Jeudi 22 janvier 2026

- Présidence de Mme Dominique Vérien, présidente -

La réunion est ouverte à 8 h 35.

Audition du Sidaction sur le sondage « Les hommes et le masculinisme »

Mme Dominique Vérien, présidente. - Nous poursuivons ce matin nos travaux consacrés à la montée en puissance des mouvements et réseaux masculinistes en France.

Dans ce cadre, nous entendons une représentante de l'association Sidaction, engagée dans la lutte contre le VIH et le soutien à la recherche, accompagnée de représentantes de l'institut de sondage OpinionWay et du Syndicat national des infirmier.e.s conseiller.e.s de santé de l'éducation nationale (Snics-FSU).

Je souhaite la bienvenue à Mme Hélène Roger, directrice du pôle Analyse et Plaidoyer de Sidaction, à Mme Éléonore Quarré, responsable des études Société au sein du pôle Opinion chez OpinionWay, et à Mme Mathilde Varrette, infirmière de l'éducation nationale et secrétaire générale adjointe du Snics-FSU.

Sidaction intervient également dans le domaine de la prévention en matière de santé sexuelle et, dans ce cadre, a pu constater la propagation, notamment sur les réseaux sociaux, des discours de domination masculine.

Or, ces discours influencent profondément la manière dont de nombreux jeunes envisagent la sexualité, le consentement et leurs relations.

Pour objectiver cette tendance, vous avez rendu public, le 1er décembre dernier, à l'occasion de la Journée mondiale de lutte contre le sida, un sondage inédit réalisé par OpinionWay. Celui-ci révèle une percée alarmante des discours masculinistes auprès des hommes en France, tous âges confondus, avec un impact particulièrement fort chez les 16-34 ans.

Le sondage aborde, tout d'abord, le rapport à l'identité masculine. Il met en évidence un sentiment très répandu de stigmatisation des hommes : 58 % considèrent que « les médias caricaturent les hommes depuis #MeToo » et 52 % que, dans notre société, « on s'acharne sur les hommes ». On observe également le retour de représentations très stéréotypées et virilistes de ce que serait « être un homme » : pour 60 % d'entre eux, « être un homme, c'est savoir prendre des risques ». Enfin, une défiance à l'égard du féminisme se manifeste : 58 % estiment qu'il va trop loin.

Vous pourrez nous indiquer ce qui, selon vous, explique cette évolution - ou ce retour en arrière - et pourquoi les plus jeunes générations semblent davantage perméables à ces discours que leurs aînés.

Le sondage analyse ensuite les conséquences de la diffusion des discours masculinistes sur le rapport au consentement et aux normes sexuelles. Les représentations à l'égard des femmes restent imprégnées de suspicion et de jugements négatifs : 43 % des 16-34 ans pensent qu'une femme qui multiplie les partenaires sexuels « ne se respecte pas ». Vous mettez, par ailleurs, en avant un exemple particulièrement préoccupant : un homme sur dix - 11 % -, et un jeune homme de 25-34 ans sur cinq - 18 % -, affirment comprendre le stealthing, c'est-à-dire le fait qu'un homme retire son préservatif sans prévenir son ou sa partenaire pendant le rapport sexuel. Vous ajoutez que, chez ceux qui adhèrent aux théories masculinistes, 34 % cautionnent cette pratique - soit 23 points de plus que la moyenne.

Enfin, vous avez mesuré l'audience des influenceurs masculinistes. L'étude montre une exposition massive des jeunes hommes à ces contenus : 66 % des 16-34 ans en connaissent au moins un. Une partie d'entre eux y trouve des repères identitaires et un discours présenté comme alternatif ; pour un jeune sur deux âgé de 25 à 34 ans connaissant ces influenceurs masculinistes, ces contenus « disent enfin la vérité ».

Face à ces constats, votre travail ne se limite pas au diagnostic ; vous proposez aussi des pistes d'action concrètes.

Vous soulignez ainsi l'urgence de renforcer l'éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle (Evars). Avec le Planning familial et SOS homophobie, vous avez saisi le tribunal administratif de Paris pour faire respecter la loi du 4 juillet 2001 relative à l'interruption volontaire de grossesse et à la contraception. Le tribunal a reconnu la carence de l'État par une décision rendue le 2 décembre dernier le condamnant au paiement d'un euro symbolique, tout en prenant acte d'un arrêté et d'une circulaire publiés en février 2025 sur la mise en application de ces programmes.

Vous pourrez nous indiquer si, selon vous, ces textes récents sont de nature à permettre une mise en oeuvre effective de l'Evars dans tous les établissements scolaires.

Enfin, de manière particulièrement innovante, vous avez lancé la campagne Alpha Safe. Vous avez fait le choix d'investir les codes des influenceurs dits « alpha » sur TikTok pour diffuser, à travers des personnages générés par intelligence artificielle (IA), des messages de prévention, de respect, de consentement, de dépistage et de lutte contre les discriminations. Cette campagne, révélée le 1er décembre dernier, apporte une réponse originale à la banalisation de ces discours toxiques.

Cette audition sera l'occasion de recueillir votre analyse approfondie de ce sondage, mais aussi votre retour d'expérience sur cette campagne et, plus largement, vos propositions pour contrer la banalisation des discours masculinistes et mieux protéger les jeunes.

Je précise que cette audition fait l'objet d'une captation audiovisuelle en vue de sa retransmission en direct sur le site et les réseaux sociaux du Sénat.

Mme Hélène Roger, directrice du pôle Analyse et Plaidoyer de Sidaction. - Merci beaucoup pour cette invitation. Je commencerai par présenter brièvement Sidaction pour expliquer d'où nous partons. Nous sommes une association créée en 1994, fondée sur un principe essentiel : réunir la recherche et le milieu associatif et faire de chacun et chacune des acteurs de la lutte contre le sida.

Sidaction se bat pour un monde où chaque personne, qu'elle vive avec le VIH ou qu'elle soit exposée au risque de contamination, dispose d'un accès équitable à la prévention, au traitement et aux soins, quels que soient son origine ethnique, culturelle, sociale, sa sexualité, son genre, son appartenance religieuse ou son état de santé.

Nous collectons des fonds pour financer les associations et la recherche, notamment via le Sidaction Médias, qui constitue également un temps important d'information et de prévention autour du VIH-sida, des infections sexuellement transmissibles (IST) et de la santé sexuelle.

Notre parole n'est pas celle d'une structure experte du masculinisme ; elle provient d'acteurs de santé publique, et plus particulièrement de santé sexuelle, confrontés à ces discours masculinistes et qui tentent d'en comprendre les mécanismes pour mieux les endiguer.

Notre engagement sur l'information, la prévention et la santé sexuelle, notamment auprès des plus jeunes, prend différentes formes. Nous ne menons pas directement des activités de terrain auprès des différents publics, mais nous promouvons l'information, la sensibilisation et l'empowerment des jeunes sur les enjeux liés à leurs droits et à leur santé sexuelle.

Plusieurs dispositifs ont nourri notre réflexion sur la montée en puissance des discours masculinistes.

D'abord, nous finançons des associations qui mènent directement ce type d'activités, notamment dans le cadre des séances d'Evars et hors milieu scolaire. Ces associations nous font remonter leurs problématiques de terrain et leurs difficultés lors du suivi de leurs subventions. Je prendrai l'exemple d'IDsanté, partenaire intervenant à Toulouse et en Guyane, qui rapporte des propos entendus auprès des 16-25 ans : certains jeunes pensent que, s'ils ne font pas l'amour, ils ont plus de testostérone et deviennent donc plus forts physiquement ; d'autres soutiennent que les hommes auraient des besoins différents de ceux des femmes. L'utilisation de mots sans connotation affective pour désigner les rapports sexuels est souvent violente. Cette violence du vocabulaire, notamment pour décrire les femmes, se trouve banalisée et renforcée par l'entre-soi masculin.

Nous entendons aussi l'idée que la pénétration serait obligatoire dans tout rapport sexuel. Certains la revendiquent même en l'absence de consentement, au mépris de celui-ci. De nombreux discours s'appuient sur le caractère naturel, biologique, des différences entre les femmes et les hommes, utilisé pour justifier le rejet de l'homosexualité et de la transidentité. Ces retours de terrain constituent évidemment une alerte.

Par ailleurs, nous organisons chaque année, au moment du Sidaction Médias en mars, un sondage réalisé par OpinionWay auprès des jeunes, afin de documenter l'évolution de leurs connaissances sur le VIH et les IST et leurs pratiques de prévention. Le dernier sondage, datant de mars 2025, montrait que les fausses informations sur le VIH et les IST, comme l'exposition aux risques, progressent, avec un faible recours aux préservatifs et aux dépistages.

Enfin, nous avons mesuré la perméabilité des jeunes aux théories complotistes, d'après l'échelle de Bruder, fondée sur cinq affirmations : 92 % des jeunes croient à au moins une affirmation et un jeune sur quatre aux cinq affirmations.

Mme Dominique Vérien .présidente - Pouvez-vous nous indiquer quelles sont ces cinq affirmations ?

Mme Hélène Roger. -  Ces affirmations sont les suivantes : « beaucoup de choses se produisent dans le monde dont le grand public n'est pas informé » ; « les politiciens ne nous disent généralement pas ce qui motive réellement leurs décisions » ; « il existe des organisations secrètes qui influencent considérablement les décisions politiques » ; « des événements qui, en apparence, ne semblent pas avoir de lien sont souvent le résultat d'activités secrètes » ; enfin, « les agences gouvernementales surveillent étroitement les citoyens ».

La perméabilité aux thèses complotistes se rapproche sans doute de la perméabilité aux thèses masculinistes, puisqu'elles reposent sur les mêmes ressorts, notamment la victimisation, l'utilisation du « bon sens » à l'opposé des données scientifiques, et des réponses souvent simplistes affirmées sans contre-argumentaire. En outre, elles sont relayées par les mêmes réseaux extrémistes.

Nous avons mené des campagnes ciblant particulièrement les jeunes, afin de communiquer sur des enjeux plus larges que le VIH et sur ce qui fait obstacle à une sexualité épanouie, consentie et protégée, comme nous l'avons fait sur la pornographie en 2024. Cette campagne reposait déjà sur le même principe qu'aujourd'hui : détourner les codes pour dénoncer les préjugés sexistes, les rapports de domination et la négation du consentement véhiculés dans la pornographie. Ces actions ont confirmé la nécessité d'un contre-discours à l'endroit même où ces propos sont tenus.

Comme nombre de structures présentes sur les réseaux sociaux, nous avons observé une progression exponentielle de ces contenus masculinistes et du nombre d'influenceurs. Or, nous disposions de peu de données sur l'ampleur du phénomène en France, contrairement au Royaume-Uni, et sur l'impact de ces discours sur la santé, notamment la santé sexuelle.

Nous avons donc voulu en savoir plus, avec l'intuition que ces discours réactionnaires antiféministes prônant la domination avaient des effets sur les comportements et possiblement sur le rapport des jeunes à la prévention et au risque.

Les questions qui nous ont animées sont les suivantes : où les hommes, et notamment les jeunes, s'informent-ils ? Quelle est l'ampleur de ce phénomène ? Les hommes qui adhèrent à ces thèses sont-ils nombreux ? Quels en sont les effets concrets sur les comportements, la prévention, l'information et la sexualité ? En quoi le masculinisme est-il néfaste à la santé publique ? D'où le lancement de cette étude avec OpinionWay, qui a confirmé notre intuition.

Face à ces retours d'informations, il nous a paru urgent d'alerter sur ce phénomène. Le masculinisme n'est pas une opinion ; c'est une idéologie qui vise à restaurer une domination masculine et des rôles de genre traditionnels, partant du principe que le féminisme, et plus largement les femmes, constitueraient une menace pour la société.

Toutefois, cantonner le masculinisme à la haine des femmes resterait réducteur. Les masculinistes se montrent aussi racistes, antisémites et LGBTphobes. Les homosexuels représentent, selon eux, tout l'inverse de ce qu'ils défendent : un homme diminué, efféminé, non viril, un danger pour l'humanité.

Or, l'épidémie de VIH a agi, depuis son apparition, comme un révélateur des discriminations, des inégalités et des difficultés d'accès aux droits et à la santé. Toute forme de discrimination et de stigmatisation nourrit l'épidémie et entrave l'accès à l'information, à la prévention, au dépistage et aux soins. Ces discours d'exclusion apparaissent dès lors extrêmement dangereux.

Le masculinisme constitue aussi une machine à exploiter les fragilités des jeunes hommes. Les communautés masculinistes fonctionnent comme des groupes de soutien, convertissant les frustrations individuelles en ressentiment collectif envers les femmes et les minorités. C'est un business de la souffrance et de la solitude pour vendre une vision toxique des relations affectives et sexuelles.

Or, les adolescents cherchent des repères. Ce type de discours gagne du terrain, parce qu'il trouve un écho auprès d'une génération parfois fragilisée, exposée à la pression sociale, confrontée à un manque d'éducation affective et sexuelle, à la solitude et à la vulnérabilité émotionnelle. Les discours virilistes en ligne exploitent ces vulnérabilités en vendant des certitudes à un moment de forte construction identitaire et de questionnement profond.

Les discours de « mâle alpha » renforcent l'idée que la valeur d'un garçon dépend de sa domination émotionnelle et sexuelle. Ce modèle rend l'intimité plus difficile, distord la perception du consentement et encourage la performance plutôt que la connexion et la construction de relations équilibrées. Il décourage toute demande d'aide quand l'angoisse monte. Il s'accompagne, en outre, de discours pseudo-médicaux et de contre-vérités scientifiques assénées sans contre-argumentaire : théories douteuses sur la testostérone et la dangerosité des préservatifs, conseils pratiques pour « booster sa virilité » et « être puissant au lit ».

Pour contrer cette déferlante, la prévention et l'information en ligne rencontrent de nombreuses difficultés. Les algorithmes valorisent les contenus clivants et provocateurs, ils amplifient les vidéos « alpha » et donnent une place disproportionnée au discours masculiniste ; ils ciblent aussi les profils d'hommes, notamment de jeunes hommes.

Selon une étude, vingt-trois minutes suffisent pour qu'un jeune garçon soit exposé à du contenu toxique et vingt-six minutes s'agissant du contenu masculiniste, au sens strict, sur TikTok et YouTube Shorts. Les algorithmes renforcent les silos : les communautés fonctionnent comme dans un couloir de nage, sans parvenir à se parler ni à interagir entre elles. Il devient presque impossible d'atteindre les jeunes sensibles à ces discours en restant dans les espaces habituels. Le format des contenus joue également : vidéos courtes et percutantes, mises en scène calibrées sur le conseil ou la confidence, qui touchent particulièrement les plus jeunes à la recherche de modèles.

Face à cette situation, les contenus scientifiques ou sociaux peinent à se diffuser sur les réseaux sociaux. Les stratégies d'influence et les nouvelles règles de Meta empêchent la promotion des contenus de prévention. Les vidéos à caractère social ou politique ne sont plus boostées, disparaissent des fils d'actualité, et les sujets liés au féminisme et aux minorités sont relégués au rang de sujets sensibles et indésirables. Ce choix idéologique de Meta nous condamne au silence, invisibilise nos luttes et empêche la diffusion de messages de prévention. Il représente une atteinte directe à la liberté d'expression.

D'où la stratégie de notre campagne : aller sur ces espaces pour briser les barrières et apporter des réponses là où les jeunes en cherchent, sans les culpabiliser. Alpha Safe consiste à infiltrer les espaces où dominent les contenus masculinistes pour y réintroduire information, prévention et protection. L'objectif est de transformer les codes virilistes en levier de santé publique.

Fin novembre, avec l'accompagnement de l'agence MNSTR, nous avons diffusé discrètement sur TikTok une série de vidéos virales imitant les codes des influenceurs « alpha », afin de réinjecter prévention, respect et information fiable dans les fils d'actualité des jeunes hommes. Le 1er décembre, à l'occasion de la Journée mondiale de lutte contre le sida, l'opération a été officiellement révélée au grand public. Pendant dix jours, nous avons fait émerger sur TikTok 19 faux influenceurs, reprenant les principales catégories comme grand frère, love coach, gym bro, crypto bro, survivaliste, philosophe stoïcien. Ces profils ont été générés par intelligence artificielle et animés comme de véritables créateurs de contenus. Il s'agissait de porter, à rebours du discours toxique masculiniste, des messages positifs sur le consentement, la prévention, le dépistage et la lutte contre les discriminations. (L'oratrice projette deux vidéos illustrant la campagne Alpha Safe en complément de son propos.)

Ces deux extraits présentent, l'un, la campagne elle-même, l'autre, un influenceur généré par intelligence artificielle. Les résultats s'établissent ainsi : 270 vidéos publiées, 300 000 vues, 132 retombées médias et une audience cumulée supérieure à 90 millions de personnes.

La campagne a été relayée par plus de 50 personnalités, qu'il s'agisse d'artistes, d'animateurs et d'animatrices de télévision, ou d'influenceurs. Elle a aussi montré l'intérêt porté aux résultats du sondage, qui mettent en lumière l'effet concret de ces discours sur les comportements de prévention.

Cependant, des initiatives comme la nôtre demeurent trop limitées, en temps comme en moyens de diffusion, pour faire front face au déferlement constant et exponentiel des contenus masculinistes.

Il est nécessaire de développer des politiques de soutien à la diffusion de campagnes d'information et de prévention, notamment par un meilleur encadrement des règles de concurrence sur les réseaux sociaux, afin de faciliter la diffusion d'informations vérifiées sur le VIH et les IST, ainsi que de messages de prévention, d'égalité de genre, de consentement, de non-discrimination, de respect et de lutte contre le harcèlement.

Le rôle de l'Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) en matière de surveillance, de contrôle et de modération des contenus doit être renforcé, ce qui suppose une augmentation des moyens dédiés. Une audition de spécialistes des réseaux sociaux et de leur cadre législatif permettrait d'émettre des recommandations plus précises.

Promouvoir des études approfondies et travailler avec des chercheuses et chercheurs sur les mécanismes et l'impact des discours masculinistes sur la santé permettra de mieux identifier les enjeux, ainsi que les ressorts les plus efficaces pour lutter contre leur diffusion.

La riposte ne peut pas se limiter aux réseaux sociaux. D'une part, la prolifération de ces discours touche toutes les sphères de la société. D'autre part, cette bataille, profondément inégale, se nourrit de l'isolement et des vulnérabilités ; la réponse doit donc passer aussi par l'accueil, l'écoute et la disponibilité de personnels formés et outillés pour repérer ces discours et les déconstruire. Il est impératif de donner les moyens d'une application réelle des cours d'Evars, car le programme ne suffit pas.

Je renvoie au livre blanc du collectif « Pour une véritable éducation à la sexualité », dont nous faisons partie, qui détaille 46 recommandations pour l'application effective de ces enseignements.

Je souhaite toutefois insister sur deux éléments essentiels.

Le premier concerne les moyens financiers, condition de l'effectivité de ces politiques. La création d'une ligne budgétaire nationale dédiée à l'Evars s'impose, avec l'inscription dans le projet de loi de finances d'une enveloppe spécifique de 622 millions d'euros par an, soit 52 euros par élève.

Le second élément tient à la reconnaissance et la sécurisation de l'expertise et du rôle central des associations dans ce dispositif, à un moment où les subventions diminuent fortement, où les libertés associatives reculent et où les attaques de groupes réactionnaires se multiplient. À ce titre, les coupes budgétaires visant les associations féministes ou celles qui oeuvrent dans le champ de la santé sexuelle se révèlent délétères, tout comme l'absence de condamnation ferme des attaques répétées contre des associations féministes, notamment le Planning familial. Un soutien sans faille à ces associations est indispensable.

Il serait intéressant d'auditionner d'autres membres du collectif, qui regroupe des associations travaillant sur le harcèlement en ligne, les droits des femmes et des familles, la planification familiale ou l'homophobie, ainsi que des représentants de syndicats de parents ou d'enseignants, afin de détailler les retours de terrain concernant l'effet du masculinisme sur d'autres dimensions de la vie affective, relationnelle et sexuelle des jeunes.

Enfin, la lutte contre le sida nous a appris un principe fondamental : rien ne peut se faire sans les personnes directement concernées. Il y va de la participation des femmes et des personnes LGBTQI+, premières victimes du masculinisme, mais aussi des hommes eux-mêmes, notamment des jeunes, afin de construire des réponses adaptées et de promouvoir des modèles masculins alternatifs - trop peu présents aujourd'hui - prônant égalité, respect, tolérance et écoute.

Mme Dominique Vérien, présidente. - Merci beaucoup pour ces propos très intéressants.

Mme Éléonore Quarré, responsable des études Société du pôle Opinion de OpinionWay. - Merci de nous auditionner aujourd'hui. Je représente OpinionWay, institut qui a réalisé pour Sidaction l'étude intitulée Les hommes et le masculinisme. Cette enquête a été menée auprès d'un échantillon représentatif de 1 528 hommes âgés de 16 à 59 ans, complété par un sur-échantillon permettant d'interroger au total 800 jeunes hommes de 16 à 34 ans. L'étude a été réalisée en ligne au cours du mois de novembre.

Mon propos se concentrera aujourd'hui sur ce que nous mesurons et sur les mécanismes que ces résultats permettent d'éclairer avec prudence. Il s'agit d'un sondage qui met en évidence des écarts entre groupes ainsi que des associations entre exposition, perception et comportement, sans prétendre reconstituer des trajectoires individuelles ni établir de lien de causalité. L'intérêt de cette étude est de documenter un phénomène souvent abordé sous un angle exclusivement idéologique, en montrant ses effets possibles sur des dimensions très concrètes : la sexualité, le consentement et la prévention.

Nos données mettent d'abord en évidence un climat de recomposition des rapports entre les femmes et les hommes, vécu par une partie des hommes comme une perte de repères. Ainsi, un homme sur deux estime que la société s'acharne aujourd'hui sur les hommes, soit 52 % d'entre eux, proportion qui atteint 59 % parmi les 25-34 ans. Dans le même temps, un homme sur deux déclare ne plus savoir ce que signifie être un homme aujourd'hui, là encore à hauteur de 52 %, et de 59 % chez les 25-34 ans.

Ce malaise n'implique pas une radicalisation massive, mais il crée une disponibilité à des discours qui promettent des repères simples, une lecture claire du monde social et une forme de réassurance identitaire. Il se manifeste également dans l'idée qu'il serait aujourd'hui plus difficile d'être un homme qu'une femme, opinion partagée par 36 % des répondants, ou encore dans le sentiment que les hommes ne sont plus assez respectés, exprimé par 47 % d'entre eux.

Dans ce contexte, la virilité reste un marqueur central. Un homme sur deux juge important d'être viril, et près d'un sur deux regrette que les hommes ne le soient plus suffisamment, soit 46 %. Par ailleurs, deux hommes sur trois déclarent vouloir assumer pleinement leur virilité.

L'injonction à prouver apparaît très nettement dans les réponses : 52 % des participants considèrent qu'un homme doit démontrer qu'il en est réellement un, et 60 % associent le fait d'être un homme à la capacité de prendre des risques. Ce registre viril n'est pas anecdotique ; il structure les manières d'entrer en relation, de se positionner, et il peut influencer le rapport à la sexualité et à la prévention.

Un deuxième enseignement majeur de l'étude tient à la confusion massive autour de la notion de masculinisme. Près d'un homme sur deux le perçoit comme un pendant masculin du féminisme. Cette mise en équivalence contribue fortement à sa banalisation, en donnant l'impression d'une symétrie de revendications et d'une logique de rééquilibrage.

Or, les contenus mesurés relèvent souvent d'une lecture conflictuelle des rapports entre les femmes et les hommes, marquée par des normes virilistes et, parfois, par une défiance à l'égard de l'égalité, du consentement ou de la prévention. Un antiféminisme relativement diffus s'exprime ainsi : 58 % des hommes estiment que le féminisme va trop loin aujourd'hui ; 52 % considèrent que les féministes cherchent avant tout à affaiblir les hommes ; enfin, près d'un tiers, soit 31 %, déclarent se sentir menacés par les féministes.

Il s'agit de ressentis, et non de mesures objectives ; néanmoins, ces perceptions sont structurantes, car elles nourrissent un cadre mental dans lequel certains hommes interprètent les nouvelles normes non comme une évolution collective, mais comme une mise en accusation.

S'agissant des profils, je reste prudente, car cette étude ne permet pas d'inférer des trajectoires individuelles. Nous n'avons pas, par exemple, mesuré directement des événements de vie tels qu'une rupture affective ou l'isolement social. En revanche, plusieurs facteurs associés apparaissent clairement.

Le premier facteur est l'âge. Les 25-34 ans se distinguent sur plusieurs items structurants, notamment par un sentiment accru de stigmatisation et une perte de repères plus marquée quant à l'identité masculine.

Un second facteur tient à la proximité politique. L'adhésion à certaines perceptions et normes apparaît sensiblement plus forte chez les sympathisants d'extrême droite. À titre d'exemple, l'importance accordée à la virilité atteint 65 % parmi eux, contre 51 % en moyenne, soit un écart de 14 points.

Enfin, l'exposition aux contenus masculinistes constitue un facteur central. Si l'adhésion revendiquée au masculinisme demeure minoritaire à l'échelle de l'ensemble des hommes, à hauteur de 18 %, elle s'élève à 43 % parmi ceux qui connaissent effectivement ces contenus. Chez les 25-34 ans, cette adhésion est encore plus marquée : plus d'un tiers y sont favorables, et la proportion atteint près de 60 % parmi ceux qui déclarent connaître au moins un influenceur masculiniste.

Ces normes viriles apparaissent comme particulièrement importantes. Ainsi, 40 % des hommes estiment qu'un vrai homme doit garder le contrôle, proportion qui atteint 45 % parmi les 25-34 ans et 62 % parmi ceux qui adhèrent aux contenus masculinistes. De même, l'idée que multiplier les partenaires constitue un signe de séduction est largement partagée au sein de ce même groupe, avec des taux compris entre 42 % et 62 %.

L'ensemble de ces éléments permet d'éclairer une question centrale : pourquoi les jeunes hommes, et en particulier les 25-34 ans, apparaissent-ils plus perméables à ces discours ?

L'exposition aux contenus en ligne apparaît déterminante. Les réseaux sociaux jouent désormais un rôle central dans la socialisation relationnelle et sexuelle. Ils constituent la première source d'information extérieure pour 23 % des répondants, devant les médias traditionnels, à 19 %, tandis que les professionnels de santé et le cercle proche sont cités à hauteur de 6 % chacun.

Cette dépendance informationnelle est nettement plus marquée chez les moins de 35 ans : 37 % citent les réseaux sociaux comme première source, soit un écart de 14 points par rapport à la moyenne. Parmi ces jeunes hommes, 66 % déclarent connaître au moins un influenceur masculiniste et 37 % consulter leurs contenus, dont 19 % régulièrement.

L'âge correspond également à un moment social spécifique. Les 25-34 ans se situent souvent dans une période charnière, marquée par des injonctions de performance, de comparaison et de séduction, et parfois, par une anxiété de statut. C'est également un moment où l'on s'émancipe davantage des sources parentales ou scolaires, tout en recherchant de nouveaux repères. Or, le numérique propose une offre immédiate, accessible et souvent très prescriptive.

Il convient toutefois de nuancer : les jeunes hommes ne forment pas un groupe homogène. Les 25-34 ans présentent davantage de stigmatisation, de perte de repères et une tolérance plus élevée au stealthing, tandis que les 16-24 ans, bien que très exposés, se sentent moins menacés par le féminisme. Ainsi, alors que 25 % d'entre eux déclarent se sentir menacés, cette proportion atteint 32 % à 34 % parmi les 25 ans et plus. Les plus jeunes sont, en revanche, légèrement plus nombreux à estimer que le féminisme devrait aller plus loin, à hauteur de 7 %, contre 3 % parmi les 35 ans et plus.

L'exposition à ces contenus est d'autant plus efficace qu'elle se présente sous la forme de solutions. Les contenus diffusés sont courts, émotionnels, personnalisés et porteurs d'une promesse de réassurance identitaire.

Dans nos données, parmi les hommes qui déclarent connaître ces contenus, 37 % indiquent y trouver un sentiment de réassurance quant à leur identité masculine ; cette proportion atteint 48 % parmi les 25-34 ans. Par ailleurs, 40 % estiment que ces contenus disent enfin la vérité, chiffre qui s'élève à 51 % dans cette tranche d'âge.

De fait, le coeur du problème n'est pas seulement idéologique : il touche aussi à des dimensions concrètes, intimes et sanitaires. L'étude montre que les discours masculinistes sont associés à des représentations spécifiques de la sexualité, caractérisées par l'incertitude, des tensions autour du consentement, une valorisation du contrôle et de la prise de risque, ainsi qu'une remise en cause de la prévention. Elle met en évidence une sexualité vécue comme plus incertaine : 64 % des hommes déclarent ne plus savoir ce qu'ils ont le droit de dire ou de faire. La sexualité hétérosexuelle est jugée s'être complexifiée ces dernières années davantage pour les hommes - 58 % des répondants, et 65 % parmi les 25-34 ans - que pour les femmes - dont 32 % partagent cette opinion. Cette asymétrie traduit un vécu masculin face à l'évolution des normes et une difficulté à intégrer des codes relationnels plus explicites.

Sur le consentement, de très fortes tensions apparaissent. Ainsi, 57 % des hommes estiment qu'on en parle au point de culpabiliser les hommes, proportion qui atteint 72 % parmi ceux qui adhèrent aux contenus masculinistes. Par ailleurs, 41 % considèrent que demander explicitement le consentement nuit à la spontanéité d'une relation sexuelle. Il s'agit non pas seulement d'un désaccord, mais d'un conflit de normes opposant, d'un côté, une norme contemporaine de verbalisation, de coresponsabilité et de respect explicite, et de l'autre, des normes virilistes valorisant le contrôle et la performance.

Lorsque ce conflit est renforcé par certains contenus, les messages de prévention deviennent moins audibles, non par manque d'information, mais parce qu'ils sont perçus comme une atteinte à la virilité, à la puissance ou au contrôle. Les échanges portant sur le dépistage, la protection ou l'expression des limites s'en trouvent affectés. Et cette situation se reflète dans les contradictions internes observées : si la norme de responsabilité demeure très largement partagée - 93 % des répondants estiment qu'un homme responsable protège ses partenaires contre les IST -, elle coexiste avec d'autres représentations, 40 % considérant qu'un vrai homme doit garder le contrôle et oser prendre des risques, y compris sexuels.

L'étude met surtout en évidence des conceptions problématiques du consentement. Ainsi, 38 % des hommes estiment qu'un homme ne peut être tenu responsable si la femme ne dit pas explicitement non. Trois mécanismes se dégagent : une conception restrictive du consentement assimilée à l'absence de refus explicite ; une valorisation du contrôle masculin dans l'acte sexuel ; enfin, une requalification de la contrainte en injustice subie.

Dans cette logique, le résultat relatif au stealthing apparaît particulièrement préoccupant : 11 % des hommes estiment compréhensible le fait de retirer un préservatif sans prévenir sa partenaire, proportion qui atteint 18 % chez les 25-34 ans et 34 % parmi ceux qui adhèrent aux contenus masculinistes. Ce constat révèle une confusion profonde sur le statut du préservatif, à la fois outil de prévention et condition du consentement, et constitue un signal d'alerte majeur à l'intersection des violences sexuelles et de la prévention du VIH et des IST.

Si le préservatif conserve une image globalement positive pour 81 % des hommes - 61 % le perçoivent comme une protection indispensable ou, pour 20 % d'entre eux, une marque de respect -, des représentations virilistes persistent : 27 % déclarent se sentir plus puissants sans en utiliser ; 25 % estiment que les femmes doivent respecter les hommes qui refusent d'en porter, proposition qui atteint 32 % parmi les 16-34 ans et 50 % parmi les adhérents aux contenus masculinistes ; enfin, 13 % associent son usage à un manque d'assurance.

Ces chiffres montrent que la prévention n'est pas seulement une question d'accès ou de connaissance ; elle se joue dans un rapport de normes et parfois dans un rapport de pouvoir.

Cela rejoint un autre résultat important : le maintien d'un double standard sexuel et de jugements moraux sur la sexualité des femmes. Ainsi, 42 % des personnes interrogées considèrent qu'un homme qui multiplie les partenaires est un séducteur, mais, dans le même temps, 38 % estiment qu'une femme qui en fait de même ne se respecte pas. On pourrait espérer que cela évolue.

Surtout, nous le voyons, d'autres données appuient cette idée d'un double standard : 22 % interprètent un résultat positif aux IST chez une femme comme le signe d'une sexualité trop active, ce chiffre s'élevant à 27 % parmi les 25-34 ans et à 51 % parmi les hommes qui adhèrent aux contenus masculinistes. Ces représentations fragilisent la prévention, pèsent sur la communication, renforcent les asymétries dans la négociation du préservatif et déplacent la responsabilité sur les femmes, au détriment d'une prévention fondée sur la coresponsabilité et l'explication.

Sur les espaces numériques eux-mêmes, nos données montrent qu'ils ne sont pas seulement un lieu de diffusion, mais un lieu de socialisation. Ils fonctionnent comme un espace d'exposition à des contenus normatifs, comme un espace de normalisation - parce qu'à force de répétition, certaines idées deviennent familières - et comme un espace d'auto-renforcement via l'entre-soi et les logiques communautaires.

Sans prétendre analyser techniquement les algorithmes, nos résultats sont cohérents avec plusieurs mécanismes favorables à la viralité : les formats courts, émotionnels, personnalisés, adaptés aux plateformes vidéo, et surtout, une promesse de réassurance identitaire qui pourrait se résumer ainsi : « On vous dit enfin la vérité, vous n'êtes pas seul. »  Les chiffres confirment cela. Ainsi, parmi ceux qui connaissent ces contenus, 37 % déclarent y trouver un sentiment de réassurance sur leur identité masculine, et 48 % parmi les 25-34 ans, tandis que 40 % estiment avoir trouvé des contenus qui disent enfin la vérité, dont 51 % parmi les 25-34 ans.

Enfin, ces contenus s'accompagnent souvent d'une logique de conseils pratiques. Ainsi, parmi les hommes qui connaissent ces comptes d'influenceurs, 32 % déclarent avoir déjà tenté de mettre en pratique certains conseils qui en sont issus pour devenir « un homme meilleur », dont 41 % parmi les 16-34 ans. Dans notre dispositif, nous avons aussi mesuré la notoriété et le suivi de plusieurs figures : Alexis Cossette-Trudel, Papacito, Thaïs d'Escufon et d'autres. Ces trois noms figurent parmi les plus connus avec un taux de 23 % à 28 %, et parmi les plus suivis, avec un taux de 9 % à 13 %. L'idée, ici, n'est pas de personnaliser le débat, mais de rappeler que ces figures constituent des points d'entrée identifiables et que leur audience n'est pas marginale.

Du point de vue des politiques publiques, notre étude invite à traiter le sujet comme un enjeu de prévention, d'éducation et de santé publique, et non pas uniquement comme une question de radicalité idéologique. Très concrètement, nos résultats suggèrent qu'il faut travailler à la fois :

- sur des repères relationnels et sexuels plus clairs, car une majorité de personnes dit ne plus savoir quoi dire ou quoi faire ;

- sur une prévention qui soit audible dans un contexte de conflit de normes et qui intègre la question du pouvoir autour du préservatif ;

- et sur une présence renforcée dans les espaces numériques, devenus centraux dans la socialisation sexuelle des jeunes. En effet, 37 % des moins de 35 ans citent les réseaux comme première source externe et 66 % connaissent au moins un influenceur.

En matière de recherche à venir, au-delà de l'idée de « barométriser » cette étude, pour voir, notamment, comment les perceptions évoluent dans le temps, l'enjeu serait surtout de mieux comprendre les parcours d'exposition et les points de bascule, ces trajectoires individuelles dont nous avons parlé, mais que nous n'avons pas mesurées. Qu'est-ce qui fait qu'un jeune homme passe de contenus de « conseil » à une lecture plus conflictuelle des rapports femmes-hommes ? Qu'est-ce qui, au contraire, permet de rendre des messages de prévention et de consentement plus audibles ?

Au final, le masculinisme apparaît dans nos données comme un symptôme, un amplificateur et un facteur de risque en matière de santé sexuelle. C'est un symptôme, parce qu'il s'ancre sur un malaise préexistant, une stigmatisation et une perte de repères. C'est un amplificateur, parce qu'il propose des repères simples et virilistes, et renforce un conflit de normes et une culpabilisation autour du consentement. Enfin, c'est un facteur de risque, parce qu'il brouille les signaux concrets sur la prévention et le consentement, et entraîne une reconsidération du préservatif ainsi qu'une tolérance aux signaux faibles.

Mme Mathilde Varrette, infirmière de l'éducation nationale, secrétaire générale adjointe du Snics FSU - Face à la diffusion des idéologies masculinistes, le levier de prévention se situe, pour ma part, plutôt en milieu scolaire et universitaire. Je m'exprime ici à la fois comme infirmière de l'éducation nationale et de l'enseignement supérieur, au contact quotidien des élèves, et comme secrétaire générale adjointe du Snics-FSU, l'organisation syndicale représentative des infirmières et infirmiers de l'éducation nationale et de l'enseignement supérieur. Je n'aborderai pas la définition du masculinisme, celle-ci ayant déjà été clairement posée lors des précédentes auditions par différentes chercheuses. Je souhaite en revanche attirer votre attention sur ses effets concrets, tels que nous les observons en milieu scolaire et universitaire, et sur les leviers de prévention qui relèvent directement de nos missions.

Ces idéologies touchent particulièrement les adolescents et les jeunes adultes à un âge charnière où se construisent l'identité, les relations affectives et sexuelles et les représentations des rapports entre les femmes et les hommes. Sur le terrain, les infirmières de l'éducation nationale observent que ces discours ciblent très souvent des jeunes garçons ou des jeunes hommes en situation de fragilité : isolement social, manque de confiance en soi, difficultés scolaires ou relationnelles et sentiment de déclassement. Le masculinisme exploite ces vulnérabilités en proposant une lecture à la fois simpliste et dangereuse du mal-être. Il reconnaît la souffrance, mais en détourne la cause vers un ennemi désigné : les femmes et le féminisme.

Dans une société encore marquée par des rapports patriarcaux, cette désignation fonctionne d'autant plus efficacement qu'elle s'appuie sur des stéréotypes de genre encore très présents. Les femmes deviennent des cibles faciles, historiquement dominées et socialement rendues responsables de frustrations masculines, qui relèvent en réalité de mécanismes sociaux, économiques et symboliques beaucoup plus complexes. La femme est donc désignée comme responsable d'un système dont elle n'est pas bénéficiaire. La domination historique facilite cette mécanique de banalisation des discours misogynes et de naturalisation de l'infériorité féminine, permettant une tolérance sociale plus grande aux violences symboliques envers les femmes.

Le propos que je tiens aujourd'hui repose sur une observation clinique continue, encadrée par un cadre réglementaire précis, en particulier la circulaire du 10 novembre 2015 relative aux missions des infirmières de l'éducation nationale et de l'enseignement supérieur. Ce texte reconnaît explicitement notre rôle clinique, préventif, éducatif et relationnel.

Notre contribution directe à la réussite scolaire doit aussi être considérée en envisageant la santé comme un déterminant majeur des apprentissages. L'infirmerie scolaire, souvent perçue comme un lieu de soins ponctuels, est en réalité avant tout un lieu de parole accessible sans rendez-vous, sans formalité, pour quelque motif que ce soit et sous couvert du secret professionnel. Chaque année, près de 18 millions de consultations infirmières y sont réalisées. Dans l'immense majorité des cas, il ne s'agit pas de soins somatiques, mais d'écoute, d'évaluation globale et d'accompagnement.

La consultation infirmière constitue un espace professionnel central dans la prévention du masculinisme. Elle permet d'appréhender l'élève dans toutes ses dimensions : physique, psychique, émotionnelle, relationnelle, familiale et sociale. Cette approche globale est essentielle, car un élève en mauvaise santé, en insécurité psychique, sous emprise ou en souffrance relationnelle n'est pas disponible pour apprendre. La santé conditionne l'attention, la concentration, l'assiduité, la confiance en soi et donc la réussite scolaire et l'intégration sociale.

Les infirmières offrent un espace non jugeant, sans injonctions virilistes, et travaillent sur l'estime de soi, la gestion des émotions, les relations respectueuses, la prévention des violences sexistes et sexuelles, ainsi que la déconstruction des stéréotypes de genre.

Pour le Snics-FSU, prévenir le masculinisme, ce n'est pas lutter contre les garçons, c'est leur offrir d'autres récits que ceux de la haine et de la domination. Cette action est rendue possible par une position singulière. L'infirmière de l'éducation nationale et de l'enseignement supérieur est souvent la seule professionnelle de santé présente quotidiennement dans les établissements. Cette présence continue permet une observation dans le temps, un repérage précoce des fragilités et une intervention avant que les difficultés ne se traduisent par de l'absentéisme, du décrochage ou des conduites à risque.

Les élèves ne viennent pas toujours avec une demande formulée. Très souvent, ils viennent avant même de pouvoir nommer ce qu'ils traversent. C'est précisément à cet endroit que l'écoute infirmière joue un rôle déterminant. Lorsque cette parole peut être accueillie tôt, mise en mots et reconnue, elle permet de restaurer l'estime de soi, la sécurité intérieure et donc la disponibilité aux apprentissages. Lorsque ce mal-être reste sans réponse, d'autres discours prennent le relais. C'est ici que le lien avec le masculinisme devient central. Le masculinisme n'apparaît pas en opposition à l'écoute ; il apparaît là où l'écoute fait défaut. Il fonctionne comme un discours de substitution.

Le masculinisme capte des jeunes en difficulté, souvent des garçons en perte de repères, et leur propose des explications simples à des vécus complexes. Il transforme la vulnérabilité en domination, la souffrance en ressentiment et désigne les filles et les femmes comme responsables.

Beaucoup d'adolescents que nous recevons ne relèvent pas de la psychiatrie. Ils traversent des expériences ordinaires, mais douloureuses : rejet amoureux, sentiment d'injustice, humiliation, difficulté à trouver leur place dans un système scolaire exigeant. Lorsque ces fragilités ne trouvent pas d'espace d'écoute et de reconnaissance, elles deviennent un terrain particulièrement fertile pour des discours d'endoctrinement.

Il est important de le dire clairement : le masculinisme ne se développe pas dans le vide. Il s'inscrit dans des fragilités sociales profondes.

Les jeunes grandissent dans une société marquée par l'incertitude, la précarité, les inégalités sociales et de santé, l'angoisse du déclassement, la crise climatique, les tensions géopolitiques et une perte de repères collectifs. Beaucoup doutent de leur avenir scolaire et professionnel, de leur valeur et de leur légitimité. Chez certains garçons, ces fragilités se conjuguent à des injonctions violentes à la virilité et à l'absence de modèles masculins émancipateurs. Les discours masculinistes promettent alors de la puissance, là où il y a de l'impuissance, et de la certitude là où il y a du doute. Les infirmières de l'éducation nationale et de l'enseignement supérieur sont en première ligne pour repérer les conséquences concrètes de ces discours.

Dans l'enseignement supérieur, avec moins de 300 infirmières pour l'ensemble du territoire, l'accompagnement des étudiants est fortement fragilisé, alors même que les situations de violence, de contrainte sexuelle, d'emprise et de mal-être persistent, voire s'aggravent. Les situations de violence, notamment au sein des couples d'adolescents ou de jeunes adultes, sont très souvent révélées à l'infirmerie en premier lieu. Les jeunes filles viennent parce qu'elles savent qu'elles seront écoutées, même lorsqu'elles minimisent les faits, même lorsqu'elles n'ont pas encore les mots pour nommer la violence. Ces situations ont des conséquences directes sur la santé, mais aussi sur la scolarité : absences répétées, chute des résultats, isolement, parfois décrochage.

Nous constatons également une précocité inquiétante des propos masculinistes. Des élèves très jeunes tiennent déjà des propos sexistes, justifient le contrôle, la domination, les gestes déplacés, banalisant ainsi la remise en cause du consentement. Ces discours dégradent le climat scolaire, fragilisent le vivre-ensemble et entravent la réussite.

Un élément nouveau est que les élèves établissent eux-mêmes très tôt un lien entre ces discours et des modèles de réussite sociale, économique ou politique largement médiatisés. Le masculinisme est perçu comme une idéologie globale qui dépasse la sphère intime et s'inscrit dans une vision hiérarchisée du monde.

C'est précisément à cet endroit que le rôle de l'école devient décisif. L'école n'est pas seulement un lieu d'instruction, elle est aussi un lieu d'émancipation. Elle a pour mission de permettre à chaque élève, fille ou garçon, de se construire comme un sujet autonome, capable d'esprit critique, de choix éclairés et de relations respectueuses. Le masculinisme, à l'inverse, n'est pas un mouvement d'émancipation. C'est un mouvement d'endoctrinement qui enferme les élèves dans des rôles rigides et hiérarchisés et compromet leur développement personnel, scolaire et citoyen.

Les infirmières participent pleinement à cette mission émancipatrice en agissant sur la santé. En sécurisant les élèves, en restaurant leur capacité à penser et à choisir, nous contribuons directement à leur réussite scolaire et à leur capacité à se projeter dans l'avenir. Les infirmières impulsent et interviennent dans la prévention et l'éducation à la santé, conseillent les équipes de direction sur les questions de santé globale et de qualité de vie scolaire, coordonnent des projets de santé avec des partenaires, participent à la protection de l'enfance et contribuent à la scolarisation des élèves en situation de handicap. Elles s'inscrivent ainsi pleinement dans la politique publique de santé de l'État, du niveau ministériel jusqu'aux établissements.

Dans ce contexte, l'éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle (Evars) constitue un levier indispensable à la fois de prévention, de réussite scolaire et d'émancipation. Pourtant, elle reste insuffisamment déployée, faute de moyens, de formations généralisées et d'un engagement institutionnel clair.

Enfin, je souhaite attirer votre attention sur un point structurant : la reconnaissance de la spécialité d'infirmière de l'éducation nationale et de l'enseignement supérieur dans la loi relative à la profession d'infirmier. Celle-ci constitue une avancée majeure, mais alors même qu'elle a été adoptée en juin dernier, le travail sur la mise en oeuvre effective de cette spécialité n'a toujours pas débuté, ni à l'éducation nationale ni au ministère de la santé. Or, sans reconnaissance opérationnelle et sans moyens humains suffisants, les missions de prévention ne peuvent être pleinement assurées.

La semaine dernière, le Snics-FSU et le comité de pilotage (Copil) du collectif « Pour une véritable éducation à la sexualité » ont rencontré la Direction générale de l'enseignement scolaire (Dgesco). Nous avons appris que les 110 millions d'euros annoncés par le Gouvernement pour la mise en oeuvre du programme d'éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle ne constituaient, à ce stade, que l'évaluation de la charge salariale théorique nécessaire pour assurer ces séances, sans création de postes, sans plan de formation ambitieux et sans garantie de déploiement sur l'ensemble du territoire.

Dans ces conditions, le risque est grand que l'éducation à la sexualité reste inégalement appliquée, dépendante de l'engagement individuel des personnels et insuffisante face à la puissance des discours masculinistes diffusés en ligne. Or, la lutte contre les idéologies masculinistes ne peut reposer uniquement sur des réponses sécuritaires ou répressives. Sans prévention, nous traitons les effets, jamais les causes. Investir durablement dans la santé, l'écoute et l'éducation, c'est agir en amont, avant que la violence, le décrochage ou la radicalisation ne s'installent.

Le masculinisme n'est ni marginal ni anodin. Il est le symptôme de fragilités individuelles et collectives et un signal d'alerte sanitaire, éducatif et social. Les infirmières de l'éducation nationale et de l'enseignement supérieur sont en première ligne. Nous voyons, nous entendons et nous accompagnons souvent, bien avant que la violence ou l'échec scolaire ne s'installent durablement. Sans moyens suffisants et sans une institution pleinement engagée dans son rôle émancipateur, la prévention et la réussite scolaire ne peuvent cependant pas tenir.

Mme Dominique Vérien, présidente. - Je souhaite revenir sur l'étude d'OpinionWay. Avez-vous observé des différences sociologiques, par exemple, entre les jeunes des zones urbaines et rurales, ou entre ceux qui poursuivent des études et ceux qui n'en poursuivent pas ? En d'autres termes, certains jeunes sont-ils plus sensibles ou plus ciblés que d'autres ?

De plus, avez-vous étudié les différents types de masculinisme, cette notion recouvrant un monde très hétérogène composé de plusieurs mouvances ?

Enfin, comment renforcer la présence d'un contre-discours sur les réseaux sociaux ? Nous pourrions envisager la contrainte, mais cela risque d'être compliqué, même si nous allons nous battre pour y parvenir. Qui pourrait s'efforcer d'être plus présent sur les réseaux sociaux pour porter le contre-discours que vous défendez et comment pourrions-nous mieux le relayer ?

Mme Eléonore Quarré. - D'un point de vue sociodémographique, il existe des différences de comportement assez importantes en fonction du niveau de diplôme, les personnes moins diplômées adhérant davantage aux contenus masculinistes et à leurs propos. Ce constat est parlant à la fois sur les normes virilistes, sur l'adhésion et sur le besoin de réassurance, notamment sur le sentiment de trouver des contenus qui disent enfin la vérité. Il existe également des différences entre jeunes urbains et ruraux, mais elles sont moins flagrantes. Le phénomène reste assez homogène, avec toutefois une légère prédominance parmi les ruraux.

Nous avons pu observer qu'il existait en effet différents types de masculinisme : le Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes (HCE) identifiant notamment un sexisme paternaliste et un sexisme hostile. Cette démarche est intéressante et nous ne l'avons pas prise en compte dans notre étude. Nous pourrions le faire dans le cadre d'une étude barométrique qui serait enrichie par différentes dimensions pour approfondir ces aspects.

Mme Hélène Roger. - Nous gagnerions à ce que les structures qui apportent de l'information vérifiée et qui produisent des contre-discours soient plus présentes sur les réseaux sociaux. Mais les règles de Meta sont délétères. Par exemple, nous avions réalisé une vidéo d'information sur les modes de transmission du VIH à l'occasion de la Journée mondiale de lutte contre le sida, le 1er décembre ; elle a été vue 8 500 fois. En comparaison, la vidéo qui remet en cause le préservatif en raison de la présence de perturbateurs endocriniens a été partagée 660 000 fois. Nous sommes donc à des niveaux très différents et tant que nous ne pourrons pas donner une place plus importante aux contre-discours, la situation sera compliquée.

Les acteurs de la prévention et de l'information et les associations féministes ont également un rôle à jouer. Mais ce qui fonctionne surtout, sur les réseaux sociaux, c'est que des personnalités connues prennent le sujet à bras-le-corps et s'expriment dessus. Quelques hommes commencent à s'exposer et à prendre la parole sur ces questions, et ils le font plutôt bien, mais ils restent encore trop peu nombreux face à la déferlante d'influenceurs masculinistes.

Il faudrait faire en sorte que davantage d'hommes influents interviennent pour porter ces discours. Cela paraît indispensable. Des experts en matière des réseaux sociaux pourraient sans doute nous aider.

Mme Laurence Rossignol, rapporteure. - Je commencerai par vous soumettre une suggestion de travail, dans la lignée de votre proposition d'une viralité alternative à la viralité masculiniste. Quel est le chiffre d'affaires du masculinisme et quel est celui de la prévention sanitaire et du féminisme sur les réseaux sociaux ? Je suis convaincue que le rapport est celui d'un cheval à une alouette, si je puis le dire ainsi. Le féminisme ne rapporte rien ; il ne contribue pas au modèle économique des réseaux sociaux. En revanche, il serait intéressant que nous parvenions à identifier le chiffre d'affaires généré par le masculinisme, car il ne faut jamais oublier que les réseaux sociaux relèvent avant tout d'un modèle économique et n'ont pas seulement pour objet la diffusion d'une idéologie.

Deuxièmement, madame Varrette, dans votre observation clinique du harcèlement scolaire, parvenez-vous à identifier, non pas statistiquement mais empiriquement, la part du masculinisme dans le harcèlement scolaire, que les victimes soient des filles ou des garçons ?

Troisièmement, une contradiction m'étonne toujours chez les masculinistes : d'un côté, ils mettent en valeur la souffrance liée aux stéréotypes qui pèsent sur les hommes, notamment ceux selon lesquels un homme doit être fort, riche, etc. ; de l'autre, ils défendent ces mêmes stéréotypes. En définitive, leur mouvement s'inscrit dans la défense des stéréotypes dont ils se disent eux-mêmes victimes. Il y a là une incohérence qu'il faudrait réussir à dégager.

Quatrièmement, vous n'avez pas évoqué la place de la pornographie et de sa consommation dans la diffusion des stéréotypes masculinistes et l'adhésion à ceux-ci, en particulier chez les moins de 35 ans. En effet, la génération des 25-35 ans a été particulièrement exposée à la pornographie.

Enfin, vous avez établi un lien entre le masculinisme et l'extrême droite, le racisme et l'antisémitisme. J'observe cependant que ce phénomène intervient en même temps qu'une forte offensive religieuse et cléricale d'origines diverses dans nos sociétés. Peut-on identifier la part des convictions religieuses chez les jeunes hommes les plus soumis aux stéréotypes masculinistes ?

Mme Eléonore Quarré. - Sur le chiffre d'affaires, d'évidence, je n'ai pas d'informations, malheureusement. C'est toutefois une question intéressante et je vous rejoins complètement sur les poids différents qu'ils doivent avoir aujourd'hui.

Le paradoxe lié à l'adhésion aux stéréotypes et la souffrance qui en émane chez les masculinistes que vous pointez relève de ce que j'ai désigné comme un « conflit de normes » : par exemple, l'on considère que l'on doit protéger son ou sa partenaire, mais en même temps on entretient un rapport de domination. Nous ne sommes pas à une contradiction près et la nature humaine est dans un paradoxe permanent. C'est un principe typique du masculinisme que de se plaindre de stéréotypes et de se poser en victime tout en retournant la situation pour défendre une place ou un statut qui aurait été perdu, dans un mouvement de déclassement. Ce principe est même au coeur du masculinisme, il est fondateur du mouvement.

Il est vrai que nous n'avons pas pris en compte dans notre enquête le rôle de la pornographie dans l'adhésion aux contenus masculinistes et au masculinisme en général. Cela est sans doute lié au fait qu'il était important de garder une longueur de questionnaire raisonnable. En revanche, nous avons pu réaliser en coordination avec OpinionWay différentes études, notamment pour la Maison des femmes ou pour les Apprentis d'Auteuil, sur la consommation de la pornographie. Celle-ci a clairement un impact sur les représentations et les chiffres qui le montrent sont saisissants. Même s'il ne s'agit pas d'une source d'information prioritaire, dans la mesure où ce n'est pas la première source d'information, elle reste importante.

Surtout, ce qui est notable, c'est l'âge auquel les enfants sont exposés pour la première fois à des contenus pornographiques, alors même qu'ils n'ont pas encore eu de séance d'Evars. Ils sont exposés à un discours, à des images ou à des contenus qui donnent à voir une certaine représentation de la sexualité ou des sexualités, sans qu'aucune alternative proposée à l'école vienne nuancer, modérer ou donner un cadre juste à cette interprétation. La pornographie pose problème dès lors qu'elle est l'une des premières sources d'informations sur la sexualité à un âge où l'on entre au collège, vers dix ans.

Mme Mathilde Varrette. - Effectivement, lorsque nous travaillons sur l'éducation à la vie affective et sexuelle, il apparaît que la pornographie fait partie des moyens par lesquels les élèves s'informent. C'est un sujet qui ressort très régulièrement. Les inquiétudes des jeunes garçons sont souvent liées à la taille de leur pénis. Lors de nos séances, nous leur réexpliquons ce qu'est la pornographie.

En revanche, il reste compliqué pour les infirmières d'établir un lien entre le harcèlement et le masculinisme, en raison du manque de formation des infirmières de l'éducation nationale, la notion étant apparue récemment. Nous pouvons faire le lien avec le sexisme ou la misogynie, mais celui avec le masculinisme est beaucoup plus compliqué à établir pour les infirmières. Par conséquent, il est difficile de produire un chiffre, même de façon empirique, sur le lien entre le harcèlement et les réseaux masculinistes.

Mme Laurence Rossignol, rapporteure. - S'agissant des réseaux, je songeais moins à l'outil qu'à ce qu'il véhicule. Dans le harcèlement scolaire que les lycéens ou les collégiens s'infligent entre eux, quelle est la part qui n'est pas liée aux réseaux, mais qui est inspirée par le sexisme ? En fait, plus que le masculinisme, il s'agit du sexisme, de la dévalorisation des filles, de l'assignation aux stéréotypes - ce que nous avons évoqué tout à l'heure -, la « fille facile », la réputation, etc.

Mme Mathilde Varrette. - Ce sont effectivement des termes que nous entendons très régulièrement. Lorsque nous demandons à des jeunes : « Pour vous, qu'est-ce qu'un garçon qui a beaucoup de copines ? », souvent la réponse qui ressort est qu'il s'agit d'un Don Juan, d'un séducteur. En revanche, la jeune fille qui a beaucoup de copains et d'aventures est une « salope », une « pute », pour dire les termes crûment. Nous entendons ces choses très régulièrement lors des séances d'éducation à la sexualité.

Les jeunes ne vont pas bien. S'ils ne trouvent pas de réponse à l'école ou de structure adaptée, cela les incite à se rendre sur les réseaux sociaux pour s'y renseigner. Ils se retrouvent alors très rapidement sur des réseaux masculinistes et cherchent à ressembler à ces influenceurs qui donnent une image parfaite d'eux-mêmes et leur disent : « à ton âge, je n'allais pas bien, mais depuis que je fais ceci ou cela, je vais beaucoup mieux. »

Mme Hélène Roger. - Nous n'avons pas de réponse précise pour l'instant sur le chiffre d'affaires du masculinisme. Mais il est vrai qu'il s'agit d'une histoire de business.

Les masculinismes sont contradictoires entre eux : on y trouve à la fois des pick-up artists qui cherchent des conquêtes féminines et promeuvent des relations sexuelles à tout-va et d'autres profils qui ne veulent au contraire aucune relation avec les femmes. Ces mouvements se contredisent donc en permanence. Et c'est toute la difficulté à laquelle nous sommes confrontés. Face à une réalité aussi friable et parfois antinomique, il est difficile de construire des contre-discours. Nous pouvons défendre des normes et des valeurs, mais, sur le détail des convictions prônées par les masculinismes, ces contradictions nous compliquent la tâche.

S'ajoute à cela un manque de compréhension de ce phénomène par les acteurs de terrain, faute d'outils pour y répondre. Le phénomène est en effet assez récent.

Nous avons évoqué par ailleurs la place de la pornographie. La moyenne d'âge de première exposition des jeunes garçons à la pornographie en Île-de-France est de 10 ans. C'est très tôt. Les jeunes sont souvent exposés à ces images avant même d'avoir eu un premier discours sur l'éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle.

En revanche, nous n'avons pas traité la question de l'offensive religieuse et cléricale sur nos sociétés. Je parlerai pour ma part plutôt de régression et de phénomène réactionnaire global, en France et à l'international. Certaines postures virilistes et masculinistes, parfois même promues par des leaders politiques, sont extrêmement inquiétantes.

Mme Olivia Richard, rapporteure. - Laurence Rossignol nous a envoyé deux articles cette semaine sur une pratique sexuelle novatrice, qui se répand : l'étranglement, devenu une cause majeure d'AVC chez les femmes de moins de 40 ans.

Par ailleurs, un journaliste canadien a mené une enquête un an après le procès Pelicot, qui a montré qu'en quelques heures une centaine d'hommes s'étaient portés volontaires pour violer sa femme fictive endormie. Le lien entre masculinisme et santé publique sexuelle semble tout à fait pertinent, et inquiétant.

Comment ces boucles obscurantistes peuvent-elles autant prospérer, alors que l'information est si facile d'accès ?

Plusieurs chiffres nous ont été communiqués à l'occasion de la remise du rapport du HCE, qui a mené notamment un travail sur la distinction entre sexisme hostile et sexisme protecteur ou paternaliste.

OpinionWay s'est intéressé aux garçons et aux jeunes hommes, mais pas aux femmes. Ne serait-il pas intéressant de se pencher sur la situation des filles, dont on avait compris l'année dernière qu'elles étaient, en miroir, de plus en plus féministes ? Selon un sondage récent, 8 % des femmes considèrent, en écho à 14 % des hommes, qu'une femme ne peut pas devenir présidente de la République.

Est-ce une réalité générationnelle, destinée à s'éteindre, ou un retour à une situation pouvant nous mener, par exemple, vers des mouvements « tradwifes » en France ?

Je reviens sur l'âge de la première exposition à du contenu pornographique, aux alentours de 13 ans. Votre enquête commence à 16 ans. À Berlin, d'où je reviens et où j'ai pu échanger avec des élèves de première, je n'ai pas noté de propos particulier. Cependant, la proviseure de l'établissement où je me trouvais m'a dit qu'elle observait des propos inquiétants chez des enfants bien plus jeunes, mais qui avaient tendance à disparaître avec l'âge. Quand on leur parle, cela passe. Toutefois, le phénomène revient ensuite à 25 ans.

Est-il possible de mesurer ce phénomène avant l'âge de 16 ans ? Lutter aussi tôt sert-il à quelque chose, sachant que la prévalence du phénomène s'accentue à partir de 25 ans ? Comment pouvons-nous nous adresser à ces jeunes gens ?

Vous nous avez parlé du lien avec les idéologies d'extrême droite. On entend beaucoup dire que les extrêmes se rejoignent. Les masculinistes votent-ils pour d'autres partis politiques ?

Mme Eléonore Quarré. - Il faut évidemment aussi s'intéresser aux femmes, mais ce n'était pas le cadre de cette étude. En revanche, nous avons réalisé d'autres études au cours desquelles nous avons interrogé des hommes et des femmes. Nous avons observé plus de progressisme chez les femmes, plus d'ouverture d'esprit, mais, dans le même temps, une réelle imprégnation d'une culture et de codes masculins.

Un indicateur paraît particulièrement intéressant : pour beaucoup de femmes, qu'un homme puisse être violent, ce n'est pas grave, tant qu'il ne l'est pas physiquement avec une femme. Cela montre que la dynamique de hausse du progressisme ou du féminisme chez les femmes n'empêche pas que les représentations qu'elles ont connues à travers des fictions, des récits, ou de la pornographie, puissent persister dans leur imaginaire et dans les normes auxquelles elles se réfèrent.

Je reviens sur l'enquête menée au Canada par le journaliste Hugo Meunier. En 48 heures, 105 hommes se sont portés volontaires pour violer sa femme fictive endormie. Seuls trois se sont préoccupés d'un éventuel consentement, dont un qui a dit : « Je profiterai donc d'elle endormie », ce qui est glaçant. Nous voyons là que même un sujet comme l'affaire Pelicot, qui a pourtant fait le tour de monde, ne provoque pas de bouleversement immédiat. Nous avons beau entendre dire « not all men », des réactions demeurent et les prises de conscience sont difficiles. Il y a une éducation à faire, mais l'éducation prend du temps.

Pouvons-nous mesurer le phénomène avant 16 ans ? Et une action menée quand on est si jeune, à l'école, est-elle utile si cela revient à 25 ans ? Oui, nous pouvons mesurer. Mais nous nous heurtons à une limite : avant 16 ans, il faut passer par les parents pour réaliser une interrogation en ligne. Une étude que nous avions réalisée pour la Maison des femmes avait montré que 27 % des parents disaient parler de sexualité avec leurs adolescents. C'est très faible. Et comment un adolescent pourrait-il répondre à des questions sur le consentement avec ses parents à côté de lui ? C'est pourquoi nous avons fait le choix de commencer les mesures à partir de 16 ans. Il serait possible de commencer plus tôt, mais cela nécessiterait une toute autre méthodologie.

Par ailleurs, il est utile d'intervenir tôt. Si de jeunes hommes de 25 à 34 ans adhèrent à ces contenus, c'est parce qu'ils ont grandi avec des représentations, des normes, qui infusent encore. C'est aussi une histoire d'époque.

Quand les parents peinent à parler de sexualité avec leurs enfants, quand l'Evars n'est pas suffisamment présente dans les écoles, quand la pornographie et les réseaux sociaux occupent une place considérable et constituent un canal déterminant pour l'apprentissage des normes retenues en matière de sexualité, il faut se donner les moyens de changer la donne et de rééquilibrer les choses, en réintroduisant des discours rationnels. L'enjeu est de donner des normes justes aux jeunes hommes comme aux jeunes femmes. Ils sont en effet exposés aux mêmes discours, via les réseaux sociaux. Cependant, les jeunes femmes ne les tiennent pas au même point. On relève néanmoins une forme de porosité, sur leur rôle et celui des hommes. C'est un point important à étudier.

Les statistiques publiques sur les agressions sexuelles et les viols concernent des hommes et non des femmes. Il faut éduquer les jeunes hommes pour qu'il n'y ait pas de glissement vers des agressions, des viols, ou des violences sexuelles et pour que le consentement opère, et éduquer les jeunes femmes pour qu'elles revendiquent leurs droits.

Concernant les partis politiques, à la gauche de l'échiquier politique, les chiffres sont meilleurs qu'à l'extrême droite dans notre sondage. Toutefois, nous manquons d'effectifs pour certains partis. On observe néanmoins une polarisation entre gauche et extrême droite, le centre et la droite restant plus neutres sur ces sujets. Ceux qui ne se sentent proches d'aucun parti ont des opinions relativement similaires aux personnes qui se situent à gauche de l'échiquier politique - à tout le moins, pour ce qui concerne le masculinisme.

Mme Hélène Roger. - Il faut réaliser davantage d'études sur la façon dont les filles se positionnent. En tant que femme, le besoin de se faire accepter par les hommes constitue une adhésion apparente à ces thèses, même si cette adhésion est plus déclarative que réelle. Les femmes qui veulent être reconnues par les garçons, notamment les plus jeunes, n'ont guère d'autre possibilité que de dire que ces normes sont formidables.

Une intervention de l'Evars assez tôt dans le parcours scolaire relève de la prévention. C'est aussi anticiper l'avenir. Les hommes de 25 ans dont nous parlons ont été exposés à des contenus culturels - films ou séries - qui prônaient certaines valeurs. On constate une véritable évolution désormais sur ce point : dans les contenus pour les jeunes, comme les dessins animés, les filles sont plus puissantes, et les rapports hommes-femmes plus égalitaires et plus respectueux.

Par ailleurs, il est intéressant également de réfléchir à la rationalisation des finances publiques et à la prévention des coûts relatifs aux futures violences sexistes et sexuelles (VSS), aux IST, aux grossesses précoces et aux discriminations : qu'il s'agisse de dépenses de santé, de police, de justice, ou encore de protection sociale. Agir en amont permet d'endiguer ces phénomènes.

Mme Mathilde Varrette. - Ces dernières années, seuls 15 % des jeunes ont pu bénéficier de séquences consacrées à l'éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle. Il faut investir dans la jeunesse pour faire des économies dans l'avenir, notamment en matière de santé et d'éducation.

Par ailleurs, le niveau de diplôme a son importance. Ainsi, les difficultés sont particulièrement nombreuses dans les lycées professionnels, par exemple. Sans vouloir stigmatiser personne, il est plus difficile pour les jeunes non-diplômés d'avoir un esprit critique sur les réseaux sociaux.

Mme Marie-Pierre Monier. - Merci pour vos propos et vos analyses. Les résultats que vous nous présentez sont assez déprimants... Il faut agir. Nous ne pouvons rester ainsi.

La délégation aux droits des femmes défend depuis longtemps la nécessité de développer l'Evars. Membre également de la commission de la culture, j'ai interpellé plusieurs ministres à ce sujet.

Le programme a été défini, cadré, rendu obligatoire. Mais je m'inquiète de l'absence du « S », donc de la sexualité, dans l'Evars déployée dans le premier degré. Il faut parler de ces sujets, il faut que les jeunes se parlent entre eux, car c'est tout un cadre que l'on met ainsi en place, pour leur façon de vivre et leurs relations futures.

Je m'inquiète aussi du fait que l'on ait éloigné les associations de cet enseignement. En ruralité, ce sont le planning familial et plusieurs associations qui s'en chargent. Contrairement à ce que l'on constate en ville, il existe peu d'autres structures. Si l'on n'autorise pas les jeunes à s'y rendre, cela risque de poser des problèmes.

En outre, je ne suis pas certaine que tous les enseignants aient été formés à l'Evars. Et lorsque j'ai demandé au ministre quelle était la ligne budgétaire qui lui était dédiée, il m'a été répondu qu'une telle ligne n'était pas nécessaire, puisque l'Evars faisait partie du programme. J'ai quelques inquiétudes à ce sujet. La délégation ne pourrait-elle pas interpeller précisément le ministre, pour lui demander comment l'Evars est mise en oeuvre, et avec quels moyens ?

Dans mon département de la Drôme, sept centres de santé sexuelle ont été fermés et l'aide versée au planning familial a été diminuée par la précédente présidente du département. On observe donc un véritable recul dans ce domaine.

Par ailleurs, d'où viennent les 1 528 hommes que vous avez contactés pour ce sondage : de la ruralité, ou plutôt de zones urbaines ? Viennent-ils de partout en France ?

Enfin, si j'ai bien compris, la vidéo que vous nous avez présentée a enregistré 300 000 vues. Or, une autre vidéo allant dans le sens inverse en a recueilli plus de 600 000. Que pouvons-nous faire face à cela ?

Mme Mathilde Varrette. - Pour l'instant, les référents et les formateurs à l'éducation à la vie affective et sexuelle sont en cours de formation en présentiel. Pour les autres personnels, les formations se mettent en place progressivement. Des magistères sont disponibles en ligne. Mais il n'y a pas de formation déployée massivement pour l'ensemble des professionnels de l'éducation nationale.

Le budget de 119 millions d'euros qui a été mis en avant correspond à la masse salariale estimée, mais aucune ligne budgétaire supplémentaire n'est prévue, y compris pour la formation du personnel.

Je vous rejoins enfin concernant l'importance du rôle des associations. Dans le monde rural, les enseignants et les infirmières ne peuvent pas tout faire. Et le fait de retirer le terme « sexualité » de l'Evars à l'école primaire est effectivement inquiétant. Lorsque nous avons participé au programme, nous avons refusé de l'enlever. Les enfants nous parlent de sexualité, ce n'est pas nous qui lançons le sujet. Nous répondons à leurs questions. Ces réponses sont particulièrement importantes lorsqu'ils ont vu des images pornographiques.

Mme Hélène Roger. - Le rôle des associations est effectivement fondamental. Une confusion a eu lieu sur leur intervention à l'école primaire, mais elle a été levée. Nous appelons aussi au lancement de campagnes d'information de la part du ministère pour défendre et expliciter l'Evars. La défiance et les questionnements sont nombreux chez les parents, il faut pouvoir y répondre. Le programme définit d'ailleurs les différents contenus selon les classes d'âge. C'est un élément de réassurance important.

Les associations sont très formées. Ainsi, si la formation à l'Evars des enseignants représente 12 heures, celle que suit une personne qui intervient au planning familial représente 170 heures. Elle implique un travail sur la posture, l'écoute et l'accompagnement des jeunes ainsi que des temps dédiés à la veille pédagogique et à la création d'outils. C'est la garantie de connaissances actualisées et d'une réelle maîtrise du sujet, que l'on ne peut légitimement pas attendre de la part d'enseignants dont ce n'est pas la spécialité.

Cette complémentarité est donc essentielle, d'autant que, pour les enfants, il peut être difficile de parler de sexualité à des adultes référents comme les parents ou les enseignants - d'où l'importance d'un lieu sécurisé où il est possible d'avoir une parole libérée.

Enfin, j'ai effectivement comparé l'ensemble de notre campagne vidéo qui a recueilli 300 000 vues à une seule vidéo portant sur le préservatif. La différence de visibilité est considérable, et l'inégalité très importante. Nous ne savons malheureusement pas comment y remédier.

Mme Eléonore Quarré. - Nous avons conduit notre sondage en ligne via un panel, sur un échantillon représentatif des hommes âgés de 16 à 59 ans, selon la structure de l'Insee. Les personnes interrogées provenaient de toutes les régions de France.

Mme Laurence Rossignol, rapporteure. - L'année dernière, l'Assemblée des Femmes, la Fondation Jean-Jaurès et Ipsos ont mené une enquête sur la perception du féminisme, qui a montré que les adhésions les plus importantes aux items antiféministes se retrouvaient chez les catégories socioprofessionnelles les plus favorisées (CSP++). Nous parlons souvent des jeunes les moins diplômés, mais l'on observe aussi une radicalisation chez les CSP+.

Par ailleurs, vous dites que le sujet n'est pas religieux, mais politique. Mais d'où les campagnes qui ont eu la peau de l'ABCD de l'égalité en 2014 sont-elles parties ? Elles sont parties des mosquées et des paroisses traditionalistes. Or, cette réalité ne s'est pas évaporée. Lorsque l'on observe ainsi en France une crispation sur des formes religieuses rigoristes, dans des religions qui considèrent que les hommes et les femmes ne sont pas égaux ou complémentaires et que les femmes sont affectées depuis toujours à une fonction reproductive, il existe forcément un lien entre l'affiliation religieuse et les convictions comme celles des masculinistes. Ne détournons pas les yeux !

On me dit qu'il existe un lien entre le masculinisme et la taille des logements, ou le niveau de diplôme. Je voudrais que l'on me parle également du lien entre masculinisme et convictions religieuses. Opérez-vous ce croisement dans les enquêtes d'OpinionWay ?

Mme Eléonore Quarré. - La difficulté à laquelle nous sommes confrontés est celle des effectifs disponibles. Si un échantillon n'est pas très important, il est difficile de l'analyser de manière sérieuse et fiable. Nous ne pouvons pas analyser certaines religions, car leurs effectifs sont trop faibles.

Je ne peux donc pas me prononcer sur ce point sur la base de cette enquête.

Par ailleurs, il ne faut effectivement pas entretenir l'idée selon laquelle les discours d'extrême droite ne séduisent qu'une frange de la population ouvrière et populaire. C'est faux, d'autant plus au vu du renouvellement de l'offre politique qui présente des propositions séduisantes pour une population CSP+ très conservatrice. L'idée est de revenir à une composition traditionnelle des rôles, qui donne à l'homme un rôle de pouvoir et de domination et à la femme un rôle de soumission, laquelle correspond à un imaginaire fantasmé, idéal pour certains.

Mme Hélène Roger. - Je n'ai pas dit qu'il n'existait aucun lien avec la religion. Certains groupes qui s'attaquent à l'Evars se revendiquent d'ailleurs de certaines religions et valeurs religieuses. De manière générale, on voit peu de religions qui donnent une image de la femme et des rapports hommes-femmes vraiment égalitaire. Mais l'on observe aussi une forme d'instrumentalisation politique. C'est ce que je voulais mettre en évidence.

Toutefois, n'ayant pas étudié ces éléments en tant que tels, il nous est difficile d'avoir une position affirmée à ce sujet.

Mme Mathilde Varrette. - Je me suis également interrogée sur l'existence d'un lien avec l'intégrisme religieux. Cependant, en discutant avec mes collègues infirmières, j'ai constaté que ce n'était pas la religion seule qui entraînait des propos sexistes ou misogynes...

Mme Dominique Vérien, présidente. - La ruralité n'est pas touchée de la même façon que la banlieue sur ce point. Dans certains contextes urbains, comme en banlieue, des jeunes qui ne sont pas nécessairement religieux peuvent être exposés à des normes qui ne reflètent pas toujours l'égalité entre les hommes et les femmes.

Je suis en train de lire La Maison vide, de Laurent Mauvignier, le dernier prix Goncourt. L'histoire se passe au début du XXe siècle, en 1904-1905. À l'époque, la femme ne choisissait pas son mari et il existait un rapport de domination. C'était en France, il y a cent ans. Or, nous ne sommes pas sortis de ce schéma il y a si longtemps que cela. Rappelons que les femmes n'ont pu ouvrir un compte en banque sans l'autorisation de leur mari qu'en 1965.

Nous pensions nous être dégagées de cette culture. Nos mères s'étaient battues, nous étions libres de faire des études. Or, dans le monde du travail notamment, nous observons un phénomène de gender fatigue. Ainsi, des critères ayant été instaurés pour que les femmes puissent accéder à des postes et que les inégalités soient réduites, certains considèrent qu'ils ont été spoliés de la place qu'ils auraient dû obtenir.

Les droits des femmes ont certes augmenté pendant un temps, mais nous sommes obligées à présent de nous battre pour les maintenir.

Or, le masculinisme intervient dans ce magma, où les religions prennent une place importante en raison des inquiétudes ambiantes. Mais il faudrait plutôt parler « des » masculinismes, car les différences sont importantes entre les membres de cette mouvance : entre ceux qui ne veulent aucune relation avec les femmes, ceux qui veulent les collectionner et les Incels (célibataires involontaires), qui sont très malheureux, car les femmes ne veulent pas d'eux. De plus, ils établissent une hiérarchie entre eux, du mâle alpha au mâle oméga. Nous tombons dans un monde complètement animal. Nous devons aider les hommes à se libérer de ces critères.

Je veux parier toutefois sur le fait que, plus l'on fait d'études, plus l'on parvient à sortir du complotisme, en veillant à valider ou invalider les informations que l'on reçoit en fonction de leurs sources.

Élisabeth Borne s'était montrée très dynamique l'année dernière sur le développement de l'Evars. Il sera de notre devoir d'observer l'évolution de la situation, pour voir si nous avons réussi ou non à dépasser les 15 % de jeunes ayant bénéficié de ce programme.

Mme Colombe Brossel. - Nous avons été nombreuses à intervenir sur cette question lors de l'examen du budget de l'éducation nationale en décembre dernier. Le ministre a dit qu'il était trop tôt pour se prononcer et a annoncé une première évaluation pour ce même mois de décembre.

En réponse à la question de savoir si une ligne budgétaire dédiée était prévue, il a sèchement répondu qu'il n'allait pas ouvrir une ligne dédiée sur toutes les matières du programme.

Maintenant que la première évaluation a été réalisée par le ministère, il ne serait pas inutile de demander ces informations et de continuer à peser sur ces sujets, car nous étions un peu seules dans cet échange.

Mme Dominique Vérien, présidente. - Nous le ferons. Il faudrait aussi réussir à faire comprendre aux hommes comme aux femmes que l'on vit beaucoup mieux quand on se respecte mutuellement. Cela donne des couples plus heureux que lorsque l'un des deux impose sa puissance à l'autre. Ce serait le message à faire passer sur les réseaux sociaux. Battons-nous ! Nous avons le droit d'être heureux.

Je vous remercie d'être venues. Il faut se battre pour réussir à faire passer des messages. Nous serons à vos côtés pour y parvenir.

La réunion est close à 10 h 25.