Mardi 26 mai 2026
- Présidence de Mme Christine Lavarde, présidente -
La réunion est ouverte à 14 h 35.
Examen du rapport « Le futur de notre rapport à l'autorité et à la vérité à l'horizon 2050 »
Mme Christine Lavarde, présidente, rapporteure. - Nous poursuivons le travail de restitution de notre oeuvre collective autour de l'évolution des valeurs à l'horizon 2050. Après avoir adopté en octobre dernier le rapport sur l'évolution des valeurs économiques, nous allons examiner aujourd'hui celui sur les notions d'autorité et de vérité. Je vous invite d'ores et déjà à noter les deux dernières dates : le 11 juin, nous examinerons le rapport sur les valeurs sociales et, le 18 juin, sur la démocratie.
Nous avons eu du mal à mettre un terme à nos auditions, tant le sujet est vaste- l'épaisseur de notre rapport en témoigne.
Nous avons mené un travail assez large, avec vingt-quatre auditions et deux déplacements, l'un chez Viginum et l'autre au tribunal judiciaire de Nanterre. Nous avons surtout auditionné des personnes assez éloignées des travaux du Parlement : des philosophes, des sociologues, des historiens, des magistrats, des scientifiques - notamment spécialisés dans les nouvelles technologies - et des représentants de ministères. Nous avons adressé des questionnaires aux organisations syndicales de la police et de la magistrature. Nous avons ainsi essayé d'adopter une vision à 360 degrés et nous avons également intégré les travaux du Parlement des étudiants. Pour ceux qui étaient présents lors de l'audition du 28 avril dernier, ce fut un moment très appréciable et très riche, que nous serons appelés à renouveler autant que possible.
À l'issue de ces travaux, le message que nous voulons vous faire passer est que nous nous trouvons actuellement à un tournant.
Ce n'est pas tant une crise de l'autorité et de la vérité que nous vivons, mais un effritement. S'il ne s'agissait que d'une crise, ce serait un moment conjoncturel. Or, nous sommes sur un mouvement de long terme, insidieux, par petites touches. Si nous ne nous réveillons pas, nous pourrions connaître des futurs un peu sombres, comme le montreront les quatre scénarios prospectifs qui ont été dessinés.
Des auditions que nous avons menées, nous avons retiré dix grands constats qui ont guidé la suite de notre travail, lors de la rédaction des scénarios et de nos préconisations. Il est encore possible de faire autrement ; nous avons les ressorts pour agir différemment, et cela résonnera aussi dans les futurs travaux de la délégation sur la démocratie.
Premier constat : les ressorts du modèle démocratique que sont l'autorité et la vérité sont aujourd'hui défiés. Dans les régimes autoritaires, la vérité est décrétée d'en haut. Dans nos démocraties, en revanche, les responsables politiques ont vocation à garantir le respect de l'autorité des institutions, la libre détermination de la vérité judiciaire, la recherche scientifique sans entrave et le libre établissement de l'information par les journalistes. Cela constitue la base du contrat démocratique, mais ce contrat s'effrite. Nous observons un paradoxe : la liberté d'expression se retourne aujourd'hui contre elle-même. Le chercheur David Chavalarias a d'ailleurs parlé de « maladie auto-immune » à ce propos. Autrement dit, des dirigeants à la tête de démocraties illibérales, galvanisés par le désarroi des peuples, n'hésitent plus à intervenir directement dans les projets scientifiques, les programmes scolaires et les médias. C'est un premier constat, que nos collègues Amel Gacquerre et Rémi Cardon auront l'occasion de compléter.
Le deuxième constat est que l'autorité est un concept fragile, que tout le monde détruit et dont, en même temps, tout le monde a besoin. La notion d'autorité est assez difficile à cerner, ce qui la rend très vulnérable. Nous avions déjà cité les travaux d'Hannah Arendt, qui soutient que l'autorité désigne la faculté d'obtenir une modification volontaire du comportement d'autrui sans utiliser la force ni recourir à l'entendement. On comprend ainsi que l'autorité est à la fois mystérieuse et fragile. Elle est en outre paradoxale à plus d'un titre : évanescente par nature, elle cherche à s'institutionnaliser ; elle exclut la force par la sanction, mais celle-ci rôde toujours en arrière-plan ; elle rejette l'argumentation, mais ses titulaires passent leur temps à se justifier. L'autorité est une sorte de fiction collective nécessaire et, comme toutes les fictions collectives, elle s'effondre quand on cesse collectivement d'y croire. Il n'existe pas de solution technique à ce problème, mais des solutions politiques et culturelles, dont nous vous parlerons.
Troisième constat : les chiffres de la violence contre les dépositaires de l'autorité sont accablants alors même qu'ils sont sous-estimés. Concernant les élus, selon un baromètre de février 2026, seuls 22 % des Français font confiance à leurs responsables politiques. Le centre d'analyse et de lutte contre les atteintes aux élus a dénombré en 2024 plus de 2 500 faits de violence ou d'incivilité visant expressément des élus et ayant donné lieu au dépôt d'une plainte. Pour les élus comme pour les magistrats, beaucoup de faits d'incivilité sont cachés, soit par honte, soit par manque de temps. Nous n'en avons donc qu'une vision restreinte. Une étude de 2022 indique qu'une victime sur quatre de violences physiques et verbales en France appartient aux forces de l'ordre. La hausse des refus d'obtempérer et des agressions en dehors du service constitue un point de bascule préoccupant. Pour les magistrats, 549 personnes ont été mises en cause en 2024 pour des atteintes à leur encontre. En 2025, 79 magistrats ont bénéficié de la protection fonctionnelle. Ceux qui traitent d'affaires politiques, médiatiques ou de narcotrafic sont particulièrement exposés.
Quatrième constat : après la post-vérité, adviendra peut-être la post-réalité. La définition traditionnelle de la vérité, c'est-à-dire l'adéquation entre une proposition et la réalité, a été historiquement concurrencée par le relativisme, qui appartenait au départ à l'épistémologie avant de se diffuser dans la société. Depuis 2016 et 2017, notamment avec les mensonges documentés des partisans du Brexit puis de Donald Trump, la notion de post-vérité désigne la propension à accorder moins d'importance aux faits objectifs qu'aux émotions et aux convictions personnelles. Finalement, la post-vérité est presque un concept daté, car ce qui nous menace demain, c'est la post-réalité. Celle-ci consiste en la destruction même de l'idée qu'il puisse exister un monde en commun. Ce sont les bulles de filtres, les algorithmes, les deep fake indiscernables, les robots conversationnels, le métavers qui risquent de saper l'idée même d'un monde en partage. Tout un arsenal technologique est désormais capable de faire vivre chaque individu dans un monde complètement factice et personnel, sans aucune zone de contact avec celui de son voisin. Ce monde n'est pas de la science-fiction ; il est possible. Si nous n'y prenons garde, cela pourrait devenir une trajectoire pour l'ensemble de la société.
Le cinquième constat porte sur l'affaiblissement de la parole scientifique. Certes, les scientifiques continuent à bénéficier d'un taux de confiance élevé en France, de 82 %. Mais je voudrais vous rappeler des statistiques qui nous ont frappés : selon une enquête Ifop de janvier 2023 portant sur les jeunes de 11 à 24 ans, 16 % d'entre eux estimaient que la Terre était plate, un chiffre qui monte à 29 % chez les utilisateurs de TikTok. Cela illustre un mouvement de fond de méconnaissance de la démarche scientifique, où la vérité colportée par un réseau social prend le pas sur la connaissance diffusée à l'école. La plupart de nos concitoyens interprètent les hésitations et les tâtonnements de la recherche - qui sont normalement sa force, comme le disait Karl Popper - comme une faiblesse inacceptable. Les scandales sanitaires, les conflits d'intérêts, les revirements sur certains sujets ou encore les méfaits d'une vulgarisation qui donne l'illusion que chacun est légitime à critiquer les travaux académiques : tout cela a semé le doute. On ne distingue plus un chercheur rigoureux d'un charlatan en blouse blanche. Chacun a des images qui lui viennent en tête pour illustrer ces propos.
Sixième constat : cette crise n'est pas un accident, elle est le produit de notre propre histoire. Il serait confortable de désigner un coupable extérieur comme les réseaux sociaux ou les puissances étrangères. Certes, ces facteurs jouent un rôle, mais la réalité est moins flatteuse : la crise de l'autorité et de la vérité est la conséquence directe de l'émancipation individuelle que l'Occident a lui-même permise et revendiquée. De la philosophie grecque à mai 68, en passant par la Réforme, les Lumières et la Révolution française, nous avons passé des siècles à apprendre aux individus à penser par eux-mêmes et à se méfier de toute autorité. C'était une conquête. Mais cette émancipation porte en elle les germes de son propre retournement. Nous ne devrions donc pas être surpris que certains appliquent désormais cette logique aux vaccins, au changement climatique ou aux décisions de justice.
Septième constat : l'école est le miroir de cette double crise et les enseignants en paient le prix. Les chiffres sont accablants. Durant l'année scolaire 2023-2024, le ministère de l'éducation nationale a constaté seize incidents graves pour mille élèves, dont 80 % d'atteintes aux personnes : deux tiers de violences verbales et un tiers de violences physiques. Les personnels enseignants en sont victimes à hauteur de 46 %. Nous avons tous en mémoire les noms de Samuel Paty, Dominique Bernard, Agnès Lassalle. L'attaque d'une enseignante à Sanary-sur-Mer, en février de cette année, a d'ailleurs conduit le ministre à écrire à tous les parents d'élèves pour les sensibiliser aux violences scolaires. Mais, au-delà de la violence physique, c'est l'autorité même des enseignants en tant que passeurs de savoirs qui est attaquée. Au cours de l'année 2024-2025, 748 signalements ont porté sur des contestations d'enseignement et 391 sur des refus d'activité scolaire pour des motivations religieuses, idéologiques ou politiques. Il n'y a donc pas que le fait religieux. En Wallonie, deux tiers des enseignants déclarent s'être autocensurés au moins une fois ces cinq dernières années. Or, s'autocensurer, c'est capituler. Pour nous, la question de l'enseignement est primordiale.
Huitième constat : les réseaux sociaux ne sont pas des médias, ce sont des machines à déformer la réalité. Leur modèle économique peut se résumer en une seule phrase : capter l'attention des utilisateurs le plus longtemps possible, sans se soucier de l'exactitude des informations relayées. Le récent et spectaculaire désengagement de Facebook des dispositifs de vérification des faits (fact-checking) en est une illustration parfaite, assumée par l'entreprise. Les algorithmes des réseaux sociaux sont paramétrés pour favoriser le biais de popularité, qui accorde plus de visibilité à un contenu déjà populaire, et l'effet de bulle, qui suggère des contenus en lien avec l'historique de l'utilisateur. La réalité vue au prisme des réseaux sociaux est donc fortement déformée. Par ailleurs, les contenus qui reposent sur la peur sont plébiscités et de nombreux biais cognitifs s'y expriment sans entrave. Ces réseaux sociaux deviennent le terrain de jeu privilégié des théories complotistes.
Millefeuilles argumentatifs inconsistants, réduction de la complexité du réel à l'action cachée d'un groupe hostile, autant de recettes qui pourraient sembler datées, mais qui restent très efficaces à l'heure des algorithmes. Des puissances étrangères utilisent nos divisions et nos faiblesses comme des armes. Heureusement, la France a pris le taureau par les cornes et a commencé à réagir. Certaines fausses informations sont initiées et relayées par des États hostiles pour déstabiliser nos sociétés, notamment les démocraties, en soufflant délibérément sur les braises de la politique nationale, en particulier lors des échéances électorales.
Neuvième constat : la France joue un rôle pionnier en Europe avec Viginum, créé en 2021 pour détecter les ingérences numériques étrangères. Cet organisme va monter en puissance dans le cadre de la stratégie nationale 2026-2030, publiée en février dernier. Les membres de la délégation qui ont pu se rendre chez Viginum ont constaté leur esprit d'équipe et leur souci de sensibiliser les techniciens, l'administration et les politiques. L'Europe a inauguré, le 24 février dernier, son centre européen pour la résilience démocratique. L'armement juridique constitué par le règlement européen sur les services numériques du 19 octobre 2022 (plus communément appelé DSA, Digital Services Act), qui est le code de conduite européen contre la désinformation, nous semble globalement robuste. Il faudra cependant continuer à se défendre pied à pied, car les pressions sont importantes et peuvent parfois venir de nos alliés. La guerre numérique n'est pas forcément la même que la guerre physique, car des intérêts économiques peuvent motiver la déstabilisation d'un pays ou d'un secteur.
Dernier constat : si les médias professionnels sont imparfaits, critiqués et fragilisés, ils nous semblent indispensables. Selon une étude de l'Arcom (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique) de 2026, les médias traditionnels résistent encore : 63 % des sondés consultent chaque jour les chaînes de télévision et 45 % les radios. Ils sont toutefois talonnés par les réseaux sociaux (44 %). Chez les moins de 25 ans, 54 % s'informent principalement via des médias algorithmiques (réseaux sociaux, plateformes vidéo, IA), contre 4 % des plus de 59 ans. Compte tenu de la déformation de l'information produite par ces médias, on mesure le danger.
Le chiffre le plus préoccupant est peut-être celui-ci : seuls 37 % des sondés en France estiment que l'on peut faire confiance à la plupart des informations, contre 67 % en Finlande et 45 % en Allemagne. Les critiques adressées aux journalistes professionnels sont nombreuses, et pas toutes infondées : manque d'indépendance à l'égard des propriétaires des médias, collusion avec les élites, éditorialisation contestable. Mais une société sans journalisme de qualité, sans pluralisme interne et externe, n'est plus vraiment une démocratie. Elle deviendrait une opinion collective sans véritable ancrage dans le réel. Un autre constat nous a frappés : si les jeunes constituent un point de vigilance, les principaux colporteurs de désinformation sont les seniors. Ce sont eux qui entretiennent majoritairement les bulles de désinformation.
Le tableau que je vous ai dressé n'est pas très réjouissant. Nous sortions dépités des auditions, mais nous sommes convaincus que tout n'est pas perdu. L'objectif de notre délégation n'est pas de vous rassurer, mais de vous alerter et de proposer des pistes concrètes pour un sursaut collectif. Je cède la parole à Jean-Jacques Michau, qui va vous présenter nos quatre scénarios prospectifs pour les démocraties occidentales.
M. Jean-Jacques Michau, rapporteur. - Nous avons bâti quatre scénarios en nous appuyant sur deux variables principales : le degré d'autorité des dirigeants politiques et la libre recherche de la vérité et de l'information.
Le premier scénario est celui que nous appelons « le ministère de la post-vérité ». L'autorité suprême sera détenue par un homme fort, doté d'un grand charisme, présenté comme le sauveur de la nation, qui asservira les grandes entreprises technologiques à son profit. Les valeurs promues seront antidémocratiques, même si les institutions démocratiques sont formellement maintenues. L'obéissance au leader, la défense acharnée des intérêts nationaux au détriment de la solidarité internationale et le culte de l'efficacité des politiques publiques deviendront les valeurs suprêmes, tandis que les autorités morales seront dénigrées dès qu'elles critiqueront le pouvoir. Les policiers « augmentés » bénéficieront de dispositifs technologiques ultra-sophistiqués et ne connaîtront pratiquement aucune limite dans l'usage de la violence. La justice sera appauvrie et placée aux ordres du pouvoir. Les écoles de formation des magistrats seront supprimées et les nominations au tour extérieur de personnalités proches du pouvoir seront fréquentes. Le pouvoir exécutif n'hésitera pas à diffuser un roman national truffé de contre-vérités afin de glorifier un passé mythifié. L'idéologie politique imprégnera la recherche scientifique, et les médias, les réseaux sociaux et même les enseignants seront des relais plus ou moins serviles du pouvoir. L'école ne fera plus la promotion de l'esprit critique.
Le troisième scénario est aussi sombre que le premier. Nous l'avons intitulé « L'empire technologique mondial, destructeur de toute forme d'autorité ». Contrairement au premier scénario, qui repose sur la primauté du pouvoir politique, celui-ci se fonde sur la mort de la politique en raison de l'hégémonie des entreprises multinationales technologiques - les Big Tech de 2050 - dont la domination technologique, le poids économique et la valorisation boursière seront considérables. La valeur cardinale dans la société sera celle du dépassement de l'homme naturel, tandis que les autorités morales seront très souvent inaudibles, car dénigrées. L'histoire sera une discipline tombée dans l'oubli, une discipline morte, car seul comptera l'avenir. Les sociétés occidentales resteront des démocraties, mais leurs dirigeants seront rabaissés au rang de serviles porte-voix des intérêts des grandes entreprises technologiques, tandis que les passerelles entre les secteurs public et privé seront banalisées et non contrôlées. L'État sera considérablement affaibli, les politiques publiques étant dictées par les intérêts des grandes entreprises. Les forces de l'ordre seront largement concurrencées par l'essor de milices privées au service des plus fortunés. Le service public de la justice sera contourné et marginalisé par le recours croissant à la médiation, à la transaction, à l'arbitrage, voire au règlement de comptes extrajudiciaire. Les écoles publiques seront paupérisées et gangrenées par une violence endémique, alors que des écoles hors contrat, financées par les grandes entreprises privées, constitueront la voie royale pour accéder à des emplois prestigieux. Ces mêmes entreprises imposeront leurs programmes de recherche au pouvoir public. Les professionnels et généralistes auront quasiment disparu, tandis que les individus passeront l'essentiel de leur temps libre dans des mondes virtuels où l'imagination n'aura plus aucune limite.
Quant aux deux autres scénarios que nous avons retenus, ils sont plus optimistes ou, du moins, moins pessimistes.
Le deuxième scénario est celui du sursaut démocratique. Les forces de l'ordre seront soumises à une déontologie stricte, mais bénéficieront en contrepartie d'une très forte protection en cas d'agression. Le service public de la justice sera revigoré grâce à un Parquet indépendant, des recrutements nombreux et de qualité, des outils d'intelligence artificielle utilisés à bon escient et une langue juridique plus intelligible. Le pouvoir exécutif ne s'immiscera pas dans la recherche académique. S'agissant des journalistes, leurs écoles de formation seront prestigieuses et leurs rémunérations confortables. Face à une avalanche quotidienne d'informations, ils seront capables de démêler le vrai du faux, de hiérarchiser les informations et de leur donner du sens. L'information fiable et ciblée sera le nouvel or noir en 2050. À l'école, le programme d'histoire sera élaboré par des experts français et étrangers défendant parfois des positions antagonistes. Conformément aux orientations du ministère, il n'occultera aucune page sombre de l'histoire nationale, tout en célébrant ses indéniables réussites. Les enseignants seront mieux protégés face aux risques d'agression. Ils bénéficieront d'une forte liberté pédagogique et auront pour mission essentielle, dans une société saturée par l'intelligence artificielle et l'information, de cultiver l'esprit critique des élèves.
Le dernier scénario est celui des communautés de résistance visant à faire vivre l'idéal de la vérité. Il peut prospérer dans le cadre du scénario 1 ou du scénario 3 et constitue une version dégradée du scénario 2, préparatoire en quelque sorte à son avènement. Dans un État autoritariste ou déliquescent, des résistances verront le jour au sein de communautés soucieuses de préserver les idéaux démocratiques et la libre recherche de la vérité. Les membres de ces communautés opèreront une forme de sécession plus ou moins secrète, défendant une organisation horizontale et rejetant toute forme d'autoritarisme. Ils refuseront de reconnaître la légitimité des autorités politiques, ignoreront les médias professionnels et les réseaux sociaux, attacheront de l'importance aux travaux des historiens et soutiendront la recherche scientifique désintéressée, y compris en nouant des relations à l'étranger. Ils prendront une place prépondérante dans l'éducation de leurs enfants afin de diffuser leurs valeurs.
Mme Nadège Havet, rapporteure. - Après ces scénarios plus ou moins sombres, nous présentons quinze propositions regroupées en trois axes pour insuffler un peu d'optimisme.
Le premier axe vise à défendre l'école de la République, qui est un point d'attention privilégié de notre rapport. L'école est le réceptacle de la double crise de l'autorité et de la vérité ; c'est donc logiquement en son sein que la riposte doit s'organiser.
La protection de l'intégrité physique du personnel enseignant doit être une priorité absolue. La proposition de loi visant à protéger l'école de la République et les personnels qui y travaillent, déposée par le président Laurent Lafon, pourrait y contribuer.
Il nous semble indispensable de mieux identifier les contestations du bien-fondé des enseignements, car le ministère ne dispose pas de statistiques consolidées et ignore les suites disciplinaires qui peuvent leur être données. Nous proposons également un enseignement moral et civique davantage incarné, grâce à des rencontres plus nombreuses avec des élus locaux, des policiers, des gendarmes et des magistrats. Nous suggérons que les élèves inscrits en master de droit aient l'obligation, à raison de dix heures par an, de venir présenter à nos collégiens et lycéens les grands principes du droit.
Enfin, nous souhaitons renforcer l'éducation aux médias et à l'information - l'EMI. Dans le cadre du programme obligatoire de l'enseignement moral et civique, des actions d'EMI sont prévues. Elles nous semblent correctement assurées par les professeurs d'histoire-géographie au collège et au lycée, même si le ministère ne dispose pas de données consolidées sur les heures de cours consacrées à cette matière. Chaque programme scolaire, en français par exemple, comprend aussi des recommandations sur l'EMI. C'est là que le bât blesse, car tous les professeurs ne sont pas formés ni volontaires.
Une piste intéressante pourrait être de recourir davantage, sur la base du volontariat, aux professeurs documentalistes qui pilotent les centres de documentation et d'information. En effet, ces professeurs sont titulaires d'un Capes qui comprend une épreuve écrite relative à la « maîtrise des savoirs disciplinaires en sciences de l'information et de la communication », la France se rapprocherait du modèle de la Finlande, considéré comme le meilleur pour se protéger de la désinformation, car les élèves y bénéficient de cours spécifiques à l'éducation aux médias et à l'information.
Le deuxième axe de nos propositions vise à réinventer les figures de l'autorité. Nous invitons d'abord tous les responsables politiques à ne plus attaquer les autres figures d'autorité. Les magistrats rencontrés au tribunal judiciaire de Nanterre nous l'ont confirmé : les attaques contre la justice venant d'en haut libèrent les agressions sur le terrain. S'attaquer à une autorité, c'est en réalité s'attaquer à toutes les autres. Sans remettre en cause la liberté d'expression, il nous semble que les responsables politiques devraient faire preuve de retenue et de décence lorsqu'ils critiquent les titulaires d'autorité.
Nous recommandons par ailleurs d'inventer des rites républicains pour les fonctions d'autorité majeure, dans le cadre d'un récit valorisant l'autorité républicaine et porteur d'espoir. Aucune société ne peut exister sans des rites qui permettent de « faire société ». Les pouvoirs publics doivent proposer des récits fédérateurs et gagner la bataille de l'imaginaire, afin de défendre nos valeurs démocratiques et consolider nos figures d'autorité.
Nous demandons également qu'une réflexion soit initiée afin de mieux sanctionner les outrages dont sont victimes les agents dépositaires de l'autorité publique et les magistrats. Les victimes refusent souvent de déposer plainte, considérant que les procédures sont lourdes et l'issue incertaine. La dépénalisation des agressions verbales du quotidien, par des sanctions administratives ou des amendes forfaitaires, pourrait renforcer l'efficacité et le respect des droits des justiciables. Nous souhaitons aussi que l'administration puisse déposer plainte à la place d'un agent victime d'une agression.
Nous soutenons par ailleurs la proposition du président du tribunal judiciaire de Paris de créer un porte-parolat dans les affaires judiciaires sensibles afin d'expliquer dans les médias l'argumentation des juges.
Enfin, nous encourageons les titulaires de fonctions d'autorité à suivre des formations pour mieux gérer leurs émotions et exercer efficacement leurs prérogatives.
Le dernier axe de nos propositions vise à lutter contre les fausses informations tout au long de la vie des citoyens. Nous partons du postulat que le flot de désinformation ne se tarira pas et que tout individu peut en être victime.
Nous souhaitons que le Gouvernement élabore une stratégie globale en la matière, puis la décline dans chaque ministère. Nous saluons la stratégie nationale de lutte contre les manipulations de l'information pour 2026-2030, publiée en février dernier, mais elle ne porte que sur les ingérences numériques étrangères. La stratégie nationale contre la désinformation en santé, rendue publique le 12 janvier 2026, doit servir de modèle.
Nous encourageons les sociétés savantes, comme l'Académie nationale de médecine ou l'Académie des sciences, à intervenir davantage dans le débat public lorsqu'une fausse information manifeste rencontre un écho majeur, car il est démontré qu'une fausse information combattue très en amont a peu de chances de prospérer.
Nous souhaitons également que les adultes, et les seniors en particulier, soient davantage sensibilisés au risque des fausses informations. Anne-Laure Thomas Derepas, du CNRS, nous a indiqué que les personnes de plus de 65 ans partageaient sept fois plus de fausses informations que les 18-25 ans.
Concernant la dimension européenne, nous soutenons résolument la Commission dans l'application du règlement DSA, qui offre un point d'équilibre entre la régulation des services numériques et la protection de la liberté d'expression. Nous souhaitons cependant que sa prochaine révision traite de sujets restés en suspens, comme la création d'une troisième voie entre le statut d'hébergeur et celui d'éditeur, afin de mettre fin à une forme d'impunité des plateformes.
Nous encourageons aussi les institutions publiques françaises à communiquer sur des réseaux sociaux respectant les exigences du DSA. Cette migration, si possible sur des réseaux européens, doit être coordonnée et mettre en conformité les paroles des responsables français avec leurs actes.
Enfin, nous avons la conviction que nos sociétés ouvertes ne peuvent répondre aux défis de notre époque que si les médias professionnels de qualité délivrent une information fiable, éditorialisée et indépendante. C'est pourquoi nous souhaitons que le projet de loi traduisant les conclusions des États généraux de l'information de septembre 2024, déjà soumis au Conseil d'État, soit transmis dans les meilleurs délais au Parlement.
Mme Christine Lavarde, présidente, rapporteure. - Lors de notre dernière séance du mois de juin, nous envisageons de présenter des scénarios synthétisant nos quatre rapports afin de donner de l'écho à nos travaux. N'hésitez pas à nous transmettre dès maintenant vos commentaires ou idées.
Le rapport sur les valeurs économiques a eu des échos intéressants dans la presse, avec un long article dans un quotidien du soir bien connu. Cela montre que le sujet de l'avenir des valeurs est attractif.
Lors de l'audition du Parlement des étudiants, j'ai été vivement frappée, comme vous, par l'étudiante qui nous a dit - et cette citation figure dans notre rapport : « Avoir travaillé sur ce sujet nous a ouvert les yeux et, en fait, cela nous donne désormais la possibilité d'un choix pour le futur. » Cela signifie que nous ne subirons pas forcément l'avenir. Nous peinons à prendre conscience notamment des méfaits des réseaux sociaux, certaines données nous aident à ouvrir les yeux.
Quand on prend connaissance de manière agrégée de toutes les données relatives à la remise en cause de l'autorité, on ne peut plus les considérer comme des « faits divers » : il s'agit en réalité d'un véritable mouvement de société. J'ai été stupéfaite d'apprendre que 5 % des décisions des conseils de discipline étaient portées devant les tribunaux administratifs par les familles. Un siècle plus tôt, on n'aurait jamais songé à contester l'autorité des maîtres.
Nous n'avons pas pu vous restituer toutes les statistiques que nous avons entendues, mais celles-ci sont à l'évidence inquiétantes.
Mme Amel Gacquerre. - Je tiens à vous adresser mes félicitations pour votre restitution, qui est très riche. Nous avons bien compris qu'il y a matière à retravailler, à examiner et à approfondir. Cela me conforte dans les travaux que nous menons avec Rémi Cardon sur l'avenir des valeurs démocratiques. Cette restitution commune sera très intéressante car nous nous retrouvons complètement dans vos constats, même si nous avons abordé le sujet sous l'angle de la démocratie.
Je formulerai deux ou trois réflexions, au travers de trois éléments qui m'ont marquée. Le premier est cette notion d'effritement de l'autorité, que j'ai trouvée extrêmement intéressante. Sur le sujet de la démocratie, nous nous rendons compte que nous n'assistons pas à un effondrement brutal, et c'est cela qui est très dangereux. C'est quelque chose de très insidieux que nous sommes en train de vivre et qui nous mène, non pas à un point de non-retour, car il faut rester optimiste, mais à une situation vraiment alarmante. Ce terme est d'autant plus dangereux que nous sentons tous ce phénomène. Cela est extrêmement violent. C'est un point sur lequel nous devons communiquer et que nous devons essayer d'expliquer.
Le deuxième élément est cette notion de désinformation, qui est très dangereuse. On parle des réseaux sociaux, mais ils ne sont qu'un moyen de diffuser ces désinformations, et c'est un phénomène qui nous paraît extrêmement complexe. Les leviers d'action sont très divers : il y a bien sûr l'école, mais aussi la réponse législative et réglementaire. Votre rapport montre l'ampleur du chantier à mener.
Je souhaiterais formuler une remarque sur le sujet de la démocratie, à la suite de nos échanges avec le Parlement des étudiants, que j'ai beaucoup appréciés. Nous ne devons pas nous borner à défendre nos institutions. Nous devons surtout essayer de redonner confiance à chacun, nous écouter les uns et les autres. Nous devons convaincre que la décision politique peut encore changer et améliorer la vie des gens. Il ne s'agit pas de défendre notre pré carré, nos institutions. Ce que nous devons défendre, c'est l'efficacité et l'efficience des politiques publiques, un sujet qui est d'ailleurs beaucoup revenu lors de nos auditions.
Enfin, concernant la montée de l'individualisme, le coeur du sujet est de savoir comment « faire société ». Cette expression est aujourd'hui peut-être un peu galvaudée, mais elle vise juste. La question est de savoir comment nous pouvons faire en sorte que chacun comprenne ce que cela signifie.
Mme Vanina Paoli-Gagin. - Ce travail dresse un diagnostic assez inquiétant.
Je m'interroge sur les causes de la fragmentation, de cette « archipélisation » : le numérique n'en est-il pas le principal responsable ? Il s'agit en effet d'un méta-système décentralisé, pair à pair, qui désintermédie et rend contestables tous les corps intermédiaires, les institutions et les mécanismes démocratiques. Avez-vous pu analyser à partir de quand ce phénomène de désintégration a réellement commencé ? Le numérique est selon moi un facteur d'accélération massif.
Je souscris évidemment aux préconisations que vous formulez, mais j'ai l'impression que, quels que soient les sujets, nous nous trouvons toujours face au même type de réponses. J'ai le sentiment qu'elles ne peuvent apporter une solution systémique.
Ne devrions-nous pas adopter une approche plus fondamentale et considérer que tout ce qui se passe dans l'espace numérique doit être traité comme ce qui se passe dans la réalité non virtuelle ? Dans ce cas, les plateformes seraient considérées comme des éditeurs, ce qui nous économiserait beaucoup de régulations. Au début d'Internet, on parlait des « autoroutes de l'information ». Or, sur une autoroute, on ne donne pas une Ferrari à un enfant de six ans sans permis de conduire. Parce qu'il s'agit d'un formidable espace de liberté, nous avons tout laissé nous dépasser.
À la demande du Gouvernement, je travaille actuellement sur l'alignement des systèmes d'intelligence artificielle avec nos standards de confiance, sécurité, durabilité et explicabilité. Mais ce que j'évoque dans mon projet de rapport appartient déjà au passé. Désormais, nous ne contrôlons plus rien ; nous avons même des systèmes si autonomes qu'ils peuvent biaiser le régulateur qui voudra les contrer. Comment réfléchir à une nouvelle manière d'aborder la résolution des problèmes ? Je n'ai pas la réponse.
Avez-vous entendu des personnes s'exprimer sur une nouvelle manière d'aborder le rapport à l'autorité et à la vérité ? Si ces deux piliers ne sont plus là, tout ce dont nous parlons - le système démocratique, les institutions - n'a plus lieu d'être, comme vous l'avez bien montré dans les deux scénarios noirs de votre préambule.
M. Jean-Raymond Hugonet. - Merci beaucoup pour ce travail, qui a dû être passionnant à mener. Sans que cela soit une critique, je me passerais bien des deux dernières pages, c'est-à-dire des recommandations, car je les trouve en décalage avec l'ampleur des sujets traités. Je sais qu'ici, au Sénat, les rapports comportent toujours des préconisations. Mais là, sincèrement, la quinzième recommandation me pose problème, car les États généraux de l'information n'ont pas été l'alpha et l'oméga du sujet.
Ou alors, conservons uniquement les titres des trois axes : « Défendre l'école de la République », « Réinventer les figures de l'autorité publique », « Renforcer la lutte contre les fausses informations tout au long de la vie des citoyens ».
Il vaudrait mieux laisser à chacun d'entre nous le choix du scénario, ou en tout cas du cheminement vers celui-ci, de façon plus ouverte. Car ces recommandations signifient que l'on détient la vérité. Or, vous l'avez dit : « La crise de l'autorité de la vérité renvoie à une lame de fond civilisationnelle », liée à la promotion de l'individualisme depuis la Révolution. Nous arrivons donc à une machine qui n'est plus contrôlable, et dont on a la prétention de croire que l'on peut la contrôler.
Les personnes que nous auditionnons donnent l'illusion que l'on peut encore agir, mais il est trop tard. Ceux qui veulent, par intérêt, par passion ou par vocation, entraîner la société vers l'un des quatre scénarios ont un temps d'avance.
Un jeune de seize ans en conduite accompagnée peut conduire une Porsche sur l'autoroute. Est-il capable de la piloter ? La réponse est non. Il sera copiloté, mais si un problème survient, la personne interviendra-t-elle ? Non. Ce n'est donc pas une auto-école.
Mme Sylvie Vermeillet. - Je remercie nos trois corapporteurs pour ce rapport qui décoiffe et qui secoue. Je suis, comme vous, interpellée par ces scénarios noirs et par la présentation que vous faites des conséquences dramatiques et nuisibles qu'entraînent les réseaux sociaux - un poison selon moi.
A-t-on envisagé l'hypothèse d'aller jusqu'à supprimer ou interdire les réseaux sociaux ? Vous expliquez à quel point ces réseaux sont nuisibles, mais vous proposez ensuite des solutions pour lutter assez timidement, alors que nous connaissons la cause du poison. Cette hypothèse a-t-elle été envisagée ?
M. Bernard Fialaire. - Je vous remercie pour ce travail et pour nous avoir associés aux auditions, qui furent très intéressantes.
Je ne reviendrai pas sur la forme. Les quatre scénarios sont forcément un peu caricaturaux, de même que les recommandations. Je suis surpris qu'un mot n'apparaisse pas, je l'ai cherché partout : c'est le mot « responsabilité ».
Il n'y a pas de liberté sans responsabilité, c'est consubstantiel. Cela amène à s'interroger sur le fait que, dans les préconisations, l'on ne revienne pas sur cette notion. Je suis un peu frustré de ne pas voir ce mot apparaître. Est-ce pour nous inciter à le faire ? En tout cas, ce mot ne peut pas être absent d'un tel rapport.
M. Stéphane Sautarel. - Avec votre rapport, nous n'avons pas besoin de Michel Houellebecq pour nous faire peur.
L'autre mot qui manque selon moi est celui de « liberté ». Personnellement, je ne vois pas comment nous pourrions interdire les réseaux sociaux. Je partage donc vos recommandations concernant la place majeure de l'école et de l'éducation. La solution passe par l'éducation, c'est évident, mais c'est une solution de long terme, qui renvoie à un nouveau rapport à la liberté, en faisant appel à la responsabilité.
J'ai apprécié que vous utilisiez la notion de transition lors de la présentation du dernier scénario. Il y a toujours des étapes, des transitions ou des passages. On va d'un scénario à un autre avec des transitions qui sont sans doute des déséquilibres successifs pour essayer d'avancer. Cette notion de transition pourrait figurer demain dans la synthèse ou dans un rapport plus global. J'ai bien aimé cette idée que ce scénario 4, quel que soit son contenu précis, est en tout cas un scénario de transition. Il permettrait le passage d'un état à un autre, d'aller de l'avant, sans prétendre avoir la réponse absolue.
M. Pierre Barros. - Le sujet de l'autorité et de la vérité est ambitieux, mais il ne se traite pas à la légère, même dans le cadre d'une commission de la prospective.
Il est assez étonnant de traiter cette thématique ici, au Sénat, où nous passons l'essentiel de notre temps à discuter, à affirmer des opinions, à faire autorité sur des sujets et à proposer constamment notre vérité à autrui. Cette thématique est à la fois le fruit et le moteur de ce que nous faisons tous les jours. Le fait de nous questionner sur ce point est un signe de bonne santé. Poser cette question au Parlement, et notamment au Sénat, signifie que la situation n'est pas si mauvaise ; en discuter de manière sereine, avec beaucoup de bienveillance et de clairvoyance, est également positif.
Sur les différentes thématiques qui occupent la délégation, des sujets émergent autour de l'individualisme. Il y a véritablement quelque chose à creuser sur ce point. S'y ajoute l'idée que tout est en mouvement : il faut constamment agir en maniant diverses « drisses » et « écoutes », pour reprendre les termes marins, pour éviter que tout s'effondre. Si l'on n'applique pas des forces parfois contraires, les choses risquent de s'écrouler.
Face à la désinformation et à l'individualisme, il faut agir ensemble, le plus collectivement possible, en échangeant en présentiel et en passant du temps ensemble. C'est ce que nous sommes en train de faire à l'instant même. Nous aurions pu tenir cet échange en visioconférence, par courriels ou sur un groupe WhatsApp. Nos choix sont une façon de respecter celles et ceux qui ont réalisé un travail approfondi.
Lorsque l'on a quelque chose à se dire, on se le dit en face, physiquement. Il est vrai que cela fait partie des petits éléments qui ont été rappelés assez régulièrement au cours des différentes auditions : le fait de se voir, de débattre. Débattre « en vrai », en respectant la personne que l'on a en face de soi, est certainement l'une des clés pour répondre aux questions qui nous sont posées cet après-midi.
M. Christian Redon-Sarrazy. - Je me retrouve dans les propos de mes collègues concernant le numérique et l'école. Ce sujet est abordé dans le rapport sous l'angle de l'autorité, à la lumière de tout ce que nous avons malheureusement connu. Quelle sera l'école de demain ? Quel doit être notre niveau d'exigence ?
J'ai connu, en tant que parent, l'arrivée d'Internet et des téléphones pour mes enfants. Je vois maintenant les enjeux des réseaux sociaux pour mes petits-enfants, mais à une échelle vingt fois supérieure. Il me semble que nous ne différencions pas suffisamment les différents usages et les différentes époques de la vie de nos jeunes. L'une des clés se trouve sans doute dans ce que nous allons faire pour les apprentissages dès le plus jeune âge.
Nous ne pouvons pas nous passer des réseaux sociaux, nous ne reviendrons pas en arrière. En revanche, nous pouvons essayer de différencier et de faire la part des choses, mais je n'ai pas l'impression que nous prenions ce chemin, ne serait-ce que par une segmentation par âge et par le rôle de la cellule familiale et éducative. Il s'agit là d'un enjeu vraiment important.
L'école de la République doit faire son travail, oui, mais il faut l'aider. Nous devons sans doute nous poser davantage de questions sur les outils que nous pouvons donner aux équipes éducatives pour agir dès le plus jeune âge.
Merci pour ces constats qui font froid dans le dos, mais qui peuvent être rassurants aussi, car nous pouvons trouver des leviers pour agir.
Mme Nadège Havet, rapporteure. - Je vais répondre sur le volet numérique. L'expression « autoroute de l'information » est éloquente : le numérique accélère considérablement les choses. La désinformation que l'on pouvait diffuser lors d'une discussion au café du coin restait confinée à un entourage assez proche et se propageait lentement. Désormais, sur l'autoroute de l'information, tout va beaucoup plus vite.
Nous devons mieux former les jeunes et les adultes à distinguer ce qui est vrai de ce qui est faux, à se poser les bonnes questions et à développer leur esprit critique.
M. Jean-Jacques Michau, rapporteur. - Lors d'une audition, quelqu'un rappelait qu'environ 16 % des gens pensent que la Terre est plate. Auparavant, ils le gardaient pour eux. Le problème vient du fait que cette idée est désormais divulguée, republiée et diffusée au sein de communautés.
Concernant les notions de responsabilité et de liberté, la situation est compliquée. Nous avons tous défendu la liberté d'expression, mais aujourd'hui elle nous dépasse. Elle n'est pas au service de ce que nous pensions qu'elle devrait être : la liberté, l'esprit critique... Nous nous retrouvons donc face à la question de la responsabilité. Qui la porte ? Comment la contrôle-t-on ?
Je rejoins ce que vous disiez sur l'effritement de l'autorité : ce phénomène est quelque peu sournois, constitué d'éléments que l'on ne voit pas si on ne les met pas en lien les uns avec les autres. Lorsque je me suis lancé dans ce travail, j'ai constaté que, contrairement à d'autres rapports où l'on a une idée de la conclusion dès le départ, nous nous sommes retrouvés ici à tirer des fils qui remettaient chaque fois nos certitudes en cause.
Enfin, sur les questions d'éducation, il semblerait que des pays ayant fait des choix courageux il y a quelques années observent des résultats plutôt encourageants. Ainsi, même si j'ai présenté des scénarios extrêmement pessimistes, on voit qu'il existe des systèmes permettant de contrecarrer cette pente qui semble inexorable.
Mme Christine Lavarde, présidente, rapporteure. - Pour en venir à l'éducation, ce qui m'a le plus frappée est que, lors de l'audition de la DGESCO (direction générale de l'enseignement scolaire), ses représentants nous ont indiqué que la notion d'éducation aux médias et à l'information existait dans les programmes de l'Éducation nationale depuis les années 1980. J'étais au collège après 1980 et j'aurais dû avoir le souvenir d'une sensibilisation à l'éducation aux médias et à l'information. Or, il n'en a strictement rien été. J'ai posé la question aux participants du Parlement des étudiants, qui ont fréquenté le collège vingt ans après moi : aucun n'a le souvenir d'avoir bénéficié d'une quelconque sensibilisation sur ce sujet. Autrement dit, l'Éducation nationale pensait avoir fait quelque chose, mais dans les faits, il n'y a rien.
Quand nous avons interrogé en février dernier les représentants de la DGESCO, ils nous ont répondu que, jusqu'à présent, les actions d'EMI reposaient sur le bon vouloir de l'équipe enseignante. Si un professeur était assez moteur, il organisait une action, mais il s'agissait toujours de travaux en interdisciplinarité, ce qui suppose de mobiliser plusieurs enseignants. Ils ont décidé de changer radicalement d'approche, puisqu'ils nous ont annoncé la constitution d'un véritable corpus pédagogique global, avec des notions qui devront avoir été vues par niveau de classe. Le dispositif sera-t-il prêt pour la prochaine rentrée scolaire ou pour celle de 2027 ? Je n'ai pas la réponse. De même qu'il existe un programme d'enseignement moral et civique, l'EMC, il y aura un programme d'EMI.
En outre, les représentants de la DGESCO ne savaient pas nous dire sur quelle matière ce temps serait pris, ni qui en assurerait la coordination. Ils avaient envisagé que cette EMI soit intégrée dans le temps dévolu à l'EMC, souvent dispensé par un professeur d'histoire-géographie. Or, éduquer sur les ressorts des manipulations de l'information nécessite des compétences un peu technologiques, qui ne sont pas forcément celles du professeur d'histoire-géographie.
Il est donc positif de passer à la phase de l'élaboration d'un programme, mais il faudra aussi nécessairement prévoir un volet consacré à la formation des enseignants, car les ressorts de la désinformation sont parfois très subtils et très insidieux. On ne dira pas la même chose à un élève de sixième ou à un élève de terminale.
Cependant, pour rattraper notre retard par rapport, par exemple, à la Finlande, il nous faudra du temps, sachant que notre modèle pédagogique est très différent du sien. Les élèves finlandais utilisent massivement les outils informatiques : on peut juger que c'est bien ou mal, mais il y a là une appropriation. Je parle en connaissance de cause : mes neveux et nièces sont franco-finlandais. Quand on rentre au collège en Finlande, dans la liste des fournitures scolaires, figure le téléphone portable. Chez nous, on revient en arrière en interdisant les téléphones portables dans les collèges. On voit donc bien que la société ne se construit pas de la même manière. Pour répondre aux questions sur le fait de savoir si les réseaux sociaux ont accentué le phénomène - et, comme le disait Nadège Havet, ils l'ont accéléré -, nous avons eu un échange très intéressant avec M. Sami Biasoni, philosophe, qui nous a montré comment les ressorts de la mal-information et de la mésinformation existent dans l'interprétation des statistiques. Il a écrit deux ouvrages, l'un sur les mathématiques et les statistiques, l'autre sur le langage. Par exemple, il montre qu'avec une même série statistique, suivant que l'on vous parle de la moyenne ou de la médiane, vous n'entendrez pas le même message, notamment en termes d'inégalité sociale. Il montre comment, selon le vocabulaire ou la syntaxe des phrases, on peut dire des choses très différentes qui vont s'imprégner différemment chez son interlocuteur. Ce qui joue beaucoup dans les ressorts de la manipulation, c'est le côté affectif. On va chercher à vous attirer dans les mailles du filet en mobilisant des ressorts affectifs. Il faut que les gens en aient conscience et qu'on leur montre comment on veut leur faire croire que l'on est avec eux, que l'on écrit leur histoire, alors qu'en réalité, on veut transformer leur narratif pour l'intégrer à ses propres intérêts. Cela est très ancien et existait avant les réseaux sociaux.
Mme Vanina Paoli-Gagin. - Avez-vous auditionné Guillaume Chillet, auteur d'un petit ouvrage que je vous recommande, « Petit traité de souveraineté cognitive » ? Il y expose cinq principes de base extrêmement intéressants, en faisant une analogie entre notre cerveau et un territoire. Il explique ainsi pourquoi nous baissons la garde et nous laissons contaminer par la désinformation, les fausses informations et les chiffres biaisés.
L'auteur écrit notamment : « Si je laisse levée la barrière de ma douane affective, je suis perdu. » Il donne donc des recettes très simples. C'est écrit très simplement, mais c'est très scientifique. Il serait peut-être bien de faire un petit focus sur ce sujet.
Mme Christine Lavarde, présidente, rapporteure. -Nous souscrivons à la proposition de Jean-Raymond Hugonet car il est vrai que les recommandations détaillées ont tendance à réduire notre pensée. Par conséquent, nous sommes d'accord pour supprimer les deux dernières pages et de ne conserver que le corps du rapport. En effet, les propositions sont largement détaillées dans les pages qui précèdent, sans que cela soit réducteur.
Par ailleurs, concernant les pages sur les États généraux de l'information, nous sommes plus factuels, moins positifs. Plus l'on a de mots, plus l'on peut peser et contrebalancer. À la fin, lorsqu'il ne faut faire qu'une phrase, c'est plus compliqué.
Nous avons bien noté les mots qu'il faudra parvenir à faire dialoguer : liberté et responsabilité. Pour nous, cette notion de liberté est consubstantielle à la lecture du rapport. Une fois qu'on l'a lu et que l'on sait que l'on ne veut pas s'engager dans un certain scénario, on est toujours libre de se laisser aller sur la pente de la facilité, où l'on ne consulte que son téléphone et les réseaux sociaux pour s'informer, ou de prendre la liberté de consulter d'autres sources.
Nous avons eu de nombreux échanges avec des journalistes, car nous nous sommes demandé comment un journaliste peut aujourd'hui faire son travail, alors qu'il est lui-même entouré par les réseaux sociaux. Nous sommes rassurés : il existe une véritable déontologie. Les écoles de journalisme ont pris la mesure du problème et ont compris qu'il fallait faire évoluer leur corpus de formation, de manière quasi instantanée, pour montrer aux étudiants comment ils pouvaient se trouver bernés et quels seraient les outils utilisés pour les tromper.
Un événement récent illustre bien les enjeux de la désinformation : celui des punaises de lit. Ce sujet a été repris et relayé dans les médias, y compris la presse écrite, alors qu'il était complètement faux. Ce phénomène a toujours existé, et une bulle médiatique a été créée par des individus qui ne nous veulent pas que du bien. Cela n'a pas été sans conséquence sur notre économie, car un certain nombre de touristes étrangers ont annulé leurs nuitées d'hôtel et leurs séjours en France. Ce sujet a fini par être colporté par des journalistes, y compris de la presse écrite, en dehors même du monde virtuel. C'est pourquoi la question des journalistes transparaît au fil du rapport. Elle nous semblait véritablement au coeur du sujet et de nos travaux.
Mme Vanina Paoli-Gagin. - La question des journalistes indépendants m'interpelle.
M. Bernard Fialaire. - Deux secteurs sont concernés : l'éducation et l'information. Pour l'information, il faudra bien qu'un jour nous réinterrogions la déontologie des journalistes, et non celle des médias. En effet, lorsque nous écoutons les informations, nous ne savons pas si c'est un journaliste, un chroniqueur ou un commentateur qui nous parle. C'est un vrai problème, il faudra un jour obtenir un marqueur clair.
Aujourd'hui, une carte de journaliste est donnée à quelqu'un qui tire plus de 50 % de ses revenus du journalisme. Il existe des personnes qui interviennent dans les médias mais qui n'ont pas ce statut. De plus, les cartes de journalistes sont distribuées par une instance qui comporte aussi les employeurs. Il faudra vraiment que nous puissions intervenir.
Que des médias puissent avoir des orientations n'est pas un problème, mais il faut savoir si les journalistes, lorsque nous les écoutons en tant que tels, respectent une déontologie, faute de quoi ils pourraient être attaqués ou défendus. Je vais jusqu'à proposer un ordre des journalistes pour qu'entre pairs, ils puissent se juger, afin de préserver à la fois leurs sources, être indépendants de leurs employeurs et rassurer les auditeurs et les lecteurs.
Mme Christine Lavarde, présidente, rapporteure. -Je vous remercie pour ce débat très riche.
La délégation adopte, à l'unanimité, le rapport et en autorise la publication.
La réunion est close à 15 h 55.