Jeudi 29 janvier 2026

- Présidence de Mme Dominique Vérien, présidente -

La réunion est ouverte à 8 h 30.

Table ronde avec des associations féministes sur les stratégies de lutte contre les mouvements masculinistes

Mme Dominique Vérien, présidente. - Mesdames les rapporteures, chers collègues, mesdames, nous poursuivons ce matin nos travaux consacrés à la montée en puissance des mouvements et réseaux masculinistes.

Nous avons le plaisir de recevoir ce matin cinq associations aux missions et aux champs d'intervention différents, mais qui se rejoignent dans un même combat : la lutte contre le sexisme, les violences faites aux femmes, et plus largement contre toutes les formes d'inégalités entre les femmes et les hommes.

Si nous avons souhaité organiser cette table ronde dans la semaine du 25 janvier, date éminemment symbolique de la Journée nationale contre le sexisme, c'est précisément pour donner la parole à celles et ceux qui oeuvrent concrètement sur le terrain, et qui peuvent témoigner, de manière très directe, de la réalité de la montée des discours masculinistes et de leurs conséquences bien réelles.

Les associations féministes jouent en effet un rôle de première ligne dans la prévention de ces violences, la sensibilisation, l'accompagnement des victimes mais aussi pour la résistance quotidienne face aux discours et aux offensives masculinistes.

Nos premières auditions nous ont permis d'établir un constat très clair : les masculinismes ne sont ni anecdotiques, ni marginaux. Ils constituent aujourd'hui une menace claire et inquiétante contre les femmes.

Ils se manifestent sous des formes diverses et structurées (incels, MGTOW, coachs en séduction, tradwives) mais, par-delà leurs différences, ils s'articulent autour de stratégies convergentes et d'un même récit : celui d'une prétendue « crise de la masculinité », d'une victimisation masculine et d'un ressentiment dirigé contre les droits des femmes et contre l'égalité.

Et leur cible principale, ce sont très souvent les féministes, et par conséquent, les associations féministes, qu'ils cherchent en permanence à délégitimer.

Les statistiques et les enquêtes d'opinion confirment l'ampleur et l'aggravation de cette dynamique.

Sidaction nous indiquait la semaine dernière que 58 % des hommes pensent que « Le féminisme va trop loin » et 52 % que « Les mouvements féministes cherchent surtout à affaiblir les hommes ».

De son côté, le Haut Conseil à l'égalité, dans son récent rapport annuel sur l'état du sexisme en France, dresse, lui aussi, un constat particulièrement préoccupant : 39 % des hommes (et 25 % des femmes !) estiment que « le féminisme menace la place et le rôle des hommes dans la société ».

Cette défiance à l'égard du féminisme, nous le savons, est au coeur de la rhétorique masculiniste. Elle instrumentalise la peur d'un prétendu déclin masculin, construit une opposition artificielle entre les sexes, et alimente une remise en cause, frontale et décomplexée, de l'égalité.

À ce titre, le masculinisme constitue un danger, non seulement pour les femmes, mais aussi, plus largement, pour notre pacte démocratique et pour la cohésion de notre société.

Face à ces constats, les associations sont en première ligne.

Vous travaillez à la déconstruction des stéréotypes de genre, à la prévention des violences, à la protection des victimes, et plus largement à la lutte contre les bases culturelles et idéologiques qui permettent la diffusion et la banalisation de ces discours.

D'abord, par la sensibilisation et la communication auprès du grand public. J'étais ainsi lundi soir présente lors du lancement de la campagne du collectif Ensemble contre le sexisme, qui vise précisément à mettre un coup d'arrêt à l'indifférence face à cette banalisation.

Mais vous êtes aussi le réceptacle de nombreux témoignages. Vous observez l'irruption de ces idées dans les parcours individuels, dans les relations affectives, dans les récits de victimes, et parfois dans les discours et les justifications des auteurs de violences.

Je pense évidemment au rôle de la Fédération nationale solidarité femmes (FNSF) et du numéro 3919, une ligne d'écoute essentielle dans la lutte contre les violences faites aux femmes. Votre retour d'expérience sera précieux pour nous dire si, et comment, les discours masculinistes imprègnent aujourd'hui les passages à l'acte, les mécanismes d'emprise ou les stratégies de justification de la violence.

Dans un contexte de montée du complotisme, de désinformation et de défiance à l'égard des institutions, il est d'ailleurs frappant de constater que le baromètre du Haut Conseil à l'égalité montre que les associations bénéficient d'un niveau de confiance très élevé : 75 %, supérieur même à celui accordé par exemple aux médecins (70 %). Cela dit beaucoup de votre rôle central, non seulement dans l'accompagnement des victimes, mais aussi dans la prévention et la lutte contre ces idéologies.

La question de la prévention m'amène naturellement à celle de l'EVARS (éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle), tant il a été souligné au cours de nos auditions le rôle crucial joué par cet enseignement et combien il est nécessaire de promouvoir de véritables contre-discours face au déferlement de contenus masculinistes en ligne.

À ce titre, cela soulève la question du rôle des associations dans cet enseignement, en raison de leur expertise et de leur légitimité acquise au fil des années. Une intervenante du Sidaction nous rappelait ainsi que, au Planning familial par exemple, une formation à l'EVARS représente jusqu'à 170 heures, beaucoup plus que celle dont bénéficient les enseignants. Vous pourrez revenir sur la manière dont vous concevez votre rôle vis-à-vis de l'EVARS.

Mais cela pose aussi la question, très concrète, des moyens. Lors des débats sur le projet de loi de finances pour 2026, la proposition de créer une ligne budgétaire dédiée à l'EVARS au sein de la mission « Enseignement scolaire » a été rejetée. Vous nous direz si, de votre point de vue, la définition des programmes, entrée en vigueur pour la rentrée 2025, de l'EVAR et de l'EVARS constitue une avancée satisfaisante, et si les moyens qui y sont consacrés vous paraissent suffisants.

Et puisque nous évoquons les moyens, il faut aussi dire un mot de la situation financière des associations. Tous les rapports, et notamment celui de nos collègues sénateurs Arnaud Bazin et Pierre Barros, membres de la commission des finances, soulignent leur fragilité. Lors de notre colloque inaugural sur le masculinisme, Lucie Daniel, de l'ONG Equipop pour les droits et la santé des femmes et des filles, rappelait qu'une étude de la Fondation des femmes montrait que la moitié des associations disposent aujourd'hui de moins de trois mois de trésorerie.

Cette fragilité ne concerne bien sûr pas que le niveau national, et nous regrettons au sein de notre délégation que le budget de l'aide publique au développement, qui permet de soutenir l'action des mouvements féministes à l'international, ait été réduit de plus de 50 % entre 2024 et 2026.

À cette fragilisation financière s'ajoutent désormais des attaques de plus en plus directes : déréférencement ou suppression de contenus, campagnes de harcèlement en ligne, offensives coordonnées contre des associations et des militantes féministes, souvent portées ou amplifiées par des sphères masculinistes.

Ces dernières bénéficient d'ailleurs de leurs propres associations masculinistes, telles que celles dites « de défense des droits des Pères », ou « La Nuit du bien commun » de Pierre-Edouard Stérin, avec des stratégies d'influence, notamment sur des sujets comme l'EVARS.

Cette table ronde est donc l'occasion d'entendre vos expertises respectives, vos constats de terrain, mais aussi vos propositions d'action.

Je souhaite donc la bienvenue à :

- Sarah Durocher, présidente du Planning familial (en visioconférence) ;

- Françoise Dumont, présidente honoraire de la Ligue des droits de l'Homme ;

- Camille Lextray, directrice de la communication de la Fédération nationale solidarité femmes (FNSF) ;

- Faustine Garcia, chargée de plaidoyer et de la Force juridique de la Fondation des femmes ;

- et Yseline Fourtic-Dutarde, cofondatrice d'Ensemble contre le sexisme.

Avant de vous céder la parole, je précise que cette audition fait l'objet d'une captation audiovisuelle en vue de sa retransmission en direct sur le site et les réseaux sociaux du Sénat.

Je laisse dans un premier temps la parole à Sarah Durocher du Planning familial, qui participe en visioconférence.

Mme Sarah Durocher, présidente du Planning familial. - Je remercie la délégation aux droits des femmes de s'être saisie du sujet des mouvements masculinistes, qui évolue très vite et intéresse énormément les féministes, puisque nous sommes l'une de leurs principales cibles.

Je suis Sarah Durocher, présidente du Planning familial. Notre association, qui a 70 ans cette année, dispose d'un réseau de 82 associations sur l'ensemble du territoire, dans l'Hexagone comme dans les territoires ultramarins. Elle accueille 500 000 personnes par an et travaille sur les droits sexuels et reproductifs, l'avortement, la contraception, l'éducation à la sexualité et la lutte contre les violences. Elle s'inscrit donc dans un projet de société.

À travers notre expérience au Planning familial, il est important de faire le lien entre les masculinistes et les droits sexuels et reproductifs. Lutter contre le droit à disposer de son corps est l'un des éléments très forts qu'ils utilisent pour parvenir à une société où les femmes ont moins le choix. Cela fait partie d'un projet politique.

La question est simple : à qui profite le masculinisme ? Il profite évidemment aux privilèges masculins dans une société patriarcale, mais aussi à des projets politiques. Nous pouvons l'observer au niveau international, européen et en France, avec l'arrivée de politiques comme celle de Donald Trump. Aujourd'hui, aux États-Unis, l'un des slogans préférés est « ton corps, mon choix ». Nous voyons donc comment même les slogans féministes sont réutilisés et attaqués ; ce sont des exemples très précis que l'on observe.

Cette situation s'inscrit dans un contexte international conservateur, où l'une des cibles est d'attaquer les droits sexuels et reproductifs, les féministes et leurs militantes. Nous constatons en effet une augmentation des attaques indirectes envers les féministes. Il y a une accélération mondiale que nous observons aussi en France, dans une dynamique qui évolue très vite. Cette évolution met en avant la force des masculinistes et leur lien avec les réseaux sociaux. Il ne s'agit pas uniquement de cela ; ce sont aussi des attaques très régulières sur des projets politiques, par la désinformation ou par des attaques envers nos associations du Planning familial et ses militantes. Nous en avons un exemple assez récent qui nous a alertées. Les féministes ont toujours alerté sur ces mouvements politiques masculinistes et nous sommes très contentes que ce sujet soit aujourd'hui pris en compte. Il y a quelques années, un mouvement anti-avortement s'est créé, « Les Survivants », dont le site a depuis été attaqué grâce au travail d'Hélène Bidard à la mairie de Paris. Pour la première fois, il s'agissait d'une association anti-avortement dont l'objectif était de s'adresser aux jeunes garçons pour leur dire que l'avortement n'était pas seulement la question du choix des femmes d'interrompre ou pas leur grossesse, mais que les hommes avaient aussi une part de décision. On ciblait donc des garçons avec beaucoup de désinformation, en présentant les féministes comme les ennemies du modèle masculin. Cela est arrivé il y a quinze ans.

Nous avions donc déjà des alertes et nous nous sommes interrogés sur la nécessité de nous adresser aussi aux jeunes garçons. C'est un des leviers que nous pourrons observer par la suite, via l'éducation à la sexualité par exemple.

Nous avons remarqué ce type d'attaques, menées par les mêmes personnes qui ont apposé des autocollants sur les Vélib' avec des messages très clairs au moment des débats sur la constitutionnalisation de l'IVG. Il est important de ne pas dissocier les mouvements anti-choix et anti-droits de la question des masculinismes, puisque tous ces mouvements servent un projet politique contre les féministes et contre le droit des femmes.

Il faut dire que les féministes ont remporté des victoires importantes en France ces cinquante dernières années. Cependant, bien que nous puissions saluer ces victoires, le « backlash », c'est-à-dire, le contrecoup, est aujourd'hui très violent, et la question des mouvements masculinistes en fait partie.

Le Planning familial subit un grand nombre d'attaques. Nous avons d'ailleurs créé un document, qui peut vous intéresser en tant que parlementaires, recensant les remontées de ces attaques. La semaine dernière encore, nous avons subi une attaque anti-avortement à Strasbourg, avec des collages. Nous subissons des attaques beaucoup plus violentes, avec de l'intimidation auprès de militantes du Planning et de sa présidente actuelle. J'ai moi-même vécu des vagues de harcèlement très importantes.

Au mois d'octobre dernier, nous avons subi une menace. On pourrait se dire que ce n'est qu'un tweet, mais nous avons reçu ce message : « Je suis amoureux de l'amour, mais comme ce n'est pas réciproque, demain à 10 h 30, à l'heure de pointe, je vais commettre un attentat-suicide au Planning familial d'Asnières-sur-Seine. Je les soupçonne d'avoir avorté mon âme soeur en 2004. »

Nous avons été interpellés par ce message, car c'était la première fois que ce genre d'attaque était formulé publiquement. L'association du Planning familial du 92 a porté plainte, car il est important pour nous que le Planning familial porte plainte à chaque attaque. Je ne vous cache pas qu'il n'est pas si simple que nos plaintes soient prises en compte, et il est important que vous le sachiez en tant que parlementaires.

Nous n'avons pas eu de refus de plainte, mais chaque dépôt représente une sacrée bataille, que ce soit pour le délit d'entrave à l'avortement ou pour les menaces et attaques, parfois prises à la légère. Il est donc important pour nous de continuer à visibiliser ces faits et à déposer plainte, car ce sont des éléments essentiels pour répertorier l'ensemble des attaques et mesurer leur augmentation. L'une des attaques que nous avons subies dernièrement émane de quelqu'un se réclamant du mouvement Incel. L'enquête est en cours. Nous savons que le Planning familial, comme d'autres associations, peut être la cible de manière très régulière de ce genre d'attaques. Vous voyez bien le lien entre avortement, droits sexuels et reproductifs, et les mouvements masculinistes. Le Planning pourrait être une cible, puisque nous pratiquons des avortements et avons donc enlevé les âmes soeurs de certains masculinistes incels. Je souris, mais cela révèle quelque chose de très significatif. L'un des leviers très importants est la question de l'éducation à la sexualité. Il y a deux ans, le Planning familial, Sidaction et SOS Homophobie ont porté plainte pour la non-application de la loi de 2001. C'est une chance d'avoir cette loi. Nous avons réussi à faire condamner l'État pour sa responsabilité dans la non-application de ce texte. Comme le disait Dominique Vérien, il y a aujourd'hui une véritable bataille et énormément de désinformation sur le travail mené par des associations comme le Planning, la FNCIDFF, la FNSF ou SOS Homophobie, qui effectuent un travail de terrain avec une certaine expertise depuis très longtemps. Nous demandions une ligne directrice, une véritable politique publique sur le sujet de l'éducation à la sexualité, avec un financement, mais nous n'avons malheureusement pas réussi. Sachez qu'il existe aussi un collectif pour une véritable éducation à la sexualité, qui a rédigé un livret avec des propositions fortes.

Ce collectif est composé de syndicats, de parents d'élèves et d'associations, afin de faire en sorte que la loi de 2001 soit appliquée. Il y a une urgence à mettre en place cette loi et à lui donner les moyens. Or, malgré la sortie du programme, nous observons aujourd'hui dans nos associations des baisses de financement au niveau des collectivités territoriales, ce qui est très contradictoire, alors que nous avons une réelle volonté de mettre en place cette éducation à la sexualité.

La deuxième chose - puisque le Planning familial fait partie de l'IPPF (la Fédération internationale pour la planification familiale) au niveau international - est qu'il nous semble important que les féministes puissent échanger et disposer d'espaces pour réfléchir à la manière de lutter contre les masculinistes et de s'inspirer des stratégies de féministes qui subissent actuellement des politiques conservatrices, que ce soit les Polonaises, les Italiennes ou les États-Uniennes - et la liste devient très longue. Il est important pour nous que des échanges aient lieu au niveau de la société civile. Et pourquoi pas, en tant que parlementaires ? Nous savons que des événements internationaux peuvent nous le permettre. L'échange de pratiques est également un levier très intéressant.

Mme Dominique Vérien, présidente. - Si notre délégation s'est saisie du sujet des masculinismes, c'est justement à la suite de notre participation à la CSW (Commission de la condition de la femme) des Nations-Unies de l'année dernière, où nous avions été marquées par un certain nombre d'éléments. Nous avons alors décidé d'approfondir la question pour savoir comment cela se passait en France.

Merci pour votre intervention. Je me tourne maintenant vers Françoise Dumont, présidente honoraire de la Ligue des droits de l'homme (LDH), qui travaille en ce moment même sur les masculinismes.

Mme Françoise Dumont, présidente honoraire de la Ligue des droits de l'Homme. - Je vous remercie d'avoir organisé cette table ronde sur un sujet qui, vous l'avez dit, est loin d'être anecdotique. Il mobilise plus ou moins ouvertement - car il y a des forces qui se mobilisent ouvertement et d'autres qui font un travail plus souterrain, un travail de sape - un certain nombre de forces qui ne sont pas forcément d'accord entre elles sur tout, mais qui ont au moins un point commun : l'idée que les hommes sont menacés par un mouvement qui viserait à les affaiblir, que le féminisme est allé trop loin - discours que l'on entend notamment à propos de #MeToo - et qu'au fond, l'égalité hommes-femmes est réalisée depuis longtemps.

Je me souviens d'Alain Finkielkraut disant, il y a au moins cinq ans, que les femmes sont de « mauvaises gagnantes ». Cela résumait assez bien sa position.

Ce sujet est loin d'être anecdotique également parce que c'est un phénomène qui se développe dans de nombreux pays. Les États-Unis sont un bon exemple, mais il n'y a pas qu'eux. Si ce phénomène se développe, c'est aussi parce que nous sommes confrontés à une montée de l'extrême droite et des droites extrêmes dans beaucoup de pays. Ces courants masculinistes s'appuient sur des valeurs traditionnelles qui ne remettent pas du tout en cause le patriarcat. Lutter contre le masculinisme passe forcément par la lutte contre l'extrême droite.

Par rapport aux différentes représentantes qui vont prendre la parole, je suis dans une situation un peu particulière car, comme vous le savez, la Ligue des droits de l'Homme est une association généraliste. Nous y tenons, c'est lié à notre histoire. Cela veut dire que nous ne sommes pas une association féministe au sens classique du terme, mais cela ne nous empêche pas d'agir pour la défense des droits des femmes. À ce titre, nous sommes bien entendu amenés à travailler sur le sexisme et les questions d'égalité.

Ce travail, nous le menons de différentes façons : à l'échelon national, mais aussi à l'échelon local, car l'une des caractéristiques de la Ligue est de disposer d'un certain nombre de sections.

Elles sont à peu près partout en France, vivent plus ou moins bien, mais mènent, elles aussi, un travail de leur côté. Nous menons cette réflexion sur les questions de sexisme et de masculinisme par le biais d'un groupe de travail que je coanime, dont le rôle est d'alimenter la réflexion de la Ligue lorsqu'elle est sollicitée pour s'exprimer sur ces sujets. Ce groupe de travail organise une journée de réflexion ; la prochaine, le 14 février, portera sur l'évolution de l'industrie pornographique. En effet, par rapport à cette question du masculinisme, nous ne pouvons pas ne pas évoquer le rôle que joue la pornographie, d'autant plus que celle-ci se développe en toute impunité. Elle concerne des mineurs, de plus en plus jeunes. Plusieurs rapports, dont le vôtre, montrent que les jeunes sont confrontés de plus en plus tôt à la pornographie. C'est d'autant plus inquiétant que cette pornographie se révèle de plus en plus violente et attentatoire à la dignité humaine, créant une sorte d'accoutumance à la violence. C'est notamment parce que nous sommes sensibilisés à cette question que nous sommes parties prenantes dans le procès dit « French Bukkake ». S'il y a bien un procès qui montre à quel point cette pornographie se développe en toute impunité et dans la violence, c'est bien celui-ci. Pour nous convaincre d'être partie civile dans ce procès, l'association Osez le féminisme ! nous avait envoyé certaines vidéos liées à cette affaire, et je n'ai pas pu les regarder jusqu'au bout. C'est d'une telle violence, d'une telle atteinte à la dignité, que c'est vraiment insupportable. Néanmoins, ces contenus sont regardés et continuent de circuler puisque, si rien ne change, lorsque les victimes comparaîtront à leur procès, les images les concernant continueront de circuler. Nous sommes très souvent en contact direct avec l'avocate Lorraine Questiaux. À ma connaissance, il n'y a pas encore de date, mais le procès devrait se tenir dans le courant de cette année.

Mme Laurence Rossignol, rapporteure. - Du point de vue de l'organisation de la justice, c'est un très gros procès, avec de nombreux prévenus et cinquante parties civiles. C'est donc une organisation considérable pour un grand procès d'assises. Je ne ferai pas de comparaisons, mais chacun a en tête ce qu'ont été les grands procès d'assises avec de nombreux prévenus et de nombreuses parties civiles ces dernières années.

Il y en a donc pour un bon moment. C'est une logistique qui pèse dans le choix des dates et c'est la raison pour laquelle les associations parties prenantes et les avocates, dont Lorraine Questiaux, exercent une pression continue sur la justice pour que le procès soit inscrit.

Mme Françoise Dumont. - La question de la pornographie nous semble extrêmement importante par rapport au développement du masculinisme.

Une autre caractéristique de la Ligue est d'avoir des sections locales qui travaillent sur ces questions, notamment en lien avec les établissements scolaires. Nous menons de nombreuses actions sous différentes formes, par exemple par le biais de concours de plaidoiries. Ayant souvent assisté à ces concours, je peux dire qu'ils sont très intéressants. En général, les jeunes - des lycéens, mais de plus en plus aussi des collégiens, ce qui est une bonne chose - choisissent différents thèmes pour leurs plaidoiries.

Très souvent, nous entendons des plaidoiries liées aux questions du sexisme et de l'égalité. Jusqu'à présent, je n'ai pas entendu de plaidoiries liées au masculinisme en tant que tel, ce qui est d'ailleurs significatif.

Face à cette question, il nous semble qu'un travail de pédagogie et d'information est à faire envers les jeunes, mais pas seulement. Il y a aussi tout un travail de déconstruction d'un certain nombre de stéréotypes et de fausses informations. Par exemple, lors des concours de plaidoiries, lorsque des jeunes s'expriment sur l'égalité professionnelle hommes-femmes, les masculinistes auront du mal à les convaincre que celle-ci a été acquise. Nous insistons donc beaucoup sur ce travail d'information et de déconstruction à mener. L'éducation nationale y a toute sa place, évidemment, tout comme les associations et, d'une manière générale, l'éducation populaire. Encore faut-il que ces associations et cette éducation populaire ne soient pas mal en point, notamment financièrement. Outre les problèmes de moyens, il y a aussi le dénigrement systématique du travail que peuvent mener certaines associations.

Concernant l'EVARS, nous serons amenés à en rediscuter. Nous avons bien suivi tout ce qui a concerné la mise en oeuvre de ce programme et nous sommes heureux qu'il puisse enfin se mettre en place. Reste la question, et je le dis d'autant plus facilement que j'étais moi-même enseignante, de la façon dont l'éducation nationale va assurer le suivi de sa mise en oeuvre. En effet, l'une des caractéristiques de l'éducation nationale est de prendre parfois des décisions sans en assurer le suivi. J'ai eu beaucoup d'exemples dans ma carrière. Si, dans les établissements, les chefs d'établissement, le corps enseignant et les parents d'élèves ne manifestent pas la volonté de faire avancer les choses, nous risquons de déchanter par rapport au mince progrès que représente l'EVARS.

Enfin, je note que, lorsque le programme de l'EVARS a été examiné au Conseil supérieur des programmes (CSP), le représentant de l'enseignement privé s'était engagé à appliquer ce programme tel qu'adopté par le Conseil supérieur des programmes. Or, nous nous apercevons, à regret, que l'enseignement privé a déjà fait le choix de produire sa propre version de l'EVARS, ce qui nous semble inquiétant. Je vous remercie.

Mme Dominique Vérien, présidente. - Je vais maintenant laisser la parole à Camille Lextray de la FNSF.

Mme Camille Lextray, directrice de la communication de la Fédération nationale solidarité femmes (FNSF). - Je vous remercie pour votre invitation et pour cette thématique qui nous alarme depuis des mois.

J'aimerais commencer par quelques exemples concrets fondés sur notre expertise. La Fédération nationale solidarité femmes est une fédération féministe qui regroupe plus de 80 associations sur le territoire français. Les constats que je vais exposer s'appuient sur les remontées de nos centres d'hébergement pour femmes victimes de violences au sein du couple, soit environ 7 000 femmes et enfants hébergés en 2024. Ils proviennent aussi de nos accueils de jour, avec 80 000 femmes accueillies chaque année, et bien sûr du 3919, notre ligne d'écoute d'information et d'orientation pour les femmes victimes créée et pilotée par la FNSF en 1992, qui a pris en charge plus de 100 000 appels en 2024. C'est donc un large recueil de constats qui permet de tirer certaines conclusions.

Je tiens à le souligner, car là où les masculinistes s'expriment souvent en leur nom, en appuyant leur discours sur une idéologie sexiste et des études sans aucune base scientifique, nous nous exprimons avec la force de plus d'un demi-siècle d'expertise et de remontées de terrain. Nous portons une voix collective qui regroupe des dizaines de milliers de professionnels, de femmes et d'enfants victimes. Il est important de le rappeler, car il nous arrive souvent d'être renvoyés dos à dos avec les masculinistes, alors que nous n'avons rien en commun.

Ces constats doivent être lus à l'aune de plusieurs éléments. D'abord, un contexte international, européen et national de montée de l'extrême droite, des conservatismes et d'une « Internationale » des réactionnaires. Il y a aussi, au niveau national, des faits plus positifs : en 2017, la vague #MeToo et la grande cause du quinquennat ; en 2019, le Grenelle des violences conjugales ; et en 2020, la pandémie qui a permis de mettre en lumière les violences conjugales. Ces moments clés ont été très importants et ont permis des avancées indéniables. Autour de cette table, nombreuses sont les personnes qui ont oeuvré ardemment à ces améliorations. Durant cette période, pour une fois, nous avons davantage entendu les femmes, les féministes, les chercheuses, les associations, mais aussi les victimes. Sans doute un peu trop pour certains, comme Sarah Durocher le mentionnait, avec la question du backlash.

Maintenant que la dynamique s'est quelque peu dissipée, il apparaît aujourd'hui qu'il n'y a pas et qu'il n'y a jamais eu de consensus sur les violences faites aux femmes, car nous sommes tous les jours confrontés à la question : « mais qu'en est-il des hommes ? ». Cela ouvre des brèches immenses dans lesquelles les masculinistes s'engouffrent. Mélanie Blais rappelle que, suite à l'attentat masculiniste à l'École polytechnique de Montréal en 1989, les débats s'étaient orientés vers un prétendu désarroi masculin et le fait que les femmes et le mouvement féministe prenaient trop de place.

Pour illustrer ce que vivent la fédération, nos associations et les femmes en territoire, je prendrai deux exemples.

Le premier concerne les attaques répétées que nous subissons depuis plus d'un an contre nos dispositifs dédiés aux femmes victimes de violences et contre les professionnels de nos structures. Les mouvements masculinistes attaquent les femmes et, plus particulièrement, les féministes. Il y a d'abord les attaques envers nos professionnels et les tentatives de saturation de la ligne 3919, avec des appels coordonnés à certains moments. La stratégie de blocage sous-entend que si le dispositif n'est pas accessible aux hommes, alors il ne bénéficiera à personne. Nous recevons également des appels de plus en plus virulents et des attaques envers nos écoutantes, qui s'ajoutent à un contexte de travail déjà difficile où elles sont exposées à des récits de violences extrêmes. À cela s'ajoutent des insultes et des remises en question de leur écoute, de leur pratique et du bien-fondé de leur travail. Enfin, nos visages sont affichés sur les réseaux sociaux, incitant à nous interpeller pour que nous rendions des comptes. Tout cela est également porté par l'attaque de nos dispositifs dédiés, notamment le 3919, la ligne d'écoute pour les femmes victimes de violences, plus spécifiquement conjugales. Cette démarche vise à créer le doute sur la légitimité du 3919 et le bien-fondé de nos principes d'intervention. Rien que l'année dernière, en 2025, plus de treize questions au Gouvernement ont demandé l'ouverture du 3919 aux hommes. Cette initiative est poussée par un groupe à l'idéologie proche des mouvements masculinistes, qui trouve des soutiens auprès de parlementaires. On demande cela à une fédération dont l'objet associatif, depuis plus de cinquante ans, est l'accompagnement des femmes victimes de violences.

« Et vous, qu'est-ce que vous faites pour les hommes victimes ? » Cette question est systématiquement posée en réponse à la présentation de nos dispositifs dédiés aux femmes, comme si dédier des dispositifs aux femmes, ce qui est fait pour leur sécurité et parce que l'ampleur et la dimension des violences qu'elles subissent n'est pas la même, constituait une discrimination « anti-hommes ». C'est une manière de remettre encore les hommes au centre de tout et de refuser aux femmes une prise en charge adaptée et dédiée pour se reconstruire après les violences. Dans la bouche des masculinistes, nos dispositifs ne sont plus dédiés aux femmes, ils sont « anti-hommes ». C'est une pensée victimaire qui ferait croire que nous n'avons pas pensé les dispositifs pour les femmes, mais contre les hommes. Une réécriture de l'histoire, en somme. Mais ils ne sont pas le centre de notre monde. Certains pourraient dire : « Il existe aussi des hommes victimes ». C'est vrai, et des dispositifs adaptés existent en France. Lorsque des hommes appellent le 3919, ils sont, de manière évidente, réorientés vers les dispositifs adéquats. Il s'agit donc plus d'une méconnaissance des dispositifs existants. Si toutes les violences doivent être condamnées, les violences conjugales faites aux femmes s'inscrivent dans le continuum des violences faites aux femmes et revêtent, de ce fait, un aspect systémique qui les différencient dans la dimension qu'elles prennent. La démarche qui consiste à attaquer un dispositif dédié aux femmes est une charge réactionnaire visant à faire croire qu'il y aurait une symétrie dans les violences. Cela participe d'un projet de négation des inégalités de genre. Le même collectif a fait déposer, par l'Union des droites, un amendement dans le projet de loi de finances pour 2026 afin de supprimer le BOP 137, qui n'est autre que le budget dédié à la lutte contre les violences faites aux femmes. Le but était de le remplacer par un nouveau budget, soi-disant égalitaire, avec une ligne pour l'amélioration de la condition de vie des femmes, une ligne égale pour celle des hommes, et une dernière enveloppe pour lutter contre les violences intrafamiliales.

On nie donc l'aspect genré des violences intrafamiliales, estimant que le budget de lutte contre les violences faites aux femmes n'a pas de raison d'être. Cela serait justifié par une volonté d'assurer une parfaite symétrie budgétaire et fonctionnelle entre les politiques publiques menées en faveur des femmes et celles menées en faveur des hommes. Est-ce une faveur faite aux femmes que de lutter contre les violences qu'elles subissent ? Il s'agit d'un refus clair et catégorique de la reconnaissance de l'aspect systémique et genré des violences. Bien sûr, ces mêmes défenseurs autoproclamés de l'égalité ne se sont jamais mobilisés sur les sujets d'égalité quand cela ne revient pas à spolier les acquis durement obtenus par les féministes. La FNSF refuse bien sûr cette symétrisation des violences conjugales. Les violences faites aux femmes ne sont pas des événements isolés, des cas individuels, mais sont systémiques. Ce n'est pas seulement nous qui le disons, c'est notamment la Convention d'Istanbul, ratifiée par la France en 2014, qui affirme que la nature structurelle de la violence à l'égard des femmes est fondée sur le genre et qu'elle est un des mécanismes sociaux cruciaux par lesquels les femmes sont maintenues dans une position de subordination par rapport aux hommes.

Pour m'intéresser plus particulièrement aux masculinistes et à leur évolution, nous observons que leurs méthodes ont changé. Nous sommes loin des techniques frontales et spectaculaires d'auparavant. Les masculinistes ne montent plus sur les grues. Ils étudient nos sites internet, lisent nos publications, organisent et obtiennent des rendez-vous avec les parlementaires et dans les ministères. Mais derrière, ce sont toujours les mêmes profils : des hommes qui ont été accusés de violences conjugales, ce qu'ils se gardent bien d'évoquer dans les très nombreux courriels que vous recevez. Sur leurs pages Facebook, les témoignages d'hommes accusés à tort par leurs ex-conjointes, qui voudraient « gâcher leur vie », défilent. Souvent, ils n'ont pas été condamnés, la plainte de madame ayant été classée sans suite. Mais le fait que ce soit un de leurs points communs devrait nous interroger. Les méthodes sont aussi toujours les mêmes : utiliser les enfants comme un cheval de Troie pour ne parler que des hommes. Le collectif derrière toutes les actions que j'ai citées - les questions au Gouvernement, les amendements au PLF - est un collectif qui prétend « défendre les enfants ». C'est d'ailleurs son nom.

Cependant, ce collectif ne parle que des hommes, jamais d'inceste, de violences faites aux enfants ou d'EVARS. Si le fond reste inchangé, la forme a grandement évolué. Ses membres maquillent leur idéologie masculiniste derrière un vernis progressiste et détournent les éléments de langage féministes pour servir des intérêts opposés. Ils prétendent, par exemple, oeuvrer pour l'égalité parentale, notamment à travers la proposition de loi n° 819 sur la résidence alternée, déposée à l'Assemblée nationale. L'exposé des motifs est assez édifiant, car il est l'exemple parfait de leur manipulation. Le raisonnement entier est malhonnête : il met en avant des chiffres provenant de sources non fiables et présente une interprétation qui manipule les faits pour aboutir à des conclusions servant l'idéologie du collectif, mais qui ne permettent aucunement de résoudre le problème des inégalités dans la charge parentale.

Cette proposition de loi manipule la réalité. Elle estime qu'aujourd'hui, les familles monoparentales existeraient à cause des juges, en raison de leur refus de laisser une place égale aux pères dans la parentalité. Nous avions pourtant laissé en 2012 la rhétorique de « un papa, une maman » pour comprendre qu'un enfant a surtout besoin d'un environnement sain et équilibré. Quand on s'intéresse aux décisions prises par les juges aux affaires familiales, on constate que dans 87 % des cas, la décision est en accord avec la demande du père. La garde alternée ne peut être décrétée par principe, mais doit l'être à l'appréciation du juge dans l'intérêt supérieur de l'enfant, et non dans celui de l'adulte. C'est le cas, par exemple, si l'enfant est trop jeune ou si les capacités d'accueil ne sont pas réunies pour qu'il ait un environnement sain. Par conséquent, pour agir réellement en faveur d'une répartition égale de la charge parentale, ce n'est pas dans les décisions de justice qu'il faut chercher - les hommes ne sont pas victimes d'un complot matriarcal des juges -, mais dans l'application et la mise en place de politiques ambitieuses pour une société plus juste et égalitaire.

De plus, les difficultés des enfants dans les familles monoparentales sont imputées à l'absence du père de manière purement arbitraire. Or, quand on écoute le collectif des mères isolées, par exemple, ce sont les difficultés financières, la précarité et l'isolement qui, dans leur quotidien, les entravent. Mais rien n'est fait et rien n'est dit pour toutes ces femmes qui font du mieux qu'elles peuvent chaque jour pour assurer seules la charge des enfants qu'elles ont pourtant eus à deux.

Enfin, en conclusion, je reviendrai sur le fait que, l'année dernière, trois attaques se réclamant de l'idéologie « incel » ont été déjouées. La dernière en date, à Saint-Étienne, est pour la première fois entre les mains de la justice antiterroriste. Cette menace est prise au sérieux par les services de renseignement, mais elle est encore méconnue des magistrats et des avocats. Sur le terrain, nous nous rendons compte que le masculinisme prend de plus en plus de place et menace nos professionnels, ce qui crée une détresse supplémentaire dans des métiers déjà en tension. Le but final est de nous réduire au silence, de nous effacer. Nous ne lâcherons rien, mais la menace est réelle.

Mme Dominique Vérien, présidente. - Merci pour votre intervention. La parole est maintenant à Faustine Garcia de la Fondation des femmes.

Mme Faustine Garcia, chargée de plaidoyer et de la Force juridique de la Fondation des femmes. - En tant que fondation féministe, nous tenons à souligner que les idées masculinistes ne sont pas isolées. Elles s'inscrivent dans un écosystème de radicalisation qui dépasse le cadre numérique et qui alimente des structures déjà patriarcales ainsi que la résurgence de discours conservateurs et réactionnaires au niveau mondial. Le masculinisme est devenu la mise en pratique concrète de l'antiféminisme, se construisant comme une réaction aux avancées du féminisme.

Depuis quelque temps, à la Fondation des femmes, nous suivons l'alliance de fait entre les masculinistes, les mouvements anti-choix et l'extrême droite, des communautés qui se retrouvent sur des intérêts communs. Nous avons par exemple copublié un rapport avec l'ISD (Institute for Strategic Dialogue) sur la mobilisation anti-avortement. Dans ce rapport, nous constations que sur Instagram, un cinquième des reels les plus recommandés par l'algorithme sur l'avortement contenaient soit de fausses informations, soit des contenus promouvant un style de vie tradwife, soit des conseils de santé alternatifs erronés. Cela a donc un impact réel sur la liberté de choix des femmes et sur leur vie.

Ce qui nous préoccupe beaucoup, c'est l'impact concret de ce mouvement global sur la société et sur la sécurité des femmes et des professionnels du secteur féministe. C'est pour nous un enjeu de sécurité nationale. Nous pensons évidemment à l'attentat antiféministe de l'École Polytechnique de Montréal. La Fondation des femmes coordonne un tiers-lieu féministe identifié, qui regroupe plus de 30 associations. Pour l'instant, nous n'avons pas reçu de menace directe, contrairement à d'autres associations. Mais cette question a pris une véritable place dans notre quotidien, et nous nous interrogeons sur la manière de rester attentives aux impacts que pourraient avoir les mouvements masculinistes sur notre quotidien de militantes et de professionnelles.

Ce qui nous inquiète beaucoup en tant que Fondation des femmes - à qui l'on demande souvent : « Mais pourquoi n'existe-t-il pas une Fondation des hommes ? » -, c'est que le terme « masculiniste » s'inscrit dans une stratégie fallacieuse de symétrisation avec le féminisme. Il est très dangereux de les mettre sur le même plan ; c'est une stratégie exploitée par les masculinistes eux-mêmes pour légitimer leur idéologie, alors que ce sont deux projets de société réellement différents. Les féministes ont un projet d'émancipation, de liberté et d'égalité, tandis que le projet masculiniste est un projet de soumission et de contrôle. Un chiffre du rapport du Haut Conseil à l'égalité illustre cette idéologie qui nous inquiète : 60 % des hommes pensent que les féministes veulent que les femmes aient plus de pouvoir que les hommes.

J'en profite pour faire une incise sur un sujet que nous suivons à la Fondation des femmes, car nous travaillons sur la question de la maternité féministe et de l'accompagnement des mères, notamment des mères isolées : il s'agit de la montée des tradwives. Ce sont des femmes qui servent une idéologie masculiniste, qui prônent la soumission au mari et un retour à une répartition traditionnelle des rôles entre les sexes, contribuant ainsi à renormaliser la domination masculine. Certaines se présentent comme soumises à leur mari. Les tradwives viennent mettre en porte-à-faux la parole féministe, là où la promesse du féminisme est que les femmes et les hommes accèdent à une égalité en droit, mais aussi dans les faits. Cela nous inquiète, car nous nous demandons jusqu'où elles peuvent gagner du terrain, en raison notamment des chiffres qui concernent la pauvreté des femmes. Aujourd'hui, même si l'égalité en droit est atteinte, les femmes sont beaucoup plus exposées que les hommes à la pauvreté. Elles travaillent dans de moins bonnes conditions et ont des emplois précaires. Nous savons que 80 % des retraités pauvres sont des femmes, que l'égalité économique n'est pas acquise et que les femmes effectuent la majorité du travail domestique.

Nous nous inquiétons de ce terreau qui pourrait permettre la romantisation de cette vie, qui n'est pas conforme à la réalité, et surtout de ces femmes qui dénigrent celles qui font d'autres choix de non-maternité, notamment sous un prétexte moral ou religieux, en prenant ce modèle de soumission. En tant que fondation qui finance le secteur féministe, notre grand sujet est ce qui permet aux masculinistes de se structurer et de prospérer : ils disposent de moyens financiers considérables pour s'organiser et diffuser leurs idées, là où les mouvements féministes doivent lutter avec des ressources limitées. Nous faisons face à un énorme fossé budgétaire. Une enquête publiée cet été montrait que 70 % des associations étaient en très grande difficulté financière, avec une baisse moyenne des subventions de 15 %. La situation s'aggrave : pour notre appel à projets « Coup de pouce » lancé au dernier semestre 2026, sur 400 associations présentes dans notre base, la baisse moyenne des subventions est aujourd'hui de 18 %. Nous sommes donc très inquiètes, notamment parce que les masculinistes et leurs alliés ne se contentent pas de diffuser leurs idées ; ils sont aussi financés et ont des moyens financiers beaucoup plus puissants que les nôtres. Le rapport La prochaine vague : comment l'extrémisme religieux reprend le pouvoir du Forum parlementaire européen pour les droits sexuels et reproductifs illustre ce déséquilibre. La Fondation des femmes va avoir 10 ans cette année. En 10 ans, nous avons réussi à redistribuer 20 millions d'euros, alors que les mouvements anti-genre et anti-choix ont reçu 1,18 milliard de dollars entre 2019 et 2023. Nous ne sommes vraiment pas sur la même échelle. Les financements anti-genre ont quadruplé en 10 ans. Même si nous collectons de plus en plus, nous ne sommes pas à armes égales, ce qui nous inquiète beaucoup, puisque c'est un puissant levier pour diffuser leurs idées et leur idéologie.

Surtout, depuis l'élection de Donald Trump en 2024, nous remarquons une tendance préoccupante : les prises de position publiques d'acteurs influents comme Elon Musk -- critiquant les programmes de diversité en entreprise -- ou Mark Zuckerberg -- prônant une « remasculinisation » des organisations -- illustrent un recul des engagements en faveur de l'égalité. Ce climat politique et médiatique a un impact direct : le secteur privé, autrefois plus ouvert, devient de plus en plus réticent à financer des initiatives féministes ou inclusives. Lorsque les entreprises financent des projets, elles se concentrent plutôt sur la lutte contre les violences, mais évitent de s'engager sur des sujets plus politiques comme la lutte contre les stéréotypes. Ce refroidissement, qui nous inquiète, alimente ce que certains ont théorisé comme la gender fatigue, une sorte de relâchement. Les masculinistes semblent avoir autorisé cette gender fatigue en entreprise, comme pour dire : « C'est bon, nous avons beaucoup parlé de féminisme ces dernières années, maintenant nous sommes un peu fatigués ». Cela nous inquiète, car réduire l'investissement pour l'égalité, c'est laisser encore plus de champ libre aux masculinistes et à leurs projets de société.

Au-delà de cette inégalité financière, une autre inégalité est liée aux algorithmes et aux plateformes. Depuis dix ans, à la Fondation des femmes, nous savons que les espaces numériques sont des espaces de socialisation masculine violente. Mes collègues présentes au début de la Fondation me disaient qu'elles regardaient déjà les propos écrits sur le forum jeuxvideo.com. Ce phénomène n'est donc pas nouveau. Ce qui est nouveau, en revanche, c'est le rôle de l'algorithme. Ces plateformes laissent le champ libre aux masculinistes là où elles invisibilisent les contenus féministes. Nous l'avons constaté dans la communication de la Fondation des femmes : c'est le shadowban. Dès que nous utilisons des mots comme « viol », « féminisme » ou « ménopause », les contenus sont totalement invisibilisés. C'est très dangereux, car cela invisibilise des contenus de prévention, mais aussi d'information et de dispositifs d'aide.

À cela s'ajoute le sujet de la publicité et du financement des contenus sur les plateformes, sur lequel nous nous sommes beaucoup mobilisés. Depuis octobre 2025, et la publication du nouveau règlement européen sur la transparence des publicités politiques, Meta a décidé de bloquer toutes les publicités liées aux enjeux sociaux, électoraux et politiques, ce qui inclut le droit des femmes. Par conséquent, la stratégie que nous avions trouvée pour contrer l'algorithme qui nous invisibilisait, en sponsorisant des contenus comme nos campagnes d'appel à financement, n'est plus possible. Nos messages disparaissent des réseaux sociaux. La campagne Urgence Asso a été annoncée et toutes les publicités liées aux droits des femmes sont systématiquement rejetées. Cela permet aux masculinistes de profiter de cette invisibilisation : nous disparaissons, tandis qu'eux occupent de plus en plus d'espace, amplifiés par des algorithmes qui ne jouent pas en notre faveur. Dans ce contexte, à la Fondation des femmes, nous nous interrogeons sur la manière de lutter contre ce phénomène. Nous réfléchissons à la façon de soutenir des contenus féministes en ligne et d'amplifier les voix qui portent la parole féministe, d'autant plus que les créatrices de contenu féministe ne vivent pas de leur activité. Le féminisme sur les réseaux sociaux ne rapporte pas beaucoup d'argent ; nous ne jouons pas à armes égales. Nous nous demandons si nous pouvons mettre un programme en place pour soutenir ces initiatives. En face, nous savons que Pierre-Édouard Stérin finance des médias comme Lou qui, sous couvert de parler de la maternité, prône une vision traditionnelle des rôles genrés et de la famille. Il finance aussi 45 influenceurs d'extrême droite, notamment Thaïs d'Escufon, très mobilisée contre les féministes et le modèle qu'elles défendent.

Toutefois, face à ces constats quelque peu déprimants, je voulais citer un baromètre que nous avons publié il y a un an, à l'occasion de la journée du 8 mars 2025, pour nous donner un peu d'espoir. Un baromètre réalisé par Omnicom Media Group avec la Fondation des femmes montrait que 66 % des Français se disent favorables au féminisme et que plus d'un tiers le juge même nécessaire. Nous avions donc envie d'évoquer cet aspect positif puisque selon ce sondage, les associations d'aide aux victimes recueillent 83 % de la confiance des Français. Plus d'un Français sur deux salue les efforts quotidiens des associations de terrain. Il est bon de rappeler ces chiffres, sans nier la gravité de la mouvance masculiniste, pour souligner que la société reconnaît ce que certains cherchent à délégitimer. Il est important de le souligner, car il y a une vraie confiance affirmée, et cela donne également un peu d'espoir.

La force des mouvements masculinistes nous rappelle l'importance de poursuivre notre action féministe. Face à la violence, nous devons choisir la constance et continuer d'avancer pour tenir la bataille culturelle. Le féminisme doit rester un rempart visible, inclusif et libre.

Mme Dominique Vérien, présidente. - Un mot sur les tradwives : j'ai cru comprendre que les premières « influences » de cette mouvance commençaient à divorcer. Elles vont donc se trouver confrontées à ce qu'un récent rapport de la délégation sur les familles monoparentales indiquait, c'est-à-dire une baisse de revenus de 25 % que l'on ne récupère jamais. Les premières qui vont commencer à dire que ce modèle n'est très probablement pas à suivre seront les premières tradwives elles-mêmes.

Notre dernière intervenante est Yseline Fourtic-Dutarde du collectif Ensemble contre le sexisme. La parole est à vous.

Mme Yseline Fourtic-Dutarde, cofondatrice d'Ensemble contre le sexisme. - Merci de votre invitation et de votre participation au lancement de la campagne nationale contre le sexisme, qui a eu lieu lundi et qui est diffusée actuellement sur tout le territoire. C'est une grande fierté pour notre collectif.

Pour répondre à votre invitation, j'ai réfléchi à quelques points qui vont au-delà de la campagne que nous avons lancée. Je voudrais d'abord revenir sur les masculinistes, en reprenant l'intitulé d'une table ronde que nous avions organisée en 2019 avec l'Assemblée des femmes : Masculinistes, qui sont-ils ? Où sont-ils ? Et quels sont leurs réseaux ? L'Assemblée des femmes est une association de plaidoyer féministe qui introduit dans le débat public des questions que nous nous posons au sein du mouvement féministe.

En 2019, nous nous interrogions sur la manière d'identifier cette mouvance masculiniste, sur ses ressources, ses ressorts et ses leviers de mobilisation. Nous parlions des « pères sur les grues », qui sont un peu les « papas » des masculinistes d'aujourd'hui, mais également des incels ou encore de tous ceux qui disent : not all men. Lorsqu'il s'agit d'identifier les masculinistes, les catégories sont utiles, car elles nous permettent de cerner des mouvements qui imputent toujours aux femmes la cause de leurs prétendus tourments. Ces catégories aident à comprendre les mécanismes de l'adhésion au masculinisme, mais il faut avant tout prendre en compte la multiplicité de ses portes d'entrée.

On dit qu'à chaque crise, les droits des femmes reculent. Or, nous avons le sentiment de vivre une crise permanente, un état du monde dans lequel il convient d'apprendre à naviguer. C'est ce que nous, féministes, faisons en exerçant une vigilance constante face aux menaces sur nos droits. Force est de constater que les masculinistes le font aussi : ils utilisent l'instabilité géopolitique et la désinhibition des discours de haine pour promouvoir les valeurs traditionnelles comme des refuges et le développement d'usages violents dans un entre-soi masculin. Je vous rappelle que nous assistons aujourd'hui aux premières instructions judiciaires sur le développement des tortures et des violences par le biais de fils Telegram. Ces fils, animés par des hommes de tous âges mais impulsés notamment par des jeunes, incitent à la violence : pour entrer dans ces communautés, il faut torturer des chatons. Il faut potentiellement torturer des femmes ou les contraindre à s'auto-torturer. Nous voyons aujourd'hui les premières instructions, mais les comptes rendus des premiers actes d'enquête donnent le sentiment que l'arbre cache la forêt. De cette forêt, nous n'avons aucune idée des conséquences réelles, puisque ce sont des tortures parfois auto-infligées - avec toute la honte qui en résulte pour les victimes et un recours plus difficile à la justice. Ces tortures se développent sur l'espace numérique, où elles sont plus difficiles à identifier. Au sein de la délégation aux droits des femmes, vous avez rédigé un rapport essentiel sur la lutte contre l'industrie pornographique, en parlant de « l'enfer du décor ». Vous avez mis le doigt sur l'impunité des tortures en ligne. Ce rapport est essentiel, mais aujourd'hui, nous ne voyons pas des dizaines de producteurs de ces contenus être condamnés ; l'impunité reste donc extrêmement forte.

Pourquoi parler des contenus violents liés à l'industrie pornographique ? L'anecdote peut paraître étonnante, mais c'est un très bon marqueur de la différenciation des usages sur Internet liée au développement du masculinisme. En observant les flux d'usage d'Internet au niveau mondial et les consommations de vidéos, on constate que les vidéos pornographiques violentes sont essentiellement regardées par des hommes et représentent une part très importante des usages. On se rend compte également que les vidéos de chats, des vidéos mignonnes, sont davantage regardées par des femmes et leur amènent un divertissement différent. J'en viens à ce point pour dire que le divertissement des hommes et celui des femmes sur Internet prennent des formes très différentes, dont l'une est vectrice de violence et la banalise.

Je voudrais terminer sur le fait que parler de masculinisme invite aussi à réfléchir à ce que le sexisme fait aux hommes. Il les incite à diluer leur propre responsabilité individuelle dans les mécanismes collectifs, à se dire que ce n'est pas si grave : parce que les autres le font, parce qu'on les a incités à le faire ou parce que, s'ils ne le font pas, ils n'appartiennent pas au groupe. Finalement, il est plus important pour eux d'appartenir au groupe que de reconnaître aux femmes qu'elles sont détentrices de la même humanité que la leur. Cette mise à distance de l'humanité des femmes se conjugue avec la construction idéologique de la « guerre des sexes », contre laquelle, en tant que militantes féministes, nous sommes constamment obligées de nous mobiliser et de répéter que les féministes ne sont pas là pour faire la guerre aux hommes. Ce n'est ni notre enjeu ni notre objet. De plus, la réalité tangible de l'ensemble des violences que je viens de décrire prouve que c'est bien et largement l'inverse qui se déroule, dans le monde physique comme dans le monde numérique. Faustine Garcia a parlé des stratégies d'influence des masculinistes, donc je n'y reviendrai pas. Je voudrais simplement dire - et c'est très important - que les contenus misogynes sur Internet sont plus facilement et plus rapidement monétisés que les autres, et que les contenus qui appellent à la haine et la promeuvent sont très rapidement mis en valeur sur les plateformes. Ces discours se nourrissent du sectarisme, de l'identitarisme et du complotisme, des mouvements très liés au développement de l'extrême droite et des réseaux qui promeuvent ses idées. Cela va de pair avec une affirmation politique viriliste à laquelle nous assistons.

Face à cela, la question est de savoir ce que nous faisons pour lutter. Il s'agit de passer d'« Ensemble contre le sexisme » à « Ensemble contre le masculinisme ». C'est primordial, car la lecture du baromètre du HCE, paru la semaine dernière, dans le Rapport annuel sur l'état des lieux du sexisme en France, montre un approfondissement du gender gap sur les questions féministes : les jeunes femmes sont de plus en plus sensibilisées à ces enjeux, tandis que les jeunes hommes considèrent que cela va les priver de leurs droits et privilèges, ce qui entraîne une croissance du sexisme hostile. Nous observons la transition d'un discours déjà misogyne, mais qui ne s'assumait pas comme tel en se parant des atours de l'égalité, à un discours qui prône le backlash et le retour à des valeurs réactionnaires. On entend ainsi que les féministes seraient responsables d'un prétendu « grand remplacement » ou qu'elles « chercheraient à se venger des hommes et de 2 000 ans de domination masculine qui n'était finalement pas si mauvaise ». Tout cela constitue les conséquences politiques très fortes de l'affirmation du virilisme.

C'est pourquoi le HCE vous invite à intégrer le terrorisme misogyne dans les doctrines de sécurité. C'est indispensable. Si nous ne considérons pas le masculinisme comme ce qu'il est, c'est-à-dire une menace constante envers l'ordre public, vous manquerez, en tant que pouvoirs publics, à vos responsabilités de garants des principes de précaution et des politiques visant à permettre aux femmes et aux hommes de vivre en sécurité. Il faut constater que le masculinisme est une menace constante à l'égard des femmes et qu'il génère des coûts très importants. Je vous renvoie pour cela aux travaux de Lucile Peytavin sur Le coût de la virilité.

Notre collectif s'attache à développer des outils pédagogiques clairement anti-masculinistes. Nous tentons de décrire le masculinisme comme ce qu'il est : un courant sectaire, potentiellement terroriste. Nous invitons à la mobilisation dans le cadre de la Journée nationale contre le sexisme et avons mis en place une campagne d'affichage et de contenus sur les réseaux sociaux. Celle-ci incite le public à se reconnaître parmi les victimes du sexisme et à considérer que le sexisme touche l'ensemble des femmes. Pour autant, cette campagne, bien qu'elle appelle à la prise de conscience, ne sera pas suffisante sans mesures adéquates des pouvoirs publics. En droit, nous pouvons envisager davantage de barémisation des préjudices liés au sexisme dans tous les champs du droit. En matière pénale, nous pouvons développer des alternatives aux poursuites qui permettent une véritable prise de conscience du sexisme et qui ne soient pas simplement un « stage à cocher ». Il faut surtout nommer, nommer, et encore nommer. Nous sommes parvenus à une certaine victoire idéologique, car le féminisme n'est plus un tabou. Il faut absolument empêcher que la lutte contre le masculinisme le devienne. Nous devons être très vigilantes. Enfin, il faut intégrer la lutte contre le masculinisme de manière transversale dans l'action publique, mais aussi à travers l'action des entreprises et leur responsabilité sociale. C'est indispensable et nous continuerons à le porter, notamment dans les secteurs du numérique.

Mme Dominique Vérien, présidente. - J'ai ici les affiches de cette campagne nationale contre le sexisme qui est lancée, que je vais faire passer à mes collègues. Je peux donc les montrer à l'écran (La Présidente montre une affiche) : « Cette femme qu'on rabaisse, et si c'était ta fille ? », « Cette femme qu'on dénigre, et si c'était ta pote ? », « Cette femme qu'on dégrade, et si c'était ta collègue ? » Il y a aussi les mêmes affiches avec « ta mère » ou « ta soeur ». Nous pouvons porter cette campagne auprès de nos frères, de nos pères, de nos fils, de nos maris, pour qu'eux-mêmes la portent, parce qu'ils ont une femme, une fille, une soeur. Il s'agit de montrer que la violence, même si elle s'exerce sur Internet, n'est pas anonyme et blesse quelqu'un de façon tout à fait réelle.

Je laisse désormais la parole à nos rapporteures, Béatrice Gosselin, Olivia Richard et Laurence Rossignol, puis j'inviterai mes collègues qui le souhaitent à vous poser des questions.

Mme Olivia Richard, rapporteure. - Merci, mesdames, pour ces présentations aussi complètes que passionnantes. Bien que nous ayons déjà conscience de la plupart des points que vous avez abordés depuis le début de nos auditions, il est toujours utile de les replacer dans un contexte et de les structurer.

J'ai regardé hier soir sur Public Sénat un débat sur les masculinismes (Masculinisme : le nouveau péril sexiste) auquel participait notre présidente. Il est toujours intéressant de se confronter en réel à des gens qui ne sont pas d'accord avec nous, et qui sont assez nombreux, car cela permet de prendre conscience des efforts à faire.

J'en veux pour preuve un éditorialiste qui, tout en se disant convaincu de la nécessité de parvenir à l'égalité, considérait que les mouvements masculinistes étaient marginaux. Sa voisine expliquait que cela correspond à 3 %, en s'appuyant sur une étude néo-zélandaise, et que ce chiffre recouvrait les psychotiques, les psychopathes, présents dans toute société et que ce n'est donc pas un sujet. Il ajoutait que, bien sûr, il faut parvenir à l'égalité, mais que tant que les femmes continueront à chercher leurs partenaires parmi les hommes beaux, riches et puissants, on ne résoudra pas le problème. Bref, on reste dans la série « c'est toujours la faute d'une femme ».

Cette relativisation d'un phénomène pourtant documenté, y compris sur le plateau, m'a fait prendre conscience, si besoin était, que nous avons raison de nous intéresser à ce sujet.

Je rebondis sur trois points. La plupart d'entre vous, à commencer par Sarah Durocher du Planning familial, ont évoqué l'idée de s'adresser aux jeunes hommes. Je mets cela en parallèle avec une déclaration du gouverneur de la Banque de France qui a souligné que la France faisait systématiquement le choix des seniors plutôt que des jeunes dans le débat budgétaire. Il dénonce la double peine pour les jeunes : « les dépenses que nous faisons pour les seniors ne peuvent être faites pour les jeunes générations et, comme nous avons plus de déficits, nous leur transférons la facture ». Non seulement les mouvements masculinistes sont surfinancés, mais ils en profitent pour investir en vue d'influencer des jeunes. À l'inverse, dans nos politiques publiques, nous faisons le choix de nous intéresser plutôt aux retraités. Nous avons donc un problème quant à la société que nous voulons construire pour demain. Il faudrait essayer d'investir dans l'avenir, à savoir les jeunes.

Concernant la « gender fatigue », comment répondre à des hommes qui, tout en étant convaincus qu'il n'est pas bien que les femmes soient victimes de violences ou de discriminations, en ont assez d'être considérés comme des méchants ? C'est un vrai sujet. La plupart des hommes avec qui je peux parler se sentent attaqués et remis en cause. Que pouvons-nous donc leur proposer ? J'ai une question sur ce que vous avez dit, Faustine Garcia. Vous avez parlé des financements des travaux de Neil Datta. Le milliard que vous évoquez est au niveau international, n'est-ce pas ? On ne peut donc pas le comparer avec les 20 millions que vous évoquiez. Nous espérons l'auditionner, afin qu'il puisse nous présenter ses travaux. J'aimerais beaucoup que nous puissions évaluer le montant de ce que cela rapporte et savoir quelles entreprises investissent. Vous citiez Pierre-Édouard Stérin, mais c'est une entreprise. Quand les gens achètent ses produits, ils n'ont pas conscience de ce qu'ils financent indirectement. Or, tout est politique, donc il faudra réussir à chiffrer.

Mme Béatrice Gosselin, rapporteure. - Je reprends deux points que vous avez évoqués. La pornographie, et son système d'exploitation des femmes, déploie une influence tentaculaire et massive. Il faut vraiment qu'au niveau législatif, nous arrivions à endiguer ces problématiques, car beaucoup de personnes qui visionnent de la pornographie développent ensuite des relations qui tendent davantage vers la violence que vers des relations dites normales et affectives.

Le deuxième point concerne les jeux vidéo. Je fais partie de la commission de la culture et nous avons eu une audition de créateurs de jeux vidéo. Ce milieu est essentiellement masculin. Mais les intervenants expliquaient aussi, qu'ils apprécient la mixité dans leurs équipes, qui permet une pluralité des regards et notamment une autre vision des femmes. S'il y avait plus de femmes au sein des équipes de création de jeux vidéo, nous aurions peut-être moins cette difficulté, cette violence et ce sexisme que l'on peut y découvrir.

Mon dernier point s'adresse à vous, Françoise Dumont. Vous avez dit que les cours d'EVARS sont évidemment nécessaires et indispensables, bien qu'ils soient encore imparfaits et insuffisants à ce jour. En revanche, une chose m'a interpellée : votre position concernant l'enseignement privé. Vous disiez que cet enseignement n'est pas dispensé de la même manière dans le privé. Quels sont les éléments factuels qui permettent de l'affirmer ? Je parle de l'enseignement privé sous contrat.

Mme Dominique Vérien, présidente. - Je précise que nous menons également un travail sur les jeux vidéo. C'est l'objet de notre second rapport, dans lequel nous nous rendons compte qu'il y a pratiquement autant de femmes que d'hommes qui jouent, mais pas qui en sont les créatrices. Nous rejoignons donc tout à fait cette préoccupation.

Mme Françoise Dumont. - Je n'ai pas le détail exact, mais je suis certaine d'avoir lu que dans l'enseignement privé, un dispositif est mis en place qui ne s'appelle pas l'EVARS et qui reprend l'idée que cette question doit d'abord appartenir aux parents.

En tout cas, il y a un décalage entre ce que le représentant de l'enseignement privé avait dit au Conseil national des programmes, où il s'était engagé, et ce qui se met réellement en place sur le terrain.

Mme Béatrice Gosselin, rapporteure. - Je me renseignerai, car j'ai travaillé très longtemps dans l'enseignement privé. On ne peut pas affirmer des choses sans qu'elles soient étayées de façon précise, car cela permet de remonter auprès de ces établissements et de leur dire : « Voilà, peut-être qu'ici, vous avez fermé une porte, ce qui n'est pas tout à fait ce qu'il faudrait faire. »

Il est important de le savoir de façon très précise et de pouvoir remonter l'information auprès du Secrétaire général de l'enseignement privé.

Mme Laurence Rossignol, rapporteure. - Je vous remercie toutes pour vos contributions. Nous allons présenter un rapport à la fin du mois de juin, et nous nous demandons comment traduire et formuler ce que vous nous dites.

Il est très important de poser que le masculinisme n'est pas un phénomène numérique. Les contributions apportées, notamment par la FNSF, me paraissent extrêmement importantes. En effet, dans nos difficultés à mobiliser et à sensibiliser sur la question du masculinisme, on a l'impression de parler d'un phénomène marginal et cantonné aux réseaux sociaux. Or, il a des conséquences dans la vie des associations féministes, dans la vie des femmes que ces associations accompagnent et dans celle des accompagnantes. Il est vraiment important que nous intégrions cela dans notre travail.

Il faudrait que nous allions plus loin sur le lobbying parlementaire du masculinisme, évoqué par Camille Lextray. C'est un phénomène davantage présent à l'Assemblée nationale, mais il serait intéressant de pouvoir bien le documenter. Comment ce lobbying parlementaire se dissimule-t-il ? J'ai déjà un exemple : la proposition de loi sur la présomption de résidence alternée lorsque les parents sont séparés, que je vois revenir systématiquement depuis quinze ans et qui fait l'objet d'un lobbying spécifique.

Nous avons également mis en place au Sénat une commission d'enquête sur les mécanismes de financement des politiques publiques par des organismes, sociétés ou fondations de droit privé et des risques en matière d'influence, d'absence de transparence financière et d'entrave au fonctionnement de la démocratie. Nous allons travailler sur les questions de mécénat, sur son ciblage, sur les fondations et leurs conséquences dans les politiques publiques. Je pense d'ailleurs que cette commission d'enquête auditionnera la Fondation des femmes.

Parmi les éléments très inquiétants, il y a effectivement une rareté des subventions publiques et un appel au mécénat.

L'appel au mécénat se traduit par des montants très injustes et très inéquitables entre les associations qui interviennent dans le domaine du droit des femmes et les autres. Par conséquent, nous allons être confrontés à un énorme problème.

Je vous remercie de vos contributions, car vous avez beaucoup travaillé et tout était absolument passionnant. Je me réjouis que Françoise Dumont, au nom de la LDH, soit intervenue sur la pornographie. En effet, lorsque nous avons rédigé le rapport sur ce sujet, nous n'avions pas eu cet échange avec la Ligue des droits de l'Homme, qui abordait alors la question sous l'angle des libertés individuelles. Je me réjouis donc de cette évolution de la Ligue des droits de l'Homme sur la question de la pornographie.

Mme Françoise Dumont. - Ce n'est pas un débat facile, même au sein de la Ligue, car il y a la liberté individuelle, puis la liberté de création, à laquelle nous sommes également confrontés. D'ailleurs, ce n'est pas un hasard si nous avons intitulé notre journée « Évolution de l'industrie pornographique » : si nous l'avions intitulée « pornographie » tout court, nous aurions été confrontés à de nombreux débats internes. Mais nous avançons.

Mme Dominique Vérien, présidente. - Il me reste à vous remercier. Parmi les points importants soulevés figurent les attaques contre le Planning familial, dont nous a parlé Sarah Durocher, mais aussi contre la FNSF et le 3919. Il est intéressant de voir que, dans la vraie vie, cela arrive et que ce ne sont pas que des raids cyber - par ailleurs tout autant inacceptables.

Le financement est l'un des sujets sur lesquels nous allons travailler pour bien comprendre par quels biais il est assuré. Nous savons que nous n'aurons pas forcément de financement public, mais puisqu'il s'agit d'un choix de société, il faut que chacun puisse aider ceux qui oeuvrent pour l'égalité - et non la supériorité, puisque nous luttons contre la supériorité de l'un sur l'autre.

Notre collègue Olivia Richard faisait référence à l'émission télévisée d'hier soir, où il nous a été dit que les femmes dans les entreprises privées étaient embauchées à un salaire plus élevé que les hommes. Quelques chiffres nous montrent que nous n'en sommes pas là. Nous demandons juste un salaire égal, à niveau et à poste égaux, avec les mêmes possibilités d'avancement, et à ne pas être entravées dans nos carrières à l'arrivée du premier enfant. On ne peut pas à la fois nous dire d'avoir des enfants et nous empêcher d'accéder à l'égalité parce que nous en aurions.

Nous remettrons notre rapport à la fin du premier semestre. Vous l'avez compris, nous avons encore beaucoup de travail, mais j'espère qu'il en sortira des recommandations utiles qui permettront d'orienter les politiques publiques et d'appuyer toutes celles qui font vivre ce besoin d'égalité sur l'ensemble de nos territoires.