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COMPTES RENDUS DE LA DELEGATION SENATORIALE A LA PROSPECTIVE


Jeudi 17 octobre 2019

- Présidence de M. Roger Karoutchi, président -

La réunion est ouverte à 8 h 30.

Audition de M. Jean-François Soussana, vice-président de l'INRA, sur les perspectives de l'alimentation en 2050

M. Roger Karoutchi, président. - Mes chers collègues, notre ordre du jour appelle l'audition de M. Jean-François Soussana, vice-président de l'Institut national de la recherche agronomique (INRA). M. Soussana, vous avez une formation d'ingénieur agronome. Mais, dans votre parcours, vous vous êtes très vite tourné vers la recherche, notamment en étudiant les liens entre agronomie et écologie. Vous êtes docteur en physiologie végétale. Vous avez été l'un des premiers à travailler sur le changement climatique et l'effet de serre et êtes un expert reconnu sur la contribution des prairies et de l'élevage aux cycles du carbone et de l'azote. À ce titre, vous avez été amené à coordonner d'importants travaux européens et à intervenir dans le cadre du GIEC. Vous êtes aujourd'hui vice-président de l'INRA, aux côtés de son président Philippe Mauguin.

Avant de vous laisser la parole, je voudrais rappeler à nos collègues que l'INRA est l'un de nos grands établissements de recherche, avec 250 laboratoires dans lesquels travaille une communauté de 13 000 personnes, dont 2 000 chercheurs de haut niveau. Selon les domaines, l'INRA est le premier ou le deuxième organisme mondial pour les publications en sciences agronomiques. Fondé en 1946 pour rassembler et mobiliser les chercheurs dans le but de « nourrir la France », l'INRA a aujourd'hui élargi son objectif puisqu'il travaille à « nourrir durablement le monde ». Ses recherches concernent l'alimentation, l'agriculture et l'environnement. Cette mission qui est la vôtre intéresse directement deux des membres de notre délégation auxquels nous avons demandé de travailler sur le thème : « se nourrir en 2050 ». Il s'agit de Françoise Cartron et Jean-Luc Fichet.

M. Jean-François Soussana, vice-président de l'INRA. - Je commencerai par rappeler quelques données de cadrage qui dessinent un diagnostic mondial alarmant. Le nombre d'habitants sur la Terre devrait passer de 7,7 milliards aujourd'hui à 9,7 milliards en 2050, selon un rapport des Nations Unies publié en 2019. Le réchauffement climatique est en cours et va se poursuivre, compte tenu de l'inertie du système climatique : il atteindra 1,5°C entre 2030 et 2050. Un autre élément-clé à prendre en compte pour engager une réflexion prospective sur l'alimentation est la dégradation des terres : un quart des terres sont dégradées et les terres se réchauffent deux fois plus vite que le globe. Autre fait alarmant : la perte de la biodiversité. 75 % du milieu terrestre est sévèrement altéré par les activités humaines et 66 % du milieu marin. Environ un million d'espèces sont menacées d'extinction. Il faut souligner également l'ampleur des phénomènes de malnutrition, qui comprend la sous-nutrition, le surpoids et l'obésité. Il s'agit de la principale cause de maladies, incapacités et mortalité dans le monde. Enfin, il faut prendre conscience des enjeux liés à l'eau. Le rapport mondial 2019 des Nations Unies sur la mise en valeur des ressources en eau souligne que 30 % des personnes n'ont pas accès à des services d'eau potable gérés en toute sécurité.

Voilà pour le contexte général. J'en viens maintenant plus précisément à la situation alimentaire mondiale actuelle. Qu'observe-t-on ? D'abord, un accroissement de la disponibilité calorique : elle est passée de 2 600 à 2 810 kcal par personne et par jour entre 1991 et 2008, avec néanmoins des différences régionales fortes. Il y a eu une augmentation faible dans les pays développés, forte en Chine et au Brésil et une stagnation en Inde. On assiste par ailleurs à ce qu'on pourrait appeler une transition nutritionnelle, avec d'un côté, une augmentation de la consommation et de la production des huiles végétales, des produits animaux, des sucres et des édulcorants, de l'autre, une diminution de la consommation de légumineuses, de céréales secondaires et de légumes. Cette transition est liée à des facteurs de transformation structurelle : du côté de la demande, l'urbanisation et la hausse des revenus entraînent un changement des styles de vie ; du côté de l'offre alimentaire, il se produit une globalisation des chaînes de valeur alimentaires et un développement des produits ultra-transformés.

Concernant la malnutrition, on observe une persistance de la sous-nutrition, qui touche 820 millions de personnes en 2019. Les carences nutritionnelles, notamment en vitamine A, en fer et en iode, concernent 2 milliards de personnes. Parallèlement à cela, on assiste à une augmentation très rapide de l'obésité et du surpoids : le nombre d'adultes en surpoids est passé de 1,6 à 2,1 milliards entre 2005 et 2013, dont 671 millions d'obèses. Enfin, comme je le disais, il se produit un développement des maladies chroniques liées à l'alimentation : diabètes de type 2, maladies cardiovasculaires, cancers... Ce phénomène se généralise aux pays en développement. Ainsi, le nombre d'adultes affectés par des diabètes de type 2 est passé de 108 millions en 1980 à 422 millions en 2014, dont les deux tiers dans les pays en développement.

Pour l'avenir, à quoi peut-on s'attendre ? L'étude prospective Agrimonde-Terra, réalisée par l'INRA et le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD), cherche à répondre à cette question. Il s'agit d'une prospective centrée sur l'usage des terres et la sécurité alimentaire mondiale. Elle étudie cinq scénarios construits à partir d'hypothèses tendancielles ou de rupture à l'horizon 2050. Ces scénarios prennent en compte :

- le contexte démographique, économique et géopolitique ;

- le changement climatique et les usages non-alimentaires des terres ;

- l'urbanisation et les relations urbain-rural ;

- les régimes alimentaires (niveau calorique et composition des régimes) ;

- les systèmes de culture, les pratiques agricoles et les rendements végétaux ;

- les systèmes d'élevage, l'alimentation animale et l'efficience animale ;

- les structures de production agricoles.

Il est évidemment impossible de résumer une étude aussi complexe en quelques minutes. Je me contenterai de présenter quelques conclusions fortes. L'étude explore un scénario qui ne permet pas d'assurer la sécurité alimentaire mondiale en 2050 : celui de la métropolisation. Il conduit à une aggravation des problèmes sanitaires (surpoids, obésité et maladies chroniques liées à l'alimentation), une dégradation de l'accès à la terre pour des agriculteurs marginalisés, une dégradation des ressources, une déforestation accrue et une sensibilité forte aux effets du changement climatique, une instabilité accrue sur les marchés mondiaux agricoles et des inégalités économiques et spatiales croissantes. Ce scénario sombre est celui qui prolonge les tendances actuelles.

Deux autres scénarios sont moins défavorables, mais nécessitent des évolutions drastiques. Le scénario « Régimes sains » repose sur l'hypothèse de politiques climatiques globales ambitieuses et une coopération internationale sur la malnutrition. C'est un scénario de rupture, caractérisé par un basculement vers des régimes alimentaires diversifiés, une réduction des inégalités d'accès à l'alimentation, ainsi que la mise en place de systèmes agricoles en intensification durable ou en agroécologie. Il permet d'explorer les liens entre diversification des systèmes agricoles et des régimes alimentaires.

Le scénario « Régionalisation » se développe à partir d'accords régionaux de coopération. Il repose sur une inversion de la transition nutritionnelle vers des régimes traditionnels, une révision forte des modes de production agricole pour assurer l'accès à la terre et une réorganisation des chaînes d'approvisionnement selon une logique de production, transformation, distribution, consommation à l'échelle régionale.

La principale conclusion de cette prospective est que la voie pour concilier la lutte contre le changement climatique, un usage agricole durable des terres et une sécurité alimentaire et nutritionnelle est très étroite. Il existe une seule trajectoire viable, celle du scénario « Régimes sains ». Elle nécessite de construire des politiques multisectorielles articulant politiques climatique, nutritionnelle, agricole et de régulation du commerce à différentes échelles, internationale et nationale.

Au-delà de cette conclusion, nous faisons plusieurs constats que je voudrais rappeler brièvement. Environ un quart de la surface terrestre libre de glace est sujette à une dégradation d'origine anthropique. On estime que l'érosion des sols provenant des champs agricoles est actuellement de 10 à 20 fois (sans travail du sol) à plus de 100 fois (avec un travail conventionnel du sol) plus élevée que le taux de formation du sol. Le changement climatique aggrave par ailleurs la dégradation des sols, en particulier dans les zones côtières basses, les deltas fluviaux, les zones arides et les zones de pergélisol. Nous vivons donc aux dépens d'une banque du sol qui est en train de perdre son capital.

Deuxième constat : le changement climatique affecte déjà la sécurité alimentaire en raison du réchauffement, de la modification des régimes de précipitations et de la fréquence accrue de certains événements extrêmes. Dans les régions tropicales, les rendements de certaines cultures, par exemple le maïs et le blé, ont diminué. Inversement, aux hautes latitudes, les rendements de certaines cultures, comme le maïs, le blé et la betterave sucrière, ont augmenté au cours des dernières décennies. Le changement climatique a entraîné une baisse des taux de croissance des animaux et de leur productivité dans les systèmes pastoraux en Afrique. Les ravageurs et les maladies ont déjà réagi au changement climatique dans les zones cultivées et entraîné une augmentation des infestations dans plusieurs régions. Il faut retenir que, même un réchauffement limité à 1,5°C entraînera une augmentation des risques de pénuries d'eau dans les zones arides et d'instabilité du système alimentaire. À 2°C  de réchauffement climatique, les risques d'instabilité de l'approvisionnement alimentaire seront très élevés.

Si les problèmes qui se profilent sont importants, nous disposons néanmoins de nombreuses réponses durables qui présentent des effets positifs en chaîne. Par exemple, le développement de l'agroforesterie a des effets positifs sur l'atténuation des émissions de GES et renforce en même temps l'adaptation au changement climatique. Elle a également un effet positif sur la sécurité alimentaire, sur la qualité des sols, sur la biodiversité ou la disponibilité des ressources hydriques. C'est une option qui ne présente que des effets positifs et qui doit donc être encouragée. De façon plus générale, les options de gestion des terres durables ne présentent que des co-bénéfices. Les politiques publiques ont donc intérêt à les encourager fortement.

Nos comportements et nos choix alimentaires sont également des leviers qui peuvent influencer fortement les évolutions en cours. Les pertes et gaspillages alimentaires contribuent par exemple pour 8 à 10 % des émissions anthropiques de GES. 25 à 30 % de la production alimentaire est aujourd'hui perdue ou gaspillée. Réduire les gaspillages peut donc avoir un effet global significatif. De même, une diversification des régimes alimentaires vers plus de fruits, de légumes, de protéagineux et de noix et une évolution des systèmes de production vers des systèmes intégrés, des assolements diversifiés, davantage de diversité génétique et un élevage résilient à faibles émissions favoriseraient l'adaptation au changement climatique et l'atténuation des émissions. On estime que, d'ici à 2050, les transitions alimentaires pourraient libérer des millions de kilomètres carrés de terres avec des cobénéfices pour l'environnement et la santé et apporter une atténuation des émissions comprise entre 0,7 et 8,0 gigatonnes équivalent CO2.

Nous avons devant nous des changements systémiques et urgents à réaliser. Il n'y a pas un mais une pluralité de leviers à actionner,. Certains se situent au niveau des consommateurs, comme les choix alimentaires, la réduction des pertes et des gaspillages ou encore le consentement à payer pour une alimentation saine et respectueuse de l'environnement. D'autres concernent les agriculteurs et s'organisent autour d'un objectif : « produire autant ou plus avec moins ». Enfin, certains leviers dépendent des politiques publiques. Celles-ci doivent être volontaristes, cohérentes et coordonnées pour concilier des objectifs en matière d'alimentation et de santé, de climat, énergie et d'environnement, d'agriculture et de développement rural et urbain ou encore de commerce.

Un enjeu-clé auquel nous devons répondre est la re-conception de systèmes agricoles durables par l'agroécologie. Plusieurs leviers biotechniques peuvent être mobilisés pour y parvenir. Il faut développer les interactions biologiques positives comme une alternative aux produits phytosanitaires grâce notamment à l'augmentation de la diversité à l'échelle du champ et du paysage. Il faut travailler au bouclage des cycles bio-géochimiques en choisissant les bonnes rotations, en développant les cultures en mélange céréales-légumineuses et la polyculture-élevage. L'agroforesterie, la restauration des haies et la réduction de l'artificialisation des sols, qui forment l'initiative « 4 pour 1000 », sont également de puissants leviers d'adaptation au changement climatique et de réduction des émissions. Il en va de même de la réduction de l'émission de méthane par les ruminants. Enfin, le développement des biotechnologies et de l'agriculture numérique font également partie de cette transition agroécologique.

Je terminerai par quelques mots sur les leviers socio-économiques de transformation et sur le rôle des politiques publiques. Les points essentiels à souligner sont le soutien à l'adoption de la transition via l'expérimentation et la formation, l'accompagnement de la prise de risque des agriculteurs pendant la période de transition critique où ils ne bénéficient plus des atouts de l'ancien système sans bénéficier encore pleinement du nouveau, le développement des paiements pour services environnementaux, la stabilisation des revenus agricoles face à la volatilité des prix et des cours et, enfin, le développement des incitations au changement par le marché et les consommateurs.

Mme Françoise Cartron. - Où en est selon vous la transition de l'agriculture vers l'agroécologie dans notre pays ? Où en sommes-nous dans la mutation des pratiques et des comportements alimentaires ? Je pense notamment à la lutte contre le gaspillage - sujet sur lequel nous venons de voter une loi. La France s'engage-t-elle de manière timide dans l'ensemble des transformations nécessaires pour faire émerger une alimentation saine et écologiquement soutenable ou bien a-t-elle déjà parcouru un chemin significatif ?

Ma seconde question concerne l'impact des traités commerciaux internationaux sur le processus de transformation de l'agriculture et de l'alimentation. Les règles du commerce mondial et les accords de libre-échange qui se développent sont-ils un frein aux mutations nécessaires que vous avez présentées dans votre exposé ou bien l'organisation du commerce au niveau mondial est-elle neutre par rapport à ces changements ?

M. Jean-Luc Fichet. - Quand on évoque la transition écologique avec les acteurs du monde agricole, le premier point qu'ils soulignent est que leur mission est d'abord de nourrir tout le monde. Cela suppose de produire de forts volumes. Le second point qu'ils mettent en avant est que ce qui est produit permet à la population de vivre de plus en plus longtemps. Donc de leur point de vue, il n'y a pas de nécessité à transformer le système actuel. Pour autant, on voit bien que le monde agricole change, particulièrement chez les jeunes.

Ma deuxième réflexion porte sur les freins économiques aux transformations du système agricole. Les agriculteurs sont aujourd'hui engagés dans des investissements considérables et, même s'ils sont conscients de la nécessité d'engager des mutations, ils sont financièrement incapables de le faire pour les dix à quinze ans qui viennent.

En ce qui concerne les changements de pratiques agricoles et alimentaires, certains classements internationaux montrent que la France est plutôt bien placée. Est-ce qu'il ne faudrait pas plutôt regarder ce qui se passe ailleurs ?

Ma dernière question portera sur vos nombreuses préconisations. Y en a-t-il une qui vous semble particulièrement urgente et prioritaire ?

Jean-François Soussana. - Il est encore un peu tôt pour porter un bilan sur l'état des transitions agricoles et alimentaires dans notre pays. Plusieurs textes de loi ont été votés au cours des dernières années et encore très récemment concernant le gaspillage alimentaire. Mais nous en sommes encore au début d'une trajectoire de changement.

Un certain nombre de « niches » se sont développées : l'agriculture biologique croît très rapidement ; un nombre significatif d'agriculteurs et d'éleveurs ont entamé une conversion vers l'agroécologie, même si les chiffres sont assez difficiles à établir sur ce sujet. Certains exploitants développent des solutions extraordinairement innovantes en matière de couverture des sols ou de diversification des rotations, le tout avec des enjeux importants pour la « ferme France ». Si nous développons la production de protéagineux, nous pourrons réduire les importations de soja, par exemple.

Concernant l'atténuation des émissions de gaz à effet de serre et le stockage du carbone, j'étais la semaine dernière à une réunion à Bruxelles où étaient examinées les mesures volontaires mises en oeuvre par les agriculteurs et les forestiers en Europe pour réduire les émissions. Or, plus de la moitié des exemples de bonnes pratiques étaient français. De fait, des réalisations remarquables sont mises en place sur le terrain. Je voudrais notamment saluer le travail qui est fait sur ces questions par mes collègues de l'Institut de l'élevage (IDELE). Ils ont lancé des projets européens LIFE sur le lait et la viande pour réduire les émissions animales et certifier ces réductions. Je peux prendre également l'exemple d'un projet de l'INRA sur la production de maïs, qui vise à améliorer la couverture du sol et à valoriser le carbone stocké dans les sols.

En fait, je suis très optimiste sur les options techniques de transition agricole. Nous n'avons pas besoin de rêver à des technologies radicalement nouvelles. Nous avons pour l'essentiel déjà les solutions. Les agriculteurs ont cependant besoin d'un accompagnement spécialisé sur les transitions. Si nous voulons passer d'une logique de niches à une agroécologie d'ampleur, il faudra travailler sur les filières, ce qui inclut non seulement l'agriculture, mais aussi la logistique et la transformation. Nous avons donc besoin d'un engagement fort des industriels et des coopératives. L'accompagnement des acteurs devra en particulier se concentrer sur la période critique de la transition, au cours de laquelle les exploitations font face à des risques de perte de productivité. Il faut savoir en effet que des sols labourés et compactés sont pauvres en matière organique, de sorte que, si l'on passe à une agriculture avec davantage de couvert végétal et moins d'engrais, c'est seulement au bout de quelques années que la terre devient plus productive malgré la diminution des intrants. Cette question de l'accompagnement en période de transition est vraiment essentielle.

Concernant la question des liens entre transition agroécologique et traités internationaux, je voudrais au préalable rappeler qu'il existe un cadre international, celui des Accords de Paris, dont les engagements se déclinent, pour l'agriculture, au niveau européen et au niveau national, dans la stratégie nationale bas carbone. Cette dernière, pour la prochaine période d'application, demande à l'agriculture une diminution de ses émissions de 1,5 % par an. Pour ce qui concerne plus spécifiquement les accords commerciaux internationaux, c'est un sujet très technique et je ne suis pas assez spécialisé pour vous donner un avis pertinent. On voit l'inquiétude du monde agricole. Cependant l'impact du commerce mondial dépend à la fois des traités eux-mêmes, mais aussi de la spécialisation des agricultures nationales. L'agriculture française est plutôt spécialisée dans des productions haut de gamme, non seulement par rapport à ses concurrents mondiaux, mais aussi européens. Or, cette spécialisation apparaît relativement en décalage avec l'évolution des comportements alimentaires. Il y a également une réflexion à mener sur la productivité et la compétitivité des industries agroalimentaires nationales.

Le diagnostic que vous présentez, qui est peut-être celui que pose la profession elle-même, est un peu irénique. Nous nourrissons le monde et le monde se porte mieux, puisque la durée de vie augmente : cela mérite d'être nuancé. Nous avons des problèmes de santé liés à l'alimentation qui sont tout de même importants, y compris en France, comme le montrent les études épidémiologiques. Si l'on raisonne au niveau mondial, il est assez illusoire de croire que l'on peut résoudre les problèmes de sous-nutrition uniquement par les exportations. La question de la sécurité alimentaire mondiale est d'abord et surtout une question d'accès à la ressource. Les pays où existe une sous-nutrition chronique sont des pays pauvres où l'on trouve de tout petits producteurs qui n'arrivent pas à équilibrer leur régime alimentaire.

Votre dernière question me permet d'insister sur le caractère systémique des transitions agricoles et alimentaires. Mettre en avant une mesure prioritaire n'a pas grand sens, car on se trouve devant des effets de système. Prenons un exemple : la réduction des produits phytosanitaires. Leur diminution entraîne une pression accrue des maladies et des ravageurs. Pour y répondre, la solution technique consiste à diversifier les cultures. En effet, si on remplace une monoculture du blé par la culture de quatre ou cinq céréales, avec restauration des haies, on observe que les insectes et les maladies vont beaucoup moins se développer, car ce sont des pathogènes très spécialisés. Mais cette diversification de la production n'est possible que si, parallèlement, les consommations alimentaires se diversifient elles-aussi. Donc c'est toute la filière, d'amont en aval, qui doit se transformer. On voit bien qu'isoler une mesure est inefficace.

Mme Christine Lavarde. - Est-ce que ce n'est pas la combinaison des scénarios « régimes sains » et « régionalisation » qui serait la plus pertinente ?

Ma deuxième question porte sur les liens entre gaspillage alimentaire et mode de vie. Nous avons aujourd'hui des modes de vie plus nomades, ce qui entraîne un développement de la consommation alimentaire hors domicile et donc du gaspillage. Comment traiter cette problématique ?

M. Olivier Jacquin. - Il y a aujourd'hui plusieurs types d'agricultures et il y en aura plusieurs demain également, car il y a différents marchés à adresser et parce que la transition prend du temps, ce qui fait coexister des agricultures situées en différents points de la trajectoire de transition.

Vous avez parlé d'accompagnement des agriculteurs pendant la transition, mais je note que le gouvernement étudie une baisse des taxes alimentant les chambres d'agriculture... Cela pose question. Plus généralement, il faut se demander comment financer cette transition et réfléchir au moyen de mettre à contribution les externalités négatives de l'agriculture conventionnelle.

Il y a deux approches qu'on oppose, mais qui selon moi pourraient se conjuguer, pour soutenir le développement de l'agroécologie : celle des primes spéciales à l'environnement et celle de la certification haute valeur environnementale. La certification HVE offre de vraies perspectives par rapport à un système de normes comme le bio. Je suis agriculteur bio par ailleurs, je le précise. Qu'en pensez-vous ?

Il y a un débat qui oppose agriculture de conservation et utilisation des pesticides, mais, en réalité, sans glyphosate, les promesses de l'agriculture de conservation ne s'accompliront pas. J'aimerais avoir votre avis sur ce sujet.

Dernier débat sur lequel j'aimerais avoir votre opinion : l'utilisation du sol à des fins de production énergétique. Je suis partisan de la méthanisation utilisant des effluents d'élevage, mais dans certaines régions, on méthanise les sous-produits qui étaient utilisés par l'élevage, ce qui renchérit les coûts alimentaires et menace au final les activités d'élevage elles-mêmes.

M. Pierre-Yves Collombat. - Quid de la structure des exploitations ? Peut-on penser la transition agricole sans faire intervenir cette variable ?

On entend parler d'acquisition de terres agricoles par de grands acheteurs internationaux. La Chine serait un grand acheteur de terres, notamment en Afrique, en Pologne ou au Brésil. N'est-ce pas un phénomène impactant la transition agricole ?

Jean-François Soussana. - Vous avez raison. Il y a sans doute une hybridation en cours entre les scénarios « régimes sains » et « régionalisation ». On observe une relocalisation pour partie des systèmes alimentaires qui favorise une tendance à la réduction des gaspillages. En même temps, vous l'avez souligné, l'évolution des modes de vie se traduit par un développement de la consommation alimentaire hors domicile qui, elle, tend plutôt à accroître les gaspillages. Comme piste de solution, je voudrais évoquer ce qui est proposé par le territoire d'innovation Dijon-Métropole. Dans ce projet, toute la restauration qui dépend des collectivités territoriales, notamment les cantines scolaires, va évoluer vers un approvisionnement local avec des produits agricoles labellisés « Dijon-Métropole Agroécologie », ce qui constitue un levier pour conduire à la fois la transition agricole et alimentaire. Ce projet s'accompagne aussi de pas mal de technologies numériques permettant notamment de mieux assurer la traçabilité.

Je partage le constat qu'il existe aujourd'hui plusieurs modèles d'agriculture et qu'ils existeront encore demain. Cela est bien pris en compte dans la prospective Agrimonde Terra, même si cela n'apparaissait pas dans la présentation simplifiée que je vous en ai faite. Nous aurons demain dans le monde des mégapoles de plus de vingt millions d'habitants qu'il faudra nourrir. C'est un défi considérable et cela nécessitera une agriculture de production de masse.

Nous avons aujourd'hui, avec la réforme de la PAC, une opportunité de mieux prendre en compte et de mieux rémunérer les services agroenvironnementaux pour mieux accompagner les agriculteurs dans les transitions nécessaires. La Commission européenne propose des schémas environnementaux, des eco-schemes, pour rémunérer des pratiques vertueuses à condition que leurs effets positifs soient prouvés. Par exemple, si l'on arrive à évaluer les quantités de carbone stockées dans les sols, il devient possible de prévoir un paiement additionnel pour les pratiques agricoles qui en stockent le plus. Il n'est pas possible de prévoir une rémunération par tonne de carbone stockée, car les coûts de mesure et de vérification seraient considérables, mais on peut imaginer des indicateurs simplifiés tels que la durée de couverture des sols dans l'année.

Vous avez mentionné la certification HVE, qui est un dispositif intéressant, qui pose des obligations de résultats et qui correspond à l'esprit de ce que je viens d'évoquer. Je tiens à souligner que si on rémunère mieux les agriculteurs pour les services qu'ils rendent à la collectivité, on changera aussi le regard que porte la société sur l'agriculture et on allègera ainsi la pression psychologique qui pèse sur des agriculteurs souvent en position d'accusés.

Évidemment, comme vous le soulignez, il existe encore des impasses techniques. Il n'est pas facile de se passer de glyphosate. L'INRA travaille sur la recherche d'alternatives à cette substance.

L'accompagnement de la transition doit aussi prendre en compte l'enjeu de la machinisation. Le machinisme dont nous allons avoir besoin dans le cadre de la transition agroécologique n'est pas le même que celui qu'on a développé par le passé.

Vous avez évoqué les tensions qu'on rencontre autour de l'utilisation des sous-produits agricoles pour la méthanisation. Philippe Mauguin, président de l'INRA, a remis un rapport sur le gaz vert, dans lequel ces tensions sont analysées. Nous menons des recherches pour trouver les bons équilibres. À titre d'exemple, la valorisation des digestats de méthanisation est à la fois une question sanitaire, une question d'équilibre azote-carbone, etc. Comment trouver à l'avenir des engrais organiques tenant compte de ces nouvelles filières ? Cela fait partie des sujets sur lesquels nous travaillons.

Enfin, concernant la structure des exploitations, c'est bien sûr une question au coeur du monde agricole et des sociétés rurales. On observe une tendance à l'augmentation de la taille des exploitations. Nous essayons de préserver en France un modèle familial, mais sur d'autres continents, c'est tout à fait différent : on est sur un modèle d'agriculture industrielle. Mais ce qui est peut-être un handicap pour la compétitivité économique à court terme pourrait devenir un avantage si le modèle agroécologique se généralisait. Sur de très grandes surfaces, il est en effet compliqué d'adopter des solutions complexes comme un système de rotations. L'agroécologie demande beaucoup d'observation. Le paquet de la révolution verte, avec des variétés améliorées, des engrais et des pesticides, est peu intensif en travail et n'exige pas un haut niveau de qualification. En revanche, pour mettre en oeuvre l'agroécologie, qui repose sur des régulations naturelles, il faut une formation solide, une capacité d'observation importante et plus de travail dans l'exploitation. Le modèle de l'agriculture familial est donc en affinité avec le modèle agroécologique qui se dessine.

L'accaparement des terres est une vraie préoccupation. Des pays comme la Chine sont en tension sur leur sécurité alimentaire. La Chine a connu des gains de productivité agricole considérables, mais au prix d'une consommation d'engrais déraisonnable. Les engrais y sont pratiquement gratuits. Désormais cependant, le Gouvernement chinois appelle à reverdir l'agriculture et fait de la préservation des sols sa priorité. Dans certaines régions, les sols chinois sont contaminés à des niveaux dont on n'a aucune idée en Europe. Les Chinois ont pris conscience qu'ils se trouvent sur une bombe à retardement environnementale. Dans ce contexte, il y a une stratégie nationale de contrôle de terres en-dehors de Chine, par exemple à Madagascar. Cela devient un enjeu géopolitique.

M. Yannick Vaugrenard. - Je pense qu'on peut être raisonnablement optimiste, au niveau local et national, sur la transition agricole si l'on arrive à mettre en place un accompagnement intelligent des agriculteurs pour les aider à passer la période critique entre les deux systèmes de production.

Aujourd'hui, c'est la journée mondiale de la misère. Vous nous avez expliqué que les situations de déficit nutritionnel sont liées à la pauvreté. On compte 800 millions de personnes sous-nutries dans le monde et deux milliards en surpoids. Nous marchons sur la tête ! Cela pose la question d'un nouvel ordre économique mondial, ce qui nous renvoie au prochain rapport de notre collègue Collombat. 

Vous avez évoqué les modèles de régionalisation et de métropolisation. Faut-il les opposer ou sont-ils complémentaires ? La métropolisation est inéluctable. La régionalisation est en revanche un avenir possible, qui peut être choisi et favorisé pour aller vers des circuits courts. Cependant, ce choix est-il cohérent avec les accords commerciaux qui ont été signés ou qui sont susceptibles de l'être ? La régionalisation ne suppose-t-elle pas leur remise en cause pour ce qui concerne les produits agricoles et alimentaires ?

Mme Marie Mercier. - On ne peut pas juger de l'apport calorique sans prendre en compte le métabolisme de base. Ce dernier s'adapte à l'apport calorique, ce qui contribue à l'effet yo-yo des régimes amaigrissants. Il faut se méfier des effets de mode en matière de prescriptions alimentaires !

Mme Nadia Sollogoub. - Je voudrais en préalable faire remarquer que la mission première des agriculteurs, avant de nourrir le monde, est de nourrir leur famille.

La transition vers de nouvelles formes d'agriculture se heurte à un problème de rentabilité. Comme vous l'avez dit, il y a un moment dans le processus où l'on ne bénéficie plus des avantages du vieux modèle et où l'on ne bénéficie pas encore de ceux du nouveau. Cela rend nécessaire un accompagnement et la mise en place d'incitations par la puissance publique.

Concernant l'accompagnement, je rejoins la remarque qui a été faite sur les chambres d'agriculture : réaliser des économies sur leurs crédits au moment où on parle d'accompagnement des agriculteurs n'est peut-être pas très cohérent.

Concernant les incitations financières à la transition, il faut être attentif au fait qu'elles peuvent aussi induire des dérives. Je prends l'exemple du bois de chauffage qu'on fabrique à partir des déchets des scieries. Je peux citer le cas d'une usine de fabrication de plaquettes de bois, créée à grand renfort d'aides publiques, où l'on voit rentrer du bois sain. Ainsi, un mécanisme d'incitations, dont les objectifs étaient louables, s'est transformé en quelque chose d'absurde !

Enfin, je voudrais aussi avoir votre point de vue sur la question de la ressource en eau. Les injonctions ne sont pas toujours très claires sur le terrain. Un ministre dit qu'il faut stocker l'eau et l'autre, qu'il faut la laisser couler pour garantir les continuités écologiques.

Jean-François Soussana. - Effectivement, la journée mondiale de la misère nous rappelle qu'une partie de la population mondiale n'est pas assez nourrie. Cela est dû à la pauvreté, à des situations de conflit et à des événements climatiques extrêmes.

La métropolisation est une tendance lourde et sans doute inéluctable. Elle peut s'accompagner d'une régionalisation. On peut imaginer que se mettent en place des formes d'alliance entre les métropoles et leur territoire, ce qui ferait revenir à quelque chose qui a existé par le passé. Il existait au XIXe siècle une organisation de la sécurité alimentaire de Paris, qui associait les territoires autour de Paris. C'était une organisation administrée qui appartient sans doute au passé, mais on peut envisager que des liens se tissent sous d'autres formes entre les grandes villes et les régions qui les entourent, aboutissant à une relocalisation des approvisionnements alimentaires. C'est ce qui s'esquisse par exemple, à une petite échelle, autour de l'agglomération dijonnaise. Je souligne toutefois qu'avec le changement climatique, on va vers une forme de vulnérabilité des productions agricoles locales. En 2016, on a eu un recul fort de la production de blé. De même, en 2003, concernant le blé et le maïs. Du fait de cette vulnérabilité, il faut pouvoir compter sur le marché mondial pour s'approvisionner.

Vous avez raison d'alerter sur les plaquettes de bois. Leur développement, en Europe et en France, s'est accompagné d'importations significatives de bois, notamment du Canada, ce qui a contribué à la déforestation. Il faut donc être attentif au système d'incitations qu'on met en place lorsqu'on veut encourager le développement d'une filière.

Le réchauffement climatique va créer des difficultés liées à la disponibilité de la ressource hydrique, avec des situations de sècheresse, mais aussi des situations d'excès, comme en 2016, où les sols étaient engorgés. Concernant les retenues collinaires, il faut raisonner à l'échelle d'un bassin versant. Si l'on raisonne à long terme, il va falloir que l'agriculture s'adapte au réchauffement et qu'elle apprenne à mieux économiser l'eau. On ne peut pas seulement jouer sur le levier de l'accès à la ressource en eau.

M. Jean-Jacques Lozach. - Un peu de politique fiction : nous sommes à Paris en octobre 2050. Quels vont être les composants de notre déjeuner ? Quelles seront les tendances dominantes en matière de comportements alimentaires ?

Jean-François Soussana. - Le dire dépasse le cadre de la science. J'espère que nous aurons accès à une alimentation équilibrée et diversifiée, fondée en grande partie sur des approvisionnements régionaux. Est-ce que nous mangerons des choses différentes ? Peut-être plus de pois chiches, ingrédient un peu oublié, mais qui fait partie de l'alimentation traditionnelle des pays méditerranéens et qui présente de grandes vertus nutritionnelles.

M. Roger Karoutchi, président. - Je vous remercie.

La réunion est close à 9 h 50.