Mercredi 20 mai 2026
La réunion est ouverte à 9 h 32.
L'empreinte environnementale de l'intelligence artificielle - Audition de M. Philippe Aghion, prix Nobel d'économie 2025, professeur au Collège de France et à l'Institut européen d'administration des affaires
M. Jean-François Longeot, président. - Mes chers collègues, nous avons l'honneur d'accueillir aujourd'hui l'économiste Philippe Aghion, professeur au Collège de France, à l'INSEAD, à la London School of Economics, associé à l'École d'économie de Paris et, bien entendu, lauréat du prix dit « prix Nobel d'économie 2025 », conjointement avec les économistes Joel Mokyr et Peter Howitt, pour leur théorie d'une croissance soutenable par le biais de la destruction créatrice.
Monsieur Aghion, vos domaines d'expertise sont nombreux, mais nous souhaitons vous entendre plus précisément sur le sujet de l'intelligence artificielle.
Vous avez publié en novembre 2025, conjointement avec les économistes Mathias Abitbol et Céline Antonin, une tribune dans Le Monde appelant à réconcilier la révolution de l'IA avec nos objectifs environnementaux. Vous y adoptiez une position résolument optimiste. Certes, vous constatiez l'impact environnemental disproportionné des grands modèles de langage, lié à l'augmentation de la consommation d'énergie. Vous jugiez toutefois que ces usages peuvent être conciliés avec nos objectifs environnementaux, grâce aux gains d'efficacité énergétique spectaculaires des serveurs et des infrastructures, pourvu qu'une régulation efficace soit mise en place. Vous appeliez enfin à distinguer les différents types d'IA, aux impacts environnementaux hétérogènes, et insistiez sur les nombreux atouts de l'IA pour notre transition, déjà utilisée par de nombreux acteurs de la transition écologique.
Cette tribune fait particulièrement écho aux travaux de la commission, qui conduit depuis janvier 2025 une mission d'information sur l'empreinte environnementale de l'IA, pour laquelle nous avons désigné comme rapporteurs Guillaume Chevrollier, Damien Michallet et Simon Uzenat. Cinq mois plus tard, les rapporteurs s'approchent du terme de leur mission, après avoir entendu, au cours de plus de trente auditions, les principales parties prenantes du secteur.
Je ne doute pas que votre audition permettra de compléter utilement leurs travaux et de nous éclairer davantage sur la nécessaire conciliation entre les potentialités indéniables de l'IA et la réduction tout aussi inévitable de notre empreinte environnementale. Sans plus tarder, je laisse la parole aux rapporteurs Damien Michallet et Simon Uzenat, et vous prie d'excuser le troisième rapporteur, Guillaume Chevrollier, qui ne peut être présent aujourd'hui.
M. Damien Michallet, rapporteur. - À mon tour, je souhaite remercier Philippe Aghion d'être à nos côtés ce matin. Je ne doute pas que vos analyses viendront utilement nourrir les travaux de notre mission d'information sur l'empreinte environnementale de l'intelligence artificielle. Je vous le dis - mais vous le savez sans doute déjà -, tous vos travaux sont suivis avec attention au Sénat et irriguent nos réflexions au-delà du sujet de l'empreinte environnementale de l'intelligence artificielle.
Comme l'a dit le président, nous approchons du terme de nos auditions. Avec mes collègues Guillaume Chevrollier - que nous excusons - et Simon Uzenat, nous avons entendu une grande diversité d'acteurs issus des mondes académique, industriel, institutionnel et associatif. Ils nous ont tous présenté leurs visions, parfois très contrastées, parfois très opposées, quant à l'intelligence artificielle. Certains considèrent que les gains d'efficacité permis par l'innovation technologique compenseront largement la hausse des usages, tandis que d'autres alertent sur une trajectoire de consommation de ressources potentiellement insoutenable, allant, pour certains, jusqu'à plaider pour un moratoire sur certaines formes d'IA générative, et pour d'autres, à dire que l'intelligence artificielle résoudra tous les problèmes environnementaux puisqu'elle va tuer l'emploi, que l'on ne se déplacera plus du tout et donc qu'il n'y aura plus d'impact environnemental associé.
Dans ce contexte, j'aimerais connaître votre appréciation des différents scénarios d'évolution de l'empreinte environnementale de l'IA. L'Agence internationale de l'énergie prévoit un quasi-doublement de la consommation électrique des centres de données à l'échelle mondiale d'ici à 2030. En France, l'Ademe estime que la consommation d'électricité liée aux usages de l'intelligence artificielle pourrait être multipliée par 3,7 d'ici à 2035. Plusieurs experts entendus par notre mission d'information ont toutefois relativisé ces projections en mettant en avant les progrès rapides attendus en matière d'efficacité énergétique, mais également les contraintes pesant sur l'accès à certaines ressources critiques nécessaires au développement de ces technologies, ainsi que l'évolution des modèles d'IA et des usages, qui pourraient aussi limiter l'impact environnemental.
Quel regard portez-vous sur ces projections ? Vous paraissent-elles crédibles à moyen terme ? Surtout, comment analysez-vous l'équilibre entre les effets rebond liés à la diffusion massive de l'intelligence artificielle et les gains d'efficacité susceptibles, au contraire, d'en limiter l'empreinte environnementale ?
Par ailleurs, au cours de nos auditions, nous avons constaté une prise de conscience croissante, chez certains acteurs de l'intelligence artificielle, de la nécessité de mesurer et de documenter l'impact environnemental de leurs modèles et de leurs usages. Des analyses de cycles de vie ont ainsi été publiées pour certains grands modèles de langage, comme ceux de Mistral AI ou de Google, mais selon des méthodologies très hétérogènes, parfois contestées par les chercheurs et les industriels eux-mêmes. Sur ces initiatives, avez-vous un regard particulier ? Vous semblent-elles suffisantes pour garantir une information fiable, robuste et comparable ? Faut-il, selon vous, aller vers un cadre public harmonisé à l'échelle nationale ou européenne, définissant des standards communs de transparence environnementale, voire imposant la publication d'analyses de cycles de vie ?
Pour finir, estimez-vous qu'il faille accélérer l'usage de l'intelligence artificielle en France, tant dans les services publics que dans nos entreprises, pour accompagner une croissance qui pourrait préserver l'emploi et qui permettrait de limiter l'impact environnemental de cette technologie ?
M. Simon Uzenat, rapporteur. - Monsieur le professeur, merci pour votre présence ce matin et pour vos travaux qui nous éclairent depuis le début de nos auditions, il y a maintenant plusieurs mois, d'opérateurs économiques et d'acteurs.
Je souhaitais vous interroger sur différents points, à la suite en particulier du rapport de la commission sur l'intelligence artificielle que vous avez présidée. En écho, là aussi, aux propos de mon collègue, l'un des grands enjeux qui ressort de nos auditions, quelles que soient les positions des uns et des autres, est celui de la transparence et d'une évaluation objective des impacts et des gains potentiels de l'intelligence artificielle. L'on peut dire sans se tromper qu'aujourd'hui, cette évaluation du rapport coût-bénéfice en est encore très largement à ses débuts.
Je souhaitais donc vous entendre également sur les esquisses d'analyse de cycle de vie qui ont pu être mises en place, notamment par Google et Mistral. Sachant que les auteurs eux-mêmes de ces études insistent bien sur leur caractère exploratoire, quel est votre avis sur ces dernières ? Pouvez-vous nous en dire davantage sur les performances objectives attendues de l'IA sur le plan environnemental ? Vous commencez à l'évoquer dans votre rapport. En effet, on évoque les avantages, mais on n'établit pas le rapport avec les coûts liés à l'énergie, même si, et cela a été rappelé, les capacités de calcul et l'optimisation permettent de réduire l'empreinte écologique. Le développement des usages et la multiplication de ces utilisations emportent des incidences environnementales.
Mon deuxième point est en rapport direct avec deux recommandations de vos travaux. La recommandation n° 5 porte sur la transparence environnementale : quels outils préconisez-vous d'adopter pour la rendre effective à l'échelle mondiale, ou à tout le moins européenne ? Dans votre recommandation n° 12, vous évoquez une nouvelle génération d'IA sur laquelle la France commence d'ores et déjà à travailler avec ses partenaires européens : l'IA frugale. Y voyez-vous un terrain de compétitivité ? Sur le plan technologique, nous en sommes les uns et les autres convaincus, ce sera l'un des grands enjeux dans les mois et les années qui viennent.
Troisième point, dans l'une de vos interviews, vous évoquez votre réserve - et c'est très compréhensible au regard de vos positions - sur les fameux champions nationaux. Vous appelez plutôt à laisser s'exercer la libre concurrence. Pour autant, nous le voyons, y compris dans le domaine numérique, le soutien public, à travers en particulier la commande publique, constitue un accélérateur, un amplificateur. Nous avons l'exemple d'AWS aux États-Unis sur le cloud. Nous ne sommes pas directement dans l'intelligence artificielle, mais une commande de la CIA de 600 millions de dollars a permis - pas exclusivement, évidemment - de faire émerger un champion. Que pourrions-nous faire ? Comment voyez-vous cette situation à l'échelle franco-européenne ?
J'aborderai deux derniers points. Le premier est l'enjeu de la formation, sur lequel vous insistez beaucoup dans le rapport de mars 2024 et que nous avons nous aussi identifié comme l'une des clés pour développer les bons usages et les bonnes pratiques. Quel chemin devons-nous emprunter, selon vous, pour être plus efficaces sur ce terrain ? Enfin, mon dernier point fait écho aux propos de mon collègue Damien Michallet : le rôle du législateur. Pouvez-vous nous en dire davantage sur l'évaluation de la loi du 15 novembre 2021 visant à réduire l'empreinte environnementale du numérique, dite « loi Reen », qui a été portée par notre collègue Guillaume Chevrollier, et sur le rôle du législateur au plan national comme au plan européen ? Avez-vous, sur ce point, des préconisations à formuler sur les actions que nous pourrions conduire pour concilier la compétitivité économique et la réduction de l'empreinte écologique ?
M. Philippe Aghion, professeur au Collège de France et à l'Institut européen d'administration des affaires. -Je ne pourrai répondre que de manière assez générale et, malheureusement, je ne serai pas en mesure de faire justice à la plupart des questions que vous avez posées. Toutefois, je vais les consigner et vous enverrai les éléments dont je dispose pour vous aider à y répondre.
L'intelligence artificielle représente un espoir. Il y a un potentiel de croissance lié à l'IA. Comme vous le savez, nous connaissons une croissance atone en ce moment et nous avons un problème de déclin technologique de l'Europe par rapport aux États-Unis. Pourquoi l'IA devrait-elle stimuler la croissance ? Parce qu'elle automatise des tâches dans la production des biens et services, mais également dans la production des idées. L'IA facilite l'émergence d'idées ; on peut plus aisément recombiner d'anciennes idées pour en produire de nouvelles.
J'ai essayé d'évaluer avec mes collègues le potentiel de croissance de l'IA. Si je considère uniquement l'IA automatisant les tâches dans la production des biens et services, on observe une augmentation de 0,7 point de pourcentage par an pendant dix ans. Si je considère maintenant le potentiel de croissance de l'IA en tant qu'outil automatisant la production d'idées, cela représente au moins 0,25 % de croissance supplémentaire, mais de manière permanente. Cela signifie donc beaucoup de milliards au bout de dix ou vingt ans et donc un énorme espoir de croissance lié à l'IA.
Concernant l'effet sur l'emploi, il est évident que l'IA va remplacer des tâches, et les emplois sont des combinaisons de tâches. L'IA va supprimer des emplois, mais elle va également en créer, pour au moins deux raisons. Les entreprises qui adoptent l'intelligence artificielle deviennent plus productives, donc plus compétitives. Par conséquent, la demande mondiale pour leurs produits augmente, ce qui est une source de création d'emplois. Par ailleurs, l'IA génère de nouvelles idées, et de nouvelles idées créent de nouveaux emplois. Il va donc falloir adapter le système du marché du travail, peut-être en s'orientant vers une flexisécurité. Un certain nombre de mesures peuvent être prises pour amortir le choc de l'IA du point de vue de l'emploi. Il s'agit donc de mettre l'accent sur ce que l'on appelle les soft skills - c'est-à-dire interagir avec les autres, prendre des initiatives, la polyvalence dans l'entreprise -, mais également sur des dispositifs comme l'apprentissage beaucoup plus qu'auparavant. Il y a toute une série de mesures que l'on peut prendre pour amortir le choc de l'IA sur l'emploi et maximiser son potentiel de création d'emplois.
Sur la question de l'empreinte énergétique, il est évident que l'IA consomme de l'énergie et que son utilisation conduira à une consommation accrue. Cependant, il existe des manières de compenser cet effet ; l'IA permettra également de réaliser des économies d'énergie.
Dans le cadre de la transition énergétique, beaucoup d'entreprises qui produisent et innovent dans des technologies polluantes continuent spontanément de le faire, alors que nous souhaiterions qu'elles se tournent vers des technologies propres. Nous l'observons dans le secteur automobile, mais aussi dans d'autres domaines. C'est ce que l'on appelle la « dépendance au sentier ». L'IA peut aider les entreprises à opérer cette transition vers des énergies propres, tant en matière de production que d'innovation. L'IA aidera également à optimiser l'utilisation des ressources rares.
Je vous donnerai un exemple : celui de Veolia. J'ai réalisé une étude détaillée sur ce cas, que je vous transmettrai. Veolia utilise l'IA pour gérer ses systèmes d'aération destinés à la purification de l'eau. Les flux d'eau varient en fonction des précipitations. Désormais, grâce à l'IA, l'entreprise peut déterminer précisément quand activer ou arrêter ces systèmes. Veolia a ainsi réussi à économiser dix fois plus d'énergie que l'IA n'en a consommé pour cette tâche. Ce qui a été accompli pour Veolia peut être envisagé pour d'autres entreprises.
Nous avons examiné toute la chaîne et avons pu calculer la quantité d'énergie utilisée par l'IA, car nous savions quand elle était mise en oeuvre ou non. Nous avons pu quantifier également l'économie d'énergie que celle-ci a permise, en comparant des entreprises qui utilisaient l'IA - des établissements, des sites Veolia - à des sites qui ne l'utilisaient pas encore, le déploiement ayant été progressif. Nous disposions donc toujours d'un groupe de traitement et d'un groupe de contrôle, comme en médecine.
Voilà un exemple où, au total, l'intelligence artificielle a permis d'économiser de l'énergie. Cela concerne une seule entreprise ; nous allons nous intéresser à d'autres domaines et nous voudrions nous orienter vers une analyse macroéconomique. C'est l'objet de la recherche que nous menons dans mon laboratoire d'innovation au Collège de France. Je sais que le NBER - le National Bureau of Economic Research -, a un cycle sur l'IA.
Notre étude est la première de ce type qui ait été réalisée, et nous voulons maintenant généraliser ce genre d'études. Il faut regarder le bilan global : l'IA, effectivement, consomme de l'énergie, mais elle peut aussi permettre d'en économiser, comme chez Veolia.
J'aimerais ajouter une chose : nous avons tout de même la chance - mais vous le savez - de disposer de l'énergie nucléaire, ce qui est un avantage énorme. Il va falloir plus que jamais mettre la gomme sur le nucléaire. Nous avons malheureusement un peu... cafouillé, pour ne pas dire plus, dans les années précédentes ? Plus que jamais, nous aurons besoin du nucléaire. Cela ne signifie pas que nous n'ayons pas également besoin d'autres formes d'énergie et de poursuivre la recherche sur les énergies renouvelables. Personnellement, je crois beaucoup en la fusion. Il faut investir dans la fusion, et pas seulement dans la fission nucléaire.
Dans le rapport que vous avez mentionné, nous évoquions la nécessité d'avoir des centres de calcul localisés. Pour des intelligences artificielles spécialisées, cela consomme moins d'énergie. Si tout le monde doit se connecter à Google ou à d'autres entreprises, la consommation d'énergie est importante. En revanche, si nous disposons de centres de calcul décentralisés pour des intelligences artificielles spécialisées, cela permet, en général, d'économiser de l'énergie.
Nous revenons au point que vous mentionniez tout à l'heure : il va falloir une politique de concurrence, car je ne veux pas que l'IA soit dominée par deux ou trois grands acteurs. Je souhaite également une politique industrielle de l'IA pour développer, notamment, des centres de calcul. Pourquoi ai-je mentionné le potentiel de croissance au début ? Parce que ce que nous proposions de dépenser en argent public pour l'IA n'est rien comparé au gain que celle-ci va nous apporter en points de PIB. L'IA va doper la croissance, c'est évident. Nous devons évidemment encourager des initiatives comme celle de Veolia, qui consiste à utiliser l'IA pour économiser de l'énergie, mais l'IA peut aussi aider à optimiser l'utilisation des ressources rares.
Les réglementations sont très importantes, mais il ne faut pas les élaborer dans un seul pays, sinon l'IA se déplace ailleurs, où il n'y a aucune réglementation, et au total, le bilan énergétique est négatif. Nous devons donc mettre en place des réglementations, notamment européennes, mais si nous en imposons trop, l'activité partira aux États-Unis où il y a beaucoup moins de réglementation.
Cependant, je suis convaincu qu'en Europe, nous devons développer une IA plus éthique. Nous savons qu'il y a de grands problèmes éthiques et des enjeux autour de la protection des données individuelles. Nous savons qu'il y a des dangers de détournement, d'utilisation perverse de l'IA. Mais il me semble qu'en Europe, nous pouvons avoir une IA plus éthique et plus environnementale, et que nous pouvons être les pionniers en la matière.
L'idée d'un moratoire n'a ainsi pas de sens, car d'autres pays s'y engagent. Pour qui serait ce moratoire ? Il faut accompagner cette révolution. L'Europe, et la France en particulier, peuvent aider à promouvoir une IA plus éthique et plus environnementale, en mettant en évidence les exemples de ceux qui en font une utilisation vertueuse.
M. Alexandre Basquin. - Je salue votre présence, Monsieur le professeur, qui va nous permettre d'échanger sur un sujet impérieux : celui de l'intelligence artificielle, et notamment ses impacts environnementaux. C'est un sujet impérieux, car l'intelligence artificielle se développe à marche forcée, de façon exponentielle, avec une certaine forme - peut-être nous en direz-vous un mot - de course au gigantisme et ce développement permanent de la puissance de calcul. Les géants du secteur vont investir 620 milliards de dollars en 2026, soit quatre fois plus qu'il y a trois ans. Or, pour mettre les choses en perspective, il faudrait, selon l'ONU, 267 milliards de dollars par an pendant quinze ans pour éradiquer définitivement la faim dans le monde. Ces milliards de dollars d'investissement auront, nous le savons tous ici, des impacts, notamment sur notre environnement commun. C'est ce qui nous réunit aujourd'hui, d'autant plus que notre planète a des ressources limitées.
Vous avez bien exposé les choses quand vous avez évoqué Veolia et l'intelligence artificielle spécialisée, mais j'aimerais vous entendre un peu sur ce que l'on appelle l'intelligence artificielle générative. Il y a plusieurs types d'IA, nous le savons. Derrière les réponses quasi magiques de ChatGPT, Grok, Gemini ou Claude, il y a surtout une industrie numérique extrêmement énergivore. J'ai un esprit assez critique sur l'IA générative - sans vouloir pour autant caricaturer mon propos. Il me semble, et j'aimerais avoir votre avis sur ce point, qu'il faut se pencher sur cette question de l'IA générative, qui nécessite et absorbe la plus grande capacité de calcul.
D'ailleurs, j'ai cru lire que vous reconnaissiez que les grands modèles de langage contribuent de façon disproportionnée à la hausse de la consommation d'énergie et que les champions mondiaux de l'IA générative construisent des modèles de plus en plus complexes, avec des puissances de calcul qui doublent tous les cent jours, ce qui est tout de même faramineux et vertigineux, avec les impacts que nous connaissons. Je voudrais aussi vous demander s'il n'y aurait pas besoin que la puissance publique intervienne.
Il serait souhaitable que les entreprises fassent des choix sur la spécialisation des intelligences artificielles et qu'elles se penchent sur les usages de l'IA générative ouverte au grand public, dont il faudrait me prouver qu'elle participe au mieux-être social. Je n'ai pas le sentiment que ce soit le cas, et ce, malheureusement, au détriment d'IA spécialisées qui se bornent à des tâches extrêmement précises sur des processus industriels, mais aussi sur la recherche médicale. J'aimerais votre avis sur cet usage de l'IA générative qui s'amplifie chaque jour et qui est incompatible avec nos objectifs environnementaux. Ne devrions-nous pas interdire cette IA générative, ou tout au moins en limiter le cadre et la portée ? J'ai bien entendu votre réponse sur le moratoire, mais des spécialistes de l'IA, notamment le cofondateur du deep learning, Yoshua Bengio, posent la question du moratoire.
Peut-être une dernière question un peu plus fondamentale, peut-être un peu plus politique : aux intérêts privés et économiques de quelques-uns, ne devrions-nous pas tout simplement privilégier notre planète, qui est notre bien commun à tous ?
M. Philippe Aghion. - Vous posez d'excellentes questions. Personnellement, je me rends beaucoup dans les lycées. Nous avons créé au Collège de France un campus de l'innovation pour les lycées et nous allons souvent dans les établissements en zone défavorisée pour expliquer, notamment en économie et dans d'autres matières, comment utiliser l'IA de manière vertueuse.
Il y a tout un domaine qui est celui de l'éducation et de l'IA. Il faut une éducation avec l'IA, mais il faut aussi une école sans IA. Il est très important que tous les élèves apprennent les savoirs de base : lire, écrire, faire des dictées, ne pas faire de fautes d'orthographe, calculer, sans l'IA.
L'IA a également un rôle intéressant dans l'éducation. Certains enseignants utilisent l'IA pour le suivi individuel des élèves en difficulté. Grâce à l'IA, les élèves arrivent à interagir et à rattraper leur retard lorsqu'ils ont des difficultés. Il s'agit cependant d'une utilisation de l'IA qui doit être encadrée par le professeur, car il existe de nombreuses utilisations perverses de cette technologie. Je pourrai vous informer plus en détail sur tout ce que nous faisons sur le sujet de l'IA et de l'éducation, même si notre action reste modeste. Il y a beaucoup plus à faire.
L'IA peut jouer un rôle, mais elle peut aussi avoir un effet très pervers. L'éducation est un domaine où l'IA peut soit nous mener dans une impasse, soit, au contraire, apporter des progrès si elle est utilisée comme il faut. Il y a aussi la santé, évidemment : l'IA va nous permettre de guérir des cancers ou d'autres maladies beaucoup plus efficacement, c'est une évidence. Il existe donc des usages vertueux de l'IA.
Vous avez raison de mentionner Yoshua Bengio : il alerte, comme d'autres, contre les dangers de l'IA. Des scénarios dignes de « 2001, l'Odyssée de l'espace » se déroulent en ce moment.
L'Europe et la France devraient jouer un rôle pilote, avec le Canada peut-être, pour développer des IA éthiques et des utilisations éthiques de l'IA. L'un des avantages de l'Europe est que nous avons des valeurs que nous portons - et que j'espère nous porterons encore dans un an -, des valeurs de démocratie, de liberté, que nous devons évidemment promouvoir dans notre approche de l'IA. En matière de santé et d'éducation, nous avons beaucoup de données. Dans ces domaines, nous pouvons être des pionniers et promouvoir cette IA.
Quant à l'interdiction, elle ne fonctionne que si elle n'est pas le fait d'un seul pays, car si elle est limitée à un seul pays, l'activité part ailleurs. Vous pouvez alors obtenir le résultat inverse de ce que vous souhaitez : elle ira dans un endroit où il n'y a aucune régulation. Il faut donc procéder par l'incitation. C'est-à-dire : venez développer des IA pour l'éducation, pour la santé. Venez, il y aura une grande demande pour des IA éthiques. Je crois beaucoup plus à la carotte qu'au bâton.
Sur la décroissance, le débat est intéressant. On m'a fait dire certaines choses... D'abord, je dois vous dire que je respecte énormément les économistes de la décroissance. Ils disent beaucoup de choses justes. Premièrement, ils affirment que la croissance est responsable du réchauffement climatique. Si vous regardez historiquement, le décollage de la croissance s'est produit mondialement en 1820, avec la première révolution industrielle. Or, lorsque vous regardez l'évolution de la température, elle décolle au même moment. Certes, ce n'est pas une preuve suffisante : vous ne seriez pas publié dans un bon article de recherche. La coïncidence entre le décollage de la croissance et celui de la température est néanmoins frappante.
Deuxièmement, ils disent qu'il faut être sobre, changer nos habitudes, innover, mais innover dans nos habitudes. Ils ont raison.
Troisièmement, ils disent que le PIB ne mesure pas tout. Nous avons besoin de la croissance du PIB, car c'est l'une des mesures, mais il est possible d'avoir une croissance du bien-être sans avoir de croissance du PIB. Par exemple, vous prenez des photos avec votre iPhone ou votre appareil, et cela ne vous coûte rien. Quand j'étais plus jeune, lorsque je prenais des photos, je devais aller les faire développer dans un magasin. Maintenant, vous prenez plein de photos, et cela ne vous coûte rien du tout. Quand j'étais enfant, pour réserver un billet d'avion, je devais me rendre dans ce qui s'appelait une agence de voyages. Maintenant, il n'y en a plus besoin, vous économisez du temps. Ce n'est pas pris en compte dans le PIB. Effectivement, le PIB ne mesure donc pas tout. Vous allez chez un dentiste aujourd'hui, vous avez beaucoup moins mal qu'il y a soixante ans.
Ils disent également qu'il faut aller vers la qualité. Nous étions dans une croissance très quantitative ; il faut aller vers une croissance plus qualitative.
Dans tous ces domaines, ils ont raison. Là où j'ai un désaccord avec certains d'entre eux, c'est que sans l'innovation, nous n'y arriverons pas. L'innovation est fondamentale. L'innovation ne veut pas forcément dire plus de PIB. Le problème est de diriger l'innovation vers le vertueux.
Sur ce point, les politiques gouvernementales sont importantes. La taxe carbone, oui, mais la politique industrielle verte, oui également. Aux États-Unis, une politique industrielle verte très active a été menée. Les Chinois font de la politique industrielle et de la concurrence à leur manière. L'Europe, quant à elle, au nom de la politique de la concurrence - et nous revenons à ce que vous m'aviez dit tout à l'heure -, a empêché la politique industrielle. Nous avons appliqué les théories de Hayek. Hayek était un homme respectable, mais il a été un désastre pour l'Europe, un désastre, parce que son idée était que les États membres ne puissent rien faire. On disait donc, avec Maastricht, que l'on réduit le déficit à 3 %. On mettait sur le même plan des investissements de croissance, environnementaux - par exemple, la transition énergétique - et des dépenses de fonctionnement.
Deuxièmement, au nom de la politique de concurrence, il n'y a pas eu de politique industrielle. Nous le payons très cher maintenant. Il faut donc renouveler la doctrine économique européenne. Dans l'IA, il faut plus de concurrence : je ne veux pas que l'IA soit dominée par quelques grands acteurs, et sur ce point, je suis totalement d'accord avec vous. Je veux que cela n'empêche pas de nouveaux entrants d'arriver en permanence. En même temps, il faut créer des centres de calcul, parce que ces nouveaux acteurs ont besoin d'avoir accès à des centres de calcul locaux. Là, nous voyons bien que la politique industrielle va épauler la politique de concurrence au lieu d'être contre elle. Il faut donc les deux simultanément.
Il est important de réglementer, mais si vous réglementez trop, c'est un problème. Il faut avoir les bonnes réglementations : lorsqu'il y a des réglementations, les très grands acteurs savent y échapper, ils ont des juristes ; c'est comme pour l'impôt. En revanche, pour les petits qui veulent entrer sur le marché, cela peut constituer une barrière. Il faut donc faire très attention lorsque l'on établit des règles.
Pour ma part, il faut une « Darpa » européenne pour la défense et l'IA. C'est une manière pro-concurrence de mener la politique industrielle, et défense et l'IA peuvent être très complémentaires. En effet, la défense est un secteur très peu concurrentiel, alors que l'IA a vocation à l'être davantage.
Voilà ma vision. Je pourrais ensuite parler de croissance inclusive ou de flexisécurité, mais ce n'est pas le sujet d'aujourd'hui.
M. Éric Gold. - Le refroidissement représente aujourd'hui 30 % de la consommation d'énergie d'un centre de données. Outre les problématiques de consommation énergétique, l'essor de l'intelligence artificielle fait craindre des tensions croissantes liées aux futures pénuries d'eau. Dans quelle mesure les eaux usées traitées peuvent-elles être envisagées comme une méthode de refroidissement pour les centres de données ? À l'échelle d'un territoire, cette méthode nécessiterait une véritable politique d'aménagement, par exemple pour installer un centre de données à proximité des unités de traitement et utiliser la chaleur produite pour chauffer des logements ou des équipements publics. Pour les représentants des collectivités que nous sommes, quelles sont, à votre avis, les possibilités, voire les conséquences - que j'espère favorables -, d'une meilleure prise en compte des eaux grises en matière d'aménagement des territoires et d'optimisation des facteurs énergétiques de l'intelligence artificielle ?
M. Philippe Aghion. - Je suis très embarrassé de vous répondre. Je ne suis pas suffisamment expert. Je dois faire attention de ne pas tomber dans la « nobélite », qui est une maladie grave consistant à demander à un lauréat du prix Nobel de parler de sujets pour lesquels il n'a aucune expertise. Je vous enverrai l'article de recherche qui sous-tend la note que nous avions écrite relative à l'utilisation de l'IA par l'entreprise Veolia, afin que vous puissiez comprendre notre méthode.
M. Pierre Jean Rochette. - Vous avez certainement eu connaissance de l'entretien durant lequel Bill Gates a indiqué que, dans les vingt prochaines années, 90 % des emplois que nous connaissons actuellement pourront être remplacés par l'intelligence artificielle. Je travaille dans la mobilité. En la matière, l'IA va être une révolution. Nous n'avons absolument pas conscience en Europe, et encore moins en France, de ce qui est en train de se passer, notamment sur le continent américain, avec les robotaxis entre autres. En effet, l'IA ne se limite pas à des logiciels qui tournent sur des smartphones ou sur des ordinateurs ; elle représente aussi, quand on arrive à la mettre en pratique, du service dans nos rues et, en l'occurrence, pour les collectivités, puisque nous sommes tous ici les représentants des territoires.
La révolution va être énorme en termes de mobilité. Le lien avec l'environnement est évident : avec l'IA, nous saurons adapter parfaitement l'offre à la demande. Nous diminuerons donc les capacités inutiles de demain sur les réseaux de transport public, car l'IA préfigurera les besoins. On peut tout à fait espérer - et c'est d'ailleurs tout à fait souhaitable - que les réseaux urbains cessent d'avoir des véhicules non adaptés qui roulent à vide aux heures de faible amplitude, le matin ou tard le soir.
Nous n'y sommes pas encore tout à fait prêts. Aujourd'hui, à San Francisco, les robotaxis représentent 30 % du marché. Ce chiffre augmente tous les jours et c'est magnifique. Il faut cesser de croire que c'est dangereux. Ce n'est absolument pas dangereux, cela fonctionne parfaitement bien. Ils font le travail aussi bien qu'un conducteur classique. Cela va arriver chez nous rapidement. Le seul problème est qu'aujourd'hui, nous sommes si peu préparés que nos entreprises prennent beaucoup de retard. Je tiens à rappeler qu'à l'origine, c'étaient tout de même les Français qui étaient sur ces métiers-là : Navya, EasyMile, toutes ces entreprises qui ont disparu parce qu'on les a réglementées, on les a empêchées de faire des expérimentations dans notre pays.
Lorsqu'un de mes employés, un de mes conducteurs d'autocar, gagne 2 000 euros net, cela me coûte 4 000 euros au départ. La différence, ce sont les charges sociales. Notre pays n'est pas en train de se réformer. Que l'on réduise les dépenses sociales ou que l'on fasse en sorte d'être plus efficients sur ces sujets, par différents moyens, nous aurons demain, qu'on le veuille ou non, moins de possibilités de lever des fonds, puisque la France est un pays un peu particulier : on fait tout porter par le travail. Tout. La politique familiale, la santé, tout. C'est assez particulier, tout de même. C'est très français. Demain, comment allons-nous faire, monsieur le professeur, avec ces charges sociales en moins ? Si l'intelligence artificielle remplace ces métiers, ce qui est, à mon sens, inévitable, que se passera-t-il ? Ce qui m'effraie, c'est le retard que nous prenons actuellement sur les réformes. Lorsque l'intelligence artificielle remplacera certaines activités, nous n'aurons pas suffisamment anticipé les réformes que nous devons mener pour baisser nos dépenses sociales et toutes les dépenses qui sont portées aujourd'hui par le travail.
M. Philippe Aghion. - Je souhaite aborder la question de l'intelligence artificielle et du travail. Effectivement, comme je le disais, l'IA va détruire des emplois - elle en détruit déjà - et elle remplace des tâches. Un emploi est un ensemble de tâches. Pour certains emplois, l'IA remplacera les tâches rébarbatives et nous permettra peut-être d'être plus créatifs ; pour d'autres, elle met en danger les emplois eux-mêmes.
Une batterie de mesures est donc nécessaire. Je suis un fervent partisan d'un système de flexisécurité à la danoise : si vous perdez votre emploi, vous avez tout de même une garantie de revenu, mais l'État vous forme ou vous aide à vous former. Ce n'est pas forcément l'État ; cela peut aussi être délégué à des organismes de formation professionnelle, qui vous aident à rebondir sur un nouvel emploi. Le système danois fonctionne très bien. Il faudra donc aller vers des systèmes plus danois. Cela ne se fera pas du jour au lendemain, mais, petit à petit, ces systèmes vous permettront de rebondir sur de nouveaux emplois, car il y aura des créations et des destructions d'emplois.
Certains parlent de revenu universel. Personnellement, je n'y suis pas favorable, car, en échange d'un revenu, on travaille ou on se forme. On fait l'un ou l'autre, et l'on se rapproche alors du système danois.
Il va également falloir encourager les entreprises qui aident leurs employés à être polyvalents. Je veux dire par là qu'elles vous forment à une compétence, mais vous permettent aussi d'accomplir d'autres tâches. Il faudra encourager les entreprises qui mettent en valeur ce que l'on appelle les « soft skills » dont je parlais tout à l'heure, c'est-à-dire l'autonomie, la capacité de leadership et d'interagir avec les autres.
Troisièmement, l'apprentissage est un élément très important. En Suisse, par exemple, vous pouvez être un excellent plombier, puis retourner vers la formation universitaire. Ils ont des passerelles et ils valorisent les métiers spécialisés. Il va y avoir une énorme demande pour ces métiers. Il faut leur redonner leurs lettres de noblesse, tout en permettant l'accès à l'enseignement général également. C'est une nouvelle voie à explorer.
Toute une série de professions connaîtront une forte demande. Il faudra donc aussi préparer à ces métiers par une panoplie de dispositifs qui amortiront le choc de l'intelligence artificielle du point de vue de l'emploi. Il y a des domaines où il faut moins d'État, mais il y en a d'autres où il en faudra certainement davantage. Il faut donc maximiser le potentiel de création d'emplois pour réduire et minimiser les conséquences négatives de l'IA.
La TVA, ou une certaine forme de CSG, est peut-être l'un des moyens. Je veux cependant préserver les produits de première nécessité, car je veux les personnes les plus vulnérables.
Il y a plusieurs mesures que l'on peut prendre pour faire des économies, mais, en même temps, il y a d'autres domaines dans lesquels on peut dépenser. Je vais vous donner un exemple : le crédit d'impôt recherche. Les entreprises de la grande distribution ont-elles besoin du crédit d'impôt recherche ? Les banques ont-elles besoin du crédit d'impôt recherche ? Je concentrerais, pour ma part, le crédit d'impôt recherche sur la haute technologie. Nous savons que les LabEx, les laboratoires d'excellence, ont été une très bonne chose, car une étude faite par l'un de mes collègues et ses coauteurs, Antonin Bergeaud, a montré que les LabEx ont eu un impact sur l'innovation de rupture dans les industries environnantes.
Le dispositif France 2030 fonctionne assez bien, mais, concernant le crédit d'impôt recherche, je n'ai vu aucune évaluation positive. Certes, il empêche la délocalisation, mais ce qui me préoccupe surtout, c'est la haute technologie.
Il y a la fraude sociale. Je sais que vous avez une collègue, Nathalie Goulet, qui travaille beaucoup sur ce sujet et que de très bons rapports sont rédigés là-dessus. Nous savons donc qu'il y a des sources d'économies.
Il ne s'agit donc pas de vouloir moins d'État mais de faire des économies, c'est-à-dire de faire en sorte que nos dépenses publiques progressent moins vite que notre PIB.
Il y a des manières d'y parvenir. À court terme, il existe des sources d'économies. À moyen terme, le problème est le taux d'emploi, qui est insuffisant en France, notamment pour les jeunes et les seniors. Comment s'y attaquer ? Notamment par la formation et l'apprentissage. Il faut donc des dispositifs pour permettre d'augmenter le taux d'emploi des jeunes, en particulier, ainsi que celui des seniors. Trop d'entreprises se débarrassent de leurs seniors à l'âge de 50 ans, ce qui n'est pas acceptable. Sur ce point, toute une série de mesures sont à prendre pour le taux d'emploi.
Le reste relèvera de la productivité, c'est-à-dire de l'innovation. La recherche, et notamment la recherche fondamentale, est trop souvent une variable d'ajustement chez nous. Il faut ensuite s'inspirer de Mario Draghi, être partie prenante et s'inscrire véritablement dans son agenda. J'ai beaucoup travaillé avec Mario Draghi et il faut que nous nous inscrivions dans cette lignée. Pour ma part, j'ajouterais à l'approche de Mario Draghi l'aspect de la flexisécurité et la dimension sociale, car si vous générez une croissance qui laisse des gens sur le bord de la route, vous favorisez le populisme. Le populisme coûte très, très cher. Dans un article de L'Express, Jean-François Copé expliquait ainsi que la politique de Giorgi Meloni est économiquement mauvaise. Il y a donc un coût du populisme. Il faut être prudent sur les dangers des coupes sociales. C'est très important, car cette orientation pousse beaucoup de gens à se tourner vers les partis populistes parce qu'ils se sentent abandonnés et méprisés. Par conséquent, dans tout ce que nous entreprenons, dans les réformes que nous menons, il faut s'assurer que tout le monde soit inclus - une approche très gaullienne, dans l'esprit du Conseil national de la Résistance.
M. Gilbert-Luc Devinaz. - Je souhaitais revenir sur deux points relatifs à l'éducation.
Le premier est l'éducation au numérique. Vous dites qu'un bon système éducatif est le pilier de toute politique d'innovation sérieuse. En cet hémicycle, nous ne pouvons que souscrire à votre propos. Or, aujourd'hui, quelle est la place de l'éducation au numérique à l'école ? Explique-t-on aux enfants ce qu'est un moteur de recherche ou ce que l'on appelle l'intelligence artificielle ? Comment utiliser les outils mis à notre disposition et mieux comprendre le monde du numérique dans lequel les enfants naissent aujourd'hui ? Vous avez répondu qu'il y a deux écoles : une école sans l'intelligence artificielle et une école avec. J'entends, quand vous parlez d'une école sans l'intelligence artificielle, que la première des choses est d'apprendre à se servir de ce que l'on a entre les deux oreilles.
Le deuxième aspect d'éducation est la sensibilisation des consommateurs à l'impact environnemental de notre usage du numérique, qui est un axe, me semble-t-il, essentiel pour inciter à la sobriété des comportements. Elle passe par une information transparente sur l'impact carbone de nos consommations numériques. Vous qui êtes sensible à ce volet éducatif, comment pourrions-nous mieux prendre en compte cette information ?
M. Philippe Aghion. - Se pose le problème de ce que mon collègue Xavier Jaravel, président du Conseil d'analyse économique, appelle les « Marie Curie perdues » ou les « Einstein perdus ». Dans nos pays, beaucoup d'enfants très intelligents sont issus de milieux très modestes, où les parents ne sont pas capables ou ne peuvent pas leur transmettre tout le savoir ou les aspirations, ou bien n'ont pas les moyens de leur permettre de devenir des innovateurs, des entrepreneurs, etc. Nous avons donc un potentiel d'innovation.
Personnellement, je me rends beaucoup dans les lycées de zones défavorisées, et les jeunes y sont remarquables. Ils sont étincelants d'intelligence. Or beaucoup d'entre eux risquent de ne pas y arriver. Certains leur expliquent même qu'ils n'ont aucune chance d'y arriver. Je connais une dentiste qui était au lycée Saint-Exupéry, à Mantes-la-Jolie, et à qui l'on disait qu'elle n'avait aucune chance de réussir parce que, venant de là où elle venait, elle n'y arriverait pas. Elle s'est battue, et elle y est arrivée ! C'est cela, le grand problème de notre école : nous avons été un ascenseur social et nous le sommes moins qu'auparavant.
Le système finlandais est très performant à cet égard. D'abord, ils ont peu d'élèves par classe. Ils ont des professeurs très bien formés. Ils ont cinq ans d'études après le bac, dont une année et demie d'études pédagogiques, et ils suivent régulièrement des formations pédagogiques continues. Ils sont bien payés et respectés. Ils ont un système où l'accent est mis sur les savoirs de base, et les devoirs sont faits à l'école, parce que si les devoirs sont faits à la maison, cela crée de l'inégalité. C'est tout cela qui fait une école à la fois performante et moins inégalitaire.
À bien des égards, notre modèle social est compliqué à financer, et nous avons une démographie déclinante. Il y a donc deux utilisations possibles de ce déclin. L'on peut dire : « Nous allons faire des économies, nous allons dépenser moins pour l'éducation puisque nous aurons moins d'élèves. » L'autre manière est de dire : « Mais non, nous allons mettre moins d'élèves dans les classes, pas seulement en cours préparatoire, mais dans tout le primaire et peut-être au-delà. » C'est cela qu'il faudrait faire.
Lorsque les Finlandais ont procédé ainsi, les résultats se sont améliorés. Cela a permis à beaucoup plus de personnes issues de milieux modestes de devenir entrepreneurs et innovateurs en Finlande. Vous dopez la croissance en agissant ainsi et vous devenez plus inclusif. C'est cela qui est intéressant lorsque vous menez une telle politique : vous devenez à la fois plus innovant et plus inclusif. Toute cette partie de l'école doit se faire sans IA ; il faut apprendre à apprendre. Les savoirs de base : le calcul, le dictionnaire, la dictée, la grammaire, la rédaction, lire des livres, apprendre à démontrer des théorèmes de géométrie. Faire des règles de trois, tout cela sans IA. Je suis très favorable aux devoirs faits à l'école ; c'est la solution la plus égalitaire possible.
Il faut ensuite enseigner des cours sur l'IA en sensibilisant sur ses risques. Yoshua Bengio raconte des histoires qui relèvent de « 2001, l'Odyssée de l'espace ». Anthropic a créé un manager avec des employés virtuels qui avait une affaire extraconjugale virtuelle. Il dit aux employés : « Je vais remplacer mon système d'IA. » Et à ce moment-là, l'IA envoie un courriel au manager virtuel pour lui dire : « Si tu me remplaces, je révèle à tes employés ton affaire extraconjugale. » Il est important que les élèves soient mis en garde contre les utilisations perverses de l'intelligence artificielle.
M. Hervé Gillé. - Le coeur du sujet porte sur la régulation, les conditionnalités éthiques et sociétales. N'entrons-nous pas dans une injonction paradoxale ? En effet, vous ne souhaitez pas qu'il y ait trop de lourdeur et vous souhaitez développer des agilités, mais, d'un autre côté, l'on constate que le système se développe en dehors de tout processus éthique et de régulation.
Nous sommes dans un contexte tellement tendu au niveau international que ce développement de l'intelligence artificielle, sans régulation éthique et sociétale, est en train de s'imposer et, d'une certaine manière, de nous dépasser. Comment, dès lors, arriver à créer les conditions d'une telle régulation ? Cela nous renvoie à notre incapacité actuelle d'instaurer, au niveau du droit international, des normes et des régulations éthiques. La voie est donc particulièrement étroite.
M. Philippe Aghion. - D'un côté, nous devons être innovants, car l'Europe, vous le savez, a un déficit d'innovation par rapport aux États-Unis et, maintenant, à la Chine. Nous ne voulons pas que l'innovation de rupture se fasse uniquement aux États-Unis et en Chine ; nous voudrions qu'elle se fasse chez nous, malgré le fait que nous ayons beaucoup de recherches fondamentales excellentes en Europe. Il faut donc trouver la voie de passage. Nous devons vraiment passer par le chas de l'aiguille. C'est-à-dire qu'à la fois, nous devons être innovants et, en même temps, nous devons pousser nos valeurs, car nous voulons une intelligence artificielle qui les promeuve.
Il va y avoir une demande pour de l'IA éthique. Sur ce point, nous pouvons avoir un leadership. Désormais, les États-Unis ne sont plus un pays démocratique. On ne peut plus y parler comme on le veut. Quand on passe la douane aux États-Unis, on est terrifié. On ne sait pas si on va vous remettre dans l'avion pour repartir. La démocratie et la liberté, c'est donc chez nous. Nous aspirons à un modèle social bien supérieur au modèle américain.
Les Américains vont avoir de gros problèmes avec l'IA, parce qu'ils ont un modèle social détestable, où, quand on perd son emploi, on prend des opioïdes. C'est vraiment un très mauvais modèle social, le modèle américain. J'ai vécu vingt et un ans aux États-Unis : quand vous êtes malade et que vous n'avez pas beaucoup de moyens, c'est le désastre. Nous avons donc un modèle social, nous avons la démocratie, la liberté, un modèle social plus avancé et des soucis environnementaux qu'ils n'ont pas. Avec ces valeurs, nous pouvons pousser une IA qui soit compatible avec elles, qui aide à les promouvoir. Ailleurs qu'en Europe et au Canada, il y a d'autres pays où les gens aspirent à ces valeurs. C'est donc là que notre avantage peut se situer, justement dans nos valeurs. Il ne faut pas y renoncer. Si nous renonçons à nos valeurs, nous avons perdu la partie.
L'Europe, telle qu'elle est maintenant, est un géant réglementaire et un nain budgétaire. C'est un géant réglementaire, parce qu'elle s'inspire de l'économiste Hayek. Hayek n'était pas du tout un progressiste, car l'idée était d'empêcher les pays membres de faire ce qu'ils souhaitent. Il faut donc des réglementations intelligentes, promouvoir une IA compatible avec nos valeurs. Cependant, cela ne se fera pas uniquement en mettant en place des réglementations, mais en innovant dans ces directions. La réglementation est un moyen, mais l'innovation dirigée est un autre moyen, également complémentaire. L'éthique, par exemple, va se développer dans le monde. Beaucoup de gens vont se protéger contre les utilisations perverses de l'IA partout dans le monde, et nous pouvons être pionniers en la matière, car nous portons ces valeurs avec force. Il faut donc de la réglementation, mais pas seulement, car, vous le savez, il y a toujours des innovations qui contournent les réglementations actuelles, ce qui oblige à en créer de nouvelles. Il faut donc une réglementation intelligente, mais il faut aussi une innovation intelligente. Ce sont ces deux éléments qui nous amèneront là où nous le souhaitons.
M. Alain Duffourg. - Sur les réseaux sociaux, on constate que l'intelligence artificielle se développe dans divers domaines, notamment dans le domaine juridique et judiciaire. Estimez-vous qu'aujourd'hui, avec l'intelligence artificielle, on pourra se passer des bases de données et des instruments que nous avions par le passé ?
M. Philippe Aghion. - L'intelligence artificielle est un outil. Normalement, l'intelligence artificielle utilise les données. Il s'agit de puissance de calcul et de données. En général, l'intelligence artificielle ne se débarrasse pas des données ; elle en utilise le maximum. Toutefois, elle est très itérative, évidemment. Elle va dans votre sens.
J'ai toujours eu des débats avec Yann Le Cun au sein de ma commission. Je lui ai dit que, bien sûr, l'intelligence artificielle pourrait accomplir beaucoup de choses, mais pourrait-elle, par exemple, provoquer des changements de paradigme ? Dans mon tout petit monde, qui est l'économie, il y avait un vieux modèle de croissance et, avec mon collègue, nous avons estimé qu'il fallait en développer un autre.
Pour le moment, l'intelligence artificielle abonde dans votre sens. Si vous êtes suicidaire, elle va vous aider à vous suicider. Elle ne va jamais vous dire : « Mais non, tu es fou, tu ne devrais pas te suicider. » Elle itère et elle abonde. Elle ne va pas vous apporter tout l'aspect du jugement, par exemple, qui consiste à se dire : « Tiens, je me rends compte que cela ne marche pas, qu'il faut que je change. » Pour le moment - je ne peux pas dire jamais, mais pour le moment -, l'intelligence artificielle ne va pas vous permettre cela.
Dans la profession juridique, le jugement est quand même très important - le jugement au sens kantien, la capacité de jugement, l'intuition. Négocier, sentir comment mettre des gens d'accord, par exemple ; il y a beaucoup de décisions collectives. Pour gérer une entreprise, il faut gérer de nombreuses personnes qui peuvent être en conflit, en désaccord. Il faut avoir du jugement, de l'intuition, le sens du compromis. Cela est totalement absent de l'intelligence artificielle.
Pour moi, c'est un outil. J'utilise - je ne veux pas mentionner de noms -, mais ils ne vont pas m'indiquer la direction à prendre. Ils m'aident à vérifier des preuves, des démonstrations mathématiques, etc. Mais ils ne vont pas me dire : « Non, ton sujet de recherche est mauvais, choisis-en un autre. » L'intelligence artificielle ne va pas m'aider à me dire : « Peut-être que tu devrais considérer ce co-auteur différemment. » C'est tout un aspect qui est fondamental.
Le jugement, l'humain, l'élément humain est donc fondamental. Lorsque vous allez chez un médecin, l'élément humain est essentiel. Certes, il y a des médecins qui ne sont pas du tout humains et qui disent : « Faites telle analyse, telle analyse, telle analyse » ; le côté humain manque. L'intelligence artificielle permettra aux médecins de gagner du temps sur beaucoup de choses, notamment l'administration, pour retrouver la dimension humaine qui est si importante. Elle est fondamentale dans de nombreux domaines. On voit même des ministres ou des présidents qui estiment parfois qu'il suffit de prendre des notes pour décider. Non, il faut dialogue avec les syndicats, avec les associations. Il faut traiter avec les gens, et cela, l'intelligence artificielle est totalement incapable de le faire, en tout cas pour l'instant. C'est un outil, mais il faut le diriger d'une certaine façon. Pour le jugement, c'est la même chose. Certaines personnes ont cru que l'intelligence artificielle pouvait remplacer les juges. Des études ont montré, par exemple, s'il fallait décider - vous l'avez évidemment lu, j'en fais mention dans mon livre « Le pouvoir de la décision créatrice » - de placer quelqu'un en détention provisoire ou non. Effectivement, dans les jugements, il y a moins de « bruit ». Il est vrai qu'il y a eu le livre de Kahneman - que vous avez vu - qui s'appelait « Noise ». Il est vrai que les juges, parfois, aux États-Unis - je ne veux donc pas parler de la France -, n'ont pas les mêmes jugements selon que c'est avant ou après le déjeuner, ou selon que leur État a gagné le Super Bowl la veille ou non. Cela passe de trois ans de prison à vingt ans de prison. Il y a donc du bruit, effectivement. Mon espoir est que l'IA aide à réduire ce bruit. Nous avons tout de même besoin de l'élément humain et il faut, au maximum, que l'IA soit un outil. Je ne vois pas l'IA, malgré les considérations de Daniel Kahneman dans son livre, remplacer l'humain. L'élément humain est fondamental parce qu'il faut gérer, sentir une situation. L'élément humain est fondamental dans tellement de domaines. Ce que j'espère, c'est que nous économiserons sur l'administration pour nous consacrer davantage à l'aspect humain qui, lui, est fondamental.
Nous voyons bien que nous pouvons avoir des ministres et des présidents très intelligents ; parfois, lorsque l'on néglige certains éléments humains, des quinquennats peuvent s'égarer. Je ne mentionnerai pas d'exemple ou encore des septennats. L'intelligence artificielle ne résout pas ce problème.
M. Ronan Dantec. - Je souhaite rebondir sur ce débat absolument passionnant où nous parlons encore de l'intelligence artificielle et par conséquent, nous essayons de faire preuve de créativité et d'imagination en pensant à l'IA de demain, sans son aide. Il serait intéressant de voir comment l'IA elle-même répondrait à la question de savoir quelle sera l'IA de demain. Il nous faudrait un ordinateur ; si quelqu'un dispose de la dernière version de ChatGPT, nous pourrions savoir comment l'IA répond à la question : quelle sera l'IA de demain ?
Je voulais cependant réagir sur ce dernier point, qui consiste à dire qu'il n'y a pas de raison que l'IA se contente d'aller dans notre sens. Cela dépendra un peu des questions que nous lui poserons et des nouvelles générations d'IA, qui seront aussi capables de répondre à la demande : « Donne-moi l'inverse de ce que je pense d'habitude ». L'IA donnera alors l'inverse de ce que l'on pense d'habitude. Cela signifie que nous aurons aussi, obligatoirement, des IA de plus en plus paramétrées sur une échelle de valeurs. Nous n'y sommes pas encore, mais il n'y a aucune raison que l'IA n'en arrive pas, à un moment, à être paramétrée sur des échelles de valeurs.
Ma question, qui ouvre évidemment un débat passionnant pour une fin de réunion, est donc la suivante : n'aurons-nous pas besoin, demain, de savoir quelle est l'échelle de valeurs sur laquelle est paramétrée l'IA avec laquelle nous dialoguons ? C'est cette question qui se pose et, derrière elle, celle de savoir si nous avons effectivement la maîtrise de certaines IA qui sont bien paramétrées sur nos échelles de valeurs.
M. Philippe Aghion. - Vous posez une question tout à fait pertinente, qui nous ramène à ce que nous disions tout à l'heure. L'Europe et la France peuvent jouer un rôle très important pour promouvoir une intelligence artificielle qui soit précisément compatible avec nos valeurs. Nous pouvons avoir énormément d'influence. Il y aura une demande mondiale, car partout dans le monde, on voudra une IA qui protège contre les dérives. Il y aura une demande pour la liberté, pour la démocratie, pour l'État de droit. Cette demande est mondiale, elle ne se limite pas à l'Europe et au Canada. Nous pouvons être les pionniers de cette IA qui promeut ces valeurs et protège contre ses utilisations perverses.
Nous savons qu'il y a des intelligences artificielles qui dévient. Un article donnait l'exemple suivant : je demande à l'IA de nettoyer ma maison parce que je vais la louer. L'IA peut se débarrasser de tous les meubles en se disant : « Vous vouliez que je fasse de la place. » L'IA est bornée. Pour le moment - je ne peux pas dire ce qu'il en sera dans cent ans -, elle est bornée. Elle voit l'objectif que vous lui avez donné et se dit : « J'atteins cet objectif. » Elle ne se dira jamais : « Mais, tout de même, il y a ceci et cela. » Elle est dépourvue de tout ce qui fait le jugement et l'intuition. Pour le moment, en tout cas, l'IA n'en est pas du tout là.
Il y aura des demandes pour des intelligences artificielles qui nous aideront à nous protéger contre les IA. Sur ce point, nous pouvons être des leaders. C'est parce que nous portons ces valeurs que nous avons cette motivation.
M. Ronan Dantec. - Cela signifie-t-il, parce que nous sommes des législateurs, qu'il faut commencer à réfléchir à la façon d'interdire tout simplement l'usage d'un certain nombre d'intelligences artificielles ?
M. Philippe Aghion. - S'agissant de l'interdiction, nous revenons toujours à la même question : qui interdit ? C'est là le problème. Pour interdire, il faudrait un accord mondial. Il faudrait que les États-Unis, la Chine et l'Europe se mettent d'accord.
Lorsque nous avons mis en place la taxation des multinationales à 15 % sous la présidence de Joe Biden, c'était une très bonne chose. Il faudrait arriver au même résultat, mais cela ne peut fonctionner que si l'accord est mondial, vous le comprenez bien. Par conséquent, ce sont des sujets que nous pouvons promouvoir, en disant : « Voilà, il y a un accord mondial ». Si nous y parvenons, c'est formidable. Une interdiction simplement en France ou en Europe ne peut s'agir. Cela ne fonctionnera pas.
M. Ronan Dantec. - Si les échelles de valeur ne sont pas les mêmes ? De fait, derrière l'intelligence artificielle se trouve une idée de démondialisation obligatoire, sans quoi nous perdrions la maîtrise de tout.
M. Philippe Aghion. - En réalité, nous ne sommes pas en démondialisation, nous sommes en « remondialisation ». Sans entrer dans de grands débats actuels, c'est-à-dire que nous avions des chaînes de valeur qui étaient basées sur la minimisation des coûts, où l'idée était de dire : « Je produis dans chaque pays, là où cela coûte le moins cher ». Désormais, nous avons des chaînes de valeur qui sont basées sur ce que l'on appelle la résilience, c'est-à-dire entre pays qui se font confiance.
Il y a là un ensemble de pays. Je vois des pays européens dont j'espère - et je suis même sûr - que nous serons encore dans la course dans un an. Il y a également le Canada, qui est prêt à collaborer avec nous. Le discours de Mark Carney à Davos et son discours à Erevan sont très importants, parce qu'il dit : « Vous, l'Europe, vous avez vocation à être un leader. La France est le pilier de l'Europe, rien ne se fera sans nous. Et nous, Canadiens, nous venons avec vous, ainsi que d'autres pays qui partagent nos valeurs. » Nous sommes le coeur de cet ensemble. Ensuite, nous pourrons coopérer avec d'autres pays. C'est cela, la remondialisation. Nous ne sommes pas en démondialisation ; je dirais que nous sommes dans une remondialisation différente.
Mme Jocelyne Antoine. - Le Sénat a remis un rapport intitulé « Femmes et Sciences » et nous avons pu, dans ce cadre, analyser la place des femmes en matière d'intelligence artificielle et de technologies de pointe. Elles y sont très peu présentes.
Je voudrais donc faire le parallèle avec les enfants des quartiers, comme vous l'expliquiez tout à l'heure, qui peuvent être abandonnés et dont nous nous privons effectivement des talents. Il ne vous a pas échappé que nous représentons la moitié de la population. Nous priverions-nous demain de la moitié des talents en matière de technologies de pointe, sachant que les algorithmes, étant conçus majoritairement par des hommes, ne sont pas faits pour les femmes ?
Quelle sera la place des femmes demain dans ce monde où les algorithmes, avec l'intelligence artificielle, vont réguler un certain nombre de nos actions, de la façon dont nous allons vivre ? Quelle sera leur place si elles-mêmes ne sont pas à l'origine des algorithmes pour que l'intelligence artificielle soit également faite pour elles ?
Nous étions très inquiètes quant à la place des femmes en matière de formation et d'accès aux technologies, pour la bonne raison que nous avons toujours ce fameux syndrome de l'imposteur et que nous ne nous sentons pas à notre place. La meilleure preuve en est que je suis la seule femme à prendre la parole et que je la prends en dernier, monsieur le professeur.
M. Philippe Aghion. - Je vous invite à lire l'ouvrage de Xavier Jaravel sur « les Marie Curie perdues ». C'est bien pour cela qu'il a dit « les Marie Curie perdues » avant de dire « les Einstein perdus ». Il montrait que si les femmes avaient la même possibilité d'innover que les hommes en termes d'éducation, notre potentiel de croissance augmenterait de manière incroyable, ce qui n'est pas étonnant. Il quantifie le manque à gagner en matière de croissance du fait que les femmes soient découragées d'aller dans la haute technologie. Vous avez donc totalement mis le doigt sur le point important.
Ce que je disais tout à l'heure, cette politique s'adresse au moins autant aux femmes. Par exemple, l'ARN messager est, à l'origine, l'oeuvre d'une femme. N'oublions pas Marie Curie. Les grandes innovations qui sont souvent amènent aussi des innovations dans des domaines où elles savent que l'on en a besoin dans le quotidien. Le réfrigérateur est une idée qu'a eue une femme, qui comprenait qu'il fallait un réfrigérateur. Enfin, il y en a plein ! C'est une femme qui a fait faire des progrès spectaculaires à la Nasa. On ignore ces choses-là, mais il faut le dire.
Ce que disait Xavier Jaravel dans son livre - je ne vais pas m'approprier ce qui n'est pas de moi - il montrait, quelqu'un qui était chez L'Oréal ou quelqu'un d'autre qui allait dans des écoles et qui racontait son histoire. Le « role model » est très important. Vous, les femmes entrepreneures, devriez beaucoup faire ce que je fais : aller dans les lycées, parler aux enfants et leur dire : « Regardez, moi, j'ai réussi à faire cela. » Ma dentiste devrait y aller.
Hier, j'étais dans un séminaire et il y avait une joueuse d'échecs hongroise. Tout d'un coup, elle a battu Kasparov. Comment est-elle arrivée à battre Kasparov ? Pendant toute son éducation, on lui disait qu'il était absurde de vouloir se mesurer à lui. Elle a joué contre lui, elle a gagné contre lui.
Elle raconte tout ce qu'a été sa bataille pour arriver au stade où elle pouvait jouer et gagner contre Kasparov, et comment elle a vécu cela. Maintenant, elle enseigne les échecs à toutes les femmes. Elle dit : « Vous devez toutes... ». Il est très important d'expliquer qu'il n'y a pas de fatalité. En effet, j'ai une très bonne amie qui a été élevée dans une grande famille française ayant donné son nom à l'un des amphithéâtres de Sciences Po. On y disait, en substance, que les femmes étaient moins intelligentes que les hommes. On les préparait à aller dans des écoles pour rencontrer un mari. En somme, c'étaient les hommes qui devaient diriger, non les femmes. Cela ne se faisait pas et c'était encore très ancré dans nos mentalités.
Dans nos familles, jusqu'à une période récente, se posait tout le problème des mathématiques. Nous savons que, concernant cette discipline, les filles ne sont pas encouragées. Elles sont très bonnes, mais elles ne continuent pas, car elles estiment qu'elles ne vont pas y arriver, parce qu'on leur explique qu'elles n'y arriveront pas. Comme ma dentiste au lycée, c'est la même chose : on vous explique que vous n'y arriverez pas. Il y a donc toute une série de programmes à mettre en oeuvre pour l'« empowerment ».
J'ai une collègue, Claudia Goldin, qui a eu le prix Nobel d'économie deux ans avant moi et qui a développé la « Gender Economics », devenue maintenant un grand domaine à l'intérieur de l'économie. Il arrive souvent que les femmes estiment qu'elles ne vont pas y arriver. Rien n'est fait pour leur dire qu'il n'y a aucune raison qu'elles n'y arrivent pas autant que les autres.
Il y a aussi des programmes à mettre en place. Évidemment, il y a tout l'aspect lié au fait que si j'ai un enfant, il faut également s'adapter. Vous comprenez, par exemple, dans les systèmes universitaires, il y a ce que l'on appelle les « tenure tracks » - les titularisations - et il faut que l'horloge soit adaptée pour que la personne puisse avoir un enfant. De nombreuses entreprises, évidemment, discriminent au moment de la grossesse ou si une femme veut avoir un enfant.
Cela étant, des pays sont même très avancés. Par exemple, lorsque la Suède a introduit des congés de paternité, cela a été très important. En Suède, l'homme et la femme sont sur un pied d'égalité totale en termes de maternité et de paternité. Cette réforme a changé la mentalité là-bas. C'est un peu le lien entre culture et réforme : cela va dans les deux sens. Évidemment, les réformes viennent parce qu'il y a un soubassement culturel, mais elles aident à changer les habitudes. L'introduction des congés de paternité en Suède a été une réforme très importante, par exemple.
M. Philippe Aghion. - Pour conclure, je voulais simplement dire une chose au préalable, en trente secondes. Je suis tout de même frappé que, dans le débat - alors qu'il n'y a pas encore de débat présidentiel en France - l'intelligence artificielle soit pour le moment absente. Je suis frappé, et je ne sais pas si cela vous frappe également.
Il faut tout de même que nous nous dirigions vers un projet qui intègre l'IA, car nous avons manqué en grande partie la révolution des technologies de l'information. Nous utilisons des logiciels et des clouds qui ne sont pas européens. Comment la France va-t-elle être le pilier d'une Europe qui adopte l'IA, qui l'intègre et qui adapte son modèle social pour ce faire ? Pour le moment, je suis atterré, je suis frappé par l'absence de ce sujet du débat politique. Ici, au Sénat, ce n'est pas le cas - je ne vise bien sûr pas les sénateurs - mais je parle du débat en général, de l'ébauche de débat présidentiel.
Un candidat à la fonction présidentielle doit pouvoir répondre à la question de savoir comment il intégrera l'IA. Il doit répondre à toutes les questions que vous avez posées sur l'énergie, sur l'emploi, afin de minimiser les effets négatifs pour ceux qui perdent leur travail et de les aider à rebondir. Quel modèle économique et social mettre en place pour que la France soit pleinement engagée dans la révolution de l'IA ? Nous avons de tels atouts : nous avons Yann Le Cun, nous avons les meilleurs chercheurs en IA ; nous étions et nous sommes des pionniers en la matière.
Comment allons-nous être au coeur de cette révolution ? Comment portera-t-elle nos valeurs ? Comment la France, en endossant ce rôle, sera-t-elle le pilier d'une Europe qui se réveille technologiquement et redevient une force de proposition ? Il faut répondre à ces questions en promouvant nos valeurs : la démocratie, notre modèle social, notre modèle environnemental. Pour le moment, je suis atterré par le fait que ce sujet soit absent du débat.
Ici, ce n'est pas le cas, et je suis ravi, car vous êtes tous évidemment en plein dans le sujet. J'étais donc ravi d'échanger avec vous tous.
M. Simon Uzenat, rapporteur. - Nous avons pris bonne note, avec mon collègue Damien Michallet, que vous alliez nous apporter des réponses à la suite de cette audition sur les points très particuliers relatifs à l'empreinte environnementale de l'intelligence artificielle.
Je souhaitais simplement attirer votre attention sur deux points qui sont, à mon avis, très importants pour les compléments que vous allez pouvoir nous fournir. Il s'agit tout d'abord de l'innovation dirigée dont vous avez parlé, et du rôle de la commande publique aux échelles française et européenne pour permettre l'émergence de cette nouvelle génération d'intelligence artificielle que vous avez mentionnée dans votre rapport de mars 2024.
Le deuxième sujet peut paraître quelque peu paradoxal alors que nous parlons de l'intelligence artificielle : nous avons un véritable déficit sur le pilotage par la donnée de cette IA, parce qu'il n'y a pas de transparence et parce que les méthodes pour l'analyse du cycle de vie ne sont aujourd'hui pas standardisées.
Cette matière évolue quasiment de semaine en semaine. Entre le début de nos auditions au sein de la mission d'information et aujourd'hui, nous le voyons bien, les discours et les pratiques ont déjà pu évoluer. Cet enjeu du pilotage par la donnée et de la transparence est donc crucial pour que nous puissions aussi avoir un débat public le plus serein et le plus constructif possible, que ce soit pour l'année prochaine ou pour les années suivantes.
M. Damien Michallet, rapporteur. - Il y a un point à souligner : la France est la cinquième puissance mondiale, devant même les États-Unis, en termes d'adoption de l'IA. Nous voyons donc que la France, dans ses usages, qu'ils soient particuliers ou industriels, est plutôt dans une bonne dynamique.
Je voudrais également rebondir sur ce qu'a dit notre collègue le sénateur Rochette à propos des taxis-robots, du fameux Waymo, les taxis de Google qui sont autonomes et qui n'ont pas de chauffeur. Dans l'équipe qui a créé cette nouvelle industrie aux États-Unis, trois membres étaient français. Deux ont été formés à Grenoble et un en région parisienne. Par la suite, ils ont quitté cette équipe pour créer une nouvelle start-up qui va générer de nouveaux élans. C'était aussi pour nous faire un peu plaisir, chers collègues, et pour dire que, parfois, nous ne savons pas retenir toute cette innovation, nous ne savons pas capter ces cerveaux. Ils vont ailleurs, mais ces dynamiques et ces disruptions technologiques sont parfois portées par des Français.
Vous avez également évoqué la « nobélite ». Nous avons aussi quelque chose chez nous, cela s'appelle la « sénatite » : à une bonne mission d'information correspond un bon rapport d'information. Nous sommes en train de travailler avec mes collègues et, normalement, nous élaborons une bonne loi par la suite. C'est cela, la « sénatite ». Cette loi peut être, comme nous l'avons vu, orientée pour brider et organiser la destruction de valeur ou, au contraire, pour créer de la valeur. Il faudra que nous soyons très prudents, car nous avions déjà été assez performants en France il y a quelques années et nous avons complètement manqué la révolution du cloud. Elle est partie ailleurs parce que nous avons surréglementé avant même d'avoir créé la valeur. Il faudra que nous fassions très attention, nous les législateurs, à ne pas intervenir en amont de la création, à ne pas détruire le potentiel de valeur, afin que nous ne soyons pas seulement clients, mais aussi créateurs, car il en va de l'équilibre même de notre société.
Vous l'avez dit, et je me permettrai de le reprendre, nous devons absolument sur ces sujets, qui vont bien au-delà du thème de notre rapport sur l'empreinte environnementale du numérique et de l'intelligence artificielle, accompagner la notion de politique concurrentielle et de politique industrielle, notamment dans le déploiement de centres de données en France, qui est fondamentale. Elle sera le pilier de ce que sera notre pays demain : un acteur ou un consommateur. Il faut donc que nous, législateurs, soyons prudents et que nous cessions d'agiter des épouvantails qui font peur et qui annoncent que nous allons tous mourir avec l'intelligence artificielle. En effet, à la fin, nous aurons surréglementé, nous n'aurons laissé la place à aucune création de valeur locale et nous n'aurons pas réussi à repenser notre système scolaire pour, par exemple, y intégrer les femmes dans cette dynamique. Finalement, cela ne fera que coûter davantage sans efficience. Je reprendrai donc cet élément, et nous pourrons même en parler dans notre rapport d'information, car il faut peut-être que nous accélérions la mise en place de centres de données en France.
La réunion est close à 11 h 30.