Réuni le mercredi 17 décembre 2025, sous la présidence de M. Hugues SAURY (Les Républicains – Loiret), président, le groupe d’amitié France – Pays de la Corne de l’Afrique s’est entretenu, par visioconférence, avec M. Philippe MICHEL-KLEISBAUER, Ambassadeur de France au Soudan du Sud.

A également participé à la réunion : M. Jean-Luc RUELLE (Les Républicains – Français établis hors de France).

M. Philippe MICHEL-KLEISBAUER a rappelé que le Soudan du Sud prenait la forme d’un immense plateau descendant en pente douce du Sud vers le Nord. Le Sud du pays, dont le climat est tropical et équatorial, est arrosé par de fortes pluies, particulièrement violentes depuis quelques années, qui coulent vers le Nord-Est. Pendant la période des pluies, la circulation est rendue extrêmement difficile, y compris pour les véhicules militaires de l’ONU. Cette zone marécageuse difficilement pénétrable se trouve à la frontière entre le Soudan et le Soudan du Sud. Elle est aussi rendue dangereuse par la présence de « coupeurs de route », des groupes armés qui interceptent l’aide humanitaire.

L’Ambassadeur a indiqué que le Soudan du Sud était ainsi très riche en eau et disposait de très importantes potentialités agricoles. Toutefois, l’agriculture sud-soudanaise reste actuellement vivrière, ce qui ne permet pas de créer un véritable marché de produits agricoles. La montée des eaux récente transforme les nomades en pêcheurs. Le sous-sol est également riche en pétrole, au Nord, et en or, au Sud, ce qui suscite de nombreuses convoitises, tandis que l’élite au pouvoir s’approprie le rendement de ces richesses naturelles qui ne profitent pas à la population. Par ailleurs, les fonctionnaires et agents publics ne sont plus payés depuis environ 18 mois, ce qui les contraint à devenir eux-mêmes des « coupeurs de route ». Cette insécurité généralisée a conduit l’Ambassade à instaurer un couvre-feu pour ses agents, la circulation de nuit étant devenue trop dangereuse.

M. Philippe MICHEL-KLEISBAUER a ajouté que les actuels dirigeants sud-soudanais, après avoir mené le pays à l’indépendance en 2011 à l’issue d’une longue et éprouvante guerre civile, avaient toutefois régulièrement prolongé la période de transition en reportant les élections : ils souffrent donc d’une absence de légitimité élective, dans un contexte de forte corruption. Ils sont dans l’incapacité de structurer l’État. Cette instabilité politique et sociale fait craindre une éruption populaire.

L’Ambassadeur a indiqué que la communauté internationale était représentée par les cinq pays membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, les Russes s’étant installés très récemment. Au niveau européen, il ne restera sur place bientôt plus que la France et l’Allemagne, ainsi que le représentant de l’Union européenne, après le départ programmé des Néerlandais et celui envisagé des Norvégiens. Ces départs s’expliquent en partie par l’insécurité, mais aussi par la lassitude et l’épuisement des parties présentes, confrontées au détournement de l’aide internationale – les Chinois, par exemple, ayant annoncé leur retrait des champs pétroliers du pays au 31 décembre 2025. La Mission des Nations Unies au Soudan du Sud (MINUSS) représente actuellement la deuxième force onusienne au monde, soit 14 000 soldats et 2 000 policiers ; la MINUSS va toutefois connaître prochainement une réduction de ses effectifs. Or, l’arrivée récente des Russes dans le pays est concomitante à la volonté de l’ONU de s’en retirer partiellement. Les Russes pourraient chercher à s’emparer des ressources naturelles du pays, mais aussi à recruter des mercenaires à moindre coût. La situation est préoccupante.

M. Philippe MICHEL-KLEISBAUER a estimé que la réduction de la présence onusienne comportait le risque de livrer les populations les plus vulnérables aux formes de violences les plus extrêmes, telles que le viol des femmes comme arme de guerre et l’enlèvement d’enfants ; ces pratiques sont d’ailleurs déjà documentées par la communauté internationale et des organisations non gouvernementales (ONG). Le Centre opérationnel régional d’appui au processus de Khartoum et à l’Initiative de la Corne de l’Afrique de l’Union africaine (ROCK), qui est un projet régional, soutenu par Interpol et l’opérateur de coopération technique internationale du ministère français de l’intérieur Civipol, de lutte contre les réseaux criminels impliqués dans la traite et le trafic d’êtres humains, a permis de lutter contre l’immigration clandestine. Des ressortissants sud-soudanais sont en effet trompés par des passeurs qui les conduisent en Libye, où ils sont pris en otage et font l’objet de demandes de rançon.

L’Ambassadeur a conclu en insistant sur les importantes potentialités du Soudan du Sud et la résilience de ses habitants. Il a fait observer que la nouvelle génération était plus éduquée et très connectée ; il faudrait probablement encore dix à vingt ans avant qu’elle ne parvienne aux responsabilités dans ce qui reste aujourd’hui un proto-État.

En réponse à une question de M. Jean-Luc RUELLE, M. Philippe MICHEL-KLEISBAUER a indiqué qu’une évolution politique semblable à celle de plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, marquée par l’islamisme, était très peu probable au Soudan du Sud, le pays, quoique de culture et de langues arabes, étant largement catholique, et la population souhaitant se distinguer du Soudan, qu’elle considère comme islamisé. La situation est très différente de celle du Mali, du Burkina Faso ou du Niger. En revanche, un soulèvement populaire de type « Printemps arabe » est possible dans un contexte d’importants arriérés de paiement des rémunérations, de raréfaction de la monnaie fiduciaire et de forte inflation.

Répondant à M. Jean-Luc RUELLE, l’Ambassadeur a indiqué que la mission de l’ONU restait au Soudan du Sud, mais réduisait ses effectifs, surtout pour des raisons financières, à la demande des Américains. C’est la guerre au Soudan qui a placé le Soudan du Sud sous les feux de l’actualité, l’opinion publique internationale y étant relativement indifférente auparavant. Le Soudan du Sud ne peut être qualifié d’État failli ; c’est plutôt un proto-État qui a besoin de temps pour se mettre en place. Réduire sa présence dans le pays dans ce contexte ne peut que susciter des interrogations, d’autant plus que la population pourrait se sentir abandonnée. L’Ambassade de France soutient des projets visant à autonomiser les populations et à acquérir des savoir-faire, tels que l’installation de jardins flottants permettant de s’adapter à la montée des eaux. De son côté, l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO) a développé la culture du riz de façon à améliorer l’alimentation de la population. L’Agence française de développement (AFD) n’intervient pas au Soudan du Sud, car le pays n’est pas en mesure de garantir ses prêts ; il ne figure pas non plus sur la liste de l’AFD des pays pouvant bénéficier de dons.

M. Hugues SAURY, président, a indiqué qu’il évoquerait le cas du Soudan du Sud devant la commission d’évaluation de l’aide publique au développement, récemment mise en place.

M. Philippe MICHEL-KLEISBAUER a fait observer que les accords de paix ayant conduit à l’indépendance du Soudan du Sud avaient permis de réunir les deux principaux groupes ethniques qui s’affrontaient jusqu’alors, et avaient réparti les postes au sein des institutions. Ainsi les partis d’opposition bénéficient-ils de postes de vice-président et de ministères. Cela n’empêche toutefois pas les affrontements entre les milices des différents groupes politiques, d’autant plus qu’il n’existe pas de véritable armée régulière. Le vice-président de la République a toutefois été récemment arrêté et traduit en justice pour des motifs très graves, ce qui peut s’apparenter à une tentative d’éliminer une figure importante de l’opposition en vue de l’élection présidentielle prévue en principe en décembre 2026. Cela n’a toutefois pas provoqué d’importantes protestations populaires, la majorité de la population étant surtout préoccupée par sa survie.

En réponse à une question de M. Hugues SAURY, président, l’Ambassadeur a indiqué que le pays comptait toujours plusieurs camps de réfugiés soudanais. Au total, environ un million de personnes vivent dans ces camps, dont 450 000 dans des camps situés à la frontière entre les deux Soudan. Beaucoup d’enfants y sont nés et ne connaissent rien d’autre que les conditions de vie extrêmement difficiles qui y règnent. Les autorités sud-soudanaises ne veulent toutefois pas laisser sortir ces réfugiés et voudraient les renvoyer au Soudan.

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