Jeudi 3 septembre 2026

- Présidence de M. Max Brisson, vice-président -

La réunion est ouverte à 15 h 00.

Mission d'information consacrée à la prévention et au traitement des violences dans le périscolaire - Audition de Mme Hermine Le Clech, journaliste

M. Max Brisson, président. - La commission de la culture du Sénat a jugé nécessaire d'ouvrir dès maintenant les auditions plénières de cette mission d'information, dotée des pouvoirs de commission d'enquête, malgré la suspension des travaux parlementaires en raison des élections sénatoriales. L'importance du sujet nous impose d'avancer rapidement. Il s'agit de la prévention et du traitement des violences dans le périscolaire.

Je me dois d'excuser Laurent Lafon, président de notre commission, qui, s'il est retenu aujourd'hui par des engagements antérieurs, suit naturellement nos travaux.

D'après le cinquième baromètre de la Caisse nationale des allocations familiales (Cnaf), publié en novembre 2025, en primaire, neuf enfants sur dix fréquentent un accueil périscolaire, une proportion en hausse depuis 2019. Le périscolaire est ainsi un service essentiel pour les enfants et les familles.

Toutefois, la confiance dans ce service public est très fortement ébranlée, depuis l'automne 2025, par la médiatisation de nombreuses affaires de violences commises sur des enfants par des animateurs. De très nombreux départements sont concernés.

Le but de cette mission d'information est d'identifier les failles dans la prévention des violences commises contre les enfants dans le cadre périscolaire et dans leur signalement.

Nous recevons aujourd'hui madame Hermine Le Clech, journaliste à RTL et à M6.

Madame, nous vous remercions de votre présence.

Vous avez été recrutée, pour un reportage de RTL à l'automne 2025, comme animatrice périscolaire vacataire de la ville de Créteil. Nous aurons d'ailleurs l'occasion d'auditionner le maire de cette commune dans quelques semaines, lors d'une table ronde d'élus locaux.

Dans ce reportage, vous expliquez avoir été recrutée très rapidement et facilement, sans vérification de vos antécédents judiciaires avant votre premier contact avec des enfants.

Nous souhaitons vous entendre quant aux conditions de votre embauche et de votre prise de poste. Votre témoignage nous permettra d'identifier de premières faiblesses dans la protection des enfants, qui existent ou, à tout le moins, existaient il y a encore quelques mois dans de nombreux accueils périscolaires.

Avant de céder la parole à Agnès Evren, notre rapporteure, pour quelques questions liminaires, je vous rappelle qu'un faux témoignage devant notre mission d'information, dotée des pouvoirs de commission d'enquête, est passible des peines prévues aux articles 434-13, 434-14 et 434-15 du code pénal. Je vous invite à prêter serment de dire toute la vérité, rien que la vérité, en levant la main droite et en disant : « Je le jure. » Le cas échéant, vous prendrez soin de nous faire part de vos liens d'intérêts.

Conformément à la procédure applicable aux commissions d'enquête, Mme Hermine Le Clech prête serment.

M. Max Brisson, président. - Je rappelle que cette audition est diffusée en direct sur le site internet du Sénat.

Mme Agnès Evren, rapporteure. - Merci, avant tout, d'avoir accepté cette audition ; votre témoignage aura tout son intérêt dans le cadre de nos travaux, qui, je le précise, portent sur les violences dans le périscolaire à l'échelle nationale.

Vous vous êtes retrouvée, le jour même de votre recrutement comme animatrice, au contact d'enfants : huit minutes, c'est le temps qu'il vous a fallu, en novembre 2025, pour devenir animatrice périscolaire, avec un curriculum vitae (CV) falsifié, sans diplôme dans ce domaine et sans que votre casier judiciaire ait été contrôlé. Or, depuis plusieurs mois, des faits graves, en particulier marqués par des violences commises contre des enfants dans le temps périscolaire, ont été révélés par la presse ; d'où l'importance de votre enquête.

On le constate notamment à Paris. Mais si le cas de cette ville est exceptionnel, par le nombre des affaires révélées et l'ampleur de l'omerta qui a régné pendant des années, il n'est malheureusement pas une exception. La multiplication des signalements dans de très nombreuses communes peut même laisser craindre un dysfonctionnement systémique. Selon le collectif SOS périscolaire, soixante-dix départements sont aujourd'hui concernés, dans seize régions différentes, y compris des régions d'outre-mer. Cet été encore, la presse s'est fait l'écho de nouvelles affaires.

Il y a urgence à agir. La protection des enfants doit être une priorité absolue pour tous et partout, au-delà des clivages politiques, confessionnels et idéologiques. Les enfants victimes sont traumatisés ; leurs parents, choqués et, il faut le dire, en plein désarroi face à la gravité des faits et au silence parfois très lourd des pouvoirs publics. Au reste, nous auditionnerons cet après-midi et demain les représentants de plusieurs collectifs de parents d'enfants victimes, qui se sont constitués à Paris et dans diverses régions de France.

C'est la confiance non seulement dans le périscolaire, mais aussi dans l'institution scolaire tout entière qui est aujourd'hui ébranlée, de même que la confiance dans la parole des élus. L'absence de réponse des institutions ne peut que nourrir la peur. Je le répète souvent, c'est non pas l'information, mais le silence qui crée la panique. À Paris, les inscriptions au périscolaire en juillet et août derniers ont baissé de 16 % par rapport à l'année dernière, ce qui représente 2 000 enfants de moins. Dans quelques semaines, nous disposerons, en outre, des chiffres des inscriptions pour l'année scolaire 2026-2027.

Aussi, nos questions sont à la fois nombreuses et très concrètes.

Tout d'abord, lors de votre recrutement, vous indiquez dans votre reportage avoir présenté un faux CV pour les besoins de l'enquête. Quelles compétences et expériences avezvous mises en avant ? À votre avis, en a-t-on tenu compte ? À quel moment a-t-on pris soin de vérifier vos antécédents judiciaires ?

J'en viens à votre prise de poste. De quelles informations disposiez-vous avant votre arrivée, qu'il s'agisse de l'âge ou du nombre des élèves ? Par qui avez-vous été accueillie sur place ? Avez-vous bénéficié, par exemple, d'une visite des lieux et d'une rencontre avec l'équipe avant de commencer ce travail ? Un planning d'activités ou d'ateliers était-il établi ou avez-vous été, pour ainsi dire, livrée à vous-même ?

De combien d'enfants deviez-vous vous occuper ? Y a-t-il eu une quelconque proposition de formation, que ce soit au moment de votre recrutement ou lors de vos premiers échanges avec le responsable du périscolaire sur place ?

Enfin, vous expliquez dans votre reportage avoir été envoyée dans une école dotée d'une unité localisée pour l'inclusion scolaire (Ulis), regroupant des enfants en situation de handicap ou présentant des troubles autistiques, allant souvent de pair avec des difficultés ou des retards scolaires. Comment la présence d'un nombre significatif d'enfants en situation de handicap était-elle prise en compte dans l'accueil périscolaire, qu'il s'agisse du nombre d'animateurs, de leur formation ou encore des activités proposées ?

Mme Hermine Le Clech, journaliste. - Au mois de novembre 2025, à la suite de diverses accusations de violences sexuelles commises à l'encontre d'enfants dans le périscolaire, à Paris comme ailleurs en France, nous avons voulu tester le recrutement des animateurs périscolaires. Notre but était de savoir comment on devient animateur périscolaire aujourd'hui et quelles vérifications sont faites.

Avec ma rédaction en chef, nous avons décidé de le tester de la manière la plus concrète possible, en voyant quelles sont les barrières à l'entrée.

J'ai candidaté à plusieurs dizaines d'offres d'emploi en ligne, notamment publiées par la mairie de Paris. Cette dernière a tout de suite remarqué que j'étais journaliste et m'a contactée à ce sujet. D'autres mairies ne l'ont pas remarqué. J'ai ainsi appelé la mairie de Créteil de ma propre initiative - je n'ai pas répondu à une offre d'emploi publique -, ayant vu sur son site internet qu'elle organisait des ateliers de recrutement d'animateurs périscolaires. On m'a expliqué que ces ateliers n'avaient plus lieu, mais que je pouvais me présenter quand je le voulais avec un CV et une lettre de motivation.

Je suis arrivée le lendemain ou le surlendemain, avec un faux CV et une fausse lettre de motivation. J'ai candidaté sous ma véritable identité, sous mon nom d'Hermine Le Clech. Je n'ai retiré de mon CV que mes expériences de journaliste, à savoir la mention de mon passage par une école de journalisme et des différentes rédactions par lesquelles je suis passée. En parallèle, j'ai conservé la mention de mes véritables diplômes, augmenté la durée d'expériences que j'ai eues comme médiatrice culturelle - j'ai eu l'occasion d'effectuer des visites de musées locaux avec des enfants et des adultes - et porté de quelques mois à six mois une expérience dans l'éducation aux médias menée avec des collégiens. Je n'ai pas ajouté de diplôme ; je n'ai pas indiqué par exemple que j'avais le brevet d'aptitude aux fonctions d'animateur (Bafa). Je ne dispose d'aucun diplôme en matière d'éducation ou d'animation périscolaire.

Je me suis présentée à la direction de la jeunesse de la ville de Créteil avec ce faux CV, cette fausse lettre de motivation et une photographie de mon passeport, un beau matin, en me déclarant candidate. Une personne visiblement chargée du recrutement ce jour-là m'a accueillie. C'est elle qui m'a recrutée.

L'entretien a été extrêmement rapide. Entre le moment où je suis entrée dans le bureau et celui où j'en suis sortie, huit minutes se sont écoulées. La personne chargée de l'entretien m'a tout de suite demandé la photocopie de mon passeport. Elle m'a demandé si j'avais des expériences avec les enfants : j'ai répondu oui, en donnant les détails que je viens de vous fournir. Elle m'a demandé si j'avais des diplômes dans ce domaine : j'ai fait savoir que je n'en avais pas. Puis elle m'a demandé si j'étais disponible le jour même pour travailler, ce à quoi j'ai répondu oui. Plus tard au cours de notre échange, cette personne m'a demandé si j'avais eu des ennuis avec la justice : j'ai répondu non. Puis elle a déclaré que, normalement, elle se devait de vérifier mes antécédents judiciaires avant de me mettre au contact des enfants, mais que ce jour-là elle ne le pouvait pas, car elle avait trop de besoins.

Cette personne m'a donné le nom de l'école élémentaire où je devais me rendre et, trente minutes plus tard, je suis allée y travailler comme animatrice périscolaire, pour la pause méridienne.

Mes horaires de travail ne m'ont jamais été communiqués à l'oral. On m'a parlé de la pause méridienne ; j'en ai déduit les heures. On m'a expliqué qu'il s'agissait de surveiller les enfants. Je ne connaissais pas mon salaire et je n'ai pas signé de contrat de travail.

J'ai été accueillie dans l'école en question par la personne qui était, je pense, responsable du périscolaire - je n'en suis pas sûre. Cette personne m'a demandé d'écrire mon nom, mon prénom et la date sur une feuille, ainsi que de signer. Sur cette feuille figuraient plusieurs noms, sans doute de vacataires venant travailler sur la pause méridienne.

C'est à ce moment-là que cette personne m'a demandé si je savais ce qu'était une école Ulis - car c'était une école Ulis, qui accueille donc un certain nombre d'élèves en situation de handicap.

Cette personne m'a formée très rapidement. En tout cas, elle m'a expliqué très rapidement quel allait être mon rôle : surveiller les élèves pendant la pause méridienne, à la cantine, en m'assurant que le repas se déroule bien, puis dans la cour de récréation. Le reste, je l'ai appris en le faisant.

J'ai tout de suite parlé à mes collègues. Je leur ai fait part de la surprise que me causait la rapidité de mon embauche, en leur disant que je n'avais pas l'habitude de m'occuper d'enfants. Ils m'ont fait savoir que c'était fréquent, en disant, je cite, « ça tourne beaucoup », à propos des animateurs périscolaires.

Au total, j'ai travaillé deux heures sur place. Je ne peux pas vous dire quel était le taux d'encadrement, puisque je n'ai pas vu tous les animateurs périscolaires présents. De même, je n'ai pas vu tous les enfants. Je me suis concentrée sur la cantine et la cour de récréation.

Certains de mes collègues ont essayé de m'aider afin que tout se passe bien. À la fin de ces deux heures, je suis repartie à la rédaction de mon journal. J'ai été rappelée deux jours plus tard pour revenir travailler ; c'était aussi un matin pour la pause méridienne du jour même. Lorsque j'ai demandé si mon casier judiciaire avait été vérifié, la personne que j'ai eue au bout du fil m'a répondu qu'elle n'avait pas pu le faire.

Mme Agnès Evren, rapporteure. - Pourquoi ?

Mme Hermine Le Clech. - Je ne sais pas pourquoi.

Ensuite, nous avons publié notre enquête. Nous avons logiquement contacté la mairie de Créteil afin de savoir pourquoi les choses s'étaient déroulées de cette manière. Jusqu'à présent, elle n'a pas répondu à nos sollicitations.

Mme Agnès Evren, rapporteure. - Votre témoignage est proprement stupéfiant. Tout d'abord, pourquoi avez-vous voulu tester le recrutement ? Aviez-vous pressenti qu'il s'agissait d'un des points de défaillance ?

Mme Hermine Le Clech. - Les témoignages d'enfants se disant victimes de violences dans le cadre du périscolaire commençaient à s'accumuler. Dès lors, ma rédaction en chef et moi-même ne pouvions que nous interroger : comment est-ce possible ? Comment les personnes commettant de tels faits de violences peuvent-elles travailler dans des écoles ? C'est pourquoi nous nous sommes focalisés sur le recrutement. Nous voulions savoir si les vérifications nécessaires étaient menées - a minima la vérification du casier judiciaire.

Mme Agnès Evren, rapporteure. - Vous dites avoir été accueillie par une personne qui s'est chargée de vous faire passer un entretien : qui était cette personne ? Quels étaient sa fonction, son titre et son niveau de compétence ? La protection de l'enfance ne peut être la variable d'ajustement de la pénurie d'animateurs. Comment justifier le fait qu'elle n'ait pas eu le temps d'exercer le contrôle d'honorabilité, qui est une obligation légale ?

Mme Hermine Le Clech. - Le secret des sources m'interdit de vous donner l'identité de cette personne ou de préciser sa fonction exacte, information qui compromettrait son anonymat. Ce reportage a été mené sous micro et caméra cachés. Il est important que l'anonymat de la personne soit préservé. Il s'agit d'un agent de la ville de Créteil.

Mme Agnès Evren, rapporteure. - De quel service ?

Mme Hermine Le Clech. - La direction de la jeunesse - je le précise dans le reportage. Je ne peux pas aller plus loin.

Cette personne m'a dit la phrase suivante : « je devrais vérifier votre casier judiciaire, mais je ne peux pas, j'ai des besoins. » Les choses sont allées tellement vite que je ne lui ai pas demandé pourquoi. C'est une animatrice périscolaire, qui, après mon arrivée dans l'école, m'a dit : « ça tourne, ça arrive souvent. » Elle ne m'a pas expliqué pourquoi : elle a simplement fait le constat que les équipes du périscolaire changeaient souvent.

Mme Agnès Evren, rapporteure. - Sur quoi portait l'entretien ? J'ai l'impression que l'on ne vous a pas posé beaucoup de questions, qu'il s'agisse de votre expérience ou de votre formation. Ce n'est pourtant pas évident d'être au contact d'enfants, a fortiori en situation de handicap. Vous a-t-on formée, même rapidement ?

Mme Hermine Le Clech. - Mon entretien a duré huit minutes. On m'a demandé si j'avais déjà eu des expériences avec des enfants : j'ai répondu très rapidement. On m'a demandé si j'avais eu des ennuis avec la justice, si j'étais disponible le jour même et si j'avais un diplôme dans l'animation. On ne m'a pas posé d'autres questions. Quand je suis partie après cet entretien, je ne savais pas que j'allais travailler dans une école Ulis. Je l'ai découvert en arrivant sur place.

Je le répète, cet entretien a duré huit minutes au total : il s'est écoulé huit minutes entre le « bonjour » et le « au revoir ». On m'a demandé, la première fois, si j'étais disponible pour travailler le jour même un peu moins de trois minutes après mon entrée dans le bureau.

Un véritable entretien d'embauche n'a pas pu être mené dans un si petit laps de temps. Quand je suis arrivée sur place, on m'a expliqué que c'était une école Ulis et que, en règle générale, si j'avais des difficultés, il fallait que je me tourne vers un autre animateur périscolaire ; que je m'appuie sur mes collègues. On m'a fait savoir qu'un certain nombre d'enfants étaient en difficulté. On m'a ainsi désigné plusieurs enfants en situation de handicap, pour lesquels il fallait être particulièrement vigilant.

Mme Agnès Evren, rapporteure. - Il suffisait de taper votre nom dans un moteur de recherche pour trouver que vous êtes journaliste... Il n'y a donc même pas eu de vérification préalable de votre identité.

Mme Hermine Le Clech. - Non. On a fait une photocopie de mon passeport lors de l'embauche. Aucune autre vérification n'a été opérée sur mon identité. De fait, une recherche sur internet permet de découvrir très rapidement que je suis journaliste.

Mme Agnès Evren, rapporteure. - Avez-vous signé un contrat ?

Mme Hermine Le Clech. - Non.

Mme Agnès Evren, rapporteure. - Dans quel délai avez-vous été payée ?

Mme Hermine Le Clech. - Je n'ai jamais été payée. Il me semble toutefois que, une semaine après la publication de mon enquête, j'ai été recontactée par la mairie de Créteil - le service des paiements, apparemment. Je n'ai pas donné suite.

Mme Agnès Evren, rapporteure. - Si vous aviez été une personne mal intentionnée, à quel moment la chaîne de protection aurait-elle dû vous arrêter ?

Mme Hermine Le Clech. - Il me paraît indispensable de vérifier les antécédents judiciaires d'une personne avant qu'elle soit mise au contact de mineurs.

Mme Agnès Evren, rapporteure. - Est-ce suffisant ?

Mme Hermine Le Clech. - C'est une première barrière.

Mme Agnès Evren, rapporteure. - La mairie de Créteil a expliqué avoir, depuis novembre 2025, renforcé les procédures de contrôle. L'avez-vous vérifié ?

Mme Hermine Le Clech. - Non. Si je retournais à la direction de la jeunesse, je pense que je serais rapidement reconnue.

Mme Agnès Evren, rapporteure. - Comme journaliste, vous auriez pu mener l'enquête jusqu'au bout et chercher à savoir s'il y avait eu des évolutions.

Mme Hermine Le Clech. - Nous ne l'avons pas fait.

M. Adel Ziane. - Combien de temps êtes-vous restée en fonction ?

Vous l'avez dit en creux, vous n'avez eu ni feuille de route, ni vraie formation, ni consignes particulières. Avez-vous été, à un moment ou un autre, présentée à vos collègues ou intégrée dans un collectif de travail ?

Le cas de Créteil est un exemple assez flagrant de difficultés, voire de manque de vigilance en matière de recrutement, mais avez-vous renouvelé cette expérience dans d'autres communes ?

Mme Hermine Le Clech. - Je suis restée en tout et pour tout deux heures, de 11h30 à 13h30.

Je n'ai pas reçu de formation à proprement parler. Une feuille m'a été glissée entre les mains par la personne qui m'avait recrutée, avec quelques consignes classiques : me présenter à l'heure, en tenue correcte... Les choses sont allées tellement vite que je n'ai pas eu le temps de la lire en totalité avant de prendre mon poste.

Sur place, j'ai trouvé des personnes bien intentionnées et ne semblant pas surprises de me voir arriver ainsi ; elles m'ont dit qu'elles en avaient l'habitude. Elles m'ont donné quelques conseils et désigné les enfants présentant des difficultés particulières, mais il n'y a pas eu de formation proprement dite.

Non, l'expérience n'a pas été rééditée. Ayant candidaté à une dizaine d'offres, j'ai été contactée par d'autres communes. Certaines m'ont refusée, d'autres m'ont proposé un entretien d'embauche. Une seule, Paris, m'a contactée en ayant compris que j'étais journaliste.

M. Adel Ziane. - Certaines villes vous ont opposé un refus : est-ce parce que votre CV n'était pas en adéquation avec les besoins ?

Mme Hermine Le Clech. - En tout cas, je n'ai pas le sentiment que ces refus étaient liés à ma profession. Les termes étaient génériques : nous n'avons pas retenu votre candidature, nous en sommes désolés...

M. Max Brisson, président. - Vous avez mené un travail de journaliste qui ne se résume pas à votre infiltration à Créteil. Ce que vous y avez vécu vous paraît-il exceptionnel, conjoncturel ou bien révéler un phénomène plus structurel ?

Mme Hermine Le Clech. - Je ne peux pas tirer de cette seule enquête un constat général. Les syndicats que j'ai interviewés par la suite m'ont expliqué que cette situation était extrêmement courante. J'ai parlé aussi avec d'autres animateurs périscolaires : ils n'étaient pas surpris de ce qui s'était passé. Mais c'est à ces acteurs-là, les premiers concernés, de répondre à votre question.

Mme Agnès Evren, rapporteure. - Combien d'enfants avez-vous encadrés ?

Mme Hermine Le Clech. - Le réfectoire était plein, avec plus d'une trentaine d'enfants.

Mme Agnès Evren, rapporteure. - Étiez-vous seule ?

Mme Hermine Le Clech. - Non, je n'ai jamais été laissée seule avec les enfants.

Mme Agnès Evren, rapporteure. - Une règle ou une supervision aurait-elle pu vous empêcher de l'être ?

Mme Hermine Le Clech. - J'avais plusieurs collègues autour de moi ; si je m'étais isolée avec un enfant, je pense qu'on m'aurait vue. Dans la cour de récréation, j'ai compté au moins trois animateurs périscolaires en plus de moi-même. M'auraient-ils arrêtée en cas de nécessité ? En tout cas, je n'ai jamais été seule - il me paraît important de le souligner.

Mme Agnès Evren, rapporteure. - Sur place, quelqu'un était-il informé de votre arrivée, de vos nom et prénom ? Ou avez-vous débarqué comme cela ?

Mme Hermine Le Clech. - Le recruteur a donné un coup de téléphone - j'imagine, à la responsable du périscolaire dans l'école où j'étais envoyée. Elle m'a accueillie en connaissant mon prénom et mon nom. Quant aux autres animateurs, je pense qu'ils n'étaient pas au courant, mais, quand ils m'ont vue, ils n'ont pas eu l'air surpris.

M. Max Brisson, président. - Avez-vous eu le temps de discuter avec vos collègues de leur situation, de leur travail ou de la manière dont ils avaient été recrutés ?

Mme Hermine Le Clech. - Oui. Je leur ai fait part d'emblée de ma grande surprise d'avoir été aussi rapidement mise devant les enfants. Ils m'ont dit qu'ils n'étaient pas surpris, que de nouvelles personnes arrivaient régulièrement et que « ça tournait beaucoup ».

J'ai exprimé ma surprise aussi de ne pas avoir signé de contrat de travail et qu'on ne m'ait pas indiqué mes horaires ni mon salaire. La collègue avec laquelle j'ai le plus parlé, qui avait un peu d'expérience, m'a expliqué que c'était courant et m'a donné elle-même mes horaires et mon salaire.

M. Max Brisson, président- Tout cela oralement.

Mme Hermine Le Clech. - En effet. Elle m'a expliqué aussi qu'il n'était pas évident d'avoir un effectif stable, les horaires étant par nature découpés en créneaux de deux heures : il est donc difficile d'avoir des personnes qui tiennent dans ce métier longtemps.

Mme Agnès Evren, rapporteure. - Quelles sont, d'après votre expérience, les trois mesures immédiates que nous, responsables politiques, devrions prendre pour mettre fin aux zones grises qui permettent à des prédateurs de passer à l'acte ? L'absence de contrôle d'honorabilité est-elle liée à la gestion d'une pénurie ou davantage à une culture d'absence de protection de l'enfance, de banalisation ?

Mme Hermine Le Clech. - Sur la base d'un seul cas, je ne peux pas vous répondre. Ce que je constate, c'est que mon casier judiciaire n'a pas été vérifié et que la personne à qui j'avais affaire avait conscience de commettre une faute, puisqu'elle l'a exprimé.

Mme Agnès Evren, rapporteure. - Vous avez été rappelée vingt-quatre heures plus tard. Le contrôle avait-il été fait à ce moment-là ? Le maire assure que oui.

Mme Hermine Le Clech. - J'ai été rappelée quarante-huit heures plus tard ; entre-temps, il y avait eu un week-end. Le lundi matin, j'ai demandé à mon interlocuteur si le contrôle de mon casier judiciaire avait été fait. Cette personne m'a répondu non.

Mme Agnès Evren, rapporteure. - Il n'y a donc jamais eu de contrôle d'honorabilité ?

Mme Hermine Le Clech. - Pas avant la publication de l'enquête.

Mme Agnès Evren, rapporteure. - C'est-à-dire combien de jours après votre prise de poste ?

Mme Hermine Le Clech. - Si je ne me trompe pas, quatre jours.

La personne qui me recrutait avait conscience de ne pas contrôler mon casier judiciaire et l'a justifié en disant : « j'ai trop de besoins ». J'étais recrutée pour le midi même, trente minutes après l'entretien : sans moi, il y aurait eu un animateur de moins.

Mme Agnès Evren, rapporteure. - Comprenez que, pour les parents, il soit choquant qu'on recrute pour boucher des trous dans des plannings, alors que les enfants sont ce que nous avons de plus fragile.

Mme Hermine Le Clech. - Bien sûr.

Mme Agnès Evren, rapporteure. - Quand je vous écoute, je trouve cela stupéfiant.

Mme Hermine Le Clech. - Je suis la première surprise de ce qui s'est passé.

Mme Agnès Evren, rapporteure. - J'en reviens à ma question : comment renforcer la chaîne de protection et mettre fin à toutes ces zones grises ?

Mme Hermine Le Clech. - Le contrôle du casier judiciaire me semble primordial. Il suppose des agents en nombre suffisant, ce qui, en l'occurrence, n'était pas le cas. Sans tirer de conséquences générales, je peux dire que le manque de personnel a poussé une personne à la faute.

M. Max Brisson, président. - Qu'est-ce qui explique l'absence d'attractivité de cette fonction : salaire, horaires, temps partiel ?

Mme Hermine Le Clech. - Je suis journaliste et j'ai exercé cette fonction pendant deux heures. C'est aux animateurs périscolaires eux-mêmes de vous répondre. Sans doute, en effet, les horaires très fractionnés n'aident-ils pas les personnes à s'engager dans ce métier à long terme.

Mme Agnès Evren, rapporteure. - Nous recevrons naturellement des représentants de cette profession, qui subit une précarité endémique et des horaires totalement disloqués.

Madame Le Clech, souhaitez-vous ajouter quelque chose ?

Mme Hermine Le Clech. - Je redis que je n'ai pas eu le sentiment de rencontrer des personnes mal intentionnées, mais des personnes qui essaient de faire face à une pénurie comme elles peuvent, jusqu'à commettre une faute extrêmement grave.

Dans cette école, je n'ai vu aucune mauvaise action ; j'ai vu des gens essayer de m'aider, mais qui faisaient comme ils pouvaient.

M. Max Brisson, président. - Je n'ai pas lu votre reportage. Quelle en est la substance ?

Mme Hermine Le Clech. - L'enquête s'intitule « Comment une journaliste de RTL a été recrutée en moins de huit minutes en tant qu'animatrice périscolaire ». Elle montre que, dans une mairie de France à un instant t, il a été possible pour une personne d'être embauchée en moins de huit minutes et mise en contact avec des enfants, dont certains en situation de handicap, en moins d'une heure.

M. Max Brisson, président. - Donc, une personne mal intentionnée ayant un peu d'astuce aurait pu connaître le même succès que vous dans le recrutement ?

Mme Hermine Le Clech. - Cela aurait pu arriver. Pourquoi le recruteur ne s'est-il pas méfié de moi ? De nombreux facteurs ont pu jouer. Peut-être que je lui inspirais confiance.

Mme Agnès Evren, rapporteure. - Vous êtes une femme.

Mme Hermine Le Clech. - Une jeune femme, en effet. Reste que toute personne doit voir son casier judiciaire vérifié, même si elle inspire confiance. Parfois, ces faits sont commis par des personnes qui inspirent confiance.

M. Max Brisson, président. - Merci pour ces échanges.

Cette audition a fait l'objet d'une captation vidéo qui est disponible en ligne sur le site du Sénat.

La réunion est close à 15 h 40.