Jeudi 18 juin 2026
- Présidence de Mme Micheline Jacques, président -
La réunion est ouverte à 8 h 35.
Table ronde sur les filières économiques d'avenir dans les outre-mer
Mme Micheline Jacques, président. - Mes chers collègues, dans le cadre de notre rapport sur les filières économiques d'avenir dans les outre-mer, nous poursuivons ce matin nos travaux avec une audition de représentants de filières d'avenir de La Réunion, Mayotte, la Guadeloupe et la Polynésie française, dans les domaines agricoles et de la cosmétique.
Nous avons le plaisir d'accueillir, en présentiel, M. Cédric Coutellier, président de l'Association de promotion de l'agroforesterie en Guadeloupe (APAGwa) et président de la Fédération nationale des vanilles d'outre-mer, et, en visioconférence, M. Auguste Buluc, fondateur de Tahiti Marine Products et Tahiti Marine Biotech, M. Anwar Soumaila Moeva, ancien président du syndicat des Jeunes Agriculteurs de Mayotte, et M. Maoulida Abdallah, président du syndicat des Jeunes Agriculteurs de Mayotte, M. Claude Marodon, docteur en pharmacie, président de l'Association pour les plantes aromatiques et médicinales de La Réunion (APLAMEDOM) et cogérant de l'Association départementale des plantes à parfum aromatiques et médicinales (ADPAPAM) de La Réunion, et M. Laurent Janci, coordinateur de la filière Plantes à parfum aromatiques et médicinales (PAPAM) de La Réunion et cogérant de l'ADPAPAM.
Nous nous réjouissons de la diversité des filières que vous représentez. Elle illustre la richesse économique des outre-mer et l'avantage comparatif de vos activités dans vos bassins océaniques respectifs. Vous êtes issus de filières innovantes qui proposent des produits de haute qualité. Vous participez également à différents niveaux à des enjeux stratégiques portés par les pouvoirs publics. Je pense par exemple à la souveraineté alimentaire.
Aussi, nous sommes intéressés par les éléments quantitatifs et prospectifs de vos filières. Quelles sont leurs tendances d'évolution en termes de chiffre d'affaires, d'emplois ou d'export ? Comment évaluez-vous votre potentiel de croissance ?
Nous savons que celui-ci est parfois ralenti, voire compromis par des inadaptations de la norme ou des contraintes structurelles. J'insiste donc sur le fait que cette audition et le rapport qui sera in fine adopté par la délégation ont pour objet de proposer des recommandations très concrètes pour aider le développement de vos activités.
Nous souhaitons ainsi connaître votre point de vue sur le cadre normatif, sur la concurrence à laquelle vous faites face et sur la manière dont les pouvoirs publics pourraient davantage utiliser des leviers protecteurs de politique économique, sur vos difficultés ou, au contraire, sur vos réussites en matière de financement, ainsi que sur vos différents besoins en matière de formation et d'innovation pour structurer vos filières dans le temps long.
Vos réponses, les plus concrètes possible, seront précieuses pour alimenter la réflexion de nos rapporteures.
Nous vous proposons de commencer par un propos liminaire de cinq minutes. Puis, nos rapporteures Vivette Lopez et Marie-Laure Phinera-Horth prendront la parole pour vous interroger plus précisément, ainsi que nos autres collègues présents ou en visioconférence.
M. Cédric Coutellier, président de l'Association de promotion de l'agroforesterie en Guadeloupe (APAGwa) et président de la Fédération nationale des vanilles d'outre-mer. - La Fédération nationale des vanilles d'outre-mer a été instituée à la suite de la « conférence Vanilles », qui s'était tenue sous l'égide de Mme Girardin, à l'époque ministre des outre-mer. Son objectif est de faire la promotion de l'ensemble des vanilles issues des outre-mer face à la concurrence de masse qui arrive sur nos territoires.
Dans les années 1960, la France était capable de produire 70 % de la vanille consommée sur son territoire. Mais la production a chuté depuis ; si elle demeure importante en Polynésie française et à La Réunion, elle a failli disparaître dans les autres territoires.
Je préside par ailleurs l'Association de promotion de l'agroforesterie en Guadeloupe. Si la vanille est un peu notre « locomotive », nous faisons aussi la promotion d'autres productions, toutes sous couvert forestier ou en agroforesterie, c'est-à-dire en forêt ou sur des zones qui vont être reboisées. Outre le triptyque vanille-café-cacao, nous valorisons d'autres productions, dont certaines peuvent être de sous-bois. Par exemple, en ce moment, nous développons l'encens, qui pousse naturellement sur le territoire.
M. Auguste Buluc, fondateur de Tahiti Marine Products et Tahiti Marine Biotech. - J'ai créé une activité en Polynésie française dans la filière holothuricole.
Au mois de septembre 2019, nous avons été lauréat d'un appel à projets de la direction des ressources marines de la Polynésie française. Nous avons commencé notre recherche et développement (R&D) au mois de septembre 2020 ; elle continue jusqu'à aujourd'hui.
Après six ans de R&D, nous sommes arrivés à produire des ingrédients pour la nutraceutique et un ingrédient pour la cosmétique. Nous venons de démarrer nos ventes en local en Polynésie française, sous notre marque Anave. Nous avons en outre un brevet sur notre ingrédient pour la cosmétique : le Sea Healer.
Nous avons également commencé à faire du marketing et de la communication sur la France pour vendre nos cosmétiques, que nous produisons en France métropolitaine.
Dans un deuxième temps, nous allons « switcher » sur l'Asie du Sud-Est. L'Asie connaît très bien les holothuries. Il y a donc moins de difficultés qu'en métropole, où un travail de communication, voire d'éducation de la clientèle française et européenne, est nécessaire.
Nous sommes aussi sur le secteur de la nutraceutique et des compléments alimentaires. Et nous avons pour perspective de développer des molécules bioactives qui vont pouvoir nous servir dans la pharmacie.
M. Anwar Soumaila Moeva, ancien président du syndicat des Jeunes Agriculteurs de Mayotte. - Je présidais le syndicat des Jeunes Agriculteurs de Mayotte voilà encore trois semaines. Surtout, je suis producteur et distillateur d'ylang-ylang, ayant repris il y a neuf ans une exploitation qui appartenait à mon grand-père. Mon collègue, qui n'est pas producteur d'ylang-ylang, est venu à titre d'observateur, car nous sommes dans une phase de « tuilage » au sein de notre syndicat.
Permettez-moi, pour évoquer cette filière d'excellence de Mayotte, de rappeler quelques éléments de contexte.
Voilà une centaine d'années, une société française, la société Coloniales Bambao, est venue exploiter des épices dans l'archipel des Comores, en commençant par Mayotte. Nous avons ensuite eu une production très importante d'épices et d'ylang-ylang. En 1974, Mayotte a décidé de rester française, tandis que les Comores prenaient leur indépendance. Suite à cela, un parfumeur de renom est venu s'installer sur notre territoire et a repris la filière d'ylang-ylang, la société coloniale française dont j'ai parlé n'étant plus présente.
Dans les années 2000, il y a eu un grand boom : départ du célèbre parfumeur qui s'était établi à Mayotte, mise en place de l'euro, création d'un État souverain aux Comores, etc. Nous nous sommes ainsi retrouvés en situation de concurrence, au sein de notre bassin régional, avec Madagascar et les Comores.
À partir de là, la production d'ylang-ylang et d'épices a fortement chuté. En 1995, l'ylang-ylang, c'était 1 100 hectares, une production estimée à plus de 25 tonnes d'huile essentielle d'excellente qualité envoyée vers la métropole et plus de 700 producteurs dédiés à cette seule activité. Aujourd'hui, compte tenu de la concurrence et des coûts de production, nous ne sommes malheureusement plus qu'à 500 kilos produits, 80 producteurs et 102 hectares.
Nous nous inscrivons donc aujourd'hui dans une perspective de structuration de la filière, qui a démarré en 2019-2020. Mais nous rencontrons - hélas ! - toujours beaucoup de difficultés, liées notamment aux coûts de production. Il nous faudrait pouvoir déboucher sur des marchés capables d'acheter à un prix rémunérateur pour les producteurs mahorais.
Permettez-moi de vous donner quelques éléments chiffrés. Produire un litre d'huile essentielle coûte aux alentours de 750 euros à Mayotte, contre 120 euros aux Comores. Le prix d'un litre d'extra supérieur oscille entre 300 euros et 450 euros aux Comores, contre entre 1 300 euros et 1 500 euros à Mayotte. C'est le principal défi.
Nombre de projets sont en train de se mettre en place, notamment avec le Pôle d'innovation intégré de Mayotte (PI2M) et avec moi et quelques producteurs d'ylang-ylang, afin, précisément, de structurer la filière et de faire de la valorisation pour justifier les prix de vente. Car il ne suffit pas de dire qu'à Mayotte, nous avons la meilleure huile essentielle d'ylang-ylang. Il y a tout un écosystème autour. Il faudrait que nous parvenions à capter une clientèle capable d'acheter cette huile essentielle au prix rémunérateur à Mayotte.
M. Maoulida Abdallah, président du syndicat des Jeunes Agriculteurs de Mayotte. - Ainsi que mon collègue vient de l'indiquer, je suis ici aujourd'hui à titre d'observateur.
M. Claude Marodon, docteur en pharmacie, cogérant de l'Association départementale pour les plantes aromatiques et médicinales (ADPAPAM) de La Réunion et président de l'association APLAMEDOM. - Président de l'association APLAMEDOM, je suis cogérant, avec Laurent Janci, de l'association ADPAPAM, qui est l'outil de coordination de la production des plantes aromatiques et médicinales.
L'association existe depuis près de vingt-cinq ans. Dans un premier temps, nous avons interpellé le législateur pour permettre l'inscription des plantes aromatiques et médicinales d'outre-mer, en particulier de La Réunion, à la pharmacopée française. Cela a été le coup d'envoi de la possibilité de produire, transformer et commercialiser dans un cadre juridique à la fois sécurisé et efficace.
Laurent Janci vous apportera des éléments complémentaires sur le volet arômes et huiles essentielles, dont le potentiel à La Réunion est extrêmement intéressant.
Sur les 670 plantes recensées sur notre territoire, 34 sont inscrites à la pharmacopée ; nous avons l'intention d'en inscrire quatre ou cinq par an. L'exercice consiste à étudier les compositions, donc à compléter les recherches. Nous avons un taux d'endémisme assez important - il se situe entre 28 % et 30 % - et, bien souvent, les plantes en question ne sont pas décrites dans la littérature scientifique ; nous n'avons que des allégations empiriques. L'usage dans un cadre médico-légal nécessite évidemment de réaliser ce travail.
Encore une fois, l'idée est de favoriser la production, la transformation et la commercialisation, afin de répondre aux besoins des consommateurs de manière totalement sécurisée.
M. Laurent Janci, cogérant de l'Association départementale pour les plantes aromatiques et médicinales (ADPAPAM) et coordinateur de la filière Plantes à parfum, aromatiques et médicinales (PAPAM) de La Réunion. - Outre mes fonctions à l'ADPAPAM, je travaille depuis trente ans pour la Coopérative agricole des huiles essentielles de Bourbon, créée en 1963. Cela me permet d'avoir une vision assez large de ce qui se passe dans ce secteur.
Si Claude Marodon et moi-même avons dû agir en faveur de l'inscription des plantes médicinales au sein de la pharmacopée - l'idée était d'avoir une forme d'encadrement économique et législatif -, notre combat reste la libéralisation de ces dernières face au monopole de la pharmacie.
Normalement, dix d'entre elles devraient être bientôt libéralisées. Un arrêté doit être pris ; je pense que cela pourrait intervenir assez rapidement. Il est fondamental que ces plantes ne puissent pas être vendues seulement en pharmacie ; Claude Marodon, qui est lui-même pharmacien, est parfaitement d'accord. Je pense aux ventes en boutique, en grande surface.
Se pose également le problème des tisaneurs, qui vendent ces plantes depuis très longtemps et qui en connaissent les propriétés, mais qui n'ont pas de statut. Il faudrait en instituer un, qui soit à la fois simple et adapté à leur expérience - ce ne sont pas toujours des personnes diplômées -, pour leur permettre de vendre légalement les plantes, avec des mesures de sécurité. Pour La Réunion, c'est un combat important.
Ensuite, il faudrait pouvoir valoriser cette biodiversité. Nous avons beaucoup de plantes. Problème : comme elles sont souvent endémiques ou indigènes, aucun règlement ne leur est applicable. Nous avons besoin qu'elles soient connues et inscrites dans des listes des compléments alimentaires. Je le rappelle, la France a dressé une liste positive de ce qui est utilisable ; dans d'autres pays européens, c'est tout ce qui ne figure pas sur une liste négative qui peut être utilisé... Tout cela, ce sont des contraintes réglementaires très importantes pour nous.
À l'instar de nos collègues de Mayotte, nous avons, sur les huiles essentielles, connu de grandes heures au début du siècle précédent. Il fut un temps où, sur le vétiver et géranium, La Réunion était la référence mondiale. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Nous nous battons pour maintenir ce qui existe ou pour avoir plus de mécanisation.
Nous faisons aussi face à des problèmes de concurrence. Le fait que le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad) ait récemment développé une sélection spéciale ne nous a pas apporté d'avantage concurrentiel. Quand la main-d'oeuvre est trente-six fois moins chère ailleurs, on ne peut pas lutter !
Il y a tout de même de réels motifs de satisfaction.
Nous avons à présent un partenariat à La Réunion avec la maison Vuitton, qui cherche à travailler avec des huiles essentielles françaises dans ses parfums.
Ainsi, le parfumeur Jacques Cavallier est venu plusieurs fois à La Réunion. Nous faisons des choses merveilleuses ensemble. Et comme ils ont des contraintes en termes de responsabilité sociale des entreprises (RSE), cela les arrange que nous soyons français. Pour les départements d'outre-mer, il y a peut-être là un atout à exploiter.
Nous travaillons aussi avec des entreprises comme DSM-Firmenich, le numéro 2 mondial des parfums et arômes, qui a deux raisons de nous aider : d'une part, nos produits sont d'origine française ; d'autre part, du point de vue de la RSE, c'est intéressant pour eux.
Nous oeuvrons pour sauvegarder nos productions historiques, comme le vétiver et géranium. Nous espérons même pouvoir opérer une remontée. Mais nous avons également des difficultés réglementaires, par exemple avec Reach.
À La Réunion, nous avons un excellent produit : la baie rose, aussi appelée « poivre rose ». À l'heure actuelle, on en trouve dans la moitié des parfums. Et La Réunion a été leader. Le problème est que nous ne faisons qu'exporter les baies, destinées à la parfumerie ; l'ajout de valeur ne se fait pas à La Réunion. Et il faut de l'extraction au CO2 supercritique. Cela représente des millions d'euros d'investissements. De surcroît, comme il s'agit d'une peste végétale, à La Réunion, nous n'avons pas le droit de le multiplier. À Madagascar, où ils sont partis de zéro, ils en produisent cinq ou six fois plus que nous aujourd'hui.
J'espère que nous pourrons débattre de ces problèmes de concurrence.
Enfin, comme les plantes à parfum, aromatiques et médicinales ne sont pas considérées comme des produits alimentaires, nous ne relevons pas de la souveraineté alimentaire, et nous commençons à devenir une sorte de second choix dans les programmes agricoles français. Cela va finir par nous créer des difficultés.
Mme Vivette Lopez, rapporteur. - Je vous remercie de vos réponses. J'ai le sentiment que les dispositifs de protection des marchés - octroi de mer, règles de la commande publique, etc. - n'ont pas un effet très positif sur votre activité. Qu'en est-il ?
Monsieur Janci, vous indiquez que vous n'êtes plus numéro 1 sur le marché mondial. Pourriez-vous nous apporter un peu plus d'informations à cet égard ?
Monsieur Coutellier, comment expliquez-vous qu'il n'y ait plus que la Polynésie française et La Réunion qui produisent de la vanille ? Selon vous, existe-t-il une possibilité de relancer cette protection dans d'autres territoires ?
Quelles relations entretenez-vous - cette question s'adresse d'ailleurs à l'ensemble d'entre vous - avec le secteur de la cosmétique, où la vanille entre dans la composition de certains produits ?
Vous paraîtrait-il utile de créer une fédération des outre-mer, afin d'agir ensemble, d'échanger ?
Monsieur Soumaila Moeva, lors de son audition par notre délégation, Carole Ly, directrice de l'Institut national de l'origine et de la qualité (Inao), a mentionné un pôle d'excellence rural ylang-ylang à Mayotte, dont la mise en place avait été envisagée en 2020. Cette initiative n'a pas abouti, alors qu'un groupe de parfumeurs de la Drôme avait manifesté son intérêt. Quelles en sont les raisons ?
Où en est le projet d'obtention d'une indication géographique protégée (IGP) pour l'ylang-ylang à Mayotte ? Un dossier a-t-il été déposé ?
Vous êtes intervenu à Station F dans le cadre des éditions de l'opération Invest in Mayotte. Existe-t-il un soutien de la part de Station F à la filière ylang-ylang à Mayotte ?
Quels sont les soutiens au financement de la filière ? Le plan Innovation outre-mer ? La loi du 11 août 2025 de programmation pour la refondation de Mayotte ?
La filière ylang-ylang me paraît très intéressante. Y a-t-il de l'ylang-ylang dans d'autres territoires ultramarins ou est-ce seulement produit à Mayotte ?
Monsieur Buluc, quel est l'impact sur votre activité de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction (CITES) ? Estimez-vous que vous pourriez être mieux accompagné par les services de l'État ?
Je m'intéresse beaucoup à la cosmétique. J'aime aussi beaucoup la vanille. Je pense notamment à la vanille bleue de l'île de La Réunion, un produit qui est très particulier. Vos différentes productions ont, je le crois, un bel avenir devant elles. Il faut que nous puissions vous aider. Quels sont les freins ? Quelles sont les possibilités de développement ?
Mme Marie-Laure Phinera-Horth, rapporteure. - Je suis sénatrice de la Guyane, et je me rends bien compte des difficultés qui sont les vôtres.
Monsieur Buluc, les territoires d'outre-mer disposent-ils, selon vous, d'un potentiel sous-exploité dans le domaine des biotechnologies marines ? Quelles sont les applications - cosmétiques, nutraceutiques, santé, pharmacie, etc. - les plus prometteuses aujourd'hui ? Quels avantages compétitifs la Polynésie française possède-t-elle par rapport aux autres territoires du Pacifique ou d'Asie ?
Monsieur Coutellier, la vanille peut-elle être considérée comme une véritable filière d'avenir pour les outre-mer ? Quels sont les principaux atouts concurrentiels de la vanille ultramarine face aux productions de Madagascar, d'Indonésie ou d'Ouganda ? Et quelle mesure unique aurait aujourd'hui le plus fort effet de levier pour permettre à la filière vanille ultramarine de changer d'échelle ?
Messieurs Janci et Marodon, les PAPAM peuvent-elles devenir une filière structurante pour les économies ultramarines ou resteront-elles une activité de niche ? En quoi la biodiversité ultramarine constitue-t-elle un avantage compétitif pour cette filière ? Quels partenariats existent avec les universités, les instituts de recherche et l'industrie ?
Messieurs Soumaila Moeva et Abdallah, quel est aujourd'hui le profil des jeunes agriculteurs qui souhaitent s'installer à Mayotte ? Observe-t-on un renouvellement des générations agricoles ? Les aides existantes sont-elles adaptées aux réalités mahoraises ? Existe-t-il des terres agricoles aujourd'hui inexploitées ? Je sais que vous avez connu des difficultés après le passage du cyclone Chido.
M. Cédric Coutellier. - Nos filières ont de nombreux points communs. Comme l'a rappelé M. Laurent Janci, les volumes de production se sont accrus ailleurs que dans les outre-mer français, notamment, pour la vanille, à Madagascar et en Ouganda.
Malgré le coût de la main-d'oeuvre et les contraintes environnementales et sociales, qui nous empêchent d'être compétitifs, les petites quantités que nous produisons se distinguent grâce à la qualité du produit et à un processus très écologique. Ainsi, notre activité a très peu de répercussions sur la forêt vierge voisine, ce dont attestent les bilans de biodiversité. Parfois même, en sélectionnant les arbres que nous gardons, nous protégeons certains spécimens rares qui, dans une forêt classique, auraient peut-être disparu par sélection naturelle. En outre, nous sommes l'une des rares filières à avoir un bilan carbone positif, contrairement aux vanilles issues de productions plus intensives. Ainsi, les vanilles des outre-mer sont devenues de plus en plus qualitatives, tout en restant très différentes entre elles, puisque leurs caractéristiques dépendent pour beaucoup du terroir et de la méthode de transformation - et c'est tant mieux.
Notre fédération nationale rassemble les cinq départements d'outre-mer, mais aussi des pays et territoires d'outre-mer (PTOM) comme la Polynésie française et la Nouvelle-Calédonie. Chaque territoire présentant des aspects spécifiques, comme pour le vin, nous sommes fiers de cette diversité, que nous voulons préserver.
Nous constatons que la qualité de la concurrence massive des vanilles de l'étranger, sur nos territoires ou en France hexagonale, n'est pas à la hauteur. C'est donc sur ce point que nous souhaitons nous développer : faire en sorte que chacun reste proche de la méthode traditionnelle et fasse valoir le terroir plutôt que le volume. Nous savons que nous ne produirons plus jamais 25 tonnes de vanille en Guadeloupe et que même si l'objectif, en Polynésie, est de revenir à 100 tonnes, la production actuelle y est de 80 tonnes, ce qui n'est pas si mal. Ainsi, tout est bien vendu. Plutôt que d'atteindre un volume considérable, il est préférable que le peu qui est produit soit très qualitatif, afin que la valeur ajoutée reste au producteur.
Mme Vivette Lopez, rapporteur. - Quid de l'emploi ?
M. Cédric Coutellier. - La filière vanille en Polynésie est restée structurée, avec des emplois déjà créés et qui continuent d'exister ; quant à La Réunion, la production, bien qu'ayant diminué ces dernières années, s'y est maintenue. En revanche, à Mayotte, en Guadeloupe, en Martinique et en Guyane, nous repartons de zéro ; la filière est en relance et nous commençons à créer des emplois. En effet, avant d'envisager d'employer des personnes, il faut que l'agriculteur vive de sa production. En outre, bien souvent, la production de vanille relève d'une démarche de diversification ou de valorisation d'un espace boisé par des producteurs de canne ou de bananes, qui mettront à contribution les salariés déjà présents.
Pour ma part, au bout d'une vingtaine d'années, j'ai réussi à employer quelqu'un, grâce à qui, d'ailleurs, je peux être présent face à vous. C'est un défi, car si nous ne nous payons pas nous-mêmes, c'est notre problème ; en revanche, le salarié doit être rémunéré. Je suis donc fier de vous dire qu'il est possible de vivre, en tant que producteur de vanille dans les Antilles. La filière commence à attirer et la fédération rassure sur le fait que nous sommes en train de la structurer. Petit à petit, cela dissipe les craintes, car nous savons, avant même qu'il soit planté, que le produit se vendra. C'est une chance.
Mme Vivette Lopez, rapporteur. - Quelles sont les relations entre les secteurs de la cosmétique et de la vanille ?
M. Cédric Coutellier. - La problématique est que les parfumeurs demandent du volume, donc un prix bas. Or nous valorisons mieux la vanille en la vendant au détail.
Ainsi, nous n'avons pas répondu favorablement aux grands parfumeurs parisiens. Nous travaillons surtout avec de très petites maisons, plutôt locales, car la quantité est plus facile à gérer. La difficulté est que, pour obtenir un litre d'absolu de vanille, une huile essentielle, il faut une quantité énorme : environ trente kilogrammes de produit. Si je vends cette quantité à une seule personne, j'aurai moins bien valorisé la vanille qu'au détail. De plus, la vente aux touristes dans le cadre d'une visite ajoute de la valeur au produit. En comparaison, dépendre d'un client unique qui achète tout le volume est très risqué, quand bien même il paierait bien.
M. Auguste Buluc. - J'ai beaucoup à dire au sujet de nos nouvelles filières, très intéressantes pour la Polynésie française.
Avant d'aborder la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction (CITES), je précise que la filière respecte rigoureusement les règles, de la reproduction jusqu'au grossissement, avec une traçabilité sans faille des animaux jusqu'au produit fini. Elle exploite deux espèces à haute valeur ajoutée, protégées par la CITES, en voie d'extinction : l'Holothuria fuscogilva et l'Holothuria whitmaei, ou « blanc-tété » et « noir-tété », comme on les appelle en Calédonie.
Aujourd'hui, nous devons faire face à trois verrous structurels majeurs.
Le premier est la contrainte logistique et l'éloignement géographique. L'insularité de la Polynésie engendre des coûts extrêmement lourds de fret maritime, de collecte de la biomasse depuis les archipels vers notre laboratoire de Tahiti, puis de fret aérien international, pour acheminer nos produits finis vers le marché occidental.
Le deuxième verrou est celui de la visibilité et de la notoriété. L'holothurie est un ingrédient encore novateur. Cela impose à notre marque cosmétique - Anave - un effort pédagogique et de marketing considérable pour s'imposer face à des actifs marins plus conventionnels, comme les algues ou le collagène de poisson.
Le dernier est celui de la complexité administrative et réglementaire liée à la CITES, puisque les pressions écologiques mondiales ont conduit à l'inscription de ces deux espèces à ses annexes. Bien que notre démarche aquacole protège la ressource, les formalités administratives d'exportation font obstacle à nos flux. Le commerce de l'entreprise au consommateur (business to consumer, B2C) hors du territoire est presque impossible, car il requiert un permis d'importation et un permis d'exportation, ne serait-ce que, par exemple, pour quitter le territoire polynésien avec un pot de crème acheté sur place.
Il serait important de procéder à un allégement des contraintes liées à la CITES. Ainsi, pour la cosmétique, nous ne tuons pas les holothuries, puisque nous utilisons leurs excrétions pour fabriquer le scellant, ou sealer. En revanche, pour la nutraceutique et les compléments alimentaires, nous devons tuer l'animal pour extraire, sécher et broyer son tégument.
Nous souhaitons donc votre appui pour demander un allégement auprès des structures dont dépend la CITES, c'est-à-dire le Muséum national d'histoire naturelle (MNHN) ou le bureau de l'encadrement des impacts sur la biodiversité (ET4). Nous en avons besoin pour avancer sereinement et pérenniser notre filière holothuricole, qui est une première mondiale pour les deux espèces concernées. En effet, nous sommes suivis, de très loin, par les Philippines, l'Australie et le Vietnam. Nous voulons de manière pérenne pour l'économie, la vie sociale, l'environnement marin et la santé des Polynésiens.
Il faut également améliorer notre accès aux subventions européennes.
Concernant la biotechnologie, notre filière est innovante et se veut vertueuse, notamment grâce à son volet social et à l'implication des fermiers dans les îles, à qui nous faisons appel pour élever les juvéniles en enclos, avant de les racheter, au bout de dix-huit à vingt mois, en vue de leur transformation en nutraceutiques ou en ingrédients cosmétiques.
Ces derniers comprennent des minéraux bénéfiques à l'hydratation de la peau, des glucides (carbohydrates) pour l'élasticité, du collagène pour la réparation cutanée ou ses qualités antioxydantes, des acides aminés, qui maintiennent l'hydratation, des saponines antirides et de la mycosporine, pour la photoprotection, autant de molécules actives très efficaces.
Les récents résultats des études cliniques que nous avons faites avec Eurofins démontrent que nos produits contribuent à la réduction des pattes d'oie, des rides et des pigmentations du visage.
J'en viens à la composition du tégument, obtenu en tuant l'animal. On y trouve essentiellement des minéraux et des métaux - calcium, chrome, magnésium, sélénium - qui aident, par exemple, au maintien d'une glycémie normale. S'y ajoutent des vitamines, comme la vitamine D3, qui renforce le système immunitaire, des saponines aux propriétés hémolytiques, antibactériennes, antifongiques et antitumorales, des mycosporines, contre les ultraviolets, ainsi que des composés phénoliques antioxydants.
Les derniers composés du tégument sont des protéines pour la régulation immunitaire et la réduction du cholestérol ; des peptides bioactifs aux propriétés antioxydantes, antidiabétiques, anti-âge, immunomodulatrices, neuroprotectrices et anticancer ; le collagène, antioxydant également, mais aussi inhibiteur de l'enzyme de conversion de l'angiotensine (ECA, ou ACE en anglais), anti-hypertension, anti-tyrosinase, anti-élastase, antirides ; enfin, des carbohydrates, qui sont eux aussi antioxydants, ont des effets anticoagulants, permettent de prévenir le diabète et l'obésité, sont antihyperglycémiques, améliorent la sensibilité à l'insuline, régulent la lipidémie, sont anti-inflammatoires et anticancers.
Aujourd'hui, nous parvenons à extraire tous ces éléments du tégument et nous sommes en cours de production de plusieurs produits nutraceutiques, dont un comprend d'autres éléments en synergie avec le concombre de mer ; un autre a des propriétés antiglycémiques et anti-obésité.
Nous envisageons d'exploiter le fucoïdane et des saponines, afin d'aborder, dans les prochaines années, le domaine de l'oncologie. Toutefois, puisque cela coûte cher, nous avançons pas à pas. Nos investissements, de l'ordre de 3 millions d'euros, sont essentiellement privés et complétés par des prêts bancaires. Par conséquent, nous avons besoin d'un retour sur investissement avec un allégement des rigidités liées à la CITES, afin de pouvoir vendre dans d'autres pays sans trop de contraintes d'exportation, en B2C, tout d'abord, puis en B2B, d'entreprise à entreprise.
M. Laurent Janci. - Dans les départements d'outre-mer, nous sommes parfois très bien accompagnés, par exemple en matière de R&D, avec des dispositifs analogues à ceux de la métropole, mais bénéficiant de taux de subvention supérieurs.
C'est une bonne chose, mais notre problème est en aval, puisqu'il s'agit de l'étroitesse de notre marché. Ainsi, les 900 000 habitants de La Réunion constituent un débouché modeste, alors que nos prix de vente, élevés du fait de nos coûts de revient, ne correspondent pas à l'essentiel de la clientèle du territoire. Nous sommes donc contraints d'exporter vers des destinations lointaines, tout en important des flacons vides et des ingrédients, car même une huile essentielle locale n'est qu'un intrant parmi d'autres. Ensuite, nous réexpédions le produit fini, sur de petits volumes.
De plus, nous devons supporter des coûts supplémentaires pour respecter la réglementation. À La Réunion, puisqu'il y a moins d'acteurs locaux, mais autant d'organismes de contrôle qu'en métropole, ces derniers peuvent mieux s'occuper de nous, et pas uniquement pour nous conseiller ; il s'agit parfois de nous pousser dans nos retranchements. Nos homologues métropolitains nous disent parfois qu'ils ne sont pas aussi surveillés que nous. Ainsi, nous subissons les mêmes droits et obligations qu'eux, mais de manière plus concentrée, parce que nous sommes moins nombreux.
Par exemple, la direction de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités (DEETS) nous indique qu'elle n'est pas là pour nous conseiller et nous invite à prendre un avocat, alors que nous n'en avons pas les moyens ! L'accumulation de telles contraintes fait que les petites productions, sur des territoires restreints, ont du mal à exister.
En outre, en métropole, il est possible de mettre les différentes régions en concurrence, ce qui nous est impossible.
Par ailleurs, même si l'octroi de mer est censé protéger le marché, appliquer un taux de taxation de 30 % à un produit huit fois moins cher ne change pas grand-chose. Le revers de la médaille est qu'une entreprise réalisant plus de 300 000 euros de chiffre d'affaires à La Réunion est assujettie à un octroi de mer interne.
En revanche, pour nos produits à l'exportation, comme la baie rose, l'absence d'octroi de mer rend les choses beaucoup plus fluides.
Concernant l'ylang-ylang, La Réunion en a été le premier producteur d'huile essentielle, ce qui a été visible lors de l'Exposition universelle de Paris en 1889. Cependant, cela aura duré moins d'une quarantaine d'années, en raison de la sensibilité de la plante au cyclone, mais aussi du coût de la main-d'oeuvre. Depuis lors, la culture s'est déplacée dans d'autres colonies françaises, aux Comores, puis à Madagascar, et est complètement abandonnée, à La Réunion, depuis quatre-vingts ans.
Nous espérons la relancer, en petite quantité, pour le tourisme. Peut-être pourrons-nous la vendre à un prix suffisant pour justifier les coûts de la cueillette des fleurs, grâce à une méthode d'extraction spéciale que nous avons élaborée pour lui donner une grande originalité. Le problème est que nous serions hors des normes réglementaires, et il nous faudrait encore quelques années pour la développer.
La vanille de La Réunion a fait la démarche de l'IGP, sur laquelle les avis sont partagés. Par exemple, un producteur de l'île qui n'est pas dans la zone de l'IGP n'a pas le droit d'indiquer que sa vanille vient de La Réunion. Les contrôles l'obligent à détruire tout ce qui porte cette mention. Cela présente donc des avantages, mais aussi des inconvénients.
Pour les huiles essentielles, ce qui compte, pour les parfumeurs, c'est l'odeur, et non une IGP, laquelle ne pourrait être pleinement valorisée dans un flacon de parfum ; ce n'est donc pas intéressant pour nous.
Sur le travail avec l'université, les organismes ne manquent pas : Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD), ou encore l'Institut de recherche pour le développement (IRD). Les programmes sur la valorisation de la biodiversité coûtent des millions d'euros chaque année, mais les retombées concrètes sur le territoire sont maigres, parce que les universitaires sont évalués sur les brevets ou sur les publications qu'ils réalisent. Ainsi, la composition d'une plante n'intéresse pas les chercheurs, car cela ne se publie pas et n'est pas bien noté.
Nous souhaiterions que, contrairement à ce qui se fait en métropole, il existe une obligation de retombées sur le territoire, laquelle pourrait compter, par exemple, à hauteur de 50 % de la notation. Cela ferait avancer les choses, notamment dans le cadre des programmes européens comme le Fonds européen de développement régional (FEDER).
Nous bénéficions également d'autres programmes, comme le Plan Innovation outre-mer (PIOM) de France 2030. L'un d'eux, important, est le projet TrétZerbaj. Cependant, cet investissement d'un million d'euros dans un outil qui détecte l'action éventuelle d'un composé sur des virus ne nous fera guère avancer, même si, pour la première fois, nous avons été consultés lors de la réponse à l'appel à projets et qu'une petite partie a été réservée à la filière de production.
Il existe d'autres problèmes, comme celui que nous rencontrons, avec le CIRAD, sur le développement d'une souche spéciale de géraniums, vendue à Madagascar.
Il en va de même pour les dépôts de brevet : par exemple, des fonds européens alloués à La Réunion sont utilisés pour des dépôts de brevet à Montpellier, et il n'est plus obligatoire d'avoir une licence à La Réunion pour en faire usage. C'est un pur scandale, et cela empêche le territoire de se développer, car on ne nous voit que comme un levier de récupération de fonds européens, alors que la métropole dispose de systèmes de sociétés d'accélération du transfert de technologies (SATT) plus efficaces. Nous ne devons plus nous faire piller sous le prétexte qu'on s'occupe de nous parce que nous sommes petits et éparpillés. C'est, à notre niveau, une grande bataille.
S'agit-il de productions d'avenir ? Oui, mais nous parlons de marchés de « niche ». Ainsi, le partenariat entre la CAHEB et Louis Vuitton porte sur des dizaines de kilos pour certains produits, bien loin des dizaines de tonnes qui étaient la norme autrefois. En revanche, les répercussions en termes d'image pour le territoire sont considérables.
Par ailleurs, on m'a un jour fait remarquer que les quelques millions d'euros que coûtait une action à La Réunion étaient un montant anecdotique par rapport à un grand projet d'investissement européen à plusieurs milliards d'euros. Quand nous recevons des ministres ou des dignitaires européens, parler de biodiversité est de bon aloi. Nous sommes donc prêts à jouer le jeu, mais il faut nous accompagner, non seulement en R&D, mais aussi dans la phase suivante. Or puisque nous sommes loin, l'accompagnement diminue souvent au moment de la production.
Des difficultés se posent aussi pour la valorisation de niche. Par exemple, à La Réunion, les quelques tonnes de vanille noire produites ont une valorisation à 95 % touristique, ce qui crée une dépendance extrêmement dangereuse, comme nous l'avons vu avec le chikungunya, qui nous a privés de visiteurs pendant un an, puis avec le Covid. Au vu des tensions entre l'Iran et les États-Unis, nous ne savons pas comment vont évoluer les prix des carburants, donc ceux des billets d'avion. Sur le plan touristique, nous sommes donc sinistrés. L'activité va-t-elle repartir ? Les gens voudront-ils continuer à voyager loin ? Rien n'est sûr.
Ensuite, nous sommes accompagnés par le Programme d'options spécifiques à l'éloignement et à l'insularité (POSEI) - c'est précieux -, mais son avenir nous inquiète : sera-t-il maintenu comme un programme propre aux régions ultrapériphériques (RUP) ou absorbé dans le programme agricole national de droit commun, au risque de perdre les adaptations spécifiques à nos contraintes ? L'issue des négociations en cours à Bruxelles aura des conséquences importantes pour notre filière.
Nous nous heurtons par ailleurs à un plafond d'aide injustifié. De grands lobbies, comme celui de la banane, disposent librement de leurs dotations sans contrainte de ce type, alors que notre petite filière se voit bloquée pour quelques dizaines de milliers d'euros - une somme dérisoire à l'échelle d'un budget de plusieurs centaines de millions. La sénatrice Audrey Bélim a récemment interrogé la ministre de l'agriculture sur ce point et une réponse écrite est attendue. Nous espérons que ce plafond sera supprimé : nous sommes la seule production végétale de diversification à y être soumis.
L'éloignement géographique constitue un autre frein structurel. Les startups sont accompagnées initialement. J'en ai d'ailleurs lancé une pour développer une nouvelle technique d'extraction, mais elle a finalement profité à de grands groupes nationaux ou internationaux plutôt qu'au territoire, en raison des jalousies locales... Nous avons tenté dès 2005 de créer des extracteurs au CO2 supercritiques pour la baie rose, mais leur coût est cinq fois supérieur à celui de la métropole ; isolés à l'autre bout du monde, nous ne pouvons être ni compétitifs ni proposer des prestations de services à distance. Une plateforme d'éco-extraction financée par un grand emprunt s'est ensuite effondrée, faute de compétences en matière d'exportation des produits. Nous avons survécu en restant petits et en conservant nos accès aux grands groupes internationaux, ce qui prend des années à construire.
La valorisation des plantes endémiques se heurte enfin à des obstacles réglementaires disproportionnés : homologuer une nouvelle espèce représente un coût considérable.
Nous demandons également que les tisaneurs puissent exercer librement et que la vente de plantes médicinales soit reconnue sur le territoire - non pour se substituer à la médecine, mais pour permettre un usage traditionnel qui contribue à la santé de la population.
M. Claude Marodon. - La concurrence des pays voisins nous contraint à l'excellence et à la protection systématique de nos découvertes. Le protocole de Nagoya s'impose à nous, et l'expérience de la Guyane est révélatrice : le pillage des ressources végétales y a précédé toute protection, avec des effets démobilisateurs durables pour le territoire.
Les plantes médicinales font l'objet de recherches intensives et structurées. Les publications scientifiques indexées sur PubMed ont été multipliées par deux cents en quinze ans. Nous sommes encore dans une phase de recherche fondamentale ; deux projets concrets illustrent cette dynamique. Tout d'abord, le projet TrétZerbaj vise à constituer une bibliothèque d'extraits de plantes médicinales, mobilisant des approches pluridisciplinaires - génomique, biologie des populations, sciences humaines et sociales - pour permettre à terme aux industriels de travailler sur des données structurées. Ensuite, le projet Qualitiz, porté par l'IRD en partenariat avec le laboratoire de chimie et de biotechnologie des produits naturels (ChemBioPro), l'unité mixte de recherche (UMR) Peuplements végétaux et bioagresseurs en milieu tropical (PVBMT), et l'association réunionnaise pour la modernisation de l'économie fruitière, légumière et horticole (Armefhlor) se concentre sur la diversité génétique et chimique de dix espèces majeures de la pharmacopée traditionnelle. Ce projet n'a été rendu possible que par l'inscription préalable des plantes à la pharmacopée française. La Réunion accueille par ailleurs le seul diplôme universitaire d'ethnomédecine de France, qui forme les professionnels de santé à la prescription des plantes médicinales dans un cadre médico-légal.
Sur le plan réglementaire, nous demandons également la reconnaissance de l'usage traditionnel des plantes médicinales dans les outre-mer. Croire qu'une loi d'inscription au monopole pharmaceutique peut effacer cent cinquante à trois cents ans de pratiques traditionnelles est hors sol. Ce que demandent les tradipraticiens - les tisaneurs chez nous - c'est d'être qualifiés, certifiés, non de disparaître. Le diplôme d'herboriste a été supprimé en 1941 dans un contexte de charlatanisme généralisé ; aujourd'hui, c'est internet et l'intelligence artificielle qui exposent les consommateurs à des usages non sécurisés. Cette structuration de la PAPAM est soutenue par le département. J'en profite pour remercier également les institutions qui nous accompagnent : elles assurent un suivi de terrain très serré - visites d'agriculteurs, d'exploitations, de projets. Ce suivi nous permet de sélectionner les plantes les plus intéressantes et de les faire entrer dans une filière rémunératrice. C'est le produit final qui compte : cosmétique, tisane, diététique - une filière tinctoriale a même été lancée par notre ami Henry Joseph en Guadeloupe. Toutes ces utilisations des plantes aromatiques et médicinales sont bonnes à prendre, et c'est ainsi que nous serons gagnants : en nous diversifiant et en proposant des produits rémunérateurs pour toute la filière, et non pour le seul distributeur, ce qui est malheureusement souvent le cas aujourd'hui.
Nous sommes attachés à l'accompagnement juridique et éthique de la filière, au respect des savoirs des tisaneurs et au protocole de Nagoya. Notre voeu serait que la législation nationale soit adaptée aux territoires d'outre-mer, pour y reconnaître un usage traditionnel des plantes médicinales.
Une loi a permis l'inscription des plantes de l'outre-mer à la pharmacopée française ; un second article prévoit que des décrets en Conseil d'État adapteront cette loi aux outre-mer. Ces décrets n'ont jamais été pris. Le débat parlementaire de l'époque, au Sénat comme à l'Assemblée nationale, allait pourtant dans cette direction, pour reconnaître les spécificités de l'outre-mer - c'est cette direction que nous souhaiterions voir prendre.
M. Anwar Soumaila Moeva. - Je commencerai par le pôle d'excellence rurale (PER), mis en place en 2018 pour structurer la filière ylang-ylang et, plus largement, les plantes à parfum, aromatiques et médicinales à Mayotte. Une fois le bâtiment construit, un appel à projets en vue d'une délégation de service public (DSP) a été lancé, mais les contraintes imposées - loyers, charges de fonctionnement - étaient telles que personne n'a pu y répondre favorablement. Seul le bâtiment avait été construit : tout le matériel de distillation restait à la charge du futur gestionnaire, pour une durée initialement limitée à cinq ans, portée à neuf ans après négociation - sans que cela suffise à lever les contraintes pesant sur le projet.
La société Elixens, basée dans la Drôme, s'était pourtant portée candidate dès 2018. Elle avait racheté la société Bambao, installée aux Comores depuis son départ de Mayotte dans les années 1970, et souhaitait, à travers elle, développer une filière ylang-ylang française sur l'île.
Je l'ai moi-même accompagnée pendant deux ans, en lien avec les services de la direction de l'alimentation, de l'agriculture et de la forêt (DAAF). Mais les contraintes de la DSP sont restées insurmontables et l'expérience a pris fin en 2020. J'ai alors repris le dossier à mon compte, créé la société à responsabilité limitée (Sarl) Moeva et tenté pendant deux ans d'obtenir du conseil départemental qu'il déroge au cadre de la DSP ; sans succès. Le PER est aujourd'hui un beau bâtiment qui sert de salle de réception et accueille l'Association saveurs et senteurs de Mayotte (ASSM). Le PER comprend trois pôles. Le pôle distillation est vide ; le pôle touristique abrite l'office de tourisme ; le pôle recherche et développement abrite le laboratoire PI2M, avec lequel nous travaillons à l'identification d'un label de qualité en attendant de trouver un débouché, qui sera vraisemblablement un débouché de niche. Des contacts ont été noués avec le groupe Bernard Hayot (GBH) lors d'une intervention à Station F, mais ils n'ont pas abouti : les coûts de production restent le mur contre lequel nous butons, coincés entre Madagascar et les Comores, qui l'emportent sans difficulté sur les prix.
La question de la valorisation est au coeur du problème. À La Réunion, la R&D est ancrée de longue date ; à Mayotte, nous en sommes aux débuts. Pendant des décennies, les producteurs mahorais ont livré leur ylang-ylang directement à l'export, sans transformation ni valorisation locale. Depuis le départ du principal parfumeur présent sur l'île, la filière s'est effondrée.
Le POSEI nous apportait une aide de 150 euros par kilogramme d'huile essentielle pour les fractions d'excellence - l'extra et l'extra supérieur - et de 120 euros par litre pour les fractions basses, dites complètes. Le calcul de la DAAF, à l'époque, partait du prix pratiqué aux Comores, autour de 300 à 400 euros le kilogramme pour l'extra supérieur : nos acheteurs n'étant pas disposés à payer davantage, l'aide de 150 euros venait compléter ce prix pour le rapprocher de notre coût réel de production. Mais ce calcul datait de 2015, sur la base d'un coût de production d'environ 450 euros le kilo. Ce coût est aujourd'hui de 750 euros, et l'aide n'a pas été réévaluée depuis, malgré plusieurs demandes adressées à la DAAF depuis 2020. Nous sommes donc structurellement en dessous de nos coûts de production.
Au-delà de cette aide au titre du POSEI, nous bénéficions d'une aide surfacique, adossée à la déclaration des demandes d'aides de la politique agricole commune (PAC), de 1 000 euros par hectare en majoration. Là encore, j'ai fait plusieurs demandes à la DAAF de Mayotte pour revaloriser ce montant. Si quelques parcelles d'ylang-ylang subsistent aujourd'hui, c'est parce que les agriculteurs encore en vie les entretiennent pour conserver cette majoration ; la superficie cultivée est passée de 1 100 hectares dans les années 1990 à 102 hectares en 2017, selon une enquête de la DAAF. Mais dès qu'un producteur disparaît - les producteurs sont souvent âgés de plus de soixante-quinze ans aujourd'hui -, ses enfants ne prennent pas la suite : ils estiment que 1 000 euros ne suffisent pas, et leur préfèrent une parcelle d'ananas, de manioc ou de banane, plus rémunératrice sur le marché. Nous ne produisons donc quasiment plus d'ylang-ylang à Mayotte. C'est pourtant tout un patrimoine : Mayotte était surnommée « l'île aux parfums » grâce à l'ylang-ylang ; aujourd'hui, le seul territoire français qui en produit encore, c'est Mayotte, puisque La Réunion, qui avait initialement lancé cette production, a dû y renoncer après des cyclones.
L'aide Chido - 15 000 euros auxquels s'ajoutent 7 000 euros au titre de la mesure européenne M23, soit 22 000 euros au total - et le dispositif France 2030 ont apporté un soutien ponctuel, mais ce dernier comportait des points bloquants : il était impossible de financer des équipements énergétiques ou des récupérateurs d'eau sur des bâtiments détruits par le cyclone, faute de toiture. Là encore, la réglementation nationale, peu adaptée aux spécificités mahoraises, a constitué un obstacle.
Mayotte est le plus jeune département français. Ce qui fonctionne à La Réunion ou en métropole prend beaucoup plus de temps à s'y mettre en place, et les difficultés que connaît La Réunion s'y retrouvent, multipliées. Ma conviction est que la filière doit miser sur la valorisation patrimoniale : Mayotte ne redeviendra pas le territoire qui produisait vingt-cinq tonnes d'ylang-ylang d'excellence dans les années 1990, mais une production de niche de trois à cinq tonnes, vendue à des clients engagés sur un prix rémunérateur, est atteignable. J'irais jusqu'à proposer que l'ylang-ylang de Mayotte - seule huile essentielle d'ylang-ylang produite sur territoire français - soit reconnu comme patrimoine national. Il reste cinq distillateurs sur l'île, dont deux jeunes. Je suis quasiment le seul jeune producteur à porter une vision de structuration et de développement de cette filière.
Parallèlement aux travaux que nous avons entrepris pour structurer la filière, il faudrait travailler sur la valorisation des produits du terroir et du patrimoine. Chaque département ou région a un produit qui fait sa renommée ; pour nous, c'est l'ylang-ylang. Il faut donc structurer cette filière, ce que j'essaie de faire depuis sept ans avec beaucoup de difficultés. Peut-être arriverons-nous à la stabiliser, car nous n'avons pas autant de cyclones qu'à La Réunion : le cyclone Chido a détruit seulement 15 % de la production ; les arbres étant taillés à deux mètres, ils ont assez bien résisté.
Vous me posez la question du profil des jeunes agriculteurs qui s'installent à Mayotte. Il s'agit avant tout d'autoconsommation de produits vivriers : bananes, manioc, ananas. La filière avicole se structure depuis 2018 autour de l'Abattoir de volailles de Mayotte (AVM) ; elle est passée de 120 à 660 tonnes, mais cela ne représente que 4 % de la consommation locale. La filière maraîchère se structure autour de l'Union coopérative agricole de Mayotte (UCOPAM). À côté de cela, la filière de la vanille et celle du litchi sont aussi en train de se structurer, mais elle a commencé entre 2018 et 2020, c'est donc très récent.
Le grand défi de l'installation des jeunes agriculteurs reste bien évidemment le foncier. Mayotte ne dispose d'un cadastre que depuis les années 1990, avec un très fort retard sur les assises foncières. Beaucoup de personnes disposent de terres, mais il s'agit d'une occupation ; même si elles estiment être propriétaires, elles ne sont qu'occupantes. Nombre d'agriculteurs n'ont pas de titres fonciers. Le sénateur Thani Mohamed Soilihi a accompli un travail formidable sur ce sujet et la situation s'améliore. Cependant, beaucoup d'agriculteurs n'ont pu bénéficier à ce jour des dispositifs européens de 2014, car ils ne disposaient pas d'une assise foncière suffisante pour obtenir les financements nécessaires au préfinancement de leur projet et à leur installation.
Au-delà de l'installation, la question du préfinancement constitue un problème majeur. Nous rencontrons des difficultés avec les banques, qui ne jouent pas toujours le jeu, mais aussi avec les agriculteurs, dont beaucoup ne maîtrisent pas les aspects bancaires ou la comptabilité de leur exploitation. Des dispositifs ont été mis en place pour Mayotte, jeune département et région ultrapériphérique, ce qui nous assure de bénéficier du Fonds européen agricole pour le développement rural (FEADER), mais il n'y a pas d'accompagnement nous permettant d'émarger à ces fonds européens et de réaliser les installations en bonne et due forme. Par conséquent, la plupart des installations actuelles se font hors aides européennes, hors cadre : les personnes s'immatriculent, s'installent et produisent en dehors du parcours d'installation. Nous avons ainsi enregistré entre quinze et vingt dotations jeunes agriculteurs (DJA) depuis 2014, ce qui est très faible puisque nous avons reçu plus de 300 dossiers au point d'accueil installation entre 2018 et 2024.
Toutes ces problématiques sont liées à la particularité de Mayotte. En tant que territoire français de droit commun et région ultrapériphérique européenne, elle relève d'une réglementation qui n'est pas adaptée à sa réalité.
Néanmoins, il faut rester positif : aujourd'hui, à Mayotte, il existe encore des parcelles sur lesquelles on peut planter de l'ylang-ylang ou de la vanille. Nous exploitons actuellement 100 hectares. Si nous parvenions à trouver la bonne formule pour que cette filière soit rémunératrice, nous pourrions aller jusqu'à 400 hectares, ce qui représente 4 à 5 tonnes d'huile essentielle d'ylang-ylang. Or l'ylang-ylang ne se vole pas, contrairement à d'autres productions agricoles qui souffrent de ce fléau à Mayotte. Ainsi, grâce à la structuration de la filière que nous avons imaginée, les agriculteurs pourront bénéficier de 100 % de leurs revenus. Mais encore faudrait-il que nous trouvions ce fameux financement...
Mme Micheline Jacques, président. -Vous avez évoqué le POSEI ; nous essayons de défendre ce programme dans le cadre de l'élaboration du nouveau cadre financier pluriannuel européen. J'aimerais avoir votre avis sur un éventuel ciblage spécifique de ce dispositif : faudrait-il le sectoriser et réserver une partie des fonds à certaines cultures ?
Ma deuxième question porte sur les espèces en voie d'extinction, qui relèvent de conventions internationales ; a notamment été évoquée la question de la culture de l'holothurie. Des démarches individuelles ont-elles été engagées ? Avez-vous obtenu des réponses ?
Vous avez également évoqué le « vol » de méthodes. Avez-vous des contacts avec l'Institut national de la propriété industrielle (INPI) et l'Institut national de l'origine et de la qualité (INAO) ? Nous les avons entendus en audition et nous avons cru comprendre qu'ils recevaient peu de demandes. Êtes-vous en lien avec ces organismes ? Avez-vous des souhaits à formuler pour une meilleure organisation ou une meilleure coordination avec eux ? On pourrait envisager de créer des indications géographiques protégées par territoire.
Chaque année, au salon de l'agriculture, des agriculteurs sont distingués par l'attribution d'une médaille. Par exemple, Mayotte a été mise à l'honneur pour sa vanille. Ces médailles ont-elles un impact pour le producteur récompensé ?
Vous avez mentionné France 2030. Relevez-vous des aides de ce dispositif, notamment pour l'utilisation et la transformation des plantes médicinales ?
J'ai une question sur la coopération régionale. Les marchés français ultramarins sont réduits, alors que, par exemple, les Seychelles et l'île Maurice ont un tourisme très haut de gamme. Les produits développés à La Réunion ou en Polynésie française, comme les huiles essentielles à très haute valeur ajoutée, pourraient-ils faire l'objet de partenariats et d'exportations ? Ces produits, ces crèmes antirides, pourraient-ils être à l'origine d'un tourisme fondé sur le bien-être, le bien-vieillir ?
En ce qui concerne le préfinancement et les plafonds d'aide, j'ai beaucoup échangé avec l'Agence française de développement (AFD) sur la réorganisation des accompagnements, afin de définir des plafonds beaucoup plus bas. L'AFD et les autres structures de financement ont souvent des plafonds d'investissement dépassant 10 millions d'euros, alors que le traitement d'un dossier de 2 millions ou de 10 millions d'euros est exactement le même.
Les productions sont certes de taille limitée, mais peut-être faut-il prioriser l'excellence, la qualité, la très forte valeur ajoutée, qui pourrait compenser l'impossibilité de produire en masse. Il faudrait donc voir dans quelle mesure on pourrait créer des partenariats avec de grandes entreprises ; Louis Vuitton a ainsi manifesté de l'intérêt pour La Réunion. Il faudrait examiner comment ces grandes structures, qui font rayonner le savoir-faire français, pourraient s'appuyer sur nos territoires ultramarins pour leurs produits d'exception.
J'ai bien noté la nécessité d'une adaptation normative. Hier, nous avons adopté un premier texte portant diverses dispositions d'adaptation normative dans les territoires ultramarins, qui a vocation à être pérennisé. C'est une occasion d'adapter la réglementation nationale aux réalités des territoires. Notre délégation se fera le relais de ces demandes.
Messieurs, il nous reste peu de temps, mais vous pourrez compléter vos réponses par des contributions écrites.
M. Cédric Coutellier. - Vous avez évoqué les labels. Je parle spécifiquement de ceux de l'INAO : l'IGP, l'appellation d'origine protégée (AOP) et l'appellation d'origine contrôlée (AOC). Au-delà, il y a les marques et la distinction entre bio et non-bio.
Chaque territoire d'outre-mer travaille, ou non, à l'obtention d'un label de qualité. M. Janci l'a dit, une IGP a été mise en place à La Réunion, mais elle empêche les producteurs qui n'en relèvent pas ou qui ne sont pas dans la zone géographique concernée d'appeler leur produit Vanille de Bourbon de la Réunion. Par conséquent, si d'autres territoires souhaitent créer ce genre de label, nous éviterons de commettre les mêmes erreurs. Cela ne veut pas dire que ce label n'est pas bon, mais il est devenu clivant.
La création d'une AOC ou d'une AOP est en cours en Polynésie française et en Guadeloupe, où l'on est passé par le biais d'une marque, Vanille des îles de Guadeloupe, qui va devenir une AOC et une AOP. La marque permet, en attendant l'appellation, de se roder et de se soumettre aux audits pour se rendre compte si l'on n'est pas en train de se créer trop de contraintes.
Pour ma part, j'aime beaucoup le salon de l'agriculture, car c'est à la suite des rencontres entre producteurs de vanille lors de cet évènement que nous avons créé la Fédération nationale des vanilles françaises, qui devient peu à peu une interprofession sous l'impulsion du ministère des outre-mer et de celui de l'agriculture.
Pour ce qui concerne les médailles, l'avantage avec la vanille est que, contrairement aux rhums par exemple, il y a une médaille par variété, tous territoires confondus. En général, Vanilla tahitensis, de la Polynésie française, obtient une ou deux médailles chaque année. Il y a également un concours pour Vanilla planifolia, qui concerne la Nouvelle-Calédonie, La Réunion, Mayotte, la Guadeloupe et la Martinique. Nous avons également créé, dans le cadre de notre fédération nationale, un concours pour Vanilla pompona, sans lequel la Guyane, qui produit pourtant de la vanille et qui possède une bonne partie des vanilles originelles, n'aurait jamais pu participer. Il y a ainsi trois concours, qui permettent d'englober l'ensemble des territoires d'outre-mer français. Force est de constater que les médailles donnent de la légitimité au producteur et font rayonner le territoire. Une médaille ne profite pas uniquement au producteur qui l'a gagnée, c'est l'ensemble de la filière locale qui en bénéficie. Ce fut le cas par exemple pour la Guyane, lorsqu'une médaille d'argent a été remportée à Saint-Laurent-du-Maroni.
En ce qui concerne les partenariats, ce qui fonctionne assez bien avec la vanille, ce sont les chefs renommés qui valorisent nos produits. En raison du faible volume de notre production, nous ne travaillons pas beaucoup avec de grands groupes ou les parfumeurs, qui seraient pourtant intéressés ; en revanche, les chefs réalisent des opérations ponctuelles, comme une recette ou un plat qui ne sera pas à la carte en permanence, qui mettent en valeur la qualité de la vanille.
Pour ce qui est des coopérations, nous travaillons avec l'ensemble des outre-mer. En effet, malgré l'éloignement, nous subissons tous les aléas du bouleversement climatique ainsi que - hormis Tahiti, qui a réussi à préserver son territoire de l'importation - de la concurrence des vanilles de Madagascar, de l'Ouganda et d'Amérique centrale, qui envahissent nos territoires au détriment de notre production. Cela dit, il faut bien reconnaître que nous ne sommes pas capables à ce jour de répondre à toute la demande : en Martinique et en Guadeloupe sur la dizaine ou la quinzaine de tonnes de vanille qui sont vendues chaque année, nous en produisons une ou deux dans le meilleur des cas. Nous tâchons de répondre à la demande et nous voulons faire en sorte que les consommateurs ne croient pas acheter de la vanille guadeloupéenne ou martiniquaise quand ce n'est pas le cas ; c'est plutôt sur cet aspect que nous travaillons et, de fait, l'unité autour de la vanille, même de variétés différentes, fonctionne plutôt bien et la coopération se fait de mieux en mieux.
M. Auguste Buluc. -Nos études cliniques ont été réalisées par Eurofins, un organisme très connu de métropole. Nos holothuries sont issues d'écloseries, mais cela ne nous exonère pas de la problématique de la CITES. Nous travaillons avec l'Institut français de recherche pour l'exploitation de la mer (Ifremer), la direction des ressources marines, le Centre de recherche insulaire et observatoire de l'environnement (CRIOBE), le Laboratoire des sciences de l'environnement marin (Lemar) de Brest, l'université de Polynésie française et l'Institut Louis-Malardé.
Nous fabriquons nos cosmétiques en France, car la France est en soi une forme de label de qualité qui facilite la pénétration des marchés, notamment dans le Sud-Est asiatique. Il n'y a donc pas de problème avec les normes françaises.
En ce qui concerne la « nutraceutique », nous ne pourrons pas vendre nos holothuries en France, car elles sont considérées comme un « novel food ». Pourtant, elles sont traditionnellement consommées autour de la Méditerranée, en Espagne et au Portugal par exemple. Comment cela se fait-il ?
Nous n'avons pas non plus accès aux fonds européens, car nous sommes considérés comme un pays tiers, contrairement à notre concurrente Holosud, basée dans le sud de la France, qui touche un million d'euros par an de la part de l'Europe. Les dispositifs de soutien nationaux et les guichets de l'État consacrés à la transition écologique et à la souveraineté économique sont vitaux pour faire croître ces filières d'avenir sur nos territoires. Nous bénéficions de l'aide de Bpifrance et allons présenter un dossier de candidature pour France 2030.
Je veux revenir sur l'aspect social, très important pour nous. Cette filière fait travailler des pêcheurs dans les îles, cela permet de les stabiliser et de leur donner des revenus complémentaires, y compris dans les aires marines protégées, ce qui leur évite de venir peupler un peu plus Tahiti, où ils n'ont rien à faire. Nous avons des enclos et nous travaillons en étroite collaboration avec tous les maires des îles de la Société.
M. Laurent Janci. - En ce qui concerne les marques de qualité, nous avons, à La Réunion, la filière de la baie rose. Nous en faisons des extraits au CO2, mais nous n'expédions que la baie rose sèche, car nous n'avons pas la capacité de développer l'outil requis pour l'expédier fraîche, et le marché réunionnais est trop restreint.
Nous essayons actuellement d'accéder au label de l'UEBT (Union for Ethical BioTrade), qui est une association basée aux Pays-Bas. Nous en sommes à la première année de la certification ; on parle en réalité de « vérification ». Les groupes qui commercialisent ces produits, comme LVMH, Hermès ou Chanel, ont besoin de sécuriser leur image, afin de pouvoir montrer, en cas de problème avec la filière, qu'ils ont conduit tous les audits nécessaires pour que le respect de la biodiversité et des normes sociales soit assuré. Ce n'est pas un label comme une IGP, mais c'est un élément très important pour nous.
Sur le POSEI, peut-être faudrait-il engager une forme de rupture, afin qu'un pourcentage de ce programme soit réservé à des filières de niche, notamment pour l'exportation ou la valorisation touristique. Ce pourcentage proviendrait des grosses filières, comme la canne à sucre, pour garantir une sorte de sanctuarisation. Par exemple, dans le cadre du programme Leader, lié aux aides du FEADER, un certain pourcentage des aides est réservé à des programmes spécifiques ; il serait positif que le POSEI fonctionne sur le même principe.
Pour ce qui est de la coopération régionale, nous avons essayé de développer un partenariat avec Maurice, mais nous avons franchement échoué, car ils n'ont pas besoin de nous : ils importent leurs produits de Chine ou d'Afrique du Sud. Dans leurs hôtels, même de très haut de gamme, les produits cosmétiques arrivent par camions-citernes, si j'ose dire, et ils remplissent leurs flacons. Nous n'arrivons pas à nous positionner sur ce marché.
Pour l'AFD, tant mieux si les plafonds peuvent être abaissés.
Nous souhaitons développer des cultures sous abri, afin de les protéger du réchauffement climatique et des cyclones. La production seule ne permettrait pas de financer un tel investissement, nous nous tournons donc vers l'agrivoltaïsme, mais le vrai. Pour cela, il nous faudrait un coup de main, sous la forme d'une fondation ou d'un autre mécanisme, afin d'éviter que de grands groupes européens ne réalisent à La Réunion des projets d'envergure dans lesquels le volet agricole ne serait qu'une caution. Il faudrait nous laisser développer un produit vraiment local. Nous avons besoin d'énergie verte, nous dépendons beaucoup trop des énergies fossiles et, quand ce ne sont pas des énergies fossiles, c'est du bois provenant du Canada, ce qui n'est guère mieux. Nous aimerions disposer d'un fonds permettant de garantir que le projet agricole sous-jacent ait un sens.
Enfin, pour ce qui concerne les innovations de rupture, il faudrait faire de nous un pôle pilote en matière de robotique. En effet, malgré le nombre élevé de chômeurs, nous n'arrivons pas à trouver de main-d'oeuvre pour l'agriculture, ce qui devient un véritable problème. Par conséquent, pourquoi ne pas donner la priorité aux robots et orienter obligatoirement une partie des fonds vers ce domaine, de sorte que nous puissions trouver une solution ? Sans cela, ce seront non pas les agriculteurs qui manqueront pour atteindre l'autosuffisance alimentaire, mais les bras...
M. Claude Marodon. - Nous organisons le Colloque international sur les plantes aromatiques et médicinales de l'outre-mer, du 30 octobre au 2 novembre à La Réunion, avec le soutien de l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et de tous les chercheurs de l'outre-mer. Nous avons déjà la confirmation de la participation de la Guadeloupe, de la Martinique et de la Polynésie française. Cela sera l'occasion de rendre compte de toute la recherche sur les plantes aromatiques et médicinales, ainsi que des réalisations et des filières mises en place. Le dernier colloque s'est tenu en 2018 à Tahiti. Tous ceux qui sont présents à cette audition sont cordialement invités ! Nous ferons une communication spécifique à ce sujet.
M. Anwar Soumaila Moeva. - Je vous ferai une contribution par écrit.
Je précise néanmoins que la production d'ylang-ylang de Mayotte est une production d'excellence, qui représente le territoire. Il serait bon de poursuivre les efforts pour structurer cette filière. Dans ce dessein, nous organisons des journées d'immersion ylang-ylang, principalement destinées aux touristes : on y découvre la plante, on la récolte, on la distille et l'on récupère le petit flacon. C'est ainsi que les deux producteurs d'ylang-ylang de l'île parviennent à vivre de cette production, dont l'essentiel du revenu repose sur cette activité.
Nous avons envoyé beaucoup d'échantillons, nous avons cherché des clients, mais, malheureusement, lorsque l'on approfondit la discussion, notamment quand on en vient à la question du prix, la situation se bloque. Il faut que l'État nous accompagne pour lever tous les verrous, notamment administratifs, qui bloquent cette production et pour nous permettre de produire comme nous le faisions naguère. C'était plus simple, il y avait la société Bambao et la parfumerie sur l'île. Mais, depuis que l'euro est arrivé, les choses sont devenues plus compliquées. Toutefois, je ne perds pas espoir, je sais que nous tenons quelque chose de précieux entre nos mains et je suis totalement convaincu qu'avec un peu d'aide nous pourrions y arriver.
M. Auguste Buluc. - Je souhaite que vos travaux nous aident à obtenir du MNHN et du bureau ET4 un allégement ou une adaptation des procédures applicables, afin de nous permettre de faire décoller notre commerce.
Mme Vivette Lopez, rapporteur. - Dans vos contributions écrites, pourriez-vous nous informer de la manière dont vous assurez la promotion de vos filières ?
Monsieur Marodon, travaillez-vous avec les universités de la métropole pour la création de votre bibliothèque, qui est une très belle initiative ?
Monsieur Abdallah, malgré les verrous administratifs, il faut inciter les anciens à transmettre leur savoir à la jeunesse, afin que les jeunes puissent innover.
Mme Micheline Jacques, président. - Je vous remercie de vos propos, messieurs. Vos contributions écrites nous seront très précieuses.
La réunion est close à 10 h 40.