Mercredi 24 juin 2026
- Présidence de Mme Dominique Estrosi Sassone, présidente -
La réunion est ouverte à 9 h 35.
Le renouveau de l'industrie de la parfumerie à Grasse - Audition de MM. Philippe Massé, président délégué général, et Jean-François Goursot, directeur technique, du syndicat national des fabricants de produits aromatiques ; Mme Samantha Mane, présidente de Mane ; et M. Christophe Maubert, vice-président du conseil d'administration de Robertet
Mme Dominique Estrosi Sassone, présidente. - Nous accueillons aujourd'hui M. Philippe Massé, président du syndicat national des fabricants de produits aromatiques, appelé Prodarom, le, accompagné de M. Jean-François Goursot, directeur technique de Prodarom, de Mme Samantha Mane, présidente de Mane, et de M. Christophe Maubert, vice-président de Robertet.
Monsieur Massé, vous représentez le secteur depuis 2012, après une carrière internationale de plus de 35 ans dans l'industrie de la parfumerie et des matières premières aromatiques. Vous défendez avec Prodarom une industrie qui sait allier tradition, innovation et compétitivité. Basée à Grasse, dans les Alpes-Maritimes, votre fédération représente en effet l'industrie des fabricants d'ingrédients et de compositions destinés à la parfumerie et aux arômes. Si le syndicat est né officiellement en 1882, il s'inscrit dans une histoire plus longue puisqu'il est l'héritier d'une corporation plus ancienne, qui débute en 1614, la jurande des gantiers-parfumeurs ayant elle-même été créée en 1724. Votre syndicat regroupe les plus grandes maisons, telles que Mane et Robertet, ainsi que de nombreuses petites et moyennes entreprises (PME) de la filière. Il représente environ 80 % de l'activité du secteur et défend les intérêts de la profession aux niveaux national, européen et international.
Madame Mane, vous êtes depuis janvier 2025 la présidente de Mane, incarnant la cinquième génération de la famille à la tête du groupe, après plus de dix-huit ans dans l'entreprise. Vous êtes également vice-présidente de Prodarom. Mane se situe au cinquième rang mondial de l'industrie des arômes et parfums, avec un chiffre d'affaires de près de 2 milliards d'euros. L'entreprise compte 8 000 collaborateurs répartis dans plus de 40 pays, dont 1 700 dans la communauté d'agglomération du Pays de Grasse. Malgré ce rayonnement mondial, le siège social de l'entreprise Mane reste situé à Bar-sur-Loup, une petite commune des Alpes-Maritimes.
Monsieur Maubert, avec plus de 40 ans d'expérience au sein du groupe Robertet, vous êtes une figure de l'industrie de la parfumerie, engagé notamment dans la défense des produits naturels, qui est la spécialité de votre entreprise. En effet, fondée en 1850 à Grasse, la maison Robertet se place au septième rang mondial du secteur et est, surtout, le leader mondial des ingrédients naturels, avec un chiffre d'affaires de plus de 840 millions d'euros. Elle est présente dans plus de 50 pays et emploie plus de 2 500 collaborateurs à travers le monde, avec un catalogue, inégalé, de plus de 1 600 matières premières naturelles.
Si j'ai souhaité organiser cette table ronde, c'est parce que l'industrie de la parfumerie en Pays de Grasse, portée par des entreprises de taille intermédiaire (ETI) de rang mondial, vit aujourd'hui une renaissance spectaculaire.
Comme vous le savez, la France s'est profondément désindustrialisée, notamment par rapport à l'Italie, dont nous admirons les districts industriels, qui sont des organisations productives créées dans les années 1970 et regroupant des PME organisées en réseau dans la production d'une famille de produits. Notre industrie et nos capacités exportatrices sont également très inférieures à celles de l'Allemagne, dont le Mittelstand, c'est-à-dire le tissu d'ETI, fait figure de modèle.
Dans ce contexte, et alors que Martine Berthet, Anne-Catherine Loisier et Rémi Cardon ont publié il y a un peu plus d'un an un rapport d'information sur le programme « Territoires d'industrie », et que nous avons auditionné en avril 2025 Philippe d'Ornano, président de Sisley et du Mouvement des entreprises de taille intermédiaire (Meti), il me semblait pertinent de mettre en lumière le cas d'école qu'est l'industrie grassoise du parfum, afin d'alimenter une réflexion plus générale, allant au-delà du territoire des Alpes-Maritimes.
L'une des forces de Grasse, c'est en effet de conjuguer les technologies industrielles les plus innovantes avec les traditions anciennes et les produits naturels. D'un côté, vous consacrez près de 10 % de vos chiffres d'affaires respectifs à la recherche et au développement (R&D), ce qui est considérable et, de l'autre, depuis 2018, le savoir-faire historique de Grasse est protégé par l'Unesco, au titre du patrimoine culturel immatériel de l'humanité. La ville est ainsi devenue une vitrine incontournable pour tous les géants mondiaux de la composition ainsi que pour les grandes maisons de luxe, qui utilisent par exemple la rose centifolia de Grasse pour créer leurs parfums d'excellence - alors que la production de cette fleur s'était effondrée, passant ainsi de 3 000 tonnes par an au début du XXe siècle à 59 tonnes par an dans les années 2010. Les acteurs économiques réinvestissent désormais votre secteur et son territoire et cherchent à y sanctuariser les filières agricoles et horticoles, notamment en rachetant des domaines. Nous avons d'ailleurs inauguré récemment le laboratoire de l'association « Fleurs d'Exception » à Mouans-Sartoux.
Comment se porte l'industrie française du parfum, dans ce cadre qui semble, a priori, favorable ? Surtout, comment voyez-vous son avenir ? Vous reviendrez sur les conditions qui pourraient favoriser son développement et sur la façon dont nous, politiques, pouvons vous aider, par exemple en matière de formation, de recrutement ou d'accès au foncier. Comment relevez-vous le défi des contraintes qui s'imposent à vous, notamment en matière de réglementation des installations classées ? Plus généralement, estimez-vous être victimes de la surrèglementation ? Selon vous, celle-ci est-elle davantage d'origine européenne ou nationale ? Même si nous avons déjà une petite idée de la réponse... À quels défis devez-vous faire face en matière énergétique, notamment dans le contexte de l'augmentation des prix du pétrole et du gaz ? Les ETI familiales telles que Mane ou Robertet prouvent que l'on peut être un leader mondial tout en préservant un capital familial. Face à des géants mondiaux de la chimie ou du luxe qui vous regardent avec appétit, comment préserver le modèle familial de ces ETI ?
Avant de vous céder la parole, je rappelle que cette audition fait l'objet d'une captation vidéo et qu'elle est diffusée en direct sur le site du Sénat.
M. Philippe Massé, président délégué général du syndicat national des fabricants de produits aromatiques. - Merci de votre accueil. C'est un grand honneur pour moi d'être avec vous aujourd'hui, pour parler du renouveau de notre belle filière au sein du Pays de Grasse, et en France en général.
Comme l'a indiqué la présidente, la corporation de Grasse a débuté en 1614 et la jurande des gantiers-parfumeurs a été créée en 1724. En 1745, cette dernière comptait 70 membres - aujourd'hui, Prodarom, notre syndicat national, en compte 72. En 1881, la jurande est devenue l'Association syndicale des parfumeurs-distillateurs de l'arrondissement de Grasse, avant de se transformer ensuite en un syndicat national, le Syndicat des parfumeurs-distillateurs de Grasse et des Alpes-Maritimes, créé le 22 décembre 1898 en mairie de Grasse. En 2018, nous avons fêté les 120 ans de la création de ce syndicat. J'ai remis à votre présidente un beau livre sur les 300 ans de l'association, qui raconte toute cette histoire en détail.
Le 17 janvier 1945, après la Seconde Guerre mondiale, nous changeons de nom et devenons le Syndicat national des fabricants et importateurs d'huiles essentielles, de produits aromatiques naturels, d'huiles d'amande et de noyaux. Beaucoup d'entreprises du secteur étaient alors familiales. En 1972 a été créée l'Asfo Grasse, une association qui gère la formation continue des salariés de nos entreprises et, à l'international, la formation de tous les jeunes qui souhaitent s'intéresser à la parfumerie. L'année dernière, nous avons ainsi formé 2 200 personnes au sein de cette association, dont 900 étudiants qui venaient de l'étranger.
Le 1er janvier 1974, nous avons pris le nom de Prodarom, qui est donc aujourd'hui le syndicat national des fabricants de produits aromatiques. Il existe un autre syndicat, le Syndicat national des ingrédients aromatiques alimentaires (Sniaa), qui défend les intérêts de la profession en ce qui concerne les arômes alimentaires. De nombreuses sociétés sont membres à la fois du Sniaa et de Prodarom.
En 2002, nous avons créé le Grasse Institute of Perfumery, pour former des personnes à l'international. Nous avons une antenne à Moscou, une à Shanghai, une à Taïwan, une à Dubaï, et une antenne sera inaugurée au mois d'octobre prochain à Tokyo. Aujourd'hui, je le disais, Prodarom compte 72 membres qui représentent 80 % de l'activité économique du secteur, soit plus de 2 milliards d'euros de chiffre d'affaires en France. L'industrie aromatique du bassin grassois employait environ 4 700 salariés en 2025, et 8 600 en France. Pour les entreprises membres de Prodarom - qui ne sont pas seulement les sociétés ayant leur siège social en France, mais l'ensemble des sociétés membres -, le chiffre d'affaires mondial consolidé s'établit à 33 milliards d'euros, avec plus de 62 600 salariés.
Le bureau directeur de Prodarom, que j'ai l'honneur et le plaisir de présider à nouveau depuis notre assemblée générale de la semaine dernière, a accueilli Samantha Mane, en tant que vice-présidente, et Jonathan Warr, représentant de la société Takasago. Cette société japonaise est la seule à ne pas être présente dans le Pays de Grasse - mais elle étudie toujours la possibilité de venir s'y installer un jour. Notre trésorier est Éric Proal, représentant de la société Payan Bertrand, une société familiale. Viennent ensuite les membres du bureau, qui représentent l'ensemble des grandes sociétés de notre belle filière : Givaudan, I.F.F., Expressions parfumées, Cosmo International Fragrances, Mul... Le groupe Mul, présent dans l'industrie de la parfumerie depuis très longtemps, est aussi propriétaire de très belles exploitations agricoles, qui produisent de belles plantes aromatiques pour notre industrie. Les entreprises Mane et Robertet sont les plus importantes dans le Pays de Grasse.
Comme membres associés, nous avons aussi des sociétés comme Chanel, Christian Dior, Hermès, L'Occitane ou Fragonard. Pourquoi ? Parce que ce sont nos clients, et si notre filière cosmétique est aussi performante dans l'exportation, l'innovation et la reconnaissance mondiale de la qualité de ses produits, c'est aussi grâce à nous, grâce aux compositions parfumantes que nous créons pour toutes ces marques et tous ces produits. Chanel, Hermès, L'Oréal, L'Occitane ont aussi des parfumeurs, qui créent des parfums et qui doivent suivre la même réglementation que nous dans l'utilisation des matières premières aromatiques.
Au niveau mondial, notre secteur représente environ 38 milliards d'euros. Sur ces 38 milliards d'euros, Mane et Robertet, à la cinquième et à la septième place, sont les seules sociétés familiales et françaises qui figurent encore dans le haut du classement. Notre industrie a connu beaucoup de changements dans les années 1960-1970, où de nombreuses sociétés internationales, pharmaceutiques en particulier, s'intéressaient à la parfumerie, ont investi dans ce secteur et ont racheté des entreprises. Lautier a été rachetée par Rhône-Poulenc ; Chiris, qui était, jusque dans les années 1950, le numéro un français et un mondial, est passée sous la coupe d'une société américaine qui s'appelait UOP Fragrances Factory. Toutes ces sociétés ont donc été rachetées, revendues, etc. Il y a eu beaucoup de changements, mais certaines sociétés familiales sont toujours présentes et toujours aussi performantes ; elles incarnent ce que notre belle industrie peut représenter de mieux.
M. Christophe Maubert, vice-président du conseil d'administration de Robertet. - Il y a 50 ans, toutes ces sociétés étaient des sociétés familiales. Aujourd'hui, parmi les dix premières, il n'en reste que deux qui sont françaises.
M. Philippe Massé. - En fin de compte, la seule société qui soit également familiale, mais japonaise, est Hasegawa. Hasegawa n'est pas présente en France ; elle l'a été un peu dans les arômes alimentaires, avec une filiale en Bretagne, mais elle n'est pas présente dans la parfumerie en France.
Comme je vous l'ai dit, beaucoup de nos membres sont aussi membres du Sniia. En tout, les deux syndicats représentent 8 500 salariés, des femmes et des hommes passionnés. La part de femmes atteint 52 %. Depuis de nombreuses années, nous avons plus de femmes que d'hommes dans notre industrie. Bien sûr, il y a une grande différence avec les années 1800, quand les femmes étaient surtout présentes dans l'agriculture, où elles représentaient près de 78 % des salariés, en particulier dans les plantations de plantes à parfum. Aujourd'hui, les femmes sont très présentes dans tous les domaines, que ce soit dans la création, l'innovation ou le réglementaire. J'en suis absolument ravi.
Notre filière constitue également une véritable force à l'exportation. Environ 75 % de la production française en parfumerie est exportée. À cela s'ajoute l'activité internationale de nos entreprises. Ainsi, Mane et Robertet ont plus de 50 usines à travers le monde, notamment aux États-Unis, en Chine, en Asie et en Amérique latine. L'ensemble de ces activités représente un chiffre d'affaires mondial consolidé de près de 33 milliards d'euros.
Le chiffre d'affaires réalisé en France a atteint 2,7 milliards d'euros en 2024, et fut encore supérieur en 2025. Au cours des douze années durant lesquelles j'ai eu l'honneur de présider Prodarom, notre secteur a connu une progression continue, tant en matière de chiffre d'affaires que d'emplois. La préfecture des Alpes-Maritimes souligne régulièrement cette dynamique. Le chiffre d'affaires se répartit entre les compositions parfumantes, qui en constituent 51 %, les arômes formulés, qui en représentent 28 %, et les matières premières et ingrédients aromatiques, pour les 17 % restants.
Grasse a été, aux XVIIIe et XIXe siècles, la plaque tournante mondiale des matières premières naturelles aromatiques. La connaissance et l'expertise en matière de transformation des matières premières y font que Grasse a toujours été une plaque tournante mondiale de la parfumerie. Elle représente aujourd'hui un atout considérable pour l'image culturelle et patrimoniale de la profession.
Prodarom accompagne les entreprises dans tous les domaines de la sécurité industrielle, de la santé au travail et de la protection de l'environnement, à travers une veille réglementaire et en mutualisant les connaissances en vue d'élaborer, si nécessaire, des positions ou des documents techniques utiles au secteur. Nous avons également une mission analytique : réunir les responsables des services de recherche et d'analyse des entreprises membres au sein de la commission scientifique et technique du syndicat pour travailler à la résolution de questions relatives aux matières premières de la parfumerie. Les résultats des travaux sont ensuite publiés dans des revues scientifiques ou diffusés à tous les adhérents de notre syndicat.
Nous accomplissons une mission d'information et de conseil auprès des entreprises adhérentes du syndicat sur toutes les questions sociales, notamment en matière de recrutement, de formation et d'accompagnement en ressources humaines, et nous coordonnons les actions et les travaux visant à renforcer la connaissance des métiers et à améliorer leur attractivité.
Enfin, les affaires réglementaires sont extrêmement importantes dans nos entreprises, beaucoup plus qu'il y a 80 ans. Nous accompagnons les entreprises dans la mise en conformité de tous les produits, à travers le suivi des réglementations nationales et internationales, et assurons la diffusion et la mise en application des mesures d'autodiscipline de l'International Fragrance Association (Ifra), qui a été créée en 1973, notamment par notre syndicat et les autres associations européennes, pour travailler sur la sécurité de nos matières premières. Nous veillons également à informer le législateur et les autorités des spécificités du secteur lors des phases d'élaboration et d'application des textes législatifs et réglementaires.
Concernant le développement durable, il s'agit de soutenir et d'accompagner les entreprises dans le domaine de la responsabilité sociale et environnementale, ainsi que dans la gestion de leurs déchets, à travers un prédiagnostic, le suivi des réglementations, des audits d'exutoire et des prestations dédiées. Nous travaillons énormément sur ces sujets depuis quelques années.
Au niveau mondial, Prodarom est membre de l'Ifra. Cette association, fondée par l'industrie elle-même pour répondre aux préoccupations croissantes sur la sécurité des parfums, dans une logique d'autorégulation, élabore des standards basés sur des évaluations scientifiques des risques, soutient des pratiques responsables - sourcing durable, environnement - et promeut une industrie à la fois innovante, responsable et durable. Le Research Institute for Fragrance Materials (RIFM), quant à lui, a été créé en 1966 aux États-Unis par nos entreprises. Il fournit des connaissances scientifiques et des évaluations de sécurité utilisées par l'industrie et internationalement reconnues.
Nous utilisons plus de 3 700 matières premières aromatiques, dont plus de 1 000 produits naturels. L'historique des plantes à parfum dans le Pays de Grasse depuis 1845 jusqu'en 2012 est instructif. En 2025, nous sommes à peu près au même niveau qu'en 2012, voire un peu plus haut pour certains produits, sur lesquels je vais vous donner quelques indications. En 1845, nous produisions plus de 600 tonnes de fleurs d'oranger. La fleur d'oranger était la première matière première utilisée dans nos industries, pour obtenir de l'eau de fleur d'oranger, qui était utilisée en cosmétique et dans les arômes alimentaires - je suis sûr que les sénateurs et sénatrices adorent la fleur d'oranger dans leur gâteau. Elle provient du bigaradier, dont la société Mane et l'arrière-grand-père de notre vice-présidente ont été les premiers producteurs à Bar-sur-Loup, puisque leur usine était entourée de bigaradiers sauvages. Le jasmin était à l'époque, en 1845, un produit important, mais nous en produisions seulement 15 à 20 tonnes, alors que pour la rose, 200 tonnes de fleurs étaient déjà produites. Nous avions, en 1882, 1 600 exploitants de plantes à parfum, employant plus de 3 000 ouvriers. Cette année, nous avons 57 exploitants, ce qui est beaucoup moins...
Pour la période 1920-1928, nous produisions en moyenne 1 200 tonnes de fleurs d'oranger, sur 300 hectares ; pour la rose, ces chiffres étaient de 1 000 tonnes et 400 hectares ; pour le jasmin, 900 tonnes et 800 hectares. En 1923, l'année où il y a eu le plus de récoltes, nous sommes arrivés à 1 300 tonnes de jasmin. Or il faut à peu près 11 000 fleurs de jasmin pour produire un kilo. Et la récolte du jasmin dans un champ doit se faire le matin très tôt, car après, il y a trop de soleil ou trop de chaleur, et l'odeur du produit sera un peu différente. C'est pour cela qu'il y a de grandes différences entre une concrète et une absolue de jasmin de France, du Pays de Grasse, et une concrète de jasmin d'Égypte ou d'Inde. Les horaires, les méthodes de récolte et les méthodes de transformation comptent beaucoup.
Pour les feuilles de violette, en 1920, nous en produisions 1 000 tonnes ; en 2025, plus que 37 tonnes. Nous n'avons plus que deux récoltants, à Tourrettes-sur-Loup. L'année prochaine ou dans deux ans, nous n'en aurons plus un seul, parce que l'un des deux récoltants va prendre sa retraite l'année prochaine.
En ce qui concerne la surface exploitée dans le Pays de Grasse, dans les années 1920, nous avions 1 600 hectares dans les Alpes-Maritimes et 250 hectares dans le Var, département proche de Grasse - en faisant dix kilomètres, on arrive dans ce département. Beaucoup d'exploitants sont basés dans le Var. En 2024-2025, pour les fleurs d'oranger, nous étions à 6 tonnes ; à 79 tonnes de roses pour 57 hectares de plantation ; et, pour le jasmin, à 13 tonnes, sur 8 hectares. Vous voyez, nous sommes passés de 800 hectares à 8 hectares. On voit l'impact du coût du foncier et de la main-d'oeuvre. Certaines années, on a constaté qu'une fourniture de matières premières aromatiques équivalente à celle-ci provenait d'Algérie, car Chiris avait de très grandes installations à Boufarik, traitant la rose, le jasmin et la fleur d'oranger. Toutes ces sociétés, ainsi que nos sociétés familiales, sont internationales depuis très longtemps, notamment pour la recherche des matières premières.
Le besoin de matières premières est devenu considérable. Par conséquent, dans les années 1900 à 1950, il y a eu un transfert de la création de parfum des parfumeurs de Paris vers Grasse, vers nos entreprises grassoises, parce que nous étions les seuls à avoir la possibilité de nous approvisionner en toutes les matières premières dont nous avions besoin pour la création de parfums. C'est pour cela que nos sociétés grassoises sont devenues extrêmement importantes dans l'innovation et la création des parfums.
La production française de matières premières naturelles dans la parfumerie concerne toute la France. Cela fera plaisir au sénateur Lucien Stanzione, qui est très proche de nous quand il s'agit d'aider nos lavandiculteurs. Pour la lavande et le lavandin seulement, il y a 9 000 emplois directs et plus de 17 000 emplois indirects liés à ces plantations, qui totalisent 58 800 hectares. Avec les autres plantes à parfum aromatiques et médicinale, on atteint un total de 67 513 hectares, qui sont dédiés, outre la lavande et le lavandin, au cyprès de Provence, à la sauge sclarée, à la sauge officinale, au géranium Bourbon, mais aussi au romarin, au thym, à l'estragon, au jasmin, à la rose centifolia... Une précision à ce sujet : la rose double est une rose centifolia, mais dotée de cent pétales, or la rose « centifolia » au sens strict, qui s'appelle ainsi pour ses prétendus cent pétales, n'en a en réalité que cinquante. La rose actuelle que nous traitons, qui est la meilleure au niveau olfactif et qui est utilisée par nos entreprises, a d'ailleurs obtenu une indication géographique protégée (IGP) il y a deux ans, reconnaissant l'absolue fleur de Grasse pour la rose centifolia, pour le jasmin et pour l'iris.
Jusque dans les années 1960, nous ne pouvions pas cultiver l'iris pallida. C'était quasiment interdit, puisque tout provenait de Florence, en Italie. Nous importions les rhizomes, qu'il fallait faire sécher pendant trois ans pour développer la molécule à l'intérieur, avant de le réduire en poudre et de le distiller à l'eau tiède pour obtenir le beurre d'iris et, enfin, l'absolu beurre d'iris. Cet iris pallida est désormais cultivé dans la région du Pays de Grasse, mais aussi dans le Vaucluse et au sud de Bordeaux. La tubéreuse est redevenue une plante très importante pour nous. Elle a failli disparaître du Pays de Grasse en raison d'une très grosse production en Inde, qui n'égale cependant pas la qualité de la tubéreuse grassoise. Nous bénéficions de la reconnaissance par l'Unesco depuis le 28 novembre 2018, en tant que patrimoine vivant du Pays de Grasse.
Mme Dominique Estrosi Sassone, présidente. - C'est grâce à notre ancien collègue Jean-Pierre Leleux, qui a été sénateur jusqu'en 2020.
M. Philippe Massé. - Ce fut une grande étape. Le 17 octobre 2003, l'Unesco a adopté la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel. Dès l'automne 2003, Jean-Pierre Leleux a organisé un colloque sur l'olfaction, le patrimoine et la transmission de ce patrimoine. Puis, en 2008-2009, est né le projet de demande de candidature. En 2012 a eu lieu l'élaboration des statuts de l'association ; en juillet 2013, sa première assemblée générale s'est tenue à Grasse ; et le 28 novembre 2018, nous avons obtenu la reconnaissance par l'Unesco.
Je voudrais remercier Jean-Pierre Leleux, bien sûr, remercier Jérôme Viaud, notre maire de Grasse, qui est aujourd'hui le président de cette association, et remercier aussi l'ensemble de nos amis parfumeurs du monde entier : les parfumeurs japonais, les parfumeurs aux États-Unis, les parfumeurs en Australie, les parfumeurs du reste du monde, qui ont soutenu notre demande de reconnaissance. Cette reconnaissance, en fin de compte, est une reconnaissance du patrimoine vivant et immatériel du Pays de Grasse. Mais ce n'est pas seulement le Pays de Grasse, c'est l'ensemble de la parfumerie dans le monde entier qui est reconnue.
La Maison du patrimoine culturel lavandicole de Provence, que Lucien Stanzione connaît bien, a été créée en 2024. Cette reconnaissance est très importante pour nos lavandiculteurs et pour l'ensemble de la profession, pour l'utilisation de nos matières premières. Les objectifs sont de défendre la culture lavandicole, de valoriser la filière paysanne, les producteurs et les apiculteurs. Les abeilles sont très importantes dans le monde de l'agriculture, on ne le dit pas assez. Il s'agit aussi de protéger les connaissances et savoir-faire associés en vue d'une transmission aux jeunes générations, de répondre aux enjeux environnementaux et de valoriser la création artistique inspirée par nos paysages.
Le maire de Grasse, Jérôme Viaud, a décidé, après en avoir longuement discuté avec nous, de lancer le club des maires des villes européennes de la parfumerie. Ce club est très important, car il représente, au niveau de la Commission européenne, le reflet de l'historique et du patrimoine culturel de l'ensemble de nos régions et de nos pays. Il a été créé en 2021 et rassemble tous les maires des villes européennes qui ont une activité, un patrimoine ou une histoire liée au secteur économique de la parfumerie, des plantes à parfum aromatiques et médicinales ou des huiles essentielles. Le comité réunit déjà une quinzaine de maires d'Allemagne, d'Autriche et de Bulgarie.
La ville de Kazanlak, par exemple, en Bulgarie, est jumelée avec Grasse. La Bulgarie est le premier producteur mondial de lavande, la France étant le numéro deux ; la France est en revanche le numéro un mondial du lavandin. La Bulgarie est aussi un gros producteur de la rose damascena, qui n'est pas la même que la rose centifolia. De nombreuses sociétés, dont Robertet, ont ainsi des usines en Bulgarie pour traiter la rose damascena en huile essentielle ou en concrète et en absolu. En Italie, la ville de Reggio de Calabre est très importante pour la bergamote. Mentionnons également Messine, en Sicile. Il y a aussi des villes en Pologne, ou en Roumanie, comme la ville de Cluj-Napoca, dont le maire, Emil Boc, ancien Premier ministre de Roumanie, est vice-président du comité des maires.
Il s'agit de représenter auprès de la Commission européenne l'agriculture des plantes à parfum, de défendre la naturalité des matières premières, menacées par certains projets de reclassification chimique au niveau européen, de sécuriser les chaînes de valeur locales, de promouvoir une réglementation fondée sur le risque réel et de faire entendre la voix des territoires auprès des institutions européennes et internationales.
Mme Samantha Mane, présidente de Mane. - Je vous remercie de nous donner l'occasion de nous exprimer sur la filière du parfum qui, dans les Alpes-Maritimes, touche à la fois à l'histoire économique, à l'identité culturelle, à l'agriculture, à l'industrie, à l'innovation et à l'attractivité de notre pays.
Cette audition a une signification particulière, car notre histoire est indissociable de celle du pays grassois. Pour Mane, tout a commencé en 1871, au Bar-sur-Loup, lorsque mon arrière-arrière-grand-père, Victor Mane, producteur de bigaradiers, a décidé de créer ce qui n'était alors qu'une petite distillerie, inspirée par les plantes et les fleurs de la région. Depuis l'origine, notre entreprise s'est construite dans un dialogue constant entre terroir exceptionnel et ambition industrielle. C'est une articulation qui fait la singularité de la filière grassoise. Ici, le parfum est né d'un territoire, d'un climat, de cultures, de savoir-faire agricoles, de techniques d'extraction, de métiers de composition et d'une capacité très française à faire dialoguer la nature, la science, l'artisanat et l'industrie.
Ce lien entre le terroir et l'industrie n'a jamais varié chez Mane. Là où d'autres acteurs ont parfois déplacé leur centre de gravité, notre siège est resté au Bar-sur-Loup. Notre développement international s'est fait sans rupture avec cet ancrage. Ce n'est pas seulement un attachement affectif, c'est un choix stratégique et même une certaine idée de ce que doit être une entreprise familiale française, enracinée localement autant qu'elle est ouverte sur le monde, et responsable de l'écosystème qui l'a vu naître.
Cette fidélité au territoire n'a jamais empêché l'ambition ; au contraire, elle la nourrit. Mane est ainsi aujourd'hui le premier groupe français dans le secteur des arômes et des parfums et le cinquième acteur mondial. Notre groupe emploie plus de 8 500 collaborateurs dans le monde, dispose de 31 sites de production, de 54 centres de R&D, est implanté dans 41 pays et a réalisé en 2025 un chiffre d'affaires qui a dépassé les 2 milliards d'euros. Cette réussite mondiale s'appuie sur une base française forte. Sur les seuls sites français de Mane, fin 2025, les effectifs atteignaient plus de 2 000 salariés, dont près de 1 800 dans les Alpes-Maritimes. Le nombre de salariés a quasiment doublé en vingt ans et la proportion de femmes est restée constante, autour de 40 % de l'effectif global.
Nous revendiquons pleinement notre identité d'industriels. Dans le débat public, le mot « industrie » est parfois prononcé avec prudence, comme s'il fallait s'en excuser. Pour notre part, nous en sommes fiers. Être industriels dans la parfumerie, c'est investir, produire, transformer, exporter, innover, former, employer durablement et faire vivre une chaîne de compétences allant du végétal jusqu'au consommateur. Dans les Alpes-Maritimes, Mane est aujourd'hui l'un des premiers employeurs privés, ce qui témoigne de notre contribution au territoire.
La filière parfum n'est pas seulement un patrimoine ou une vitrine, c'est un moteur économique majeur. Nous avons ainsi investi en moyenne plus de 50 millions d'euros ces dernières années en France, avec des projets comme la construction d'un centre de création de parfumerie fine à Levallois-Perret en 2024, ou d'un centre dédié à la recherche et à l'innovation au Bar-sur-Loup en 2023. Nous prévoyons de poursuivre nos investissements au Bar-sur-Loup, avec un projet ambitieux de nouveau centre de design du parfum de plus de 8 000 mètres carrés, récemment présenté aux élus locaux.
Cette industrie, comme l'a rappelé le président de Prodarom, est en outre profondément exportatrice. Depuis les Alpes-Maritimes, nous produisons des compositions, des ingrédients et des solutions olfactives qui rayonnent dans le monde entier. Notre site de La Sarrée expédie à lui seul des commandes vers 115 pays. Cette projection internationale n'est pas nouvelle : dès 1956, avec l'ouverture de notre première filiale au Japon - qui fête donc ses 70 ans cette année - Mane faisait le choix d'une internationalisation précoce.
Cette date dit beaucoup de notre modèle, un modèle multilocal avant l'heure, qui consiste à être présent au plus près des marchés tout en conservant un centre de gravité industriel, culturel et décisionnel en France, aux côtés de centres de R&D, de laboratoires et de sites industriels à travers le monde, au plus près de nos clients, de leur culture et de leurs goûts. Cette approche multilocale est l'un de nos plus grands atouts. Elle permet de penser le monde tel qu'il est devenu : fragmenté, exigeant, traversé par des attentes de souveraineté, de proximité, de résilience, mais aussi par une concurrence intense. Être multilocal, pour nous, ce n'est pas se diluer, mais conjuguer la force d'un groupe mondial avec la solidité de nos ancrages locaux. C'est pourquoi nous continuons à produire en France, à investir dans nos sites dans les Alpes-Maritimes ou dans la Sarthe, et à défendre l'idée qu'une industrie exportatrice forte se construit d'abord sur des racines solides.
Il me semble utile de rappeler ce qu'est la chaîne de valeur de la parfumerie. Notre métier consiste à créer des parfums qui entrent dans les eaux de toilette, mais aussi dans une multitude de produits d'hygiène et de beauté du quotidien : soins corporels, shampoings, savons, lessives, produits d'entretien du linge ou parfums d'ambiance. La chaîne de valeur relie la culture et l'approvisionnement en matières premières à leur transformation, leur extraction, à la formulation, à la composition et à l'intégration dans les produits finis de nos clients. Dans cette chaîne, les ingrédients naturels et les molécules de synthèse ou de biotechnologie ne s'opposent pas, ils se complètent, car la parfumerie contemporaine repose à la fois sur la richesse du vivant, sur l'excellence scientifique et sur des exigences de qualité, de sécurité, de stabilité et d'innovation.
C'est précisément pour cela que le lien avec les producteurs de plantes à parfum est central. Nous l'avons formalisé dans une logique que nous assumons comme un devoir citoyen vis-à-vis de celles et ceux qui font vivre ces cultures. Ce devoir n'est ni de l'affichage, ni une logique périphérique de responsabilité sociétale ; il est au coeur même de notre métier. Dans le bassin grassois, nous avons mis en place des engagements concrets autour de la rose et du jasmin, avec l'achat garanti de la totalité de la production à nos producteurs partenaires, afin de préserver les cultures et les savoir-faire liés aux plantes à parfum. Notre capacité à relier terroir et innovation se traduit par des investissements importants en recherche et par le développement de nouvelles méthodes d'écoconception qui font aujourd'hui référence au niveau international.
Cette logique s'inscrit dans une culture de responsabilité sociétale des entreprises (RSE) ancienne et profonde. Nous avons été la première entreprise de la filière à signer le Pacte mondial des Nations unies, dès 2003, ce qui témoigne d'un engagement de longue date sur les sujets sociaux, environnementaux et éthiques. Nous avons également été certifiés ISO 14 001 pour les sites de Bar-sur-Loup, dès 1999, nous avons adhéré à RE100, nous sommes alignés sur la Science Based Targets Initiative et nous avons développé des outils internes, tels que le Green Motion, reconnu par la revue Green Chemistry.
Autrement dit, cette responsabilité n'a rien d'artificiel ; elle est liée à la manière dont nos métiers sont organisés, dont nous produisons, achetons, innovons et concevons notre présence sur le territoire. Cette fidélité à un écosystème a trouvé une traduction collective dans la démarche de l'Unesco. Toute la filière s'est mobilisée pour faire reconnaître les savoir-faire liés au métier de la parfumerie à Grasse comme patrimoine culturel immatériel de l'humanité. Nous avons pris part à cette mobilisation dès l'origine, aux côtés des autres acteurs de la filière, dont Robertet, représentée ici. Nous avons porté ensemble une cause commune, celle d'un patrimoine vivant fait de gestes, de culture, de techniques, de transmission et d'innovation.
Dans les Alpes-Maritimes, la filière parfum n'est pas l'addition d'acteurs isolés ; c'est un bien commun, à la fois économique et culturel. Cet esprit de transmission est indissociable de notre modèle familial. Depuis Victor Mane, chaque génération a pris sa part dans le développement du groupe : Eugène et Gabriel, puis Maurice, mon grand-père, puis mon père Jean avec son frère Michel. Nous continuons, avec la cinquième génération, et je préside ainsi le groupe depuis 2025. Sur huit descendants, cinq ont des responsabilités opérationnelles, et nous avons repris le flambeau de cette aventure entrepreneuriale familiale. Cette continuité permet de tenir un cap dans la durée, d'investir au-delà des cycles, de privilégier la vision de long terme sur les arbitrages à court terme et de maintenir un lien constant avec le territoire. Les entreprises familiales ou à dominante familiale ont cette force particulière : elles sont souvent plus attachées à leur terroir, au développement de l'emploi local, à la redistribution de la richesse et au partage de la valeur ajoutée.
Il est essentiel de créer les conditions qui permettent aux entreprises de la filière parfum de perdurer de génération en génération. L'une de nos préoccupations majeures est la question de la compétitivité. Nous sommes dans un secteur en croissance, créateur d'emplois, exportateur, innovant, qui apporte des retombées très concrètes sur le territoire français, et singulièrement dans les Alpes-Maritimes. Pourtant, nous constatons une difficulté croissante : une surrèglementation française, qui vient parfois s'ajouter à un cadre européen déjà dense. Il ne s'agit pas de remettre en question la règle, encore moins les exigences en matière de sécurité ou de durabilité, mais de s'assurer que la norme ne devienne pas un facteur de décrochage pour des entreprises qui produisent, investissent et emploient en France.
Cette vigilance est d'autant plus nécessaire que nos concurrents ne jouent pas tous avec les mêmes contraintes. Parmi les grands acteurs mondiaux de notre secteur, certains sont basés dans d'autres États européens, d'autres hors de l'Union européenne, notamment en Suisse. Ils ne sont pas toujours soumis aux mêmes niveaux d'obligations, ni au même empilement de contraintes administratives, techniques ou calendaires. Si la France ajoute des exigences supplémentaires, elle prend le risque d'affaiblir ses propres sites industriels et ses propres entreprises, alors même qu'ils créent localement de l'emploi, de l'investissement, de l'export, somme toute de la valeur ajoutée sur notre territoire.
L'enjeu est donc simple. Voulons-nous que la France continue d'abriter sur son sol une filière parfum de rang mondial, ancrée dans un territoire unique comme celui du bassin grassois ? Ou acceptons-nous qu'elle perde progressivement en compétitivité au profit de pays voisins, de concurrents extra-européens ? Pour Mane, la réponse est claire. Défendre la filière parfum des Alpes-Maritimes, c'est défendre une industrie d'avenir, un savoir-faire d'excellence, un patrimoine vivant, des emplois, une capacité d'exportation et une certaine idée de l'entreprise française, familiale, innovante, responsable et fidèle à son territoire.
M. Christophe Maubert. - Robertet réalise 850 millions d'euros de chiffre d'affaires, pour un bénéfice avant intérêts, impôts, dépréciation et amortissement (Ebitda) de 20 %. Nous comptons 2 700 employés dans le monde, dont plus de 1 000 sur le territoire français, et nous réalisons 82 % de notre activité à l'exportation. Nous sommes le septième acteur mondial et le premier en matière d'ingrédients naturels.
Notre industrie des arômes et des parfums consiste à réaliser des mélanges de produits naturels et de produits synthétiques pour créer des compositions parfumantes ou des arômes alimentaires. Chacune de nos sociétés contrôle une partie de ces ingrédients. Les grands acteurs de cette industrie sont impliqués dans les produits synthétiques, tandis que les sociétés du pays grassois le sont historiquement dans les produits naturels. Les six sociétés qui sont plus grosses que la nôtre ont un savoir-faire en matière d'ingrédients synthétiques, Robertet étant le premier dans le domaine des produits naturels.
On pourrait imaginer que beaucoup de nos confrères du secteur synthétique, qui disposent de moyens considérables - ce sont des sociétés dont la taille est de cinq à dix fois la nôtre -, cherchent à acquérir l'expertise naturelle. Or cela ne se passe pas tout à fait comme cela. Au cours des vingt dernières années, deux des trois leaders ont acheté des sociétés très impliquées dans le naturel, similaires à Robertet, et cela n'a pas été un succès - c'est le moins qu'on puisse dire -, car ces sociétés ont disparu. Le métier des grands chimistes et celui de la plante à parfum naturelle ne sont pas vraiment compatibles ; ce ne sont pas du tout les mêmes métriques. Cela nous laisse espérer que, bien qu'étant beaucoup plus petits que nombre de nos concurrents, notre différence et notre savoir-faire dans le domaine du naturel nous réservent encore de beaux jours.
Les produits naturels nous apportent une image de qualité et de créativité. Tous nos parfumeurs et nos aromaticiens sont formés dans nos écoles et, dès le premier jour, ils sont au contact de ces matières premières naturelles. Même si ces matières naturelles sont également présentes dans les écoles des grandes sociétés, nous avons l'arrogance de croire qu'ils sont mieux familiarisés chez nous avec elles et que nous en tirerons un meilleur parti.
Ce qui est très important aujourd'hui, c'est la RSE. On en parle partout ; la majorité du rapport annuel d'une grande société porte sur la RSE. Il se trouve que Robertet, créé en 1850, a eu pendant plus d'un siècle comme seule vocation de produire des ingrédients naturels. Nous n'étions pas intéressés par la fabrication de parfums ou d'arômes ; nous avions une passion pour les ingrédients naturels. Cela nous a, au passage, fait manquer quelques opportunités. Mon grand-père avait déposé le brevet du café instantané et avait décrété après quelque temps que cela n'avait rien à voir avec l'aromatique et que cela ne l'intéressait pas. Conclusion : nous sommes Robertet, nous ne sommes pas Nestlé... C'est dommage, mais nous n'avons pas de regrets. Nous avons toujours fonctionné par passion, et les produits naturels ont toujours été l'ADN de notre société.
Pour en revenir à la RSE, nous travaillons sur des filières de plantes à parfum depuis plus de 175 ans et, tel Monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir, nous avions développé la traçabilité et le suivi depuis longtemps. Cela nous a beaucoup facilité cette approche. Robertet est de très loin, dans l'industrie, la société qui a le plus de filières certifiées, que ce soit sur des produits français, européens ou plus exotiques. Cet axe naturel est lié à la structure familiale de la société.
Être une société familiale est un énorme avantage, tant en interne qu'en externe. Nos interlocuteurs, chez nos gros clients, se disent que, face à une société internationale, on ne sait pas ce qu'elle va devenir : parmi les trois leaders de cette industrie, deux ont par exemple changé de propriétaire au cours des cinq dernières années et ont choisi des axes de développement complètement différents. La force d'une société familiale est la visibilité et la longévité. Quand on parle des produits naturels, on a besoin de temps. On respecte le cycle de la nature. La certification, qu'elle soit biologique ou autre, implique des travaux qui s'étendent sur plusieurs années. Nous avons besoin de mener un travail qui s'inscrit dans ce que l'on appelle le temps long.
C'est le propre d'une société familiale et l'un des points sur lesquels nous aimerions avoir votre aide. Le temps long nécessite une stabilité réglementaire, fiscale et successorale. Sans elle, nous ferons le jeu de nos grands concurrents internationaux qui, disposant de moyens plus importants, s'adapteront beaucoup plus facilement à ces changements, ce qui pénalisera des sociétés comme Mane et Robertet. Nous n'en sommes pas là. Au cours des trois dernières années, Mane et Robertet ont connu les plus fortes progressions du secteur en pourcentage, ce qui prouve que, dans notre métier, la taille n'est pas le critère principal. Cependant, notre syndicat, Prodarom, a une tâche très difficile, car il compte en son sein de grands groupes internationaux, mais aussi des PME et des ETI comme les nôtres. Les ETI sont peut-être celles qui rencontrent le plus de difficultés, car elles sont soumises aux mêmes règles que les grands groupes internationaux, à quelques exceptions près. Ces règles drainent énormément de ressources que nos grands concurrents peuvent mobiliser, alors que les PME bénéficient de certains avantages.
Je ne vais pas vous raconter l'histoire de Robertet, mais la résumer très rapidement. Au cours des années 1960-1970, dans le cadre d'un changement de génération et de l'intérêt de sociétés chimiques qui voyaient dans la parfumerie une chimie fine pouvant leur apporter des profits supplémentaires, toutes les sociétés familiales sont devenues, à l'exception de Mane, de grands groupes.
Robertet était alors dirigée par la famille Maubert, depuis cinq générations. À la génération de mon père, nous avons découvert que nous dirigions une société dont nous n'étions plus les propriétaires, avec à peine 10 % du capital. Nous étions, en quelque sorte, les métayers de la parfumerie ! Notre combat a été de développer la société, mais aussi d'en acquérir la majorité et de redevenir une société familiale alors que, dans la même période, toutes les sociétés familiales à Grasse disparaissaient. Si notre souhait était de devenir une société familiale, ce n'était nullement dans un but capitalistique, mais simplement dans le désir d'avoir la liberté et l'indépendance qui assurent notre capacité à décider pour l'avenir.
M. Lucien Stanzione. - Je souhaite signaler qu'avec Marie-Pierre Monier, sénatrice de la Drôme, nous avons lancé une opération pour la reconnaissance par l'Unesco des paysages lavandicoles de la Haute-Provence, afin de préserver l'avenir de ces zones. Bien entendu, nous contribuons à la Maison du patrimoine culturel lavandicole de Provence.
Face à la concurrence de la Bulgarie en matière de lavande fine, à la chute actuelle des cours, qui ne cessent de baisser, et, en définitive, à la réaction des lavandiculteurs, qui se lancent dans la culture du lavandin, peut-être un peu plus sécurisée, quelles seraient les solutions pour permettre à cette filière de se maintenir ? C'est une filière noble de la Drôme, des Alpes-de-Haute-Provence, mais aussi de chez vous, madame la présidente, puisque, sur les hauteurs, il devait sûrement y avoir de la lavande - et du Vaucluse, bien entendu. Quelles seraient les mesures à prendre pour soutenir cette filière de la lavande, qui est très en difficulté ? Je pense notamment aux questions sanitaires, puisqu'il y a des problèmes de maladies récurrentes que nous n'arrivons pas à contenir.
M. Daniel Salmon. - Très clairement, nous assistons à un effondrement de la production de composants naturels pour les parfums, avec une recherche de matières premières meilleur marché à l'international. Pouvez-vous nous dire quelle est la part, en pourcentage, du prix d'un parfum qui correspond à ces matières premières naturelles ? Anticipez-vous le réchauffement climatique, qui va mettre à mal un certain nombre de cultures ? Est-ce dans votre focale ? Comment comptez-vous y faire face ? Ma dernière question porte sur les cosmétiques. On parle beaucoup des problématiques de toxicologie. Comment prenez-vous cela en compte ? Vous avez parlé des pollinisateurs. Comment évolue le pourcentage des cultures en agriculture biologique ?
Mme Anne Chain-Larché. - Vous l'avez tous dit, il y a aujourd'hui un accroissement du nombre de produits parfumés. Il ne s'agit pas uniquement de la cosmétique, mais aussi des produits d'entretien, de tous les produits. Or - et c'est la pharmacienne de formation qui vous parle - on se rend compte aujourd'hui qu'il y a de plus en plus de personnes allergiques, avec des déclenchements d'asthme, par exemple. Ce phénomène est dû, bien sûr, à la pollution, à différents allergènes qui existent aujourd'hui et qui n'existaient pas auparavant, mais également aux parfums de synthèse, qui peuvent être extrêmement agressifs. Vous avez cité toutes les marques qui travaillent avec vous. Je n'ai pas entendu mentionner la marque Durance, par exemple, qui est très développée et particulièrement agressive sur le plan allergique, ni d'autres faux savons de Marseille, par exemple. Quelle est votre stratégie de communication sur l'innocuité de vos produits ? Cela me paraît très important.
Vous avez parlé des embauches : quelles sont les filières de formation des jeunes ? Je sais qu'en pharmacie, on en orientait quelques-uns vers des facultés de parfumerie. Existent-elles toujours ? Quelles sont les filières de formation d'une industrie qui, manifestement, se développe et qui, grâce à vous, fait la grandeur du pays ?
M. Philippe Massé. - Vous évoquez la problématique actuelle du marché de la lavande et du lavandin. Il y a une très grande différence entre le marché d'il y a deux ou trois ans et le marché d'aujourd'hui. Il y a deux ou trois ans, l'essence de lavande pouvait coûter jusqu'à 140 euros le kilo. Aujourd'hui, les producteurs qui acceptent de vendre leur essence de lavande parviennent à l'écouler à un prix moindre, en dessous du coût de revient. Cette situation devient impossible à gérer pour les lavandiculteurs, en particulier pour les petits producteurs.
C'est pourquoi nous observons, depuis plusieurs mois, une intensification de l'arrachage de certaines lavandes, sachant que nos lavandiculteurs essaient de trouver le plus vite possible le moyen de survivre dans leur métier. Certains gros agriculteurs sont passés à l'élevage ; ils ont maintenant des brebis. Je songe à l'un des principaux lavandiculteurs - un ami et un homme absolument remarquable - qui est devenu éleveur. Il a 850 brebis, et ses 850 brebis l'aident à maintenir sa production.
La Bulgarie est le premier producteur de lavande. Elle rencontre cependant la même problématique que nous. Beaucoup de lavandiculteurs en Bulgarie sont en train d'arracher leur lavande parce que le marché ne les soutient pas. Certes, en Bulgarie, le coût de la main-d'oeuvre est bien plus faible que chez nous, de même que le coût de la production. Toutefois, ils ont la même problématique que nous avec le coût de l'énergie, notamment du pétrole. En France, des directives ont obligé les lavandiculteurs à ne plus utiliser de chaudières à mazout ou à gaz pour leur distillation. Aujourd'hui, cela coûte extrêmement cher, et ils font face à une problématique qu'ils n'avaient pas il y a une quarantaine d'années.
Concernant le marché de la lavande, il faut être assez optimiste, car nous avons connu, depuis cinquante ans, des périodes qui ont été équivalentes, en termes de prix de marché de la lavande et du lavandin. Nous allons donc revenir, dans les mois qui viennent, à une situation qui sera beaucoup plus apaisée. Les prix devraient redevenir raisonnables, et permettre de maintenir les plantations et notre approvisionnement : nous avons besoin de ces produits. Le lavandin est très utilisé, en particulier dans les produits fonctionnels, la savonnerie et la détergence, beaucoup plus que dans la parfumerie fine et les cosmétiques. En parfumerie cosmétique, c'est surtout la lavande.
Nous avons en France des lavandes exceptionnelles. Je rappelle que, chaque année, se tient un salon international des matières premières, à l'occasion duquel nous organisons un concours, avec un jury évaluant le niveau olfactif de toutes nos belles lavandes de Haute-Provence, qui bénéficient d'une IGP. Personne ne possède de telles lavandes ailleurs. Ce ne sont pas les mêmes que nous trouvons en Bulgarie et dans d'autres pays - sachant que l'Espagne produit surtout du lavandin. En effet, la lavande est une plante qui pousse surtout au-dessus de 800 mètres d'altitude. Si nous avons connu des problématiques, il y a quelques années, concernant les attaques sur les cultures de lavande, celles-ci concernaient surtout des plantations situées en dessous de ces 800 mètres d'altitude. Certes, nous vivons désormais un changement climatique considérable. Même les Parisiens commencent à en souffrir ! Pour la lavande et le lavandin, cela va entraîner une nouvelle réflexion chez nos producteurs. Mais la reconnaissance des paysages lavandicoles est absolument nécessaire. Le travail qu'accomplissent Lucien Stanzione, Marie-Pierre Monier et notre sénateur Jean-Michel Arnaud en Haute-Provence est extrêmement important pour nous, et je voudrais vous en remercier.
M. Christophe Maubert. - Sur l'effondrement des matières premières, il faut moduler la réponse pour deux raisons. La première est que les qualités de Grasse, ou du pays grassois, restent les valeurs étalons de notre industrie. Autrement dit, si nous ne nous y retrouvons pas en tonnage, nous nous y retrouvons en valeur. Une essence de rose produite à Grasse peut valoir jusqu'à quatre fois plus cher qu'une essence de rose produite en Turquie ou en Bulgarie. C'est justifié, car les parfumeurs trouvent vraiment une qualité propre au pays grassois. Je prendrai un autre exemple : l'iris. Le kilo d'irone, qui est l'essence d'iris, vaut presque 100 000 euros...
La fabrication des ingrédients qui serviront en parfumerie ne se fait pas forcément en une seule étape ; elle peut se faire en deux étapes. Souvent, la première doit être réalisée localement, car il s'agit de produits floraux qu'on ne peut pas forcément traiter et envoyer. La deuxième étape se fait et demeure souvent à Grasse. Cela n'entre donc pas dans les chiffres des quantités qui existaient dans les champs à Grasse à l'époque, mais cela figure toujours dans les chiffres des sociétés grassoises qui produisent à Grasse.
Vous évoquez le réchauffement climatique. Je n'ai pas fait une présentation exhaustive de Robertet, mais cette société a ouvert il y a trois ans un incubateur, un accélérateur de start-up, qui regroupe 25 jeunes entreprises, toutes dédiées aux produits naturels. Parmi ces 25 sociétés, deux start-up travaillent sur l'impact du changement climatique et sur la manière de modifier les plantes - sans tomber dans une modification de type organisme génétiquement modifié (OGM) - pour les rendre plus résistantes. Ce n'est donc pas une solution miracle, mais des travaux sont menés dans ce domaine et nous observons déjà des résultats.
Mme Samantha Mane. - Il existe différentes approches pour essayer d'appréhender au mieux tous les impacts du changement climatique. Nous pouvons aussi développer des collaborations avec des centres de recherche. Nous le faisons, par exemple, avec le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad) pour les agrumes. Nous venons d'annoncer la mise en place d'un partenariat avec un jardin expérimental. Cela nous permet de travailler sur la recherche relative aux espèces botaniques et de faire de la sélection variétale pour savoir aussi quelles variétés résisteront le mieux à l'accroissement de la chaleur ou de la sécheresse.
Tous ces changements qui surviennent par le biais du réchauffement climatique nous amènent aussi à trouver des solutions agricoles, qui peuvent être des bio-solutions pour lutter, par exemple, contre les ravageurs ou pour augmenter les rendements, puisqu'il n'y a pas uniquement le problème de la chaleur excessive ; il y a aussi le fait que cela vient impacter les rendements ! Il s'agit également de trouver des machines agricoles adaptées, par exemple. Notre jardin expérimental viendra donc en soutien de nos producteurs partenaires pour aider à trouver des pistes afin d'améliorer les niveaux de rendement et de production sur les surfaces existantes, et pour continuer dans cette partie de sélection variétale.
Le soutien à l'innovation consiste à faire plus de R&D pour accompagner nos producteurs. Nous le faisons aussi bien en pays grassois que dans d'autres parties du monde, sur d'autres filières naturelles. Ce qui nous intéresse aujourd'hui, c'est le Pays de Grasse, pour porter des projets sur ces thématiques et nous permettre d'appréhender ces changements au mieux.
M. Yannick Jadot. - Et sur les pollinisateurs ?
Mme Samantha Mane. - La question dépasse le cadre de notre entreprise ; nous ne sommes pas les représentants directs des producteurs de plantes à parfum.
M. Christophe Maubert. - Notre vocation n'est pas d'intégrer la chaîne jusqu'au bout, jusqu'à la partie agricole. Robertet a 250 hectares en Espagne, mais nous ne devenons pas agriculteurs. Nous ne le faisons que pour des produits qui sont en danger et dont nous devons assurer la pérennité, soit dans des cas où nous ne sommes pas sûrs de la filière. Quand nous certifions un produit d'agriculture biologique, par exemple, comme c'est nous qui portons cette responsabilité, il nous est arrivé de nous substituer et de devenir agriculteurs pour assurer la traçabilité.
Mme Samantha Mane. - Nous ne sommes pas non plus fabricants de produits finis.
Vous avez évoqué la formation. Effectivement, c'est très important. Philippe Massé l'a rappelé, nous avons un syndicat de représentation au niveau national, Prodarom, qui a cette particularité d'avoir créé en son sein une unité de formation, qui s'appelle l'Asfo. Je ne saurais dire si nous sommes un exemple unique, mais, en tout cas, c'est assez exceptionnel pour être mis en avant, car l'importance de l'Asfo pour former à nos métiers de la parfumerie, mais aussi des arômes, est absolument capitale, surtout dans le bassin grassois. Il y a très peu de formations en France qui soient dédiées à nos métiers.
Nous venons de réaliser, grâce à Prodarom et avec la participation de nombreux membres, des vidéos qui présentent les différents métiers de la parfumerie - et ils sont très nombreux. Cette vidéo rencontre un franc succès. Le rôle de l'Asfo, qui forme de nombreux élèves, à la fois en alternance et des élèves qui sont là pour obtenir un diplôme, nous permet de continuer à assurer une pérennité en matière de formation dans le bassin grassois. Autrement, nous, industriels, devrions prendre les choses en charge en formant des personnes sur place.
M. Christophe Maubert. - Toutes nos sociétés ont des écoles pour former des parfumeurs et des aromaticiens. C'est souvent l'équivalent d'un troisième cycle, qui nous assure que la formation est parfaitement complète.
La formation d'un parfumeur est un investissement long et incertain. Elle ne requiert pas un talent particulier, contrairement à ce que vous pourrez lire dans des magazines qui mettent en avant les parfumeurs. Nous sommes à peu près tous dotés du même capital olfactif - et du même capital visuel. Le métier de parfumeur repose simplement sur un travail par lequel, pendant des années, l'on va se constituer une mémoire olfactive. Ce sont des personnes que nous avons du mal à identifier, parce que nous n'avons aucune garantie de qui sera talentueux ou non.
Ce sont des gens que l'on va enfermer dans une pièce - je schématise - pendant trois ans et, chaque jour, on leur apporte dix matières premières différentes. Ils se constituent ainsi une mémoire olfactive qui fait qu'au bout d'un ou deux ans, ils pourront reconnaître 200 ou 300 produits. Ensuite, nous passerons à une deuxième étape, en mélangeant ces deux ou trois produits sur ces 200 ou 300, vous obtenez alors tel ou tel accord. Progressivement, ils vont créer des accords de plus en plus complexes qui donneront les parfums que vous trouverez non seulement dans les eaux de toilette, mais également dans toute la chaîne des produits d'hygiène-beauté ou des produits fonctionnels.
M. Philippe Massé. - Pour devenir parfumeur, plusieurs années d'études sont nécessaires. Je dis toujours qu'un parfumeur ne le devient véritablement qu'au bout de neuf ans ; il lui faut au moins neuf ans. C'est un peu comme la médecine : on n'est pas médecin si l'on n'a pas neuf ans d'études.
L'Asfo forme des jeunes pendant un certain nombre de mois. Ces jeunes entrent ensuite sur le marché et rejoignent nos entreprises, qui ont elles-mêmes des écoles internes de parfumerie. Le jeune qui sort de l'Institut supérieur international du parfum, de la cosmétique et de l'aromatique alimentaire (Isipca) de Versailles, par exemple, ou de l'École supérieure du parfum, de Paris ou de Grasse, ou qui viendra de l'université du Havre, de l'université de Montpellier ou de l'université de Lyon - qui sont très proches de nous et avec lesquelles nous avons d'ailleurs des partenariats de formation - pourra intégrer ce cursus.
Nous avons créé, au sein de l'Asfo et avec l'université de Marseille, une formation sur la toxicologie. Nous avons des partenariats avec l'université Côte d'Azur qui a succédé à Nice-Sophia-Antipolis. Depuis quelques mois, Grasse est donc devenue une ville universitaire. C'est Frédérique Vidal, qui a été notre ministre de l'enseignement supérieur pendant quelques années, qui a acté cela. L'ensemble des écoles que j'ai citées, comme l'Isipca ou l'École supérieure du parfum, sont également présentes à Grasse, mais pas toujours directement. L'Isipca, par exemple, a un partenariat avec l'université Côte d'Azur pour un master spécialisé dans notre domaine.
En tant que président de l'Asfo de Grasse, je soutiens toutes ces écoles et suis très attentif à la formation. J'avais calculé l'année dernière qu'il y avait, en tout, environ 950 parfumeurs dans le monde. C'est donc un métier très spécial, un métier de longue haleine. Il faut être très attentif au niveau olfactif et connaître les matières premières.
Il y a près de 4 000 matières premières aromatiques. Le parfumeur ne peut pas connaître les 4 000 par coeur, mais il en maîtrise toujours entre 800 et 1 500. C'est un peu comme pour les Japonais : il faut qu'ils apprennent 1 480 kanjis s'ils veulent pouvoir lire un journal. C'est un métier extraordinaire.
M. Christophe Maubert. - Concernant les allergies et la toxicologie, le parfum est souvent suspecté, car il constitue en quelque sorte une boîte noire en raison du secret de création. Cependant, une crème ne contient que 0,2 % de parfum. Notre industrie est parfaitement autoréglementée et autorégulée. Sans affirmer que nous sommes complètement en dehors du propos, je pense que la culpabilité imputée au parfum est démesurée par rapport aux produits finis que vous utilisez et qui peuvent créer des allergies chez certaines personnes.
Mme Anne Chain-Larché. - Mon intention n'était nullement d'incriminer vos parfums. Au contraire, ils sont naturels. Cependant, aujourd'hui, si l'on compare certains produits de synthèse, même en quantité infinitésimale, avec du pollen, la quantité est la même que les produits diffusés dans l'air que nous respirons. Je souhaitais donc savoir si vous aviez une stratégie de communication sur l'innocuité de vos parfums et sur leur qualité, qui fait qu'ils ne peuvent être la cause des phénomènes que nous voyons se développer.
M. Jean-François Goursot, directeur technique du syndicat national des fabricants de produits aromatiques. - Je suis le praticien réglementaire au quotidien de votre travail de législateur français, européen et d'ailleurs international, puisque nous exportons dans pratiquement tous les pays du monde.
Cela fait vingt-cinq ans que j'occupe cette fonction chez Prodarom et j'ai vu apparaître - cela a été l'un de mes premiers dossiers - le sujet de l'allergologie. Pour faire bref, il y a plusieurs façons de traiter le sujet.
Il existe une réglementation importante qui protège le consommateur d'un éventuel risque d'allergie. L'étiquetage d'un certain nombre de substances sensibilisantes cutanées permet d'informer le consommateur, puisque tout le monde n'est pas allergique à la même substance, et ne l'est d'ailleurs pas forcément tout le temps au cours de sa vie. L'idée du législateur était de dire qu'il faut informer le consommateur. Le consommateur sait donc ce qui est présent, même en très faible quantité, dans le produit fini. Cette transparence a même été étendue, puisqu'une liste d'environ 80 substances devra très prochainement apparaître sur les étiquettes des produits cosmétiques.
Ensuite, il y a la prévention. L'allergologie est une science très complexe, peut-être même l'une des branches les plus complexes de la toxicologie. Nous avons été en quelque sorte des pionniers, notamment dans ce que l'on appelle l'évaluation quantitative du risque. Le Research Institute for Fragrance Materials, créé en 1966, s'était déjà préoccupé de la question et avait édité les premiers standards qui, de façon volontaire mais à l'échelon international, limitaient l'emploi d'un certain nombre de substances parce qu'il avait été jugé utile de le faire.
L'Union européenne a admis dernièrement que cette évaluation quantitative du risque - qui permet de définir un seuil en dessous duquel le risque dit d'induction n'apparaît pas, c'est-à-dire que la personne ne devient pas allergique - existe, et que nous avons donc une relation dose-effet. C'est la science qui fonde notre conduite sur le plan réglementaire. La parfumerie, c'est de l'art ; mais en matière de toxicologie notamment, la science est fondamentale. Nous avons donc établi une méthode, reconnue par l'Union européenne, qui permet, par exemple - cela a concerné l'une des substances récemment -, de retenir les mêmes quantités que la profession a recommandées dans ses études.
Il y a donc une prévention et une information. Aujourd'hui, nous pouvons estimer que le risque allergique est bien traité au niveau réglementaire et scientifique. Il existe un programme en cours de développement, l'International Dialogue for the Evaluation of Allergens. Il se situe au niveau européen et, dans son cadre, nous travaillons sur la science fondamentale, les risques d'allergie croisée, l'oxydation - c'est-à-dire une évolution de notre Quantitative Risk Assessment - et la perspective de réaliser des tests in vitro, in silico, etc. Nous sommes donc en progrès sur cette science très compliquée qui, vous le savez sûrement, dépend de chaque personne et sur laquelle la situation a bien évolué par rapport à il y a vingt ans. Aujourd'hui, si nous appliquons la réglementation et si nous avons l'approche volontaire que nous promouvons dans notre profession, le risque est bien maîtrisé.
Mme Évelyne Renaud-Garabedian. - Je souhaite revenir sur la question des allergènes, sous l'angle de la réglementation européenne. L'Union européenne encadre de plus en plus strictement certaines substances allergènes et certains ingrédients naturels au nom de la sécurité du consommateur. Par exemple, la mousse de chêne, qui a été longtemps incontournable dans les grands accords, est désormais fortement restreinte. Ces règles, légitimes sur le principe, ont un coût bien réel : reformulations à répétition, pertes de matières premières emblématiques, et une charge administrative lourde, particulièrement pour nos PME. Or vos concurrents installés aux États-Unis, au Moyen-Orient ou en Asie ne sont pas soumis aux mêmes contraintes, ce qui peut créer une concurrence déséquilibrée. Quel mécanisme - par exemple des clauses miroirs imposant aux parfums importés les mêmes exigences qu'aux vôtres - permettrait de rétablir une concurrence plus équitable ?
M. Daniel Fargeot. - La Commission européenne, en avril dernier, a permis un assouplissement de la législation sur les substances cancérigènes, mutagènes ou reprotoxiques (CMR), qui concernent 85 % des produits cosmétiques. C'est une évolution positive pour l'économie de la parfumerie. La voix des producteurs d'huile essentielle a été portée fortement par votre syndicat pour défendre à la fois la qualité, la diversité et l'authenticité des productions françaises, et du Pays de Grasse notamment. À ce jour, avez-vous le sentiment que cette excellence territoriale soit entendue et protégée au niveau européen ?
M. Daniel Gremillet. - Quelle est aujourd'hui la part des produits aromatiques qui entrent dans l'alimentation humaine ? De nos jours, beaucoup d'entreprises y remplacent des produits de synthèse par des produits naturels. S'agit-il d'un débouché en croissance ? Quelle est sa part et, à l'intérieur de celle-ci, quelle est la part du marché conquise par les producteurs français ?
M. Pierre Cuypers. - Vous utilisez de l'alcool, probablement. Quelle est l'origine de ces alcools ?
M. Christophe Maubert. - Les sociétés sont toutes membres de l'Ifra. À ce titre, qu'elles soient américaines, indiennes ou non européennes, elles sont tenues aux mêmes règles. Ainsi, s'agissant de la mousse d'arbre et de la mousse de chêne, il est peu probable que l'on en trouve des traces. La restriction est donc la même. Je ne dis cependant pas qu'il n'existe pas quelques petites sociétés, dans des pays très exotiques, qui continuent de passer au travers des mailles du filet.
Toutefois, l'industrie est engagée au niveau de l'Ifra, qui est un organisme mondial et non un organisme européen. À ce titre, il met à peu près tout le monde sur un pied d'égalité. Là où nous ne sommes pas sur un pied d'égalité, c'est par rapport à certaines réglementations comme le règlement européen sur l'enregistrement, l'évaluation, l'autorisation et la restriction des substances chimiques (Reach), par exemple, mais c'est un autre sujet. Nous sommes désavantagés, dans certains cas, par une réglementation européenne plus drastique que dans d'autres pays. Dans le cas particulier d'un ingrédient, toutefois, nous sommes tous à peu près soumis aux mêmes contraintes.
M. Jean-François Goursot. - Il n'y a pas de compétition au niveau réglementaire, à partir du moment où le scientifique, le législateur et toutes les parties prenantes identifient un sujet. C'est pour cela que je suis très fier et très heureux de travailler dans le domaine réglementaire, car il me semble que toutes les décisions qui sont prises sont souvent frappées au coin du bon sens. C'est de la science, mais aussi du bon sens.
Pour les mousses d'arbre et les mousses de chêne, c'est un sujet qui a déjà été traité en interne par notre profession depuis longtemps, sur lequel nous avions déjà des standards restreignant l'usage de certaines substances. Comme cela a été expliqué, c'est une spécificité de notre secteur. Nous sommes aussi un peu législateurs, à notre humble niveau...
Au niveau mondial, ce type de problème ne se pose pas, et il n'y a donc pas besoin de clauses miroirs.
Quant à l'alcool utilisé, à ma connaissance, il est d'origine agricole.
Mme Samantha Mane. - De la même façon que nous ne sommes pas producteurs de produits finis dans le secteur de l'hygiène, de la beauté, de la santé et de la cosmétique, il en va de même pour l'alimentation. Dans notre industrie, beaucoup de nos confrères sont actifs, comme nous le sommes tous les deux, à la fois dans la parfumerie et dans les arômes alimentaires. Pour autant, quelle part entre dans l'alimentation humaine alors que nous ne sommes pas producteurs de produits finis ? Je ne peux pas répondre à votre question.
M. Jean-François Goursot. - Vous nous interrogez sur les surtranspositions. Dix omnibus sont en préparation depuis 2025. Ces textes ont pour vocation, au niveau européen, de clarifier, de diminuer et de réduire la charge administrative inutile, tout en maintenant un très haut niveau de sécurité pour le consommateur et pour l'environnement. C'est donc un équilibre qui est visé.
L'omnibus 6, qui s'appelle « simplification chimie », traite de plusieurs réglementations : le règlement européen classification, étiquetage et emballage des substances et des mélanges (CLP), le règlement cosmétiques et le règlement fertilisants. Nous sommes concernés par les deux premiers, le règlement CLP et le règlement cosmétiques. Un accord a été obtenu en trilogue le 17 juin dernier. À notre sens, cet accord constitue un bon compromis et clarifiera l'application des textes sans remettre en question la sécurité du consommateur. Ce point est très important pour nous. Nous le répétons, toutes les substances qui sont dangereuses restent interdites par défaut. Lorsque des dérogations sont demandées, le comité scientifique européen indépendant prend une position indiquant si la substance est sûre ou non.
Au niveau des substituts, je dirai quelque chose qui est un peu particulier à notre industrie : comme nous le disions, nous sommes assez proches de la musique. Nous parlons de notes olfactives. Les notes olfactives, cela veut dire do-ré-mi-fa-sol-la-si. Si l'on parle des principales notes, il est évident que substituer le « do » par le « la » pose tout de même un problème théorique pour arriver à créer quelque chose. Ce do-ré-mi-fa-sol-la-si est présent dans les produits naturels. C'est ainsi.
L'approche qui a été retenue nous convient. Elle permet à la fois une réduction de la charge administrative et une clarification des règles. Ainsi, nous pourrons continuer à innover et à fabriquer les produits qui sont demandés par les consommateurs en toute sécurité d'emploi.
Nous souhaitons attirer votre attention sur des sujets qui portent sur l'outil productif en France, puisque nous parlions de surrèglementation. Il s'agit toujours de sujets pour lesquels l'intention est bonne ; en l'occurrence, le texte sur les réglementations relatives au stockage des liquides inflammables dans des récipients mobiles.
Un an après l'important incendie qui s'est déclenché sur un site près de Rouen en 2019, le Gouvernement a élaboré un plan d'action pour éviter que ce type d'accident puisse se reproduire. Entre 2019 et aujourd'hui, il y a eu cinq ou six arrêtés et un ou deux décrets, soit une production réglementaire importante, qui s'est étalée de 2021 jusqu'à aujourd'hui. Or nous nous apercevons sur le terrain que notre secteur, qui a ses propres caractéristiques, a été très impacté. Par exemple, nous avons énormément de récipients mobiles de petites quantités et nous rencontrons un problème de foncier : lorsqu'il faut trouver de l'espace pour agrandir les stockages, nous ne l'avons pas. Ou alors, il faut délocaliser, avec les problèmes que pose l'externalisation d'un stockage. Nous sommes inclus dans des chaînes d'approvisionnement mondiales où, lorsque l'on interdit un type de stockage plutôt qu'un autre - le fusible par rapport au non-fusible -, nos fournisseurs à l'international ne comprennent pas. Il faut changer les contenants une fois qu'ils sont chez nous, ce qui implique de la manipulation... Ainsi, il y a de nombreux biais, avec des effets pervers qui font que beaucoup de réglementations, bien que souhaitables sur le fond, posent en pratique des problèmes au quotidien.
Une des clés pour l'avenir est d'avoir des espaces de dialogue renouvelés entre toutes les parties prenantes. Nous alertons les autorités, le Gouvernement et ses services déconcentrés. Ces dialogues sont absolument nécessaires. Vous-même, vous nous accueillez et nous en sommes ravis, pour pouvoir exprimer nos demandes, nos craintes ou nos propositions. Il faut multiplier ces occasions. C'est uniquement dans le dialogue, me semble-t-il, que nous pourrons progresser. C'est un sujet très pointu, très technique à chaque fois. Nous avons besoin d'une attention très particulière pour notre filière, notamment parce que nous sommes à la frontière du produit de parfumerie et des produits naturels. Le naturel est très complexe, il est très riche ; il est donc à la fois riche et complexe.
Mme Samantha Mane. - Vous avez donné un bon exemple d'une réglementation franco-française venant s'ajouter à un cadre européen qui, comme nous l'avons évoqué, est déjà dense. Notre crainte, en tant que professionnels du secteur, est que cette réglementation nous impose des investissements non productifs et nous mette en défaut de compétitivité par rapport à nos concurrents européens ou hors de l'Union européenne. Est-ce vraiment ce que nous souhaitons ?
Mme Dominique Estrosi Sassone, présidente. - Merci à tous d'avoir participé à cette table ronde. Il était intéressant de mieux connaître votre secteur, cette industrie d'avenir dotée d'un savoir-faire d'excellence. Je souhaite à Grasse, à l'industrie et aux filières du parfum, un bel avenir. Puissiez-vous continuer à développer cette belle industrie et ce savoir-faire d'excellence, dans les Alpes-Maritimes et au-delà, et continuer à faire rayonner notre pays à travers cette filière qui, nous l'avons vu, est essentiellement tournée vers l'export ! Nous en avons bien besoin aujourd'hui. La condition est que l'on ne vous mette pas trop de bâtons dans les roues et que l'on ne freine pas votre compétitivité... Sachez que les sujets que nous avons abordés à travers votre filière sont des sujets que nous traitons souvent ici, au sein de cette commission. L'ensemble des commissaires y sont particulièrement vigilants, et notamment sur toutes les questions de surrèglementation.
La semaine prochaine, nous examinerons en séance le projet de loi d'urgence pour la protection et la souveraineté agricoles. Là aussi, nous sommes confrontés à la surrèglementation. Nous essayons donc de lever un certain nombre de freins pour que la compétitivité de certaines de nos filières en particulier et de notre agriculture en général puisse continuer à se développer et que nous puissions exercer notre souveraineté alimentaire, mais aussi cette souveraineté industrielle dont nous avons tant besoin pour notre pays. Merci beaucoup.
Ce point de l'ordre du jour a fait l'objet d'une captation vidéo, disponible en ligne sur le site du Sénat.
La réunion est close à 11 h 25.