Allocution du président d'âge
M. Pierre Cuypers, président d'âge. - Notre règlement réserve au plus âgé d'entre nous la charge et l'honneur de présider cette première séance. Alors, me direz-vous, suffit-il de patienter pour obtenir ce privilège ? (Rires) Non bien sûr ! Il faut surtout avoir de solides convictions et conserver ce désir intense de convaincre et de servir. En ce qui me concerne, celui-ci demeure intact ! (Applaudissements à droite, au centre et sur quelques travées à gauche)
S'installer dans ce fauteuil, fût-ce pour quelques instants, s'accompagne d'une grande émotion.
Je pense particulièrement à Étienne Dailly, mon beau-père, sénateur de Seine-et-Marne, qui occupa si longtemps ce fauteuil comme vice-président de notre Haute Assemblée.
M. Jean-Baptiste Lemoyne. - Un grand homme !
M. Pierre Cuypers, président d'âge. - Sans oublier plusieurs de nos grands-parents et arrières... dont les mandats au Sénat ont été estimés. Ces précieux souvenirs familiaux sont la révélation de mon attachement à cette maison.
Aujourd'hui, nous sommes tous dépositaires d'un héritage commun ; nous avons, tous ensemble, la lourde charge de le faire vivre et de le transmettre tout au long de notre mandat.
Relativement à mon chemin parcouru, je songe à la terre, la terre de France, la terre de ma commune, celle de ma chère Seine-et-Marne. C'est sur ses plaines fertiles que mon engagement a commencé, auprès de nos concitoyens pour qui la parole donnée oblige et qui attendent qu'un élu respecte ses engagements.
Le métier d'agriculteur m'a appris à inscrire mon travail au rythme des saisons et des années, et à cultiver la patience, la persévérance et la modestie qu'imposent les réalités de la terre. Une récolte se prépare bien avant de pouvoir en mesurer le résultat. Une terre est utilisée et conservée en bon état de production en pensant à celui qui la travaillera après vous, et en espérant le meilleur.
Cette même exigence se retrouve dans les responsabilités de maire, d'élu local puis de sénateur : prendre soin de ce que le peuple nous confie, faire les bons choix et préparer l'avenir. Une école, des équipements communaux ou une entreprise qui se développe sont autant d'engagements qui dépassent la durée d'un mandat.
C'est dans cet esprit que je m'adresse à vous aujourd'hui.
Exceptionnellement, j'observerai l'inverse de cette citation d'un grand homme d'État, le cardinal de Richelieu, dont le portrait orne le salon des messagers d'État (MM. Gérard Larcher et Roger Karoutchi acquiescent) : « parler peu, écouter beaucoup, et agir surtout ».
Après ce renouvellement sénatorial et à l'orée d'une nouvelle session parlementaire, il est de notre responsabilité, à hauteur des moyens consentis par notre institution, de rétablir avec nos concitoyens la confiance dans l'avenir.
Pour que la parole et l'action publique retrouvent leur pleine vigueur, il nous faut garder conscience de ce qu'elles engagent. Toute mesure nouvelle exige une justification rationnelle, une appréciation de ses conséquences, une explication des moyens requis, car voter une dépense, c'est en assumer le financement. Demander un effort, c'est en exposer la raison et en justifier la répartition. Rappelons-nous toujours que l'argent de l'État est avant tout celui de tous les contribuables, ce qui implique un devoir absolu de transparence.
Au-delà de tout clivage partisan, nos concitoyens sont en droit d'exiger de nous : franchise, simplification, et surtout respect de l'objectif.
Les défis de demain sont devant nous : produire davantage sur notre sol, permettre de vivre dignement de son travail, accompagner le vieillissement de notre population, transmettre à nos enfants une langue, une culture, un savoir, des traditions et une histoire commune.
Il nous faut aussi préserver nos terres et notre eau, adapter nos activités aux changements du climat, et soutenir ceux à qui nous demandons ces efforts. Il faut tenir ensemble, car rien de durable ne se construit dans un pays dont les habitants ne se sentent plus complémentaires les uns aux autres.
Oui, la France en a les ressources ; oui la France bénéficie de femmes et d'hommes prêts à relever leurs manches et à ramer ferme pour faire avancer leur navire. Encore faut-il un équipage dont la volonté ne soit pas perpétuellement ralentie par la paperasserie ; encore faut-il un capitaine décisif et agissant ; encore faut-il pouvoir suivre un cap digne de résultats enthousiasmants.
On ne peut demander aux Français d'avancer avec confiance si l'on change sans cesse de direction. Dans cette tâche, le Sénat tient une place essentielle et incontournable. Nous sommes les représentants de la Nation. La Constitution de la République française confie spécialement au Sénat la représentation des collectivités territoriales de la République. Nous apportons au Parlement l'expérience de la réalité du terrain. Cette connaissance doit nous préserver des lectures trop simplistes, car chaque territoire, chaque ville, chaque commune a ses atouts, mais aussi ses manques et ses difficultés.
C'est pourquoi, à chaque mesure que nous voterons, il nous faudra penser à ceux qui devront l'appliquer : tout particulièrement les maires et les élus locaux qui comptent sur nous. Nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour les aider à accomplir leur tâche.
Nous devons aussi assurer leur protection. Aucun élu ne devrait subir de menace, d'intimidation ou de violence pour avoir exercé son mandat. Aucun maire ne devrait craindre pour sa famille parce qu'il a fait respecter une règle ou pris une décision. (Applaudissements) La République doit se tenir aux côtés de ceux qui la font vivre, jusque dans la plus petite de nos communes.
Notre République - la res publica, la chose publique - est ce qui nous est commun à tous, mais dont aucun ne peut disposer à sa guise.
Notre Sénat porte un nom hérité des institutions de la Rome antique ; il nous revient de donner à cet héritage philosophique et historique de l'état de droit un sens vivant, dans le respect de notre Constitution.
Une grande part de notre attention devra également aller à ceux qui produisent, créent des emplois et transmettent des savoir-faire : l'agriculture, l'industrie, l'artisanat et le commerce, les forces vives qui nourrissent, logent et emploient dans nos territoires. Derrière un atelier qui s'agrandit, un commerce qui demeure ouvert, une exploitation ou une entreprise qui se transmet, il y a des familles, des compétences, des années de travail au service du développement de nos territoires. C'est là que notre souveraineté et notre autonomie se construisent. Nous devons par tous les moyens conserver, développer les leviers qui nous permettent de nous nourrir, de nous soigner, de nous équiper, de produire notre énergie et, par les temps d'orage que nous traversons, d'assurer notre défense.
Les travaux de nos commissions nous permettent de confronter les engagements aux résultats et de reconnaître ce qui doit être corrigé, car une loi votée n'est pas à elle seule une difficulté résolue.
Le bicamérisme apporte une garantie supplémentaire de délibération et d'équilibre. La liberté d'expression a pour contrepartie une obligation d'écoute. La dignité de nos échanges permet à nos désaccords d'être compris et à nos arguments d'être discutés. Dans cette Haute Assemblée, « on ne prend pas la parole, on la demande ». À travers notre attitude, nos tenues, nos expressions, et la correction de nos interventions, notre assemblée exprime le respect dû aux concitoyens que nous représentons. Ces usages rappellent à chacun que sa fonction l'oblige... (Applaudissements à droite, au centre et sur plusieurs travées à gauche)
Je veux maintenant adresser mes félicitations les plus chaleureuses aux sénatrices et aux sénateurs qui font leur entrée dans cet hémicycle. (Applaudissements à droite, au centre et sur plusieurs travées à gauche) Votre élection est un honneur qui vous engage. Vous portez la confiance des grands électeurs, les attentes de vos territoires et de leurs citoyens. Soyez les bienvenus dans cette maison qui devient la vôtre.
Sans vouloir m'identifier à l'esclave qui, lors de la cérémonie du Triomphe, murmurait à l'oreille du sénateur romain : « memento mori, n'oublie pas que tu es mortel », efforçons-nous de ne pas oublier, nous-mêmes, que nous ne sommes pas propriétaires de nos mandats...
Mme Catherine Conconne. - Très bien !
M. Pierre Cuypers, président d'âge. - ... mais seulement les dépositaires, pour le compte du peuple français. Ce mandat nous confère un seul droit : celui d'être exemplaire.
Je suis sûr que vous apporterez à nos travaux votre précieuse expérience, et vos compétences averties. Vos parcours seront une richesse supplémentaire pour notre assemblée.
À celles et ceux qui ont été réélus, j'adresse également mes très sincères félicitations. La confiance renouvelée est autant une exigence qu'un honneur : elle vous permet de poursuivre le travail engagé ; elle vous oblige à conserver le même désir d'agir qu'au premier jour. L'expérience doit vous rendre plus utiles, jamais moins attentifs.
Je me tourne vers les sénatrices et les sénateurs quittant le Sénat. Je souhaite exprimer notre reconnaissance à celles et ceux qui ont choisi de ne pas se représenter. Vous avez consacré à cette assemblée votre temps, votre énergie et une part importante de votre vie, défendu vos convictions et donné voix aux préoccupations de vos territoires. Je vous souhaite de réaliser, dans cette nouvelle étape, les projets différés et de profiter de ceux qui vous sont chers.
J'ai une pensée particulière pour celles et ceux qui, ayant sollicité un nouveau mandat, n'ont pas été réélus. Le respect du choix des électeurs s'impose à tous. Nous savons ce qu'une défaite peut avoir de douloureux après des années d'engagement ; je leur adresse un témoignage sincère d'estime et mes voeux les plus chaleureux pour la suite de leur parcours.
Je veux également rendre hommage au personnel du Sénat (applaudissements), aux fonctionnaires, aux administrateurs et à tous les agents assurant notre sécurité, pour leur compétence, leur disponibilité, leur sens du service public. J'y associe les collaborateurs parlementaires et les conseillers des groupes. Je tiens à leur exprimer notre franche reconnaissance.
À l'heure de conclure ma très brève présidence (sourires), je repense à cette idée de transmission et forme le voeu que cette nouvelle session permette au Sénat d'éclairer ses choix et de donner aux Français des raisons de retrouver la foi et l'espérance dans notre avenir.
Puissions-nous, au terme de nos travaux, répondre à cette simple question : « qu'avons-nous rendu possible pour ceux qui nous ont fait confiance ? » Je voudrais que nos enfants puissent y reconnaître une promesse pour leur propre vie, et qu'ils trouvent ici des raisons de vouloir construire leur avenir.
Pour ma part, je reste cet homme de la terre, attaché à son pays et à ceux qui le font vivre : les années m'ont appris la patience, mais pas à me résigner. C'est avec cet attachement, et ce fervent désir de servir, que je vous souhaite, mes chers collègues, un labeur fécond au service de notre République et de notre magnifique pays.
Vive le Sénat ! Vive la République ! Vive la France ! (Mmes et MM. les sénateurs se lèvent et applaudissent longuement.)