SÉANCE

du mardi 13 octobre 2026

4e séance de la session ordinaire 2026-2027

Présidence de M. Gérard Larcher

La séance est ouverte à 14 h 30.

Éloge funèbre de François Patriat

M. le président.  - (Mmes et MM. les sénateurs ainsi que Mmes et MM. les ministres se lèvent.) C'est avec une profonde tristesse que nous avons appris, le 19 août dernier, la disparition de notre collègue François Patriat, sénateur de la Côte-d'Or. Ses obsèques se sont déroulées le 25 août, chez lui, à Semur-en-Auxois, en présence de ses proches, de nombre d'entre nous et de citoyens de la Côte-d'Or venus lui exprimer gratitude, fidélité et amitié.

Nous sommes de nouveau réunis pour honorer la mémoire de notre collègue, un homme d'engagements, très investi dans son territoire, mais aussi au Sénat, où il fut élu en 2008.

Mes premiers mots iront à son épouse, à ses fils, Grégory et Frédéric, à sa fille, Maïk, à sa famille ainsi qu'à toutes celles et tous ceux qui l'ont accompagné au long de sa vie. La peine qui est encore la vôtre est celle du Sénat tout entier. C'est aussi la mienne, tant j'avais, comme beaucoup d'entre vous, noué estime et amitié pour François Patriat.

Lui et moi avions d'ailleurs commencé notre vie professionnelle comme vétérinaires, avant de nous engager dans nos territoires respectifs. Lui et moi partagions également un art de vivre qui nous a réunis en de nombreuses occasions, il faut bien l'avouer : l'amour de la nature authentique, mais aussi l'attachement à l'élevage et aux éleveurs.

François Patriat était un homme de vie et de passions : le terroir, ses habitants, la chasse, les crus de Bourgogne. Il vivait sa vie passionnément. Et, bien sûr, le vélo, jusqu'à ce jour où la route lui fut fatale.

Même s'il nous a été difficile de retenir notre peine, François Patriat n'aurait certainement pas aimé entendre un discours empreint de tristesse, lui qui fut un exemple de combativité.

Celui qui siégeait ici, Victor Hugo, écrivait : « Une mémoire est un rayonnement ». Alors gardons de François Patriat l'image d'un homme dont la vie fut guidée par le don de soi et par un engagement sans faille au service de la Côte-d'Or, de la Bourgogne et de notre pays.

Né à Semur-en-Auxois, en Côte-d'Or, comme ses parents, c'est aussi là qu'il revient exercer en tant que vétérinaire, après des études à Maisons-Alfort. Major de sa promotion, alors qu'il aurait pu exercer partout, il revient chez lui, à Pouilly-en-Auxois. Son engagement politique est un prolongement de cet ancrage local si fort, de cet attachement intime.

Il devient d'abord conseiller général de la Côte-d'Or pour le canton de Pouilly-en-Auxois, de 1976 à 2008, puis conseiller régional de Bourgogne, de 1986 à 2015. Il est également maire de Chailly-sur-Armançon de 1989 à 2001.

Avec une modernité d'esprit et d'action qui caractérise ses cinquante années de mandat, il est parmi les tout premiers élus locaux à s'emparer de la loi de 1992 relative à l'administration territoriale de la République, en créant la même année la communauté de communes de l'Auxois Sud.

François Patriat devient président du conseil régional de Bourgogne en 2004, fonction qu'il ne quittera qu'en 2015, à la suite de la fusion des régions Bourgogne et Franche-Comté. Son mandat est marqué par son engagement au profit de la jeunesse, du développement économique et de l'aménagement de sa région. Estimant que la fusion des deux régions ne pourra que leur permettre d'être plus efficaces, il soutient ce projet, démontrant une nouvelle fois sa force d'engagement, lui qui a toujours fait primer les intérêts de son territoire sur ses propres intérêts.

Préfigurant son travail au Sénat sur les politiques budgétaires en matière de formation professionnelle, il signe, avec la région Franche-Comté, un partenariat avec la Banque européenne d'investissement afin de construire, rénover et moderniser les lycées et les centres de formation.

Mais François Patriat n'est pas seulement un élu de proximité, conciliant ancrage rural dans son canton et vision régionale stratégique ; il est aussi un grand parlementaire. Élu député en 1981, lui, le rocardien, dans le sillage de l'élection de François Mitterrand, il siège au sein de la commission de la production et des échanges, future commission des affaires économiques, fort de son expérience locale et de celle de vétérinaire rural, une profession qui lui restera chère - au fond, il raisonnait « en véto », je puis en attester.

Il s'illustre en tant que rapporteur de la loi d'orientation agricole de 1999, un sujet toujours majeur pour notre pays. Il remet la même année un rapport à l'origine d'une vaste modernisation des règles d'encadrement de la chasse, animé par sa volonté de préserver ce patrimoine collectif tout en assurant le partage des espaces naturels et la sauvegarde de la nature. J'ai le souvenir de nos débats ici même sur ce sujet.

Il occupe ensuite plusieurs fonctions éminentes en entrant au gouvernement de Lionel Jospin, sous la présidence de Jacques Chirac, d'abord comme secrétaire d'État chargé des PME, du commerce et de l'artisanat, puis comme ministre de l'agriculture et de la pêche.

Engagé pour la protection de l'artisanat, des petites entreprises et de l'agriculture française, il y défend des thèmes qui sont toujours d'actualité et sur lesquels il n'a jamais cessé de faire entendre sa voix : simplification des normes, attention marquée à la préservation du patrimoine économique et accompagnement des commerçants, des entrepreneurs et des agriculteurs. Il est d'ailleurs l'un des tout premiers à souligner l'importance des questions de sécurité et de souveraineté alimentaires.

Son élection au Sénat en septembre 2008 marquera sa vie politique. Dès son arrivée, les sénateurs apprécient cet homme chaleureux et engagé, qui siège d'abord à la commission des affaires économiques puis à la commission des finances, au sein de laquelle il se spécialise sur les politiques budgétaires menées dans les domaines de l'emploi, de l'apprentissage et de la formation. Il poursuit les engagements qui étaient les siens à la région, en se penchant sur le financement de l'apprentissage, mais aussi sur les écoles de la deuxième chance et les missions locales.

Il avait rejoint en 2025 la commission de la culture, de l'éducation, de la communication et du sport. Lors de l'une de ses dernières interventions en séance publique, il avait tenu à défendre la proposition de loi relative au contrat d'édition et à la place de l'industrie du livre dans notre pays.

C'est au Sénat qu'il continue également de défendre les territoires, en présidant notamment la mission commune d'information sur les conséquences de la révision générale des politiques publiques pour les collectivités territoriales et les services publics locaux.

Élu qui se définissait avant tout par sa proximité et par son attention à l'égard des plus modestes, il est à l'origine de la loi du 30 décembre 2023 revalorisant le métier de secrétaire de mairie, dont nous connaissons toute l'importance, notamment pour les communes rurales.

Il est également impossible de parler de François Patriat sans évoquer sa défense du patrimoine vitivinicole bourguignon. Sans doute certains d'entre vous se rappellent-ils ce bon mot : « j'aime le Bordeaux, mais je préfère le vin ». (Sourires) Coprésident de l'Association nationale des élus de la vigne et du vin de 2014 à 2018, il s'illustre par la défense de ce secteur d'excellence et de son rôle économique et social, notamment dans sa région de Bourgogne. Les présidents de groupe se souviennent de nos déjeuners de travail et des flacons qu'il nous apportait ! (Sourires)

Parmi les premiers soutiens du candidat puis du Président de la République Emmanuel Macron, c'est tout naturellement qu'il préside le nouveau groupe politique La République en Marche en 2017, devenu groupe du Rassemblement des démocrates, progressistes et indépendants en 2020. Il devient ainsi une figure d'autorité dans notre hémicycle. Je peux témoigner de la fermeté de ses convictions, tout autant que de son esprit toujours constructif, à l'écoute de ses collègues. Il applaudissait toujours le Gouvernement, parfois un peu seul (sourires), en fidèle qu'il était, même si je sais qu'il disait au Président de la République ce qu'il pensait en vérité - j'en ai quelques témoignages.

Je retiendrai notamment ces mots, prononcés lors de l'examen du projet de loi visant à rétablir la confiance dans l'action publique et qui me semblent pouvoir résonner en chacun d'entre nous. Ils sont forts : « je ne me pose pas en directeur de conscience. La morale est personnelle, l'éthique publique appartient à tous. » François Patriat savait nous inviter à réfléchir à nos propres actions et nous rappeler qu'elles devaient être guidées par la droiture et la conviction.

Après cinquante ans d'un parcours très engagé, qui l'a conduit à exercer les fonctions locales, régionales et nationales les plus éminentes, François Patriat avait pris la décision de ne pas se représenter aux élections sénatoriales. Il avait pris garde de préciser - souvenons-nous de cette réception chaleureuse dans les salons de Boffrand - qu'il ne se retirait pas pour autant d'une vie politique à qui il avait tant donné. Il aurait d'ailleurs été difficile de l'imaginer autrement, tant son engagement à défendre ses convictions et une certaine idée de la façon de faire de la politique a défini son parcours.

J'exprime vraiment notre sympathie à ses collègues de la Côte-d'Or, aux membres du groupe du Rassemblement des démocrates, progressistes et indépendants ainsi qu'à ses proches et à tous ceux qui l'ont accompagné lors de ce parcours de vie un peu hors du commun.

Vous me permettrez de partager ces mots de l'écrivain bourguignon Henri Vincenot : « Ainsi sont les âmes. Elles se mélangent parfois, après avoir quitté la petite patrie, à d'autres âmes venues de partout, mais elles gardent le bouquet, la saveur et l'accent qui rappellent le terroir ».

François Patriat restera donc dans nos mémoires.

La parole est à M. le Premier ministre.

M. Sébastien Lecornu, Premier ministre .  - La séance reprend avec un hémicycle renouvelé, et nous donne malheureusement déjà l'occasion de rendre hommage à une grande figure politique française, qui nous a quittés au coeur de l'été.

Lors de sa dernière question d'actualité au Gouvernement, le 8 juillet dernier, le président Patriat avait tenu à dire au revoir à cette maison avec ces mots : « Ensemble, nous avons démontré qu'il est possible de faire de la politique sans quolibets ni insultes, en conservant un profond respect mutuel et en restant chacun fidèle à ses convictions. » Le président Larcher lui avait adressé un message d'amitié, je faisais de même au nom du Gouvernement. Nous étions loin de penser que cet au revoir serait un adieu.

François Patriat était un grand homme politique, d'une génération où la carrière se construisait patiemment au contact des administrés, où un élu incarnait sa région, son département, son canton, sa commune. François Patriat incarnait, lui, sa Bourgogne, la Côte-d'Or et sa ville de Chailly-sur-Armançon. Les très nombreux administrés venus lui rendre hommage lors de ses obsèques l'ont confirmé, s'il en était besoin.

Le plus juste, c'est de parler comme lui, simplement, avec le coeur. Car François Patriat n'a jamais fait de discours qui ne parte pas du terrain, il n'a jamais dit un mot qu'il ne pensait pas.

François était un homme enraciné. Sa région, il l'avait parcourue dans tous ses recoins - d'abord les bottes aux pieds et la main tendue, comme vétérinaire, de ferme en ferme, soignant les bêtes et écoutant les femmes et les hommes de cette terre si française ; puis comme militant et comme élu, local puis national.

Le vétérinaire de campagne, vous le savez, monsieur le président, est un personnage singulier. Il entre dans les écuries et dans les familles. Il sait la vie et la mort. Il sait ce que coûte une mauvaise année, ce qu'en rapporte une bonne. François Patriat n'a jamais oublié ces leçons-là, pendant toutes ces années au Parlement : dix-sept à l'Assemblée nationale, dix-huit au Sénat. C'était sa manière de faire de la politique.

La Bourgogne, il l'avait parcourue aussi à vélo - sa grande passion, tout à la fois sa prière et sa méditation. Et c'est au guidon de son vélo, sur une route de Pouilly-en-Auxois, que la vie l'a abandonné. Le long du canal de Bourgogne, dans les vignes de la côte, sur les plateaux du Morvan, dans les vallées de l'Yonne et les plaines de la Saône, il connaissait chaque côte, chaque virage, chaque effort.

François Patriat avait le goût de l'effort et celui des défis. Et quel combattant ! Il a conquis tous ses mandats. Celui de conseiller général, dans un canton qu'il a repris à la droite, qu'il a assumé pendant trente-deux ans. Celui de maire, pendant onze ans. Celui de député aussi, qu'il a conquis seul, en dissidence de son propre parti. Les Bourguignons, qui le connaissaient si bien, lui ont donné à chaque fois raison. Puis il a conquis la présidence du conseil régional de Bourgogne et mené cette région avec l'énergie et la fidélité d'un chef d'orchestre qui connaît chaque musicien par son prénom.

Au Palais du Luxembourg, comme dans chaque ferme de son canton, il s'adressait à chacun par son prénom. Il connaissait les soucis des uns et les projets des autres, il savait donner une tape dans le dos quand ça n'allait pas, et trinquer avec un bon verre de Bourgogne quand ça allait mieux. Il aimait profondément la vie, parce qu'il aimait profondément les gens.

Il a mis cet amour au service des agriculteurs, quand Lionel Jospin en a fait en 2002 son ministre de l'agriculture. Là encore, il n'a pas quitté le terrain, parlant pour ceux qu'on n'entend pas : l'éleveur qui se lève à 4 heures, le vigneron qui taille sous la pluie, le céréalier qui travaille au rythme du soleil et des intempéries, mais aussi les chasseurs, auxquels il n'a jamais manqué. Il a défendu l'agriculture française et la ruralité, non comme un dossier, mais comme une cause : il la connaissait de l'intérieur, il avait tenu la main des paysans, il savait qu'il n'y a pas de pays sans paysans.

François Patriat était une figure connue de tous pour sa bonhomie, sa générosité, ce sourire, cette façon de vous prendre le bras comme s'il vous connaissait depuis toujours, aussi chaleureux que combatif.

Il était bien souvent le seul ou presque à applaudir les membres du Gouvernement. (Sourires) Sa fidélité n'avait jamais eu besoin d'être majoritaire pour se manifester. Les Premiers ministres s'étaient succédé devant lui, qui était installé dans l'hémicycle juste derrière eux, assez près pour leur murmurer quelques mots à l'oreille. Dans les moments les plus difficiles, lorsque le banc du gouvernement devient un endroit singulièrement solitaire, il y avait toujours cette voix, cette chaleur. On pouvait se retourner, François était là. Sa présence était précieuse.

François Patriat était un fidèle qui n'abandonne jamais le combat. Sa fidélité au Président de la République, même dans les tempêtes, cette loyauté à toute épreuve, cette constance dans l'engagement, c'était sa signature. Un exemple pour notre temps, où le compagnonnage, la fidélité, la loyauté s'effilochent trop souvent au gré des circonstances.

Faire de la politique, c'était pour lui prendre sa part d'un combat collectif et l'assumer jusqu'au bout, les soirs de victoire comme les soirs de défaite, à rebours de cet individualisme qui ronge aujourd'hui la vie politique, où certains ne se réclament d'une aventure commune que tant qu'elle sert la leur.

François Patriat n'en était pas moins un esprit ouvert. Il savait écouter. Pour lui, le dialogue n'était pas une faiblesse, mais une méthode ; le compromis n'était pas une défaite, mais l'art difficile de faire vivre ensemble ceux qui, parfois, ne pensaient pas toujours la même chose. Combien de fois l'a-t-on vu arranger un compromis dans les couloirs, ou devant ces bancs, à la dernière minute ? Il savait que la politique est l'art de l'addition, jamais de la soustraction. Il avait la noblesse des grands serviteurs de l'État qui placent le pays, le territoire, les gens, avant eux-mêmes et avant les partis. Il aimait sa Bourgogne, et c'est pourquoi il aimait tant la France.

Alors, que reste-t-il de François Patriat ? Un rire, d'abord. Une leçon, ensuite : que l'on peut rester fidèle à ses engagements sans renoncer au dialogue ; que le compromis n'est pas une compromission ; que lorsque l'on sait d'où l'on vient, on sait où l'on va.

Devant sa famille et ses proches en tribunes, à qui nous redisons amitié, soutien et fraternité, je veux, au nom du Gouvernement de la République, lui rendre hommage et lui dire merci.

M. le président.  - Je vous invite maintenant à partager un moment de recueillement à la mémoire de François Patriat. (Mmes et MM. les sénateurs et membres du Gouvernement observent un moment de recueillement.)

Conformément à notre tradition, en signe d'hommage à François Patriat, nous allons suspendre nos travaux.

La séance est suspendue à 14 h 55.

Présidence de M. Roger Karoutchi, vice-président

La séance reprend à 15 h 15.