Jeudi 7 mai 2026

- Présidence de Mme Micheline Jacques, président -

La réunion est ouverte à 8 heures.

Coopération régionale : audition de M. Moetai Brotherson, président de la Polynésie française

Mme Micheline Jacques, président. - Dans la suite de nos auditions en vue de l'élaboration de notre rapport sur l'intégration et la coopération régionales dans le bassin Pacifique, nous vous accueillons, monsieur le président Brotherson, en votre qualité de président de la Polynésie française.

Pour traiter les défis immenses de ce vaste océan, nous avons désigné trois rapporteurs : Guillaume Chevrollier, sénateur de la Mayenne ; Solanges Nadille, sénatrice de la Guadeloupe ; Rachid Temal, sénateur du Val-d'Oise.

Christian Cambon, qui a été président de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat, assure comme précédemment la coordination des trois volets de notre étude.

Je les remercie tous très chaleureusement pour leur implication.

Nous avons souhaité vous entendre, car le Pacifique est devenu un espace hautement stratégique, où se jouent de nombreuses rivalités d'influence. Nous nous interrogeons sur l'état des lieux de l'intégration de nos collectivités du Pacifique, et de la Polynésie en particulier.

Quel est actuellement le panorama général de la coopération régionale entre votre territoire et son environnement dans le bassin Pacifique ?

Comment s'opère la coordination entre vos services et ceux de l'État en matière de coopération régionale ? Comment cela se traduit-il au sein des grandes organisations régionales océaniennes ?

Les instruments financiers actuels - Fonds de coopération économique, sociale et culturelle pour le Pacifique, dit Fonds Pacifique, Agence française de développement (AFD), financements européens - sont-ils adaptés aux besoins réels de votre territoire et à vos ambitions de rayonnement régional ?

Je vous précise que notre délégation s'est déplacée dernièrement en Nouvelle-Calédonie et à Wallis-et-Futuna, en coordination avec nos collègues du Pacifique.

M. Moetai Brotherson, président de la Polynésie française. - La Polynésie française est un territoire grand comme l'Europe qui s'inscrit au barycentre du Pacifique. Il s'agit d'une collectivité à statut particulier ; elle est dotée, un peu à l'instar de la Nouvelle-Calédonie, d'un statut d'autonomie, qui nous offre une certaine latitude d'action, notamment en termes de rayonnement et de coopération régionale.

À ce titre, nous sommes membres de plusieurs organisations. Pour certaines, nous sommes membres à part entière ; pour d'autres, nous sommes membres associés ; pour d'autres, enfin, nous sommes membres observateurs ou représentés par l'État, par la France.

La plus importante de ces organisations est le Forum des îles du pacifique (FIP). La Communauté du Pacifique (CPS) est également un organe qui compte ; le SPTO (South Pacific Tourism Organisation) tout autant, puisque le tourisme est un secteur essentiel pour la Polynésie. Je citerai aussi le PIDP (Pacific Islands Development Program), programme des États-Unis basé à Hawaï et le groupe des dirigeants polynésiens (PLG, pour Polynesian Leaders Group), au sein du Forum. Ajoutons le Conseil des Jeux du Pacifique, dont nous sommes membres fondateurs 1964, puisque les prochains Jeux de 2027 se dérouleront ici.

Nous sommes membre associé de la Commission économique et sociale pour l'Asie et le Pacifique (Cesap), ainsi que de la Commission des pêches du Pacifique occidental et central (WCPFC, pour Western and Central Pacific Fisheries Commission). En effet, deux organisations supervisent les pêches dans notre région : une à l'ouest, dont nous sommes membres, et une à l'est, dont la France est membre et nous représente.

En tant que membre observateur, nous siégeons au sein de l'Agence des pêches du Forum des îles du Pacifique (FFA, pour Forum Fischeries Agency), qui est basée aux îles Salomon. Depuis deux ans maintenant nous sommes membres de l'Organisation internationale de la francophonie, ce qui nous permet d'avoir une communauté au-delà des drapeaux. C'est un atout. Nous sommes également invités au Bureau de la sécurité aérienne dans le Pacifique (PASO, pour Pacific Aviation Satefy Office). Enfin, sous couvert de la France, nous participons au Comité régional du Pacifique occidental de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) et à la Commission interaméricaine du thon tropical (IATTC, pour Inter-American Tropical Tuna Commission), qui représente la partie est des agences de gestion des pêches de thon.

Nous sommes parties à un certain nombre d'accords, qui sont de plusieurs types. Nous avons d'abord des Memorandum of Understanding, des mémoires d'entente : je pense à celui qui existe depuis 2006 entre la Polynésie française et les îles Pitcairn. S'ajoute le plan conjoint de coopération entre la Polynésie française et la Nouvelle-Zélande, en cours depuis 2018.

Nous avons également des conventions de coopération entre territoires français du Pacifique : c'est le cas avec Wallis-et-Futuna. Une convention-cadre a été signée en 2019 ; s'y ajoutent deux conventions sectorielles : l'une autour du secteur de l'économie et pour la lutte contre la vie chère, la deuxième pour l'accompagnement du développement du tourisme à Wallis-et-Futuna. Ces deux conventions sectorielles ont été signées en 2025.

Ensuite, nous avons l'accord-cadre de partenariat avec la Nouvelle-Calédonie. Il a été conclu le 17 novembre 2025. Nous travaillons déjà sur des conventions sectorielles dans plusieurs domaines.

Un accord entre notre gouvernement et celui des îles Cook concerne l'exploitation et la maintenance du système de câble sous-marin lié au projet Manatua, projet qui date de 2017. Cette convention a été signée à Paris en avril 2017. Enfin, plus récemment, un accord-cadre de services aériens entre la Polynésie française et les îles Cook a été signé, le 4 août 2025.

Mme Micheline Jacques, président. - Lors de notre déplacement en Polynésie française et à Wallis-et-Futuna, nous avons fait face à des problèmes de mobilité. Les prochains Jeux du Pacifique seront organisés en Polynésie française. Comment s'organisent les connexions entre vos territoires ? Wallis dépend d'une seule compagnie aérienne, les prix des billets sont très élevés. Quelle est la situation en Polynésie française ?

M. Moetai Brotherson, président de la Polynésie française. - Il existe plusieurs voies d'accès pour rejoindre les Jeux en Polynésie française : nous avons 2 vols hebdomadaires depuis Hawaï, 4 vols hebdomadaires depuis la Nouvelle-Zélande ou la côte ouest des États-Unis, par exemple depuis San Francisco. Notre compagnie nationale Air Tahiti Nui dessert la Nouvelle-Zélande et la côte ouest, notamment Los Angeles. Air France dessert également la Polynésie française depuis Los Angeles.

En matière de connectivité, il n'est pas critique de venir en Polynésie française. Cependant, partir d'un pays est parfois difficile. Le départ du chemin est le plus complexe ; c'est le cas pour Palau : les voyageurs devront passer par Guam, puis Hawaï, pour rejoindre ensuite la Polynésie française. Si le début du chemin peut être difficile, les voies d'accès à la Polynésie française pour les Jeux ne sont pas fragiles.

Mme Micheline Jacques, président. - La délégation souhaitait se rendre au Vanuatu, mais nous avons compris que cela était impossible dans le temps qui nous était imparti pour notre déplacement.

En matière d'accords commerciaux, que pensez-vous d'une sorte de groupement économique entre la Nouvelle-Calédonie, Wallis-et-Futuna et la Polynésie française dans le cadre d'échanges avec de plus grands marchés, comme l'Australie, la Nouvelle-Zélande ou les États-Unis ?

M. Moetai Brotherson, président de la Polynésie française. - Cela serait déjà bien que l'on puisse échanger entre nous. La Polynésie française produit beaucoup plus de tubercules que la Nouvelle-Calédonie, qui, elle, fait beaucoup plus d'élevage. L'accord sectoriel en cours de discussion vient de ce constat. Nous avons des échanges entre nos deux chambres de l'agriculture et de la pêche lagonaire (CAPL). Nous importons déjà de la viande calédonienne, ce qui est très positif. Nous pouvons envisager d'exporter en Nouvelle-Calédonie des tubercules qui y sont plus difficilement cultivables.

Je mets entre parenthèses Wallis-et-Futuna, en raison de la faiblesse de son tissu économique et de sa faible connectivité. Je ne pense pas que Wallis puisse se positionner comme centre de production et d'export, mais sa population pourrait bénéficier d'un certain nombre de produits importés.

Mme Micheline Jacques, président. - Quelles autres filières stratégiques pourraient être développées ? Je pense à l'économie bleue, à la connectivité, au tourisme, à l'énergie.

M. Moetai Brotherson, président de la Polynésie française. - Il y a beaucoup à faire. Nous avons un campus des métiers et des qualifications (CMQ) de la restauration et de l'hôtellerie, ce qui nourrit des échanges avec les autres territoires. Un deuxième CMQ a été validé, sur les métiers de la mer. Comme en Nouvelle-Calédonie, nous avons un centre des métiers de la mer : nous voulons éviter les redondances et développer un catalogue de formation complémentaire. Il faut développer ce genre de coopération.

En matière de tourisme, nous sommes dans un esprit d'ouverture et de coopération. La Polynésie française est en avance dans ce domaine, et des délégations viennent découvrir nos pratiques. Tout n'est pas transposable. Les cultures et le foncier sont différents, mais nous pouvons partager nos bonnes pratiques avec les deux autres collectivités.

Mme Micheline Jacques, président. - L'Ambassadrice d'Australie à Paris nous a parlé de bourses ouvertes aux étudiants du Pacifique. Ces bourses restent limitées : trois pour la Nouvelle-Calédonie et environ trois pour la Polynésie française.

Se pose la question de la distance avec l'Hexagone. A été évoquée l'idée d'ouvrir les fonds Erasmus aux territoires proches de la zone océanique. La Polynésie est française et fait donc partie du bloc européen. Que pensez-vous de cette idée d'envoyer les étudiants dans des zones plus accessibles ? Concernant les coûts des formations, serait-il envisageable de passer des accords entre la France et l'Australie pour que les étudiants puissent étudier sans avoir à se rendre dans l'Hexagone ou dans des pays européens ?

M. Moetai Brotherson, président de la Polynésie française. - Un Erasmus du Pacifique est une excellente idée. La mobilité peut être un facteur de blocage. La Polynésie française a un système de bourses propre au Pays. Les bourses non majorées sont de 500 euros environ. Dans les secteurs prioritaires, les bourses peuvent aller jusqu'à 1 300 euros. Ces sommes permettent d'assurer le quotidien, mais la mobilité reste un frein. Le plafond Erasmus de 20 % est totalement inadapté aux réalités qui sont les nôtres en matière de déplacements.

Mme Jacqueline Eustache-Brinio. - Mes questions concernent l'organisation de la coopération régionale. Quels sont les dispositifs de coordination entre vos services et l'État ? Comment cela se traduit-il au sein des grandes organisations régionales ? Quels sont les moyens humains et matériels spécifiquement alloués à votre politique régionale ? Enfin, pensez-vous que les instruments financiers - Fonds Pacifique, AFD, financements européens - soient adaptés à vos besoins réels ? Que pourrions-nous améliorer ?

M. Moetai Brotherson, président de la Polynésie française. - Nous organisons notre coopération selon les dispositions de la loi organique portant statut d'autonomie de la Polynésie française. La Délégation aux affaires internationales, européennes et du Pacifique (DAIEP) vient m'assister dans mes missions. Un agent de la DAIEP est basé à Paris pour faire le lien avec l'Union européenne - les emails, c'est bien, mais rencontrer les gens, c'est mieux.

Nous tenons une réunion mensuelle entre mes services, la DAIEP et la cellule diplomatique du Haut-commissariat de la République française en Polynésie française, représentée par M. François Goldblatt.

D'un point de vue sectoriel, la Commission mixte maritime (CMM) réunit une fois par an les acteurs du Pays et de l'État sur les sujets maritimes, avec un groupe de travail sur le contrôle des pêches.

Au niveau régional, le comité directeur du Fonds Pacifique est le seul vecteur de coordination formalisé entre l'État et l'ensemble des collectivités du Pacifique. Le secrétariat est basé à Nouméa depuis 2023.

Le sommet France-Océanie, qui réunit la France, les collectivités et les États du Pacifique, se réunit tous les trois ans : c'est le cadre politique de plus haut niveau. En 2025, il s'est tenu à Nice.

Chaque fois que je me déplace à Paris, via les audiences que je sollicite auprès du Président de la République et des différents ministres, je peux ainsi faire de la coordination.

Voilà le panorama de nos dispositifs de coordination.

Au sein des organisations régionales, je dirai qu'il a une zone de flottement. Suivant notre statut, la coordination avec l'État peut être différente. Par exemple, le Forum des Îles du Pacifique est très attaché au fait que les échanges soient réservés aux membres du Forum. Nous avons donc, avant le Forum, des échanges avec le Haut-commissaire, pour savoir quels sont les sujets que la France souhaiterait aborder. Nous ne sommes pas toujours d'accord, et je vais au Forum avant tout pour porter la voix des Polynésiens.

Sur les moyens financiers, le Fonds Pacifique est un instrument souple, facilement mobilisable, qui permet de financer des projets concrets d'action régionale selon le principe du cofinancement. La contribution du Fonds n'excède pas 50 % du total du projet. Nous apprécions cet outil. Les discussions sont parfois intenses pour faire des arbitrages au sein de la longue liste des projets, mais l'instance doit rester collégiale, orientée vers l'intérêt régional.

L'AFD, même si elle est un peu chahutée depuis quelque temps, est un bel outil - je tiens à le souligner. Concernant ses financements, la Ficol (Facilité de financement des collectivités territoriales) permet d'accompagner les projets et de fournir une aide en ingénierie et en ressources humaines. C'est un levier utile pour renforcer notre capacité d'action. Je prendrai l'exemple des projets sur les maladies à moustiques à Fidji - de tels projets sont très importants, et les financements AFD sont très appréciés. Le dispositif reste complexe à mobiliser et il demande beaucoup d'ingénierie administrative et financière.

Nous bénéficions aussi de l'initiative multi-bailleurs dite Kiwa, qui s'intéresse à la remédiation écologique. Il s'agit d'utiliser la nature et ses ressources pour augmenter la résilience.

L'AFD a adopté la stratégie Trois Océans, pour établir des synergies entre les océans Pacifique, Atlantique et Indien. Cependant, cette stratégie est difficile à décliner. Je déplore une faiblesse dans l'identification des dispositifs financiers. On peine aussi à distinguer l'aspect concret des projets. L'articulation avec les besoins spécifiques du Pacifique reste insuffisante. Cette stratégie est plus un cadre qu'un véritable levier opérationnel de coopération.

Concernant les financements européens, nous disposons historiquement de politiques sectorielles et de schémas directeurs dans les secteurs clefs de notre développement économique. Ces financements européens sont cohérents, car ils sont alignés sur des politiques territoriales. Ils s'inscrivent dans les politiques sectorielles existantes, ce qui est appréciable. Je pense au projet Protege (Projet régional océanien des territoires pour la gestion durable des écosystèmes), qui a permis de faire beaucoup de choses en matière de politique de l'eau, de lutte contre les espèces envahissantes, et qui permet de gérer le site classé à l'Unesco de Marae Taputapuatea sur l'île de Raiatea. Ce projet Protege nous a aussi permis de développer une approche intégrée des questions alimentaires.

Ces financements européens font l'objet d'un potentiel changement de paradigme, ce qui nous préoccupe. Nous ne voudrions pas que ces dispositifs deviennent moins accessibles. Il faut continuer à tenir compte des politiques sectorielles définies par les territoires eux-mêmes.

Mme Évelyne Renaud-Garabedian. - La Polynésie française présente de forts écarts de développement entre Tahiti - qui concentre l'essentiel des fonctions administratives, des activités économiques, des infrastructures et des connexions internationales - et les archipels les plus éloignés. Ces archipels dépendent fortement des liaisons avec Tahiti, les coûts de transport sont élevés, les capacités logistiques sont inégales. Tous les flux et activités touristiques transitent par Tahiti, renforçant la centralisation économique du territoire. Comment faire pour que l'ouverture régionale bénéficie réellement à tous les archipels ?

M. Moetai Brotherson, président de la Polynésie française. - Ma réponse ne va pas plaire à Bercy. Notre territoire est grand comme l'Europe : voyager du nord au sud, c'est faire un vol Stockholm-Sicile ; d'est en ouest, c'est un Roumanie-Portugal. Or 70 % de la population est concentrée à Tahiti, c'est le fruit de notre histoire, notamment du Centre d'expérimentation du Pacifique installé à Papeete. Les archipels se sont donc dépeuplés. Ainsi, 70 % de l'activité économique se trouve à Tahiti.

Toutefois, l'archipel des îles Sous-le-Vent concentre la majeure partie du tourisme, avec l'île de Bora-Bora - 80 % des 44 % de touristes Nord-Américains que nous accueillons se rendent dans cette île. Une partie de l'activité économique existe donc dans cette zone. Avec les îles du Vent, c'est l'un des archipels les moins déséquilibrés. Nous avons donc des dispositifs pour rééquilibrer les choses.

Vous me demandez comment l'État pourrait nous aider. Il se trouve qu'il existe un instrument, le troisième instrument financier, destiné à financer les infrastructures portuaires, aéroportuaires ou routières ; or c'est le seul instrument conventionnel qui n'a pas été indexé sur le coût de la vie. Il a été instauré en 2011, et nous avons donc perdu 40 % de notre capacité de réalisation. Une solution simple serait donc d'indexer le troisième instrument financier sur le coût de la vie, avec, au passage, un rattrapage depuis 2011.

Depuis le début de son mandat en 2023, l'exécutif polynésien s'attache pour sa part à plusieurs types d'actions.

Sur le plan touristique, d'abord, nous essayons de rééquilibrer la distribution du tourisme dans le Pays. Nous favorisons l'investissement touristique non pas seulement dans de grands complexes hôteliers, mais dans la petite et moyenne hôtellerie et dans l'hébergement chez l'habitant. Dès 2024, nous avons engagé une réforme des mécanismes d'aides directes consacrées à cette petite et moyenne hôtellerie, le montant des aides étant proportionnel à l'importance de l'éloignement par rapport à Tahiti.

Nous venons par ailleurs de voter ce que nous appelons la « TVA des archipels ». Son taux est de 1 %. Elle ne s'applique qu'aux archipels les plus éloignés, pour y encourager les investissements et en soutenir le développement économique. L'archipel des Îles-sous-le-Vent n'en bénéficie pas, son niveau de développement ne différant guère de celui de Tahiti du fait de l'attrait touristique qu'il suscite de longue date. En revanche, les îles Australes, les Tuamotu, les Gambier et les Marquises entrent dans le champ d'application du dispositif.

Nous essayons aussi, et autant que faire se peut sur un territoire aussi vaste et avec une dispersion aussi importante de la population, d'assurer partout un niveau équivalent de services publics. C'est très difficile. Dans le secteur de la santé, par exemple, nous ne pouvons évidemment pas faire fonctionner un hôpital dans chacune des quelque 76 îles habitées sur les 118 que compte la Polynésie ; seules 46 d'entre elles, d'ailleurs, disposent d'un aérodrome.

Pourtant, cet effort est essentiel si nous voulons peupler ou repeupler les archipels. Les Marquisiens sont par exemple plus nombreux sur l'île de Tahiti que dans leur propre archipel. Pour que ceux qui résident à Tahiti aient envie de retourner aux Marquises, il leur faut avoir l'assurance que leurs enfants y bénéficieront d'une éducation équivalente à celle dont ils jouissent à Tahiti, de même que la garantie de trouver un système de santé conforme aux standards de notre époque. Tout cela est onéreux. Nous nous efforçons de dégager les solutions les plus adaptées, telles que la télémédecine ou le télé-enseignement.

Cette dernière remarque rejoint un autre sujet, celui de la connectivité numérique. Elle est particulièrement complexe et coûteuse à assurer en Polynésie française, et, à titre de comparaison, bien davantage qu'en Calédonie. Nous avons pour notre part un océan à traverser, ce qui nous contraint à l'utilisation de solutions spécifiques.

La même remarque prévaut en matière de connectivité aérienne domestique. Nous recourons dans ce domaine à une délégation de service public, car nos destinations les plus éloignées et les moins habitées sont structurellement déficitaires. Cette délégation de service public nous coûte environ 1,2 milliard de francs Pacifique par an. Mais sans elle, Air Tahiti, la compagnie aérienne délégataire, arrêterait purement et simplement de desservir pas moins de 43 destinations.

En Polynésie française, nous disposons aujourd'hui d'un port international et d'un aéroport international. Les deux ont en leur temps été construits à Tahiti pour les besoins du Centre d'expérimentation du Pacifique. Nous avons le projet d'ouvrir un second aéroport international à Nuku Hiva, dans l'archipel des Marquises.

Ce projet est complexe. Il suppose de la part de l'État, s'agissant d'un aéroport international, la duplication de tous les services régaliens, c'est-à-dire des moyens tant humains que financiers. Pour l'heure, nous ne percevons pas de ce côté un enthousiasme débordant. Du nôtre, nous avons demandé une étude à un cabinet de consultants, afin qu'il examine la faisabilité de trois options : celle d'un aéroport international proprement dit, celle d'un aéroport régional et celle d'un aéroport domestique amélioré qui rééquilibrerait notre réseau de desserte domestique existant. Les conclusions de cette étude nous ont été remises et il est prévu que nous effectuions en juin prochain un déplacement aux Marquises pour y consulter leurs habitants. Il n'est en effet pas question d'opter pour l'une ou l'autre des possibilités sans leur approbation.

De notre point de vue, un tel projet tend à contribuer au rééquilibrage de l'économie de notre territoire et à sa meilleure participation à la coopération régionale.

Mme Micheline Jacques, président. - Notre collègue Guillaume Chevrollier, rapporteur sur ce sujet de la coopération et de l'intégration régionales des outre-mer, vous prie de bien vouloir excuser son absence ce matin. Il n'en suit pas moins à distance notre échange et vous adresse ses salutations après votre rencontre, l'été dernier, à la communauté de communes Hava'i Raiatea en compagnie de notre collègue Lana Tetuanui.

Il souhaite vous interroger sur les actions de coopération régionale à renforcer dans le domaine de l'adaptation au changement climatique. Il sollicite par ailleurs votre avis sur la coopération régionale relative aux questions de défense et de protection de la zone économique exclusive (ZEE), et notamment en ce qui concerne la pêche illégale et le narcotrafic. Enfin, il salue vos propos sur l'importance, dans le bassin Pacifique, de la francophonie comme outil de coopération et de défense de la diversité culturelle.

M. Moetai Brotherson, président de la Polynésie française. - Je lui exprime à mon tour mes salutations.

La question du narcotrafic relève du domaine régalien. Elle implique la coopération des différentes polices de la région et fait également intervenir, quoique dans une moindre mesure, les services de renseignement ainsi que les douanes. Cette coopération fonctionne plutôt bien.

La question revêt en Polynésie française deux aspects.

D'un côté, nous apparaissons comme une simple zone de transit de ce trafic pour différents types de navires - bateaux à voile, bateaux de pêche, cargos mixtes -, du fait de notre position géographique entre, d'une part, l'Amérique, et, d'une part, l'Australie et la Nouvelle-Zélande, les deux principaux marchés des narcotrafiquants dans la région. Tantôt nous les laissons passer pour permettre aux forces de l'ordre des pays destinataires de les arraisonner, tantôt l'arraisonnement intervient dans notre ZEE ou ses abords.

D'un autre côté, nous sommes nous-mêmes destinataires des drogues. Les volumes ne sont dans ce cas plus les mêmes : nous passons de plusieurs tonnes à des quantités exprimées en kilogrammes.

Ces drogues nous sont souvent acheminées par des « mules » qui arrivent à l'aéroport. C'est pour nous un sujet de préoccupation. Certes, l'existence d'un unique aéroport en modère la complexité ; cependant, faute de moyens humains et matériels suffisants, les contrôles de passagers ne sont pas systématiques et restent exercés de manière aléatoire. Il s'avère difficile de savoir combien de mules réussissent à passer pour une que l'on interpelle de temps à autre.

Des voiliers déchargent également des produits stupéfiants dans nos îles. Quand ils viennent d'Amérique du Sud ou de la côte ouest des États-Unis, les premières terres qu'ils abordent sont celles des Marquises. Ce trafic, qui peut se confondre avec une activité de tourisme ou de loisir, semble plus difficile à détecter.

La surveillance de la ZEE relève également du régalien. Elle est assurée par les forces armées placées sous l'autorité du Commandant supérieur des forces armées en Polynésie française (Comsup-PF), actuellement le contre-amiral Guillaume Pinget, au travers de ce que nous appelons le JRCC (Joint Rescue Coordination Centre). Si nous nous en tenons aux rapports du JRCC - et il n'existe aucune raison de douter de leur exactitude -, il semble que cette surveillance soit efficace et qu'il n'y ait pas de pêche illégale dans notre ZEE. De mémoire, le dernier arraisonnement, celui d'un navire espagnol aux Marquises, remonte à 2012.

En revanche, les navires battant pavillon étranger pêchent aux abords de notre ZEE ; les relevés du trafic maritime tracent d'ailleurs de manière tout à fait éloquente les contours de cette dernière. C'est aujourd'hui l'emploi des dispositifs de concentration de poisson (DCP) dérivants qui conduit à nous interroger.

Il s'agit de radeaux. Posés sur l'océan, ils offrent une ombre propice sous laquelle se réfugient les petites espèces de poissons, qui attirent ensuite des espèces plus grosses. Schématiquement, les navires de pêche se placent au nord-est. Un senneur chinois peut lâcher jusqu'à 700 DCP dérivants par campagne de pêche. Ces DCP traversent notre ZEE, y captent une partie de la ressource halieutique pour l'amener en dehors, au sud-ouest de cette zone où d'autres navires attendent de la recueillir. C'est une capture indirecte d'une ressource qui échappe ainsi aux armements polynésiens.

L'enjeu est également environnemental. Une proportion non négligeable des DCP dérivants s'échoue en effet sur les côtes de nos îles, qu'ils polluent de leurs plastiques que nous n'avons pas les moyens techniques de collecter ni de traiter.

Le phénomène des DCP dérivants reste difficile à juguler, avec une réglementation internationale insuffisamment contraignante, et rien n'empêche les navires chinois de les utiliser.

J'en viens à un sujet connexe, celui de la création de zones maritimes particulièrement vulnérables (ZMPV). À la suite de la dernière Conférence des Nations Unies sur l'Océan (Unoc) réunie à Nice en juin 2025 et après avoir créé les aires marines protégées (AMP) les plus vastes au monde, nous entendons instaurer de telles ZMPV pour protéger certaines de nos îles du trafic de navires qui transportent parfois des marchandises dangereuses au large des côtes. Imaginez qu'un pétrolier ne sombre à quelques milles nautiques de l'atoll d'Arutua dont la perliculture est la seule activité économique...

M. Thani Mohamed Soilihi. - Parmi les différents leviers institutionnels, internationaux, financiers, que vous avez évoqués, lesquels tant la France que l'Union européenne pourraient-elles renforcer afin que la Polynésie française accentue encore son rôle dans cette zone géographique immense qui est la sienne ?

Par ailleurs, estimez-vous disposer d'une marge de manoeuvre diplomatique suffisante pour développer des partenariats régionaux, notamment au regard de celle, bien plus restreinte, des départements d'outre-mer ?

Enfin, comment envisagez-vous, pour les années à venir, le rôle de la Polynésie française au sein des organisations internationales, spécialement en matière de francophonie ainsi que dans la continuité de l'Unoc de l'an passé où, extrêmement présente, la Polynésie a été un atout considérable pour la France ? Des suites ont-elles d'ailleurs été données à ce sommet de Nice, au cours duquel des engagements avaient été pris ?

M. Moetai Brotherson, président de la Polynésie française. - Les annonces du sommet de Nice ont été suivies d'effets. Nous avons installé nos AMP. La totalité de notre ZEE, soit près de 5 millions de km², est désormais une AMP de classe 6 ; 1,1 million de km² relèvent même des classes 1 et 2, le plus haut niveau de protection, et correspondent ainsi à des zones de réserve intégrale (no-take) où les prélèvements sont interdits : l'une de ces zones est située à l'ouest des îles de la Société, une autre aux Gambier, une troisième aux îles Australes, une quatrième pourrait voir le jour aux Marquises - la discussion se poursuit, car l'équilibre entre développement économique, modèle de pêche durable et impératifs de préservation de l'environnement est toujours délicat à trouver.

J'exprimerai néanmoins un regret : à ce jour, la seule contribution financière que nous avons reçue pour nous aider à l'instauration des AMP est venue d'une association d'ONG, dont le fonds Bezos pour la Terre et le projet Héritage des océans de Pew et Bertarelli. Son montant était de 15 millions de dollars, soit approximativement 1,5 milliard de francs Pacifique. Force est de constater que l'État n'est pas au rendez-vous, ce qui est quelque peu frustrant après le succès de la dernière Unoc. C'est une invitation que je lance...

En dehors des AMP hauturières, se pose aussi la question de la protection des zones côtières de nos archipels. Nous continuons donc à travailler sur les zonages côtiers, de même que nous travaillons à la mise en place d'aires marines éducatives (AME) - avec pour objectif d'en avoir au moins une pour chacune de nos 48 communes de plein exercice - et que nous faisons vivre le concept, hérité de nos ancêtres, du rahui polynésien, forme de « jachère spatio-temporelle » à l'efficacité éprouvée, dont mon île natale de Huahine donne un exemple avec une baie qui a retrouvé la richesse de sa vie marine après l'avoir perdue.

Vous m'interrogez sur les leviers à faire prévaloir. Peut-être convient-il de distinguer entre efficacité et facilité de mise en oeuvre, car le dispositif le plus efficace n'est pas nécessairement le plus aisé à mettre en oeuvre ou à modifier. Le plus simple reste de s'appuyer sur le franc Pacifique. C'est en effet un outil souple et bien identifié par les différents pays de la région, qui en ont compris le mode de fonctionnement. L'abonder serait un excellent signal à leur adresser.

Sur la manière d'imaginer le rôle de la Polynésie française dans son environnement régional, par exemple à échéance de dix ans, l'indépendantiste que je suis sera tenté de vous apporter une réponse très particulière... Mais si nous devons alors toujours être une collectivité autonome de la République française, notre rôle et notre place auront tout de même vraisemblablement évolué. La principale raison en tient à nos ambitions propres.

Dès notre prise de fonctions en 2023, Google a pris contact avec nous. Cette entreprise installe actuellement huit câbles sous-marins au départ de Tahiti. Ils desserviront le Chili, la côte ouest des États-Unis, Guam, Fidji, l'Australie, ce qui nous positionne dans la région comme un hub numérique. Nos homologues calédoniens sont d'ailleurs assez frustrés d'avoir manqué leur part du marché avec Google, qui leur avait aussi adressé des propositions en vue d'étendre son réseau à leur territoire via des épissures, ou interconnexions entre câbles.

Nos ambitions concernent par ailleurs le domaine de l'aéronautique. Assurément, un second aéroport situé dans l'île de Nuku Hiva nous positionnerait très différemment dans la région et nous ouvrirait de nouvelles perspectives. Nous ne serions alors plus qu'à deux heures ou deux heures et demie de vol d'Hawaï avec un moyen-porteur.

Toujours dans le domaine de l'aéronautique, nous avons signé en octobre 2025 un Memorandum of Understanding (MoU), ou protocole d'entente, avec l'État et notre compagnie domestique historique Air Tahiti pour établir sur la plateforme aéroportuaire de Tahiti-Faa'a ce qui doit être à la fois un centre de formation aux métiers de la maintenance aéronautique et un centre de maintenance pour les avions de transport régionaux (ATR) - une grande réussite européenne - qui, outre la Polynésie française, desservent plusieurs réseaux domestiques dans le Pacifique, en particulier en Calédonie et à Fidji. Nous entendons ainsi devenir le point focal de ces opérations de maintenance.

Indépendamment du caractère contingent de son évolution statutaire, la Polynésie française, vous le voyez, a pour ambition d'être plus présente dans les organisations régionales au cours des années à venir. Lors du dernier FIP, qui s'est tenu à Honiara dans les îles Salomon en septembre 2025, j'ai d'ailleurs proposé que le Forum se tienne pour la première fois en Polynésie française en 2031. Du point de vue diplomatique, ce n'est pas neutre, non plus que l'organisation en 2027 sur notre territoire des jeux du Pacifique.

M. Jean-Gérard Paumier. - Je suis sensible à votre message très positif. Quand nous parlons des outre-mer, nous entendons beaucoup de lamentations, ce qui, aujourd'hui, n'est pas le cas.

J'ai trois questions. Quels sont vos souhaits prioritaires en matière de coopération et d'intégration régionales ?

Quels sont les principaux freins à cette intégration régionale ? La liberté locale est-elle insuffisante, y a-t-il trop de normes, trop de règles, qui viendraient par exemple de Bercy ?

L'Union européenne a-t-elle suffisamment conscience de l'importance géopolitique stratégique de la Polynésie pour la France comme pour l'Union ? L'Union comprend-elle qu'elle doit mener une action spécifique à l'égard de la Polynésie française, sans l'inscrire dans les programmes classiques destinés aux pays membres ?

M. Moetai Brotherson, président de la Polynésie française. - L'Union européenne est un sujet que nous avons beaucoup étudié ces deux dernières années. Je me suis rendu compte, de manière brutale, que l'Union européenne avait disparu des radars du Forum, ce que je trouve très dommage, pour l'Union d'abord, mais surtout pour la France, seul État membre à avoir des pays et territoires d'outre-mer (PTOM) dans le Pacifique.

J'ai entamé des discussions avec l'État et je me suis rendu à Bruxelles, où j'ai rencontré le commissaire aux partenariats internationaux, M. Jozef Sikela, et le commissaire à la pêche et aux océans, M. Costas Kadis. J'ai adressé à tous deux le même message : il faut que l'Union européenne revienne dans le Pacifique. Il y va de l'intérêt de l'Union comme de celui de la Polynésie.

Le message a été entendu. L'an dernier, aux îles Fidji, s'est tenu le tout premier forum d'affaires entre l'Union européenne et le Pacifique ; M. Jozef Sikela s'est déplacé et ce fut un franc succès. Néanmoins il y a eu un souci entre les partenaires du dialogue : pour ne fâcher personne, ni la Chine ni Taiwan n'ont été reçus, ce qui de fait nous a privés du retour de l'Union européenne au coeur du Forum.

La prise de conscience au sein de l'Union européenne s'est faite. Le doublement des enveloppes destinées aux PTOM semble avoir été décidé. Même s'il est lié à une convoitise récemment exprimée sur un PTOM plus proche de vous que de nous, à savoir le Groenland, ce doublement nous intéresse. Encore faut-il qu'il se matérialise dans des enveloppes accessibles. Oui, l'Union européenne a pris conscience qu'elle doit revenir dans le Pacifique. C'est une bonne chose.

Concernant les priorités, nous souhaiterions un peu plus d'enthousiasme pour le deuxième aéroport aux îles Marquises.

Les échanges entre la France et la Polynésie sont parfois compliqués, mais cela est le prix à payer pour que ces accords soient sécurisés. Nous devons faire les choses dans les règles de l'art, pour ne pas contrevenir à d'autres accords ou conventions bilatérales.

Concernant l'adaptation au changement climatique, le dispositif Pacific Resilience Facility est très attendu. La France a annoncé 2 millions d'euros ; au regard de la contribution des pays voisins, c'est peu. Si l'on veut asseoir l'influence de la France et des PTOM dans le Pacifique, une augmentation de la contribution française serait très appréciée.

Mme Évelyne Renaud-Garabedian. - Le secteur hôtelier polynésien reste structuré autour de très grands groupes. Quels sont les leviers à activer pour voir émerger de petits propriétaires et exploitants locaux, afin que la richesse créée bénéficie davantage à l'économie locale ?

M. Moetai Brotherson, président de la Polynésie française. - Depuis trois ans, nous battons toujours nos records. Mais restons modestes : il est de 281 000 touristes ; la Bretagne en accueille 5 millions par an ! Notre objectif est de 600 000 touristes au maximum, ou du moins l'équivalent économique. Notre tourisme est de longue durée - 14 jours en moyenne - avec un niveau de vie très élevé. Nos touristes restent longtemps et dépensent beaucoup.

La croisière se développe, elle représente 25 % des entrées et est en constante augmentation. De nouveaux bateaux et nouvelles lignes vont s'installer, ce secteur va grandir. Nous privilégions une croisière à taille humaine ; les îles flottantes nous intéressent peu. Nous visons des unités entre 150 et au maximum 600 clefs. Ce secteur est très intéressant, car il représente des nuitées instantanées : un développement hôtelier classique prend entre cinq et sept ans.

Votre question est plus de savoir comment favoriser le circuit court. Nous avons des pensions de famille. Les Airbnb se sont développés de manière continue et importante, venant grever une partie du parc locatif pour les Polynésiens ; toutefois, nous avons ainsi pu accueillir le surplus de touristes.

Il est très difficile de développer des infrastructures cinq étoiles dans les petits archipels. Ainsi, nous essayons de décliner comme stratégie touristique l'idée que le Pays ne viendra pas imposer un modèle unique. Si Napuka ne veut pas d'hôtel cinq étoiles, il n'y en aura pas, et il n'y aura que des hébergements chez l'habitant.

Pour développer la petite et moyenne hôtellerie, qui est le circuit le plus efficient pour faire tourner l'économie locale, nous avons modifié les dispositifs d'aides, notamment en matière d'énergies renouvelables ou d'accès PMR (personne à mobilité réduite). Nous avons également modifié les règles du foncier. Le bail réel locatif, qui dissocie le foncier et le bâti, nous aidera à mettre du foncier à disposition pour de tels projets.

Mme Micheline Jacques, président. - L'Ambassadrice d'Australie à Paris a évoqué l'accord de libre-échange signé entre l'Australie, la Nouvelle-Zélande et le FIP en 2017. Que pensez-vous de cet accord ? Est-ce une opportunité pour la Polynésie française ?

Par ailleurs, concernant les financements européens, êtes-vous associés au choix des projets financés dans le cadre du Global Gateway ? Je pense par exemple aux questions de connectivité et de transport.

Enfin, lors de notre déplacement en Nouvelle-Calédonie, nous avons découvert que le siège de l'Union européenne est installé à Suva, aux îles Fidji, et qu'il existe un projet de déplacement de l'ambassade française du Pacifique à Fidji. Je trouve cela surprenant. Il serait plus judicieux de garder cette ambassade dans un des territoires français du Pacifique.

M. Moetai Brotherson, président de la Polynésie française. - Sauf erreur de ma part, c'est le bureau de la Commission européenne pour les PTOM du Pacifique, situé à Nouméa, qui rejoindrait Suva, capitale des Fidji, où se trouve déjà la délégation de l'Union européenne pour le Pacifique.

Mme Micheline Jacques, président. - C'est exactement cela. L'Ambassadrice de France pour le Pacifique nous a aussi annoncé qu'il était question qu'elle-même soit basée à Suva.

M. Moetai Brotherson, président de la Polynésie française. - C'est difficile à concevoir, je vous avoue ma perplexité.

L'initiative d'un accord PACER (Pacific Agreement on Closer Economic Relations) Plus avec l'Australie et la Nouvelle-Zélande a été diversement accueillie au sein des membres du FIP. Certains d'entre eux se sont dits non intéressés. Pour notre part, nous avons reçu en janvier dernier les conclusions d'une étude, financée par l'Australie, sur l'opportunité de l'intégration éventuelle de la Polynésie française au dispositif PACER Plus. Avant toute décision, nous entendons mener nous-mêmes une étude afin de vérifier, avec notre propre perspective, s'il existe ou non un intérêt réel à ce que la Polynésie intègre le dispositif. Ce travail est en cours.

Mme Micheline Jacques, président. - Et sur la stratégie européenne Global Gateway ?

M. Moetai Brotherson, président de la Polynésie française. - Elle ne correspond, à ce jour, qu'à l'évolution envisagée des dispositifs de l'Union européenne dans le Pacifique. Ni le format ni le périmètre exact n'en sont encore arrêtés. L'idée semble être d'aboutir à un instrument unique, avec une forme d'agrégation des différents fonds structurels. Pour nous, toute la question reste de savoir comment nous y accéderons.

Mme Micheline Jacques, président. - Ce dispositif se fonde sur des appels à projets de l'Union européenne. Je souhaitais savoir, d'une part, si la Polynésie française avait été consultée sur les types d'appels à projets qu'il serait intéressant de lancer - mais ce n'est visiblement pas le cas -, d'autre part, s'il ne serait pas plus judicieux de diriger les financements disponibles vers des projets relevant de la coopération, notamment dans les domaines de la connectivité internet et du transport, qui pourraient bénéficier tant aux États étrangers qu'aux PTOM de la zone.

M. Moetai Brotherson, président de la Polynésie française. - Notre avis est qu'il faut absolument préserver les enveloppes territoriales programmables. La logique d'appels à projets pilotés par l'Union européenne ne s'alignera en effet pas nécessairement sur nos propres schémas de développement.

Mme Micheline Jacques, président. - Merci de cette audition riche et passionnante. Il est encourageant de voir que vous portez une véritable vision pour votre territoire et que vous vous employez à la concrétiser.

Cette audition a fait l'objet d'une captation vidéo, disponible en ligne sur le site du Sénat.

La réunion est close à 9 h 40.