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Séance du 20 février 2019 (compte rendu intégral des débats)

M. le président. La parole est à M. Jean-Yves Roux.

M. Jean-Yves Roux. Monsieur le président, madame la secrétaire d’État, chers collègues, Édouard Herriot disait que l’utopie est une réalité en puissance. La réalité en puissance, c’est le basculement en cours de notre économie tout entière, de notre organisation territoriale, de nos habitudes de consommation vers des modes de production durables, sobres, mais aussi de plus en plus décarbonés.

Année après année, nous disposons de rapports à leur tour sans cesse plus réalistes, qui nous exhortent à accélérer des investissements directs en faveur de cet objectif : rapport du GIEC de septembre 2018, en tête.

La stratégie climat de la Commission européenne, communiquée en novembre dernier, semble, elle aussi, vouloir passer à la vitesse supérieure, puisqu’elle pose le principe d’une neutralité carbone de l’Europe en 2050. Ici, en France, une pétition a réuni près de deux millions d’habitants, pour proposer une plus grande visibilité de la stratégie nationale et européenne.

Dans ce contexte, où il ne s’agit plus de tergiverser, l’hydrogène apparaît comme une possibilité intéressante en vue d’accompagner cette trajectoire, en particulier, là où, de l’avis même du commissaire européen au climat, notre pays est en retard sur ses objectifs, l’augmentation de la part d’énergies renouvelables dans notre mix énergétique.

Il s’agit évidemment non de fournir une recette miracle, mais de vivre pleinement une opportunité industrielle, sociétale et environnementale majeure. À ce titre, nous devons garder en mémoire les débats qui se sont tenus au moment de l’exploitation possible des gaz de schiste, exploitation abandonnée en Grande-Bretagne, abandonnée en Pologne, jugée écologiquement et économiquement peu rentable.

Nous disposons aujourd’hui d’une connaissance précise des multiples possibilités de l’hydrogène, de son traitement et de l’exploitation dans des conditions décarbonées. Il s’agit, tout d’abord, de produire des technologies alternatives vertes pour des industries très consommatrices d’hydrogène.

Parmi les applications les plus visibles, on trouve l’équipement de modes de transports lourds et la mise en circulation de flottes de véhicules à hydrogène, avec des stations de recharge correspondantes.

Le 1er juin dernier, le ministre de l’écologie, Nicolas Hulot, a annoncé la mise en œuvre d’un plan hydrogène doté, en principe, de 100 millions d’euros par an jusqu’en 2023 – en réalité, de 100 millions d’euros en 2019 –, avec une évaluation du niveau de déploiement des industries.

Le ministre a ainsi affirmé, que dans la perspective de la transition énergétique, « l’hydrogène peut aussi devenir une solution majeure pour notre mix énergétique tout d’abord en rendant possible le stockage à grande échelle des énergies renouvelables, permettant ainsi de rendre crédible un monde où l’hydrogène vient se substituer, petit à petit, au fossile et au nucléaire pour combler les intermittences du solaire et de l’éolien ».

Ce plan donne, par ailleurs, à la filière hydrogène deux missions principales : tout d’abord, stocker l’électricité produite par des filières renouvelables intermittentes sous forme d’hydrogène produit par électrolyse de l’eau, ensuite, distribué dans un réseau de gaz ou utilisé dans une pile à combustible pour produire de l’électricité, ensuite, développer des « mobilités propres », en utilisant l’hydrogène dans une pile à combustible alimentant un moteur électrique.

Ce plan, qui doit donner lieu à un accompagnement important de l’Ademe, est assorti d’une aide directe à l’acquisition d’électrolyseurs, d’aides à la mise en place de projets territoriaux pilotes en matière de mobilité, d’une aide sous forme d’avances remboursables pour les stations de recharge et de l’aide à l’acquisition de véhicules professionnels ou de véhicules destinés au transport collectif. Enfin, ces aides pourraient être mobilisées dans des zones non interconnectées aux réseaux, associant plusieurs usages de l’hydrogène.

Madame la secrétaire d’État, 2019 est, de fait, une année d’amorçage et de pari industriel, qui suscite de fortes attentes et espoirs chez les acteurs de la filière, mais aussi chez les collectivités locales. Ce plan, mes chers collègues, demande de la constance, du temps et une stratégie. Les industriels, comme les acteurs de la filière, ont en effet besoin, pour pleinement se déployer, d’assurances et de moyens à long terme.

Je souhaite rappeler, madame la secrétaire d’État, que des territoires ont d’ores et déjà effectué ce pari industriel et énergétique. Outre les vingt-neuf projets « territoires hydrogène » sélectionnés et mis en œuvre en 2016, d’autres EPCI se sont dotés de stratégies de diversification énergétique à grande échelle.

Dans ce contexte, vous permettrez, madame la secrétaire d’État, que nous soyons attentifs à la forte visibilité de la mise en œuvre des projets sélectionnés dès cette année. L’enjeu est bien d’engager des projets qui permettront, dès à présent, de faire baisser le coût de l’hydrogène et de lancer la fabrication et la commercialisation de piles à combustible par les industriels. Or cet enjeu demande, à n’en pas douter, une structuration plus importante de l’ensemble de la filière hydrogène.

Au total, nous plaidons pour que la mise en œuvre du plan hydrogène soit visible et accessible, et ce dans tous les territoires, urbains comme ruraux, avec des applications concrètes. C’est en effet de la visibilité des projets que dépendra le contrat social et environnemental qui liera nos concitoyens, déjà éprouvés par une facture énergétique lourde pour les petits revenus, aux objectifs même de la transition énergétique. (Applaudissements sur les travées du groupe du Rassemblement Démocratique et Social Européen et du groupe Les Indépendants – République et Territoires, ainsi que sur des travées du groupe Union Centriste.)

M. le président. La parole est à M. Alain Cazabonne. (Applaudissements sur les travées du groupe Union Centriste.)

M. Alain Cazabonne. Monsieur le président, madame la secrétaire d’État, mes chers collègues, je tiens, tout d’abord, à remercier le groupe du Rassemblement Démocratique et Social Européen, à l’origine de ce débat sur l’hydrogène, qui s’inscrit parfaitement dans l’actualité. Une actualité ponctuée depuis quatorze semaines par ce qu’il est convenu d’appeler la crise des « gilets jaunes », laquelle montrait à l’origine la double urgence sociale et climatique par rapport aux problèmes de la population française.

Une actualité marquée par la proclamation du président Macron, après la sortie des États-Unis de l’accord de Paris, et son souhait affiché de faire de notre pays le leader mondial pour le climat. Une actualité affectée, j’y reviendrai, par diverses crises industrielles.

Enfin, notre échange d’aujourd’hui nous permettra assurément de nourrir notre réflexion avant que nous n’examinions le projet de loi sur les mobilités. Tout cela impose aux parlementaires que nous sommes de chercher le nécessaire équilibre entre la réduction des émissions des gaz à effet serre et la vitalité économique, sans a priori, en explorant toutes les pistes envisageables.

Utiliser de l’hydrogène pour se déplacer ou pour se chauffer semble, a priori, être une très bonne idée. Évidemment, celle-ci suppose que l’hydrogène utilisé soit issu d’une chaîne de production non carbonée. Il pourrait alors occuper une place de choix dans la transition énergétique.

Rappelons que l’hydrogène est l’élément le plus simple et le plus léger que l’on trouve dans notre univers. Il ne se compose que d’un seul proton et d’un seul électron. L’hydrogène est aussi l’élément le plus abondant : 75 % en masse et plus de 90 % en nombre d’atomes.

Cependant, la molécule d’hydrogène, H2, n’est plus jamais seule. Elle est toujours combinée à un autre élément comme l’eau, H20, ou le méthane, CH4.

L’hydrogène, qui est aujourd’hui principalement utilisé par l’industrie, est malheureusement produit à 95 % à partir de combustibles fossiles.

Dans le contexte de la transition énergétique, l’enjeu majeur est donc de décarboner la production de l’hydrogène. Je vous rappelle que le Gouvernement a doté la France de l’objectif ambitieux d’atteindre, en 2050, la neutralité carbone, entendue comme l’atteinte de l’équilibre entre les émissions de gaz à effet de serre et les absorptions anthropiques – forêt, prairies, sols agricoles, zones humides… – à l’échelle territoriale.

Pour cela, il est nécessaire que le système énergétique évolue, afin que les énergies consommées sur le territoire français n’émettent plus de gaz à effet de serre. Dans son action, le Gouvernement s’appuie sur la stratégie nationale bas carbone, la SNBC, qui décrit la feuille de route de la France pour conduire la politique d’atténuation du changement climatique. Il s’appuie également sur la programmation pluriannuelle de l’énergie, la PPE, qui fixe les priorités d’actions des pouvoirs publics dans le domaine l’énergie.

Cette programmation inscrit la France dans une trajectoire qui, je vous le rappelle, mes chers collègues, doit nous permettre d’atteindre la neutralité carbone en 2050.

Dans les différentes programmations publiées par le ministère de la transition écologique, l’hydrogène décarboné fait partie des gaz renouvelables qui doivent, en 2050, fournir 180 térawatts au pays. Une grande ambition, donc, pour une énergie qui apparaît comme inépuisable.

Il faut néanmoins que nous soyons vigilants. En effet, l’hydrogène ne peut être produit qu’à partir de deux procédés. Le premier est effectué à partir d’énergies non renouvelables, c’est-à-dire d’hydrocarbures et de charbon. Aujourd’hui, 95 % du dihydrogène produit découle de cette méthode. Nous devons changer cela.

Le second procédé consiste à obtenir de l’hydrogène par électrolyse de l’eau, ce que nous avons presque tous fait au collège. Cette réaction chimique permet, à partir d’électricité et d’eau, d’obtenir de l’hydrogène et de l’oxygène.

Encore une fois, il convient de ne pas être hypocrite. Il est en effet nécessaire que l’hydrogène soit produit à partir d’une électricité qui soit elle-même décarbonée ou produite à partir d’énergies renouvelables – outre l’éolien et les photovoltaïques, déjà cités, n’oublions pas les barrages. J’ai eu l’occasion de rencontrer les responsables de la Lyonnaise des Eaux, qui m’ont dit recycler l’eau des barrages, pour en tirer une énergie plus importante.

Ainsi, il apparaît clairement que l’hydrogène se présente comme une énergie d’avenir si nous parvenons à en assurer la production et le stockage, évidemment à partir d’énergies renouvelables.

Alors que la première voiture grand public à hydrogène a été mise en service dès 2014, alors que l’Allemagne développe cette énergie renouvelable depuis le début des années 2010 et a investi pour cela près de 1,4 milliard d’euros, alors que la Chine a démarré un investissement de 8 milliards de dollars dès 2015, la France connaît, reconnaissons-le, un large retard en la matière.

Nous envoyons déjà des fusées dans l’espace grâce à l’hydrogène. Je rappellerai d’ailleurs que les satellites qui ont amené en 1969 les hommes sur la lune fonctionnaient avec des piles à combustible. Aussi, pourquoi nos trains, nos voitures et nos bateaux ne fonctionnent-ils pas avec ? Simplement parce que nous devons améliorer nos méthodes de stockage !

Je me suis permis d’ajouter les bateaux en m’appuyant sur mon expérience personnelle. Voilà cinq ans, lors d’un stage de ski nautique que je faisais en Floride, j’ai eu l’occasion d’essayer le navire d’un riche industriel déjà équipé avec des piles à combustible. C’était il y a cinq ans !

Rappelons, une fois encore, que l’hydrogène n’est pas une source d’énergie à proprement parler. Il est un moyen de stocker une réserve d’énergie qui peut être libérée à la demande, et ce avec des pertes particulièrement faibles.

Le principe est simple : l’énergie est utilisée pour produire du dihydrogène, H2, le plus souvent sous pression. Puis, ce dihydrogène peut, soit alimenter une pile à combustible, libérant de l’électricité, soit être brûlé directement, produisant une énergie calorifique. Les applications s’orientent sur deux axes.

Le premier est de stocker de l’hydrogène pour le convertir en électricité. De nombreuses expérimentations sont en cours, comme en Guyane, où se construit la plus grande unité de stockage du monde fonctionnant sur ce principe.

Le second, sans doute celui qui promet les plus grands bouleversements, est celui de la mobilité, permettant de brûler directement de l’hydrogène. Aujourd’hui, des mobylettes sont équipées de piles à combustible. Je ne comprends pas que l’on ne puisse pas développer plus rapidement ce système pour d’autres types de véhicules.

Associé à un moteur électrique, il peut offrir des rendements plus élevés qu’une batterie Lithium-Ion, produisant nettement moins de pollution. Cela explique la frénésie de recherche dans cette technologie, notamment pour l’automobile et le transport ferroviaire.

À ce sujet, un député du Médoc, M. Benoît Simian, avait préconisé, à l’occasion d’un rapport qu’il a remis à Mme Élisabeth Borne, la mise en place de trains roulant à l’hydrogène vers 2022. Pour atteindre cet objectif, M. Simian s’appuie sur l’exemple allemand : outre-Rhin, ce sont deux trains Alstom qui circulent grâce à des piles combustibles, grâce à l’hydrogène, depuis septembre 2018.

Vous le savez, depuis la loi NOTRe, les régions françaises se sont pleinement saisies de cette question. Par exemple, la région Nouvelle Aquitaine s’associe, pour 3 millions d’euros, avec les régions Grand Est et Occitanie au projet de développement d’un TER hybride avec stockage d’énergie embarqué, porté par la SNCF.

M. Benoît Simian souhaite même que la première ligne TER de cette nature soit celle qui relie Bordeaux à Soulac-sur-Mer. Je m’associe naturellement à cet objectif ambitieux.

En outre, cette technologie permettrait la réindustrialisation de certains secteurs ; vous savez, comme moi, les difficultés que connaît l’usine Ford de Blanquefort. Celle-ci pourrait se reconvertir, non seulement vers la production d’hydrogène, mais aussi – pourquoi pas ? – vers la fabrication des moteurs à hydrogène.

M. le président. Il faut conclure, mon cher collègue.

M. Alain Cazabonne. Je conclus, monsieur le président.

Dans un récent rapport, le cabinet McKinsey rappelait que l’hydrogène pouvait dégager 40 milliards d’euros de chiffres d’affaires et représenter 150 000 emplois. À présent, il s’agit pour nous de franchir le pas.

Pour les chantiers du futur, il est parfois bon de se référer au passé, notamment à Jules Verne ; pensons à la conquête de la Lune, ou encore aux explorations que permettent les sous-marins. Jules Verne écrivait d’ailleurs, dans LÎle mystérieuse : « Oui, mes amis, je crois que l’eau sera un jour employée comme combustible, que l’hydrogène et l’oxygène qui la constituent, utilisés isolément ou simultanément, fourniront une source de chaleur et de lumière inépuisables. » À nous de saisir cette chance ! (Applaudissements sur les travées du groupe Union Centriste et du groupe Les Indépendants – République et Territoires.)

M. le président. La parole est à M. Alain Fouché. (M. Daniel Chasseing applaudit.)

M. Alain Fouché. Monsieur le président, madame la secrétaire d’État, mes chers collègues, je salue moi aussi l’initiative du groupe du RDSE, car il s’agit d’un dossier d’avenir.

Au nom du groupe Les Indépendants – République et territoires, je souhaite vous faire part de nos réflexions sur l’hydrogène en tant que vecteur d’énergie d’avenir.

La molécule d’hydrogène a de nombreuses qualités. Il a souvent été question de sa vertu écologique : son utilisation ne pollue pas. On peut aussi rappeler son très bon rendement énergétique : en préparant cette intervention, j’ai ainsi appris qu’un kilogramme d’hydrogène pouvait délivrer presque trois fois plus d’énergie qu’un kilogramme d’essence. C’est d’ailleurs grâce à l’hydrogène que le lanceur Ariane 5 met en orbite les satellites.

En outre, cette molécule apparaît de plus en plus pertinente comme source d’électricité. Associée à une pile à combustible, elle remplit le rôle de batterie, ce dans tous les domaines, du transport jusqu’à l’habitation.

De plus, divers projets sont en cours dans les secteurs du transport maritime et aérien, notamment grâce à une entreprise très importante, la société Safran.

En matière ferroviaire, le premier train commercial à hydrogène, construit par un constructeur français, Alstom, circule déjà en Allemagne. Pourquoi ne circule-t-il pas encore en France ? On peut se poser la question.

Guillaume Pepy, président-directeur général de la SNCF, a indiqué le 5 décembre dernier que la SNCF souhaitait sortir du diesel à l’horizon 2035 ! Pourquoi est-ce si long ? Va-t-on vivre encore seize ans sous le règne du diesel sale et des particules fines ? C’est une autre question…

M. Martial Bourquin. Excellente remarque !

M. Alain Fouché. L’utilisation de l’hydrogène ne pollue pas, mais, avant d’employer ce dernier, il faut le produire. Or cette étape se révèle beaucoup moins écologique.

Plus de 90 % de la production actuelle d’hydrogène est faite à partir de composés organiques : elle dégage donc du CO2. Des modes de production non polluants sont à l’étude. Ils restent en phase expérimentale, mais, malgré tout, ce dossier compliqué avance.

La voie la plus écologique semble être la production d’hydrogène avec de l’eau et du courant électrique : c’est une solution très intéressante pour lisser la production renouvelable d’électricité, qui a très souvent la faiblesse de l’inconstance. À cet égard, nous saluons l’initiative du village de La Nouvelle, situé sur l’île de la Réunion, qui expérimente déjà un tel mix énergétique.

L’un des principaux freins au déploiement de cette technologie reste son coût très élevé. L’hydrogène ne connaîtra pas de développement rapide et ne donnera pas tous ses fruits sans investissements d’ampleur, et c’est tout à fait normal. D’une part, ce gaz est très volatil, très inflammable et explosif, ce qui est de nature à rendre complexes et chers sa production, son acheminement et sa distribution – mais l’industrie française a déjà réglé des problèmes comparables ; d’autre part, la fabrication de la pile à combustible reste très onéreuse en raison du platine qu’elle exige.

Il nous semble qu’une politique d’aménagement et d’infrastructures, en garantissant des conditions de sécurité maximales, pourrait favoriser l’utilisation de cette technologie. Ainsi, des économies substantielles pourraient être réalisées en utilisant l’hydrogène, afin d’éviter la coûteuse extension de lignes électriques pour alimenter des territoires ou des voies ferrées isolés : on le sait, de tels chantiers coûtent des fortunes !

Madame le secrétaire d’État, les élus de mon groupe suivront avec beaucoup d’attention l’action de l’État en faveur du développement de l’hydrogène. À ce titre, nous visons tous le même but. Ce vecteur d’énergie aura certainement un grand rôle à jouer dans le mix énergétique de demain ; naturellement, cette transformation ne devra pas être accomplie au détriment de la sécurité. Il faudra donc prendre toutes les précautions qui s’imposent. Mais, pour ma part, je crois à la réussite de cette entreprise, à condition que tout le monde s’y mette, et que l’on y consacre les moyens adéquats ! (Applaudissements sur les travées du groupe Les Indépendants – République et Territoires et sur des travées du groupe du Rassemblement Démocratique et Social Européen. – M. Martial Bourquin applaudit également.)

M. le président. La parole est à Mme Martine Berthet.

Mme Martine Berthet. Monsieur le président, madame la secrétaire d’État, mes chers collègues, à l’heure où le Sénat engage ses travaux relatifs au projet de loi d’orientation des mobilités, ce débat, sur le thème « L’hydrogène, une énergie d’avenir », est le bienvenu.

La question de l’hydrogène se pose à présent de manière préoccupante – je pense en particulier au remplacement de l’hydrogène gris utilisé par nos industries, peu coûteux, mais très polluant, par de l’hydrogène vert décarboné. En outre, l’hydrogène a pleinement son rôle à jouer dans la mobilité, dans la transition énergétique et écologique des transports.

Le plan Hydrogène, présenté par Nicolas Hulot l’an dernier, contient un volet « décarbonisation de l’hydrogène industriel », un volet « mobilité » et un volet « stockage ». Il vise donc bien à structurer la filière et à participer au mix énergétique.

Une enveloppe de 100 millions d’euros a été annoncée et confirmée dans la programmation pluriannuelle de l’énergie, la PPE. Mais cet ensemble de mesures n’est pas à la hauteur des enjeux industriels et écologiques français et internationaux. En effet, sur le plan industriel, la production d’hydrogène vert en remplacement de l’hydrogène carboné très polluant est à présent possible et parfaitement définie d’un point de vue technologique, grâce notamment à la biomasse, mais surtout à l’électrolyse de l’eau. Ce process peut tout aussi bien s’appliquer aux camions, aux bus, aux trains, aux voitures, etc.

Le gros avantage de l’hydrogène est son pouvoir de stocker les énergies renouvelables éolienne, photovoltaïque et hydroélectrique, lesquelles sont produites en discontinu, mais rarement aux moments de grosse consommation. L’enjeu est donc majeur au regard de la transition énergétique. Jusqu’alors, les seules solutions de stockage étaient les barrages hydrauliques et les stations de transfert d’énergie par pompage, les STEP. La filière « power to gas » permettra un stockage massif, une activation flexible et une restitution polyvalente. Les énergéticiens tels qu’EDF, Engie ou Total s’y intéressent d’ailleurs aussi.

Lors de sa visite en Savoie en janvier dernier, Mme Brune Poirson a pu constater les avancées technologiques de l’entreprise Atawey. D’autres start-up sont aussi dans les starting-blocks, si je puis m’exprimer ainsi. (Sourires.) Des industriels sont prêts : je pense par exemple à l’entreprise H2V, qui a pour ambition de produire dans ses usines, à coût moindre que l’hydrogène gris, jusqu’à 200 000 tonnes d’hydrogène vert, de développer une véritable filière industrielle et de créer 12 000 emplois en France d’ici à 2025.

L’hydrogène entre dans une phase d’hypercroissance. Les entreprises, vous le voyez, attendent à présent des mesures pour les aider à industrialiser et à passer à l’échelle supérieure. Ce faisant, elles seront à même d’agir en faveur de notre balance commerciale, la fabrication locale d’hydrogène permettant de réduire l’importation de barils de pétrole.

Quels sont les besoins de ces entreprises ?

À la suite du plan Hulot, l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie, l’Ademe, a lancé de nouveaux appels à projets de territoire pour favoriser un déploiement plus vaste. De nombreux dossiers ont été déposés, mais les moyens mis à disposition ne sont pas à la hauteur de ce qu’il faut pour développer une filière. Ils semblent même bien en deçà des montants annoncés mi-2018.

Les surcoûts inhérents à toute nouvelle technologie restent élevés. Aussi, le plan doit absolument créer les conditions d’investissements industriels susceptibles de permettre la baisse des coûts, par complémentarité entre l’action publique et les porteurs de projets privés.

Il est également primordial d’étendre le travail de la Commission de régulation de l’énergie, la CRE, pour ce qui concerne l’hydrogène, dans le cadre de la PPE. Il semblerait que personne n’ait pris en main cette organisation de base pour que soient développés des prix encadrés et réglementés, indispensables pour les industriels.

De surcroît, il est nécessaire de diminuer le montant des taxes de transport de l’hydrogène vert. Au titre du CO2, des critères doivent être définis pour valoriser notre production française décarbonée face à d’autres entreprises étrangères. En ce sens, il pourrait être judicieux de mettre en œuvre un dispositif de garantie d’origine permettant de caractériser l’hydrogène renouvelable et son intérêt décarboné.

Au surplus, il est nécessaire d’accompagner la transformation des métiers par la formation continue, afin d’orienter les emplois existants des filières industrielles et techniques vers la filière hydrogène. Une entreprise française a déjà développé des programmes de formation spécifiques, en collaboration avec les régions et les universités, pour préparer la nouvelle « génération hydrogène » et relever les défis actuels.

Un dernier besoin consiste en l’accompagnement des élus pour la mise en place de cette nouvelle technologie et pour sa diffusion. Il faut donner l’envie aux territoires : voilà pourquoi il est indispensable de garantir un maillage suffisant des bornes et, par conséquent, leur développement. Ces dernières permettent une recharge des véhicules aussi rapide que de faire un plein en carburants classiques, à des coûts qui pourront être inférieurs. Leur déploiement permettra de résoudre la double équation du pouvoir d’achat et de la protection de notre environnement.

Pour conclure en quelques mots, si l’hydrogène est bel et bien une énergie d’avenir, s’il a toute sa place dans le mix énergétique en permettant le stockage de l’électricité renouvelable et une mobilité décarbonée, il est indispensable d’accélérer les démarches législatives et réglementaires pour permettre à nos industriels français de monter en puissance en la matière. Cette filière d’excellence, prête à se développer, ne doit pas nous échapper au profit de nos concurrents européens et internationaux. Aussi, nous regrettons vivement que le projet de loi d’orientation des mobilités ne soit pas plus audacieux au sujet de l’hydrogène, et qu’il se limite au déploiement des bornes. (Applaudissements sur des travées du groupe Les Républicains, du groupe Union Centriste, du groupe du Rassemblement Démocratique et Social Européen et du groupe Les Indépendants – République et Territoires.)

M. le président. La parole est à M. Martial Bourquin.

M. Martial Bourquin. Monsieur le président, madame la secrétaire d’État, mes chers collègues, à mon tour, je tiens à remercier les membres du RDSE de cette proposition de débat, qui porte sur une question tout à fait essentielle.

L’hydrogène est un enjeu décisif, non seulement pour l’industrie française et européenne, mais pour l’avenir de l’humanité, et même pour la survie de notre planète. Depuis quelque temps, nous effleurons ce débat fondamental, qui n’est peut-être pas mené avec l’ampleur et la profondeur nécessaires, tant il a d’importance.

La question est simple, et elle n’est pas sans conséquence : faut-il aller vers une économie décarbonée, vers une économie de l’hydrogène ? Face à l’urgence climatique, faut-il apporter des corrections à la marge ou nous donner une chance pour demain, en préparant cette mutation indispensable qu’est la décarbonation de notre économie ?

Les pays qui se préparent doivent dès maintenant promouvoir une authentique filière hydrogène, grâce à un plan d’investissements massifs à court, moyen et long termes. Il s’agit bien de fabriquer de l’hydrogène décarboné à partir d’énergies douces.

Rappelons tout de même que la mutation énergétique de l’hydrogène apporte ce qui manque cruellement aux énergies renouvelables : des capacités de stockage. La filière hydrogène peut permettre un développement inédit de ces énergies propres. Mais, à cette fin, il faut dès maintenant investir, et ce n’est pas un hasard si, dans son programme relatif à l’hydrogène, l’ancien ministre Nicolas Hulot avait réservé 100 millions d’euros par an pour engager des investissements massifs.

Madame la secrétaire d’État, je regrette que, après le départ de M. Hulot, votre ministère ait réduit drastiquement ces crédits, en les ramenant à 100 millions d’euros pour trois ans : vous faites ce choix au moment où la Californie prévoit 100 stations hydrogène pour 2020 ; au moment où le Japon crée un consortium de ses fabricants automobiles pour un passage rapide à l’hydrogène, dès les années qui viennent, même si l’hydrogène nippon est fabriqué en grande partie à partir d’énergies fossiles !

Nous prenons du retard, et c’est le précédent ministre qui avait raison : cette lenteur risque de se payer, non seulement écologiquement, mais aussi industriellement.

Lors de l’examen du projet de loi relatif au plan d’action pour la croissance et la transformation des entreprises, le projet de loi Pacte, je me suis exprimé au sujet des choix technologiques. Ces derniers doivent rester fondamentalement ouverts. Nous avons vécu le tout-diesel. Allons-nous connaître le tout-électrique, avec ses conséquences désastreuses pour l’environnement, qu’il s’agisse du coût des batteries, du recyclage ou de l’emploi des métaux précieux, et avec ses conséquences pour l’emploi ?

Selon l’institut FTI Consulting, un passage trop brusque vers l’énergie électrique réduirait le contenu des voitures à produire de 38 % pour les sous-traitants et de 17 % pour les constructeurs ! Certes, nous nous battons pour une usine européenne de batteries ; mais avouez que nous sommes loin du compte pour ce qui concerne l’emploi.

Garder des choix technologiques ouverts, c’est préserver les possibles, c’est refuser de se refermer sur une seule stratégie, c’est écarter des choix totalisants. Le moteur atmosphérique peut encore être dépollué très sensiblement et consommer beaucoup moins. L’électrique prendra une part, mais elle sera limitée. Prenons garde : la Chine va présenter un véhicule électrique à 8 500 euros, grâce à de nombreuses subventions d’État. Enfin, il y a l’hydrogène !

Or nous sommes en train de prendre du retard pour ce qui concerne la mise en place de la filière hydrogène, pour les transports, le chauffage, l’industrie, ou encore les entreprises électro-intensives. Tout doit donc être mis en œuvre pour combler ce retard.

Bien sûr, des choix de fiscalité doivent être opérés. On pourrait, par exemple, rétablir une plus forte fiscalité pour les plus fortunés, ou encore – le Gouvernement sera sans doute plus sensible à cette suggestion – baisser de 10 % à 20 % la fiscalité applicable à l’énergie hydrogène fabriquée à partir d’électricité renouvelable.

Vous le constatez, des idées, il y en a ! Elles proviennent directement d’industriels qui se préparent à la mutation énergétique vers l’hydrogène.

Les précédents orateurs l’ont rappelé : l’hydrogène est cher. Mais c’est l’avenir ! Madame la secrétaire d’État, ne retardez pas la décarbonation de notre industrie. Cette filière est un élément fondamental, avec l’industrie du futur, pour réindustrialiser la France, pour réindustrialiser l’Europe.

Nous pourrions consacrer à l’hydrogène un débat purement technique ; toutefois, il s’agit avant tout d’un sujet politique. Au lieu de courir après les mutations énergétiques, il faut les organiser, prendre de l’avance et avoir de l’ambition pour la France ! (Applaudissements sur les travées du groupe socialiste et républicain et du groupe du Rassemblement Démocratique et Social Européen, et sur des travées du groupe Les Indépendants – République et Territoires.)