Jeudi 5 février 2025

- Présidence de Mme Dominique Vérien, présidente -

La réunion est ouverte à 9 h 05.

Femmes et jeux vidéo - Sexisme, streaming et jeux vidéo : la parole aux joueuses

Mme Dominique Vérien, présidente, rapporteure. - Nous poursuivons ce matin nos travaux consacrés à la place des femmes dans l'univers du jeu vidéo.

Après avoir auditionné les syndicats représentatifs du secteur, des chercheuses, ainsi que l'association Women in Games France, nous avons souhaité donner la parole aux premières concernées : les joueuses et les streameuses elles-mêmes. Par streameuses, j'entends les joueuses qui diffusent en direct des sessions de jeux vidéo sur des plateformes dédiées telles que Twitch ou Steam, et interagissent en temps réel avec leur public.

Je souhaite la bienvenue à Anna Bressan, référente événementiel Women in Games France, que nous connaissons bien ; Ultia, streameuse professionnelle, qui échangera avec nous par visioconférence ; Mamapaprika, créatrice de contenus jeu vidéo sur Twitch, animatrice d'émissions et ambassadrice de l'association Afrogameuses ; et Clémence Duneau, journaliste et autrice spécialisée en culture web, jeux vidéo et e-sport.

Je vous remercie toutes les quatre pour votre présence. Nous souhaitons partir des réalités vécues, parfois très dures, pour comprendre ce que signifie concrètement être une femme dans les espaces du jeu vidéo et du streaming. Quelles sont les difficultés rencontrées par les femmes dans les communautés de jeu, en particulier en ligne, en matière de harcèlement et de violences sexistes et sexuelles ?

Les femmes représentent la moitié des joueurs de jeux vidéo et sont même devenues majoritaires parmi la génération Z des 16-30 ans. Pourtant, cette présence massive ne se traduit ni par la même visibilité, ni par la même reconnaissance, ni par les mêmes opportunités, notamment dans les espaces les plus exposés tels que le streaming, devenu un espace de travail, de notoriété et de carrière. Les femmes ne représentent qu'environ 10 % des streamers dans un marché pourtant en pleine expansion.

Pourquoi les femmes sont-elles si peu visibles dans ces espaces, alors qu'elles jouent autant que les hommes ?

La réponse n'est pas à chercher du côté d'un manque d'intérêt, d'ambition ou de compétence. Les femmes qui jouent, et plus encore celles qui streament, se heurtent à une série d'obstacles spécifiques : une légitimité sans cesse remise en cause, une exposition accrue aux commentaires sexistes, une crédibilité professionnelle plus difficile à établir, un accès plus compliqué aux sponsors et aux opportunités, et surtout une violence en ligne qui structure profondément leur trajectoire.

Cette table ronde est importante, d'abord parce que le jeu vidéo s'inscrit dans le contexte plus large d'une société où le sexisme et les violences sexistes et sexuelles restent omniprésents. Ensuite, parce que le streaming concentre ces tensions : c'est un espace de visibilité maximale, donc aussi de risque maximal lorsqu'on est une femme.

Les joueuses et les streameuses font face à un environnement toxique. Un sondage mené par l'Ifop en mars 2023 montre que 40 % des joueuses déclarent avoir subi des comportements sexistes ou déplacés et des propos à connotation sexuelle dans leurs échanges en ligne ; la proportion s'élève à 66 % chez les joueuses de jeux de combat. Cela peut aller de remarques sexistes jusqu'à des menaces d'agression sexuelle, en passant par des propos obscènes ou des commentaires à caractère sexuel.

Ces expériences ont des effets concrets sur les trajectoires des femmes, puisqu'elles les poussent à adopter des stratégies d'évitement et de protection pour échapper à des interactions hostiles, comme renoncer à l'utilisation de la messagerie vocale, contourner certains modes de jeu ou masquer leur identité de genre. Autrement dit, ces expériences négatives produisent un phénomène d'invisibilisation, avec un coût immense : moins de présence dans les scènes publiques, donc moins d'occasions de reconnaissance et, par conséquent, moins de carrières possibles.

Parfois, ces environnements toxiques conduisent au pire. Je pense bien sûr à ce que vous avez vécu, Ultia. Après avoir dénoncé des propos sexistes et misogynes tenus lors du ZEvent de 2021, vous avez subi des raids de haine d'une ampleur exceptionnelle : des dizaines de milliers de messages d'insultes, de menaces, de harcèlement. Votre expérience est malheureusement loin d'être un cas isolé. Les premières condamnations ne sont intervenues qu'en 2025 et n'ont concerné que trois personnes, ce qui paraît profondément choquant.

Des outils existent, bien sûr. Le Digital Services Act (DSA) et la loi visant à sécuriser et réguler l'espace numérique (Sren), qui imposent des obligations nouvelles aux plateformes, constituent des avancées. Mais ces outils sont-ils à la hauteur de la réalité vécue ? Depuis que nous menons nos auditions, beaucoup de témoignages et de données objectives nous invitent à en douter. La question est celle de l'effectivité des règles de droit face au sentiment d'impunité que procure encore trop souvent le pseudo-anonymat.

Simplicité et rapidité des signalements, visibilité des sanctions - qui doivent être suffisamment dissuasives -, protection réelle des victimes et responsabilité concrète des plateformes... Face à l'ensemble des sujets évoqués, votre présence nous permettra de mieux comprendre cette réalité et d'identifier des leviers d'action concrets en matière de formation, de prévention, de modération, de responsabilisation des acteurs, mais aussi d'accompagnement et de sécurisation des carrières.

Comment faire en sorte que, pour les femmes, jouer, streamer, être visible, créer du contenu et réussir à en vivre ne soit pas plus coûteux, plus risqué et plus épuisant que pour les hommes ?

Je précise que cette audition fait l'objet d'une captation audiovisuelle en vue de sa retransmission en direct sur le site et les réseaux sociaux du Sénat. Je laisse la parole à Anna Bressan pour une présentation générale et une mise en perspective du sujet.

Mme Anna Bressan, référente événementiel Women in Games France. - Je vous propose de dresser un état des lieux du streaming et de la création de contenu en France, en particulier sur les plateformes Twitch et YouTube, avec un objectif clair : expliquer ce que c'est, comment cela fonctionne et, surtout, pourquoi ce secteur reste loin d'être paritaire à tous les niveaux, en détaillant les freins spécifiques pesant sur les femmes.

Anna Bressan projette un diaporama en complément de son propos.

La définition du streaming mélange souvent deux réalités. D'une part, la vidéo à la demande (VOD), qui consiste à regarder un contenu quand on veut : ainsi des vidéos sur YouTube, hors direct, des rediffusions ou des documentaires. D'autre part, la diffusion en direct, ou live, notamment sur Twitch et YouTube Live. La spécificité du live est l'interaction en temps réel via le tchat, ce qui en fait un média hybride qui réunit divertissement et conversation et, surtout, façonne la communauté.

Le streaming est indissociable du jeu vidéo, qui est un outil culturel et social. On joue, on regarde jouer, on apprend, on discute d'une mise à jour ou d'un tournoi. Le streaming est devenu un outil de découverte de jeux, un média de communauté et un moteur d'engagement pour l'e-sport. Sur Twitch, les contenus les plus regardés incluent très souvent les jeux vidéo. Nous avons déjà abordé le sujet avec le rapporteur Adel Ziane : de nombreuses personnes s'intéressent à des jeux comme GTA V, League of Legends, Valorant, mais aussi à des formats conversationnels comme le « Just Tchatting » de Twitch, qui consiste en des directs dédiés à l'échange avec les communautés, un format fidélisant.

Passons aux usages. Selon l'Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom), 70 % des Français de plus de 15 ans consomment des vidéos sur les réseaux sociaux et plateformes de partage. YouTube y occupe une place prépondérante : 47 % des usages sont au moins hebdomadaires. Selon une étude Médiamétrie d'octobre 2025, 43 millions de personnes de plus de 15 ans ont regardé YouTube en septembre, y compris sur des téléviseurs connectés - la télévision connectée est le premier support de consommation de YouTube aux États-Unis et le deuxième en France, où elle progresse très rapidement. Si l'on isole les usages live, les formats « React » en direct représentent 15 % des consommations des Français, contre 19 % pour les autres contenus en direct. Même si tout le monde ne regarde pas Twitch quotidiennement, le format en direct fait désormais partie des habitudes de consommation et de sociabilisation numérique.

J'en viens à la question des rôles modèles et à la place des femmes. Le streaming fabrique des figures qui deviennent des modèles pour une grande partie de la jeunesse, avec un impact parfois supérieur à celui des animateurs des médias traditionnels, en raison de la proximité et de la présence quotidienne.

Un point essentiel : ce métier est structurellement dépendant des plateformes et des réseaux sociaux. La trajectoire d'un créateur repose sur des règles qui ne lui appartiennent pas : monétisation, visibilité, modération, changements de politique parfois rapides et unilatéraux. Cette dépendance pousse à devenir multiplateforme, c'est-à-dire à multiplier les formats - direct, vidéo, formats courts - non par effet de mode, mais par nécessité de survie. Si une plateforme change ses règles ou fragilise un compte, c'est toute l'activité qui peut vaciller.

Cette « multiplateformisation » peut constituer un frein plus fort pour les femmes. Les espaces d'exposition sont plus nombreux, de même que les points d'entrée pour les messages sexualisés, intrusifs et les attaques coordonnées, d'où un besoin accru de protection et de modération. Elle suppose aussi une charge de travail continue. Cette exigence de régularité, déterminante pour les algorithmes, s'accompagne de contraintes supplémentaires : prudence accrue sur l'exposition personnelle, accès plus inégal aux réseaux sociaux et, parfois, responsabilités familiales.

Cette dépendance rend les créatrices plus vulnérables au risque de sanctions ou de déréférencement. Une vague de signalements abusifs, une controverse ou un changement de règles peut faire chuter la visibilité du jour au lendemain. Or, quand on est déjà en situation minoritaire dans l'accès aux audiences et aux revenus, ces chocs sont plus difficiles à amortir. Les créatrices ont un filet de sécurité économique plus fragile et le coût de reconstruction de leur communauté est bien plus élevé.

Des agences de talents se développent et se structurent à mesure que l'écosystème se professionnalise. Elles peuvent être protectrices, mais aussi accroître l'asymétrie si elles accentuent la course à la performance et la dépendance à la plateforme.

J'en viens maintenant au fameux « tunnel de parité », concept qui sert à expliquer pourquoi le streaming n'est pas paritaire : la parité se perd en effet étape par étape. À l'entrée, le public est quasi paritaire : 49 % des femmes jouent et regardent des contenus. Elles sont cependant moins nombreuses à se lancer dans le streaming, car le coût d'exposition et le risque de violence y sont beaucoup plus élevés. Parmi celles qui persévèrent, moins nombreuses encore sont celles qui atteignent et maintiennent une pratique régulière, en raison de la charge des multiplateformes, de la nécessaire prudence qu'impose l'exposition et des mesures de protection chronophages et énergivores.

Enfin, au sommet de la pyramide, l'écart est documenté. Selon Stream Hatchet, les femmes ne représentaient en 2023 qu'environ 10 % du top 1000 des plus grands streamers sur Twitch. Elles sont aussi davantage susceptibles d'interrompre ou d'arrêter leur activité, car l'addition de la pression, des attaques et de la solitude pèse plus lourd.

On peut donc avoir une audience diverse et un vivier large sans que cela se traduise par une égalité de conditions ou de visibilité.

Sur YouTube, des rapports d'impact économique servent d'indicateur pour cet écosystème, devenu une industrie avec 24 000 emplois directs et indirects en France.

Les freins ne sont pas seulement culturels, ils sont structurels : une exposition accrue aux violences, un surcoût dû à la modération et la protection, des biais de perception - l'éternel refrain sur le manque de compétences -, un accès inégal aux réseaux, au sponsoring et à l'accompagnement. Les affaires médiatisées autour du cyberharcèlement de streameuses illustrent ce coût humain et professionnel, et expliquent l'autocensure. Les analyses institutionnelles sur les violences sexistes dans le numérique documentent ce mécanisme d'éviction et de découragement.

Les données relatives aux revenus sont rarement disponibles de façon transparente, comparable et ventilée, notamment par genre et par pays. C'est là une limite majeure pour l'action publique.

Nous savons que la distribution des revenus dans le streaming est très concentrée : une minorité capte l'essentiel des gains, la majorité complète avec d'autres sources de revenus. On vit rarement du streaming au sens strict. Pour beaucoup de créateurs, les revenus de collaboration, de sponsoring - partenariats de marque, opérations spéciales, placement de produits ou contrats d'ambassadeur - sont primordiaux. Or, cette économie hors plateforme est peu documentée et il est difficile d'établir des comparaisons entre les hommes et les femmes.

Parce qu'il crée des obligations en matière de transparence et offre une meilleure visibilité sur les systèmes et les procédures, le DSA peut améliorer le pilotage public. Les grandes plateformes seront contraintes de fournir des informations plus structurées sur le fonctionnement du service, ce qui pourrait, à terme, éclairer les conditions de monétisation et les éventuels écarts.

J'en viens à la modération. Nous connaissons tous la loi pour la confiance dans l'économie numérique (LCEN) et le DSA. La loi Sren s'inscrit dans ce mouvement en désignant l'Arcom comme coordinateur national du DSA et en renforçant l'arsenal contre les cyberviolences.

Sur le plan pénal, le harcèlement, y compris en meute - ce qui inclut les raids numériques -, est incriminé. Il est possible de prononcer une peine complémentaire de suspension de compte ou de bannissement, pour une durée pouvant aller jusqu'à plusieurs mois, davantage en cas de récidive. Ce dispositif vise à priver les harceleurs de leur caisse de résonance numérique. Toutefois, dans la pratique, les attaques sont souvent coordonnées hors plateforme, via des multicomptes, et circulent entre Twitch, YouTube, TikTok, Instagram et Discord. La viralité d'un extrait étant susceptible de multiplier l'exposition d'une créatrice, une approche par plateforme ne suffit pas : il faut une approche écosystémique, qui comprend le flux d'audience, la circulation de contenu et la coordination des attaques.

Les plateformes disposent d'outils, mais ceux-ci sont-ils efficaces ? Ils peuvent être vite dépassés, qu'il s'agisse de signalement, de blocage, de bannissement ou de filtres automatiques. L'efficacité se mesure à trois éléments : la vitesse de traitement, la capacité à empêcher la récidive et la protection réelle des victimes. Sur ce dernier point, l'épuisement dû aux procédures complique l'opération. Or, l'Union européenne juge parfois ces mécanismes insuffisants. Des médias ont rapporté des accusations de manquement aux obligations de transparence et l'absence de mécanismes efficaces sur certaines plateformes. Ce point est crucial, car la modération n'est pas un outil, c'est une politique industrielle, avec des ressources, des objectifs et des arbitrages.

J'en arrive à la question de la santé mentale. Comment protéger les streameuses, métier déjà solitaire ? Paradoxalement, elles sont exposées en permanence, mais seules devant la caméra, soumises à des impératifs de performance, d'algorithmes et de monétisation. Le harcèlement peut entraîner une hypervigilance, un épuisement, un isolement, une autocensure - et parfois l'arrêt de l'activité.

L'Arcom s'est penchée sur l'exposition des mineurs aux risques en ligne, la normalisation des comportements toxiques et la nécessité d'une large prévention. De nombreux acteurs de terrain soulignent l'ampleur des cyberviolences et l'importance des dispositifs d'aide et de signalement. Concrètement, protéger la santé mentale des streameuses, c'est soutenir la modération par la formation, les moyens et la coordination ; encourager des procédures victim friendly, en allégeant la lourdeur administrative, perçue comme un frein ; enfin, renforcer la lutte contre le doxing - la divulgation de données personnelles - et la récidive. Le harcèlement numérique se mue souvent, hélas, en harcèlement réel. Enfin, il faut valoriser les relais collectifs que sont syndicats et associations, avec un accompagnement juridique et psychologique.

Le streaming intensifie aussi les relations parasociales, ce sentiment de proximité alors que le lien est unilatéral. Ce n'est pas nouveau dans les métiers de l'image, mais la régularité et l'interaction en direct rendent le phénomène plus puissant. Il existe des travaux académiques sur les relations parasociales avec les youtubeurs, et des associations alertent sur les dérives possibles de l'attachement à des idoles numériques. Le phénomène touche particulièrement les créatrices, plus souvent sexualisées et assignées à une disponibilité émotionnelle, ce qui se traduit par des demandes d'attention, des crises de jalousie, des intrusions et une pression affective accrue.

La sexualisation et l'objectification ne sont pas des dérives marginales, mais des normes culturelles persistantes. Dans le streaming, elles se traduisent par des commentaires sur le corps, des soupçons sur la légitimité, un double standard moral et une instrumentalisation de la visibilité. Changer le regard social exige des mesures claires, avec des messages forts, une tolérance zéro sur les violences et la banalisation sexiste, une responsabilisation des plateformes et un soutien à la visibilité de rôles modèles diversifiés.

Le streaming est devenu un média de masse, structuré par le jeu vidéo, qui produit des communautés, des métiers et une économie réelle. Mais la parité ne se joue pas seulement dans les publics ; elle se joue dans la sécurité, la visibilité et la capacité à vivre de ce métier. L'accès au sommet et à la monétisation reste très inégal pour les femmes. Le cadre juridique évolue. La question est désormais celle de l'effectivité des obligations, de la mesure et de la coopération opérationnelle avec les plateformes.

Mme Dominique Vérien, présidente, rapporteure. - Merci. Je passe la parole à Ultia, en visioconférence.

Ultia, streameuse professionnelle. - Les propos d'Anna Bressan étaient très intéressants et m'ont beaucoup appris. C'est un sujet sur lequel Mamapaprika et moi-même intervenons depuis des années. Nous avons très peu travaillé ensemble, mais lorsqu'il s'agit de parler des femmes sur internet, nous répondons présentes ! Je souscris entièrement aux propos d'Anna Bressan.

Je suis Ultia, streameuse depuis 2017 ; c'est mon métier depuis 2020 - même si tel n'était pas mon objectif initial. Lors du ZEvent 2021, ma carrière a connu un tournant, car j'ai dénoncé publiquement une situation sexiste lors d'un événement caritatif. Cela m'a valu des années de harcèlement - la situation n'est toujours pas totalement apaisée. À l'origine, ce phénomène a été entretenu par d'autres streamers de la plateforme. Après plus d'un an de harcèlement quotidien, et ne me sentant plus du tout à ma place dans les événements organisés par mes pairs, ne sachant plus quoi faire, j'ai porté plainte - non pas tant par désir de justice, mais parce que j'étais totalement désemparée.

Les démarches administratives ont été longues, lourdes, fatigantes et dénuées de toute logique. Je suis d'accord avec Anna Bressan : nous n'en sommes plus à appeler les plateformes à mettre en place une modération et des outils pour éviter le sexisme. Ces dispositifs, qui ne sont à mon sens que des pansements, existent déjà. Lorsque je signale à Twitch, plateforme sur laquelle j'exerce au quotidien, des problèmes de sexisme, de misogynie, de racisme et d'homophobie - que je ne subis pas personnellement, mais que mes pairs peuvent subir -, la plateforme me renvoie aux outils de modération. Mais quand se décidera-t-elle à fermer des comptes ? À faciliter l'accès de la police aux adresses IP des comptes problématiques ? À empêcher la réouverture de nouveaux comptes par les mêmes personnes ? À traiter les problèmes en amont ? Les pansements n'empêchent pas le sexisme ou les discriminations. Ce sont des sujets que je soumets à Twitch quotidiennement.

Selon la police, qui a mené mon enquête pendant des années, la plateforme avec laquelle il était le plus difficile d'entrer en contact n'était pas Twitter à l'époque, mais Twitch. C'est Twitch qui répondait le moins, qui donnait le moins d'informations personnelles sur les utilisateurs. Résultat : seules trois personnes étaient présentes à mon procès, alors que le dossier concernait 800 personnes ! Il y a une vraie lourdeur administrative.

Le sexisme existe dans tous les milieux, pas que dans le jeu vidéo. Un de mes harceleurs a été condamné à de la prison avec sursis et à un éloignement physique et numérique : 45 minutes après être sorti du tribunal, il me harcelait à nouveau sur mes réseaux ! Le seul moyen de faire appliquer l'éloignement prononcé par le tribunal aurait été de retourner voir la police, de tout réexpliquer - car comme j'avais déménagé, j'avais changé de commissariat - et de redéposer plainte. Cette lourdeur administrative est vraiment ce qui m'affecte le plus au quotidien. Le tribunal a condamné cet homme : normalement, il ne peut plus me faire de mal, il n'a plus le droit de me parler, mais s'il le fait, je suis obligée de redéposer plainte. C'est absurde et énergivore. Je n'en ai plus la force, je ne l'ai donc pas fait. Il continue donc de me harceler sur mes réseaux... Le seul moyen que j'ai, c'est de le bloquer, de l'enlever de mes réseaux - le « pansement » dont je parlais tout à l'heure.

Il faut vraiment déconstruire ces fameuses normes culturelles dont parlait Anna Bressan. C'est un problème systémique et sociétal, qu'il faut traiter en amont. Les femmes sont prises dans un cercle vicieux, notamment sur Twitch : nous avons moins de présence en ligne, sommes moins mises en avant par nos pairs masculins - dont nous avons besoin, hélas, pour afficher notre visibilité. C'est à eux de se positionner clairement, mais on ne peut pas les y forcer - au fond, ils ne s'en soucient guère... D'où l'importance de valoriser la diversité des rôles modèles, comme le disait Anna Bressan, via nos pairs masculins, qui, eux, ont de la visibilité et peuvent être entendus.

Cela me désole de le dire, mais j'ai besoin d'eux. Chaque fois que les vagues de harcèlement envers moi ont diminué, durablement, c'est qu'un homme avait pris la parole. Sinon, cela ne marche pas. Quand des hommes ont pris la parole à la suite de ma prise de position lors du ZEvent 2021 pour me harceler, j'ai continué à me faire harceler... Mais quand ils ont dit : « Qu'a fait Ultia pour mériter ça ? Vous ne devriez pas la harceler », mon harcèlement a diminué.

Le seul moyen que j'ai trouvé pour faire cesser mon harcèlement, c'est de faire entendre ma voix. Étant l'une des plus grosses streameuses de la plateforme, je suis privilégiée, parce que ces messages se noient dans un flot de messages, que j'ai une équipe de modération et que je suis « tankée », depuis le temps que je travaille sur la plateforme, et surtout parce que je suis écoutée. Je suis là à parler devant vous de mon problème, je suis écoutée par Twitch avec qui j'ai un rapport privilégié et un contact direct, ce qui n'est pas le cas de mes homologues féminines.

Cercle vicieux là encore : les filles se font davantage harceler, mais étant moins importantes sur la plateforme, elles n'ont pas ce lien privilégié, en tout cas avec Twitch. J'aimerais faire entendre la parole de ces personnes qui ne sont pas entendues et qui se prennent de plein fouet ce harcèlement, constamment.

Mme Dominique Vérien, présidente, rapporteure. - Vous dites être « tankée » : que signifie ce terme ?

Ultia. - Cela veut dire que j'ai les épaules pour encaisser tout cela, du fait de ma personne, mais aussi de ma longue expérience sur la plateforme. J'en ai fait mon travail et j'ai donc du recul...

Mme Dominique Vérien, présidente, rapporteure. - Le profil d'un tank, donc. Merci, j'enrichis mon vocabulaire. Merci de votre intervention, qui était très claire.

Mamapaprika, créatrice de contenus jeu vidéo sur Twitch, animatrice d'émissions et ambassadrice de l'association Afrogameuses. - Merci de votre invitation.

Je m'appelle Mamapaprika, mon pseudonyme sur les réseaux depuis 2020, date à laquelle j'ai commencé à faire du streaming. Je fais principalement du jeu vidéo indépendant, principalement sur PC. J'anime également deux émissions, pour la chaîne Twitch d'Arte et pour la chaîne Outre-mer La Première. J'ai enfin le privilège d'être ambassadrice de l'association Afrogameuses qui lutte pour plus de diversité dans le secteur du jeu vidéo dans son ensemble - s'agissant des professionnel.les, créateur.rices de contenu, joueurs et joueuses, mais aussi des représentations dans les jeux vidéo. Le nom « Afrogameuses » se concentre sur les personnes afrodescendantes genrées au féminin, mais nous luttons pour plus de diversité en général, dans une approche intersectionnelle.

Je m'estime extrêmement chanceuse dans mon parcours, car je n'ai commencé à subir du sexisme dans le cadre du jeu vidéo qu'à partir de mon arrivée sur Twitch. Avant cela, j'ai eu la formidable opportunité de rentrer dans des cercles de joueurs fans de RPG (Role Playing Game, jeu vidéo de rôle), via des forums où j'étais l'une des rares femmes présentes, mais où j'ai été entourée de gentillesse et accompagnée dans l'apprentissage de ma culture vidéoludique, avec douceur, sans volonté de nuire ni de me sexualiser.

En arrivant sur Twitch, j'ai vu le changement : étant une femme noire - dans la société, mais aussi dans le milieu de Twitch, encore très majoritairement rattaché aux jeux vidéo, même si vous pouvez désormais faire tout ce que vous voulez sur Twitch, ce qui fait aussi la beauté de la plateforme - je me suis retrouvée en face d'une violence concentrée sur un canal, le mien. Quand on a sa chaîne Twitch, on est chez soi, on a ses propres ses règles, sa direction artistique, sa communauté. On se fait donc attaquer sur ce qu'on est, ce qu'on pense, ce qu'on représente, ce que les autres pensent qu'on représente. Il y a deux semaines, une personne est arrivée sur ma chaîne pour me dire : « Coucou, ma star, tu me montres tes seins ? ». Elle a eu la gentillesse de dire coucou, c'est déjà ça...

Je suis une femme noire et fière de le dire, donc je subis de la misogynoire sur la plateforme : c'est l'intersection entre le racisme associé aux femmes noires et le simple fait d'être une femme. On me dira « Wesh négresse ! », « D'où tu viens, retourne dans ta case », etc. Ce ne sont pas des cas isolés.

J'évoquerai deux cas : une collègue membre de l'association Afrogameuses, qui avait dix personnes sur son live, fêtait les six mois de la création de sa chaîne. Elle a organisé un jeu, Gartic Phone, qui mélange le Pictionary et le téléphone arabe : vous donnez une phrase et quelqu'un la dessine pour la faire deviner à d'autres personnes. Elle a ouvert son serveur Discord pour que les personnes présentes sur sa chaîne puissent participer. Deux hommes se joignent à la partie, adorables. Ils sont en vocal sur son serveur. Sur son écran apparaît la phrase qu'elle devait dessiner : « un négroïde condamné à mort par pendaison. » Panique générale. Les deux personnes tiennent alors des propos racistes, colonialistes, lancent « gloire au maréchal Pétain », avant de se faire « kicker », c'est-à-dire sortir de la conversation, bannir.

Autre cas, de LGBTphobie cette fois : une collègue et amie s'est fait hacker son compte, par une personne qui connaissait les usages de Twitch et a utilisé son compte PayPal pour s'envoyer des subs. Twitch fonctionne avec un système d'abonnement : on peut donner de l'argent pour offrir des abonnements et ainsi soutenir une chaîne. La personne a utilisé le compte de la streameuse pour donner des subs à sa propre chaîne. Il faut savoir que 20 subs représentent 100 euros. Cette streameuse - qui était dans une grande précarité - arrête le stream ; la personne prend alors possession de sa chaîne et commence à diffuser des images pornographiques. Je suis persuadée que c'était une attaque ciblée, contre une streameuse non binaire qui se genre au féminin.

Le premier cas a quatre ans, l'autre, trois semaines... Cette volonté de nuire, les femmes, les personnes non binaires et les personnes non blanches la subissent au quotidien sur Twitch.

Ultia évoquait les outils de modération. J'ai la chance d'avoir un lien direct avec Twitch, même si ma communauté est petite. J'ai signalé ces deux cas : on m'a invitée à faire des signalements, à monter des dossiers, mais c'est extrêmement procédural et coûteux.

Actuellement, je constate une baisse d'attention dans la modération de la plateforme Twitch : lorsqu'on signale des messages à caractère raciste, sexiste ou homophobe, la réponse est qu'il n'y a pas d'infraction manifeste, qu'il n'y aura donc pas de conséquence. Vu les temps de réaction, il s'agit manifestement de réponses automatisées. Ce n'est pas possible !

Je demande à ma communauté de signaler les messages injurieux, de faire des captures d'écran, avant de bannir - car bannir quelqu'un de votre chaîne ne l'empêchera pas de déverser sa haine ailleurs. C'est par des signalements qu'on peut faire sauter le compte et empêcher la personne de nuire.

Trop souvent, la réponse est qu'il n'y a pas d'infraction - alors que les pseudonymes sont arabophobes, négrophobes, que les propos sont clairement homophobes, sexistes, racistes. J'en fais régulièrement état auprès des équipes de Twitch. Je n'ai pas peur de dire les choses, je vais directement dans le DM de Twitch, en leur demandant d'agir.

Je suis maman et je ne peux pas le cacher, car un enfant, ça vit, ça peut débarquer en plein stream, crier « Maman ! »... J'ai dû mettre en place des filtres pour pixelliser l'image afin qu'on ne voie pas mon enfant. Je ne le genre pas et je ne l'ai jamais appelé par son prénom : c'est sa vie privée. Je subis déjà de plein fouet cette malveillance sur les réseaux, je ne vais pas la faire subir à mon enfant. Cela me limite aussi dans mes heures de streaming : je cale désormais mes horaires sur ceux de l'école.

Cela peut être un frein à des opportunités : je suis une femme, noire, maman. Les marques pensent marketing, appétence... Qui veut suivre une maman ? La parentalité ne concerne que 10 % de ma communauté... Cela étant, malgré ces contraintes et cette petite communauté, je fais partie des rares personnes à avoir des opportunités commerciales, car j'ai la chance de traiter avec des personnes qui s'intéressent à la personne, au contenu, sans s'arrêter aux statistiques ou aux contraintes liées au fait d'être une femme dans le secteur du jeu vidéo.

Anna Bressan et Ultia ont évoqué les difficultés administratives, les recours possibles quand on subit du harcèlement. En 2021 ou 2022, j'ai fait partie des nombreuses victimes d'une vague de harcèlement qui consistait à « spammer », c'est-à-dire à inonder le tchat de messages : menaces de mort, de viol, et, me concernant, insultes à caractère raciste. J'ai déposé une plainte auprès de Pharos. J'ai été chanceuse : dans l'heure d'après, une enquêtrice m'a appelée pour traiter le sujet, indiquant que je faisais partie des nombreuses personnes ayant déposé un recours et qu'il fallait que j'encourage les autres à faire de même. Mais le dépôt de plainte sur Pharos est très compliqué : on ne peut pas envoyer de pièce jointe, j'ai dû envoyer mes dossiers et les screenshots (captures d'écran) par WeTransfer.

Je sais que ces institutions ont la volonté de prendre en charge nos plaintes et nos angoisses, mais vu le peu de personnes affectées à Pharos, il est normal qu'elles soient débordées ! Je ne sais pas combien de personnes reçoivent une réponse ou même un accusé de réception de Pharos. Il doit y avoir 98% de messages non lus... Je fais partie des chanceuses. Il faut aller vers ces institutions, leur donner les moyens humains et budgétaires pour que toute personne puisse se sentir à l'aise et protégée.

Les gens regardent nos streams, car nous apportons un contenu, certes, mais aussi une humeur, une ambiance. Lancer son stream en ayant la boule au ventre, c'est difficile. Même si nous sommes bien entourées, recevoir une flèche nous touche. On a beau recevoir mille commentaires gentils, on retient le seul méchant. Il faut continuer à aider et à faire ces efforts.

Je rejoins Ultia sur l'aspect « Boys' club » - ces garçons, autour de nous, qui pensent n'avoir pas de rôle à jouer dans la sous-représentation des femmes et des personnes non blanches. J'ai un jeu : à chaque événement, je compte les femmes, les personnes non binaires, si elles sont « outées », les personnes non blanches... Par exemple, lors du ZEvent 2025, il y avait plus de participants que l'année précédente, mais le même nombre de femmes : quarante streamers·euses mais seulement une douzaine de streameuses, moins d'un tiers, alors que nous sommes là, nous existons !

Lorsqu'on me demande des recommandations, durant une émission, j'en profite pour mettre en avant les personnes. Le plus souvent, on me répond : « Ah, on n'y a pas pensé, parce qu'on ne les a pas trouvées. » Non, en réalité, vous n'avez pas cherché ! Les institutions et les marques doivent faire l'effort de mettre ces personnes en avant ! Les joueuses existent, il faut les écouter.

Cela passe aussi par du marketing. Le jeu vidéo est associé aux garçons à cause du marketing des années 1980-1990. Que les marques et les studios mettent en avant les femmes, pour que ce biais cognitif change enfin !

Mme Clémence Duneau, journaliste et autrice spécialisée en culture web, jeux vidéo et e-sport. - Mon amour du jeu vidéo, je le tiens de mon père. Il n'a jamais été un grand bavard ; il parlait peu de sa passion pour les jeux, mais, petite, je le regardais jouer à Baldur's Gate, à Diablo, à Civilization. Tout me semblait fascinant : la musique, épique ou angoissante, les visuels pourtant vieillots qui m'émerveillaient. Le regarder jouer n'avait jamais rien d'ennuyeux. À 7 ans, ma patience a été récompensée, j'ai eu ma première console : une Game Boy. N'étant pas bilingue, je n'avais pas remarqué le nom. Jusque-là, rien ne m'avait indiqué que le jeu vidéo pouvait ne pas être pour moi. Comme je voyais peu mon père, j'adorais lui montrer les derniers Pokémon que j'avais attrapés ; c'était un lien très fort entre nous.

Peu à peu, j'ai affiné mes propres goûts, préférant le fantastique de Baldur's Gate aux combats incessants de Diablo, la tranquillité des Sims aux jeux de course et les descentes de ski de SSX 3 aux parties de FIFA. Ces mondes, ces histoires m'ont fait grandir, tout autant que mes lectures ou les dessins animés. Ils m'ont donné une culture, une appréciation des arts numériques et un amour des récits interactifs.

À partir du lycée, j'ai un peu délaissé les jeux vidéo, avec l'idée que c'était un truc de garçon, et que ce n'était pas quelque chose de sérieux. Ce qui était sérieux, c'était le journalisme et les relations internationales - voie que j'ai donc suivie jusqu'à ce que, bien plus tard, j'entre au service Pixels du Monde. C'est là que j'ai réalisé que le jeu vidéo était une industrie culturelle majeure, dans laquelle les femmes avaient déjà toute leur place. Le problème, c'est de nous avoir fait croire que nous n'y avions pas notre place, que c'était un monde de garçons. Et certains continuent, quand ils nous conseillent d'arrêter de jouer plutôt que de subir du harcèlement !

Quand on nous dit qu'il est difficile de s'identifier aux personnages féminins, alors que nous avons passé notre vie à nous identifier à des hommes, car il n'y avait que cela ; quand on nous renvoie systématiquement à notre corps, à notre genre, qu'on nous dit que c'est plus facile pour une femme, que les réseaux font du favoritisme ; quand on nous regarde avec méfiance lorsque nous dénonçons des agressions, comme si c'était un peu de notre faute ; quand nous devons cacher notre identité en ligne : tout cela alimente un climat de peur et de violence qui dissuade, inquiète et peut détruire les femmes qui tentent de s'épanouir dans ce milieu.

Tout cela n'est évidemment pas limité au milieu des jeux vidéo. Tenter de résoudre ces problèmes structurels de violences faites aux femmes en s'attaquant uniquement aux médias, et non aux racines sociétales, ne permettra jamais un changement profond et durable dans le secteur.

Quelques pistes de réflexion. Il faut mieux appliquer les lois en vigueur, trop peu connues ; protéger la santé mentale des femmes qui, sur internet, sont livrées à elles-mêmes dans un métier très solitaire et très violent ; éduquer le public sur les mécanismes psychologiques, comme les phénomènes parasociaux qui nourrissent certains comportements violents et qui sont exacerbés sur les plateformes de streaming ; dialoguer avec les entreprises privées du secteur pour aller au-delà des simples interdictions. Enfin, il y a la question des subventions aux associations qui luttent pour les droits des femmes dans ce milieu.

M. Adel Ziane, rapporteur. - Merci. Nous avons échangé à de nombreuses reprises, notamment à la Paris Games Week (PGW) : je m'y étais rendu pour parler avec des personnalités féminines impliquées dans le secteur des jeux vidéo.

Nous arrivons à un moment important de nos travaux. Nous avons voulu travailler sur la place des femmes dans l'industrie du jeu vidéo. Nous avons étudié les stéréotypes véhiculés à travers le jeu vidéo lui-même, dans la construction des personnages féminins, qui sont parfois volontaires, ambitieux, déterminés, mais parfois aussi très sexualisés, nourrissant des stéréotypes qui peuvent influer sur le comportement des uns et des autres sur les réseaux.

Le live ne porte pas en lui-même de germes négatifs, mais il est le reflet d'une société. Le streaming semble être le réceptacle des pires comportements : racisme, sexisme et misogynie s'y expriment sans barrière. Vos témoignages sont importants et nous conduisent à nous interroger sur la réponse législative à apporter, à terme. Nous devons notamment travailler sur les enjeux de l'anonymat et du pseudonymat sur les réseaux sociaux.

Ultia a été victime d'attaques très violentes - des dizaines de milliers de commentaires sexistes. J'ai été frappé d'entendre que la communauté a bougé lorsqu'un homme a pris la parole pour la défendre. C'est très significatif.

Les commentaires font partie de l'économie du live, car ils montrent qu'il y a une dynamique, que ça bouge.

Ultia, vous avez évoqué une baisse de la modération sur Twitch. Comment travaillez-vous avec la plateforme sur ce sujet ? Sont-ce vos équipes qui modèrent ? Twitch en a-t-elle la capacité ? Il y va de la responsabilité des plateformes. À la suite du drame qui s'est déroulé sur la plateforme Kick, la responsabilité de la plateforme a été mise en cause, mais avec très peu de suites, sinon la « bonne volonté » affichée de la plateforme. Que peut-on faire pour imposer aux plateformes une plus grande régulation ?

Vous évoquiez la place des femmes dans les événements en live. Avez-vous des propositions pour lutter contre le sexisme dans le jeu vidéo ? Seulement trois condamnations ont été prononcées contre vos harceleurs.

Mamapaprika, vous dites avoir eu la chance d'obtenir une réponse rapide de Pharos, mais déplorez la faiblesse de ses moyens et son manque d'ergonomie. Il est effectivement plus aisé de télécharger des pièces jointes que de passer par WeTransfer... De votre point de vue, comment mieux prendre en charge la parole des femmes sur les réseaux et sur les plateformes en ligne quand elles sont attaquées ?

Ultia. - Pour ma part, je n'ai pas constaté de problème récent à propos de la modération sur Twitch ; je la trouve plutôt constante.

Le problème principal, selon moi, tient au fait que Twitch est une plateforme américaine, alors que nous sommes en France. Or, les formes de harcèlement ne sont pas les mêmes selon les pays. Le harcèlement sexiste, raciste et homophobe est particulièrement fort en France ; c'est Twitch France qui nous l'a indiqué. Lorsque Twitch France essaie de faire remonter ces sujets aux équipes américaines, celles-ci ont du mal à comprendre. La situation française leur paraît bizarre, elles ne voient pas vraiment ce qui se passe. Pourtant, c'est un phénomène bien réel, et qui est inhérent à la France.

Il y a aussi un problème lié au puritanisme américain : le dog whistling, qui consiste à utiliser un mot pour en dire un autre. Par exemple, le n-word est interdit, comme les insultes racistes, homophobes ou sexistes. Mais si l'on remplace ces mots par d'autres, issus du langage courant, on peut continuer à harceler une personne ou une communauté sans enfreindre formellement les règles.

C'est ce que j'ai vécu avec un gros streamer de la plateforme, qui connaissait parfaitement les règles de Twitch. Il ne mentionnait jamais mon pseudonyme, ni mon prénom, ni aucun élément directement lié à moi - mais il parlait de moi, et tout le monde le savait. On l'a signalé à Twitch, qui nous a répondu qu'il n'y avait pas de matière : tant qu'un propos n'enfreint pas stricto sensu les règles, il ne sera pas modéré. Tant qu'on contourne les règles, il n'y a aucun problème !

La modération actuelle a donc des failles. Ainsi, on ne peut signaler des faits que s'ils sont constatés en live et observés par quelqu'un de la plateforme. Par exemple, le streamer qui a participé à mon harcèlement ces dernières années a supprimé ses rediffusions - il n'y a donc aucun moyen de les revoir - et a supprimé les clips. C'est quand même bizarre ! Les clips, ce sont de petits moments forts, extraits d'un live, qui peuvent être drôles ou marquants. Là, il enlève toute possibilité d'extraire des séquences de ses diffusions... Qui plus est, comme son contenu est clivant, aucun membre du staff de Twitch ne veut rester sur ses lives. Parfois, des membres du staff de Twitch regardent nos lives : si je fais quelque chose de préjudiciable sur la plateforme, ma chaîne saute immédiatement, parce que celui qui regarde peut faire un signalement.

Sauf que ces streamers prêchent des convaincus : leur public ne signale rien, et les équipes de Twitch ne veulent pas s'infliger leurs contenus pourris, et ne regardent donc pas. En pratique, ces streamers agissent en toute impunité : comme tout se passe en direct, il n'y a aucune trace. Ils le savent très bien ; ils le font exprès. Ils contournent les règles et, en plus, recourent au dog whistling.

Je n'ai pas vraiment d'idée de proposition, je ne travaille pas pour Twitch ! Peut-être faudrait-il simplement que les équipes de Twitch restent sur les lives des personnes identifiées comme problématiques, qui, on le sait, exercent depuis des années.

Il y a aussi un problème avec la police. C'est terrible. Lors de mon dépôt de plainte, l'agent m'a demandé mon numéro de téléphone, si c'était possible de faire des parties de Mario Kart avec moi, et si l'on pouvait se revoir. C'était la première fois que je déposais plainte, je n'avais pas compris que ce n'était pas normal de prendre le numéro de téléphone du policier pour passer en premier la fois suivante ! J'étais naïve. Ensuite, j'ai eu la chance de tomber sur une policière qui a pris ma plainte et qui a été fantastique, très professionnelle - merci à elle ! À la gendarmerie, je suis de nouveau tombée sur un homme. Je pensais que nous aurions des atomes crochus, étant tous les deux nés à Reims. Pas du tout : il m'a demandé de lui expliquer ce qu'était le féminisme. Quand j'ai dit que c'était tout simplement l'égalité entre les hommes et les femmes, il m'a répondu : « Êtes-vous sûre ? C'est votre définition ». Je lui ai rétorqué : « Non, pas du tout ». Il a ouvert un dictionnaire et a découvert que c'était bien la définition du féminisme. Il est gendarme et n'a découvert qu'à ce moment-là ce qu'était le féminisme... Tout est normal !

Pendant ce temps, le harcèlement en ligne continue. Or, la police fonctionne avec des clés USB - on se croirait en 1993 ! Impossible d'alimenter en ligne un fichier qui se met à jour en permanence. À un moment, on m'a expliqué qu'il fallait arrêter la plainte, alors même que le harcèlement continuait. C'est pour cela qu'ils n'étaient que trois au tribunal.

Mme Dominique Vérien, présidente, rapporteure. - Quand on parle de formation...

Clémence Duneau. - Un mot sur le fonctionnement de la modération sur Twitch. Il existe une modération automatisée mise en place par la plateforme, mais, en pratique, la plupart des streamers?euses demandent aussi à leurs spectateurs de faire de la modération. Parfois, ces personnes sont rémunérées, parfois non.

M. Adel Ziane, rapporteur. - Est-ce une option ?

Clémence Duneau. - Non, ce n'est pas une option. Twitch fonctionne avec une modération automatique, mais, en réalité, la plupart des streamers et des streameuses sollicitent certains spectateurs, ou des personnes volontaires, pour assurer une modération manuelle. Cette pratique est largement répandue. Certains modérateurs sont rémunérés, d'autres bénévoles. C'est important de le signaler.

Quelques chiffres sur la modération : selon Twitch, environ 16 % des signalements en Europe sont considérés comme légitimes et donnent lieu à une action de modération. À titre de comparaison, sur d'autres plateformes plus récentes, comme Kick, qui soulève par ailleurs de nombreuses questions, seuls 3 % des signalements sont considérés comme légitimes et entraînent une action. C'est terrible à dire, mais, d'une certaine façon, Twitch, par rapport à d'autres plateformes, est presque un bon élève !

Je souhaite également évoquer les raisons pour lesquelles le sexisme est particulièrement présent dans le streaming. Il ne faut pas oublier que la communauté des gamers s'est construite pendant plusieurs décennies sur une forme de victimisation. Dans les années 1980 à 2000, les médias évoquaient les joueurs de jeux vidéo en s'en moquant. En réaction, la communauté du jeu vidéo s'est construite dans une posture très défensive : défense des streamers appréciés, défense de leurs jeux vidéo, défense de leur univers, parfois à outrance. La dynamique communautaire est très forte : dès que les joueurs se sentent attaqués, ils répondent en masse. C'est un phénomène très présent dans la communauté des joueurs français.

Mamapaprika. - Je partage l'analyse d'Ultia. Le temps de réponse de Twitch à la suite d'un signalement est révélateur des lacunes de la modération. Il y a quelques années, un signalement obtenait une réponse en dix ou quinze minutes, voire trente, et elle était le plus souvent positive. Désormais, la réponse intervient très rapidement, parfois en moins de trente secondes, mais elle est négative, alors que je ne cesse de faire des signalements.

Il existe, dans le milieu du streaming et de la création de contenu, un adage selon lequel on a la communauté qu'on mérite. Quand j'entends Ultia parler de ce streamer qui fait du dog whistling - on sait qu'il y en a plusieurs -, je me dis qu'il y a un vrai sujet. Ce streamer a été cité à plusieurs reprises par les personnes qui étaient incriminées dans le procès d'Ultia.

La question, c'est l'absence totale de responsabilité des créateur·rices de contenu à l'égard des agissements de leur communauté. Dès lors qu'on identifie un lien concret entre une communauté et des faits de harcèlement, comme dans le cas du procès d'Ultia, il faut s'interroger sur la responsabilité de la personne qui gère cette communauté. S'en exonérer en disant « Je ne suis pas votre daron ! » me semble détestable. En réalité, accueillir des gens sur sa chaîne Twitch, c'est comme les inviter chez soi : il y a des règles. L'absence de responsabilité légale des créateur·rices face aux agissements de leur communauté est, à mes yeux, un trou dans la raquette.

Le métier de streamer ou de streameuse est désormais bien réel - il commence à avoir un vrai un poids marketing. Si votre image est directement rattachée à une communauté, et que les agissements de cette communauté posent problème, cela pourrait entraîner un désintérêt des marques, voire un bannissement par la plateforme. Cela supposerait que Twitch consacre plus de moyens humains et budgétaires à la modération. Or, s'agissant d'une entreprise américaine, les règles qui s'y appliquent ne sont pas les mêmes : il faut vraiment une violation manifeste de la loi, une agression caractérisée, pour que les signalements soient pris en compte. La question de la responsabilité des créateur·rices de contenu vis-à-vis de leur communauté me semble donc centrale.

Mme Marie Mercier, rapporteure. - Je trouve plus que regrettable que vous ayez été accueillie de la sorte par des professionnels - pour moi, ils ne le sont pas ! Les agents de l'office central pour la répression des violences aux personnes ou de Pharos que j'ai eu la chance de rencontrer étaient extrêmement compétents et attentifs.

Avez-vous subi du harcèlement émanant de femmes ? Peut-être via des pseudos masculins ? Je me pose la question.

Après votre procès, des peines ont été prononcées : la violation des obligations qui en découlent constitue une infraction. Que vous soyez contrainte de redéposer plainte n'est pas normal. Il faut creuser ce point.

Vous indiquez ne pas utiliser la fonction de blocage. Cela signifie-t-il que cet outil est inefficace ?

Quand vous jouez, en réalité, vous travaillez. Le jeu est un travail. Je voudrais mieux comprendre ce que cela recouvre. Encourageriez-vous votre enfant à embrasser à cette carrière ? Est-elle intéressante, épanouissante, ou est-ce un monde à part ?

J'avoue que, n'étant pas joueuse, j'ai parfois besoin d'un décodeur : vous avez un vocabulaire, des communautés qui vous sont propres. Nous essayons de comprendre ce fonctionnement. Pouvez-vous nous éclairer ?

Mamapaprika. - Je joue littéralement aux jeux vidéo : c'est mon travail, comme c'est celui d'Ultia. Nous avons aujourd'hui la chance de pouvoir allier notre travail et notre passion : c'est un « métier passion », ce qui est assez amusant.

Oui, j'encouragerais mon enfant à faire du streaming si tel était son souhait, parce que j'ai suffisamment de recul pour lui inculquer ce qu'un enfant a besoin de savoir pour commencer. Je ne vois pas de problème. En revanche, j'attendrais qu'iel soit majeur - d'ailleurs, il faut avoir au minimum 13 ans pour détenir un compte Twitch, que ce soit comme utilisateur ou comme streameur?euse. Il faut prendre le temps : c'est d'abord une envie.

Se lancer dans le streaming ne signifie pas nécessairement faire carrière : c'est d'abord partager des moments, se forger une communauté, c'est-à-dire rencontrer des personnes qui ont la même appétence pour les jeux, pour des sujets de discussion. On parle beaucoup de jeux vidéo, mais on peut faire beaucoup de choses sur Twitch : lire, réagir à des reportages, faire du sport, faire de la musique, etc.

Mon enfant joue aussi aux jeux vidéo. Je suis toujours présente lorsqu'iel joue : j'aime cela, et je peux reprendre la manette si nécessaire ! C'est surtout un moment de partage. Et si un jour iel me dit souhaiter se lancer dans le streaming, dans la création de contenu, je serai là : je ne vois pas à quel moment il faudrait l'en empêcher.

Mme Marie Mercier, rapporteure. - Le partage « en vrai » avec les autres, dans la vie réelle, n'est-il pas intéressant aussi ? Pourrait-on imaginer une école en streaming ?

Mamapaprika. - Comme pour le télétravail ?

Mme Marie Mercier, rapporteure. - Oui, puisque l'on fait du sport, de la musique, et tant d'autres choses en streaming, pourrait-on - en forçant le trait - imaginer qu'il n'y ait plus besoin d'école, chacun restant chez soi ?

Mamapaprika. - Non. Internet a vocation à rapprocher les gens et à diffuser de l'information partout. Le streaming n'est pas un moyen de pallier l'absence de relations dans la vie réelle, in real life, IRL, comme on dit ; c'est du divertissement.

On est aussi face à des personnes qui, parfois, n'ont pas la possibilité d'en rencontrer d'autres. Parfois, le simple fait de parler est déjà important. Quand beaucoup de monde arrive sur ma chaîne, j'appelle cela « le moment Balto », du nom des vieux bars-tabacs.

Beaucoup de gens voient le streaming comme un podcast interactif. Ils travaillent, ils vivent leur vie, et ils nous écoutent. Il n'y a pas forcément d'interaction : par exemple, entre 80 et 100 personnes peuvent me regarder, et seulement 20 à 25 me parler. C'est du divertissement, mais à la différence de la télévision, qui propose des contenus « froids », il s'agit d'un contenu « chaud », c'est-à-dire en live.

Mme Marie Mercier, rapporteure. - Imagineriez-vous vivre uniquement dans un monde de streaming ?

Mamapaprika. - Non, j'aime trop voir les gens ! Le streaming reste du divertissement, même si cela pose la question du lien parasocial. Cela dit, je n'imagine pas un monde complètement dématérialisé.

Mme Annick Billon. - Si le racisme, le sexisme et la violence se développent autant, n'est-ce pas aussi parce qu'il y a une clientèle pour cela, qu'une partie du public des plateformes de streaming vient y chercher ce type de contenus ?

J'aimerais comprendre comment vous fonctionnez techniquement : comment s'organise votre travail ? Avez-vous estimé nécessaire de suivre une formation spécifique ? Quelle est votre rémunération ? Êtes-vous autoentrepreneuses ? Comment cotisez-vous pour la retraite ? Quelles règles de déontologie appliquez-vous ? Avez-vous un cadre spécifique pour votre communauté, des limites dans l'exercice de votre métier ?

Nous avons légiféré sur la haine en ligne, mais le blocage ne suffit pas face aux raids numériques, massifs et violents. Depuis 2021, j'en suis régulièrement victime : quand on reçoit des dizaines de milliers de messages sur les réseaux, impossible de tout bloquer : il y faudrait une armée ! Pharos dispose-t-elle de moyens suffisants ? Que faudrait-il modifier dans la loi visant à lutter contre les contenus haineux sur internet, que nous avons votée en 2020, pour fluidifier les dépôts de plainte ? A-t-on besoin d'outils nouveaux pour lutter contre cette agressivité, ces attaques que vous avez subies ?

Mme Béatrice Gosselin. - Ultia a expliqué que, pour éviter d'être contrôlés et bloqués, certains utilisent des termes de substitution, des synonymes, qui restent tout aussi violents. On retrouve un mécanisme comparable à celui que l'on a observé dans certains discours masculinistes : on reste au bord de la ligne rouge, en employant des mots permis, mais le fond demeure violent. Comment la loi pourrait-elle tenir compte de ces effets de substitution, afin d'éviter la porosité entre des termes recevables et l'intention violente qu'ils recouvrent, pour que les plaintes déposées soient recevables ?

Ultia. - Je ne pense pas que la solution soit d'abord juridique. Par exemple, je n'ai pas porté plainte contre ce streamer : son harcèlement n'était pas suffisamment tangible ; je savais que cela ne mènerait nulle part.

Je crois que le levier est plutôt du côté de la plateforme Twitch. Twitch ne prendrait pas un grand risque à dire : « Quand vous utilisez tel mot pour dire tel autre, cela ne nous convient pas ; nous avons compris l'intention ; nous savons que c'est homophobe, raciste ou misogyne ; vous êtes identifié ». Et, en conséquence, Twitch pourrait ne pas mettre en avant ce créateur et lui retirer, par exemple, son partenariat. Je précise que sur Twitch, lorsqu'on fait un certain nombre de vues, on peut obtenir un partenariat avec la plateforme, qui nous délivre un macaron en signe de reconnaissance, lequel octroie des avantages spécifiques.

En revanche, je ne vois pas comment la loi permettrait d'agir contre le dog whistling, qui consiste précisément à contourner la règle en employant un autre mot.

Mamapaprika. - Je suis autoentrepreneuse. Je déclare mensuellement mon chiffre d'affaires à l'Urssaf, ce qui me permet de cotiser. Ma rémunération repose sur les abonnements à ma chaîne : c'est, en pratique, au bon vouloir des personnes de ma communauté.

J'ai aussi des collaborations avec des marques, ce que nous appelons des « opé spé », des opérations spéciales : on met en avant un contenu, selon un cahier des charges précis, contre une rémunération fixe. Je demande systématiquement une rémunération fixe, mais l'on peut aussi avoir un pourcentage sur les ventes.

J'organise mon travail comme je suis : tranquille. J'ai la chance d'avoir une communauté qui comprend mon rythme de vie. Je n'ai pas suivi de formation ; en revanche, j'en donne désormais pour savoir comment se lancer sur Twitch, comment modérer, comment animer en direct. Pour ma part, j'ai commencé en allumant mon ordinateur, ma caméra et mon micro, puis je me suis formée progressivement, en fonction des sujets que je maîtrisais et de ceux que je ne souhaitais pas aborder.

Sur la déontologie, j'ai une ligne éditoriale, comme la plupart des créateur·rices de contenu. J'aborde certains sujets, d'autres non ; je propose certains contenus, d'autres non. Par exemple, vous ne me verrez jamais faire du sport sur ma chaîne : je n'aime pas cela. En revanche, je suis à l'aise pour aborder des sujets d'actualité ou politiques, et ma communauté l'est aussi.

Ma principale limite, en revanche, concerne mon enfant : je ne crée pas de contenu qui l'implique. Je ne montre pas son visage. Je ne produis pas de contenu avec iel. Il en va de même pour ma famille : je ne donne aucun prénom. Si des personnes de mon entourage apparaissent sur mes réseaux, c'est en conscience et avec leur autorisation préalable.

Mme Dominique Vérien, présidente, rapporteure. - Vous dites que votre communauté est habituée à votre rythme, à vos horaires. Justement, un rapport d'information du Sénat de 2021 sur l'ubérisation de la société montrait que les femmes étaient discriminées, faute d'être disponibles à certains horaires, notamment au moment de s'occuper des enfants. Est-ce un facteur à prendre en compte pour les streameuses ?

Mme Anna Bressan. - Vos invitées aujourd'hui disposent déjà d'une communauté et sont bien installées. Mais la plupart des streameuses ont un emploi à côté ; le streaming est une activité exercée en plus. Si elles en tirent une rémunération, elle est souvent minime.

Le taux de femmes percevant ne serait-ce qu'un Smic grâce à Twitch ou à YouTube est très faible : à peine 5 %. Seuls 10 % de femmes parviennent à vivre de ce travail, et, là encore, non pas grâce aux revenus générés par la plateforme elle-même, mais aux collaborations commerciales, qu'elles soient négociées directement avec une marque ou via une agence. Or, l'agence prélève une part au titre de la mise en relation et de l'organisation des contrats.

Il existe un entre-soi : pour accéder à ces opportunités, la créatrice de contenu doit se rendre disponible. Dans l'événementiel et le divertissement, on peut être prévenu tardivement. Ultia et Mamapaprika font partie des rares personnes sollicitées un ou deux mois à l'avance et déjà « bookées » à ces échéances. Mais, en règle générale, les opportunités professionnelles peuvent survenir à tout moment : cela suppose une disponibilité permanente pour ne pas manquer un événement ou une source de financement. Et une femme n'est pas toujours disponible, du fait des tâches auxquelles nous sommes cantonnées à la maison, surtout avec un enfant.

Mme Clémence Duneau. - Il faut rappeler que les streamers et streameuses qui réussissent sur les plateformes constituent une portion extrêmement minoritaire. Plus de 90 % des streamers et streameuses diffusent devant un public quasi inexistant et ne perçoivent aucune rémunération : c'est un passe-temps. Ces personnes sont pourtant importantes à prendre en compte : elles peuvent être particulièrement exposées à des raids ou à des commentaires, et se trouvent souvent très isolées sur ces plateformes. Pour elles, il s'agit d'une activité passion et non d'un travail. On est donc face à deux réalités : l'immense majorité des streamers est très isolée, tandis qu'une petite partie d'entre eux cumule, si je puis dire, les viewers et les revenus.

Mme Anna Bressan. - Il y a aussi un paradoxe : les plateformes communiquent beaucoup pour valoriser les profils féminins, alors que seule une minorité de créatrices parviennent à vivre de leurs contenus. On observe un phénomène comparable dans l'écosystème du jeu vidéo : les consommatrices sont nombreuses, à parité dans les usages, mais on les retrouve rarement dans les entreprises ; elles y sont néanmoins mises en valeur. Cela peut donner l'impression que la situation s'améliore, alors qu'en réalité elle régresse, dans un contexte de montée des discours extrêmes et de la misogynie.

Nous avons contacté Pharos à plusieurs reprises. Nous obtenons très peu de retours : nous savons qu'ils sont débordés. Plusieurs femmes ici ont eu la chance d'obtenir un lien direct. Or, nous sommes aussi régulièrement contactées par de petites streameuses ou influenceuses, qui ont déjà des communautés significatives - dix mille à quinze mille abonnés sur différentes plateformes - et qui, du jour au lendemain, se retrouvent au centre d'un scandale : une vidéo, des propos montés en épingle, détournés, puis une vague de harcèlement. Pharos nous dit ne pas pouvoir les aider, parce que le phénomène n'est pas jugé suffisamment important. Il existe une hiérarchie des violences : nous le constatons et nous le regrettons, et Pharos le regrette aussi. Mais Pharos fait face à un volume considérable de sollicitations. Et, lorsqu'il ne s'agit pas d'une personnalité connue, cela demande davantage de travail : il faut aller sur un compte peu médiatisé, prendre connaissance du profil, comprendre ce qui lui est reproché. Pendant ce temps, ces personnes nous écrivent avec un sentiment de panique et d'abandon. Nous sommes démunies, car même malgré nos liens privilégiés avec les plateformes, les modérateurs ou l'État, il n'y a pas d'action concrète au rendez-vous.

Mme Dominique Vérien, présidente, rapporteure. - Nous avions auditionné Pharos dans le cadre de nos travaux sur le masculinisme. Pour moi, Pharos doit être la seconde ligne : la première plainte doit être prise en charge par la police ou la gendarmerie. Les exemples que vous avez donnés sont évidemment inacceptables. Nous nous battons pour la formation des policiers et des gendarmes : nous essayons de leur apprendre les mots de « féminisme », d'« égalité », de « violences intrafamiliales ». Nous demandons régulièrement au ministère de l'intérieur de renforcer cette acculturation. Les choses progressent - dans mon département, ils ont même appris la notion de « contrôle coercitif » -, mais pas partout, ni de manière homogène.

Pharos a joué un rôle important, notamment en contribuant à déjouer trois attentats masculinistes, mais ses missions sont très larges et ses effectifs insuffisants. Elle devrait intervenir lorsque le risque est majeur - par exemple en matière de terrorisme ou de viol d'enfants -, tandis que la police et la gendarmerie devraient pouvoir traiter le harcèlement classique, si je puis dire, sans dépendre systématiquement de Pharos.

Mme Clémence Duneau. - D'autant plus que l'action doit être globale. On parle beaucoup de Twitch, mais il y a aussi YouTube Live, Kick, et d'autres plateformes à venir. Les mêmes mécanismes se reproduiront. Il faut donc une action transversale et un cadre légal, au-delà de la discussion avec les plateformes, même si celle-ci reste importante.

Mme Dominique Vérien, présidente, rapporteure. - Je pense qu'il y a un réel intérêt à bloquer les harceleurs, mais Twitch doit aussi faire son travail pour garantir un espace safe. J'ai appris ce matin que le harcèlement sexiste, raciste et homophobe serait particulièrement prégnant en France, cela me fait réfléchir. J'ai aussi entendu que les violences sexistes seraient plus importantes quand il s'agit de jeux de guerre. Cela mérite réflexion, compte tenu de ce que nous savons par ailleurs sur l'utilisation du viol comme arme de guerre.

J'entends également la question de la poursuite en cas de récidive. Lorsqu'il y a récidive, il faut le signaler. Par ailleurs, un projet de loi Sure, pour « sanction utile, rapide et effective », est à venir : à la première incartade, le sursis tombera vraiment et plus rapidement. Cela pourrait avoir un effet dissuasif. Dans ce cas, il pourrait être utile de déposer plainte.

Ultia. - Oui. Je ne dis pas que bloquer est inutile ni que je ne bloque plus. Au contraire, je bannis définitivement sur ma chaîne et je bloque beaucoup, c'est certain. Mais, dans le cas précis évoqué, je ne voulais pas bloquer cette personne, parce qu'elle a interdiction de me contacter : je souhaitais au contraire qu'elle en ait la possibilité, et qu'elle soit sanctionnée.

Mme Dominique Vérien, présidente, rapporteure. - Très bien. Il me reste à vous remercier pour cet échange intéressant. La première table ronde nous avait laissé entendre que tout était presque idyllique, grâce à une modération efficace. Nous voyons que ce n'est pas le cas et qu'il faut des améliorations. C'est notre tâche, et vous nous y aidez. Notre rapport sera remis au mois de juin. Merci beaucoup de vos interventions.

La réunion est close à 11 h 50.