Jeudi 21 mai 2026

- Présidence de M. Jean-François Rapin, président de la commission des affaires européennes, et de M. Cédric Perrin, président de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées -

La réunion est ouverte à 9 h 10.

Audition de Mme Dubravka Suica, commissaire européenne à la Méditerranée

M. Jean-François Rapin, président de la commission des affaires européennes. - Nous recevons ce matin Mme Dubravka Suica, commissaire européenne à la Méditerranée, dans un format réunissant la commission des affaires européennes et la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées.

Je rappelle que cette audition est captée et diffusée sur le site internet du Sénat et sur les réseaux sociaux.

Madame Suica, il s'agit de votre second mandat de commissaire, puisque vous occupiez, de 2019 à 2024, les fonctions de vice-présidente de la Commission européenne chargée de la démocratie et de la démographie, ce qui vous avait en particulier conduit à superviser pour la Commission européenne le déroulement des travaux de la Conférence sur l'avenir de l'Europe, au sein de laquelle j'avais représenté le Sénat avec ma collègue Gisèle Jourda et à l'occasion de laquelle j'avais fait votre connaissance. Auparavant, vous aviez également été maire de Dubrovnik, membre du Parlement croate et membre du Parlement européen au titre de la Croatie.

Depuis le 1er décembre 2024, vous occupez les fonctions de commissaire européenne à la Méditerranée. Ce portefeuille est une nouveauté et il nous paraît important que vous puissiez nous décrire les axes de votre action dans une zone qui suscite évidemment une attention toute particulière de la part de la France.

J'ai moi-même présidé, avec mon homologue de l'Assemblée nationale, la réunion des représentants des commissions des affaires européennes des parlements riverains de la Méditerranée lors de la dernière Conférence des organes spécialisés dans les affaires communautaires (Cosac). Nous avons en effet pris l'habitude de nous réunir dans ce format et nous vous avions collectivement interpellés sur la préparation du pacte pour la Méditerranée, qui est l'un de vos dossiers phares. Vous nous aviez répondu début décembre, mais j'y reviendrai.

Je veux souligner devant vous l'importance de ce nouveau format d'échange entre les commissions des affaires européennes à l'occasion de chaque Cosac et notre détermination collective à suivre de près la mise en oeuvre du pacte que vous avez présenté avec la haute représentante de l'Union européenne, Kaja Kallas.

Sur le fond, sachez que la commission des affaires européennes a étudié ce pacte, sous le contrôle de ses rapporteurs, Pascal Allizard et Gisèle Jourda. Ces derniers ont salué la démarche engagée, qui s'inscrit dans la continuité du processus de Barcelone de 1995 et de l'agenda pour la Méditerranée adopté en 2021, mais qui témoigne d'un changement d'approche de l'Union européenne vis-à-vis des pays de la rive sud de la Méditerranée.

Je souhaiterais notamment que vous puissiez nous expliquer comment, selon vous, le pacte pour la Méditerranée, qui comprend dix-sept initiatives déclinées en une centaine d'actions concrètes, s'articulera avec les accords d'association conclus par l'Union européenne avec sept États méditerranéens. En clair, quelle est la réelle plus-value de ce pacte dans les différents domaines concernés ? Je pense en particulier à l'initiative transméditerranéenne sur les énergies renouvelables et les technologies propres et à l'initiative sur les transports durables.

Par ailleurs, sept mois après sa présentation et six mois après l'adoption des conclusions du Conseil, où en est-on concrètement de sa mise en oeuvre ?

Je souhaiterais également que vous nous parliez du lien entre ce pacte et les enjeux migratoires, au regard à la fois de la mise en place du pacte sur la migration et l'asile, au lendemain même du jour où le Sénat a débattu de son application au niveau national, et de l'extension programmée du programme Erasmus+ aux pays de la Méditerranée.

Nos rapporteurs souhaitent en outre attirer notre attention sur deux points : le premier concerne la gouvernance de la mise en oeuvre du pacte, qui doit à nos yeux rester entre les mains des États membres et, donc, du Conseil ; le second a trait à son financement, en particulier à son articulation avec le programme Global Europe.

Enfin, dans la lettre que vous nous avez adressée au début du mois de décembre 2025, vous évoquiez explicitement la possibilité d'élargir progressivement le champ des pays couverts par le pacte. Quels sont vos objectifs et votre stratégie en la matière ?

M. Cédric Perrin, président de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées. - Je me joins au président Rapin pour me réjouir que nous recevions ce matin Mme Dubravka Suica, commissaire européenne à la Méditerranée.

Madame la commissaire européenne, permettez-moi à mon tour de vous souhaiter la bienvenue au Sénat.

Le champ de compétences de notre commission me conduit à vous interroger d'abord sur le dossier proche-oriental. C'est sans doute l'un de ceux sur lesquels la politique extérieure de l'Union est la plus difficile à mener. Les positions des États membres dépendent de variables géographiques, historiques ou de politique intérieure qui leur sont propres ; l'action collective est donc condamnée par avance à être critiquée par les uns et les autres.

Elle l'est à plus forte raison lorsqu'elle prétend innover sur le plan juridique. Ainsi, votre participation à la première réunion du Board of Peace voulu par le président Donald Trump a soulevé de nombreuses questions : celle de la légitimité de l'institution trumpienne bien sûr, mais aussi celle du statut de l'Union dans cet organe - est-elle membre observateur ou non ? - ou celle des pouvoirs de la Commission en matière de politique étrangère. La France n'est pas le seul État membre à s'en être émue.

Sans doute voudrez-vous nous expliquer votre décision et, plus largement, nous présenter la part que prend l'Union européenne dans les efforts en vue d'une désescalade au Proche-Orient, sur l'ensemble des fronts. Nous sommes naturellement très préoccupés par l'aggravation continue de la situation, le terrible bilan humain sur place et la difficulté à entrevoir une amélioration dans un avenir proche.

Cette audition est l'occasion de bénéficier de votre retour d'expérience sur la fabrique de la diplomatie européenne. Le poste de commissaire à la Méditerranée de plein exercice est une création récente : comment travaillez-vous avec votre collègue commissaire européenne chargée de l'élargissement, ainsi qu'avec la haute représentante de l'Union européenne, Mme Kaja Kallas, qui semble, il est vrai, porter plus volontiers son attention vers l'Est que vers le Sud ?

Vous nous direz sans doute aussi un mot des dossiers d'actualité, en évoquant par exemple les efforts de soutien à la réunification de Chypre. Un envoyé spécial a été désigné en mai 2025 et placé sous l'autorité de la présidente de la Commission européenne, Mme Ursula von der Leyen. Un an après, quel bilan peut-on tirer de ses travaux ?

J'évoquerai pour ma part un dernier point, au risque que cela nous éloigne de vos attributions actuelles : je souhaiterais savoir comment vous percevez les risques de débordement de la guerre en Ukraine sur le théâtre méditerranéen. En décembre 2025, l'Ukraine a pour la première fois attaqué un pétrolier de la flotte fantôme russe en Méditerranée et les attaques de cette nature se sont répétées au premier trimestre 2026. Pensez-vous que ce conflit puisse avoir un effet déstabilisateur direct en Méditerranée ?

Mme Dubravka Suica, commissaire européenne à la Méditerranée. - Messieurs les présidents, mesdames, messieurs les sénateurs, je tiens évidemment à vous remercier très sincèrement de m'avoir invitée : c'est un réel honneur de m'adresser à vous aujourd'hui, d'autant que la France est le défenseur infatigable d'une Europe forte, oeuvrant pour la paix et la prospérité dans le monde et, en particulier, au Moyen-Orient, région dont j'ai la responsabilité au sein de la Commission européenne.

Vous le savez, l'Union européenne est confrontée à de sérieux obstacles sur la voie qui mène à l'atteinte de ses objectifs dans cette région, tant la situation au Moyen-Orient est extrêmement incertaine. Nous sommes notamment très préoccupés par la guerre en Iran : le cessez-le-feu semble tenir, mais il reste extrêmement fragile. Les conséquences du conflit, et notamment la fermeture du détroit d'Ormuz, se font déjà profondément sentir : les citoyens européens et les populations du monde entier les vivent au quotidien, quand ils se rendent dans les stations-service ou les supermarchés, quand ils payent leurs factures d'électricité, et dans bien d'autres domaines.

Cela ne fait que rendre plus concrète une réalité qui s'impose à nous : lorsque le voisinage de l'Europe est en proie à l'instabilité, l'Union européenne en souffre également. C'est du reste la raison pour laquelle la présidente von der Leyen avait pris la décision, avant même que la guerre en Iran n'éclate, de créer cette fonction de commissaire européen à la Méditerranée, que j'occupe actuellement.

Ce portefeuille, précisons-le, concerne non seulement le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord, mais également les pays du Golfe, même si cette région n'appartient pas véritablement à la Méditerranée. Il est en effet impossible d'instaurer la prospérité et la sécurité dans la région sans associer les pays du Golfe. Le Sud est très important et la France y possède des intérêts. Il faut le reconnaître : le Moyen-Orient est crucial pour la sécurité européenne.

Je souhaite à ce titre remercier le gouvernement français pour son leadership dans la région en tant que médiateur et partenaire responsable. Il ne peut y avoir de stabilité sans une paix juste et durable ni le respect des frontières politiques. Il est dans notre intérêt de défendre nos principes et un ordre mondial fondé sur le droit international et les droits de l'homme. C'est aussi dans l'intérêt, j'insiste sur ce point, de tous ceux qui sont favorables à la paix, à la stabilité et à la prospérité.

Cela signifie notamment qu'il est de notre devoir de soutenir Israël lorsque ce pays est attaqué. Par conséquent, je tiens ici à condamner clairement l'horrible attaque perpétrée par le Hamas le 7 octobre 2023, une attaque au cours de laquelle de nombreux citoyens ont perdu la vie. Depuis cette offensive, l'Union européenne a décidé de prendre des sanctions à l'encontre des mouvements extrémistes responsables de la guerre.

Cela étant, nous nous opposons également aux actions unilatérales menées par Israël, et en particulier à l'extension des colonies en Cisjordanie, ainsi qu'à la violence intolérable qui en découle. La décision prise la semaine dernière par le Conseil des affaires étrangères d'aller de l'avant en décidant de prendre des sanctions contre les colons violents est un signal important envoyé par l'Europe, mais nous devons garder à l'esprit que les signaux, seuls, ne suffiront pas. Nous avons besoin de résultats.

Aussi, nous soutenons l'Autorité palestinienne et la mise en oeuvre de son programme de réformes. Sachez-le, l'Union européenne est le principal donateur de l'Autorité palestinienne : nous avons mis en place un programme de soutien doté de 1,6 milliard d'euros sur deux ans, et nous observons déjà un certain nombre de résultats positifs, dans des circonstances pourtant exceptionnellement difficiles. Nous évaluerons les progrès accomplis lors de la prochaine réunion du groupe des donateurs pour la Palestine, prévue le 13 juillet prochain. Cette réunion sera également l'occasion d'entamer des discussions sur la future gouvernance de Gaza et, en particulier, la coordination des efforts pour une relance rapide de la Palestine, dans l'intérêt de ses citoyens.

Pour parvenir à nos fins, il faudra aussi insister davantage pour que les Israéliens débloquent le produit des droits de douane destiné à l'Autorité palestinienne et prolongent la dérogation permettant aux banques israéliennes de travailler avec les banques palestiniennes. Le préjudice est aujourd'hui estimé à 3 milliards d'euros.

Vous le savez, les besoins sont immenses sur le terrain. Notre argent n'y suffira pas, même si l'Europe, je le répète, est le principal bailleur de fonds à Gaza. Les Palestiniens ne survivent actuellement que parce que nous leur donnons de l'argent. Or nous souhaiterions être non seulement des contributeurs, mais aussi des acteurs. Pour votre parfaite information, nous venons de publier, en collaboration avec la Banque mondiale et les Nations unies, notre dernière évaluation des besoins de reconstruction liés aux dégâts à Gaza : ils sont évalués à plus de 60 milliards de dollars...

J'ai eu l'occasion de constater l'ampleur de ces besoins de mes propres yeux, la semaine dernière, lors d'une visite virtuelle dans une école de l'Unicef installée à Gaza. J'ai pu me rendre compte par moi-même de la qualité du travail conduit là-bas par cette agence des Nations unies. Toutefois, ses efforts resteront insuffisants et nous ne pouvons pas être les seuls à soutenir l'Autorité palestinienne. Lors de cette visite virtuelle, j'ai pu échanger avec trois élèves, deux garçons et une fille. L'un d'entre eux s'exprimant en anglais, je lui ai demandé comment il avait appris cette langue, ce à quoi il m'a répondu qu'il l'avait apprise sous une tente faisant office d'école. Vous le voyez, le travail de l'Unicef est primordial et doit se poursuivre grâce notamment à notre soutien.

En plus du plan de relance rapide qu'elle a lancé, l'Union européenne a mené des opérations de soutien humanitaire qui contribuent à apporter une réponse de court terme, notamment pour assurer le déminage et le déblaiement des décombres. Néanmoins, pour que ces initiatives puissent être mises en oeuvre concrètement, nous avons besoin d'un accès durable et satisfaisant à la bande de Gaza, ce qui n'est pas le cas actuellement.

La situation politique reste donc précaire. Les négociations visant à poursuivre le désarmement du Hamas semblent aussi être au point mort. Comment faire en sorte d'entamer la deuxième phase du plan ? C'est le problème clé qu'il nous faudra traiter. Nous faisons face à un blocage : les États membres de l'Union européenne doivent donc travailler ensemble pour faire avancer ce dossier, forts de leur engagement à soutenir la mise en oeuvre de la résolution 2803 du Conseil de sécurité des Nations unies relative au plan de paix pour Gaza.

La crise au Liban est, elle aussi, extrêmement préoccupante. Là encore, les conséquences de la guerre sur les populations civiles sont considérables : comme vous le savez, plus d'un million de personnes ont été déplacées, ce qui était inimaginable il y a peu. On parle certes d'un retour de ces populations dans les zones qu'ils ont quittées, mais il faut être lucide : elles se sentent davantage en sécurité en Syrie que dans leur propre pays. Et malgré tous les efforts des forces armées libanaises, en collaboration avec la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul), la souveraineté et l'intégrité territoriales du Liban sont menacées non seulement par les actions illégales menées par le Hezbollah contre Israël, qui sapent le monopole de la force de l'État, mais aussi par la riposte conduite par les Israéliens eux-mêmes.

Je saisis cette occasion pour présenter mes condoléances aux familles des soldats français et indonésiens de la Finul récemment morts dans le sud du Liban.

L'Union européenne a répondu à la situation d'urgence dans laquelle se trouve le Liban en acheminant de l'aide humanitaire et en apportant son soutien au gouvernement en place. À cet égard, nous ne pouvons qu'être reconnaissants de l'appui de la France, qui a contribué en grande partie à rassembler les 25 millions d'euros de l'initiative Team Europe pour la reconstruction des zones touchées par le conflit. Nous nous réjouissons de travailler à sa mise en oeuvre, en collaboration avec l'Agence française de développement (AFD).

Cette initiative s'ajoute à la proposition que nous avons faite de négocier un partenariat stratégique et global avec l'État libanais. Avant même que le conflit ne démarre dans ce pays, nous avions effectivement prévu de conclure un accord de cette nature. À l'époque, je pensais certainement un peu naïvement que le Liban pourrait de ce fait être un modèle dans la région. En réalité, le gouvernement libanais a certes accepté notre offre, mais des dissensions politiques ont émergé et n'ont pas permis d'aboutir à un accord - cela s'explique aussi par la préexistence de négociations avec le FMI. Cela étant, compte tenu du report des élections, je ne doute pas que le Liban connaisse un jour le sort que je lui réservais, celui de modèle pour les États voisins. Nous verrons bien ce qu'il adviendra de cette ambition au terme du conflit actuel.

En tout état de cause, il est possible de tirer deux enseignements principaux de la situation dramatique à laquelle nous assistons dans cette région.

En premier lieu, l'implication de l'Europe est cruciale, car personne ne défendra nos intérêts à notre place. Ce postulat relève de l'évidence. Hélas, je le redis, nous sommes aujourd'hui des contributeurs, des donateurs, mais pas des acteurs. Nous devons donc absolument devenir des parties prenantes dans cette partie du monde.

En second lieu, l'action de l'Union européenne atteint son efficacité maximale lorsqu'elle travaille main dans la main avec ses partenaires dans la région. Il existe une autre condition incontournable : il faut que les États européens adoptent une position unifiée sur le sujet. De ce point de vue, la situation s'améliore au sein du Conseil, mais il conviendrait d'être plus unis encore à l'avenir.

Telle est la logique fondamentale qui sous-tend le pacte pour la Méditerranée. Il s'agit de travailler avec nos partenaires, de l'Afrique du Nord au Moyen-Orient, et de conclure des accords solides, fondés sur la confiance mutuelle et une responsabilité partagée. Nous avons conclu des accords stratégiques avec la Tunisie, la Jordanie, l'Égypte ; nous sommes également en train de renforcer nos liens avec le Maroc dans le cadre du partenariat que nous avons signé avec ce pays.

Nous avons proposé à l'État libanais de cosigner ce pacte pour la Méditerranée, mais, pour le moment, les conditions ne sont pas propices à une telle avancée. Nous allons par ailleurs bientôt engager des négociations bilatérales avec les Émirats arabes unis et le Qatar. Pour ce qui est de l'Arabie saoudite, la situation interne à ce pays est très complexe : nous souhaitons entamer des discussions et espérons qu'elles aboutiront. Quoi qu'il en soit, notre ambition est de mettre en place un partenariat bilatéral avec les six pays du Golfe. Les accords bilatéraux sont la solution à privilégier, dans la mesure où ces pays ont tous des intérêts divergents.

Le pacte pour la Méditerranée repose sur trois piliers.

Le premier, c'est l'humain. Nous encourageons les initiatives qui favorisent le développement des compétences, ainsi que les contacts entre les peuples, en somme tout ce qui contribue à rapprocher nos sociétés. C'est dans ce cadre que s'inscrivent des projets tels que l'université méditerranéenne, inspirée de l'initiative mise en oeuvre par les universités européennes. Nous n'allons pas inventer de nouvelles politiques : il s'agit de créer un réseau des universités méditerranéennes, de Beyrouth à Alexandrie, en passant par Fès, Barcelone, Marseille ou Naples. Il s'agit là de concrétiser une ambition en faveur non seulement de la culture, de la religion ou de l'histoire, mais aussi de l'enseignement supérieur, de la formation professionnelle et de l'emploi.

Nous avons besoin de jeunes compétents, qui sauront s'adapter au marché de l'emploi du futur, aux besoins qui émergeront dans le domaine de la robotique ou de l'intelligence artificielle par exemple, ou dans celui des emplois verts. La situation démographique de l'Europe, que vous connaissez aussi bien que moi, justifie que nous créions ce réseau : avec ce dernier, nous souhaitons mettre l'accent sur la formation technique et professionnelle et, ainsi, mettre fin à la pénurie de main-d'oeuvre en Europe.

La priorité de la Commission européenne est également de renforcer notre compétitivité : or, s'il n'y a pas de capital humain, il n'est pas possible d'être concurrentiel. Aussi, il faut développer des initiatives légales et pérennes. Pour soutenir l'innovation, il convient notamment de permettre aux habitants des deux rives de la Méditerranée d'acquérir les compétences dont nos économies ont et auront besoin.

Le deuxième pilier est l'économie. Plusieurs domaines sont concernés : l'énergie bien sûr, mais aussi le commerce et l'investissement. Le pacte vise à multiplier les opportunités et les sources de profits pour nos entreprises. Cette dimension est primordiale, et c'est pourquoi nous encourageons les entreprises européennes à investir dans cette partie du globe. Cela étant, personne n'investit sans être certain que ses capitaux seront en sécurité. C'est aussi la raison pour laquelle nous devons promouvoir la démocratie, les droits de l'homme, l'État de droit, les libertés dans ces pays. Tout cela est prévu par le pacte pour la Méditerranée.

Ajoutons que l'Europe doit favoriser l'ensemble de ces initiatives, non pas au détriment de ses voisins, mais avec eux. Je pense plus particulièrement à l'initiative transméditerranéenne sur les énergies renouvelables et les technologies propres (T-MED), qui vise à accélérer la transition carbone des régions méditerranéennes et à permettre l'exportation d'énergies propres vers l'Union européenne : il s'agit de se concentrer sur les projets d'énergies renouvelables dans le sud de la Méditerranée, car ils sont beaucoup moins chers à produire qu'en Europe - ils coûtent tout de même 30 % à 40 % de moins ! Pour cela, nous avons besoin de tout un tas d'infrastructures, et notamment d'interconnexions nous permettant d'acheminer cette énergie en Europe.

Cette initiative et, plus globalement, les relations que nous avons nouées avec nos partenaires, sont primordiales si l'on veut vraiment que l'Europe soit indépendante sur le plan énergétique. Nous voulons certes nous débarrasser des énergies fossiles, mais nous ne souhaitons plus recourir aux ressources énergétiques russes, celles de Poutine.

Le pacte pour la Méditerranée est donc le cadre idoine qui permettra à l'Europe de contourner l'impasse dans laquelle elle se trouve en matière d'approvisionnement énergétique, tout en décarbonant la Méditerranée et en créant de nouveaux emplois dans les régions du Sud. Nous invitons les entreprises à s'engager dans ces projets qui, à mon sens, leur permettront de faire des bénéfices dans une partie du monde qui offre beaucoup d'avantages. J'ajoute, même si cela va de soi, que ces initiatives porteront leurs fruits non pas sur le court terme, mais à moyen ou long terme. C'est la nouvelle philosophie qui doit accompagner le développement de la Méditerranée.

Notre objectif, j'insiste sur ce point, est de favoriser la compétitivité des entreprises européennes, et des entreprises françaises en particulier, dans le domaine énergétique. Beaucoup d'entre elles sont déjà présentes dans la région et elles ne pourront que bénéficier de ces nouvelles opportunités d'investir dans une énergie peu chère.

Le pacte pour la Méditerranée a également pour but de promouvoir la construction de nouvelles infrastructures. Je pense par exemple à celles qui se sont récemment implantées au Caire. Il existe déjà de nombreux projets sur le terrain. Nous cherchons à encourager les investissements à grande échelle dans la région, dans les domaines tant de la connectivité que de l'énergie ou du transport maritime. Toutes ces initiatives doivent évidemment s'inscrire dans le cadre des priorités stratégiques européennes et respecter nos normes, ce qui est loin d'être simple. Dans mes discours, j'insiste toujours sur cette dernière dimension, ici comme ailleurs.

Le troisième pilier est celui de la sécurité, de la réponse aux crises et de la gestion des migrations. Vous savez très bien à quel point la relation avec nos partenaires est importante si nous voulons réussir à limiter la migration incontrôlée et illégale.

Vous avez évoqué l'articulation du pacte pour la Méditerranée avec le pacte sur la migration et l'asile, qui devrait entrer en vigueur au début du mois de juin prochain : sachez-le, ce dernier ne porte que sur la dimension extérieure de cette problématique.

Dans ce domaine, nous avons formulé un certain nombre de propositions à nos partenaires, mais tout cela ne sera pas évident à mettre en place. Reste qu'il faut lutter contre le trafic de migrants et le crime organisé. Dans le cadre des coopérations bilatérales, nous renforçons notamment les retours volontaires de migrants vers leurs pays d'origine - aujourd'hui, le taux de retour est particulièrement faible, puisqu'il ne s'élève qu'à 20 %. J'espère que la mise en oeuvre de ce pacte nous permettra de nous améliorer sur ce point : il s'agit aussi d'un enjeu de solidarité entre les pays des deux rives de la Méditerranée.

Cette stratégie s'ajoute aux efforts que nous avons faits pour développer l'immigration légale vers les pays européens, et ce en vue de répondre aux besoins de leurs marchés respectifs. Je pense notamment au développement des partenariats pour les talents que nous avons signés avec des pays comme l'Égypte, le Maroc ou la Jordanie. Il ne s'agit pas pour autant d'encourager la fuite des cerveaux et d'attirer tous les médecins et les ingénieurs de ces États, au risque de créer de graves problèmes sur place. Il nous faut trouver le juste équilibre : attirer des talents pour répondre aux besoins de l'économie européenne, certes, mais sans tout désorganiser en Méditerranée.

Vous l'aurez compris, les initiatives en la matière reposent sur la qualité de notre diplomatie et du travail bilatéral que nous conduisons avec nos partenaires. À titre d'exemple, je me suis rendue il y a deux semaines en Algérie pour tenter d'instaurer un meilleur climat entre ce pays et l'Union européenne et favoriser l'implantation des entreprises européennes. Ma visite, en plus de celle que le ministre de la justice de votre pays a effectuée, témoigne de la volonté générale de l'Europe d'améliorer les relations qu'elle entretient avec l'État algérien.

En 2023, l'Union européenne a aussi signé un mémorandum d'entente sur les énergies renouvelables avec la Tunisie. Cela n'avait rien d'évident tant l'État de droit et la démocratie sont malmenés dans ce pays. Elle est en outre en train de négocier un partenariat stratégique et global approfondi avec le Maroc pour travailler sur les enjeux de sécurité et d'immigration, mais aussi sur l'avenir des échanges commerciaux et la connectivité. L'Europe investit également beaucoup en Syrie : nous souhaitons améliorer la stabilité de cet État et y garantir la paix. Il y a une dizaine de jours, nous avons ainsi eu des échanges fructueux et de haut niveau avec le gouvernement syrien à Bruxelles.

Je n'oublie évidemment pas les six pays du Golfe : la crise actuelle, je le répète, nous offre une occasion unique de renforcer nos partenariats dans la région, notamment les accords en matière de libre-échange. Nous cherchons enfin à développer des coopérations triangulaires entre l'Union européenne, l'Afrique du Nord, le Proche-Orient et le Golfe. Nous savons que les pays du Golfe sont très préoccupés par le conflit actuel en Iran et que leurs efforts sont principalement tournés vers la résolution de celui-ci.

Le marché méditerranéen comprend environ 600 millions de personnes. Il s'agit donc d'une immense opportunité pour nos pays, nos entreprises et nos populations. Je pense aussi à l'opportunité très importante représentée par l'initiative du corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe (Imec). À cet égard, je souhaite souligner l'engagement et le soutien de la France. J'étais à Paris l'année dernière lorsque le président Macron a organisé une réunion sur l'Imec et je salue la désignation d'un envoyé spécial, M. Gérard Mestrallet.

Le pacte pour la Méditerranée et la diplomatie européenne vont dans le même sens et je vous remercie pour votre participation à la préparation du pacte. Nous avons mené un processus de consultation et votre rôle a été très important.

Le pacte est également accompagné d'un plan d'action. Vous avez mentionné l'agenda pour la Méditerranée de 2021 et le processus de Barcelone de 1995. Tout notre travail s'appuie sur ces éléments, mais l'objectif du pacte n'est pas de produire un document supplémentaire. Nous voulons créer un véritable pacte avec les populations de la Méditerranée et c'est la raison pour laquelle nous avons aussi un plan d'action.

Nous avons adopté le premier plan d'action il y a quelques mois et une deuxième version est attendue d'ici à la fin de l'année. J'invite donc la France et les autres pays à proposer des projets. Si ces derniers sont adoptés et ajoutés à la liste du plan, il sera plus facile d'obtenir des financements, qu'ils viennent de la Banque européenne d'investissement (BEI) ou de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (Berd).

Nous sommes conscients de l'ampleur de la crise à laquelle nous sommes confrontés. Nous voyons les dommages provoqués quand des acteurs choisissent des voies différentes de celle de la diplomatie, de la désescalade et du dialogue, qu'il est important de continuer à suivre. Notre coopération avec la Méditerranée n'a jamais été plus pertinente qu'aujourd'hui et nous ne devons pas ralentir l'action que nous menons en la matière.

Nous avons donc besoin de ressources au-delà de 2027. D'abord, pour ne pas souffrir des conséquences de l'inaction et d'un manque de soutien des intérêts européens. Ensuite, pour que nos concurrents n'aient pas l'occasion de combler les lacunes en promouvant leurs propres intérêts. Je pense à la Chine, à la Russie et à d'autres pays. Nous voulons conserver des relations avec eux, mais être leurs égaux. Nous serons puissants si nous sommes unis. Je demande donc votre soutien pour le nouveau budget à long terme.

Le cadre financier pluriannuel (CFP) proposé par la Commission européenne pour la période 2028-2034 est doté d'une nouvelle architecture et comporte trois parties concernant le rôle de l'Union européenne sur la scène internationale. L'une d'elles est composée par le programme Global Europe. Il s'agit d'un instrument très important pour l'Afrique du Nord, le Golfe et le Moyen-Orient. La présidente von der Leyen tenait à montrer qu'il ne s'agissait pas seulement de paroles. En conséquence, nous proposons de doubler le budget consacré à notre nouvelle direction générale, qui passera de 20 milliards à 40 milliards d'euros, afin de montrer que nous voulons réellement être présents dans la région.

Cependant, cette somme n'est pas suffisante. Comme vous le savez, nous avons besoin de 70 milliards d'euros rien que pour Gaza. Chaque euro d'argent public pourrait être multiplié par cinq si nous utilisions correctement nos systèmes bancaires et si nous combinions différents instruments financiers. C'est notre objectif, car l'argent des contribuables ne suffit pas.

Le pacte pour la Méditerranée est bien plus concret que l'agenda pour la Méditerranée ou le processus de Barcelone. Bien sûr, nous soutenons l'Union pour la Méditerranée, qui est un partenaire de mise en oeuvre important. Celle-ci connaît une crise de gouvernance, que nous tenterons de l'aider à résoudre, même si ce n'est pas facile.

J'en viens à la gouvernance du pacte. Il est proposé que le Conseil des affaires étrangères examine deux fois par an l'état du pacte, impliquant donc les ministres. Un deuxième niveau de gouvernance doit réunir les hauts fonctionnaires de temps en temps. La gouvernance est désormais sécurisée. La Commission européenne sera présente également et nous devrons montrer ce que nous faisons. Il s'agit d'un élément important, différent de ce qui existait dans les initiatives précédentes.

M. Cédric Perrin, président de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées. - Je voudrais vous remercier pour les mots que vous avez prononcés pour nos soldats tristement disparus dans le cadre de la mission qu'ils exerçaient pour la Finul, ainsi que pour les soldats indonésiens. Je vous remercie d'autant plus que nous n'avons reçu aucune marque de soutien ni aucun mot de la part de l'ONU, pour laquelle ces soldats étaient pourtant en mission.

M. Jean-François Rapin, président de la commission des affaires européennes. - Vous avez évoqué la question budgétaire et le CFP. Nous sommes à la croisée des chemins d'un point de vue budgétaire. Nous évoquons ce sujet de manière presque quotidienne dans notre commission. Nous savons que la contribution des États membres et son augmentation ne peuvent pas alimenter seules le budget européen ; nous risquerions de déchaîner les foules dans nos pays respectifs, où les budgets sont de plus en plus difficiles à boucler et les déficits, à combler.

Depuis que je suis président de cette commission, soit près de six ans, nous entendons parler des ressources propres de l'Union européenne. Si nous n'avançons pas sur ce sujet, nous irons dans le mur. Si nous voulons continuer à alimenter des budgets comme le vôtre, il faudra trouver des moyens de financement différents de la contribution des États membres. Cette question crée déjà des enjeux importants de politique politicienne au sein de nos États.

Mme Catherine Dumas. - En ce qui concerne l'Imec, sachez que nous nous sommes rendus en Inde l'an dernier avec certains membres de notre commission. Nous avons beaucoup travaillé sur ce sujet et avons mesuré combien l'Inde est demandeuse de la mise en place du corridor.

Vous avez évoqué une nouvelle vision des relations entre les pays de l'Union européenne et ceux de la rive Sud, qui repose notamment sur des partenariats dans lesquels l'humain occupe une grande place. La situation des femmes est variable d'un pays à l'autre de la Méditerranée, mais elles influencent la société, participent à l'économie, permettent de bousculer les mentalités - ce qui est souvent nécessaire - et ont joué un rôle décisif dans le cadre de la vague de soulèvements observée dans un certain nombre de pays. Quelle sera la place des femmes dans cette nouvelle vision de nos relations ?

M. François-Noël Buffet. - Vous avez dit que l'Europe participait activement et massivement sur le plan financier - ce qui est tout à fait utile -, mais qu'il lui restait à conquérir un poids politique supplémentaire. Quelles pistes lui permettraient de prendre ce poids nécessaire compte tenu de la situation internationale, afin qu'elle soit respectée dans la défense de ses valeurs et dans ses engagements au sein de chacun des pays concernés ?

Mme Dubravka Suica. - Concernant la pertinence politique, je le dis constamment : nous devons être des acteurs. Cependant, ce n'est pas facile. Les pays du Moyen-Orient, par exemple, se tournent en premier lieu vers les États-Unis, ce qui n'est pas acceptable pour nous. Dans le même temps, nous ne pouvons pas cesser de payer car, sans notre soutien, ces pays ne survivraient pas. Je peux mentionner le cas de l'Autorité palestinienne, mais aussi celui de l'Égypte, où notre aide s'élève à près de 7 milliards d'euros, celui de la Jordanie, où les sommes dépensées atteignent 1 milliard d'euros, ou encore celui du Liban. Il s'agit d'un véritable problème. Nous essayons de garantir notre pertinence politique, sans y parvenir. C'est la raison pour laquelle la direction générale du Moyen-Orient, de l'Afrique du Nord et du Golfe a été mise sur pied et qu'un nouveau portefeuille a été créé.

Nous couvrons tous les sujets touchant la zone, qu'il s'agisse de la pêche, du développement, de l'éducation, de la culture ou des investissements. Nous nous efforçons de faciliter les relations entre les pays et notre relation avec eux. Cependant, ils ont également leurs propres intérêts. À titre d'exemple, des bases américaines se trouvent en Jordanie. Les membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG) ont une approche commune, mais ses membres ne sont pas forcément d'accord sur certaines questions.

Ce n'est pas facile mais nous devons insister sur ce point, car il s'agit de notre voisinage, pas de celui des États-Unis. Le président Trump a raison : un océan nous sépare. Nous partageons la Méditerranée, qui ne constitue pas une ligne de séparation mais bien un pont. Cela vaut d'un point de vue historique aussi, pour la France, l'Italie, l'Espagne et d'autres pays.

La situation ne pourra pas s'améliorer si nous ne mettons pas en place des interconnexions, notamment entre la Tunisie et l'Italie et entre la Tunisie et la Grèce - ce qui est envisagé et pose des difficultés pour Chypre.

L'argent n'est pas donné de façon inconditionnelle, ce qui est très important. Pour la Palestine, la situation est un peu différente car, si nous ne donnons pas d'argent, les choses peuvent devenir plus difficiles encore. Néanmoins, ils doivent montrer qu'ils sont sur le chemin de la réforme. À titre d'exemple, les manuels scolaires posent problème et nous souhaitons qu'ils en changent. Ils l'ont fait pour les quatre premiers niveaux de l'école élémentaire et ils doivent poursuivre dans cette lignée. Le processus en cours, nous le comprenons. D'ailleurs, nous sommes les seuls à vraiment comprendre ce qui se passe. La situation est très compliquée et rien ne peut se faire à court terme.

Avant-hier, la question suivante a été posée au Parlement à la haute représentante Kaja Kallas : « Quand commencerez-vous à rédiger une stratégie pour le Moyen-Orient ? » On peut la préparer, mais la situation est tellement volatile que cela n'est pas facile. La situation évolue de manière quotidienne, notamment en raison de la politique américaine.

Nous faisons de notre mieux et nous n'abandonnerons pas ces pays, parce qu'il s'agit de notre voisinage et que nous avons des intérêts mutuels. Nous nous efforçons d'aider les investisseurs européens à se rendre sur place et à développer des relations.

J'en viens à la question des femmes, qui fait partie du premier pilier du pacte, entièrement consacré aux personnes.

Lors du précédent mandat de la Commission européenne, j'étais vice-présidente en charge de la démographie et je suis encore responsable de la démographie dans le cadre de mon portefeuille actuel, même si cela n'est pas mentionné dans mon titre. Les données démographiques montrent qu'une réduction de la population se manifeste partout en Europe, alors que les pays dont nous parlons enregistrent une augmentation. La France est l'un des pays européens affichant les meilleurs chiffres, avec 1,7 enfant par femme, quand ce chiffre est inférieur à 1,1 en Italie.

Sans la démographie, nous ne pouvons pas élaborer nos politiques ; il faut toujours la prendre en compte. Or nos réglementations, qu'elles soient nationales ou européennes, n'intègrent pas la longévité de nos populations. Les Européens vivent en moyenne dix ans de plus qu'il y a cinquante ans. Que faire de ces dix années supplémentaires ? Personne n'y pense. Qui s'occupera de ces personnes ? Qui payera leurs retraites ? Cette question est plus importante que la plupart de celles qui nous occupent. Sans vouloir faire preuve d'un trop grand pessimisme, les prévisions pour l'Europe sont très mauvaises. Néanmoins, je parle de l'Europe non pas comme d'un continent vieillissant, mais plutôt comme d'un continent de la longévité, ce qui est plus positif.

Quand nous parlons des droits humains, nous parlons aussi des droits des femmes. Cette question ne concerne pas uniquement le Moyen-Orient et l'Afrique ; nous rencontrons aussi des difficultés en Europe. Il nous faut toujours avoir à l'esprit la situation des femmes et le respect de leurs droits. Cette question est prioritaire pour moi.

J'étais récemment en Jordanie, où nous avons inauguré une école dont nous avions financé la construction. Certains diront que nous gaspillons l'argent du contribuable en construisant des écoles en Jordanie, mais il s'agit d'une politique à long terme : nous voulons aider ces personnes à s'éduquer et à construire leur société. Par ailleurs, nous pouvons avoir besoin de main-d'oeuvre pour notre marché du travail.

Il s'agissait d'une école pour garçons. Je me suis demandé pourquoi nous participions au financement. Certes, il existe aussi des écoles non mixtes en Europe. J'ai dit que participerais à l'inauguration, mais qu'il fallait faire venir des filles. Lors de l'événement, il y avait donc une chorale de filles. J'ai voulu leur montrer que nous avions besoin de cette interaction. Les cultures et les habitudes sont différentes partout, y compris au sein d'un pays comme la France.

Nous soutenons les femmes à travers de nombreux programmes. Si vous le souhaitez, je peux vous mettre en contact avec les personnes de ma direction générale susceptibles de vous donner des informations sur les projets destinés aux femmes que nous soutenons.

M. Didier Marie. - Je salue l'initiative du pacte pour la Méditerranée.

La construction de l'Union européenne est consubstantielle à la démocratie, au respect de l'État de droit et à la défense des droits humains. À cet égard, je voudrais évoquer la question de nos relations avec deux de nos États partenaires : Israël et la Tunisie.

Vous avez vu la vidéo de M. Ben Gvir, ministre de la sécurité nationale du gouvernement Netanyahu, dans laquelle on voit des militants de la flottille pour Gaza. Ce n'est qu'un exemple supplémentaire de la politique menée par ce gouvernement, que ce soit à Gaza, au Sud Liban ou dans l'ensemble de la région. L'Union européenne a un partenariat économique et stratégique avec Israël. Vous avez mentionné quelques sanctions prises à l'égard de colons de Cisjordanie ; quelques autres sanctions individuelles sont mises en oeuvre. Quelle est votre position par rapport aux demandes de remise en cause de ces accords, qui émanent d'un grand nombre de parlementaires européens et d'États membres ?

Par ailleurs, nous avons un partenariat stratégique avec la Tunisie. Or le président de la République tunisien s'est lancé dans une remise en cause de l'État de droit, incarcérant ses opposants et suspendant des juges. La situation relative au respect de l'État de droit et des droits humains est particulièrement délicate. Quelle est la position de la Commission ? Dans quelle mesure la fameuse interdépendance entre nos aides et le respect de l'État de droit doit-elle être questionnée ?

J'évoquerai enfin le financement à venir du pacte. Vous nous appelez à vous soutenir dans le cadre de l'élaboration du prochain CFP. Quelle sera l'articulation entre ce pacte et la stratégie Global Gateway, pour laquelle des moyens sont engagés ?

M. Michaël Weber. - Je souhaiterais revenir sur un sujet que vous avez abordé lors du forum de dialogue des sénateurs de la fondation pour le tourisme méditerranéen, le 30 avril. Vous avez donné différents exemples de coopération européenne en matière de tourisme durable et notamment évoqué le programme « Terre verte » mis en oeuvre au Maroc, pour soutenir l'écotourisme. Cette initiative me paraît très intéressante. Cependant, la région méditerranéenne reste l'une des zones les plus exposées aux tensions environnementales, notamment à la question de l'accès à l'eau. Des échanges sont-ils prévus dans ce domaine ?

Lors de votre discours d'octobre 2025 à la conférence de Vienne sur les migrations, vous avez insisté sur votre voeu de développer une politique migratoire humaine, fondée sur la coopération et prévoyant une protection des migrants vulnérables. Ce matin même, vous avez parlé du besoin d'anticiper la formation d'une main-d'oeuvre utile pour répondre à nos difficultés démographiques.

Pourtant, en Méditerranée centrale, le nombre de morts et de disparus reste dramatiquement élevé : pendant les trois premiers mois de l'année 2026, 765 morts ont été recensés par l'Organisation internationale pour les migrations (OIM). Plusieurs ONG et organisations de défense des droits humains dénoncent les politiques de l'Union européenne et de l'Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes (Frontex). Elles visent notamment l'externalisation du contrôle vers la Libye malgré les violations documentées, les restrictions croissantes imposées aux navires de sauvetage et la logique de dissuasion qui rend les traversées plus dangereuses encore.

Comment justifier ces choix politiques, régulièrement accusés de contribuer à aggraver la situation humanitaire en Méditerranée ? Pourquoi l'Union européenne ne met-elle pas en place une véritable opération de sauvetage ? Pourquoi n'essaye-t-elle pas d'agir en utilisant des leviers pour influencer les choix nationaux restrictifs de certains États membres, comme l'Italie, plutôt que de privilégier le contrôle des frontières au détriment du sauvetage des vies humaines ? Plus largement, quelle image donnons-nous, notamment à cette jeunesse qui vit un traumatisme et devra immanquablement trouver les moyens de son intégration ?

M. Bruno Sido. - Vous dites que la démographie s'effondre en France et en Europe, ce qui sera catastrophique à terme. Vous dites également que vous vous préparez, dans le cadre de vos attributions, à faire en sorte que des jeunes des pays de la rive Sud de la Méditerranée montent en niveau pour que nous puissions leur demander de venir. Pourtant, ces pays ont besoin de toutes leurs intelligences pour se développer et leur en prendre une partie me semble immoral.

Par ailleurs, cet effondrement de la démographie doit avoir des causes ; ont-elles été analysées à Bruxelles ? La Commission se pose-t-elle la question de mettre en place une politique européenne de natalité ? Que faut-il faire et où trouver l'argent pour parvenir à enrayer cette chute de la natalité ? Cette question est fondamentale et, avant de s'occuper des autres, on ferait bien de s'occuper de soi-même.

Mme Dubravka Suica. - La démographie relève de la compétence des États membres. Pour tenter d'en faire une compétence européenne, nous avons identifié des pistes dans deux articles de nos traités. Nous avons essayé de nous rendre responsables sur cette question, car de nombreux gouvernements nous ont demandé de l'aide en la matière. Ils ne considèrent pas cela comme une ingérence puisqu'ils nous ont sollicités.

Vous avez prononcé le mot « immoral » et je pense avoir été mal comprise. Ce que je dis, c'est que nous avons besoin d'équilibre. D'un côté, nous ne voulons pas entraîner une fuite des cerveaux et, de l'autre, nous signons des partenariats destinés à attirer des talents, qui offrent des voies légales de migration et reposent sur un contrat entre les gouvernements et nous.

La politique de natalité relève de la compétence des États membres. Nous interférons de façon indirecte au travers des politiques de cohésion, en construisant des crèches, des jardins d'enfants ou des infrastructures dans les régions rurales. C'est ainsi que nous promouvons la démographie : en créant des conditions propices à l'épanouissement des jeunes familles. Cela n'est pas simple, mais nous essayons.

Je vais partager avec vous une réflexion, avec laquelle vous ne serez peut-être pas d'accord : je pense qu'il faut créer un nouvel organe au niveau européen. Je pousse pour qu'une agence européenne pour la démographie voie le jour. Nous avons besoin de démographes, de sociologues et de personnes expertes dans ce domaine, qui puissent aider nos gouvernements à aborder cette question transversale et complexe.

Les responsables politiques ne veulent pas aborder sérieusement la question de la démographie, car ils savent qu'ils n'obtiendront pas de résultats en quelques années. Je le fais. Le Conseil m'a demandé de travailler sur la démographie du point de vue de la compétitivité et je dispose d'une boîte à outils, dont je recommande l'utilisation aux États membres.

Même si chaque femme européenne avait cinq enfants dans les cinq ans à venir, il faudrait attendre vingt à vingt-cinq ans pour que ces enfants arrivent sur le marché du travail européen ! Entre-temps, l'Inde et la Chine connaîtront une pleine croissance et nous serons à la traîne.

Il nous faut trouver des manières d'utiliser le capital humain existant. Il faut laisser les personnes travailler si elles le souhaitent, notamment les retraités. Je pense aussi aux femmes qui ne peuvent pas travailler parce qu'elles doivent s'occuper de leurs enfants ou de leurs parents. En tout, ce sont 8 millions de femmes européennes qui ne font pas partie du marché du travail. Par ailleurs, 10 millions de jeunes européens sont diplômés mais ne travaillent pas, parce que leurs compétences ne sont pas alignées sur les besoins du marché du travail. Ainsi, ce sont 15 à 20 millions de personnes disponibles qui ne travaillent pas. Nous faisons donc appel aux migrants légaux, parce que nous avons besoin d'eux. Il s'agit d'une question épineuse dont personne ne souhaite se charger.

Concernant la question du financement, nous avons besoin de nouvelles ressources propres et j'espère que les dirigeants s'accorderont pour trouver un mécanisme permettant d'en dégager.

J'en viens au rapport entre le pacte et le Global Gateway. Le pacte constitue un cadre politique pour notre travail, et c'est grâce à lui que nous pouvons avancer. Sa mise en oeuvre pourrait permettre de mettre à disposition toute la boîte à outils, au travers du Global Gateway. Je travaille donc en étroite collaboration avec mon collègue Jozef Síkela, commissaire responsable de la politique de développement. Le Global Gateway sera mis en oeuvre dans la Méditerranée.

En ce qui concerne Israël, je vous l'ai dit : lors de son dernier discours sur l'état de l'Union, la présidente von der Leyen a mis l'accord d'association sur la table. Elle a dit que nous pouvions le suspendre, mais qu'il fallait l'unanimité pour le faire. Je participe à tous les Conseils des affaires étrangères : les opinions sont divergentes sur le sujet. Certains pays sont en faveur de la suspension, comme la France et l'Espagne, et d'autres s'y opposent, comme l'Allemagne et l'Italie. Il n'y a pas d'unanimité et, malheureusement, nous ne pouvons rien faire de plus. Nous devons respecter les traités. Bien sûr, il reste la possibilité de prendre des mesures commerciales, et nous l'envisageons.

Cette question est considérée sous l'angle de la politique étrangère et non celui du commerce. Le commerce entre Israël et l'Union ne représente que 80 millions d'euros et moins de 0,1 % de notre balance commerciale.

Dans le cadre de mon portefeuille, la coopération bilatérale avec Israël a été suspendue, mais cela ne représente que 14 millions d'euros. Ce n'est rien pour Israël, mais c'est symbolique.

En même temps, il fallait laisser les canaux ouverts, car plus de 3 milliards d'euros de recettes fiscales destinées à l'Autorité palestinienne sont retenus par Israël. Nous sommes en contact avec les autorités et essayons de leur faire entendre que les Palestiniens ne survivront pas sans cet argent. C'est une affaire de négociation et de diplomatie ; ce n'est facile ni pour Mme Kallas, ni pour moi. J'ai de très bonnes relations avec la haute représentante. Elle travaille plus dans le domaine de la diplomatie et moi dans celui de l'économie. Cependant, nos synergies sont importantes.

Concernant la stratégie pour le Moyen-Orient, nous voulions y travailler, mais les circonstances rendent cela impossible pour le moment.

J'en viens à l'Ukraine. Ce conflit a aussi des retombées en Méditerranée. Vous avez mentionné la flotte fantôme russe, dont certains navires ont été capturés en mer Méditerranée. Nous devons lutter contre ce fléau.

En ce qui concerne les personnes qui meurent en Méditerranée, nous investissons beaucoup dans le domaine de la recherche et du sauvetage en mer. Quand j'étais en Tunisie, nous avons fait don de deux bateaux de sauvetage, pour les aider et leur montrer qu'il fallait s'impliquer. Nous luttons contre les départs illégaux, mais aussi contre les trafiquants d'êtres humains. Nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir, mais ce n'est pas toujours facile. Les Tunisiens doivent contrôler leur frontière avec l'Afrique subsaharienne. Nous investissons beaucoup d'argent dans la formation du personnel et dans la coopération judiciaire.

Pour ce qui est de notre partenariat avec la Tunisie, il s'agit d'une question difficile. Notre accord prévoit une possibilité de suspension ou de résiliation s'il y a violation des obligations en matière de respect des droits humains, des principes démocratiques ou de l'État de droit. Nous essayons de leur faire comprendre un certain nombre de choses. Lorsque j'y étais, j'ai participé à une très bonne réunion avec une association de la société civile. Bien sûr, leur discours et celui du gouvernement sont totalement différents. Nous nous efforçons d'aider et d'encourager les associations de la société civile. Nous nous attachons aussi à utiliser nos partenaires pour qu'ils mettent en oeuvre des projets, ce qui simplifie les choses.

En même temps, l'Italie a besoin de la Tunisie et l'Europe a besoin de la Tunisie. Il faut donc faire preuve de diplomatie et utiliser toutes les mesures qui sont à notre disposition.

La question du financement est très importante. Nous souhaitons conserver l'instrument Global Europe tel qu'il est. Cette question est entre les mains des colégislateurs. Nous parlons aux parlementaires européens et aux États membres à cet effet. Il nous faut multiplier le budget au moins par cinq pour que la somme devienne significative.

Vous avez évoqué l'engagement de Kaja Kallas en Ukraine. D'abord, je rappelle que cette guerre a un impact sur toute l'Europe. Mme Kallas vient de la région ; vous connaissez la situation dans les pays baltes actuellement. Nous regardons les choses de plus loin en France et en Croatie. Elle essaie de résoudre ce problème et elle est dure avec la Russie, une position que nous soutenons à la Commission européenne. Je tenais à ce que les choses soient claires. Nous devons mettre un terme à cette guerre. Vous avez vu à quel point il a été difficile de prêter 90 milliards d'euros à l'Ukraine. Pour nous, la négociation et la diplomatie constituent la solution.

Nous ne souhaitons pas financer la guerre. Toutefois, pour être résilients, nous devons investir dans la défense, même si cela ne sera jamais notre première priorité. L'Europe doit être ferme et capable de se défendre. Je citerai les propos du commissaire Kubilius : « 450 millions de citoyens de l'Union européenne ne devraient pas dépendre de 340 millions d'Américains pour se défendre contre 140 millions de Russes qui n'arrivent pas à battre 38 millions d'Ukrainiens ». Si les liens transatlantiques étaient meilleurs, notre puissance serait bien plus grande. Si les négociations sur le partenariat transatlantique de commerce et d'investissement (TTIP) avaient abouti, l'Amérique et l'Europe formeraient aujourd'hui une superpuissance. Malheureusement, ce n'est pas le cas et il est nécessaire que l'Europe soit suffisamment puissante pour être en mesure de se défendre.

Concernant le Conseil de la paix (Board of Peace), j'ai participé à la première réunion en tant qu'observatrice, rien de plus. La présidente von der Leyen avait reçu une invitation du président Trump et ne voulait pas être impolie.

M. Jean-François Rapin, président de la commission des affaires européennes. - Concernant l'Ukraine, la diplomatie n'exclut pas la fermeté et l'Union européenne a aussi un devoir de fermeté.

Nous vous remercions, madame la commissaire.

M. Cédric Perrin, président de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées. - Je vous remercie à mon tour. Je voudrais aussi saluer votre pragmatisme et votre clairvoyance. On a souvent l'image d'une Union européenne un peu déconnectée et il est bon de savoir que des commissaires ont eu des mandats locaux, qu'ils en ont tiré une expérience et qu'ils expriment la nécessité de faire preuve de pragmatisme et de bon sens.

Cette audition a fait l'objet d'une captation vidéo qui est disponible en ligne sur le site du Sénat.

La réunion est close à 10 h 30.