par certains comportements adoptés par des mineurs et par leurs conséquences, notamment lorsqu'ils traduisent sans contestation possible une adhésion à l'idéologie masculiniste.
L'Observatoire a fait le choix de mettre en place des actions concrètes. Celles-ci restent cependant ponctuelles et spécifiquement dédiées aux demandes qui nous sont adressées. Citons notamment un projet pédagogique dans un établissement scolaire du Val-de-Marne et une mesure de responsabilisation d'un jeune, qui s'est présenté auprès de nous à la demande d'un CPE. Nous l'avons pris en charge pour déconstruire son adhésion au discours masculiniste. Ces actions ponctuelles et dédiées ne peuvent remplacer une politique publique globale et systémique.
Notre projet pédagogique « Info et Intox : comment les réseaux sociaux influencent-ils notre vision de l'égalité filles-garçons ? » porte sur la désinformation et l'égalité de genre et le masculinisme. Ce projet a été coconstruit entre l'Observatoire et un collège du Val-de-Marne. Il s'inscrit dans le cadre de l'option cinéma des élèves de troisième et vise à accompagner les jeunes dans la compréhension critique de leurs usages numériques, en particulier face aux phénomènes de désinformation et de masculinisme, pour qu'ils acquièrent un esprit critique et comprennent les biais et les leviers d'adhésion.
Déployé sur une durée de six mois, le projet repose sur plusieurs sessions de travail menées en classe et à la maison, afin de s'inscrire dans le quotidien numérique réel des adolescents. Nous distinguons fait et opinion, identifions la désinformation et analysons les biais algorithmiques et les stratégies d'influence employées par certains créateurs de contenu qu'ils suivent. Une attention particulière est portée aux discours sexistes et antiféministes, ainsi qu'à leur banalisation en ligne et aux formes plus radicales qu'ils peuvent prendre. Nous expliquons ainsi aux élèves comment fonctionnent les leviers d'adhésion.
À l'issue de ce projet, l'ambition est la création par ces élèves de trois capsules de sensibilisation pour leurs pairs, dans plusieurs champs de leur quotidien : scolaire, numérique et sportif.
Ce projet pédagogique et citoyen est révélateur de l'engagement de certains établissements scolaires, qui, confrontés à ce problème, veulent y répondre. Ce collège a ainsi retenu l'adhésion au discours masculiniste et ses conséquences pour les jeunes comme thématique de l'oral du brevet. L'association e-Enfance fera partie du jury.
Mme Annick Billon, présidente. - L'enseignement agricole dépend en effet du ministère de l'agriculture. La délégation aux droits des femmes avait d'ailleurs publié deux rapports sur ce thème, Femmes et agriculture : pour l'égalité dans les territoires, en 2017, et Ruralité : en finir avec les zones blanches de l'égalité, en 2021.
Cependant, en 2017, la question du masculinisme n'était pas au coeur de nos questionnements. L'objectif était surtout d'adapter les établissements aux filles, dont la part augmentait parmi les élèves, et d'adapter les techniques d'apprentissage, le matériel, ainsi que les locaux pour mieux les accueillir.
Mme Louise-Marie Giacomuzzo, intervenante Evars pour le Mouvement du Nid. - Je vous remercie de votre travail sur ce sujet inquiétant. Je m'exprime aujourd'hui en qualité d'intervenante Evars et de chargée de mission sur la prostitution des mineurs pour le Mouvement du Nid.
Le Mouvement du Nid est une association féministe, abolitionniste et laïque qui existe depuis quatre-vingts ans et qui mène des actions de prévention depuis plus de trente ans. Nous rencontrons près de 20 000 jeunes chaque année - collégiens et lycéens confondus - sur le territoire hexagonal et ultramarin. Nous sommes agréés par l'Éducation nationale depuis 2012 et intervenons dans le champ de l'éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle.
Ces actions ont plusieurs objectifs : offrir un espace de dialogue bienveillant, développer des modèles de relations égalitaires, non violentes et libres de toute contrainte, et apprendre aux enfants à repérer le danger, à savoir à qui et comment demander de l'aide. Tout cela passe par le développement des compétences psychosociales, à savoir les compétences cognitives, émotionnelles et relationnelles.
Pour ce faire, nous avons développé, à partir des besoins issus du terrain, un ensemble d'outils et de brochures à destination des collégiens et des lycéens, le dernier en date étant le site internet « Y a quoi dans ma banane ? », qui a d'ailleurs remporté plusieurs prix. Notre posture est non militante, ce qui est essentiel pour atteindre nos objectifs.
Je présenterai nos observations de terrain quant au climat scolaire, puis les actions de prévention permettant de lutter efficacement et l'articulation des différents acteurs - l'Éducation nationale, les parents et les associations extérieures - avant de conclure sur quelques recommandations.
Nous observons une augmentation de l'adhésion aux discours masculinistes et de leur banalisation, surtout auprès des collégiens, ainsi qu'une meilleure structuration de la pensée et de l'argumentaire. Dans une classe de trente élèves, en moyenne, un tiers revendique cette idéologie, un tiers se tait et valide plus ou moins ce qui est dit par des clins d'oeil, des sourires ou des rires, et un tiers s'y oppose. Ce phénomène est surtout visible chez les élèves de quatrième, de troisième et de seconde, qui, sous couvert d'humour, la plupart du temps, banalisent les violences sexistes et sexuelles et encouragent un retour à une société patriarcale où l'homme domine et la femme obéit.
Pour ceux qui y adhèrent, l'idéologie est profondément ancrée et intellectuellement structurée. La diffusion des discours masculinistes se caractérise par une polarisation des idées, une représentation négative des femmes - qui seraient manipulatrices, vénales ou trop exigeantes - et une LGBT-phobie grandissante, en particulier à l'égard des hommes homosexuels et des personnes trans.
Pour eux, les relations hommes-femmes sont uniquement liées aux enjeux de séduction et de sexualité, ce qui a un double impact : une vision hétéronormée de la relation amoureuse et l'impossibilité de développer des relations amicales avec le sexe opposé. Lorsqu'on leur demande si l'amitié fille-garçon existe, plus des deux tiers des jeunes répondent par la négative.
Les sujets sur lesquels les garçons et certaines filles - il faut le souligner - sont les plus virulents sont les violences sexuelles, notamment parce que leurs joueurs de football préférés en ont été accusés, les inégalités dans le sport et le rôle de la femme et de l'homme dans la cellule familiale, encore une fois très hétéronormée. Concrètement, si les femmes portent plainte, c'est pour l'argent, la célébrité ou pour se venger. Les hommes, quant à eux, ne peuvent subir de viols, car ils ne peuvent pas être victimes d'une femme et parce que les relations homosexuelles, qu'elles soient consenties ou non, relèvent de l'impensable. Dans le même temps, ils pointent du doigt une justice allant en faveur des femmes et contre les hommes en matière de violences sexuelles.
L'homme est invincible et ne peut en aucun cas être une victime. L'homme est supérieur à la femme dans le sport parce qu'il a plus de muscles. Certains affirment : « Si ma copine est meilleure que moi au foot, je la quitterai. » Le contrôle des tenues vestimentaires et des sorties est également mis en avant : « Ma femme pourra ou ne pourra pas faire cela, porter cela et fréquenter le sexe opposé ».
Tous ces discours sont renforcés par l'entre-soi et les algorithmes des réseaux sociaux. Lorsque nous intervenons auprès de groupes non mixtes, les participants évoquent des étiquettes telles qu'« homme-princesse », BDG (bandeur de gadji), BDH (bandeur d'homme), ou des notions comme celles de red flags ou d'énergie masculine ou féminine. En 2023, j'ai même observé l'infiltration, dans un établissement, d'une brigade des moeurs instaurée par un influenceur.
Les jeunes filles et les membres de la communauté LGBT sont de plus en plus nombreux à exprimer un mal-être, à s'autocensurer, à adopter des comportements éteints leur permettant de passer inaperçus.
Les jeunes filles craignent plus que tout que des rumeurs circulent à leur sujet. Au sein des groupes de parole mixte, elles s'effacent. Elles peuvent être victimes de harcèlement, de violences sexuelles, de violences physiques, de revenge porn, de sextorsion, de violences conjugales, non seulement dans la sphère numérique, mais également lors d'intercours ou de récréations.
Ceci mène parfois jusqu'à l'exploitation sexuelle et au recrutement de jeunes filles qui auront été rendues vulnérables tout au long de leur parcours scolaire. Les discours masculinistes n'encouragent pas directement le proxénétisme, mais ils créent un climat qui culpabilise les victimes, les renvoie à une image de femme-objet et renforce l'impunité des agresseurs.
Concrètement, comment lutter ? En sus de l'éducation aux médias, le programme Evars constitue l'une des solutions, à condition toutefois que certains critères soient respectés. La méthodologie du groupe de parole est indispensable, car elle permet de créer des espaces de non-jugement où les jeunes se sentent écoutés.
Il faut que les animateurs et animatrices soient armés de connaissances fiables, sourcées et qu'ils soient non-militants. Notre rôle est non pas de convaincre, mais de remettre en question et de proposer un contre-discours en nous fondant sur la loi et sur des faits. C'est la condition pour que les élèves puissent s'exprimer librement et interagir avec le collectif. À rebours des discours masculinistes qui reposent sur l'affirmation, l'individualisme et le dénigrement, le groupe de parole est un lieu d'apprentissage du débat et du respect de la contradiction.
Les élèves se saisissent de cette opportunité de développer leur esprit critique. Ils se sentent écoutés et sont parfois heureux de pouvoir aborder des sujets qui sont tabous dans leur famille.
Pour que ces actions soient efficaces, elles doivent s'inscrire dans un projet pédagogique déployé tout au long de l'année et par niveau de classe. Il faut trois séances par an, du CP à la terminale, avec une graduation dans l'apprentissage. Les professeurs qui le désirent doivent être intégrés à ce projet et coanimer les séances avec les associations. Ils sont les garants de la continuité de ces actions, tandis que le climat extrascolaire qu'instaure la présence des associations et l'expertise de terrain qu'elles apportent favorisent la libération de la parole. Dans le meilleur des mondes, il faudrait donc que les professeurs soient formés et que les séances soient préparées avec eux en amont.
J'en viens enfin aux parents, qui doivent être inclus en toute transparence dans le projet. Ils sont notamment partie prenante des comités d'éducation à la santé, à la citoyenneté et à l'environnement (CESCE), qui gagneraient à être développés au sein des établissements scolaires.
Les discours masculinistes ne s'arrêtant pas à la porte de l'école, les parents doivent prolonger le travail pédagogique que nous menons. Il faut donc les sensibiliser régulièrement, notamment lors des « cafés des parents » qui sont l'occasion de discuter et de construire ensemble des réponses et des pistes d'action.
Tout ceci nécessite des moyens pour l'Éducation nationale et les associations de terrain. Au-delà de ces séances, qui demandent un fort investissement, nous devons effectuer une veille régulière et développer sans cesse de nouveaux outils permettant de répondre aux besoins du terrain, qui évoluent très vite.
Les dispositions de la loi du 4 juillet 2001 relative à l'interruption volontaire de grossesse et à la contraception en matière d'éducation à la santé et à la sexualité sont insuffisamment appliquées. Les séances de prévention doivent débuter non pas à partir de la puberté ou de la classe de quatrième, comme c'est le cas dans de nombreux établissements, mais dès le plus jeune âge.
Il nous faut également mesurer notre impact auprès de ces jeunes, et ajuster les contenus et les outils lorsque cela est nécessaire. Cette année, le Mouvement du Nid a mené une étude d'impact nationale afin de mesurer l'efficacité de notre méthodologie et de nos actions auprès des élèves et des équipes pédagogiques. Les conclusions de cette étude, qui seront présentées d'ici à la prochaine rentrée scolaire, vous seront transmises.
Il nous faut enfin améliorer l'inclusivité de nos outils pédagogiques, notamment auprès des jeunes en situation de handicap, des jeunes déscolarisés ou qui relèvent de la protection de l'enfance.
Pour conclure, je vous encourage vivement à étudier les deux pays pionniers que sont le Canada et la Suède. Le Canada a en effet développé des outils et mené de nombreuses recherches scientifiques en la matière, tandis que la Suède a réussi à intégrer l'apprentissage dès le plus jeune âge de l'égalité et du consentement dans l'ensemble des matières - biologie, histoire, éducation civique, littérature.
Mme Annick Billon, présidente. - Je vous remercie, mesdames, monsieur, de vos présentations très complètes.
Au nom de la délégation, je tiens à remercier particulièrement les représentants des associations le Mouvement du Nid et e-Enfance/3018 pour tout le travail qu'ils accomplissent. Non seulement vous faites émerger des sujets sur le devant de la scène, mais vous palliez parfois le déficit de politiques publiques, et c'est grâce à vous que certaines affaires sont portées devant les tribunaux.
Mme Laurence Rossignol, rapporteure. - Je vous remercie à mon tour.
Madame Kauffmann, vous avez indiqué que dans le cadre des séances d'éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle, vous observiez des résistances et des manifestations de rejet des actions en faveur de la culture de l'égalité. Ces résistances vous paraissent-elles en lien avec des résistances à la laïcité ou avec des injonctions religieuses ?
Chaque année, une semaine d'éducation contre le racisme et l'antisémitisme est organisée dans les établissements. Ne serait-il pas utile d'instaurer un rendez-vous institutionnalisé consacré à la lutte contre le sexisme ?
L'Éducation nationale a pris l'engagement sincère d'appliquer la loi de 2001, mais qui assurera ces heures d'éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle ? Si ce sont les enseignants, par qui seront-ils formés ? Quelle est la formation des personnes chargées de former les intervenants associatifs et les enseignants ?
Mme Olivia Richard, rapporteure. - Je ne suis pas membre de la commission de la culture, de l'éducation, de la communication et du sport , mais j'observe ce qui se passe dans les établissements de mes enfants et de mes nièces. C'est ainsi que j'ai appris récemment que ma nièce, qui est lycéenne, avait assisté à une intervention sur la prostitution des mineurs, ou que, dans le collège de mon fils, seuls deux professeurs se sont portés volontaires pour être formés au programme Evars, ce qui m'amène à ma première question : qu'en est-il à l'échelle du pays ?
Ma deuxième question porte sur le déploiement de l'enseignement du programme Evars à l'échelle nationale : où en sommes-nous précisément ?
Disposez-vous par ailleurs d'une cartographie des associations qui interviennent dans chaque département et d'une typologie des intervenants ?
Vous avez indiqué que 4 000 établissements étaient labellisés « Égalité filles-garçons ». Mais combien y en a-t-il en tout ?
Mme Christelle Kauffmann. - Notre pays compte 11 000 établissements du second degré, dont un peu moins de 4 000 lycées, et 50 000 établissements du premier degré.
Mme Olivia Richard, rapporteure. - Existe-t-il également une labellisation pour le premier degré ? La délégation a mené une mission d'information dont le rapport, intitulé XX=XY, féminiser les sciences, dynamiser la société, montre en effet que les biais de genre apparaissent dès la petite enfance et que les filles décrochent en mathématiques à la fin du CP.
Quid, enfin, des enfants qui suivent les cours du Centre national d'enseignement à distance (Cned) et des enfants scolarisés dans les établissements d'enseignement français à l'étranger ?
Mme Anne Padier Savouroux. - Nous avons en effet une semaine de l'égalité filles-garçons, sur le même modèle que les autres semaines thématiques pour les éducations transversales. Ce rendez-vous est l'occasion pour l'administration centrale de produire des ressources à l'intention des établissements, d'accompagner les équipes qui le souhaitent dans la mise en place de dispositifs spécifiques et d'identifier les associations avec lesquelles nous pouvons travailler.
Ce sont les professeurs qui assurent les heures d'enseignement du programme Evars, car il s'agit bien à nos yeux d'un acte pédagogique. Si certains sont formés ou disposent déjà des outils pour assurer ces séances, d'autres ont besoin d'être accompagnés pour conduire la séance et pour la préparer.
Deux catégories de professionnels experts interviennent en appui de nos professeurs : les personnels de santé et d'action sociale de l'Éducation nationale, qui peuvent co-animer les séances, mais qui peuvent également participer, avec le chef d'établissement, à la préparation du projet de l'établissement, d'une part ; et les intervenants d'associations agréées, qui sont généralement sollicités par les services déconcentrés, d'autre part.
J'en viens à la question du volontariat des enseignants. Les professeurs ne refusent pas d'animer ces séances, mais ils ne souhaitent pas les animer s'ils ne s'en sentent pas la compétence. Les programmes Evars ayant été mis en place en ce début d'année scolaire, nous savons bien que tous nos professeurs n'ont pas été formés. La montée en puissance du volontariat repose sur une volonté de bien faire, car non seulement ces sujets ne peuvent pas être traités à la légère, mais ils peuvent être source de complexité à l'égard des élèves eux-mêmes et des familles. Nous laissons donc aux professeurs le temps de se former.
Le démarrage à la rentrée de septembre a certes été un peu lent, mais, à la fin du premier trimestre, plus de la moitié des établissements avaient déjà mis en place une séance. Nous menons une enquête en cette fin d'année scolaire pour évaluer le nombre de séances effectives, le nombre de personnels formés et les associations avec lesquelles les établissements travaillent. Cette enquête nous permettra d'avoir une cartographie assez précise de la mise en oeuvre du programme Evars depuis cette rentrée.
Nous gardons le même objectif : 100 % des établissements devront avoir mis en place les trois séances d'Evars à la fin de l'année scolaire. À la fin du premier trimestre, une première remontée, qui n'était pas l'enquête officielle, a montré qu'un peu plus de 50 % des établissements scolaires avaient déjà organisé une séance. Il fallait donc que la programmation jusqu'à la fin de l'année scolaire permette de réaliser les deux autres séances, afin que 100 % des établissements dispensent les trois. L'enquête qui doit nous être transmise au début du mois de juin nous permettra de faire un état des lieux de l'effectivité de la mise en oeuvre de ces séances.
Concernant la formation et les programmes, le masculinisme est un sujet qui commence à émerger dans notre ministère. Par conséquent, même si nous ne réécrivons pas dès à présent les programmes pour y faire figurer ce terme, en revanche, nous le déclinons dans les livrets d'accompagnement que nous publions. C'est le cas dans les deux livrets, sortis il y a moins de deux semaines, relatifs à l'Evars et à l'EMC dans les classes de premières. Ces ressources sont un acte de formation ; elles présentent aux enseignants les concepts en jeu, d'un point de vue scientifique, mais aussi la manière dont ils pourront les décliner en situation pédagogique avec leurs élèves. Les livrets précisent également comment organiser ces séances en classe en s'appuyant sur les acteurs associatifs, les partenaires interministériels et les personnels sociaux et de santé des établissements scolaires.
Mme Christelle Jouhanneau. - Je souhaitais apporter un complément sur la formation Evars dans l'académie de Versailles. Comme partout en France, nous avons constaté des mouvements de contestation assez forts dans le premier et le second degré, qui s'expliquaient en partie par ce qui circulait à l'extérieur sur ces programmes et ont pu échauder bon nombre d'enseignants.
Nous avons analysé l'origine de ces contestations. Des contestations d'ordre religieux ont pu être relevées, certaines familles affirmant que leur religion interdit d'aborder ces questions avec les enfants. Cependant, nous avons constaté que les contestations résultaient plus souvent d'une action militante entreprise par des associations. Nous avons par conséquent intégré aux formations dispensées aux enseignants chargés de l'Evars des éléments de réponse et de réassurance. Savoir répondre n'empêche pas la contestation, mais permet d'y faire face.
Enfin, nous avons partagé avec les autres académies cette analyse générale, ainsi que les éléments juridiques dont nous disposions. Nous sommes allés jusqu'à créer un courrier type pour répondre aux familles qui refusent que leurs enfants reçoivent cet enseignement ou se montrent particulièrement vindicatives envers les personnels.
Mme Laurence Rossignol, rapporteure. - Vous avez évoqué des contestations d'ordre religieux, mais aussi par des associations. Pouvez-vous nous en dire plus sur ces associations ? J'imagine qu'elles assument leur position.
Mme Christelle Jouhanneau. - Oui, elles l'assument. En revanche, depuis la validation de ces programmes par le Conseil d'État, ces associations sont rentrées dans la légalité et ne les contestent plus. Je peux citer Parents en colère, qui fournit sur son site des kits téléchargeables à envoyer aux établissements pour indiquer son opposition avec des arguments plus ou moins juridiques. L'enseignant qui reçoit cela est fortement déstabilisé. Il y avait aussi Parents vigilants, l'une des associations ayant envoyé le plus de courriers, ou encore Juristes pour l'enfance. Au total, nous avions répertorié plus d'une dizaine d'associations participant à cette contestation, issues notamment de la mouvance de la Manif pour tous.
Je l'ai dit, depuis la décision du Conseil d'État de juin dernier, ces associations ont adopté une attitude légaliste et ont cessé de contester ces enseignements, ce qui fait que les contestations sont aujourd'hui surtout le fait de parents isolés, ou de petits groupes. Aujourd'hui, l'Éducation nationale s'est organisée pour apporter une réponse identique sur tout le territoire et rappeler que ces programmes sont obligatoires.
Concernant la laïcité, je me suis d'abord intéressée au sujet du masculinisme au travers du prisme de la radicalité. De nombreux phénomènes observés dans des mouvements se disant religieux rejoignent implicitement cette thématique : les mouvements de couvrement des femmes, ou encore de contrôle de leur manière de se vêtir. Le terme de « pudeur » revient très souvent. Une convergence avec le masculinisme peut aussi s'observer dans d'autres mouvances hostiles aux valeurs de la République : la fascination pour Hitler s'accompagne souvent d'un culte de la virilité et de la violence, l'aspect antisémite du personnage étant paradoxalement peu évoqué par les élèves soumis à ces discours. Nous pouvons donc aussi traiter du masculinisme dans les enseignements relatifs à la laïcité et aux valeurs de la République ; il faut, en somme, mobiliser toutes les actions, de l'éducation aux médias et à l'information jusqu'à l'égalité entre filles et garçons.
Des actions ponctuelles ne suffiront pas. Les élèves sont dans une logique d'imprégnation ; la riposte doit donc être un geste quotidien, un discours commun tenu par l'Éducation nationale. Tous les enfants passent par l'école : c'est le seul lieu où l'on pourra tenir ce discours.
Mme Olivia Richard, rapporteure. - Je vous rejoins, et j'ajouterai qu'il faut aussi former les parents et les autres adultes. Quant à la contestation organisée que vous avez évoquée, j'en ignorais l'ampleur. Je suis donc allée consulter le site de Parents en colère. Je constate que, si aucun nouveau contenu n'a été publié en la matière depuis 2023, tout ce qu'ils avaient mis sur le site avant y est toujours. Ils sont donc entrés dans la légalité sans pour autant effacer leurs traces.
Mme Christelle Jouhanneau. - Le site n'a pas été nettoyé, mais nous ne voyons plus de courrier arriver de leur part.
Mme Christelle Kaufmann. - Les chefs d'établissement sont très aidés par la détermination dont le ministère fait preuve en la matière depuis la rentrée 2025. L'insistance mise sur l'obligation d'organiser les trois séances d'Evars nous contraint de faire le nécessaire et nous légitime vis-à-vis des éventuelles contestations par les parents d'élèves. De fait, celles-ci sont désormais plutôt des incidents isolés que nous savons traiter par le dialogue, comme nous le faisons pour les incidents relatifs à la laïcité. En cas de difficulté plus sérieuse, nous recevons l'assistance d'équipes spécialisées dans ces questions à l'échelle académique.
Rappelons que la plupart des disciplines comportent des éléments d'Evars, qu'il s'agisse de l'éducation physique et sportive (EPS), des lettres modernes, ou évidemment des sciences de la vie et de la Terre (SVT). Il s'agit donc d'un sujet transverse, auquel les professeurs sont formés. Une difficulté peut surgir quand une contestation, voire de simples questions d'élèves, déstabilisent l'enseignant. C'est pourquoi une formation plus pointue est nécessaire, notamment sur le masculinisme, car la nouveauté de ce phénomène fait qu'il n'est pas maîtrisé par l'ensemble des enseignants et des autres personnels.
La semaine de l'égalité est une très bonne chose, mais elle ne suffit pas : cet effort doit se poursuivre tout au long de l'année. À ce propos, je veux rappeler que la labellisation « Égalité filles-garçons » comporte trois niveaux. Le niveau 1, comme pour la lutte contre le harcèlement, est beaucoup plus aisé à obtenir que les niveaux 2 ou 3. Certains établissements font de gros efforts, qui ne sont pas toujours assez valorisés par cette labellisation. Mme Padier Savaroux a précisé que 2 000 établissements avaient été labellisés, sur 11 000 ; il y a donc une progression, mais beaucoup reste à faire. Les établissements s'engagent toujours plus : ce n'est pas rien que de faire adhérer l'ensemble d'une communauté scolaire - les enseignants, mais aussi les élèves et les parents - à un tel projet. Cela doit être valorisé.
Enfin, concernant la cartographie des associations qui interviennent dans nos établissements, certaines régions sont en capacité de dire précisément quelles associations elles financent dans chaque établissement. C'est le cas, par exemple, de la région Occitanie.
Mme Louise-Marie Giacomuzzo. - Une bénévole du mouvement du Nid a choisi comme sujet de mémoire les contestations de l'Evars, puisqu'elle était elle-même intervenante. Elle s'est infiltrée dans des manifestations et des groupes WhatsApp pour mener une enquête sociologique. Il en ressort que ces contestations sont parfois liées à des mouvances religieuses, mais pas exclusivement : les mouvances complotistes et antivax s'y associent généralement. Les groupes dits « Parents vigilants » sont les premiers représentants de ces contestations.
M. Samuel Comblez. - Avec d'autres psychologues, ainsi que des pédiatres, je fais partie d'un petit groupe constitué par la Dgesco pour évaluer les contenus pédagogiques diffusés aux enseignants. C'est un travail régulier, au vu de l'ampleur de ces publications : dix-sept livrets d'environ quatre-vingts pages chacun. Notre groupe n'est en outre pas le seul à mener une telle évaluation : on compte au total neuf relectures, pour assurer la pertinence de ce qui sera distribué.
À mon sens, le concept de masculinisme figure trop peu dans ces livrets ; à l'occasion de cette audition, je veux plaider pour que l'on y fasse figurer davantage ce terme : j'ai pu constater, lors de ma relecture du livret relatif aux classes de première générale, qu'il n'y figurait pas une seule fois.
Mme Anne Padier Savouroux. - Je peux vous rassurer : la version définitive de ce livret traite bien du masculinisme ; une partie entière lui est même consacrée.
Mme Laurence Rossignol, rapporteure. - L'Éducation nationale organise des semaines d'éducation et d'actions contre le racisme et l'antisémitisme : on nomme exactement ce que l'on veut combattre. Avec la semaine de l'égalité, ce n'est malheureusement pas le cas. Il est temps de la renommer : « semaine contre le sexisme ». Il faut dire ce que l'on combat, affirmer qu'on lutte contre le sexisme, tout comme on lutte contre le racisme et l'antisémitisme. L'égalité est un terme trop neutre et vague, qui peut concerner beaucoup de choses. Je suggère que nous formulions cette recommandation dans notre rapport.
Mme Annick Billon, présidente. - J'avais imaginé la formule : « Bien nommer pour bien combattre » ; c'est ce que vient d'exprimer à juste titre Mme Rossignol.
Mme Evelyne Corbière Naminzo. - En tant que sénatrice de La Réunion, je souhaiterais d'abord vous interroger sur les outre-mer.
Le numérique abolit les frontières et les distances ; toutes ses dérives atteignent aussi notre jeunesse. C'est d'autant plus grave que nos territoires sont parmi les plus marqués en France par les violences faites aux femmes. Madame Padier Savouroux, vous avez mentionné des actions de formation à destination des personnels de l'Éducation nationale, actions basées d'abord sur le volontariat. Combien de personnes se sont portées volontaires et ont déjà été formées dans les établissements réunionnais ? Nous disposons de quelques remontées de terrain, mais il serait intéressant de disposer des données du ministère.
Par ailleurs, dans ces programmes, quelle part est accordée à la langue régionale, qui est aussi la langue dans laquelle se commettent surtout les violences ? Si nous voulons changer les mentalités, il faut prendre cet aspect en compte.
Je m'interroge aussi, plus généralement, sur le protocole de santé mentale dans chaque académie. Vous avez mentionné une augmentation de 247 % du nombre de passages aux urgences pour les filles ; j'aimerais savoir si vous disposez des chiffres correspondants pour les territoires ultramarins. Pourriez-vous également nous en dire plus sur la mobilisation des personnels formés pour chaque niveau et, dans le second degré, sur la différence entre le collège et le lycée, puisque les jeunes sont à des stades différents de leur développement ?
Mme Colombe Brossel. - Je formulerai un souhait plutôt qu'une question. Nous avons déjà eu des échanges avec le ministre de l'Éducation nationale sur la mise en oeuvre de l'Evars, la formation et le nombre de séances prévues. Une cartographie par territoires de ces données semble être réalisée. Les élus locaux - maires, présidents de conseils départementaux et régionaux - et les parlementaires pourraient-ils en être destinataires ?
Il serait utile que nous puissions animer des réseaux, y compris avec les associations que nous connaissons, pour atteindre l'objectif de trois séances pour tout le monde, partout sur le territoire.
Mme Anne Padier Savouroux. - L'enquête qui devrait nous être remise au début du mois de juin comportera des éléments territorialisés, ce qui nous permettra d'avoir une focale particulière sur les outre-mer. Nous vous ferons évidemment part des éléments qui concernent particulièrement ces territoires.
Un suivi est également assuré pour les protocoles de santé mentale. Nous sommes dans la phase de bilan de l'année en cours, qui nous fournira des éléments. Je peux déjà vous dire que, pour les deux personnels référents que nous attendions sur ces thématiques, 8 000 personnes ont déjà reçu l'entièreté de la formation. Ils ont vocation à accompagner leurs collègues et à les sensibiliser aux signaux faibles.
Je ne m'avancerai pas aujourd'hui sur la question des langues régionales, que j'avoue ne pas avoir encore examinée, mais je vais m'y intéresser et, si ce n'est pas déjà le cas, nous prendrons en compte votre demande.
M. Samuel Comblez. - Concernant les langues régionales, mais aussi étrangères, je précise que le 3018 est accessible en 180 langues, et notamment les différents créoles. Toute personne peut avoir une conversation téléphonique dans sa langue avec une vraie personne - pas des robots d'intelligence artificielle ! - et obtenir ainsi des renseignements sur les violences et le harcèlement.
Mme Laurence Rossignol, rapporteure. - En écho aux données que Véronique Béchu a partagé avec nous tout à l'heure, je voudrais exprimer mon sentiment : depuis que nous avons commencé à travailler sur ce sujet, il y a six mois, la situation s'est dégradée d'une manière spectaculaire, notamment depuis le début de l'année 2026. Le phénomène évolue beaucoup plus vite que notre capacité d'analyse et de réaction.
Mme Annick Billon, présidente. - Je retiendrai quelques points saillants de cette audition. Vous nous avez indiqué qu'il y avait un point de bascule entre le premier et le second degré ; c'est alors que les violences sexistes et sexuelles envers les filles s'accentuent. Cela démontre donc toute l'importance de dispenser l'Evars dès le premier degré.
J'ai également retenu de vos propos que l'Evars ne pourra avoir tout son effet que grâce à l'engagement du ministère, mais aussi aux intervenants extérieurs, qui permettent de valoriser cet enseignement et de créer un climat différent. Il nous faut militer pour que l'Evars ne soit pas uniquement l'affaire de l'Éducation nationale !
Enfin, je le redis, il faut bien nommer pour bien combattre, d'autant que le masculinisme progresse, comme vient de le confirmer Laurence Rossignol. Nous avons besoin de tout le monde pour cette lutte, et ce dès le plus jeune âge.
Merci de nous avoir apporté tous ces éléments de réflexion ! Vous avez été force de proposition, ce qui apporte une plus-value au travail de nos rapporteures.
La réunion est close à 10 h 30.