Jeudi 21 mai 2026
- Présidence de Mme Dominique Vérien, présidente -
La réunion est ouverte à 09 heures.
Audition conjointe de Mmes Agathe Hamel, présidente de la délégation aux droits des femmes et à l'égalité du Conseil économique, social et environnemental (CESE), et Bérangère Couillard, présidente du Haut conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes
Mme Dominique Vérien, présidente. - Mesdames les présidentes, chère Bérangère Couillard, chère Agathe Hamel, mesdames les rapporteures, chers collègues, nous arrivons bientôt au terme de nos travaux consacrés à la montée en puissance des mouvements et réseaux masculinistes, et il nous a semblé important et particulièrement utile d'entendre deux institutions qui ont récemment produit des travaux majeurs sur ces mouvements et les idéologies qu'ils véhiculent.
Nous avons le plaisir de recevoir :
• Agathe Hamel, présidente, pour quelques jours encore, de la Délégation aux droits des femmes et à l'égalité du Conseil économique, social et environnemental (CESE), rapporteure de la résolution Consolider et organiser la défense de nos principes démocratiques face aux stratégies anti-genre, adoptée en mars 2026 ;
• et Bérangère Couillard, présidente du Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes (HCE), qui a consacré, dans son rapport annuel 2026 sur l'état du sexisme en France publié en janvier, un chapitre à « la menace masculiniste ».
Vos travaux respectifs constituent des contributions précieuses pour notre réflexion, car ils permettent d'éclairer notre sujet sous deux angles complémentaires.
Le rapport du Haut Conseil à l'égalité documente avec précision la progression du sexisme dans notre société, mais aussi la diffusion des idées portées par les courants masculinistes.
L'un des apports majeurs du HCE est de montrer comment le phénomène masculiniste s'inscrit dans un continuum plus large, nourri à la fois par un sexisme hostile et par un sexisme plus diffus, dit « paternaliste », souvent banalisé.
Cette grille de lecture nous a beaucoup intéressés dans le cadre de nos travaux.
Elle permet notamment d'objectiver certains phénomènes que nous observons au fil de nos auditions : la banalisation et la « popularisation » de références issues de la culture masculiniste, la diffusion d'un vocabulaire spécifique à cette idéologie, la circulation de croyances pseudo-scientifiques, ou encore la normalisation de discours de victimisation.
Lorsque votre baromètre montre, par exemple, que 21 % des hommes adhèrent à l'idée selon laquelle « seuls les hommes naturellement beaux peuvent trouver une partenaire », ou que 24 % considèrent « qu'au-delà d'un certain nombre de partenaires sexuels, une femme ne pourrait plus s'attacher durablement », on mesure combien certaines grilles de lecture issues des sphères masculinistes ont déjà infusé bien au-delà de leurs espaces d'origine.
Nous serons donc particulièrement intéressés par votre analyse de cette diffusion et la manière dont elle imprègne la société.
Vous pourrez également revenir sur les recommandations qui vous conduisent à envisager la lutte contre les discours masculinistes comme un enjeu de sécurité nationale, ainsi que sur la manière dont cette question doit être appréhendée par les pouvoirs publics, notamment dans sa dimension interministérielle.
Les travaux du CESE apportent, quant à eux, une perspective tout aussi essentielle.
En effet, au fil de nos auditions, nous avons constaté que ces différents mouvements (masculinismes, antiféminisme, stratégies anti-genre...) ne peuvent être pensés isolément. Ils participent souvent d'une même dynamique de remise en cause des politiques d'égalité, de contestation des droits acquis et de banalisation de discours hostiles aux femmes.
Votre résolution met précisément en lumière cette structuration plus large.
Elle montre que ce que l'on pourrait croire relever d'initiatives dispersées s'inscrit en réalité dans des stratégies coordonnées et structurées, transnationales, disposant de relais politiques, médiatiques et financiers puissants.
Vous citez notamment le chiffre de 1,18 milliard de dollars mobilisés en Europe en cinq ans au service de ces mouvements anti-genre, dont plus de 165 millions pour la France, qui apparaît comme le deuxième pays européen concerné derrière la Hongrie.
Face à de tels financements, comment les institutions publiques peuvent-elles mieux identifier, qualifier et contrer ces stratégies ?
Avant de vous céder la parole, je précise que cette audition fait l'objet d'une captation audiovisuelle en vue de sa retransmission sur le site et les réseaux sociaux du Sénat.
Sans plus tarder, je laisse, dans un premier temps, la parole à Agathe Hamel.
Mme Agathe Hamel, présidente de la Délégation aux droits des femmes et à l'égalité du Conseil économique, social et environnemental. - Je vous remercie de votre invitation à présenter la résolution votée en mars dernier par le Conseil économique, social et environnemental, l'institution de la société civile organisée.
Cette résolution, intitulée « Consolider et organiser la défense de nos principes démocratiques face aux stratégies anti-genre », a été votée à une très large majorité, ce dont je n'étais pas intimement persuadée au départ. Au CESE, il existe différents types de textes : les rapports et les avis, qui sont conséquents et contiennent des préconisations à destination des pouvoirs publics et des parlementaires, et la résolution, qui a vocation à lancer une alerte collective sur un sujet spécifique.
Alerter collectivement sur la montée des mouvements anti-genre peut paraître consensuel, mais c'est plus difficile qu'on ne le croit, même au sein de notre institution, car leur stratégie fonctionne bien. Je pourrai d'ailleurs exposer les difficultés que nous avons rencontrées, ce qui peut intéresser les parlementaires qui travaillent sur ce sujet.
La montée en puissance des stratégies anti-genre nous amène à regarder la question avec lucidité, ce qui n'est pas si simple, puis à trouver des voies d'action pour la société civile. Cela nécessite de bousculer ses propres croyances et de prendre conscience que les mouvements à l'oeuvre ne sont pas seulement des courants de pensée marginaux. Ce sont des structures réfléchies, financées, relayées, qui poursuivent un objectif précis avec des alliés identifiables.
Ce travail, porté par la délégation aux droits des femmes et à l'égalité du CESE, a été le fruit de discussions fournies entre les différentes organisations. Je rappelle qu'au CESE, nous comptons 85 organisations et 175 conseillers et conseillères représentant les salariés, les entreprises, les exploitants agricoles, les artisans, les professions libérales, les mutuelles ou encore les chambres consulaires.
Pour faire adopter cette résolution sur la montée en puissance des mouvements anti-genres, il a fallu construire avec tout le monde, débattre, amender et sourcer, parfois à outrance. Nous avons eu du mal à trouver des sources sur tous les sujets identifiés par les auditionnés, d'où l'intérêt que les différentes institutions se saisissent de ces enjeux. Il faut faire prendre conscience des dangers que représentent ces mouvements, car leurs cibles, au-delà des individus et de leurs droits, sont in fine les principes démocratiques que nous défendons. La résolution comporte une première partie consacrée à l'identification de ces mouvements et une deuxième qui montre que, s'ils sont dangereux pour les femmes, ils le sont également pour les hommes, les enfants et, plus globalement, pour la démocratie. Concernant le vocabulaire, nous avons choisi la terminologie de « mouvements anti-genres », au pluriel, car il s'agit d'un ensemble d'initiatives et d'acteurs divers qui contestent les évolutions récentes en matière de droits humains, notamment l'égalité femmes-hommes, les droits sexuels et reproductifs et les droits des personnes LGBTQIA+. C'est l'une des émanations des idéologies masculinistes. La première partie de la résolution, intitulée « Identifier et qualifier l'offensive anti-genre », vise à nommer pour comprendre et catégoriser, même si les catégories ne sont pas toujours parfaites. Le fait de nommer a pu être clivant, car il y a une certaine appréhension à identifier des acteurs qui participent directement au financement de l'idéologie anti-genre. Nous avons cependant assumé que nommer, c'était rendre les choses politiquement lisibles, et nous avons voulu mettre en lumière un certain nombre de stratégies.
Ce que nous avons cherché à documenter, c'est que la période actuelle ne se résume plus à un phénomène de backlash. Comme l'a dit Delphine O, ancienne ambassadrice, le backlash que nous connaissons n'est pas l'effet d'une crise. Cette montée en puissance des mouvements anti-genre et leur victoire électorale dans certains pays sont une stratégie systématique, anticipée, organisée et financée, mise en place depuis les années 1980-1990 depuis l'Amérique du Nord. Quand on dit cela, on passe parfois pour complotiste, alors même que des rapports font état de financements, de stratégies, et que nous avons des preuves de rencontres entre les différentes organisations. C'est pourquoi le financement a été un enjeu majeur de cette résolution, sans omettre de mentionner qui finance. Les mouvements anti-genre auraient levé 1,18 milliard de dollars en Europe, un chiffre qui a été multiplié par quatre par rapport à la décennie précédente. C'est extrêmement inquiétant. Ce financement a quadruplé, avec des milliards d'euros qui ne tombent pas du ciel, mais qui sortent de la poche de milliardaires russes, américains, d'hommes d'affaires européens, de personnalités chrétiennes conservatrices ou d'élites technologiques. Des fondations dites philanthropiques jouent un rôle essentiel dans le financement des campagnes anti-avortement, en faveur des thérapies de conversion et en particulier contre l'éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle (Evars) à l'école. Je sais qu'une commission d'enquête a été ouverte sur l'influence des fondations privées sur la vie démocratique et j'ai hâte de lire ses conclusions, car le sujet des mouvements anti-genre y est extrêmement présent. Il y a bien entendu des relais, comme les chambres d'écho médiatiques et technologiques. Aujourd'hui, elles ont des lignes éditoriales qui permettent de diffuser cette idéologie très largement à l'international, avec des narratifs réactionnaires qui arrivent à se coordonner et à porter les mêmes déclarations dans différents pays.
Le CESE rappelle que la pluralité médiatique va de pair avec la lutte contre les stratégies « anti-genre », car certains médias diffusent des idéologies réactionnaires portant une vision de la femme et de l'égalité qui, à notre sens, n'est pas légitime.
Les mouvements « anti-genre » ne se contentent plus de contester certaines politiques publiques ; leur méthode d'action s'est transformée. Aux mobilisations ponctuelles d'autrefois a succédé une dynamique plus large, qui consiste à exercer une pression croissante sur les institutions françaises et européennes. Ces mouvements développent toute une gamme de services alternatifs, très bien rodés, qui contournent le droit et sont plus difficiles à identifier pour les acteurs politiques et les services de l'État. Je prendrai l'exemple de l'éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle (EVARS). Plutôt que de manifester devant les écoles pour empêcher la tenue des séances d'Evars, ces mouvements proposent d'intervenir dans les établissements scolaires, principalement ceux privés sous contrat. Ils y développent des services comme l'« éducation à la bienveillance ». Or, quand on échange avec les élèves, on s'aperçoit qu'il s'agit en réalité d'éducation à l'abstinence, de planning familial naturel et de séances où le droit à l'avortement n'est pas mentionné. Cela pose un enjeu extrêmement précis : quels jeunes reçoivent quel type d'informations pour vivre quelle émancipation et avoir accès à leurs droits ?
Très rapidement concernant la deuxième partie de notre résolution, nous avons voulu faire comprendre que les stratégies « anti-genre » participent à un mouvement global d'effritement de l'état de droit, et c'est l'affaire de tout le monde. Mon enjeu était de convaincre les organisations environnementales, les professions libérales ou encore le Mouvement des entreprises de France que ce sujet était aussi un sujet de démocratie globale, qui les concernait et qu'ils devaient monter en compétence sur ce point. En effet, nous observons que l'état de droit est directement mis en cause par ces mouvements, un point que nous avons développé avec la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH), qui a adopté très récemment une déclaration en ce sens.
Même si rattacher les différentes organisations aux libertés fondamentales peut paraître consensuel, ce n'est pas le cas. Les débats montrent que nous avons besoin de rappeler ce qu'est le socle démocratique, ce à quoi nous sommes attachés, comme l'égalité entre les femmes et les hommes. Ce n'est pas parce que cela figure dans la loi qu'il ne faut pas continuer d'en faire un outil de réflexion collective et de le défendre, puisqu'il est sans cesse attaqué. Nous avons donc montré les différents fondements démocratiques qui pouvaient être remis en cause par la puissance de ces mouvements réactionnaires.
Je conclurai en disant que, pour la société civile organisée, la montée en puissance de ces mouvements n'est pas une fatalité. Des institutions s'en saisissent : ce n'est pas un hasard si les trois délégations aux droits des femmes et à l'égalité de l'Assemblée nationale, du Sénat et du CESE travaillent sur ce sujet, ni si le HCE a rédigé son rapport édifiant. C'est parce que nous voyons collectivement qu'il y a un enjeu sur lequel il faut agir maintenant. La puissance existe aussi du côté des citoyens et des citoyennes, aux côtés des parlementaires, qui vont dans un sens progressiste pour les droits humains.
Nous observons que la société est tout de même de plus en plus progressiste. Le mouvement de backlash - cela a été très bien documenté - répond aussi à ce phénomène.
Je conclurai en vous renvoyant aux propositions concrètes contenues dans ce texte. Nous appelons à soutenir la diplomatie féministe, car nous ne voyons pas comment nous pouvons lutter contre la stratégie des mouvements anti-genre sans avoir une diplomatie féministe forte, une coordination des acteurs au niveau international et un soutien au monde académique, qui est extrêmement menacé. La France a sa part à prendre sur ce sujet. Des échéances électorales approchent, qui nous invitent aussi à sécuriser ce que nous pouvons.
Le vote de cette résolution n'allait pas de soi. Il est important de vous dire ce qui a pu se passer en interne. Le CESE est traversé par les mêmes vents réactionnaires que la société ; ce n'est pas un vase clos, il est poreux aux différentes stratégies des mouvements « anti-genre ». Lorsque je suis arrivée à la présidence de la délégation aux droits des femmes du CESE il y a cinq ans, certaines choses ont été adoptées qui, je crois, ne passeraient plus aujourd'hui. Nous avons donc un enjeu, nous, société civile organisée, à continuer d'alerter sur ce qui se passe au sein de nos propres organisations. Ainsi, lorsque nous travaillons sur les stratégies « anti-genre », on ne pourra pas nous dire que nous sommes complotistes, qu'il n'y a pas de sujet ou que nous sommes négatifs alors que l'égalité avance. Avons-nous cette même approche sur d'autres types de droits ? Cette résolution avait aussi pour ambition de pousser les organisations à se positionner publiquement. Finalement, elle a été votée à une très large majorité par l'ensemble des membres du CESE. On voit donc que, lorsqu'un travail éducatif, de recherche et de transmission est fait pour comprendre l'état de la menace, les acteurs de la société civile sont en capacité de la prendre en considération.
Le CESE a été renouvelé hier. Claire Thoury a été élue présidente du Conseil, c'est la première fois qu'il s'agit d'une femme. Cela fait donc deux femmes présidentes d'assemblées constitutionnelles. Peut-être le Sénat suivra-t-il ? En tout cas, il faut continuer de travailler au sein de nos organisations pour accompagner les membres à prendre conscience de la menace et du danger qui pèsent sur les droits des femmes. J'espère que nos institutions, en particulier les DDFE, resteront en lien, même si, pour ma part, je quitte le CESE.
C'est aussi en avançant de manière coordonnée que l'on fait prendre conscience, au sein de la société, des enjeux qui pèsent sur les droits des femmes. Je vous remercie pour le travail effectué au cours des cinq dernières années, madame la présidente.
Mme Dominique Vérien, présidente. - Merci pour votre intervention.
Je vais maintenant donner la parole à Bérangère Couillard.
Mme Bérangère Couillard, présidente du Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes. - Je suis très heureuse de pouvoir vous présenter notre dernier rapport sur l'état des lieux du sexisme en France, publié en janvier dernier, qui s'intéresse tout particulièrement cette année à la menace masculiniste.
En 2025, nous avions déjà constaté une forte polarisation de la société sur les questions d'égalité et de sexisme. Les jeunes femmes sont de plus en plus conscientes que leur vie au quotidien est plus difficile que celle des hommes, et donc plus engagées sur ces questions. À l'inverse, les jeunes hommes expriment un sentiment d'incompréhension des évolutions de la société, voire un rejet pour certains. Ils sont donc plus attirés par les idées sexistes et masculinistes.
Ce constat nous a poussés à étudier les raisons de cette polarisation et à mieux comprendre l'évolution du masculinisme dans notre pays. Il nous a aussi conduits à remettre en question notre approche statistique. Le baromètre 2026 du Haut Conseil à l'égalité s'est donc appuyé sur une enquête de Toluna Harris Interactive, conduite en ligne auprès de 3 061 personnes âgées de 15 ans et plus, représentatives de la population française.
Le HCE a procédé à une refonte méthodologique importante de son baromètre annuel. Le questionnaire a été enrichi de questions ciblées permettant d'évaluer l'adhésion aux thèses masculinistes. Nous partons d'une base existante pour évaluer l'évolution, puis nous complétons avec des sujets sur lesquels nous souhaitons observer la tendance. Nous avons aussi choisi de séparer le sexisme paternaliste du sexisme hostile pour mieux les étudier.
Le sexisme paternaliste s'apparente souvent à de petites remarques ou des comportements guidés par des stéréotypes encore très puissants. Les personnes qui y adhèrent considèrent que les femmes ont besoin de la protection des hommes, qu'elles sont plus sensibles et plus douces, et que ce serait donc à elles de porter la charge éducative. Ce sexisme paternaliste, parce qu'il se présente comme positif, est très largement accepté socialement.
Alors même qu'il entérine la domination masculine et légitime une répartition hiérarchisée des hommes et des femmes, le sexisme paternaliste est le sexisme du quotidien, celui que l'on accepte un peu trop facilement. Pour vous donner une tendance, 75 % des répondants à notre baromètre estiment que les femmes doivent être protégées et aimées par les hommes, 62 % considèrent qu'elles sont naturellement plus douces, 78 % estiment que les hommes doivent assumer la responsabilité financière de la famille et 68 % jugent normal que les femmes interrompent plus longtemps leur activité après une naissance. Ce sexisme paternaliste est déjà inquiétant, mais il s'exprime en parallèle d'un sexisme hostile qui l'est encore plus. Ce sexisme hostile, beaucoup plus violent, se base sur l'idée que la femme est inférieure à l'homme et que les hommes doivent donc la contrôler, la dominer, voire la violenter. Il véhicule une image dégradante des femmes et porte en lui la violence des hommes qui les détestent. Pour l'observer, nous avons demandé à nos répondants s'ils étaient d'accord avec les affirmations portées par les courants masculinistes : celles des incels - ces fameux célibataires involontaires - et celles des militants des droits des pères. Par exemple, l'idée que la justice serait toujours du côté des mères, qu'« à cause du féminisme, il est plus difficile de trouver une compagne », ou que « la vie conjugale désavantage économiquement les hommes ». Jusqu'à des affirmations qui alimentent la culture du viol, comme l'idée qu'il est normal qu'une femme accepte un rapport sexuel pour faire plaisir à son conjoint, ou qu'une femme qui dit non peut être convaincue de changer d'avis. Ceux que nous classons comme adhérents au sexisme hostile sont d'accord avec l'ensemble de ces affirmations. C'est d'autant plus inquiétant lorsque l'on connaît leur nombre : ils seraient aujourd'hui de l'ordre de 10 millions en France, soit 17 % de la population, et les deux tiers sont des hommes. Cela signifie qu'un tiers, tout de même, sont des femmes. Si nous n'affirmons pas que tous ceux qui adhèrent au sexisme hostile sont masculinistes, nous soutenons que ce sexisme est le terreau du radicalisme et que tous les masculinistes y adhèrent. En particulier, ceux qui ont une activité importante sur internet sont encore plus à risque de basculer.
Les réseaux sociaux apparaissent comme des espaces de cristallisation et d'amplification des discriminations et des violences faites aux femmes et aux minorités de genre. À ce titre, le rapport du Haut Conseil à l'égalité identifie le cybersexisme comme la première forme de discours de haine en ligne, sachant que 84 % des victimes sont des femmes. Ce rapport souligne aussi que la régulation de ces contenus haineux et sexistes est encore très imparfaite, voire inexistante. Au HCE, nous alertons sur cette radicalisation, que nous considérons comme massive et sous-estimée. Sa dangerosité repose grandement sur la capacité des masculinistes à adapter leur langage afin de contourner les différentes modérations, qui sont déjà insuffisantes. Il est important de comprendre le sexisme pour saisir cette évolution vers un masculinisme de plus en plus décomplexé, qui prend une place croissante dans notre société. Ce n'est pas seulement une question d'Internet ou de vidéos TikTok révoltantes. Le masculinisme est là, près de nous, chaque jour. Ce n'est pas seulement un commerce pour quelques influenceurs nauséabonds : c'est une idéologie qui prend place dans les esprits de nombreux hommes violents et, plus inquiétant encore, de très jeunes garçons. Contrairement au féminisme qui vise l'égalité, le masculinisme la refuse et cherche à maintenir la domination masculine tout en se présentant comme un mouvement pour les hommes. On oppose souvent féminisme et masculinisme en les renvoyant dos à dos, alors qu'en réalité, le féminisme ne défend en aucun cas la supériorité des femmes sur les hommes. Il est important de le rappeler dès que possible. Pour comprendre le masculinisme, il faut savoir qu'il repose sur trois piliers. D'abord, le mythe de l'égalité déjà atteinte, qui affirme que les femmes n'ont plus de raison de demander davantage de droits. Ensuite, la théorie de l'inversion, selon laquelle les hommes seraient devenus les nouvelles victimes de la société. Enfin, le discours de la crise de la masculinité, qui présente les hommes comme menacés. Ces idées évoluent très largement au sein de la population française. 60 % des hommes pensent que les féministes veulent donner plus de pouvoir aux femmes qu'aux hommes et autant jugent que les revendications des féministes sont exagérées. L'idéologie masculiniste dépasse le cadre d'une simple dérive individuelle ou collective. Il s'agit d'une idéologie structurée, dotée de relais politiques, économiques, financiers et culturels. Ainsi, 1,18 milliard de dollars ont été investis entre 2019 et 2023 en Europe par des réseaux hostiles aux droits des femmes et à l'égalité.
Le masculinisme est désormais une véritable industrie, un « business de la haine » qui rapporte beaucoup d'argent, avec des chaînes YouTube, des podcasts, des formations payantes, des plateformes d'abonnement et une monétisation algorithmique devenues monnaie courante. C'est pourquoi nous affirmons que le masculinisme est devenu une menace d'ordre public et un enjeu de sécurité nationale.
Le masculinisme ne se contente pas d'être un sujet de débat : il peut légitimer le passage à l'acte, banaliser des violences et, dans ses formes les plus extrêmes, aller jusqu'à l'apologie du viol ou du meurtre. C'est cette même idéologie qui a poussé un jeune de 18 ans à envisager, il y a un an à Saint-Étienne, un attentat terroriste masculiniste visant à tuer un groupe de femmes au couteau. Il a heureusement été arrêté. Plus récemment, Cédric Prizzon, membre d'un groupe Facebook de « Papas en colère » et porteur de l'idéologie masculiniste, a commis un double homicide contre sa femme et son ex-femme il y a quelques semaines.
Le Haut Conseil à l'égalité a soutenu la mobilisation citoyenne engagée pour faire reconnaître cet acte comme un acte de terrorisme misogyne. Il était important d'analyser l'entourage de Cédric Prizzon, notamment les membres du groupe « Papas en colère », afin de mesurer l'intensité de la propagande et de savoir si des individus étaient susceptibles de passer à l'acte à leur tour. Malheureusement, cette démarche n'a pas été retenue par le procureur. Le Haut Conseil à l'égalité appelle globalement à une réponse publique cohérente et coordonnée.
Il faut un renforcement effectif de la régulation numérique, une politique de prévention de la radicalisation et la reconnaissance du masculinisme comme enjeu de sécurité publique et nationale. Nous formulons donc vingt-cinq recommandations que je serai ravie de vous présenter. Parmi celles-ci, nous proposons par exemple de rendre les séances d'EVARS obligatoires et de donner un cadre et des moyens pour les appliquer.
Nous étions assez satisfaits des annonces des derniers gouvernements sur cette question, car nous savons qu'il y avait des faiblesses dans le dispositif mis en place depuis plus de vingt ans. Il est intéressant qu'un cours soit désormais dédié à chaque élève, pour chaque classe d'âge ; cela était essentiel pour faire taire tous ceux qui pouvaient s'opposer à ce qui se disait dans les écoles. Désormais, il faut réussir le déploiement dans les établissements, et tel est l'enjeu pour cette année et les années à venir. La difficulté aujourd'hui rencontrée par les rectorats et les directions académiques (DASEN) est de savoir comment déployer, investir et former le personnel de l'Éducation nationale pour appliquer ces trois séances obligatoires consacrées à la vie affective, relationnelle et sexuelle.
Nous souhaitons aussi un renforcement des contrôles de l'autorité de régulation numérique, l'Arcom et de Pharos, ainsi que la création d'une catégorie autonome « masculinisme » dans les signalements réalisés auprès de ces deux entités. De même, nous préconisons de rendre transparents les algorithmes utilisés par les plateformes numériques afin de redonner aux utilisateurs le contrôle de leur expérience en ligne et d'intégrer le terrorisme misogyne dans les doctrines de sécurité nationale. Enfin, nous proposons de confier au Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes - avec, évidemment, des moyens humains et financiers dédiés - la mission d'Observatoire national du masculinisme et des radicalisations liées au genre.
En tant que présidente du Haut Conseil à l'égalité, je vous appelle à prendre en compte un certain nombre de ces recommandations. Comme parlementaires, nous vous appelons à les intégrer dans la législation quand cela est possible. Cette concrétisation législative est indispensable si nous voulons réellement être en capacité de combattre ce fléau.
Le travail que nous avons pu mener dans les différentes instances permettra de documenter de façon très complète ces mouvements masculinistes. J'espère que cela favorisera une prise de conscience. Nous avons reçu un accueil extrêmement favorable et un énorme écho pour ce rapport. Chaque année, il y a une attente très forte concernant le rapport sur l'état des lieux du sexisme en France, mais notre dernier rapport a particulièrement marqué les esprits, car il est tout à fait d'actualité et de grande qualité. Je suis très fière du rapport qui a été remis et publié cette année. Un certain nombre des recommandations que nous avons pu formuler doivent être mises en place très rapidement.
Je suis attentive à toutes les questions que vous pourriez me poser. Merci à vous.
Mme Dominique Vérien, présidente. - Merci pour votre intervention. En écho à ce que vous venez de dire, j'ai reçu hier, comme nos collègues sénatrices ici présentes, un courriel d'un certain « International Council for Men and Boys », envoyé à tous les sénateurs. Il y est écrit : « Chers législateurs et législatrices, les institutions internationales financent d'importantes campagnes visant à élever la représentation médiatique des femmes, tandis que des programmes parallèles destinés aux hommes présentent la masculinité comme un problème à corriger. Nous vous invitons à examiner comment ce cadrage influence les médias, l'éducation et la politique familiale dans votre propre juridiction et à soutenir des représentations équilibrées des hommes et des garçons dans les communications soutenues par les pouvoirs publics. »
Des représentations équilibrées des hommes et des garçons... Dans un monde où il y a autant de femmes que d'hommes, voire un peu plus, 50-50 me paraît tout à fait équilibré. Nous ne demandons pas autre chose que cet équilibre, qui ne doit être au détriment ni des hommes, ni des femmes, ni des garçons, ni des filles.
Je souhaitais simplement partager cette information, car j'ai été vraiment étonnée de recevoir ce message qui montre bien comment ces idées se diffusent.
Je me tourne désormais vers nos co-rapporteures, puis j'inviterai mes autres collègues qui le souhaitent à vous poser des questions.
Mme Olivia Richard, rapporteure. - Je tiens à souligner à l'attention de Bérangère Couillard que nous étions présentes lors de la remise du rapport et avions donc pu prendre connaissance de vos recommandations.
Madame Hamel, je vous remercie, car depuis le début de nos travaux, se pose la question du financement et de son origine. Je vous rejoins complètement sur la volonté de nommer les acteurs concernés. Je ne sais pas si nous mettons la même chose derrière ce terme, mais je le redis : lorsque je me rends chez Leclerc, dont le dirigeant ne me semble pas être un réactionnaire conservateur, il y a un mur de coffrets Smartbox à la sortie du magasin. J'aimerais que les personnes qui achètent ces produits sachent que leur achat augmente la fortune et les moyens de M. Pierre-Edouard Stérin, pour ne pas le nommer.
J'aimerais donc qu'il y ait une visibilité. On appelle cela le « name and shame ». Il y a un enjeu de responsabilité lorsque l'on achète des produits ; c'est un geste politique. En effet, je ne suis pas certaine que la plupart des gens qui offrent ou s'offrent ces coffrets aient envie de financer des écoles masculinistes. L'identification et le fait de nommer me paraissent donc être une réponse utile.
Je vais lire votre résolution avec intérêt, en me penchant sur les sources que vous avez pu trouver. Nous connaissons les grands mouvements anti-genre ; nous avions auditionné, au début de nos travaux sur les mouvements masculinistes, Jeanne Hefez et nous connaissons les travaux de Neil Datta sur ce sujet. Mais concrètement, pourquoi la France est-elle en deuxième position après la Hongrie s'agissant du financement des mouvements anti-genre ? Cela interpelle tout de même. Vous parlez à juste titre d'une structuration, d'une organisation et d'une concertation qui montrent bien qu'il ne faut pas réduire les mouvements masculinistes à de simples influenceurs.
Le phénomène est plus vaste que celui d'influenceurs peu formés qui gagnent 20 000 euros par mois en s'adressant à des adolescents isolés. En nous rendant à Montréal, nous avons identifié une stratégie de déstabilisation des démocraties, dont le premier outil est les réseaux sociaux qui, depuis la réélection de Donald Trump, se sont mis au service de sa politique. Je vous remercie pour le travail d'acclimatation que vous avez conduit au CESE. Comment avez-vous procédé sur le plan nominatif ? Utilisez-vous la technique du « name and shame » ? Et concernant les sources, comment avez-vous fait ?
Je me tourne désormais vers Bérangère Couillard. Vous avez indiqué que 17 % des sondés de votre baromètre national sont en accord avec le masculinisme hostile. Avez-vous des analyses par tranche d'âge ? Mon but est de démontrer qu'il ne s'agit pas uniquement des jeunes, mais de l'évolution d'un mouvement déjà bien ancré dans les classes plus âgées. Concernant le « body count », comme on l'appelle aujourd'hui, il n'a jamais été bien vu pour une femme de multiplier les amants. Il s'agit donc d'une simple évolution du vocabulaire. Je me souviens d'un président de la République qui s'était mis en ménage avec une femme dont le nombre d'amants avait été dévoilé. Cela avait déclenché une vague de réactions hostiles sur le thème : « Comment ose-t-elle le dire ? ». Rien de tout cela n'est nouveau ; il s'agit d'une évolution du discours réactionnaire qui s'adapte aux outils actuels. Avez-vous des détails par tranche d'âge ? Enfin, sur l'observatoire des violences masculinistes, il me semble que nous avons un sujet sur la manière de protéger les enfants et de rendre efficace le contrôle d'honorabilité qui vise à empêcher les prédateurs d'être en contact avec nos enfants. Or, comme notre collègue Marie Mercier le dit depuis longtemps, nous avons constaté que tout le monde travaille en silo. Les services ne communiquent pas entre eux et il y a un problème de pilotage. Il en va de même pour les violences de genre. Comment articuler, notamment, l'Observatoire des violences faites aux femmes et la MIPROF ?
Mme Agathe Hamel. - S'agissant de la technique du « name and shame », dans la résolution, nous ne pouvions pas parler des acteurs sans en nommer certains, notamment les acteurs français, puisque la France est le deuxième récipiendaire des financements anti-genre. Qui organise donc la réception et la coordination des acteurs ? Pierre-Édouard Stérin est cité dans cette résolution, car il a un projet politique assumé, le projet dit Périclès qui comporte toute une partie liée à l'idéologie « anti-genre ». J'ai reçu des propositions d'amendements à la résolution visant à supprimer son nom.
La Fondation Jérôme Lejeune est également citée. Proche de l'Opus Dei, elle a publié depuis décembre 2025 cinq communiqués de presse contre l'IVG, qui est désormais un droit constitutionnel. On ne peut faire cela en toute impunité, or on m'a demandé de supprimer la référence à cette fondation.
Ces demandes ne sont pas fondamentalement faites parce que des masculinistes sont derrière. Dans mon institution, il s'agit plus d'un rapport à la vérité, à ce que l'on peut dire et ne pas dire, d'une certaine pudeur à nommer des acteurs qui, d'ailleurs, ne se cachent pas de leurs projets politiques. Il me semble que cela fait partie de notre responsabilité, en tant que société civile organisée, de savoir de qui nous parlons, parce qu'eux ne nous attendent pas.
Je suis donc d'accord avec vous. Il y a des acheteurs de Smartbox qui ont conscience de ce à quoi ils participent, mais beaucoup d'autres ne le savent pas. Pour pouvoir prendre des décisions éclairées, il faut avoir les bonnes informations. J'ai donc tenu bon sur ce point. Nous étions plusieurs et nous avons fini par y arriver.
Toutefois, cela a été le fruit de débats assez importants, qui se poseront aussi sur d'autres sujets, quand nous parlerons de la pluralité des médias et de la concentration médiatique. Citer les différents actifs de Vincent Bolloré n'est pas toujours simple dans notre institution, car on a l'impression que l'on stigmatise, alors que l'idée est de dire que la problématique vient de la concentration des actifs et de savoir qui les concentre, si ce n'est cette maison-là.
Le groupe LFI ne se cache pas d'une ligne idéologique. Cette résolution a fait l'objet d'un certain nombre d'interventions sur Europe 1 grâce à Mme Eugénie Bastier, et elle fait réagir, notamment parce que l'on cite la Fondation Jérôme Lejeune.
S'agissant de votre deuxième interrogation, le grand défi est d'arriver à faire comprendre que les masculinistes ne sont pas uniquement des « incels » derrière leur ordinateur, mécontents de ne pas avoir de partenaire. Il est très important que le rapport du HCE puisse être largement diffusé, et j'espère que ce sera également le cas pour votre rapport d'information. Nous devons pouvoir monter en compétence sur la caractérisation de l'enjeu. Le rapport d'information de l'Assemblée nationale sur la diplomatie féministe y participe aussi ; il contient toute une partie extrêmement complète sur les stratégies « anti-genre ». Vous me questionnez sur les sources avec lesquelles nous avons travaillé. Nous gravitons autour des mêmes acteurs, à savoir notamment le Forum parlementaire européen pour les droits sexuels et reproductifs (EPF), mais également un certain nombre d'ONG et d'associations qui siègent dans les organisations internationales et qui constatent une meilleure coordination des acteurs « anti-genre » pour empêcher la progression de l'égalité. Auparavant, les interventions avaient lieu principalement à la commission FEMM ; désormais, des amendements sont systématiquement déposés à chaque fois que figure le mot « genre » ou « femme » dans un texte. L'ambassadrice Delphine O en parle très bien. Là où les diplomates français étaient occupés à essayer de faire progresser les droits, aujourd'hui, ils ne font qu'empêcher le recul. Or, que se passe-t-il quand on ne fait qu'empêcher le recul des droits ? On n'acquiert pas de nouveaux droits, alors que c'est le sens du progrès. Nous sommes donc toujours en train d'essayer de faire en sorte que ces droits, qui sont attaqués en permanence, ne régressent pas, ce qui révèle aussi notre non-avancée.
Tous ces sujets ont pu faire l'objet de débats en séance au sein du CESE. Je tiens à rappeler que ce texte a été voté à une grande majorité. Une action de sensibilisation a été effectuée et les différents acteurs se sont rendu compte de la gravité du sujet.
Mme Bérangère Couillard. - Ce que je n'ai pas évoqué dans ma présentation, c'est que le HCE est régulièrement attaqué sur ses rapports, sa méthode et sa légitimité. Il est souvent cité comme une instance qui devrait disparaître pour cause d'inutilité ou de coût excessif. Or, nous savons combien cette instance est utile et peu coûteuse, puisque tous ses membres sont bénévoles.
Pour ce mandat, nous avons eu la chance d'avoir au sein du Haut Conseil un directeur de recherche du CNRS, organisme reconnu pour son sérieux et sa méthodologie. Nous avons donc décidé de travailler particulièrement avec lui et d'unir nos forces pour éviter toute contestation. Nous savions que nous allions sur un terrain un peu miné et il était important de disposer de cette complémentarité, au-delà du baromètre habituel. Pascal Huguet a donc choisi d'analyser la situation avec la méthode du CNRS.
Pour répondre à votre première question, 12,5 millions de Français adhèrent au sexisme paternaliste : 7,5 millions d'hommes et 5 millions de femmes. De plus, 17 % de la population, soit près de 10 millions de personnes, adhèrent au sexisme hostile : 6,5 millions d'hommes et 3,5 millions de femmes.
Concernant la différence entre les classes d'âge, nous avons remarqué que plus l'âge augmente, moins le sexisme est perçu comme un problème social. Les personnes plus âgées ont tendance à adhérer au sexisme paternaliste, perçu comme de la galanterie. Chez les jeunes, l'écart entre les femmes et les hommes est très élevé, avec 33 points d'écart, et davantage de jeunes qui adhèrent au sexisme hostile.
Nous percevons que la société a évolué, même si nous souhaiterions que cela aille encore plus vite. En une trentaine d'années, nous avons fait un bond, mais il y a une incompréhension de la part de la plus jeune génération, qui réagit de façon extrêmement radicale et rejette les différentes politiques publiques menées en faveur de l'égalité. Les jeunes sont probablement plus à l'écoute des réseaux sociaux, ce qui est moins le cas de la génération plus âgée. Ils n'utilisent pas les mêmes réseaux et n'ont donc pas accès aux mêmes contenus, ni aux mêmes recommandations algorithmiques. La viralité n'est pas la même. Nous avons perçu que les jeunes sont plus sensibles au sexisme hostile que les plus âgés.
Mme Dominique Vérien, présidente. - Disposez-vous d'une comparaison par niveau d'études, ainsi qu'entre ville et ruralité ?
Mme Bérangère Couillard. - Non, nous ne sommes pas entrés dans ce détail.
Mme Béatrice Gosselin, rapporteure. - Ma question fait suite à celle d'Olivia Richard concernant la porosité entre le sexisme paternaliste et le sexisme hostile. Le sexisme hostile est davantage dû aux réseaux sociaux, à leur expansion, à ce poison qui s'y développe.
Puisque ce phénomène existe, il faut agir. Vous avez parlé de prévention. Indépendamment du contrôle de ces réseaux sociaux et de ces plateformes, il faut vraiment y parvenir. L'ancien commissaire européen Thierry Breton indiquait que nous avions les outils nécessaires ; maintenant, il faut s'y mettre. Nous en sommes tous là, et nous l'avons constaté pour d'autres sujets que le sexisme hostile.
Certains parents, non par manque d'attention envers leurs enfants, mais par simple méconnaissance, ne connaissent pas les réseaux sociaux sur lesquels leurs enfants passent leur temps. Les algorithmes de recommandation des plateformes font qu'un garçon de douze ou treize ans tombe sur ces contenus, alors que ses parents ne les consultent pas, puisque les algorithmes tiennent compte de leur âge. Même pour les éducateurs, il ne s'agit pas d'un manque de volonté, mais tout simplement d'une méconnaissance.
Ne pourrait-il pas y avoir une politique nationale de flashs d'information sur les réseaux sociaux, comme cela a été fait pour le Covid, afin de prévenir et d'informer les parents de ce poison qui s'instille dans la tête de nos enfants et qui corrompt nos jeunes générations ? Je sais que c'est aussi un problème de finances, mais n'est-ce pas un levier qui pourrait permettre aux parents de prendre conscience de cette difficulté qui se répand parmi nos jeunes enfants ?
Mme Bérangère Couillard. - Oui, il y a vraiment urgence. Énormément d'enfants vont sur les réseaux sociaux extrêmement tôt ; l'âge moyen du premier accès est de 9 ans, ce qui est extrêmement précoce. Nous avons des parents, certes souvent investis, mais qui ne prennent pas la mesure du danger et ne se renseignent pas sur ce que consultent leurs enfants. Certains considèrent qu'à partir du moment où leur enfant est chez eux, dans sa chambre, il n'est pas en danger et il ne peut rien lui arriver physiquement. Or, il y a un danger dans ce qui est consulté sur internet.
Un certain nombre de parents doivent donc prendre leurs responsabilités. J'ai beau le dire et alerter autour de moi, je ne sens pas que cela se bouscule. Il y a un enjeu à sensibiliser, à alerter, à demander aux parents de se responsabiliser pour que le contrôle parental soit mis en place. Des outils existent aujourd'hui sur les téléphones et peuvent être déployés.
Parallèlement, une sensibilisation importante de l'État pourrait être mise en place. C'est un travail global à mener, qui peut aussi s'inscrire dans le cadre de l'interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans, une mesure qui me semble indispensable.
C'est toujours pareil. À chaque fois que nous voulons faire quelque chose, on nous dit : « Mais cela ne va pas marcher, les enfants vont prendre des VPN, ils vont se connecter, vous ne comprenez rien... » Celui qui cherchera à contourner y arrivera. Mais en réalité, il faut protéger ceux qui n'ont pas l'énergie ou l'envie de contourner la protection que nous mettrons en place.
Il faut protéger nos enfants de certains contenus, notamment pornographiques. Ils ne sont pas assez matures pour prendre le recul nécessaire par rapport à ce qu'ils voient et surtout par rapport à la consommation sur les écrans, qui est très importante.
Je n'ai pas répondu tout à l'heure à la question sur l'observatoire. Vous avez raison, aujourd'hui, il n'y a pas de pilotage en tant que tel ; il y a quelque chose à revoir. Nous avons proposé de porter cet observatoire, qui serait spécifique au masculinisme et à la radicalisation sexiste et qui n'existe pas aujourd'hui. La MIPROF, qui est une administration, travaille beaucoup sur les formations qu'elle peut mettre en place. Pourrait-elle être l'administration qui prendrait en charge cet observatoire ? Les choses peuvent se discuter. Nous nous sommes dit que nous étions probablement en mesure de le faire avec des moyens dédiés, qu'ils soient financiers ou humains.
Un mot sur la campagne d'information. Nous avons également rédigé un rapport sur les violences sexistes et sexuelles (VSS), dans lequel une partie est consacrée au numérique et à sa régulation. Ce sujet est également évoqué dans la résolution de l'ancien commissaire européen Thierry Breton, s'agissant des plateformes numériques et notamment des GAFAM qui ne respectent pas le droit européen.
Il me semble que nous devons être meilleurs dans la contre-offensive. Les contenus masculinistes irriguent les réseaux sociaux. Or, les créateurs et créatrices de contenus positifs liés à l'éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle (EVARS) ne sont pas soutenus à la hauteur de ce qu'ils pourraient l'être. Dans le cadre d'une campagne nationale d'information, nous devons pouvoir agir avec celles et ceux qui ont déjà leur audience auprès des jeunes.
Face à la stratégie bien huilée des mouvements anti-genres, nous devons utiliser cette même stratégie pour aller toucher les jeunes et irriguer les espaces numériques. La régulation est bien évidemment nécessaire, mais les jeunes continueront d'aller sur Internet ; ils doivent y trouver du contenu et des ressources positives, qui ne peuvent se limiter à celles disponibles sur le site de l'Éducation nationale.
Nos préconisations visent donc à mettre en place une véritable politique d'éducation populaire numérique, qui inclut un rapport critique à la consommation des contenus et un soutien à la création de contenus en lien avec l'EVARS.
Mme Marie Mercier. - Je voudrais vous faire part d'une réflexion sur le programme EVARS. J'ai souvent participé à des émissions sur ce sujet et je me souviens en particulier d'une émission de la chaîne parlementaire Public Sénat à laquelle je participais où l'on expliquait en quoi consistait ce programme et en précisant bien que le « S » de « sexuelle », dans éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle, ne concernait bien sûr pas les maternelles. C'est cette bataille de la communication qui, à mon sens, a été perdue dès le départ.
Nous avions un débat assez serein, quand le journaliste a projeté sur l'écran un visage de petite fille très blonde, avec de grands yeux bleus - j'espère créé par l'intelligence artificielle. Elle avait un visage tellement triste. Et il était écrit : « Je vais à l'école pour apprendre les additions, pas la masturbation ». Je n'avais jamais vu ce visuel. Quand le journaliste me l'a montré, je suis restée muette, ce qui est inhabituel. J'étais atterrée de voir cette campagne, qui était tout simplement une campagne insupportable et abjecte de désinformation, car le programme EVARS, ce n'est pas cela. Il est justement destiné aux enfants pour lesquels il n'y a pas d'éducation, qui ne connaissent pas les fondamentaux du respect, même et surtout à la maternelle.
Une fois que vous avez ce genre de visuel qui est lâché dans la nature, comment voulez-vous le rattraper ? C'est perdu. C'est perdu, parce qu'avant que la vérité ne mette ses chaussures, le mensonge a fait le tour du monde. On essaie d'expliquer, mais j'étais décontenancée. Il faudrait réussir à anticiper ce genre de choses et expliquer dès le départ que tout le monde s'est braqué sur le « S », alors que ce n'était pas cela qu'il fallait voir. C'était le relationnel, et relationnel égale respect.
Nous devons anticiper cette horreur qui est en fait extrêmement démagogique et qui va piquer là où cela fonctionne. C'était cette petite approche que je voulais vous présenter.
S'agissant de l'accès aux sites pornographiques, nous travaillons sur ce sujet depuis très longtemps. Que les enfants ne puissent plus se connecter à YouPorn dans les cours de récréation à 8 ans, entre 10 heures et 10 h 30, signifie que nous avons tout de même gagné quelque chose, alors qu'on nous avait dit : « Vous n'y arriverez jamais ». Il suffit de nous dire cela pour que nous travaillions pour y arriver. L'enfant constate que c'est moins facile qu'auparavant d'accéder à ce type de contenus. Il se dit donc que la société lui envoie un message. J'avais noté, avant que vous ne le disiez, la responsabilité des plateformes. On ne peut pas tout faire peser sur les parents, car le monde numérique de nos enfants nous échappe. Les enfants ne maîtrisent pas aussi bien le numérique que les adultes pour réaliser des tâches administratives ou autres, mais, quand il s'agit d'aller sur des sites ou des réseaux sociaux, ils s'y connaissent beaucoup mieux que nous. Faire porter la responsabilité sur les parents est un peu injuste, car même s'ils le souhaitent, ils n'y arriveront pas forcément. La société doit être là pour mettre en place ces barrières. L'éducation des parents est la première démarche, mais lorsqu'ils ne peuvent pas s'en charger, c'est difficile. C'est à nous, à vous de le faire. Je vous remercie donc pour tout ce que vous faites pour nos petits.
Mme Annick Billon. - Je me réjouis de votre présence, mesdames les présidentes, car les structures que vous représentez mènent des travaux essentiels pour faire avancer les politiques publiques.
Je n'ai que peu de questions. Je souhaite simplement faire une remarque concernant l'éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle. Sa mise en place est une bonne chose, nous la réclamons depuis des années. Cependant, elle ne pourra être véritablement efficace que lorsque nous aurons aussi une médecine scolaire et des espaces d'écoute dans les établissements.
En effet, dispenser une éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle, adaptée aux différents âges, implique nécessairement d'accueillir la parole des enfants et des adolescents, qui se poseront des questions. Cela fait écho à une visite que nous avions faite dans un établissement scolaire de la région parisienne dans le cadre du rapport « Porno, l'enfer du décor ». Nous avions constaté la nécessité d'avoir non seulement un corps enseignant mobilisé, mais aussi une médecine scolaire capable d'accueillir les enfants qui s'identifient comme étant en difficulté ou victimes et qui ne peuvent pas s'exprimer dans le cadre d'une classe.
Il faut donc nous mobiliser pour obtenir ces espaces d'écoute avec des professionnels. C'est une question de santé mentale, et de santé tout court, pour ces élèves. Ces espaces doivent être animés par des professionnels en capacité de réagir, d'orienter et de répondre à ces jeunes en difficulté.
Mme Agathe Hamel. - Concernant la campagne d'information que vous avez citée Mme la sénatrice Marie Mercier, il me semble qu'elle a été menée par la structure SOS Éducation et qu'elle a été très dommageable pour l'EVARS. Je tiens à dire que SOS Éducation accueille à ses colloques des personnalités politiques qui ne sont pas uniquement des acteurs de l'extrême droite. Il y a une sensibilisation collective à avoir sur ce que font ces acteurs et ce à quoi ils participent.
Je suis d'accord avec vous : pour le « S » de sexualité, nous devons savoir à quel moment il intervient dans les cours. Mais il ne faut pas s'en cacher, car c'est l'une des stratégies des mouvements « anti-genre » que de toujours trouver à redire. Auparavant, c'était l'absence de programme ; maintenant, ce sont les programmes qui ne conviennent pas. Certains vous diront qu'à partir du moment où vous parlez de l'anus ou de la vulve, vous parlez de sexualité, alors que ce n'est pas le cas. Les élèves, dès la maternelle, ont besoin d'apprendre à nommer les différentes parties de leur corps. Cela ne s'appelle pas de la sexualité, mais protéger les enfants et leur donner la capacité de comprendre leur corps et d'avoir le pouvoir sur celui-ci, comme le disent tous les acteurs qui travaillent sur la lutte contre les violences sexuelles faites aux enfants. Il faut donc être clair sur ce que nous faisons et à quel âge, mais il faut aussi comprendre que, de toute manière, il y aura des résistances, même lorsqu'il s'agira simplement de nommer les différentes parties de son corps.
Ce qui est terrible dans cette situation, c'est qu'aujourd'hui, trois enfants par classe sont victimes de violences sexuelles. Voilà ce qui est terrible. Comment endiguer ce phénomène ? Comment permettre aux enfants de prendre la parole ? C'est sur ce point que je rejoins la sénatrice Annick Billon : s'il n'y a pas ensuite un protocole qui permet de recueillir la parole correctement, de savoir qui contacter, comment agir... Aujourd'hui, je suis directrice d'un centre d'information sur les droits des femmes (CIDFF) dans le Puy-de-Dôme et je peux vous assurer que les acteurs éducatifs, et même ceux de la petite enfance, ne savent pas comment procéder.
Comment formons-nous les professionnels à l'identification des signes de violence chez les enfants de 1, 2 ou 3 ans, dont les manifestations ne sont pas les mêmes ? Comment accompagnons-nous les acteurs qui travaillent avec eux à identifier ces signes ? Il me semble que, sur ce point, l'État commence à avoir une politique volontariste et qu'il faut continuer dans ce sens, afin de faire de la prévention et d'intervenir dès le plus jeune âge. Concernant les violences sexuelles et sexistes, les dernières déclarations, qui ont été beaucoup discutées au Haut Conseil à l'égalité, sont très positives. Toutefois, il faudra voir ce à quoi cela mène et s'il y a, derrière, toute une coordination des acteurs pour que les enfants qui prennent la parole soient écoutés. Par ailleurs, que faisons-nous des enfants auteurs ? Il faut aussi que nous puissions les accompagner. C'est comme pour les hommes auteurs : nous devons savoir ce que nous faisons des personnes violentes et comment nous les accompagnons. Ce sont des processus de déradicalisation, mais comment les aidons-nous à comprendre et à agir autrement ?
Mme Bérangère Couillard. - Concernant l'éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle, il y avait jusqu'alors des fragilités que l'on tente d'atténuer en renforçant le dispositif.
Une minorité extrêmement bruyante s'est mobilisée en utilisant des slogans absolument scandaleux, laissant entendre que l'on apprend à une fillette de cinq ans à se masturber. Il faut être très clair. Il y a eu une minimisation de la part de tous ceux qui étaient en faveur de l'EVARS, considérant que c'était tellement énorme que c'en était ridicule. Or, c'est tellement énorme que cela passe et que cela a convaincu un certain nombre de parents. Dans l'opinion, il y a évidemment des personnes comme nous, très mobilisées et convaincues, et il y a une frange minoritaire, malheureusement bruyante, que nous n'arriverons jamais à convaincre. Et puis, il y a ce que j'appelle le « ventre mou » : ceux qui voudraient bien y croire, mais qui entendent tellement de choses qu'ils se disent : « Il n'y a pas de fumée sans feu, donc il y a bien quelque chose qui ne va pas. »
Il fallait donc renforcer deux éléments. Premièrement, assurer que ce que nous allions dire aux enfants était la même chose pour toutes les classes d'âge, partout dans le pays, afin de rassurer les parents sur le contenu. Cela permettait aussi aux chefs d'établissement d'être sûrs de ne pas être débordés, car certains parents ne comprenaient pas que l'on puisse aborder tel ou tel sujet à tel âge. Avec ce cours, ils peuvent aujourd'hui répondre : « Mais si, je vous assure, c'est le cours qui est aujourd'hui dédié aux cinquièmes. À ce moment-là, on commence à aborder des sujets sur la sexualité parce que c'est normal. » C'est donc aussi rassurant pour le chef d'établissement.
Le deuxième problème était que, même si tous les chefs d'établissement avaient voulu mettre en place les trois séances obligatoires, il n'y aurait pas eu assez de bénévoles associatifs pour le faire. Cette obligation ne pouvait donc pas être complètement déployée sur le territoire. D'où l'importance de la déployer avec du personnel de l'Éducation nationale.
L'enjeu se situe là aujourd'hui. Maintenant que le cours est connu, cadré, il est devenu - ce qui est très bien - un cours normal, si bien que l'on ne prévient plus les parents quand ces séances auront lieu. C'est comme un cours de mathématiques ou de français ; on ne prévient plus, car certains parents ne mettaient pas leurs enfants à l'école ce jour-là. J'ai assisté, la semaine dernière, à un événement du rectorat de la Gironde, qui m'invitait à intervenir auprès de personnes volontaires pour devenir des référents « égalité ». Cela tente donc de s'organiser et touche différents publics : des professeurs, mais également des infirmières et des infirmiers scolaires, des conseillers principaux d'éducation (CPE) ; on y trouve véritablement tout type de profils, et il est bon que cela se fasse sur la base du volontariat.
En outre, il faut former. Je me suis d'ailleurs rendue à une session de formation pour y exposer le dernier rapport sur l'état des lieux du sexisme en France. Cela avance, il faut les soutenir. Les parlementaires peuvent s'assurer de la mise en oeuvre de cette mesure et veiller à ce que le ministère de l'éducation nationale la soutienne toujours pleinement, car l'actualité vient toujours déborder les différents ministères. Il faut donc avant tout de la continuité dans les politiques. Cela renvoie à ce que vous avez dit sur les sujets de pornographie, que nous avons traités ensemble, madame la sénatrice Mercier. Je suis ravie de constater combien il est difficile d'y accéder aujourd'hui. Je ne dis pas que c'est impossible, mais j'ai testé moi-même et, en effet, beaucoup de comptes ne sont pas accessibles. Il faut prouver son âge, donner son numéro de carte bleue, etc. Cela a donc marché, et j'en suis très heureuse. Je suis curieuse de voir ce que cela a généré en termes de baisse de fréquentation et quelle est la différence entre le nombre d'enfants qui se connectaient auparavant et aujourd'hui. Il y aura toujours des jeunes qui contourneront le système ; nous étions conscients que nous n'allions pas protéger un jeune de 15 ou 16 ans qui a un VPN. Mais nous souhaitions surtout protéger l'enfant qui tombe par hasard sur des contenus pornographiques à l'âge de 10 ans. C'est donc chose faite et je partage votre enthousiasme sur le sujet.
Bien sûr Mme la sénatrice Billon, il faut ces espaces de discussion. En échangeant avec les infirmiers et infirmières scolaires, j'ai constaté qu'eux-mêmes ont besoin de formation pour être en capacité d'écouter, car cela ne fait pas forcément partie de leur cursus. Il s'agit de savoir comment accompagner des enfants qui peuvent être dépendants de ces contenus, par exemple pornographiques. C'est assez complexe, mais il nous faut avoir ces structures. En effet, une fois que nous avons détecté des enfants en souffrance, comment les accompagnons-nous et comment ne laissons-nous pas la situation sans réponse ? Il n'y a rien de pire que cela.
Mme Dominique Vérien, présidente. - Je souhaite faire une remarque sur l'EVARS, un sujet que la délégation aux droits des femmes du Sénat porte depuis toujours.
Par curiosité, je suis allée voir ce que pouvait dire SOS Éducation et je constate qu'ils écrivent, pour les enfants de 7 ans : « Apprenez-moi les synonymes, pas les parties intimes ». Sept ans, c'est un peu tard pour apprendre les parties intimes, car nous devons lutter contre l'inceste, et c'est dès la maternelle qu'il faudrait expliquer ce que sont ces parties. De plus, j'ajoute, non sans humour, que les parties intimes sont un très bon support pour apprendre les synonymes, car elles en ont tellement. On ferait ainsi d'une pierre deux coups !
Très sincèrement, il faut renvoyer tous ces gens face aux fléaux qu'ils acceptent de voir se développer, et notamment l'inceste. Quand on me dit que c'est à la famille de faire l'éducation sexuelle et que l'on connaît le nombre d'enfants touchés par l'inceste...
Quand on veut protéger son enfant, on n'a pas de problème à ce que d'autres en parlent. En revanche, quand on a des problèmes à ce que d'autres en parlent, c'est peut-être que l'on n'a pas du tout envie de découvrir ce qui se passe dans le secret de la famille. Il faudrait dire plus souvent que, lorsque l'on lutte contre les EVARS, c'est probablement que l'on a des choses à cacher dans ses pratiques au sein de la famille.
Mme Olivia Richard, rapporteure. - Je vous remercie d'avoir précisé votre méthode, madame la présidente Couillard. Je me souviens en effet d'un débat lunaire sur Public Sénat avec Céline Piques, qui présentait les travaux du Haut Conseil, et Dominique Vérien, qui présentait ceux de notre délégation. Alors que les chiffres accablants du rapport du HCE étaient expliqués, deux intervenants les avaient balayés, en expliquant que l'on ne savait pas d'où ils sortaient. Ils s'appuyaient, eux, sur un sondage réalisé en Nouvelle-Zélande, qui semblait à leurs yeux beaucoup plus crédible. Bravo de faire évoluer les méthodes, mais les gens de mauvaise foi continueront de toute façon à contester les chiffres et à attaquer vos résultats.
Concernant la qualification d'« attentat masculiniste », le débat est similaire à celui que nous avions eu pour introduire la qualification de féminicide dans le code pénal. Nous avons auditionné le Parquet national antiterroriste, le PNAT, ainsi que la DGSI. Je rejoins donc totalement Béatrice Gosselin sur la nécessité d'une grande politique d'information et de communication. La DGSI nous disait rêver de campagnes de communication comme celles sur la sécurité routière ou les dangers des addictions pour venir en soutien à la lutte contre la radicalisation masculiniste.
Pourquoi mes co-rapporteures - Laurence Rossignol et Béatrice Gosselin- et moi-même ne sommes-nous pas tout à fait convaincues de la nécessité de faire évoluer le droit pénal en matière de qualification d'actes terroristes, après notre audition du PNAT ? Pour deux raisons. Premièrement, la peine encourue est la même, quelle que soit la qualification ; le changement n'entraînerait donc pas une sanction plus lourde. Deuxièmement, si l'on peut arguer de l'importance du symbole, il faut savoir que dresser des listes enferme la liberté du procureur de se saisir de qualifications souples, qui s'adaptent aux époques. La qualification actuelle du terrorisme date de 1986.
La souplesse de la loi a permis de ne pas enfermer la chaîne pénale dans une interprétation trop stricte. Je ne résiste pas à vous donner un exemple : lorsque, à l'initiative de Marie Mercier, en 2021, le Sénat a introduit dans le code pénal le fait que des actes bucco-génitaux soient considérés comme un viol, les débats parlementaires avaient bien souligné que les actes bucco-anaux étaient évidemment inclus. Il n'en reste pas moins que, depuis cette loi, la jurisprudence pénale ne les a pas inclus et a demandé une précision. L'argument était que si le législateur avait voulu inclure les actes bucco-anaux, il l'aurait écrit. Le fait d'être précis exclut donc tout le reste. Il faut par conséquent être très vigilant quand on veut faire évoluer des qualifications pénales.
Je terminerai en disant que les chiffres du rapport du HCE soulignent à quel point les stéréotypes de genre enferment aussi bien les hommes que les femmes. Quand près de 80 % des hommes estiment que c'est à eux de faire bouillir la marmite, mon Dieu, quelle pression ! Non seulement il faut que les femmes puissent être indépendantes économiquement, mais libérons aussi les hommes du carcan dans lequel on les enferme.
Je conclus par une note réjouissante. On m'expliquait hier que le fait d'apprendre aux garçons à uriner debout - parce que sinon, ce sont des filles - s'avère ne pas être la bonne position quand le grand âge arrive. C'est plus compliqué, et cela veut dire qu'ils ont besoin d'aide pour aller aux toilettes, parce qu'ils refusent de s'asseoir, car on les a élevés dans l'idée que s'ils s'asseyaient, ils étaient des filles.
Mme Dominique Vérien, présidente. - Moi qui milite avec « la Marinette » pour que les femmes puissent uriner debout ! C'est ma minute icaunaise, mais c'est effectivement utile pour un certain nombre de randonneuses. Elles n'ont pas toujours la possibilité de s'asseoir et il existe un petit outil qui s'appelle « Marinette », développé par une cheffe d'entreprise se trouvant justement au palais du Luxembourg en ce moment pour la Journée des entreprises.
En conclusion, je voudrais rebondir sur l'ensemble des propos qui ont été tenus, en commençant par la diplomatie féministe. En effet, ces mouvements divers ne sont pas franco-français, loin de là ; ils sont plutôt importés des États-Unis, mais ils ont su se déployer partout dans le monde. Si je veux faire le lien entre le paternalisme, le sexisme paternaliste et le sexisme hostile, il est effectivement assez bien développé sur la planète. Ce n'est donc pas un combat franco-français. Il est important de pouvoir être unis et de combattre partout où cela se passe, car partout dans le monde il y a une moitié d'hommes et une moitié de femmes et, partout dans le monde, l'idée est que les hommes et les femmes puissent vivre paisiblement ensemble. La diplomatie féministe est une chose importante pour cela : tout le monde n'avance pas forcément de la même façon, mais si nous nous soutenons, nous pouvons toutes et tous avancer ensemble.
Sur ces sujets, la notion de pilotage est indispensable. J'ai toujours défendu une politique pilotée avec un fonds de financement dédié, car un pilotage sans moyens budgétaires est impossible. J'ai en tête le modèle de l'ANRU, l'Agence nationale pour la rénovation urbaine. Ses responsables ne disposaient pas d'une planche à billets ; ils sont allés chercher toutes les petites sommes disséminées un peu partout, les ont rassemblées au sein d'une seule agence et ont commencé à travailler avec un objectif, celui de la rénovation urbaine. Ils avaient ainsi les moyens de cibler leurs actions plutôt que de saupoudrer, afin de mener une politique efficace. Ce modèle me semble pertinent et il serait opportun de s'en inspirer, à la seule condition que la personne qui pilote ait « un vrai fouet dans la main ». En effet, si elle n'a pas les moyens, au niveau interministériel, de faire avancer les choses et d'imposer l'application de ces politiques, c'est un coup d'épée dans l'eau. Il faut donc non seulement des moyens financiers, mais aussi les moyens politiques d'imposer certaines choses à des gens qui n'y verraient pas une réelle utilité.
Je voudrais aussi rebondir sur le « name and shame ». On attaque beaucoup les personnalités politiques dans les médias, car elles sont des personnalités publiques, ce qui donne apparemment le droit de dire tout et n'importe quoi sur elles. On attaque rarement la société civile, comme si nous, politiques, n'en étions pas issus. C'est aussi comme si la société civile ne faisait pas de politique. Or, sur ce terrain, elle en fait. Olivia Richard évoquait les magasins Leclerc ; je crois que Michel-Édouard Leclerc fait aussi de la politique. J'ai même cru comprendre qu'il s'est dit « pourquoi pas moi ? » pour la prochaine élection présidentielle. Nous devons pouvoir le dire, sans que cela relève du « name and shame ». Après tout, quand on porte un projet, c'est un projet de société, un projet politique.
J'aborderai également deux points. Premièrement, les réseaux sociaux : il s'agit d'un sujet majeur. L'algorithme qui cible les contenus constitue la face immergée de l'iceberg. Auparavant, nous avions tous accès aux mêmes journaux et à la même télévision ; aujourd'hui, chacun est ciblé en fonction de ce qu'il est. Un garçon de 14 ans ne recevra pas les mêmes contenus que la grand-mère de 60 ans que je suis. Par conséquent, je ne verrai pas ce que mon petit-fils recevra, et cela relève de l'éducation des parents, en plus de celle des enfants. Nous aurons forcément un débat sur l'interdiction des réseaux sociaux avant 15 ans. Faut-il interdire ? Oui, à condition que la mesure soit applicable. Il n'y a rien de pire qu'une interdiction que tout le monde contourne. Si nous voulons restaurer un tant soit peu l'autorité, il faut faire en sorte que, lorsqu'on interdit quelque chose, cette interdiction puisse être effectivement respectée. Le vrai débat n'est pas de savoir s'il faut interdire, mais comment le faire. Pour illustrer les dérives qui peuvent exister sur les réseaux sociaux, je conseille le roman de Pauline Gontier, Parthenia. On y apprend très bien comment, à travers les réseaux sociaux, on peut faire monter des sujets, capter des gens et les détourner de ce qu'ils sont, jusqu'à leur faire commettre des attentats.
Enfin, les financements. C'est le point le plus important, car nous voyons que les mouvements anti-droits, anti-choix, sont très bien financés. Parallèlement, les associations qui sont là pour aider ne le sont pas, car on n'attend pour elles que des financements publics. À partir du moment où il s'agit d'un choix de société, nous devons aussi pouvoir nous engager. La Fondation des Femmes le fait, c'est un modèle que nous devons essayer de développer. Nous sommes dans le cadre d'un choix de société et, à titre privé, nous devons aussi pouvoir nous engager sur ces sujets pour aider les associations qui oeuvreront à rendre notre société plus égalitaire.
Il ne s'agit pas de demander uniquement de l'argent public, mais de dire quel choix vous voulez faire. Voulez-vous acheter une box que vous n'utiliserez jamais ou voulez-vous que vos enfants grandissent dans un monde pacifié ? Je vous remercie pour vos travaux, auxquels nous sommes toujours très attentives. Merci d'être venues les présenter.