Allez au contenu, Allez à la navigation

COMPTES RENDUS DE LA MI ILLECTRONISME ET INCLUSION NUMERIQUE


Lundi 18 mai 2020

- Présidence de M. Jean-Marie Mizzon, président -

La téléconférence est ouverte à 17 heures.

Audition de MM. Christian Janin, président, et Hervé Fernandez, directeur, de l'Agence nationale de lutte contre l'illettrisme (ANLCI) (en téléconférence)

M. Raymond Vall, rapporteur. - Merci à tous pour votre présence virtuelle, et à MM. Janin et Fernandez pour leur disponibilité. Je commencerai par poser deux brèves questions, avant que nous engagions le débat.

Quels sont les objectifs de l'ANLCI et les moyens financiers et humains spécifiquement dédiés à la lutte contre l'illectronisme ? Quel est le rôle confié à l'agence dans le plan national pour un numérique inclusif de 2018 ?

M. Christian Janin, président de l'ANLCI. - Je préside l'ANLCI depuis fin janvier ; autrement dit, je débute dans ces fonctions. Cette agence, comme son nom l'indique, est chargée de l'illettrisme mais l'illectronisme entre bien sûr dans son champ de compétences. Un groupement d'intérêt public (GIP) se structure autour d'une convention constitutive agréée par le Gouvernement, qui fait l'objet d'un arrêté publié au Journal officiel ; dans notre convention, il est clairement stipulé que nous avons à couvrir le champ de l'acquisition des compétences numériques de base. Votre mission d'information nous intéresse particulièrement à ce titre.

Nous avons engagé deux initiatives, dont le lancement a été un peu bousculé par la crise que nous vivons. Nous sommes, d'une part, en pourparlers avec le secrétariat d'État au numérique pour qu'il devienne membre du GIP. La décision formelle n'a pas encore été prise, mais il n'y a aucune raison pour qu'elle ne le soit pas dans les mois qui viennent. Nous avons engagé, d'autre part, plusieurs chantiers en matière de lutte contre l'illectronisme. Nous sommes en train d'élaborer un plan pluriannuel d'actions qui devrait être adopté le 2 juillet ; l'illectronisme y sera intégré en bonne part.

Sur les moyens financiers et humains que nous consacrerons demain à ces questions, il serait prématuré de vous répondre mais Hervé Fernandez pourra vous dire ce qu'il en est actuellement.

M. Hervé Fernandez, directeur de l'ANLCI. - La question de la distance et de la dépendance au numérique est omniprésente chez les personnes qui sont confrontées à l'illettrisme. Il y a, en France, 2,5 millions de personnes qui, bien qu'elles aient été scolarisées, ne parviennent pas à se faire comprendre en écrivant un message très simple et ne parviennent pas non plus à comprendre un message en le lisant. Le numérique mobilise cette capacité à comprendre l'écrit et à se faire comprendre par l'écrit. Ces personnes subissent donc une double peine : non seulement elles sont dépendantes des autres pour effectuer un grand nombre de démarches mais cette grave difficulté liée à l'illettrisme est redoublée par la vague numérique.

C'est pourquoi, nos partenaires de la société civile nous ont très tôt alertés sur la nécessité d'investir massivement dans l'acquisition de ce socle essentiel : lecture, écriture, calcul, compétences numériques de base. C'est sous cet angle, celui de la situation des personnes qui sont confrontées à l'illettrisme, que nous abordons l'illectronisme. Certaines personnes, âgées notamment, ont du mal avec l'outil numérique alors qu'elles savent très bien lire et écrire ; en revanche, les personnes en situation d'illettrisme utilisent très difficilement l'outil numérique. Ce problème se révèle dans toute sa crudité dans les circonstances actuelles, lorsqu'il s'agit, pour des personnes confrontées à l'illettrisme, de mettre à jour leurs droits ou de retirer de l'argent à un distributeur. Nous avons aussi constaté combien il était difficile, pour les parents qui ne sont pas équipés d'un ordinateur à la maison, d'accompagner scolairement leurs enfants.

Notre mission est de rassembler et de mobiliser la société civile autour de ce problème de l'illettrisme, en commençant par mesurer le problème, avec l'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) notamment. Nous nous sommes ainsi aperçus qu'en Île-de-France, 30 % des personnes confrontées à l'illettrisme sont dans l'incapacité de retirer de l'argent à un distributeur automatique de billets. Autres données chiffrées : la proportion de personnes en situation d'illettrisme est plus forte dans les groupes d'âge les plus élevés ; la moitié des personnes confrontées à l'illettrisme sont dans l'emploi - ce dernier chiffre montre la nécessité d'investir dans le développement des compétences dans les entreprises, où les transformations numériques peuvent mettre à mal la situation des salariés. On sait aussi que la moitié des personnes en situation d'illettrisme vivent dans des zones rurales faiblement peuplées.

Notre rôle est de coordonner nos partenaires. Ceux-ci - c'est le cas notamment des écrivains publics - sont submergés de nouvelles demandes : comment générer des adresses e-mail, stocker des mots de passe, gérer la confidentialité ? Dès 2016, avec 90 partenaires, nous avons partagé un constat et des valeurs communes. Premier constat : pour que le numérique profite à tous, il faut agir pour que chacun maîtrise bien le socle des compétences numériques de base. Deuxième constat : les démarches en ligne exigent un accompagnement humain. Troisième constat : le numérique est un outil fantastique et un allié pour apprendre, à lire et à écrire notamment.

Sur la base de ce constat, nous avons identifié un certain nombre de bonnes pratiques en matière de lutte contre l'illettrisme et agi auprès de ceux qui conçoivent des offres de formation pour qu'ils y intègrent le numérique dans les meilleures conditions.

M. Raymond Vall, rapporteur. - Quels sont vos rapports avec les autres opérateurs publics, la mission Société Numérique, la Direction interministérielle du numérique et du système d'information et de communication de l'État (Dinsic), Hubs France connectée ? L'intervention de plusieurs acteurs publics ne risque-t-elle pas d'affaiblir l'efficacité de la politique publique ? Avez-vous des accords avec ces autres opérateurs ? Existe-t-il des complémentarités ?

M. Hervé Fernandez. - Pour ce qui est du plan national pour un numérique inclusif, nous avons été associés à son élaboration, nous avons participé à des ateliers locaux et relayé l'information auprès des acteurs de la lutte contre l'illettrisme mais nous n'avons aucune place spécifique dans la mise en oeuvre de ce plan.

Nous avons échangé de manière étroite avec la Dinsic au moment où le Syndicat de la presse sociale, acteur historique de la lutte contre l'illettrisme, a coordonné le Livre blanc contre l'illectronisme. Nous avons coopéré avec Santé publique France, il y a deux ans, pour rédiger un guide pratique, « Communiquer pour tous », conçu pour aider à la diffusion d'une information accessible à tous en matière de santé. Un chapitre y est consacré à la construction de sites internet et nous avons organisé des formations auprès des start-up d'État qui conçoivent de nouveaux services numériques.

Avec la mission Société Numérique, nous avons participé à des groupes de travail et avons été associés au laboratoire numérique de l'Agence nouvelle des solidarités actives (ANSA). Nous nous sommes également faits, au début de la crise sanitaire, le relais opérationnel de l'appel à volontaires lancé pour aider les personnes en difficulté dans leurs démarches administratives en ligne.

Avec la MedNum, la coopérative des acteurs de la médiation numérique, nous avons eu quelques échanges mais rien de vraiment construit : nous ne faisons pas partie de la coopérative. Nous participons néanmoins aux manifestations qu'elle organise, « Numérique en communs » notamment.

Nous sommes en revanche associés au déploiement du service Aidants Connect. Avant le confinement, nous avions été chargés, à la demande du secrétaire d'État Cédric O, d'organiser des ateliers de recueil des besoins des personnes en situation d'illettrisme. Le premier atelier était programmé début avril ; il a été reporté. L'idée est que les pouvoirs publics écoutent et entendent ce que ces personnes ont à leur dire et, surtout, comprennent leurs façons de faire, leurs stratégies d'évitement notamment.

Le service Aidants Connect désigne des tiers de confiance chargés de faire les démarches à la place des personnes ; il fonctionne sur la base d'un mandat écrit et signé par lesdites personnes. Ce mandat n'était pas bien compris, et juridiquement trop complexe. Au tout début du confinement, en prenant appui sur notre expérience, nous avons transcrit en français facile un certain nombre d'écrits publiés en ligne afin de les rendre plus accessibles.

Nous coopérons de manière très opérationnelle avec Pôle emploi, pour aider les bénéficiaires à mettre à jour leurs droits. Nous travaillons très étroitement, en particulier, avec le service chargé de l'innovation, afin que soient intégrés, dans la conception des services, les besoins des personnes qui ont des difficultés avec les savoirs de base.

M. Jean-Marie Mizzon, président. - Vous avez acquis une grande expérience dans le domaine de la lutte contre l'illettrisme. Vous avez construit une stratégie pour tenter de vaincre l'illettrisme ; cette tâche, hélas, n'est pas près d'être achevée. Quels sont les points forts et les points faibles du travail que vous avez accompli ? Comment tirer le meilleur parti de l'expérience qui est la vôtre et être, ainsi, plus efficace contre l'illectronisme que contre l'illettrisme ?

M. Christian Janin. - Il y a une différence entre illettrisme et illectronisme : dans l'inconscient collectif, l'illettrisme est considéré comme un « handicap » stigmatisant, ce qui n'est pas le cas de l'illectronisme ; du moins, pas dans la même mesure. La non-maîtrise des nouveaux instruments numériques n'est pas tout à fait analogue à l'incapacité de reconnaître un message écrit ; je vous invite donc à vous méfier des parallèles entre les deux situations.

Sur les forces et les faiblesses de la lutte récente contre l'illettrisme, je vous renvoie à la lecture du rapport que nous avons remis à la ministre Pénicaud en octobre dernier. Pour faire simple, il a manqué, depuis quelques années, un cadre permettant de rassembler les multiples initiatives. Au total, il se fait beaucoup de choses ; mais nous n'avions pas les moyens de les fédérer.

La force principale de l'ANLCI a été dans l'identification du problème, surtout depuis 2013, année où l'illettrisme a été érigé en grande cause nationale, instant fédérateur de toutes les stratégies. Rassembler tous les acteurs légitimes à traiter de ces questions, les coaliser afin qu'ils oeuvrent ensemble au lieu de développer chacun pour soi des stratégies divergentes : tel a été le rôle de l'agence.

Au nombre des faiblesses, je citerai deux éléments de perturbation. Premièrement, l'exercice de coalition n'a été réalisé qu'entre les ministères et, encore, avec des tensions. En 2016-2017, la polarisation du débat politique par les attentats terroristes a conduit à agglomérer les problématiques de lutte contre l'illettrisme avec celles relevant de l'enseignement du français langue étrangère et de la culture de la langue. Or les populations concernées et les politiques à mener ne sauraient être, de part et d'autre, de même nature : il n'est pas question de déployer la même pédagogie pour un travailleur étranger immigré fortement investi dans l'apprentissage du français et pour un travailleur français illettré en rupture de ban dans son rapport aux apprentissages.

Deuxième élément de perturbation : les changements de réglementation induits par les lois de décentralisation de la formation professionnelle, qui ont renvoyé la lutte contre l'illettrisme aux régions. Les passerelles entre ministères et régions n'ont pas été construites, au point que, par exemple, ces dernières ne sont toujours pas membres du GIP ANLCI - mais la nouvelle convention constitutive nous invite à les y faire adhérer.

Troisième champ de perturbation : les différentes réformes de la formation professionnelle ont produit une situation où l'on ne sait plus qui finance quoi. Construire un parcours de financement devient une gageure dans un système trop éclaté. L'enjeu est, en réunissant tout le monde autour d'une même table, de créer une véritable coalition. Ainsi pourrons-nous faire ensemble ce qui doit être fait ensemble, tout en laissant à chacun la latitude de mener des actions de proximité qui, en tant que telles, ne relèvent pas du ressort d'une agence nationale.

M. Hervé Fernandez. - Pour que la lutte contre l'illettrisme puisse être engagée, il nous fallait être au clair sur une définition commune du phénomène, partagée par tous ceux qui, en la matière, peuvent faire quelque chose. Il est bien sûr possible d'agir à tous les âges de la vie et sur tous les fronts, dans les entreprises par exemple. Néanmoins, aucun dispositif, si bien conçu soit-il, ne pourra venir à bout de l'illettrisme : pour le résorber, il faut tarir la source, donc prévenir le problème en agissant le plus tôt possible, au niveau de l'école et, en même temps, proposer, dans le cadre de la formation professionnelle, toutes les solutions possibles de réacquisition des savoirs de base.

L'illettrisme est défini via un seuil au-dessus duquel une personne est considérée comme n'étant pas en situation d'illettrisme, ce qui exclut du champ, par exemple, les personnes qui comprennent une consigne au travail. C'est cette définition qui a permis à l'Insee de mesurer le problème. Il n'existait pas, avant la création, au début des années 2000, de la Journée d'appel de préparation à la défense, désormais Journée défense et citoyenneté (JDC), d'enquête nationale mesurant la performance des personnes. Nous ne disposons donc d'aucun chiffre pour ceux qui étaient adultes avant le début des années 2000. Nous pouvons désormais objectiver et susciter une prise de conscience : les pouvoirs publics et ceux dont c'est le métier sont en mesure d'intégrer le problème de l'illettrisme dans les dispositifs qu'ils déploient.

La lutte contre l'illectronisme appelle la mobilisation de tous, et non d'un seul réseau dédié, et ne saurait se limiter à l'école et à la formation professionnelle - nous le voyons par exemple dans nos coopérations avec Uniformation, l'opérateur de compétences (OPCO) de l'économie sociale, qui accompagne les entreprises adhérentes dans les transitions numériques. Les entreprises doivent investir dans les compétences de base pour prévenir le risque d'illectronisme.

Dans la lutte contre l'illettrisme, notre stratégie était de réunir des données chiffrées pour réunir ensuite des partenaires autour d'une définition commune. Reste qu'une telle stratégie exige d'être matérialisée, incarnée, organisée. Or notre agence est très modeste - elle compte, à Lyon, douze salariés. Ce n'est pas une agence de moyens : elle ne subventionne aucune place de formation. Notre tâche est d'identifier les manques pour que les ministères, les collectivités, les entreprises, puissent intégrer cette problématique dans leurs actions.

Définir, mesurer, poser un diagnostic, nous l'avons fait ; établir un annuaire ou un panorama de ce qui existe, nous l'avons fait également, au niveau régional, échelon stratégique en matière d'éducation et de formation professionnelle. La régionalisation des plans de prévention et de lutte contre l'illettrisme et les chiffres de la JDC nous donnent des indications. Mais nous devons encore réussir à faire bloc au niveau national en construisant la coalition appelée de ses voeux par le président Christian Janin. L'existence d'une mosaïque d'acteurs complique les choses mais c'est aussi une richesse, et l'occasion d'agir davantage, à condition, bien sûr, de définir une méthode. Le GIP ANLCI est bien plus une méthode de travail qu'un organisme dont la vocation serait de faire des choses à la place de ceux dont c'est le métier. Notre mission est de faire s'asseoir autour de la table tous ceux qui souhaitent régler le problème de l'illectronisme.

M. Raymond Vall, rapporteur. - Nous sommes face à une véritable cause nationale. Vous avez insisté à plusieurs reprises, dans votre propos liminaire, sur le fait que nous étions à la recherche d'une stratégie, d'une méthode, mais aussi de partenariats. N'oublions pas la dimension territoriale : il me semblerait intéressant d'intégrer les territoires ruraux dans la lutte contre l'illectronisme au moyen des conventionnements existants, sur le développement économique ou la santé par exemple.

M. Christian Janin. - La lutte contre l'illectronisme est largement comparable à celle que nous menons contre l'illettrisme : il s'agit d'un enjeu national, auquel il faut une stratégie partagée et une méthode identifiée, le tout coordonné par un chef de file qui organise des conventionnements avec les acteurs territoriaux.

En matière d'illectronisme, deux publics distincts doivent être pris en compte : d'une part, la population générale à laquelle manquent certaines compétences numériques - et pour laquelle le développement d'opérations en entreprise ou par l'Éducation nationale peut être une réponse efficace - et, d'autre part, un public plus fragile sur l'ensemble des compétences de base. Les personnes en situation d'illettrisme utilisent souvent tablettes et smartphones - c'est le cas notamment dans le secteur de la livraison à domicile -, mais se trouvent en difficulté lorsque les versions sont trop souvent modifiées. Les changements de logiciels imposent à l'utilisateur de s'adapter. Or, une personne en situation d'illettrisme, qui s'est construit une stratégie d'utilisation de l'outil, risque d'être rapidement déstabilisée. C'est un sujet dont les concepteurs d'outils numériques doivent avoir conscience.

Mme Angèle Préville. - Je remercie nos intervenants de nous éclairer sur ces sujets. Connaissons-nous la répartition par tranche d'âge des personnes en situation d'illettrisme ? Observe-t-on un recul des situations d'illettrisme parmi les jeunes ? Connaissez-vous la proportion de personnes en situation d'illettrisme dans les zones rurales peu denses ? Qui détecte ces situations : l'école ou Pôle Emploi ? Comment les personnes en situation d'illettrisme sont-elles approchées ? Quel pourcentage d'entre elles est pris en charge et aidé ? Quelle définition de l'illectronisme retenez-vous ? De quelles données disposons-nous sur l'illectronisme ?

M. Éric Gold. - Vous avez fait un lien assez rapide entre illettrisme et illectronisme. Le numérique est souvent très utile pour ceux qui ont des problèmes de lecture et de compréhension, notamment les enfants en situation de handicap sévère à l'école. N'oublions pas non plus que certaines personnes, qui disposent pourtant du matériel, du réseau et du savoir-faire de base, peuvent avoir peur de se tromper avec l'outil numérique ; les logiciels ne mettent pas en confiance, la question de leur conception est donc fondamentale. Je suis convaincu que l'outil numérique peut lutter contre l'illettrisme.

Mme Martine Berthet. - J'en suis également convaincue : le numérique peut être une aide précieuse pour lutter contre l'illettrisme. Le secrétariat d'État au numérique va prochainement diffuser des chèques numériques : sur ce modèle, des chèques contre l'illettrisme ne pourraient-ils pas être diffusés ?

Votre Agence compte douze personnes basées à Lyon. Quel est votre ministère de tutelle ? Qui vous finance ? Quels sont vos liens avec l'Éducation nationale ? Le ministère du travail est-il bien celui avec lequel vous entretenez les liens les plus privilégiés ? Quels sont vos relais dans les régions et les départements ? Êtes-vous en lien avec les maisons de services au public ainsi qu'avec les associations qui luttent contre l'illettrisme dans nos départements ?

M. Serge Babary. - Au niveau national, les grandes fédérations patronales soutiennent-elles votre plan d'actions ? Au niveau des entreprises, et tout particulièrement des plus petites d'entre elles, il est souvent indispensable que le personnel en place évolue avec le numérique ; or la formation continue est parfois aléatoire. L'embauche permet aussi de s'assurer de l'adéquation des compétences numériques de la personne avec le poste : comment aider les plus petites entreprises sur ces aspects ?

M. Éric Kerrouche. - Vous avez souvent fait le parallèle entre illettrisme et illectronisme. Dans quelle mesure ces deux continents se recouvrent-ils ? Comme élu local, j'ai pu constater que certaines personnes illettrées étaient néanmoins capables d'utiliser les outils numériques. Comment définit-on et comment mesure-t-on l'illectronisme ?

Dans quelle mesure les développeurs des sites internet publics prennent-ils en compte la nécessité d'adapter leurs interfaces à ces demandes particulières ? Ne faudrait-il pas former spécifiquement l'ensemble des acteurs du numérique ?

Disposez-vous d'un chiffrage du nombre de personnes en situation d'illectronisme et où peut-on trouver les données les plus rigoureuses en la matière ? Si elles existent, ces données sont-elles déclinées finement au niveau territorial ?

M. Christian Janin. - La dernière enquête officielle complète sur les personnes en situation d'illettrisme, réalisée par l'Insee, date de 2011. Nous disposons toutefois de données plus récentes, issues de la JDC, qui font apparaître que, chaque année, 30 000 jeunes sont en situation d'illettrisme complet et que 70 000 connaissent des difficultés autour du français et de la langue. En revanche, à ma connaissance, nous ne disposons pas d'études complètes et fiables sur l'illectronisme. Nous manquons donc de données permettant d'éclairer nos politiques publiques. La prochaine enquête Insee est en cours de montage, ses résultats ne seront pas disponibles avant 2022.

Comment détecte-t-on ces situations ? Sur certaines populations dites captives, comme les demandeurs d'emploi, les jeunes en mission locale ou les apprentis, nous disposons d'outils permettant de repérer les situations d'illettrisme. Mais plusieurs autres publics pourraient également être détectés et, donc, accompagnés : les candidats au permis de conduire, les jeunes mères en difficulté pour suivre la scolarité de leur enfant, les personnels dont le poste de travail est modifié ou encore les personnes en difficulté avec les démarches administratives en ligne. Nous ne savons pas si nous détectons tout le monde, nous ne disposons donc pas d'indicateur sur le pourcentage des personnes prises en charge.

Une personne illettrée n'est pas nécessairement en situation d'illectronisme. Il n'y a pas de lien automatique. Certains jeunes incapables de lire ou écrire des documents papiers surfent sans difficulté sur les réseaux sociaux et utilisent sans problème leur smartphone. Mais pour ce faire, ils mettent probablement en oeuvre des stratégies de contournement et sont susceptibles de rencontrer des difficultés en cas de changement d'outil. Il est probable qu'une personne illettrée rencontrera, à un moment ou à un autre, des difficultés avec l'outil numérique. D'autres publics ne sont pas à l'aise avec l'outil numérique - les personnes âgées par exemple. C'est pourquoi concepteurs et graphistes doivent absolument intégrer toutes ces dimensions dans les paramètres d'utilisation qu'ils choisissent. Changer toute l'architecture d'un site ou d'une application pour réparer quelques bugs, c'est problématique et cela fragilise certains utilisateurs. Ces difficultés sont similaires pour les personnes en situation de handicap.

Le chèque numérique me semble être une bonne idée. Il n'existe pas d'équivalent pour l'illettrisme car cela reste un sujet tabou : le salarié en situation d'illettrisme dissimule sa situation, dans la crainte que celle-ci ne remette en cause sa relation de travail. Pour les demandeurs d'emploi et les salariés, la solution, c'est le compte personnel de formation (CPF) et le certificat de connaissances et de compétences professionnelles CléA.

Le GIP de l'ANLCI est constitué d'une douzaine de ministères, dont ceux chargés de l'Éducation nationale, de l'agriculture, des outre-mer, de la culture, etc. Mais, depuis décembre 2019, c'est le ministère du travail qui en assure la tutelle. Le GIP est financé par tous les ministères. Le secrétariat d'État au numérique ne fait pas actuellement partie de ce tour de table mais nous considérons qu'il y a toute sa place.

Nous manquons cruellement de relais régionaux. Quand ils le veulent bien, les ministères relayent nos actions dans les territoires par l'intermédiaire des préfets de région et des directions régionales. Nous disposons d'un embryon de chargés de mission régionaux, mais qui ne couvre que six des dix-huit régions : nous sommes donc défaillants. En décembre dernier, le Gouvernement s'est engagé à recruter un correspondant régional dans chaque région. Nous sommes tout petits par rapport à notre enjeu : douze personnels et 1 million d'euros de budget annuel ! Notre rôle se limite donc à l'organisation de journées nationales sur la thématique et d'actions incitatives en lien avec les associations du secteur. C'est tout l'enjeu de la mission que m'a confiée la ministre : coordonner tous les acteurs, régions, opérateurs de compétences (OPCO) et associations, pour être plus forts.

Afin de sensibiliser les entreprises à nos préoccupations, nous sommes en pourparlers avec Certif'Pro. Par ailleurs, nous développons actuellement un outil de sensibilisation numérique qui permettra, à travers une trentaine de questions, d'identifier les risques potentiels d'illettrisme dans l'entreprise. Afin d'apporter une solution aux entreprises qui y seraient confrontées, nous pensons construire des kits rassemblant les outils existants, par l'entremise des OPCO et avec l'Association nationale des directeurs des ressources humaines (ANDRH). Dans le cadre de la construction du plan pluriannuel que nous présenterons en juillet, nous travaillons également à l'adaptation des outils existants - avec notamment le développement du e-learning, en lien avec les deux principaux OPCO membres de notre GIP, AKTO et Uniformation.

Le chantier de l'embauche n'a jamais été ouvert car c'est l'employeur qui maîtrise et nous n'avons pas été sollicités. Sachez toutefois que, dans les centres de formation des apprentis (CFA), CléA est utilisé comme outil de pré-positionnement sur un parcours de formation.

M. Hervé Fernandez. - S'agissant des données disponibles, les notes de l'Insee, tout particulièrement celle d'octobre 2019, sont très utiles. L'Insee produit en effet des données chiffrées sur l'utilisation d'internet, le niveau de diplôme, les profils, etc. Nous disposons également des données communiquées par le Défenseur des droits ainsi que de celles de la mission Société numérique, qui joue un rôle d'observatoire en produisant des études moins onéreuses que les enquêtes de l'Insee.

Il est important de former ceux qui croisent des personnes en situation d'illettrisme ou d'illectronisme à la détection des indices, afin qu'ils puissent les orienter vers la formation. Il faut aussi former ceux qui conçoivent des sites internet, afin qu'ils prennent conscience de ces problèmes : tant que l'on n'a pas conscience d'un problème, on s'interdit d'y répondre et de lui trouver une solution. Mais tout cela ne remplace pas le bagage qu'il faut donner aux personnes, par la formation, pour qu'elles s'adaptent aux situations qui évoluent.

La définition de l'illettrisme se rattache à la vie quotidienne : il s'agit de l'autonomie des personnes dans des situations très simples de la vie quotidienne. Cela vaut aussi pour l'illectronisme. La formation professionnelle est l'une des réponses : sachez que le capital du CPF est doublé pour atteindre 8 000 euros afin de permettre à des personnes sans qualification d'acquérir les compétences de base, y compris numériques. Les régions ont également mis en place des dispositifs de lutte contre l'illettrisme et financent des places de formation. Cet investissement est actuellement doublé grâce aux moyens du Plan de développement des compétences. L'enjeu est que cette dimension soit désormais prise en compte dans tous les contrats signés - pour l'accès à la médiathèque, l'accès à la lecture, le développement de la formation professionnelle, le développement économique, etc.

M. Jean-Marie Mizzon, président. - Je vous remercie.

La téléconférence est close à 18 h 25.