Réuni le mercredi 8 avril 2026, sous la présidence de M. Hugues SAURY (Les Républicains – Loiret), président, le groupe d’amitié France – Pays de la Corne de l’Afrique s’est entretenu avec MM. Olivier BEL, Sous-Directeur de l’Afrique orientale à la direction de l’Afrique et de l’océan Indien au ministère de l’Europe et des affaires étrangères, et Pierre COQUELLE, Rédacteur pour le Soudan et le Soudan du Sud, sur la situation au Soudan.
A également participé à la réunion : M. Olivier CIGOLOTTI (Union centriste – Haute-Loire).
L’engagement de la France auprès du Soudan est antérieur au conflit en cours depuis avril 2023 ; il date de la révolution de 2019 et vise d’abord à soutenir le peuple et la société civile soudanais.
La situation intérieure est caractérisée par une stabilisation du front au niveau des Kordofan, consécutive à des flux et reflux sans qu’aucune partie – les Forces armées soudanaises (FAS) du général AL-BURHAN et les Forces de soutien rapide (FSR) du général HEMEDTI – ne prenne l’avantage en raison de son incapacité à s’imposer militairement. Le pays est aujourd’hui coupé en deux selon une ligne de partition Est/Ouest. Néanmoins, cette répartition n’est pas homogène : la poche du Dar Zaghawa, à la frontière tchadienne, est tenue par des groupes armés darfouris non arabes alliés aux FAS, tandis que le Mouvement de Libération du Peuple Soudanais-Nord (SPLM-N) d’Abdelaziz AL-HILU, allié des FSR, occupe un territoire entre les deux zones, au Sud-Kordofan. Par ailleurs, un nouveau front est apparu dans le Sud du pays, sur le Nil bleu, près des frontières sud-soudanaises et éthiopiennes, tenu par les FSR et le SPLM-N.
Les deux parties ne semblent pas en capacité de l’emporter militairement ; cette situation ouvre la voie à des négociations qui comportent toutefois le risque d’une nouvelle partition de fait du Soudan, après la sécession du Soudan du Sud en 2011. Pour autant, le général HEMEDTI ne se considère pas comme un sécessionniste. Son objectif initial était de gouverner l’ensemble du pays ; de ce point de vue, le conflit est un échec pour lui, car les FSR sont aujourd’hui cantonnées dans le Darfour et dans l’Ouest-Kordofan.
Le conflit soudanais est rendu d’autant plus complexe qu’il mobilise des solidarités reposant en partie sur des appartenances tribales, mais qui n’épuisent pas les intérêts des coalitions en présence : les intérêts politiques priment. Les FAS disposent des institutions étatiques préexistantes et assurent la représentation internationale du Soudan selon le principe de continuité de l’État, malgré la suspension des autorités qu’elles dirigent de l’Union africaine à la suite du coup d’État d’octobre 2021. Le fonctionnement des FSR est davantage clanique, voire familial ; ces dernières rencontrent d’ailleurs des difficultés à constituer leur propre gouvernement, rejeté par le Conseil de sécurité des Nations Unies et le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine. Les deux parties présentent ainsi des défauts de légitimité majeurs, au regard des normes constitutionnelles internes ainsi que des principes démocratiques et des droits de l’Homme.
Au Soudan, dont la population est ultra-majoritairement musulmane sunnite, l’islamisme s’est particulièrement développé sous le régime d’Omar EL-BÉCHIR (1989-2019) qui comportait une telle dimension idéologique, notamment sous l’influence d’Hassan AL-TOURABI qui fut l’un des idéologues de l’islamisme soudanais. Aujourd’hui, il existe encore des groupes armés se réclamant de l’islam politique, qui ont été réactivées à la faveur du conflit, et les FAS s’appuient en partie sur les réseaux de sécurité, mais également d’islamistes hérités du régime d’EL-BÉCHIR. Une éventuelle victoire des FAS se traduirait vraisemblablement par l’entérinement de leur régime militaire, au sein duquel leurs alliés de circonstance devraient être rétribués, y compris les acteurs de la mouvance islamiste.
Plusieurs puissances régionales sont impliquées dans le conflit soudanais, ce qui accroît encore sa complexité. Ce soutien se traduit principalement, dans les deux camps, par des livraisons d’armes. Les drones sont de plus en plus utilisés au cours de ce conflit et tuent les populations civiles ainsi que les humanitaires, faisant peser une menace permanente. On observe une imbrication croissante entre le conflit au Soudan, les autres conflits ou foyers de tensions dans les pays voisins et les rivalités régionales, voire internationales entre Etats. Cette imbrication accroît l’instabilité régionale et soumet les pays voisins à une forte pression pour éviter des débordements du conflit soudanais sur leur territoire.
Pour ce qui concerne la médiation internationale, la principale nouveauté est le réinvestissement des Américains en 2025 – l’Administration Biden s’était beaucoup investie, sans succès, dans la résolution du conflit –, qui ont relancé le mécanisme de médiation appelé « Quad » (États-Unis, Arabie saoudite, EAU et Égypte). Celui-ci a adopté une première déclaration en septembre 2025 et engagé des négociations relatives à une trêve humanitaire et au cessez-le-feu, qui n’ont toutefois pas encore abouti, certains belligérants n’ayant pas nécessairement intérêt à figer le front. Un autre processus est piloté par le « Quintet » (Union européenne, Union africaine, Ligue arabe, ONU et Autorité intergouvernementale pour le développement – IGAD) qui vise à faciliter un dialogue entre les acteurs politiques et sociaux civils, afin de poser les jalons d’une transition politique pacifiée à l’issue du conflit.
Enfin, la situation humanitaire engendrée par le conflit est catastrophique. L’ONU évalue les besoins en aide humanitaire à 2,9 milliards de dollars au Soudan, et à 1,5 milliard supplémentaire pour les réfugiés dans les pays voisins. En 2025, ces besoins avaient été couverts, respectivement, à 39,5 % et à 21 %. 34 millions de Soudanais, sur une population de 50 millions de personnes, ont besoin d’une aide humanitaire, dont 19,1 millions se trouvent en situation d’insécurité alimentaire aigue. Plusieurs zones du pays connaissent la famine. 72 000 cas de choléra ont été recensés en 2025. Les années récentes ont été marquées par des catastrophes naturelles, des glissements de terrain notamment. Cette situation nécessite le déploiement d’une diplomatie humanitaire de façon à obtenir des parties au conflit l’acheminement de l’aide et la protection des humanitaires ainsi que le respect du droit humanitaire – 92 travailleurs humanitaires ont été tués, blessés, enlevés ou détenues au Soudan en 2025. Tel était l’objectif de la conférence internationale organisée à Paris en 2024. Pour autant, la France considère que, si répondre à l’urgence humanitaire est nécessaire, cela n’est pas suffisant : elle doit obtenir des avancées de la part des parties pour créer les conditions nécessaires à un règlement négocié et durable du conflit.
Au total, l’engagement de la France en soutien au Soudan est motivé par trois considérations : géopolitique, de façon à éviter la création de zones de non droit, l’implication d’autres pays dans le conflit et l’aggravation de l’érosion des mécanismes internationaux de résolution de crises ; humanitaire, grâce à l’accompagnement et la mobilisation de l’aide – la contribution française à l’aide humanitaire au Soudan au cours des prochaines années sera annoncée lors de la 3e conférence internationale organisée à Berlin ; politique, par un appui aux acteurs politiques civils et de la société civile, alors qu’une stabilisation durable du Soudan implique, a minima, une réintégration d’une composante civile véritablement inclusive et représentative dans les structures de gouvernance d’un Soudan uni.
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- M. Xavier DUPRIEZ
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