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5. Médias et pouvoir

La réflexion sur la répétition, à travers l'histoire, d'un phénomène de migration de nos élites, amène à méditer sur les relations entre les nouvelles technologies d'information et de communication et les Etats, ou le pouvoir en général.

La technologie est, à première vue, apatride et ne connaît pas la notion de frontières.

· Au niveau de ceux qui la maîtrisent tout d'abord ou qui veulent en profiter pour entreprendre : l'essaimage, dans toute l'Europe, des imprimeurs allemands à la fin du XVe siècle et au début du XVIe siècle n'est pas sans rappeler celui des spécialistes huguenots de l'industrie textile, de l'orfèvrerie ou de l'horlogerie un siècle plus tard, ou de nos spécialistes de l'informatique, des télécommunications ou de l'audiovisuel aujourd'hui.

· Au niveau des contenus, ensuite, l'imprimerie, comme plus tard Internet, a semblé à ses origines déjouer la censure. Des circuits se sont organisés pour la distribution des ouvrages interdits. Il est très difficile aujourd'hui, à l'époque des satellites de télécommunications et de la télévision interactive, de faire respecter une règle comme celle des quotas de diffusion d'oeuvres européennes ou nationales.

Les pouvoirs des gouvernants et ceux des médias peuvent s'affronter, comme en témoignent certaines campagnes de presse, mais les relations entre les technologies d'information et de communication et les différentes autorités sont subtiles et complexes.

Elles paraissent caractérisées par un certain nombre de dualismes, comme celui déjà étudié, qui voit coexister une diversification et une convergence des techniques concernées : depuis l'imprimerie, les nouveaux médias s'adressent à la fois à l'individu et aux collectivités (on a vu l'influence du livre sur l'utilisation des différentes langues européennes et l'émergence d'Etats nation). Aujourd'hui, leur impact peut être à la fois mondial et local, global ou spécifique. L'identité des minorités peut s'en trouver renforcée, les diaspora rassemblées.

En outre, comme le note Régis Debray , l'évolution technique n'oppose pas seulement les médias à l'Etat, elle modifie aussi l'équilibre des forces entre anciens et nouveaux moyens de communication : " chaque medium nouveau - écrit-il - court-circuite la classe des médiateurs issus du medium précédent " (ainsi de la remise en cause du pouvoir des prêtres par l'imprimerie ou de celui des écrivains et des intellectuels par l'audiovisuel...).

Ainsi, les techniques modernes d'information et de communication, comme jadis l'imprimerie, peuvent cultiver les particularismes aussi bien que tendre à imposer une culture dominante, sinon une pensée unique (l'anglais aujourd'hui, comme le latin à la Renaissance, est le langage véhiculaire qui facilite la communication à travers les réseaux et la diffusion des produits culturels américains s'accroît).

La notion de frontière peut resurgir dans le domaine technologique sous la forme de la création de normes incompatibles. Mais le succès aujourd'hui, du protocole Internet (TCP/IP) ou du codage binaire numérique, comme jadis celui des caractères d'imprimerie romains, substitués à toute une série de caractères gothiques manuscrits, démontre que le besoin de standardisation des moyens de communication de l'humanité est plus fort que les réflexes protectionnistes des industriels.



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L'impression que l'histoire se répète, sur de nombreux plans, conduit à tempérer les jugements qui pourraient se fonder sur l'apparent constat d'un renouvellement permanent et accéléré des techniques d'information et de communication.

Certes, leur évolution s'accélère, mais pas uniformément. Leur tendance à la diversification, à une efficience accrue, à une convergence est constante, mais justement, elle n'est pas nouvelle. Leur capacité à s'adresser à la fois aux masses et à l'individu, non plus, même si elle est renforcée par l'interactivité.

Cette dernière aussi, si on n'y réfléchit bien, ne constitue pas une entière nouveauté.

Elle s'exprimait auparavant sous la forme de courrier des lecteurs, de la publication de critiques littéraires ou musicales, de la participation à des jeux radiophoniques ou télévisés. Des messages pouvaient être échangés par le télégraphe, le téléphone, puis par la télécopie... cependant pas simultanément, à plusieurs, comme aujourd'hui.

Les médias, par ailleurs, - on l'a vu - ont toujours cherché à se combiner, avec le mariage du texte et de l'illustration, puis de l'image et du son ; le multimédia parachève aujourd'hui cette évolution, et l'avènement du numérique a représenté, de ce point de vue, pour les techniques de l'information et de communication, quelque chose d'un peu comparable à la découverte de la greffe en horticulture ou du croisement d'espèces en biologie : il est devenu ainsi possible d'apporter l'interactivité à l'audiovisuel, l'image au téléphone, le multimédia à l'informatique. Différentes sortes de terminaux offrant tout ou partie de ces possibilités avec, en prime, l'accès à Internet peuvent être envisagés (consoles de jeux, télévision, téléphone ou assistants numériques mobiles enrichis de fonctionnalités supplémentaires, ordinateurs personnels simplifiés...).

L'avènement du numérique, du multimédia, de l'interactif, permis par la compression de données, les progrès de l'information et la montée en débits constitue ainsi un point d'orgue (mais pas le dernier accord !) dans une évolution constamment orientée vers les mêmes objectifs : améliorer les moyens d'information et de communication à la fois quantitativement (ouverture à un plus grand nombre de davantage de données sur une plus grande distance) et qualitativement (un plus beau son, de plus belles images, des textes plus accessibles, transmis ou échangés multilatéralement partout, plus facilement).

Multilatéralisation simultanée des échanges (avec les vidéoconférences ou les forums de discussion ouverts à tous) et possibilités d'hybridation des divers types de récepteurs (plus ou moins interactifs) : tels paraissent être, en définitive, les acquis les plus inédits de la période récente.

De sorte qu'il est nécessaire à notre pays de participer plus activement à ce processus global, non seulement en tant qu'utilisateur des techniques concernées mais aussi en tant que créateur. Mais, pour ce faire, il est également nécessaire de méditer les leçons de notre passé et d'en surmonter les inhibitions séculaires.

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