Déclaration du Gouvernement sur la situation au Proche et Moyen?Orient

M. le président.  - L'ordre du jour appelle une déclaration du Gouvernement suivie d'un débat, en application de l'article 50-1 de la Constitution, sur la situation au Proche et Moyen-Orient.

M. Sébastien Lecornu, Premier ministre .  - Au nom du Gouvernement, je rends hommage au major Arnaud Frion, mort pour la France en Irak et à nos militaires blessés dans l'accomplissement de leurs missions. Je veux dire à sa famille, à ses frères d'armes, la solidarité et la reconnaissance de toute la nation. Cet hommage n'est pas un préambule : il dit déjà l'essentiel.

Ce qui se joue au Proche et Moyen-Orient n'est pas une crise de plus, lointaine. C'est une guerre qui s'étend, qui frappe des infrastructures civiles, qui menace la sécurité maritime, qui déstabilise toute une région, et qui pourrait devenir globale.

Il serait facile de s'abandonner au découragement, de décrire un monde livré à la loi du plus fort, de dire que l'humanité est toujours plus dépendante des malédictions de l'or noir. Ce serait vrai, mais le rôle du Gouvernement n'est pas de commenter le chaos du monde ; il est d'agir, pour protéger les Français et pour défendre les intérêts de la nation, et d'assumer les conséquences complexes que cette situation impose.

Cette crise nous concerne, en raison des centaines de milliers de Français présents dans la région, de nos partenaires stratégiques, de la lutte contre le terrorisme et la prolifération nucléaire, de la liberté de navigation, des conséquences sur notre économie et le pouvoir d'achat des Français. Elle interroge aussi nos dépendances.

De cette réalité, découlent deux conséquences concrètes et immédiates pour la France : l'une militaire, l'autre énergétique.

Militaire, parce que la France est historiquement présente dans la région et qu'elle doit assumer ses responsabilités globales. Plus de 5 000 soldats, marins et aviateurs sont engagés au Proche et au Moyen-Orient ; au Sud-Liban, 700 militaires français sont mobilisés dans l'opération de maintien de la paix de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul) ; nous sommes aussi présents en Jordanie et en Irak, dans l'opération Chammal. Nous avons des accords de défense avec le Qatar, le Koweït et les Émirats arabes unis, où 1 000 militaires sont déployés. Dès le début de la crise, des capacités aériennes et des moyens de défense sol-air ont été envoyés. Et la marine nationale engage un volume de bâtiments important, articulé autour du Charles-de-Gaulle. En Méditerranée orientale, en mer Rouge, et dans l'océan Indien, elle assure des missions de réassurance auprès de nos alliés et partenaires dans la région.

La France est un partenaire fiable. Nos armées sont réactives. Peu d'armées sont capables de se déployer comme les nôtres. Si la France est écoutée, c'est parce qu'elle est sur place.

Mais ce choix a un prix. C'est pourquoi nous devons en tirer toutes les conséquences. Aussi, je remercie le Parlement d'avoir adopté la loi de programmation militaire (LPM) il y a trois ans. Entre 2017 et 2027, le budget de nos armées aura doublé : c'est un choix stratégique et structurant, qui doit être amplifié.

La guerre au Proche et au Moyen-Orient, comme celle en Ukraine, témoigne du retour des conflits de haute et moyenne intensité, avec l'importance de l'agilité, de l'endurance, des sauts technologiques, mais aussi de la préparation des forces, qui a trop fait les frais des décisions prises au début des années 2000.

La LPM sera actualisée en avril, inscrite la semaine du 4 mai à l'Assemblée nationale et ici même, au Sénat, le 1er juin. Je vous remercie, notamment le président Perrin, d'avoir accepté cette accélération du calendrier. Nous ne pouvons pas attendre.

L'urgence, ce sont les munitions. Nous prévoyons 8,5 milliards d'euros de commandes supplémentaires, qui s'ajoutent aux 16 milliards d'euros votés dans la LPM en 2023. C'est colossal. L'effort sur les munitions de cette LPM est quatre fois plus important que celui de la précédente.

L'effort portera aussi sur la défense sol-air, avec le meilleur système de défense au monde, sur l'alerte avancée et la lutte anti-drones. Quand un drone à quelques milliers d'euros mobilise un missile à plusieurs millions d'euros, c'est toute notre conception de l'armement qu'il faut repenser. Plusieurs sociétés françaises sont capables de produire des drones intercepteurs et j'inaugurerai en Essonne une nouvelle unité de production prochainement.

Cette priorité appelle de nouveaux investissements urgents. D'abord, pour aider à la transformation de notre industrie civile, avec un nouveau plan Industrie duale de 300 millions d?euros. Ces industriels prennent des risques : l'État doit les aider davantage. Les ministres présenteront ce plan dans les tout prochains jours.

La plateforme France munitions, dont la création est imminente, sera un grossiste pour nos armées, nos alliés et nos clients à l'export. Ainsi, nous augmenterons la production de munitions en France. Le financement sera assuré par l'État et par des opérateurs privés.

Pour la première fois depuis longtemps, les ministères civils se mobilisent autour de celui des armées. C'était une condition pour réussir, nous y sommes parvenus.

Si la défense relève de la seule compétence des États, il serait absurde de ne pas organiser une stratégie industrielle et financière cohérente avec les autres pays européens. La base industrielle et technologique de défense (BITD) européenne est une nécessité, mais aussi une opportunité pour la France, car nos industries doivent se montrer plus offensives auprès de nos voisins immédiats.

Si la France est présente en Méditerranée, dans le Golfe, en Roumanie, c'est parce que des décisions ont été prises par nos grands anciens. Nous ne décidons jamais pour aujourd'hui, mais pour les crises de demain et pour le temps long.

Si nous voulons être indépendants, conformément à l'héritage gaulliste, nous devons être capables de nous défendre nous-mêmes. Cette réponse ne peut pas être seulement budgétaire, elle est aussi organisationnelle, juridique, politique, intellectuelle et culturelle.

Les crises contemporaines sont rapides, hybrides, imprévisibles. Elles mêlent le cyber, l'économique, l'informationnel, le militaire. Elles se cumulent plus qu'elles ne se succèdent. Face à cela, l'État doit être prêt.

Le nouveau régime d'état d'alerte de sécurité nationale que nous vous proposerons de créer nous permettra, en cas de menace, d'adapter temporairement nos règles pour accélérer les décisions et lever les blocages qui ralentissent la conduite de nos projets stratégiques. C'est aussi le sens d'autres mesures, sur la lutte anti-drones, ou encore sur la gestion du stock stratégique et des réserves.

Face à une menace imminente, il ne serait pas acceptable que la nation soit entravée par ses propres lenteurs. Il ne s'agit pas de remettre en cause l'État de droit, mais de lui donner les moyens d'être efficace en temps de crise. Cela vaut pour la production de munitions, pour les programmes industriels de défense, comme pour la mobilisation de nos capacités civiles et militaires. Adapter notre État conçu pour un temps de paix à un monde en évolution : voilà l'enjeu. La mise à jour de la programmation militaire ne sera donc pas que budgétaire : il s'agira aussi d'adapter nos organisations -  État militaire, État civil  - aux crises futures.

La deuxième conséquence est énergétique, car le premier effet de cette guerre pour les Français, c'est l'augmentation du prix de l'énergie. Il s'agit d'une crise de volatilité des cours, liée à l'imprévisibilité des acteurs de ce conflit, à l'incertitude sur sa durée, alimentée par des comportements spéculatifs.

Cette crise est avant tout, pour l'instant, une crise de la circulation. Ce qui est en cause ce sont les routes maritimes, avec le détroit d'Ormuz qui est plus que sous tension. Les déclarations d'hier de l'Iran sur le passage désormais possible des navires « non hostiles » sont peut-être bon signe, mais nous devons rester vigilants, tant les déclarations contradictoires s'enchaînent.

Nous devons tout faire pour que cette crise de circulation ne devienne pas une crise de production. Si les infrastructures énergétiques devaient être durablement frappées, la crise changerait de nature et serait plus profonde, plus durable et plus difficile à maîtriser.

Nul risque de pénurie pour notre pays : nos approvisionnements sont sécurisés, nos stocks sont mobilisables. Nous ne sommes pas dans la même situation qu'en 2022-2023 où nous étions dépendants de la Russie et où notre parc nucléaire produisait moins.

Le problème, c'est le coût de l'énergie, pas l'accès à l'énergie.

Le Gouvernement agit en aval, via un travail étroit avec les distributeurs, pour maîtriser les marges et éviter tout effet d'aubaine. Le dialogue a été privilégié sur les outils de coercition : il a produit des résultats.

Mais les prix ne peuvent pas monter très vite quand les marchés s'emballent et redescendre plus lentement quand ils se détendent, c'est une question de respect du consommateur.

Je salue le travail des agents de la DGCCRF : les contrôles sont massifs et efficaces. Nous mobiliserons tous les outils à notre disposition, si cela est nécessaire -  les ministres sont prêts.

Nous agissons aussi sur la chaîne de production et de transformation, avec l'accroissement des capacités de la raffinerie de Gravenchon.

Je veux évacuer une piste d'emblée : aucune mesure globale à l'aveugle ne sera efficace. Cela a été tenté par le passé, c'est très coûteux pour les finances publiques. L'Italie a annulé des crédits des ministères de l'éducation nationale, de l'intérieur et de la santé, pour financer ses mesures de remise à la pompe !

Beaucoup de propositions ont été émises pour baisser le coût de l'énergie. Certains veulent réduire la TVA : la Pologne l'a tenté en février 2022, mais la TVA a été captée par les acteurs intermédiaires et le prix à la pompe n'a pas bougé. Pire, ils ont conservé leurs marges quand la TVA a été rétablie... C'est une mesure inefficace et ruineuse.

D'autres proposent de revenir sur la taxe intérieure sur les produits pétroliers (TIPP).

M. Jean-François Husson.  - C'est une bêtise !

M. Sébastien Lecornu, Premier ministre.  - Cette expérience a coûté 2,7 milliards d'euros, pour un effet moyen de 2 centimes d'euros par litre -  une efficacité quasi nulle.

La classe politique ne peut pas ne pas tenir compte des expériences passées. Pour autant, il n'est pas question d'abandonner les Français les plus exposés.

Les pêcheurs font l'objet de premières mesures d'urgence, notamment des reports d'échéance et un accompagnement renforcé. J'ai demandé aux ministres compétents d'aller plus loin, en transmettant une demande à la Commission européenne en parallèle.

Les agriculteurs, confrontés à la hausse du prix des carburants et des engrais, sont également soutenus. Nous préparons un plan Engrais pour réduire notre dépendance et renforcer notre souveraineté. Cette crise doit nous permettre de rattraper notre retard.

D'autres secteurs sont concernés -  professionnels de santé libéraux, chimie. Des annonces ont été faites, d'autres viendront.

Dans une crise de cette nature, il faut adapter nos réponses en permanence. Nous devrons nous montrer collectivement très souples et adaptables. J'ai demandé à tous les ministres de se préparer à tous les scénarios, y compris les plus graves.

Tordons le cou à une idée fausse : non, l'État ne profite pas de cette crise. D'abord, parce que l'État, c'est la nation tout entière. Ensuite, parce que ce qui pourrait être perçu comme un gain est toujours compensé par une perte : soutien aux filières, impact sur l'activité économique, diminution des rentrées fiscales, etc. Les prévisions de l'Insee publiées hier tablent sur un ralentissement de la croissance de 0,3 % à 0,2 % sur les deux premiers trimestres. Enfin, la crise fait monter les taux d'intérêt souverains : notre taux d'emprunt a augmenté de 15 % depuis le 27 février.

Nous prendrons donc un engagement simple : transparence totale. Les seuls profiteurs de cette crise, sont les pays producteurs d'énergie fossile, dont nous sommes encore trop dépendants. Celles et ceux qui pointent du doigt l'État sont les mêmes qui refusaient, il y a seulement trois semaines, la décarbonation de notre modèle énergétique.

Le Parlement sera pleinement associé. Une première restitution interviendra dès avril : chacun pourra juger sur pièces de la réalité budgétaire de cette crise. Et chacun devra partager la contrainte.

Mais cette crise nous rappelle aussi une réalité plus profonde : notre dépendance aux énergies fossiles demeure trop importante. La solution ne doit donc pas être seulement conjoncturelle : elle doit aussi être stratégique et de long terme.

Le monde que nous avons connu avant 2022 a vécu. Nous devons hâter la transformation de nos usages. La France fait un choix clair depuis plusieurs années : nucléaire et énergies renouvelables.

M. Jean-François Husson.  - Cela ne fait pas longtemps...

M. Sébastien Lecornu, Premier ministre.  - La programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE) s'inscrit dans cette logique.

La guerre en Ukraine l'a montré : beaucoup pensaient que l'Europe ne pourrait pas se passer du gaz russe. Pourtant, elle l'a fait, car il y a eu anticipation, coordination et solidarité. Seule l'indépendance énergétique protège durablement. Les déclarations américaines de cette nuit nous incitent à aller plus loin et plus vite.

La décarbonation n'est pas seulement une exigence climatique, c'est une exigence de souveraineté et de liberté. Nous devons produire davantage chez nous, électrifier nos usagers, réduire nos dépendances. Un plan d'électrification des usages sera mis en oeuvre, pour réduire notre dépendance aux hydrocarbures.

C'est toujours la même logique : tirer de chaque crise non seulement des mesures d'urgence, mais des décisions durables. Nous devons agir tout de suite ici pour des mesures d'urgence, mais aussi agir pour demain et agir là-bas pour protéger nos ressortissants, nos intérêts et nos valeurs.

La France n'est pas spectatrice, elle est une puissance responsable, qui agit, diplomatiquement, au Conseil de sécurité des Nations unies, avec ses partenaires européens, en tant que présidente du G7 et sur le terrain. Elle propose l'arrêt des frappes, notamment contre les infrastructures civiles, la cessation des hostilités au Liban, le respect de sa souveraineté, le renforcement de l'armée libanaise, une solution politique. Je salue les décisions courageuses prises par les autorités libanaises ; elles sont historiques.

Une fois la guerre achevée, se poseront la question de la présence internationale au Liban et celle de la mise en place d'une mission internationale pour garantir la liberté de navigation dans le détroit d'Ormuz -  comme nous l'avons fait en mer Rouge.

Cela dit, la France n'est pas partie au conflit ; elle ne participera pas à des opérations de guerre pour ouvrir le détroit par la force ; elle ne se laissera pas entraîner dans une guerre qu'elle n'a pas choisie.

Mais elle est prête à prendre ses responsabilités pour sécuriser les routes maritimes dans le cadre du droit international : c'est son rôle de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies (CSNU) et de grande puissance maritime mondiale.

Près de 400 000 Français sont présents dans la région. Le Quai d'Orsay est mobilisé pour les protéger et les accompagner pour revenir en France -  de nombreux vols ont été affrétés et le seront encore. Nos agents consulaires sont mobilisés depuis le début de la crise : merci !

Le monde peut-il encore être organisé autour de la sécurité collective et du multilatéralisme ? Quelles sont les nations capables de défendre ce modèle ? La France, car elle a une politique de défense, une politique étrangère, une politique énergétique et une politique de partenariat qui refuse l'alignement.

Pour être libre, il faut être puissant, a dit le Président de la République. À nous d'en tirer toutes les conséquences pour la République et pour la France. (Applaudissements sur les travées du RDPI et du groupe INDEP, ainsi que sur plusieurs travées des groupes UC, Les Républicains et du RDSE)

M. Cédric Perrin .  - (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains ; M. Vincent Capo-Canellas et Mme Mireille Jouve applaudissent également.) À vous écouter, j'ai cru que vous aviez décidé d'engager dès ce soir le débat sur la loi de programmation militaire... (Sourires sur les travées du groupe Les Républicains) Mais le débat est bien celui de ce qui se joue au Proche et Moyen-Orient depuis le 28 février, à savoir une déflagration régionale d'une exceptionnelle gravité, un basculement aux répercussions planétaires, dont il est difficile de percevoir l'issue.

La situation actuelle est imputable à la politique menée depuis un demi-siècle par la République islamique d'Iran, régime totalitaire violent à l'extérieur, mais d'abord contre son propre peuple. Les répressions récentes des mouvements populaires - le mouvement « Femmes, Vie, Liberté », les grandes manifestations de janvier - l'ont montré.

N'oublions pas sa matrice doctrinale qui prêche sans relâche, depuis cinquante ans, la destruction d'Israël et la haine de l'Occident, ce qui s'est traduit par la poursuite d'un programme nucléaire à vocation militaire et la structuration d'un réseau de proxys dans toute la région, qui n'a eu de cesse de lancer des attaques terroristes contre Israël et qui s'est rendu coupable des atrocités du 7 octobre, enclenchant l'engrenage qui a conduit à la situation actuelle.

N'oublions jamais les attentats terroristes déjoués ou réussis sur notre continent depuis 1979. Les mollahs iraniens ont du sang français sur les mains : parachutistes du Drakkar en 1983, attentats de la rue de Rennes de 1986, décès d'Arnaud Frion, mort pour la France (M. Rachid Temal applaudit) en Irak il y a quelques jours. À sa famille et à ses frères d'arme, je veux dire le soutien de la nation. Le deuil des armées est le deuil de la France. Je souhaite rendre hommage à nos forces, engagées sur des théâtres exposés. Leur courage nous oblige.

C'est dans ce contexte d'une menace iranienne au long cours, devenue existentielle pour Israël depuis le 7 octobre, et d'une accélération de la menace nucléaire, que la guerre en cours doit être analysée.

Ce conflit se situe aux marges les plus reculées du droit international. La communauté internationale a tenté de contenir la menace iranienne : résolutions, négociations, accords, sanctions, tous les instruments ont été mobilisés, mais aucun n'a incité l'Iran à s'engager de bonne foi dans la construction d'un environnement régional plus apaisé. Cela éclaire in fine le recours à la force armée.

Les frappes israélo-américaines ont suscité un espoir considérable pour la population iranienne elle-même. Leurs bombardements redoutablement efficaces ont révélé la pénétration du régime iranien par les services de renseignement israéliens.

La chute du régime, précipitée non pas de l'extérieur, mais de l'intérieur, a paru crédible, ; mais à mesure que les jours passent, cette perspective s'étiole. Le brouillard de la guerre est épais : prudence...

Le régime iranien fit preuve d'une forte capacité de résilience : contrôle de la population ; riposte asymétrique ; blocage sélectif du détroit d'Ormuz - un racket à grande échelle. Partout dans le monde, les conséquences économiques sont tangibles ; si le conflit durait, elles seraient catastrophiques.

Or, malgré leur évidente supériorité militaire, Israël et les États-Unis ne semblent pas en mesure d'orienter le cours des évènements. Les États-Unis n'ont pas de point d'arrivée. En matière militaire, l'absence de cap stratégique se paye cher, dans les alliances, dans les opinions, sur les marchés, sur le terrain. Au prix de vies humaines. On entre dans la guerre avec des certitudes, on fait face à des déconvenues, on s'y enlise avec des risques d'escalades incontrôlées.

La position de la France est empreinte de discernement, nous en donnons acte à l'exécutif. Si le combat contre le terrorisme et le totalitarisme islamiste est bel et bien le nôtre, cette guerre n'est pas celle de la France, ni de l'Europe, ni de l'Otan. D'abord, parce qu'elle a été décidée en dehors de tout cadre collectif, sans aucune information préalable. Notre pays ne saurait s'associer à des opérations militaires dont il n'a eu à connaître ni la planification ni les objectifs.

Et une participation directe conduirait à l'élargissement du conflit et exposerait nos forces dans un contexte que nous ne maîtrisons pas.

Pour autant, nous ne pouvons pas nous désintéresser de ce conflit qui engage nos intérêts, notre sécurité, nos alliances et la sécurité internationale.

Si la France engage sa puissance, c'est pour montrer qu'elle est un acteur prévisible, un allié stable, solide, apte à protéger ses partenaires.

Dans un second temps, n'excluons pas que notre pays prenne toutes ses responsabilités internationales pour faire respecter la liberté de navigation, mais dans un cadre concerté, agréé et autant que possible maîtrisé.

Maintenir l'équilibre entre engagement et maîtrise, voilà notre devoir. C'est à cette condition que la France pourra espérer retrouver dans cette région du monde un peu de l'influence qu'elle avait auparavant.

Le Liban, éternelle victime collatérale des conflits de cette région, se trouve à nouveau dans la tourmente. En ouvrant un front contre Israël, le Hezbollah porte la responsabilité de ce nouveau drame libanais. Le Hezbollah a, une nouvelle fois, trahi le peuple libanais. Jamais il n'a eu la moindre intention de se désarmer ou de cesser de menacer Israël. Il n'obéit qu'à un seul maître : Téhéran. Mais le peuple libanais n'est pas le Hezbollah, il aspire renouer avec la prospérité et à tourner la page du Hezbollah. Cette aspiration est une opportunité, fragile, mais réelle, que le gouvernement israélien ne devra pas ignorer. Une domination militaire sans lendemain politique condamnerait la zone à un état de guerre permanent.

La France est dans son rôle lorsqu'elle cherche à établir des canaux de communication. L'État libanais doit restaurer son autorité et présenter des garanties de sécurité crédibles à Israël.

Alors que l'Atlantique s'élargit chaque jour un peu plus, les Européens doivent s'adapter à cette nouvelle réalité.

Nos moyens militaires doivent aussi accélérer leur mue. Le conflit montre l'importance de notre LPM, mais aussi ses limites. Nous sommes les seuls Européens capables de déployer rapidement des moyens opérationnels, mais 80 % de notre flotte hauturière est mobilisée et notre stock de missiles antiaériens fond comme neige au soleil. À l'évidence, la France est un pays militairement capable, mais aux moyens trop limités.

La masse est fondamentale ; nous n'avons cessé de le dire en 2023. Nous prenons acte de la création de France munitions. Mais où en serait le stock si le Sénat avait été entendu en 2023 ?

Soutenir nos armées, c'est leur donner les moyens de protéger, de durer et de vaincre. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains et sur quelques travées des groupes UC, INDEP et du RDSE ; Mme Nicole Duranton applaudit également.)

M. Mickaël Vallet .  - (Applaudissements sur les travées du groupe SER ; M. André Guiol applaudit également.) Selon le New York Times, journal de référence des atlantistes qui se respectent (M. Loïc Hervé s'en amuse), l'Iran serait en capacité de créer une bombe nucléaire en moins de cinq ans, selon un article du 5 janvier...1995. De même, Time Magazine confirmait le caractère extrêmement avancé du programme nucléaire en...2003. Les mensonges de 2003, nous les connaissons, quand Colin Powell garantissait, la main sur le coeur, l'existence d'armes chimiques en Irak !

Trump change de buts de guerre comme de cravate. Mais ce qui ne change pas, c'est la capacité des États-Unis à se déclarer garants de la stabilité du monde en déclenchant des guerres illégales sur des fondements fallacieux.

Autre constante des relations internationales : le caractère terroriste du régime iranien. Nous avons assisté le coeur lourd aux massacres d'un peuple par ses dirigeants, après une répression d'ampleur contre les femmes qui avaient montré à leurs compatriotes la voie de la résistance. Au groupe socialiste, nous sommes fiers d'avoir été parmi les premiers à avoir demandé d'inscrire les gardiens de la révolution sur la liste européenne des organisations terroristes.

Autre constante : l'expansionnisme israélien, aux initiatives disproportionnées. Intensification de la colonisation, volonté d'annexion en Cisjordanie, massacres et contrôle des territoires à Gaza, contrôle du Sud-Liban : autant de marques de l'hubris des gouvernements israéliens.

La France, et tous ceux qui respectent le droit international, n'ont pas voulu cette guerre. Ceux qui l'ont voulue peinent à la justifier. La chute du régime ? Elle ne se profile pas à court terme... Quels services de renseignement pourraient garantir l'anéantissement des capacités militaires du régime ? De hauts gradés américains récemment démissionnaires ont infirmé l'imminence du danger. Monsieur le Premier ministre, quelles sont vos informations sur les capacités nucléaires du régime iranien ? C'est ma première question.

Si des guerres continuent d'être menées au nom du doute et des assassinats politiques au nom de l'efficacité militaire, le monde pourrait s'embraser. Qu'aurait-on dit si un dirigeant d'un pays arabe avait frappé, chirurgicalement, la maison de Colin Powell ? L'assassinat du terroriste Nasrallah : pour quel résultat ?

Trump a mis fin à l'accord sur le nucléaire civil iranien ; les mollahs préfèrent faire couler le sang de leurs compatriotes plutôt que de perdre leur pouvoir ; Netanyahou sème les germes de la haine sur plusieurs générations, plutôt que de chercher la stabilité et la paix par la prospérité de ses voisins. Ils sont très loin, les accords d'Abraham...

Cette guerre illégale - j'insiste - n'apportera ni la liberté aux Iraniens, ni la stabilité aux Libanais, ni la sécurité aux Israéliens et aux Étasuniens. Les formes illusoires de la règle de droit sont pulvérisées à coups de missiles Patriot.

Washington n'a jamais tiré les leçons d'Athènes dans la guerre du Péloponnèse. Thucydide l'avait pourtant écrit : la justice n'entre en ligne de compte dans le raisonnement des hommes que si les forces sont égales. Sinon, les forts exercent leur pouvoir, et les faibles doivent céder. Les États-Unis avaient pourtant déjà connu ce moment mélien au Vietnam, en Irak et récemment au Venezuela.

Il y a 2 400 ans, le peuple mélien fut massacré par Athènes, seuls les femmes et les enfants furent épargnés. Tel ne fut pas le cas des écoliers de Minab, des 3 200 Iraniens tués par des bombes américaines, des 1 000 morts au Liban sous les frappes israéliennes... Même si aucun de ces morts ne conjurera l'horreur absolue du 7 octobre.

Qu'y a-t-il de civilisé à faire de cette guerre un jeu vidéo ? Voyez les publications officielles de la Maison Blanche et de l'armée israélienne : Nintendo pour les États-Unis, Star Wars pour Israël. C'est indigne.

La guerre illégale de Trump et Netanyahou, c'est déjà la mort d'un soldat français, un mort de trop. Nous nous associons à l'hommage rendu ce soir.

Pour qui et pour quoi cette guerre ? Pas pour les peuples de la région ni pour les peuples européens et les Français - non pas ceux présents à l'investiture de Trump, mais ceux qui subissent l'augmentation du prix à la pompe, ceux qui étaient sur les ronds-points en 2018.

À qui profite la guerre ? Pas à l'État, évidemment - pas de ce délire complotiste. (M. Sébastien Lecornu renchérit.) Mais, comme en 2022, aux sociétés pétrolières et gazières et à leurs actionnaires. Le capital a besoin qu'on lui torde le bras pour se montrer patriote.

Ce n'est pas aux classes populaires de payer les pots cassés : y êtes-vous prêt et comment ? C'est ma deuxième question.

Au front commun contre l'agression russe de 2022 s'est substituée une cacophonie européenne. La présidente de la Commission se prend pour la chef d'orchestre qu'elle n'est pas. Le chancelier allemand n'a pas repris le président américain lorsqu'il a proféré des menaces inacceptables contre Pedro Sanchez, qui avait dit son opposition à une guerre illégale. Où se situe la France entre ces différentes options ? C'est ma troisième question.

Nous saluons la saisine du Conseil de sécurité par le président Macron. Mais quelle timidité diplomatique ! Personne n'a condamné l'agression israélo-américaine. Nous vous en donnons l'occasion ce soir. C'est ma quatrième question.

Pourquoi nous contenter de sanctions financières sans effets contre les colons violents et les ministres extrémistes israéliens, alors que le Sud Liban risque, selon Antonio Guterres, de devenir un nouveau Gaza ? Les autorités israéliennes ont assuré au ministre des affaires étrangères qu'elles feraient tout pour protéger les infrastructures civiles au Liban. Comment les croire après Gaza ? Quels moyens de pression activer ? C'est ma cinquième question.

Emmanuel Macron a dit que pour être libre, il fallait être craint, et que pour être craint, il fallait être puissant. Mais pour être puissant, il faut être crédible. C'est le cas lorsque la France parle aux peuples plutôt qu'aux empires, quand elle accorde ses paroles à ses principes. Condamner fermement l'agression américaine repositionnerait l'Europe sur la scène géopolitique. Renouer un dialogue avec le Sud, et pas seulement au moment de la crise, est une condition de cette crédibilité. Nous avons besoin de l'Inde, du Brésil et de la Chine pour peser sur l'Iran.

M. Jean-François Husson.  - Moralisateur...

M. Mickaël Vallet.  - Après les droits de douane, le Groenland et le Venezuela, la guerre en Iran n'est pas la dernière de nos peines face à Trump. Nous devons aider nos partenaires européens à dessiller leurs yeux. Notre héritage gaullo-mitterrandien fait de nous les plus à même de réagir. Le monde a besoin de la voix de la France. Nous ne demandons qu'à vous entendre encore plus clairement. (Applaudissements à gauche ; M. Marc Laménie applaudit également.)

M. Olivier Cadic .  - (Applaudissements sur les travées du groupe UC ; Mme Nicole Duranton applaudit également.) Le Moyen-Orient traverse l'une des périodes les plus graves de son histoire contemporaine. Ce n'est pas une crise de plus, c'est un basculement stratégique.

Depuis le 28 février 2026, un conflit ouvert oppose les États-Unis et Israël à l'Iran, marquant la fin de décennies d'affrontements indirects. Des frappes coordonnées ont visé des installations militaires, stratégiques et nucléaires iraniennes. L'Iran a riposté, ciblant Israël, des bases américaines et des pays alliés dans la région.

Nous sommes entrés dans une guerre d'escalade, régionale, qui menace l'équilibre mondial.

Ce conflit s'inscrit dans une rivalité ancienne, enracinée. Depuis la révolution islamique de 1979, le régime iranien a fait de l'hostilité à Israël un pilier de sa politique étrangère, en s'appuyant sur des relais armés : Hezbollah, Hamas, milices irakiennes ou syriennes, et Houthis.

À cette dimension idéologique s'ajoute une dimension stratégique majeure : le programme nucléaire iranien, menace existentielle pour Israël. D'où la rupture actuelle.

Le conflit déborde ses protagonistes initiaux. Les frappes sur le Qatar du 19 mars ont atteint 20 % de sa production de gaz naturel liquéfié (GNL), et 40 % des frappes iraniennes ont ciblé les Émirats arabes unis. À croire que l'Iran est d'abord en guerre avec les pays du Golfe !

Le détroit d'Ormuz est devenu un point de tension critique. Les flux maritimes sont perturbés, les marchés énergétiques sous pression, le risque d'un choc économique mondial est réel.

Mais cette guerre se déploie aussi à travers des acteurs non étatiques, à commencer par le Hezbollah au Liban, qui a pris la décision unilatérale d'entrer dans ce conflit. Le Premier ministre Najib Mikati l'a affirmé : les opérations du Hezbollah sont dirigées par les gardiens de la révolution iranienne. Cela dit tout : la perte de souveraineté, la captation de l'État, l'impasse politique.

Le régime des Mollahs mène depuis quarante ans une stratégie de déstabilisation régionale, qui menace Israël, les monarchies du Golfe et le Liban. Cette guerre en est l'aboutissement. Cette semaine encore, des réseaux liés au Hezbollah ont été démantelés au Koweït et aux Émirats. Preuve que le Hezbollah n'est pas un acteur libanais, mais un instrument de projection de la stratégie iranienne dans l'ensemble du Golfe.

M. Christian Cambon.  - Très bien. (M. Khalifé Khalifé le confirme.)

M. Olivier Cadic.  - Nos compatriotes sont près de 400 000 dans la région. Je veux leur dire que nous ne les oublions pas. Je salue la mobilisation de nos équipes diplomatiques et consulaires. Je salue nos militaires, engagés pour défendre les pays du Golfe, et rends hommage à l'adjudant-chef Arnaud Frion et à ses frères d'armes blessés.

Je salue également les efforts constants du Président de la République et du ministre des affaires étrangères pour trouver des solutions diplomatiques de sortie du conflit. L'ambassadeur des Émirats arabes unis m'a dit que son pays remerciait la France de sa protection.

C'est une chose de voir la guerre à la télévision, c'en est une autre d'en être le témoin direct, m'a confié Rosiane Houngbo-Monteverde, conseillère des Français de l'étranger, depuis Manama. Nos compatriotes ont démontré une capacité d'organisation exemplaire, via le réseau Fr'Entraide, créé par Geoffroy Bunetel, administrateur de la Chambre de commerce française aux Émirats : 2 000 membres reliés par WhatsApp, des solutions concrètes, une solidarité immédiate. Nous sommes loin de l'image caricaturale des influenceurs en panique ! Seulement 1 % de nos compatriotes sont partis définitivement, 29 % sont partis temporairement, 70 % sont restés.

Je veux évoquer nos compatriotes d'Asie et d'Océanie, bloqués ou confrontés à l'explosion du coût des billets.

En Iran, la situation est particulièrement préoccupante. Je salue Anne-Sophie Français, qui les représente depuis le Pakistan. Avec Olivia Richard, présidente du groupe d'amitié France-Iran, nous pensons à eux, et à Cécile Kohler et Jacques Paris. Nous pensons aussi au peuple iranien, victime d'une répression systématique. J'aurais aimé, mon cher collègue Vallet, que vous parliez de ce régime capable de massacrer sa propre population et de faire en une semaine autant de victimes que la bataille de la Somme.

M. Mickaël Vallet.  - On vous repassera la bande !

M. Rachid Temal.  - Ce n'est pas sérieux !

M. Olivier Cadic.  - En Israël, Anne Baer, présidente du comité Israël des conseillers du commerce extérieur de la France, appelle à continuer à vivre malgré la menace.

Au Liban, la situation est dramatique. Je m'y suis rendu avec Nadia Shaya, conseillère à l'AFE ; nous avions rencontré le président Joseph Aoun, des ministres, des responsables politiques. Tous nous ont dit que le Hezbollah devait être désarmé. Deux semaines plus tard, le Hezbollah décidait unilatéralement d'entrer en guerre, prenant de court l'État libanais, décrédibilisé, dupé. Je salue le courage du ministre de la justice Adel Nassar, qui a évoqué des poursuites contre le secrétaire général du Hezbollah, et la fermeté du ministre des affaires étrangères, Youssef Rajji, qui a déclaré l'ambassadeur d'Iran persona non grata.

Les méthodes du Hezbollah doivent être dénoncées. Son contrôle sur la couverture médiatique, ses atteintes à la liberté d'informer doivent cesser. Nous dénonçons la cyberattaque contre MTV, les menaces et pressions sur ceux qui dénoncent ces dérives.

En appelant au respect de la souveraineté du Liban sans appeler à la dissolution du Hezbollah, qui est aux ordres des mollahs, la France est-elle cohérente ? Quelle est notre stratégie face au Hezbollah ? Comment aider concrètement l'armée libanaise à restaurer l'autorité de l'État ? Que ferons-nous quand le mandat de la Finul arrivera à échéance ?

Cette crise révèle aussi une réalité trop souvent ignorée : la force de notre diaspora. Nos compatriotes ne fuient pas ; ils tiennent, s'organisent, s'entraident. Ils sont une force. Je veux leur dire à tous : la France est à vos côtés. (Applaudissements sur les travées du groupe UC et sur plusieurs travées du groupe Les Républicains ; MM. Marc Laménie et Bernard Fialaire applaudissent également.)

M. Christian Cambon.  - Très bien !

M. Claude Malhuret .  - (Applaudissements sur les travées du groupe INDEP) En février 2022, un fou dangereux a allumé en Ukraine une mèche qui a fait exploser un baril de poudre. La guerre devait durer une semaine, elle entre dans sa cinquième année. En février 2026, un autre fou dangereux a allumé au Proche-Orient une autre mèche. La guerre devait durer une semaine. Un mois plus tard, le monde entier se pose la question : que va-t-il se passer ? Dieu seul le sait.

Il y a un an, je comparais la présidence de Trump à la cour de Néron. Je me trompais ; c'est la cour des Miracles. (Sourires) Un antivax ministre de la santé, un climatosceptique ministre de l'écologie, un animateur télé alcoolique ministre des armées, une ancienne agente du Qatar ministre de la justice, une groupie de Poutine ministre de la sécurité nationale. Un proverbe turc dit que lorsqu'un clown s'installe dans un palais, il ne devient pas roi, c'est le palais qui devient un cirque.

Trump a déclenché plus de frappes militaires depuis la création de son Conseil de la paix, en janvier, que Biden durant tout son mandat. Chaque fois que l'affaire Epstein ressurgit, les bombes font diversion.

Bombarder plus pour gagner plus : pas un pays où Trump n'ait profité de la situation pour s'enrichir, sans oublier sa famille. Boeing personnel offert, investissements dans tous les projets, manipulation des cours de bourse... Un seul de ces conflits d'intérêts aurait provoqué ici une procédure de destitution. Mais pas dans l'Amérique Maga, la conduite des affaires publiques au service des intérêts privés.

Après les droits de douane, le Groenland, l'humiliation des alliés, le Venezuela, une nouvelle aventure insensée commence. Je suis le dernier à me plaindre de la décapitation du régime des mollahs, le premier à réclamer la liberté pour le peuple iranien - mais quelle est la stratégie pour y parvenir ? Il n'y en a pas. Les dégâts collatéraux ont été passés par pertes et profits. Comme quand Trump a appelé les Iraniens à descendre dans la rue pour les laisser massacrer par les bassidjis.

Après le prétexte de la bombe atomique, puis du changement de régime, Marco Rubio a finalement craché le morceau : nous y sommes allés pour suivre Benyamin Netanyahou. Sans aucun objectif propre.

Trump s'est assis sur les avertissements de ceux qui prédisaient le blocage du détroit d'Ormuz, l'extension de la guerre, ses contrecoups.

Dernière intox, pour calmer les cours du pétrole, il annonce des négociations en cours. Le président du Parlement iranien dément. C'est la première négociation internationale où une des parties découvre qu'elle négocie en regardant le journal télévisé ! (Sourires)

Les pétroliers sont bloqués dans le Golfe, les Émirats ferment leur espace aérien, les influenceurs sur la plage à Dubaï s'affolent, les raffineries et les champs de pétrole sont en feu. Après avoir échoué à gagner une guerre contre une puissance moyenne, explosé le prix du pétrole et du gaz et tenu des discours sans queue ni tête, le golfeur de Mar-a-Lago avoue sans honte être stupéfait par la réponse iranienne et appelle à l'aide ses alliés qu'il insultait hier. Ceux-ci répondent : vous n'avez consulté personne, vous n'avez pas de plan, nous n'avons aucune raison de vous suivre !

Trump, seul éléphant au monde qui se promène avec son propre magasin de porcelaine (sourires), n'a plus que deux solutions : se retirer piteusement en prétextant avoir atteint ses objectifs, ou déclencher l'escalade avec le même résultat qu'au Vietnam, en Irak ou en Afghanistan : l'enlisement, et à la fin le départ honteux, laissant le champ libre aux communistes, à Daech ou aux talibans.

Mme Cécile Cukierman.  - Ça m'étonnait de ne pas l'avoir entendu plus tôt...

M. Claude Malhuret.  - Le problème de l'Europe, c'est qu'on ne peut stopper un désastre avec de belles phrases, en déclarant qu'Ormuz n'est pas notre guerre. Cela ne fait que souligner notre impuissance.

M. Mickaël Vallet.  - Exactement.

M. Claude Malhuret.  - À court terme, la position de la France est la bonne. Nous protégeons nos alliés, sans nous engager dans un conflit dépourvu de but, de stratégie ou de visibilité.

Seul pays européen à avoir conservé des forces aéronavales opérationnelles, nous sommes prêts à concourir à la libre navigation dans le détroit. Mais il faut que les 27 résolvent leurs problèmes.

De Gaulle l'avait compris il y a soixante ans, nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes. Ce message a été oublié...

M. Mickaël Vallet.  - Par la droite française !

M. Claude Malhuret.  - L'Europe a trois défis : garantir sa propre sécurité, produire un système de décision efficace et s'inscrire dans la grande révolution technologique, cognitive et financière. L'alternative, c'est la vassalisation par nos alliés ou la soumission à nos ennemis.

Redevenir une Europe puissance militaire, puissance politique et puissance commerciale, voilà les objectifs. En 2022, l'Europe entrait en économie de guerre, mais les commandes ne sont pas à la hauteur. Et nous sommes loin des instruments financiers nécessaires pour rattraper les États-Unis et la Chine dans la guerre technologique.

La France comprend la situation, elle a conservé une armée autre que symbolique, mais elle est aussi, après quarante ans de démagogie, en grande difficulté budgétaire. Il y a deux façons d'asservir une nation, disait John Adams : par les armes et par la dette.

Le Gouvernement annonce néanmoins une hausse sensible des budgets et une actualisation de la loi de programmation militaire : c'est un effort, mais aussi un défi. Lors de la campagne présidentielle, il faudra résister à la démagogie des extrêmes qui prônent la gabegie financière.

Il faut relever le double défi de notre sécurité et de la remise en ordre de nos dépenses publiques. (M. Jean-François Husson le confirme.) Reste à convaincre nos concitoyens. (Applaudissements sur les travées du groupe INDEP et sur quelques travées du RDSE et du groupe UC)

Mme Nicole Duranton .  - Une guerre de plus, une guerre de trop, une guerre suspendue aux déclarations fluctuantes de Trump. Derrière les discours martiaux, les postures et démonstrations d'autorité, le même résultat : des États fragilisés, des peuples meurtris, des civils sacrifiés, un droit international bafoué.

Les puissances agissent seules, frappent seules et voudraient que les autres assument les conséquences de leurs choix ! Cette guerre, la France ne l'a pas voulue et n'a pas vocation à s'y laisser entraîner. Ce qui est en jeu, c'est aussi une certaine idée de l'ordre international, du rôle des alliés, de la souveraineté de la France.

Nous sommes les alliés des États-Unis, par leur vassal ou leur supplétif. Donald Trump et Benjamin Netanyahou ont pris seuls la décision de frapper l'Iran, au risque d'un embrasement régional, sans concertation avec leurs alliés, notamment au sein de l'Otan. C'est une méthode dangereuse et irresponsable, qui conduit à une impasse. Quand on prétend rétablir la paix par l'humiliation et la brutalité, on prépare surtout la guerre d'après.

Le Président de la République et le Gouvernement défendent une ligne de sang-froid, de souveraineté et de désescalade. La France a raison de rappeler que la liberté de navigation est un enjeu vital pour l'économie mondiale, que la sécurité maritime doit être garantie, et de refuser de participer à une offensive qui nous entraînerait dans le conflit. Oui à la protection de la circulation maritime, non à l'entrée dans la guerre.

Lorsque la phase la plus violente du conflit sera passée, la France pourra prendre sa part dans l'escorte défensive de navires civils. Elle ne doit pas se laisser embarquer dans une logique de confrontation directe.

Le Liban est un pays frère, par l'histoire, la langue, la culture, tant de liens humains, intellectuels, spirituels. Il faut lutter contre l'emprise du Hezbollah, qui l'a pris en otage. Mais on ne sauvera pas le Liban en écrasant les Libanais. La souffrance d'un peuple ne peut être reléguée au rang de dommage collatéral. Familles brisées, quartiers ravagés ; les civils paient le prix d'une guerre qu'ils n'ont pas choisie. La France doit tenir une double exigence : le combat contre la déstabilisation et la protection des populations civiles.

Le RDPI se joint à l'hommage rendu à Arnaud Frion et à ses frères d'armes blessés. Leur sacrifice nous oblige.

Cette crise n'est pas lointaine, pas abstraite ; elle rentre dans la vie quotidienne de nos compatriotes. Elle se voit dans les prix à la pompe, dans les factures. Quand le Moyen-Orient s'embrase, les Français paient : les tensions sur les approvisionnements se répercutent sur eux - sur les infirmiers libéraux, les agriculteurs, les transporteurs, les petites entreprises. Le premier front intérieur, c'est le pouvoir d'achat.

Voilà pourquoi il faut agir pour stabiliser les marchés, surveiller les marges, amortir les chocs sans tomber dans une distribution déraisonnée d'un argent public que nous n'avons plus.

Notre indépendance énergétique grâce à notre parc nucléaire n'est pas un argument politique et technocratique, mais un bouclier concret.

Face au vacarme des armes, il faut retrouver le chemin de la diplomatie. Ce n'est ni l'effacement ni la naïveté, mais le courage des nations qui refusent la fatalité, c'est la volonté de parler quand tout pousse à frapper.

Il faut être ferme, lucide, courageux pour dire non à l'embrasement régional, aux logiques de guerre sans fin, aux pressions extérieures, pour redonner sa chance à la désescalade et à la diplomatie.

Telle doit être la voix de la France : fidèle à ses alliances, mais libre ; fidèle à ses intérêts, mais attachée au droit, à la paix, à la protection des peuples. Elle doit être forte, souveraine, non suiveuse, mais fidèle à sa vocation de puissance, d'équilibre et de paix. (MM. François Patriat et Bernard Fialaire applaudissent.)

Mme Cécile Cukierman .  - Trois semaines d'escalade continue, durant lesquelles la situation n'a cessé de se dégrader, déstabilisant la région et l'équilibre du monde.

Si l'exécutif a exprimé la position de la France, le Parlement doit jouer son rôle : débattre, éclairer, contribuer aux choix qui nous engagent.

Nous condamnons sans ambiguïté la guerre d'agression menée par les États-Unis et Israël contre l'Iran. Monsieur Cadic, quels que soient notre position intransigeante envers le régime iranien et nos combats pour les droits humains, et notamment ceux des femmes, nous condamnons cette violation du droit international.

La notion de guerre préventive ne repose sur aucun fondement solide. C'est une rupture profonde dans l'équilibre du monde, dont nous mettrons des années à mesurer les conséquences.

L'histoire nous enseigne que l'on n'impose pas la démocratie par la guerre, on ne construit pas la liberté sur la destruction. L'agression par les États-Unis et Israël franchit des lignes rouges graves. Les éliminations ciblées sont des exécutions extrajudiciaires qui remettent en cause le droit international. Pire, elles privent le peuple iranien de jugement, de vérité, de réparation - et donc de reconstruction.

En trois semaines, le conflit s'est étendu. Le Liban est touché, l'Irak déstabilisé, les tensions gagnent le Golfe.

C'est une escalade sans fin, dont les peuples paient le prix : des milliers de morts, des millions de déplacés, des villes et infrastructures détruites. À cela s'ajoutent des risques écologiques majeurs, après les frappes sur des installations sensibles.

La fermeture du détroit d'Ormuz fait s'envoler les prix de l'énergie. Qui paie ? Qui en profite ? Nous refusons que la guerre devienne une occasion de spéculation ; de l'agriculture à la plasturgie, des pans entiers de notre économie sont menacés, or rien ne garantit que les spéculateurs d'aujourd'hui seront les bienfaiteurs de demain.

La guerre économique est là, nous la subissons. Pour combien de temps ? Monsieur le Premier ministre, de nombreux pays européens ont déjà pris des mesures ; que comptez-vous faire concrètement ?

L'ordre international est en jeu : une ligne de fracture apparaît entre ceux qui défendent le droit international et ceux qui s'en affranchissent.

L'Europe a su défendre le droit dans d'autres contextes, mais sa parole apparaît hésitante. Le droit s'en trouve fragilisé. Or il n'est crédible que s'il est universel. Nous faisons un choix clair : celui du droit, de la justice, de la paix.

Ces principes doivent s'appliquer partout : à Gaza, en Cisjordanie, au Liban - qui a reçu plus de bombes en trois semaines que l'Iran...

Quel devenir pour le peuple ukrainien, alors que l'interdiction des importations de pétrole russe vient d'être retirée de l'agenda à Bruxelles ? Quel avenir pour Cécile Kohler et Jacques Paris, toujours assignés à l'ambassade de France, dont l'ambassadeur d'Iran estime cyniquement qu'il est possible qu'ils reviennent un jour en France ?

Membre permanent du Conseil de sécurité, seul pays de l'Union doté de l'arme nucléaire, la France porte une voix indépendante. Cela implique de parler clairement à nos alliés, de dire non quand le droit est bafoué, non à la logique de guerre. Des mesures concrètes doivent être prises : embargo sur les armes, sanctions, fin de la complaisance avec certains dirigeants.

C'est notre capacité collective à faire respecter le droit qui doit primer. Ce monde de conflit permanent, d'instabilité, nous ne l'accepterons jamais. Face à des bouleversements majeurs, nous n'avons ni le temps ni les moyens de renoncer au droit. C'est pourquoi nous défendons avec détermination le respect du droit international, la paix et la souveraineté des peuples, seul chemin de paix. (Applaudissements sur les travées du groupe CRCE-K et du GEST)

Mme Sophie Briante Guillemont .  - (Applaudissements sur les travées du RDSE) En attaquant Israël le 7 octobre 2023, le Hamas, groupe terroriste soutenu par l'Iran, a entraîné toute la région dans une nouvelle ère d'instabilité. Nul ne peut dire où nous mènera cet engrenage funeste.

Israël a engagé à Gaza une riposte militaire massive contre le Hamas, mais qui a des conséquences sur toute la population palestinienne. En parallèle, il s'est engagé frontalement contre le Hezbollah, également soutenu par l'Iran, et l'a affaibli durablement.

Israël a poursuivi en attaquant directement l'Iran lors de la guerre dite des douze jours, sans pouvoir « finir le travail », selon l'expression de ses dirigeants, auxquels Donald Trump a intimé l'ordre d'arrêter.

Le 28 février dernier, Israël et les États-Unis ont décidé d'intervenir à nouveau. Au-delà du Hamas et du Hezbollah, c'est bien le régime des mollahs qui constitue pour Israël le coeur de la menace stratégique. Mais le conflit larvé entre l'Israël et l'Iran est devenu un conflit généralisé, avec des conséquences sur les populations civiles de toute la région.

Ce n'est pas la première fois que les États-Unis pensaient s'engager dans un conflit court et efficace. Pourtant, l'expérience récente des conflits au Moyen-Orient a montré qu'on ne fait pas tomber un régime avec des bombes. De fait, les principaux dirigeants iraniens sont morts, mais le régime tient toujours, disposant d'un effet de levier massif sur la région et le monde à travers le détroit d'Ormuz.

Ce qui devait être une opération rapide semble conduire à l'enlisement et peut-être même à l'escalade, avec à la clé une crise énergétique. En Iran, les objectifs de guerre semblent de plus en plus flous. Les pertes se comptent déjà par milliers à l'échelle régionale : plus de 1 500 civils tués en Iran et trois millions de déplacés, seize tués en Israël, plus de 1 100 personnes tuées au Liban où plus d'un million de personnes ont dû fuir.

Pays ami dans lequel vivent 25 000 de nos compatriotes, le Liban risque de payer le prix fort. Bombardé par Israël depuis des semaines, il pourrait bien ne pas se relever de ce nouveau conflit. Israël a annoncé vouloir occuper une partie importante du sud du pays, menaçant l'intégrité territoriale et la souveraineté de son voisin.

Plus de 400 000 de nos compatriotes résident dans cette région, surtout en Israël, au Liban et aux Émirats. En Israël et au Liban, les communautés françaises sont enracinées, souvent binationales et extrêmement résilientes. C'est moins vrai dans de nombreux Émirats, dont le boom économique récent a attiré massivement des expatriés, dont beaucoup envisagent aujourd'hui de partir.

Je salue l'action du Quai d'Orsay, en particulier du centre de crise et de soutien, pour le rapatriement de plusieurs milliers de Français. Toutefois, certains conseillers des Français de l'étranger déplorent avoir reçu trop peu d'informations.

Parce que nous sommes attachés au droit international, mais aussi pour assurer la sécurité de nos compatriotes, la France doit tenir une ligne de fermeté face aux groupes terroristes et à ceux qui les financent, mais aussi d'exigence vis-à-vis de nos alliés, Israël et les États-Unis, qui se sont lancés seuls dans un conflit de haute intensité, nous reléguant au rang de spectateurs avant de nous demander d'intervenir.

La France doit suivre une ligne d'indépendance lorsque ses plus proches alliés ne sont plus alignés sur ses intérêts stratégiques et menacent l'ordre international. La France ne peut se contenter de commenter ; elle doit peser, aux côtés de ses partenaires européens, pour empêcher la généralisation du conflit, défendre la souveraineté et l'intégrité du Liban et rappeler que le respect du droit international s'impose à tous.

Nous doublons notre aide humanitaire au Liban : c'est le minimum. La France doit aussi appeler au respect de la résolution 1701. Environ 700 soldats français sont présents au sein de la Finul, qui doit rester un instrument de stabilité.

Le droit international n'est ni inutile ni impuissant, même s'il a ses limites. Sans lui, ne reste que la loi du plus fort. L'abandonner serait une faute politique.

La France ne réglera pas cette crise, et le besoin d'Europe est criant. Mais nous pouvons peser pour protéger nos ressortissants, construire des coalitions visant à la désescalade et rappeler que le droit international vaut pour tous. (Applaudissements sur les travées du RDSE ; MM. Mickaël Vallet et Rachid Temal applaudissent également.)

M. Akli Mellouli .  - Je m'associe à l'hommage rendu à nos soldats et à leurs familles.

Il est des heures graves où la parole publique doit redevenir une parole de vérité et de courage, fidèle à ce que nous sommes censés incarner : une République attachée au droit, à la justice et à la défense de la dignité humaine. La situation au Moyen-Orient à la suite des frappes conjointes des États-Unis et d'Israël contre l'Iran nous place face à cette exigence.

Ce qui se joue n'est pas une simple séquence militaire, mais une rupture dans l'ordre du monde. Le droit international n'est pas une option ou une commodité ; il est la condition même de la paix. En particulier, la souveraineté des États est inviolable. Nous l'avons affirmé avec force lorsque l'Ukraine a été envahie, et nous avons eu raison. Comment accepter que ce principe soit aujourd'hui relativisé, voire ignoré ? Lorsqu'il cesse d'être universel, le droit international cesse d'être du droit, et ce sont les peuples qui en paient le prix.

Je pense à tous ces destins brisés. Notre groupe a toujours soutenu le mouvement « Femmes, Vie, Liberté ». Nous avons condamné les massacres commis par le régime à l'encontre de manifestants. Mais nous pensons aussi aux jeunes filles iraniennes victimes d'attaques sur leur école. Quand une école est frappée, ce n'est pas seulement un bâtiment qui est mis à terre ; c'est une promesse qu'on cherche à détruire. La défense de la dignité humaine n'est pas un slogan, mais une exigence concrète.

Au-delà des vies humaines directement touchées, un crime silencieux se déroule sous nos yeux : la destruction de l'environnement. En Iran, à Gaza et au Liban, comme en Ukraine, la destruction de l'environnement n'est plus une conséquence indirecte de la guerre, mais une arme à part entière. Bombardements d'infrastructures énergétiques, incendies de raffineries et pollutions du sol, de l'air et de l'eau produisent des effets durables. À Téhéran, des frappes sur les installations pétrolières ont libéré des polluants toxiques, avec des conséquences durables sur la santé des populations. À Gaza, la destruction massive des terres agricoles et des réseaux d'eau a provoqué une contamination généralisée des sols et des nappes phréatiques, compromettant la possibilité même de vivre sur ce territoire à long terme. Voilà la réalité de l'écocide, une guerre qui continue longtemps après la fin des combats, qui s'inscrit dans les corps, les terres et les générations futures.

Pour justifier cette guerre, on avance qu'il s'agirait d'affaiblir le régime iranien. Chacun constate que l'effet est exactement inverse : le régime se repositionne comme un acteur central, consolide sa légitimité, devient un interlocuteur incontournable. Plus personne ne comprend la cohérence de cette politique.

Comme si cela ne suffisait pas, nous assistons à un embrasement régional généralisé : le conflit s'est étendu à une multitude de théâtres, des frappes ont touché une dizaine de pays. Un pays incarne à lui seul cette tragédie silencieuse : le Liban. Je salue les mots du président Emmanuel Macron, qui a dit ne pas comprendre que la guerre s'abatte sur lui.

Pendant ce temps, le débat public est confisqué. Les plateaux de télévision se remplissent des mêmes experts, assénant avec aplomb des certitudes de plus en plus déconnectées du réel. Parlent-ils pour éclairer le débat ou conforter des narratifs établis ?

Même aux États-Unis des contradictions majeures apparaissent. Lors d'auditions sous serment devant le Sénat, plusieurs responsables de la sécurité nationale ont tenu des propos en décalage avec ceux de Donald Trump, relativisant la menace iranienne. Le peuple américain lui-même exprime massivement son opposition à cette guerre. Or une démocratie ne peut durablement ignorer la volonté de son peuple.

L'Europe apparaît fragmentée et paralysée. Une seule voix s'est élevée avec clarté : celle de Pedro Sanchez, qui a dénoncé l'atteinte au droit international. (M. Loïc Hervé s'exclame.) Il est profondément regrettable que ce soit l'Espagne et non la France qui porte ce message.

Car la France a une histoire, une voix et des moyens uniques. Membre permanent du Conseil de sécurité, puissance nucléaire, industrie militaire de pointe, elle doit pouvoir dire non. Au temps du général de Gaulle, elle avait compris que la vassalisation était une impasse. Osons défendre le droit international et faire entendre une voix indépendante !

M. Loïc Hervé.  - Osons le gaullisme !

M. Akli Mellouli.  - Il est dans notre histoire récente un précédent qui devrait nous éclairer. En 2003, la France a su dire non à la guerre en Irak. Cette décision prise par le président Chirac et incarnée à la tribune des Nations unies par Dominique de Villepin fut contestée, mais l'histoire a tranché.

Aucune guerre au Moyen-Orient n'a jamais fait naître la démocratie ; celle-ci ne se décrète pas par les bombes, mais se construit patiemment par les peuples eux-mêmes.

Nous entrons dans une ère nouvelle : le retour des empires. Face aux logiques de puissance, la France doit faire entendre une voix fondée sur le droit, l'équilibre et la justice.

Enfin, il faut avoir le courage de dire la vérité sur la racine profonde des déséquilibres au Moyen-Orient : le conflit israélo-palestinien. Tant qu'il ne sera pas résolu, aucune paix durable ne sera possible. Il faut porter haut la solution à deux États, affirmer le droit du peuple palestinien à disposer de lui-même, dire non aux extrémistes au pouvoir en Israël. Deux peuples et deux États vivant côte à côte en paix : c'est ainsi qu'on refermera en partie les blessures du Moyen-Orient.

Mes chers collègues, face à la brutalité du monde, refusons les doubles standards, les logiques de domination et l'effacement du droit ; gardons pour boussole la défense de la dignité des peuples et de la dignité humaine. (Applaudissements sur les travées du GEST ; M. Mickaël Vallet applaudit également.)

Mme Catherine Vautrin, ministre des armées et des anciens combattants .  - La France est forte dans les partenariats qu'elle signe. Les Émirats arabes unis, le Qatar et le Koweït, attaqués, ont fait appel à la France : nous avons répondu présent dès le premier jour, grâce à des forces entraînées et présentes sur place. Mes homologues, que j'ai rencontrés ces dernières heures, ont tous salué l'engagement de nos militaires, la qualité de nos pilotes et de notre marine.

Ce sont les choix faits dans la LPM qui ont permis, par exemple, le doublement des frégates engagées ou la flexibilité dans le programme du groupe aéronaval. Si notre poids de forme est sans doute plus à 100 milliards d'euros qu'à 60 milliards, il n'en reste pas moins que le budget de nos armées a doublé en dix ans.

Je défendrai prochainement devant vous l'actualisation de la LPM, à la lumière des retours d'expérience récents, notamment en Ukraine. Pour abattre un drone à 60 000 euros, on recourt parfois à un missile à 800 000 euros... Aux entreprises de mettre au point de nouvelles solutions répondant aux besoins de nos armées.

Dans le détroit d'Ormuz, l'enjeu est de protéger la liberté de navigation. C'est le sens de la présence de nos frégates, qui pourront potentiellement escorter des bateaux civils après qu'une démarche diplomatique l'aura rendu possible.

N'oublions pas l'Ukraine, où la parole de la France n'est pas moins fiable qu'au Moyen-Orient : entraînement des forces ukrainiennes, partenariats entre entreprises françaises et ukrainiennes, coalition des volontaires dont le centre opérationnel est à Paris.

Notre capacité à répondre présents dépend des choix que nous avons faits et ferons dans le cadre de la LPM. (Applaudissements au centre)

M. Jean-Noël Barrot, ministre de l'Europe et des affaires étrangères .  - Le président Perrin a eu raison de rappeler que le Hezbollah n'est pas le Liban. Le premier a entraîné le second dans une guerre que celui-ci n'a pas choisie et qui a déjà fait un millier de morts et de très nombreux déplacés.

Après avoir adopté un plan de désarmement du Hezbollah, le gouvernement libanais a ordonné à l'armée de procéder au désarmement de la milice. Cette semaine, il a expulsé l'ambassadeur d'Iran. Parallèlement, le Président Aoun a proposé un dialogue entre le Liban et Israël, une démarche courageuse que nous soutenons.

Au moment où la Finul termine sa mission, les contingents qui y figurent doivent pouvoir continuer à soutenir les forces armées libanaises d'une manière ou d'une autre.

Quant à Israël, nous avons exhorté ses autorités à s'abstenir de toute intervention terrestre et de toute frappe sur des cibles civiles. Nous les avons aussi poussées à saisir la main tendue par les autorités libanaises afin de dessiner les conditions d'un cessez-le-feu durable et d'un désarmement coordonné du Hezbollah. L'enjeu est de mettre fin à l'état de guerre permanent qui subsiste depuis 1989, même s'il y a une trêve.

Nous facilitons par ailleurs les discussions entre le Liban et la Syrie. Le Président de la République a réuni les deux présidents pour une visioconférence historique.

Monsieur Vallet, vous avez semblé vous interroger sur la menace que soulève le programme nucléaire iranien. Il ne m'appartient pas de justifier des opérations militaires que nous n'avons pas approuvées et auxquelles nous ne participons pas. Mais je rappelle que le développement du programme nucléaire iranien contrevient au droit international et aux engagements de l'Iran. (M. Mickaël Vallet en convient.) L'année dernière, selon l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), l'Iran disposait de 6 000 kg d'uranium enrichi, trois fois plus que prévu dans l'accord conclu.

Je rappelle donc à ceux qui semblent parfois l'oublier que l'Iran a violé à de très nombreuses reprises le droit international. Fin septembre, nous avons décidé de réappliquer l'ensemble des embargos levés il y a dix ans : banques, équipements nucléaires, armes, notamment.

Il y a eu quelques différences d'appréciation entre pays européens, mais, en la matière, j'aime mieux regarder le verre à moitié plein. Aucun pays européen ne participe à cette guerre d'une manière ou d'une autre. L'Europe a montré son meilleur visage : celui d'une union de pays libres qui ne se laisse pas entraîner dans des guerres qu'elle n'a pas choisies, protège ses ressortissants et tient ses engagements internationaux.

Où se situe la France ? Nous avons été clairs : nous ne pouvions approuver des opérations militaires aux buts non précisément définis et conduites à l'écart du droit international.

Vous avez évoqué les moyens de pression sur Israël, semblant écarter d'un revers de la main les sanctions que nous avons prises à l'encontre des colons extrémistes et violents. Je rappelle que c'est lorsque nous avons remis en question, avec l'Allemagne, l'accord d'association entre l'Union européenne et Israël, suivant une proposition de la Commission européenne, que le cessez-le-feu a été signé à Gaza -  même s'il s'est avéré fragile.

Nous risquerions d'être critiqués par les pays du Sud qui soutiendraient l'Iran ? Mais personne ne soutient l'Iran, qui a pris pour cible des pays qui ne l'avaient pas agressé. Aujourd'hui même, le conseil des droits de l'homme des Nations unies a adopté à l'unanimité une résolution condamnant ces attaques non provoquées.

Monsieur Cadic, vous avez souligné le poids des proxys de l'Iran, devenus des instruments au service de la déstabilisation régionale. Merci de vos encouragements à nos services et d'avoir rappelé que Cécile Kohler et Jacques Paris, s'ils sont en sécurité à notre ambassade, ne sont pas encore libres.

En écoutant Claude Malhuret, je pensais aux premières heures de ces opérations militaires, lorsque d'aucuns, fascinés par le déploiement de force militaire, applaudissaient sans anticiper les conséquences et en passant par pertes et profits le droit international, dont les principes sont le fruit d'une longue histoire. Ces principes sont peut-être un peu ringards, mais on n'en a pas trouvé d'autres pour garantir la paix et la stabilité.

Nous assistons à une rivalité croissante entre deux superpuissances : la Chine et les États-Unis. Les conséquences en sont de plus en plus préoccupantes sur nos vies quotidiennes. La seule manière d'éviter que cette conflictualité ne dérive, c'est que l'Europe se lève et assume son indépendance. Cela suppose des efforts, matérialisés dans la LPM et le budget que nous avons finalement adopté. L'Europe ne sera indépendante que si la France montre la voie.

Nicole Duranton a rappelé qu'être allié ne voulait pas dire être aligné et souligné la nécessité de restaurer la liberté de navigation.

Cécile Cukierman a rappelé à raison que les guerres préventives n'ont aucune justification en droit international. Le recours à la force ne se justifie qu'en cas de légitime défense ou lorsqu'il est autorisé par le Conseil de sécurité des Nations unies.

Merci à Mme Briante Guillemont d'avoir remercié les agents du centre de crise et de soutien. Jour et nuit, ils accompagnent près de 15 000 de nos compatriotes avec dévouement et professionnalisme.

Non, le droit international n'est ni inutile ni impuissant. Ses principes sont les meilleurs que l'humanité ait trouvés dans son histoire. Le problème, c'est que les institutions ne parviennent plus à les faire respecter. Des pistes de réforme se dessinent pour rendre le Conseil de sécurité plus légitime, notamment en élargissant le cercle des membres permanents, et plus efficace, en retirant son droit de veto à un membre permanent qui commet des atrocités de masse.

Enfin, M. Mellouli a appelé à éviter la diplomatie à géométrie variable. La France ne fait pas de double standard : elle rappelle partout les principes du droit international. Le meilleur visage de l'Europe a été donné non par l'Espagne, mais par la France, qui a déployé sa marine en un temps record pour porter assistance à Chypre. (M. Olivier Cadic renchérit.) Quant au conflit israélo-palestinien, qui est au coeur des convulsions qui secouent la région depuis trop longtemps, nous avons beaucoup travaillé l'année dernière pour faire émerger un consensus international autour de la solution à deux États, de l'exigence de sécurité pour Israël et du droit à l'autodétermination du peuple palestinien. Nous continuerons d'oeuvrer en ce sens.

Prochaine séance, lundi 30 mars 2026, à 15 heures.

La séance est levée à minuit vingt.

Pour le Directeur des Comptes rendus du Sénat,

Rosalie Delpech

Chef de publication

Ordre du jour du lundi 30 mars 2026

Séance publique

À 15 heures et, éventuellement, le soir

1Projet de loi, adopté par l'Assemblée nationale après engagement de la procédure accélérée, autorisant l'approbation de la convention de coopération judiciaire internationale entre le Gouvernement de la République française et l'Organisation des Nations unies représentée par le Mécanisme d'enquête indépendant pour le Myanmar (texte de la commission, n°392, 2025-2026)

2. Proposition de loi, adoptée par l'Assemblée nationale après engagement de la procédure accélérée, visant à améliorer l'accès au logement des travailleurs des services publics (texte de la commission, n°379, 2025-2026)