Mercredi 4 mars 2026
- Présidence de M. Cédric Perrin, président -
La réunion est ouverte à 15 h 30.
Audition de M. Pierre Razoux, directeur académique de la Fondation méditerranéenne d'études stratégiques (FMES)
M. Cédric Perrin, président. - Nous accueillons aujourd'hui M. Pierre Razoux, directeur académique de la Fondation méditerranéenne d'études stratégiques (FMES), que je remercie très sincèrement d'avoir répondu à notre invitation, sous très faible préavis, comme diraient nos armées.
Monsieur Razoux, vous êtes l'auteur de travaux de référence, notamment La guerre Iran-Irak : Première guerre du Golfe, 1980-1988 et Tsahal : nouvelle histoire de l'armée israélienne, qui témoignent d'une connaissance des dynamiques stratégiques profondes à l'oeuvre tant en Iran qu'en Israël. Votre double expertise, à la fois historique et contemporaine, nous sera particulièrement précieuse à l'heure où les événements se précipitent.
Nous avons souhaité vous entendre afin d'éclairer notre commission sur la séquence d'une gravité exceptionnelle qui s'est ouverte ces derniers jours au Moyen-Orient.
Samedi dernier, les États-Unis et Israël ont lancé des frappes conjointes massives, présentées comme « préventives », dans le cadre de l'opération Fureur épique côté américain et Rugissement du lion côté israélien. Si cette offensive ne constitue pas une surprise absolue - Washington ayant déjà ciblé plusieurs installations nucléaires iraniennes en juin 2025 lors de l'opération Marteau de minuit et déployé ces dernières semaines un dispositif militaire massif au Moyen-Orient -, elle est toutefois intervenue alors même que la diplomatie semblait encore à l'oeuvre : le ministre omanais des affaires étrangères, Badr al-Boussaïdi, médiateur des négociations entre les États-Unis et l'Iran, indiquait à l'issue du dernier cycle de discussions à Genève, le 26 février, qu'un accord paraissait « à portée de main ».
L'administration américaine, sous l'autorité du président Donald Trump, a, dans un premier temps, présenté cette campagne comme brève, circonscrite, susceptible de s'achever en quatre semaines ou moins. Une telle hypothèse vous paraît-elle crédible au regard des précédentes guerres menées dans la région et de la profondeur stratégique de l'Iran ?
Dès le premier jour, l'élimination de l'ayatollah Ali Khamenei a marqué une rupture historique. Nous savons que le système institutionnel iranien est conçu comme un régime polycentré, redondant, structuré autour de centres de pouvoir multiples - religieux, militaires, judiciaires et politiques - précisément pour garantir sa résilience face aux crises.
Un Conseil de direction provisoire a été mis en place, comprenant notamment le président Massoud Pezechkian, le chef du pouvoir judiciaire Gholamhossein Mohseni Ejei, ainsi que le dignitaire religieux Alireza Arafi, membre de l'Assemblée des experts et du Conseil des gardiens.
Quels scénarios d'évolution institutionnelle et politique peut-on raisonnablement envisager ? La contestation intérieure, amorcée fin 2025 et brutalement réprimée en janvier, peut-elle, dans ce contexte, déboucher sur une dynamique de basculement ? Ou faut-il, au contraire, anticiper un réflexe de consolidation autoritaire autour des gardiens de la révolution ?
La riposte iranienne, pour sa part, semble s'inscrire dans une logique tous azimuts : frappes en Arabie saoudite, au Qatar, à Dubaï, au Koweït, à Bahreïn, à Oman et en Irak. Des frappes israéliennes au Liban visent le Hezbollah. Des attaques de drones ont touché la base navale française à Abou Dabi et une installation britannique à Chypre.
Sommes-nous face à un engrenage régional susceptible de conduire à un embrasement généralisé ? Quelle est, selon vous, la probabilité d'une extension durable du conflit, impliquant directement ou indirectement l'ensemble des puissances du Golfe, voire les grandes puissances extérieures ?
Dans ce contexte, comment éviter une escalade incontrôlée ? Quels canaux diplomatiques demeurent crédibles ? Les médiations régionales ont-elles encore un espace d'action ?
Au-delà, la France, l'Allemagne et le Royaume-Uni ont indiqué être prêts à conduire, le cas échéant, des actions défensives pour neutraliser certaines capacités militaires iraniennes. Comment analyser cette posture ? S'agit-il d'un signal de dissuasion, d'un alignement stratégique ou d'un risque supplémentaire d'internationalisation du conflit ?
Mes chers collègues, à titre exceptionnel, en raison des circonstances liées à la guerre au Moyen-Orient, les membres de la commission peuvent participer à cette audition en visioconférence. Je rappelle également que nos travaux sont captés et diffusés en direct sur le site internet du Sénat. Cette réunion a été autorisée par la présidence du Sénat, en période de suspension des travaux.
Monsieur Razoux, notre commission a abordé à de nombreuses reprises ces dernières années la recomposition du Moyen-Orient. Avons-nous basculé dans un moment de décomposition ou d'implosion ? Dans ce moment d'extrême tension internationale, au cours duquel les équilibres régionaux et stratégiques semblent vaciller, nous comptons sur votre éclairage pour nous aider à comprendre les logiques à l'oeuvre, les scénarios plausibles et les marges de manoeuvre encore ouvertes à l'action diplomatique.
M. Pierre Razoux, directeur académique de la Fondation méditerranéenne d'études stratégiques (FMES). - Je ne reviendrai pas sur le déroulé des opérations, que j'ai résumé sur la carte que vous avez devant les yeux.
Je voudrais plutôt vous expliquer ce qui m'a marqué pendant ces cinq jours, comment je comprends la suite et quels scénarios j'envisage pour l'avenir. Il nous faut rester extrêmement prudents et éviter tout triomphalisme.
Que Donald Trump se soit fait ou non forcer la main pour attaquer l'Iran, qu'il l'ait voulu ou qu'il l'ait subi, je constate que c'est Benjamin Netanyahou qui empoche les gains. Le Premier ministre israélien a torpillé préventivement tout accord entre les États-Unis et l'Iran, son cauchemar absolu. Il a, selon l'expression israélienne, éliminé la « tête de la pieuvre » en la personne du guide suprême Ali Khamenei. Il a considérablement affaibli l'Iran, à la fois dans son programme nucléaire et dans son programme balistique ; à terme, les Iraniens auront beaucoup moins de moyens d'action et de prise sur Israël. Enfin, il a fait diversion par rapport à ses difficultés intérieures, qu'elles soient politiques ou judiciaires. Il a donc, à mon sens, fait carton plein.
Les objectifs que poursuivent Israël et les États-Unis sont différents, voire incompatibles. Les États-Unis visaient le changement de régime, la neutralisation définitive et durable du programme nucléaire et du programme balistique, ainsi que l'élimination de tout ce qui était susceptible de menacer militairement la navigation commerciale dans le golfe Persique et le détroit d'Ormuz. Pour le dire simplement, il s'agissait de permettre l'évacuation du flux d'hydrocarbures en direction du monde entier.
Du côté de l'État hébreu, au-delà des objectifs déjà en grande partie atteints par les Israéliens, une situation chaotique et fragmentée en Iran suffit amplement à Benjamin Netanyahou. Ce dernier ne cherche pas forcément à faire tomber le régime, mais plutôt à le fracturer et à l'affaiblir encore davantage, un peu comme cela s'est passé en Irak et en Syrie. Il veut éviter toute menace directe sur son territoire. Tous les problèmes connexes qui surviendraient ensuite dans les pays voisins de l'Iran ne sont pas un motif de préoccupation pour Israël.
Deux tiers des frappes sont américains, un tiers est israélien. Cela donne une idée de l'effort militaire engagé par les deux belligérants. La riposte iranienne est à la fois étendue - au moins huit pays ont été touchés - et limitée en intensité. Elle est limitée parce que le régime iranien ne peut tout simplement pas faire autrement, étant en permanence survolé par l'aviation américaine et israélienne, et observé par les satellites ; Israël et les États-Unis agissent en « open space » au-dessus de l'Iran. De plus, les Iraniens ont compris qu'il fallait garder des munitions pour plus tard et économiser leurs missiles. Bref, ils ne peuvent pas frapper plus et ils économisent leurs missiles pour faire durer le conflit. J'y reviendrai.
Pour l'instant, ni les frappes américaines ni les frappes israéliennes ne touchent l'infrastructure pétrolière iranienne. Les belligérants communiquent sur leurs cibles et leurs frappes, mais pas un mot sur les hydrocarbures ! Mon interprétation est que Donald Trump a imposé très fermement à Benjamin Netanyahou - cela devait être la contrepartie de son engagement - de ne pas toucher au pétrole. Il existe certainement de très fortes pressions des monarchies du Golfe, mais aussi des Européens, des Asiatiques et de la Chine sur le flux pétrolier. Même s'il passe par Bab el-Mandeb au lieu d'Ormuz, même s'il est plus cher, le pétrole doit continuer à circuler.
Du point de vue américain, ne pas frapper pour l'instant les hydrocarbures iraniens, c'est préserver l'avenir, notamment leur commerce. Les Américains se disent que, s'ils parviennent à un accord avec les Iraniens dans six mois ou un an, ils seront satisfaits de pouvoir bénéficier du pétrole iranien.
Surtout, le pétrole est aussi un moyen de pression sur la Chine. Les Américains contrôlent déjà le pétrole du Venezuela, soit environ 4 % à 5 % des importations chinoises ; potentiellement, le pétrole de l'Iran, qui représente entre 12 % et 13 % des importations chinoises, va devenir difficile à obtenir. Si ce pétrole est détruit, il ne pèse plus dans la balance de la négociation ; s'il demeure accessible, il reste un moyen de pression et de négociation.
Les Américains pensent aussi que détruire le pétrole iranien serait contreproductif vis-à-vis de la population iranienne. En effet, on peut difficilement, du point de vue de Washington, dire à la population de se soulever et de prendre le contrôle du pays et, en même temps, détruire ses sources futures de richesse.
Derrière ce conflit, un autre se joue : la rivalité stratégique entre la Chine et les États-Unis. Le président Trump doit se rendre à Pékin à la fin du mois de mars ; il veut des billes pour négocier avec son homologue chinois.
Je constate également que ce sont les Iraniens qui communiquent, et les Américains et les Israéliens qui verrouillent l'information. En juin 2025, c'était le contraire.
Par ailleurs, cette fois-ci, les drones font mouche. Pendant la guerre des Douze jours en juin 2025, et pendant les différents épisodes de frappes mutuelles entre Israël et l'Iran en 2024, presque tous les drones étaient détectés et détruits avant d'atteindre leur cible. Aujourd'hui, un pourcentage - faible, mais réel - de drones arrive à destination.
En effet, ces drones sont tirés à une distance relativement courte. Entre Israël et l'Iran, il y avait 1 600 kilomètres à parcourir. Sur une telle distance, même de nuit, vous avez le temps de détecter, d'intercepter et de détruire ces drones. Aujourd'hui, quand les drones traversent le golfe Persique en volant au ras de l'eau, il est beaucoup plus compliqué de les intercepter. Nous sommes dans une phase où les drones redeviennent utiles.
Ces drones atteignent leur cible aussi parce que le bouclier antimissile israélien et celui des monarchies du Golfe sont clairement orientés pour arrêter les missiles balistiques - présentés comme la menace prioritaire - et beaucoup moins les drones. Les uns et les autres en tireront les leçons qui s'imposent.
Concernant l'Iran, l'élimination d'Ali Khamenei ne signifie absolument pas la fin du régime. Ce régime est polycentré, il présente plusieurs centres de décision. Il est redondant et résilient. Ce régime est comme une table à six pieds : vous pouvez enlever un pied, deux pieds, la table tient toujours. Elle est fragilisée, mais elle tient.
La situation est radicalement différente de celle prévalant après l'attaque en Irak en 2003 et de la chute du régime de Saddam Hussein. En Irak, le régime était absolument centralisé, dictatorial et unique : si le dictateur tombe, tout s'effondre. En Iran, vous frappez le guide suprême, tuez le président, le chef des gardiens - ils l'ont fait - ou décapitez la chaîne militaire, le système perdure.
Paradoxalement, l'élimination d'Ali Khamenei est presque présentée comme un non-événement dans les médias iraniens. Cela montre bien que, premièrement, il était détesté par une grande partie de la population et que, deuxièmement, beaucoup de gens, y compris chez les plus conservateurs, attendaient impatiemment son départ pour pouvoir s'engager dans la lutte de pouvoir à Téhéran.
Le système est en train de faire émerger un nouveau guide suprême. Les Israéliens et les Américains ont dit qu'il serait une cible automatique et légitime. Même s'ils ont décidé de son identité, les Iraniens ne vont donc pas se presser de l'annoncer. Ils vont d'abord assurer la sécurité de cette personne, veiller à ce qu'elle ne puisse pas être frappée, et régler un certain nombre de problèmes administratifs, bureaucratiques et de pouvoir afférents. Sans doute donneront-ils son identité ensuite.
Cela étant dit, une redéfinition des équilibres est possible dans cette lutte de pouvoir. Nous pouvons imaginer un scénario qui ne se réaliserait peut-être pas du premier coup, mais en deux temps. Autrement dit, il est très certain qu'un guide va être désigné. Un certain nombre de personnes évoquent le nom de Mojtaba Khamenei, c'est-à-dire l'un des fils d'Ali Khamenei. Si tel est le cas, ce qui est possible, ce serait un signe d'extrême fermeté, qui nous donnerait la quasi-certitude que le conflit va durer longtemps. Mojtaba voudra d'abord venger son père, puis son épouse qu'il a perdue dans les mêmes frappes qui ont tué Ali Khamenei. Il est déjà aux manettes depuis un certain temps, il connaît parfaitement le système. Par conséquent, s'il est nommé, cela signifie clairement que les gardiens ont repris le haut du pavé et verrouillent le système.
Mojtaba pourrait aussi être écarté. Les Iraniens pourraient faire émerger un guide plus rassurant pour la communauté internationale. Il pourrait s'agir des anciens présidents Hassan Rohani ou Mohammad Khatami, qui sont des réformistes, des modérés ; ils pourraient être présentés comme un signe d'ouverture, des hommes capables de négocier.
Ce qui semble certain, c'est qu'à court terme nous nous dirigeons vers un régime davantage militarisé, beaucoup plus nationaliste et moins idéologue. Ce qui est sûr également, c'est que les gardiens de la révolution jouent un rôle clé dans la définition du pouvoir et vont probablement accroître leur influence, même si Ali Larijani, qui est le chef du Conseil suprême de sécurité, et Massoud Pezechkian, le président, qui sont des « civils politiques », n'ont pas dit leur dernier mot.
La nomination du prochain guide devra être interprétée comme un signal très clair.
D'ailleurs, même s'il s'agit de Mojtaba Khamenei, nous pouvons imaginer qu'il ne durera pas longtemps, car il deviendra l'ennemi numéro un à abattre. Les Israéliens et les Américains concentreront leurs efforts sur lui. Si nous sommes totalement cyniques, nous pouvons même imaginer que le choisir est aussi un moyen de le retirer de l'équation, pour ceux qui l'auront nommé. Ils se diront que c'est le moyen de supprimer tous ceux qui les empêchaient de changer de ligne, pour pouvoir en changer effectivement ensuite.
Il s'agirait alors de faire émerger un nouveau système, voire un système qui pourrait remettre en cause le Velayat-e Faqih, c'est-à-dire le dogme de la primauté du religieux sur l'exécutif, où c'est le religieux qui exerce in fine le pouvoir temporel ; l'exécutif et le législatif auraient alors plus de pouvoir. Ce n'est pas impossible.
Pour le moment, l'Iran paraît « tenu ». Le régime fait tout pour éviter les manifestations : fermeture des universités, blocage d'internet, filtrage de la téléphonie mobile, quadrillage des villes par les bassidjis.
Tous mes contacts iraniens me disent que la population, après avoir été réprimée de manière extrêmement meurtrière, ne descendra plus dans la rue tant qu'elle n'est pas convaincue de la neutralisation de l'appareil répressif. Ce dernier se compose de 600 000 bassidjis et de 250 000 membres des forces de sécurité intérieure. Les bassidjis, qui ne sont certes pourvus que d'armes légères, sont à eux seuls plus nombreux que l'armée régulière et le corps des gardiens de la révolution réunis, qui comptent respectivement 300 000 et 190 000 hommes.
Tant que les frappes ne se focaliseront pas systématiquement sur les casernes, les centres de décision et les centres de commandement - c'est-à-dire sur les bassidjis et les forces de sécurité intérieure -, je ne vois pas comment la situation pourra évoluer sur le terrain.
Dans tous les cas, l'opposition est fragmentée. Pour rappel, 15 % des Iraniens adultes soutiennent aujourd'hui le régime, non pas tant par idéologie que par intérêt pécuniaire. Cela représente tout de même 10 à 12 millions d'individus, qui ont tout à perdre si le système venait à s'effondrer.
En d'autres termes, ceux qui veulent descendre dans la rue et renverser le régime trouveront en face d'eux un nombre élevé d'individus qui veulent préserver les prébendes du système, ce qui se traduira par une guerre civile. Or les Iraniens, toutes factions confondues, désirent à tout prix l'éviter.
J'y insiste, la société iranienne est aujourd'hui fracturée. S'y opposent les anti-régimes et ceux qui tiennent à le préserver, les religieux et les non-religieux - je vous rappelle qu'en Iran, le concept de laïcité n'existe pas -, les pauvres et les riches. Le régime s'en sortait à peu près tant qu'il arrivait à capter et à conserver les classes moyennes, mais le pays est désormais traversé par une crise économique gravissime, liée à des facteurs internes - corruption, prévarication ou mauvaise gestion - et externes. En conséquence, la classe moyenne s'est considérablement appauvrie, alors qu'elle vivait dans un certain confort il y a encore cinq ou dix ans.
Ces éléments étant posés, comment entrevoir la suite ? Le facteur temps demeure crucial. La Maison-Blanche imaginait une guerre d'une durée maximale de quatre ou cinq semaines ; elle a désormais du mal à évoquer la fin de ce conflit. Benjamin Netanyahou a vendu à Donald Trump l'idée d'une guerre courte. Or ce ne sera pas le cas et, plus le temps passe, plus la situation deviendra difficile pour les États-Unis.
Nous sommes actuellement dans une première phase, marquée par d'importantes frappes qui provoquent la sidération. Le temps joue contre l'Iran et en faveur d'Israël et des États-Unis. Nous entrerons ensuite dans une seconde phase qui sera favorable à l'Iran, à condition que le régime se maintienne et survive. Les stocks de munitions américains s'épuiseront. Or les États-Unis n'oublient jamais que leur rival stratégique majeur demeure la Chine. Le Pentagone voudra donc conserver des stocks.
Le même problème se pose pour les Israéliens : ils auront beaucoup de mal à parer les frappes iraniennes s'ils n'ont plus d'antimissiles à disposition. C'est la raison pour laquelle ils concentrent leurs efforts sur le balistique iranien.
Le soutien de la population finira par s'éroder au vu des conséquences du conflit. Ce sera davantage le cas aux États-Unis qu'en Israël ; la grogne populaire va probablement s'intensifier à l'approche des élections de mi-mandat, qui se tiendront en novembre prochain. Je pense aussi que Donald Trump peut faire le deuil du prix Nobel de la paix.
L'Iran estime qu'il gagne en ne perdant pas, tandis que les États-Unis pensent gagner en faisant chuter le régime iranien, ce qui va compliquer l'équation.
L'Iran souhaite faire durer le conflit - son objectif prioritaire est de préserver les figures du régime politique ou militaire, qui sont capables de représenter une alternative et d'assurer la durabilité du régime - et punir Donald Trump et Benjamin Netanyahou.
Le conflit actuel me rappelle fortement la guerre entre l'Iran et l'Irak. Indéniablement, c'est Saddam Hussein qui a attaqué les Iraniens. La guerre aurait pu se terminer en 1982, après deux ans de conflit, lorsque les Iraniens ont raccompagné les armées irakiennes à la frontière internationale. Or l'ayatollah Khomeini et les caciques iraniens ont voulu poursuivre la guerre, contre les aspirations de la population, et affaiblir Saddam Hussein. Du reste, il ne faut pas oublier le culte de la martyrologie dans la psyché chiite iranienne.
L'Iran aura pour stratégie d'économiser ses missiles, de se procurer de nouveaux lanceurs et de continuer à harceler les bases américaines et israéliennes partout où il le peut, en procédant à des tirs réguliers.
Le pays a considérablement réduit le nombre de tirs et privilégie les frappes de courte distance. Il conserve précieusement ses missiles balistiques, sans doute pour les utiliser plus tard. Le régime iranien ouvrira de nouveaux fronts, comme il l'a fait pendant la guerre contre l'Irak, en favorisant une stratégie asymétrique fondée sur des actes de terrorisme et de kidnapping.
Il entreprend également de frapper ses adversaires au porte-monnaie. Si l'Iran fait considérablement augmenter le prix du baril - il pourra toujours vendre du pétrole par des voies détournées et se faire ainsi de l'argent -, cela pénalisera les pays qui font pression sur Israël et les États-Unis pour arrêter le conflit.
L'Iran conserve quelques proxys, dont les Houthis au Yémen et les milices chiites en Irak. Le Hezbollah est actuellement fortement martelé. Il ne constituera donc pas, à court terme, une force dissuasive face à Israël. Tout dépendra de la personnalité du nouveau guide suprême : il pourra apporter son soutien au Hezbollah ou, au contraire, choisir de se concentrer sur l'Iran.
Les Houthis sont idéalement positionnés. Il leur sera difficile de tirer sur Israël, mais ils peuvent viser Djibouti, qui héberge des bases américaine et française - a priori, la base chinoise n'est pas concernée -, et le Somaliland. Israël a reconnu récemment cet État qui a fait sécession au sein de la Somalie et les États-Unis sont proches de son gouvernement. Les Américains et les Israéliens pourront bientôt assurer une présence militaire sur place.
Le Somaliland et Djibouti sont des cibles faciles pour les Houthis, qui peuvent réaliser des frappes de courte distance et affecter in fine la circulation en mer Rouge.
Pour les Américains, le véritable souci demeure les milices chiites irakiennes, car elles sont très nombreuses et particulièrement fidèles à Téhéran. Surtout, elles sont implantées juste à côté de l'Iran, si bien qu'il est très facile de les alimenter. Si l'Iran ne peut plus envoyer de missiles balistiques interposés sur les bases américaines ou sur Israël, il pourra aisément instrumentaliser ces milices pour qu'elles harcèlent les troupes américaines encore stationnées en Irak. Les Iraniens présenteraient comme une immense victoire le fait d'avoir chassé définitivement les Américains d'Irak, à force de harcèlement.
Concernant l'issue du conflit actuel, j'envisage quatre scénarios. Premièrement, on peut imaginer une victoire rapide des États-Unis et d'Israël. En ce cas, la sphère militaire iranienne et les forces répressives s'effondrent. Les Iraniens descendent dans la rue et parviennent à créer un effet de sidération, contribuant à déstabiliser le pouvoir. Enfin, des oppositions armées, notamment kurdes, agissent. Ce scénario me semble très peu probable. Il pourrait éventuellement se produire si l'armée régulière se désolidarisait du régime. Or elle est légitimiste et aucun signe de défection n'est visible chez les soldats.
Même si elle possède les chars, les avions et les canons, l'armée régulière ne représente qu'un tiers des effectifs globaux armés militaires ; il faut y ajouter 20 % de gardiens de la révolution et 50 % de bassidjis. Elle ne deviendra pas anti-régime, du moins à court terme.
Deuxième scénario : les États-Unis constatent leur échec et arrêtent les frais au bout de deux ou trois mois, laissant les Israéliens seuls face à l'Iran. Il s'agit, là aussi, d'une issue peu crédible à brève échéance.
Le troisième scénario consiste en une reprise des négociations. Cela n'est possible que si les États-Unis font le premier pas et offrent un cadeau significatif aux Iraniens. Il s'agirait de faire tomber une partie des sanctions, quitte à laisser de côté les Israéliens.
Le dernier et quatrième scénario, qui semble le plus probable aujourd'hui, n'est autre que l'enlisement du conflit. Je vous rappelle que le Nord-Vietnam a tenu dix ans face aux États-Unis, alors qu'il était régulièrement bombardé par des B-52 ; cela ne l'a d'ailleurs pas empêché de gagner la guerre.
Chaque fois que les États-Unis ont essayé d'imposer des leaders extérieurs à l'issue d'un conflit militaire, cela a échoué. Pour répondre à votre toute première question, le conflit actuel va probablement accélérer les recompositions stratégiques au Moyen-Orient, sans que cela implique d'effondrement.
Les relations entre les États-Unis et Israël s'en trouveront également affectées. Les élites américaines se diront probablement qu'elles ont été manipulées. Quant aux dirigeants israéliens, ils comprendront qu'ils doivent trouver de nouveaux sponsors, surtout au vu des événements qui se sont produits au sein des universités américaines de la côte Est et de la côte Ouest depuis 2023.
M. Bruno Sido. - J'ai beaucoup apprécié votre intervention, mais je ne suis pas d'accord avec l'entièreté de vos propos. Cela fait cinquante ans que le régime iranien pose problème. Un ancien président des États-Unis avait bien tenté de remédier à la situation, mais cela s'était terminé en fiasco. Je ne vais pas soutenir le président américain actuel - ce n'est pas la question -, mais celui-ci a le mérite de s'employer à régler la question, avec Israël. Cette association est politiquement très importante pour les Américains, car il y a beaucoup d'israélites aux États-Unis.
Le président américain et le Premier ministre israéliens ont des convictions qui les ont conduits à mettre en place un système militaire particulièrement efficace pour éliminer l'ayatollah Ali Khamenei et affaiblir les mollahs et les généraux.
Le Président de la République a indiqué que ce conflit ne nous concernait pas vraiment. Or, par le passé, la France a subi des attentats commandités par l'Iran : souvenez-vous des cinquante-huit soldats français tués au Liban par une milice iranienne dans les années 1980.
Les Iraniens exercent une pression considérable dans le monde : il convient d'y mettre un terme. La chute du régime arrangerait Israël et bien d'autres pays du monde. Dans ces conditions, je ne comprends pas que ce conflit provoque autant de réticences dans notre pays, au-delà de la gêne suscitée par Donald Trump dans l'intelligentsia française. C'est un problème davantage politique que militaire.
M. Pierre Razoux. - Je suis non pas un politique ou un idéologue, mais un historien, un analyste, un expert. Je me contente de décrire le monde tel qu'il est, et non tel qu'il devrait être. C'est la seule réponse que je peux vous faire, monsieur le sénateur.
M. Ronan Le Gleut. - Les communautés françaises présentes au Moyen-Orient cherchent à connaître le risque que le conflit avec l'Iran fait peser sur leur situation personnelle. Le nombre de nos compatriotes qui vivent dans la région est sans doute plus élevé que celui que nous connaissons, puisque l'inscription au registre des Français établis hors de France n'est pas obligatoire. On compte 67 000 Français rien qu'aux Émirats arabes unis, mais n'oublions pas ceux qui résident au Qatar, au Koweït, en Arabie saoudite ou au Liban.
À l'heure actuelle, TotalEnergies et Technip rapatrieraient les familles de cadres expatriés aux Émirats en les faisant transiter par Mascate. Qu'en est-il des autres Français qui vivent dans la région ? À quel niveau de risque sont-ils soumis ?
M. Pierre Razoux. - Il s'agit d'une véritable guerre, sans rapport avec les frappes ponctuelles de signalement que nous avions observées en 2024 et en 2025. Il est clair que ce conflit s'est externalisé à un haut niveau. En Israël, le risque est plus que réel, car c'est un des pays belligérants directement impliqués dans le conflit. Le Liban, où vivent beaucoup de Français binationaux, est lui aussi directement menacé.
Dans les pays du Golfe, le niveau de risque de nos compatriotes dépend de ce qu'ils y font : les missions militaires ou sécuritaires présentent un risque plus élevé que les activités de tourisme. L'Iran frappe le Qatar et les Émirats au porte-monnaie. Dans ces conditions, le soft power et le tourisme, sur lesquels misaient ces monarchies du Golfe, seront affectés pendant un certain temps.
Les Émirats se présentaient comme un pays très sûr et sympathique, ce n'est plus le cas aujourd'hui. L'expatriation des Français dans ce pays risque de s'affaisser, voire de disparaître pendant quelque temps. Mécaniquement, cela aura pour conséquence de faire baisser le risque.
M. Rachid Temal. - Pour la première fois, le gouvernement libanais a condamné le Hezbollah et pris des mesures contre lui. C'est une évolution utile, notamment vis-à-vis d'Israël. La Turquie est aussi concernée par le conflit : en témoigne le missile intercepté par l'Otan aujourd'hui.
Selon vous, il est très difficile de déstabiliser le régime iranien. Si ce dernier acceptait de mettre fin au programme nucléaire et aux tirs balistiques, et assurait au monde que le pétrole continuerait à couler à flots, Donald Trump pourrait admettre que le danger iranien n'existe plus, comme il l'avait admis pour le Venezuela. Un tel scénario est-il envisageable à court terme ?
Par ailleurs, la recomposition stratégique au Moyen-Orient peut-elle se faire autour de l'Arabie saoudite ? Le cas échéant, à quelles conditions ?
Enfin, doit-on imaginer un nouveau multilatéralisme ou de nouvelles règles au sein l'ONU ?
M. Pierre Razoux. - Un scénario similaire à celui du Venezuela est tout à fait envisageable à moyen terme ; il rejoint en réalité le deuxième scénario que j'ai évoqué tout à l'heure. On peut imaginer que Donald Trump se désengage et crée un narratif lui permettant de dire qu'il a gagné, pourvu que les Iraniens mettent un terme à leur programme nucléaire et aux tirs balistiques. Les États-Unis pourraient très bien trouver un accord avec un nouveau général iranien.
Avant d'entrer dans cette salle, j'ai vu que les États-Unis avaient revendiqué le torpillage par un sous-marin nucléaire d'attaque américain d'un navire de guerre iranien en plein océan Indien, au large du Sri Lanka : il y aurait 101 disparus. Les Iraniens, comme réponse du berger à la bergère, auraient frappé un destroyer américain en train de se ravitailler en mer d'Arabie.
Malgré cet événement, Donald Trump pourrait se désengager dès à présent et trouver un homme fort en Iran capable de prendre le relais et d'appliquer ses consignes. Cependant, il est probable qu'il inflige une punition. Celle-ci conduira à une escalade qui se manifestera par des attentats contre les intérêts américains. Dès lors, il sera difficile de sortir du cercle vicieux qui s'est installé.
L'Arabie saoudite s'en tire plutôt bien : ses deux rivaux régionaux, à savoir le Qatar et les Émirats, sont menacés sur le plan énergétique et sur celui du soft power. Le tourisme lié au pèlerinage sur les lieux saints dont le pays profitait jusqu'alors se poursuivra, quoi qu'il advienne. Quant au pétrole saoudien, il sortira gagnant de ce conflit, en raison de l'augmentation du prix du baril. Il y a au minimum 40 millions de citoyens saoudiens, ce qui représente une masse critique permettant au pays de peser dans la région.
Quant au droit international, il est en pleine déréliction, indépendamment de cette guerre. On le voit dans tous les domaines de la géopolitique et de la vie globale des États à l'échelle internationale, à la fois sur les plans économique, juridique, sociétal et militaire. Nous entrons dans une phase de recomposition juridique ; de nouvelles normes internationales émergeront, mais ce ne seront sans doute plus les mêmes autorités qui les édicteront.
M. Cédric Perrin, président. - Le fait que le prix du baril de pétrole s'élève à 100 dollars en arrangera certains...
M. Akli Mellouli. - Je vous remercie pour vos éclairages, qui nous permettent de nous départir de certains dogmes ou préjugés. Je suis surpris que le Président de la République se félicite de l'assassinat d'Ali Khamenei, alors que la France refuse, au nom d'accords bilatéraux et multilatéraux, d'extrader des individus lorsque la peine de mort n'est pas abolie dans le pays d'origine. A priori, les assassinats ciblés sont l'apanage des terroristes, que nous sommes tous supposés combattre.
Qui ne désire pas un changement de régime en Iran ? Qui ne souhaite pas plus de liberté pour les Iraniens ? Une transition doit bel et bien avoir lieu et nous devons l'accompagner, mais à quel prix ? Les bombardements en Afghanistan, en Libye ou en Irak ont-ils amené plus de démocratie ?
On nous a d'abord expliqué que cette guerre était menée pour arrêter le programme nucléaire iranien. On a ensuite dit qu'elle visait à mettre fin aux tirs de missiles balistiques. Enfin, on a prétendu qu'elle devait être conduite pour apporter la démocratie en Iran. Bref, on cherche de bonnes raisons de faire la guerre et on justifie l'injustifiable, en dépit de toutes les institutions que nous avons bâties dans le cadre du droit international depuis 1945.
Les Américains ne sont-ils pas en train de perdre leur leadership au Moyen-Orient ? On constate qu'ils choisissent de protéger certains alliés plus que d'autres. La France n'a-t-elle pas intérêt à revenir à sa position antérieure concernant la politique arabe et à revoir sa doctrine face aux actions conduites unilatéralement par certains pays au mépris du droit international ? Les pays qui ne respectent plus rien peuvent-ils continuer à nous emboîter le pas et à nous entraîner dans le chaos ?
Quoi qu'il advienne, cette guerre va déstabiliser pour très longtemps le territoire iranien et sa population, au détriment des peuples des pays voisins.
M. Pierre Razoux. - Le paradoxe est que de nombreux acteurs et sociétés dans la région ne sont pas mécontents de voir l'Iran affaibli. L'idée d'un Iran parfaitement stable, réinséré dans la communauté internationale et dynamique sur le plan économique ne réjouit pas ses voisins.
L'Iran peut revenir dans le jeu international comme megacompétiteur, dont l'appétit et le nationalisme féroces ne sont pas à discuter. Je me suis rendu suffisamment de fois en Iran en vue de participer à des négociations et des discussions stratégiques pour vous dire que les Iraniens, toutes tendances et ethnies confondues, ont une haute idée d'eux-mêmes. Ils sont semblables aux Israéliens par de nombreux aspects.
Beaucoup de pays arabes dans la région redoutent une grande alliance entre l'Iran, Israël, la Turquie et les États-Unis. Ils seraient donc rassurés du maintien du système chaotique, conflictuel et fragmenté actuel.
Il me semble que les États-Unis ne sont pas en train de perdre le Moyen-Orient. Tant qu'ils sont capables, à court terme, de manier le bâton et de faire peur à tout le monde, ils pourront clairement restaurer leur autorité dans la région, d'autant que personne n'imagine faire appel aux Russes, aux Indiens ou aux Chinois pour la stabiliser. En revanche, si les Américains montrent des signes de faiblesse ou subissent un échec grave, leur chute au Moyen-Orient adviendra et sera encore plus brutale.
M. Olivier Cadic. - En tant que président du groupe d'amitié entre la France et les pays du Golfe, je tiens à adresser mes pensées à nos compatriotes qui vivent dans le Golfe, ainsi qu'à ceux vivant en Israël et au Liban. Leur sécurité doit demeurer une priorité absolue.
Nous avons mis le pied dans un engrenage réel, qui a commencé il y a quatre ans avec l'invasion de l'Ukraine par la Russie. Je souhaiterais que vous puissiez nous éclairer sur les scénarios d'escalade auxquels nous devons nous préparer dans les semaines ou les mois à venir.
Le Liban, malgré l'avis de son gouvernement et de sa population, se trouve entraîné dans le conflit à cause du Hezbollah. Comment expliquez-vous les implications politiques et sociales de l'intervention de ce groupe armé pour la souveraineté libanaise ?
Des élections au Liban sont prévues en mai prochain. Pensez-vous que le Hezbollah peut encore rester un acteur politique du pays et participer à ces élections, alors même qu'il n'a pas été désarmé ?
Quelles seraient les conséquences d'une offensive terrestre israélienne au Liban ? Quel impact aurait-elle sur la sécurité des communautés civiles libanaises, y compris les minorités, et de tous nos compatriotes qui y vivent ?
Vous avez mentionné la rivalité stratégique entre la Chine et les États-Unis. De multiples incidents se produisent en mer de Chine méridionale en raison des actions menées par la marine chinoise et Pékin muscle son discours offensif à l'égard de Taïwan. Ne risque-t-on pas une escalade dans cette région ?
M. Pierre Razoux. - La présente réunion nous oblige à nous concentrer sur la situation au Moyen-Orient, mais il est tout à fait possible d'élargir le spectre de l'escalade, laquelle peut se produire avec la Russie, mais aussi entre l'Inde, le Pakistan et l'Afghanistan, tant la situation en Iran est volatile. Il est certain que la Russie peut profiter de la tension actuelle, surtout si les États-Unis sont durablement enlisés au Moyen-Orient.
Le contingent français de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul) m'a indiqué que les Libanais préféraient largement une intervention ou une action militaire israélienne à un affrontement direct avec le Hezbollah, qui risquerait de créer une nouvelle guerre civile.
Le Hezbollah peut continuer à jouer un rôle, monsieur le sénateur, mais cela dépendra de celui qui sera désigné guide suprême en Iran et de sa survivabilité. On peut aussi imaginer qu'il n'y ait plus du tout de guide suprême. Si le Hezbollah perd tout soutien réel et fort de la part de l'Iran, il n'aura d'autre choix que de réintégrer le jeu politique, en acceptant son désarmement et sa réinsertion dans les forces armées libanaises. Il deviendrait ainsi un acteur du jeu politique local comme les autres, même s'il conservera une position particulière.
Le risque d'une confrontation en mer de Chine méridionale est bien réel. J'appelle votre attention sur le fait que Xi Jinping a procédé à des purges massives de généraux il y a un mois, à la fois pour asseoir son pouvoir et dissuader les militaires de haut rang de faire preuve d'initiative. Il envoie également un message à l'appareil industriel et militaire chinois, pour que celui-ci tienne sa promesse : fournir un matériel de pointe capable de défier tout ce que mettent en oeuvre les Américains.
Les États-Unis ont l'oeil rivé non seulement sur Taïwan, mais aussi sur la Corée du Sud et le Japon ; en règle générale, ils surveillent tout ce qui garantit leur accès au Pacifique. Il y a un risque réel d'escalade si Xi Jinping estime qu'il a 90 % de chances de réussir, mais, pour l'heure, le dirigeant chinois reste prudent.
Les scénarios d'escalade avec la Russie sont nombreux. La FMES a publié des infographies et des cartes sur l'Arctique en janvier dernier, au climax de la crise relative au Groenland. Nous avons estimé que si Donal Trump avait saisi militairement le Groenland, il est plus que probable que les Russes en auraient profité pour s'emparer du Svalbard et d'un petit bout de territoire norvégien à l'extrême nord du pays. Cela leur aurait permis de faciliter la sortie de leur flotte stratégique des bases de Mourmansk et de Poliarny.
La légitimité et la crédibilité de l'Otan auraient alors été fortement remises en question. Et je ne parle pas du corridor de Suwalki, entre Kaliningrad et la Biélorussie, de l'extrême Sud russe, ou encore de la Moldavie et de la Transnistrie... Des scénarios d'escalade impliquant la Russie sont bel et bien envisageables.
M. Jean-Luc Ruelle. - Hier soir, le Président de la République est revenu sur ses priorités : garantir la sécurité des Français qui se trouvent au Proche-Orient, qui sont à mon avis plus proches de 400 000 que du chiffre qui vient d'être indiqué ; renforcer notre défense, comme en témoigne le déroutement du porte-avions Charles de Gaulle ; et trouver des solutions diplomatiques.
À votre avis, quel rôle la France et l'Europe peuvent-elles jouer en matière de diplomatie ? Ce conflit pourrait-il être l'occasion d'enclencher une dynamique européenne de dissuasion nucléaire sur l'initiative de la France et de la Grande-Bretagne ?
M. Pierre Razoux. - Je ne peux pas vous répondre en ce qui concerne la dissuasion nucléaire, car je suis astreint à un devoir de réserve.
Sur la diplomatie, vous posez en fait la question de la relation bilatérale entre la France et l'Iran. Cette relation est extrêmement complexe depuis le début de la révolution islamique. Des contentieux très lourds ont opposé les deux pays : Eurodif, l'affaire Gordji, l'assassinat de Chapour Bakhtiar, l'armement de l'Irak, le dossier nucléaire, les otages, les attentats... Il s'agit donc d'un sujet particulièrement sensible pour l'exécutif français.
Ce que je retiens des trente-cinq dernières années de relation franco-iranienne, c'est que pour discuter avec les Iraniens, il faut être crédible, craint et respecté. Cela ne signifie en aucun cas qu'il faut être agressif. En revanche, il ne faut pas hésiter à montrer sa force, sa détermination et sa capacité d'agir.
Si j'ai bien compris le discours du Président de la République, il dit, d'un côté, que nous ne souhaitons absolument pas agresser l'Iran, et, de l'autre, que nous sommes déterminés à défendre nos intérêts et nos alliés. Cela me semble, à la lumière de l'histoire, être une ligne très cohérente.
M. Hugues Saury. - Monsieur le directeur, vous venez de parler des Européens dans la région, mais peu de l'entité géographique européenne. Vous estimez que l'Iran est susceptible d'ouvrir de nouveaux fronts, notamment au travers d'attentats. Considérez-vous que l'Iran pourrait avoir un intérêt stratégique à conduire des opérations de déstabilisation dans des pays européens ? L'Europe pourrait-elle devenir une cible ?
Par ailleurs, le scénario que vous jugez le plus probable en vous appuyant sur des exemples historiques est un enlisement du conflit. Toutefois, ne pensez-vous pas que le programme et la personnalité même de Donald Trump, mais aussi les attentes de son électorat font qu'il n'est pas garanti que l'histoire se répète ?
M. Pierre Razoux. - Oui, l'Europe peut être une cible. Elle l'a déjà été, lourdement, lors de la guerre en Irak. Pour autant, je ne pense pas qu'elle soit une cible prioritaire. Il existe bien d'autres moyens d'embêter les États-Unis.
En ce qui concerne l'enlisement du conflit, Donald Trump souhaite à tout prix éviter deux écueils : tomber dans un bourbier comme en Irak ; et se faire humilier, comme ce fut le cas lorsque Barack Obama n'a pas réagi au franchissement par le régime syrien de la ligne rouge qu'il avait fixée.
Pour ce qui est du second écueil, les États-Unis sont déjà intervenus militairement. En revanche, il est possible que le conflit s'enlise. Si Donald Trump va au bout de sa logique, il est possible qu'il choisisse de se retirer, considérant que sa démonstration est faite.
Plus le conflit va s'amplifier, plus le risque d'humiliation sera important : si des soldats sont tués, qu'un destroyer est fortement touché ou que des navires coulent, ce serait en quelque sorte une insulte à la domination militaire et technologique américaine. Donald Trump, peut-être poussé par le Pentagone, pourrait alors enclencher une escalade militaire pour donner une leçon à l'Iran.
Mme Hélène Conway-Mouret. - Quelles peuvent-être les répercussions du conflit sur les relations entre les États-Unis et l'Europe ? Nous le voyons, les pays européens ne sont pas tous d'accord sur la réponse à apporter, ne serait-ce que sur l'utilisation par les Américains de leurs bases implantées sur le sol européen. L'Espagne se retrouve ainsi quelque peu isolée.
N'est-ce pas l'occasion pour Donald Trump de s'attaquer au bloc européen, qu'il exècre ? Pour lui, l'Europe unie est un concurrent.
Par ailleurs, on constate un découpage entre, d'un côté, les États-Unis et l'Europe qui, globalement, les suit, et, de l'autre, ce que l'on a appelé autrefois le Sud global, c'est-à-dire le reste du monde, qui tend plutôt à suivre la Chine. Celle-ci n'emploie pas la brutalité, qu'elle soit diplomatique ou politique, et continue de s'implanter en Afrique.
L'attitude américaine ne risque-t-elle pas de pousser certains pays dans le giron de la Chine, voire de la Russie ?
Par ailleurs, nous n'avons pas parlé de la Turquie. Vous dites très justement que de nombreux pays voient d'un bon oeil un affaiblissement de l'Iran. Toutefois, d'autres voient d'un mauvais oeil la possibilité que la population se révolte et mette à mal le régime autocratique. En effet, certains voisins de l'Iran ne sont pas de grandes démocraties.
Quel rôle peut jouer la Turquie ? Alors qu'elle voulait, dans un premier temps, servir les négociations, elle se trouve tiraillée entre ces deux sentiments opposés.
Enfin, nous signons un grand nombre d'accords de défense, qui nous engagent sur le long terme, parfois dans l'objectif de vendre du matériel militaire. Quelles sont les attentes à notre égard des pays de la région avec lesquels nous avons signé ces accords ?
M. Pierre Razoux. - À ma connaissance, les appareils américains qui ont décollé en direction de l'Iran depuis l'Europe ne l'ont fait que depuis des bases implantées sur le sol britannique.
Je ne pense pas que la priorité de la Maison-Blanche soit d'affaiblir l'Europe. Le but de cette guerre n'est pas d'accentuer notre dépendance à l'égard des États-Unis. Ils n'ont pas besoin de cela pour y parvenir.
En ce qui concerne le reste du monde, les Chinois, les Russes, voire les Indiens bénéficieront-ils du fait, pour résumer, que les États-Unis font peur à tout le monde et que les Européens ne font plus peur à grand monde ? Oui et non : les pays du Sud sont tout de même en attente non seulement de partenariats économiques, mais aussi d'un soutien diplomatique et militaire réel.
Or la Chine et la Russie sont, à date, les grands absents de la crise, même s'ils peuvent discrètement alimenter l'Iran en images satellites, en données ou en renseignement. Nous ne savons pas s'ils le font, mais ils ne conduisent aucune action visible pour le moment. Cette passivité n'est pas de nature à convaincre les pays de ce que vous appelez le Sud global de se tourner en priorité vers Moscou et Pékin.
En ce qui concerne les accords de défense, vous avez raison, ils résultent en partie de la diplomatie du carnet de chèques. Ils ont parfois été signés dans l'optique de faire une bonne affaire, en pensant que les contreparties militaires n'auraient pas à être honorées. Je vous rappelle que les quatre-vingts Rafale faisant l'objet d'un contrat mirifique avec les Émirats arabes unis n'ont pas encore commencé à être livrés. Si l'État français et la société Dassault Aviation ne veulent pas perdre le contrat, il faut qu'ils répondent présents. Dans un contrat, il faut lire toutes les clauses.
Avec l'Iran et l'Arabie saoudite, la Turquie est l'autre poids lourd de la région. La chute de la Syrie, la fragmentation de l'Irak et la guerre des Douze jours entre Israël et l'Iran ont pu laisser penser que la Turquie et Israël étaient les deux hégémons qui émergent au Moyen-Orient. J'ai l'impression que la Turquie a compris son environnement, mais aussi qu'elle a besoin de l'Otan et des États-Unis. Cela instille forcément une dose de réalisme dans sa stratégie.
Il convient de rappeler que l'Empire ottoman et l'Empire perse se sont affrontés pendant quatre siècles, jusqu'au traité de Qasr-i-Chirin en 1639. Depuis, ils ont résolu leurs différends et leurs frontières sont stables. Ils sont rivaux, mais plus adversaires, et je pense que les deux parties souhaitent préserver cette logique.
Un Iran faible présente des risques comme des avantages, y compris pour la Turquie. Un Iran très affaibli, voire chaotique, représente un risque majeur de déstabilisation pour tous les pays voisins. Un autre, peu pointé par les médias et les experts, est de créer un précédent : pour certains citoyens des monarchies du Golfe, voir tomber un régime aussi impitoyable que celui des mollahs peut donner des idées. Je pense que cela fait très peur aux dirigeants golfiens.
M. Ludovic Haye. - La volonté de l'Iran d'impliquer des voisins dès les premières heures du conflit a-t-elle pour objet de diluer le conflit ?
Par ailleurs, quel rôle la corruption joue-t-elle dans l'enlisement du conflit ? Vous avez abordé le rôle de la corruption dans la volonté d'une partie de la population de changer ou non de régime. Je parle de l'Iran, mais je pourrais dire la même chose du Hezbollah libanais. Est-il possible de contrer ce facteur de manière militaire ou géopolitique ?
M. Pierre Razoux. - Pourquoi impliquer les pays voisins ? Il est évident que l'une des raisons est de complexifier l'équation et de diluer le conflit. Une autre raison, qui peut paraître paradoxale, est de pousser les pays touchés à faire pression sur les États-Unis pour faire cesser le conflit. En effet, il ne s'agit pas de frappes massives, comme ce fut le cas de part et d'autre en juin 2025.
De fait, le conflit, en privant le régime de revenus, assèche mécaniquement les réseaux et les prébendes, et donc la corruption. Ceux qui bénéficiaient de cette corruption sans être mouillés jusqu'au cou ont donc plutôt intérêt à ce que le conflit prenne fin. Pour les autres, il s'agit d'une question de survie. Ils iront donc jusqu'au bout.
M. Cédric Perrin, président. - Vous avez évoqué un possible enlisement du conflit, en supposant que les Iraniens pourraient stocker des armes pour les utiliser ultérieurement et faire durer le conflit, mais aussi parce que certains de leurs lanceurs ont été endommagés. Au vu de l'imminence des élections de mi-mandat aux États-Unis, nous imaginons que certains ne souhaitent pas que le conflit dure.
A-t-on une idée du stock restant de missiles iraniens ? Leur capacité de lancement a, semble-t-il, été considérablement endommagée par les forces israéliennes et américaines. Êtes-vous en mesure de dresser un état des lieux ?
M. Pierre Razoux. - Nous avons évalué l'été dernier, après la guerre des Douze jours, que l'Iran devait encore détenir entre 600 et 1 000 missiles à longue portée capables d'atteindre Israël, c'est-à-dire d'une portée supérieure à 1 600 kilomètres, et plus de 1 000 missiles balistiques à courte portée, c'est-à-dire de 300 à 500 kilomètres - ce sont ceux qui sont tombés ces derniers jours sur les pays voisins.
La guerre de l'information bat son plein, que ce soit côté israélien, côté américain ou côté iranien. Les Iraniens affirment avoir tiré environ 500 missiles balistiques depuis samedi. La moitié de ces missiles pourraient être de longue portée, et l'autre de courte portée. S'ils en avaient près de 2 000 en stock, il leur en reste donc quand même un certain nombre, même si une partie d'entre eux ont pu être détruits là où ils étaient cachés.
La question porte plutôt sur les lanceurs, ces véhicules à douze roues qui permettent de sortir les missiles des cavernes dans les montagnes et de les acheminer sur les zones de tir, les mettre en position et les tirer. Leur nombre a été considérablement réduit, puisque les Américains et les Israéliens disent en avoir détruit 200. Dans l'étude que nous avons publiée en juin 2025, nous avons estimé qu'il en restait probablement autour de 250. Si toutes ces données sont exactes, il pourrait en rester une cinquantaine, voire moins.
M. Cédric Perrin, président. - Leur capacité à durer est tout de même limitée, d'autant plus que, compte tenu du nettoyage du ciel iranien et de la capacité des Israéliens et des Américains à le survoler sans trop de difficultés, on imagine que la capacité de production de nouveaux matériels est considérablement diminuée. L'Iran doit donc vivre sur des stocks sans avoir la possibilité de les reconstituer : dispose-t-il d'alliés susceptibles de lui fournir de nouveaux matériels ?
M. Pierre Razoux. - Oui : la Russie, la Chine et la Corée du Nord.
M. Cédric Perrin, président. - La Chine et surtout la Russie n'ont pas levé le petit doigt pour aider leur allié iranien, alors que ce dernier avait activement soutenu Moscou dans son combat contre l'Ukraine : les Iraniens s'en souviendront probablement. Quelles peuvent être les conséquences de cette absence de soutien ?
M. Pierre Razoux. - Cela fait partie de l'équation dans la lutte de pouvoir en cours à Téhéran. Certains sont proches de la Chine, tandis que d'autres ne jurent que par la Russie - même si tous les dirigeants iraniens n'accordent aucune confiance aux Russes depuis toujours. Ils sont toutefois conscients que des alliances sont nécessaires dans les situations difficiles et lorsque des intérêts communs émergent, ce qui a été le cas pendant un temps avec Moscou.
La lutte de pouvoir oppose donc ceux qui se disent favorables à une négociation avec les États-Unis, ceux qui prônent le réarmement avec l'appui russe et enfin ceux qui préconisent de se tourner résolument vers la Chine. Ces trois positions se retrouvent au sein de chaque faction, ce sujet étant éminemment stratégique : il s'agit de déterminer qui de la Chine, de la Russie ou des États-Unis sera le plus à même d'aider l'Iran à long terme. Dans un monde idéal, les trois devraient y contribuer, mais il faudra trancher dans la pratique, d'où les rivalités actuelles.
M. Cédric Perrin, président. - Une dépêche de l'Agence France-Presse (AFP) vient de tomber : selon celle-ci, Mojtaba Khamenei serait pressenti pour succéder à son père. L'un de vos scénarios est peut-être en train de se réaliser, et il ne s'agit pas du meilleur.
M. Pierre Razoux. - En effet. Cet élément orienterait la situation vers le quatrième scénario.
M. Cédric Perrin, président. - Merci pour cette audition passionnante, qui nous permet de clarifier les enjeux de ce conflit et d'en mesurer les implications régionales. Votre expertise nous a permis de le replacer le conflit dans un contexte géopolitique bien plus large. Nous ne manquerons pas de vous entendre à nouveau en fonction de l'évolution de la situation.
Cette audition a fait l'objet d'une captation vidéo qui est disponible en ligne sur le site du Sénat.
La réunion est close à 17 h 05.