III. VIVRE SOUS OCCUPATION EN ZONE C

MM. Jehad ABU HASSAN et Gaël LEOPOLD, ONG Première Urgence Internationale

M. Benjamin Sèze : Je vais maintenant donner la parole à Messieurs Gaël Léopold et Jehad Abu Hassan, de l'ONG Première Urgence Internationale. Ils vont nous parler respectivement de la situation humanitaire dans les territoires et de l'accès à la terre dans la bande de Gaza.

M. Gaël Léopold : Bonjour à tous. Merci beaucoup de nous avoir invités à nous exprimer ici. Je suis le chef de mission de Première Urgence Internationale en Territoires palestiniens occupés. Première Urgence Internationale est une ONG française qui existe depuis plus de 20 ans, qui n'est ni politique ni religieuse, et l'objet de notre propos aujourd'hui est justement d'essayer de rester dans le cadre de notre mandat humanitaire. M. Jehad Abu Hassan est notre coordinateur terrain à Gaza ; il vous parlera du quotidien à Gaza en général, dont vous avez déjà eu un aperçu, et il abordera plus spécifiquement ce qu'on appelle la zone d'accès restreint dans la bande de Gaza.

M. Jehad Abu Hassan : Bonjour à tous. Je voudrais d'abord remercier Monsieur le Sénateur Gilbert Roger et son équipe, qui m'ont aidé à sortir de la bande de Gaza et à venir jusqu'ici pour vous voir ce qui, comme vous l'avez compris, n'est pas chose aisée. Lorsque nous devons quitter la bande de Gaza, nous devons non seulement avoir un permis côté israélien, mais également un permis émis par l'Autorité à Gaza et, enfin, un permis côté jordanien. Parfois, on a bien l'un mais pas l'autre, donc c'est compliqué. Cette situation pose beaucoup de problèmes aux habitants de Gaza, notamment parce que le point de passage de Rafah vers l'Égypte est fermé. Les autorités égyptiennes ouvrent le passage tous les deux, trois mois pour un ou deux jours, permettant en général le passage d'au maximum 1 000 personnes, alors qu'il y a des dizaines de milliers de personnes qui attendent. Je vis à Gaza, je suis né à Gaza, je suis de Gaza, mes parents sont originaires d'un autre village à côté d'Ashkelon et je travaille à Gaza depuis 5 ans maintenant avec Première Urgence Internationale. Notre travail est surtout axé sur l'aide aux fermiers qui se trouvent dans la zone d'accès restreint. Ce matin, pendant la présentation de M. Imseis, vous avez pu voir une carte de la bande de Gaza qui montrait également que la zone accessible aux pêcheurs palestiniens était réduite, selon la volonté des autorités israéliennes, à 6 milles nautiques, mais en réalité, les pêcheurs ont beaucoup de difficultés au-delà de 3 milles nautiques. En ce qui concerne l'accès à la terre, que je vais traiter maintenant, la zone de non-construction et de non-accès était distante de 50 mètres de la frontière à l'époque du processus d'Oslo, puis elle s'est élargie jusqu'à constituer une bande de 300 mètres de large. Ce sont des « zones d'exclusion » ( no go zones ), indiquées en rouge sur cette carte. Les fermiers notamment ne peuvent pas y travailler et, de 300 à 1 500 mètres, l'accès est risqué. Dans les faits, la zone d'exclusion s'étend jusqu'à 500 mètres. Dans le village de Khuza'a, dans le gouvernorat de Khan Younès, dans le Sud de la bande de Gaza, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) veille aussi, en coordination avec les autorités israéliennes, à laisser passer quelques fermiers pour pouvoir cultiver leur terres dans la zone de 300 mètres.

La zone d'accès restreint représente pratiquement 35% de la terre arable à Gaza. Le ministère de l'agriculture estime les pertes résultant de cette situation à près de 60 millions de dollars chaque année. M. Duquesne disait tout à l'heure que le secteur agricole pouvait soutenir l'économie palestinienne. Malheureusement, il est très touché, particulièrement depuis la dernière guerre de Gaza : ces 51 jours ont été très dévastateurs, notamment dans cette zone à accès restreint du fait du passage des chars israéliens. L'opération terrestre, qui a eu lieu au mois de juillet 2014, n'a rien épargné, ni les infrastructures, ni les puits, ni les cultures. C'est donc une perte très conséquente pour les fermiers palestiniens. Cela s'ajoute à la situation économique, qui est déjà très difficile à cause du blocus qui restreint les possibilités d'exporter ou d'importer des biens. La fermeture de tunnels côté égyptien a également eu des conséquences : les fermiers vivant dans la zone à accès restreint ont été obligés, par exemple, de changer de type de culture car ils n'ont plus le droit de cultiver des cultures qui ont une hauteur de plus de 80 cm. Ils n'ont pas le droit d'investir, de construire des infrastructures, de réparer les puits. C'est donc un problème aussi lié à l'accès à l'eau pour l'irrigation. Ils ont interdiction d'aller cultiver leurs terres avant le début de la journée. Ils doivent partir dès que la nuit tombe. Les fermiers sont souvent sous le feu de coups de sommation et on dénombre parfois des blessés. Après la guerre de 2012, la guerre de 8 jours, les autorités israéliennes ont annoncé que les fermiers pourraient désormais aller jusqu'à 100 mètres de la clôture et cultiver leur terre. Après deux mois, ils ont changé d'avis en décrétant qu'ils devraient maintenant aller jusqu'à 300 mètres. Officiellement, il n'y a pas de dessin réel de la zone à accès restreint. Les Israéliens ne sont pas clairs là-dessus. D'après l'agence des Nations Unies pour les Droits de l'Homme en Palestine en 2013, 60 personnes ont été blessées dans ces zones. Sur les 60 personnes blessées, 9 étaient des fermiers. Ces pressions économiques affectent aussi toute la famille : la violence se développe au sein de la famille, il y a des conséquences sur le genre, le mariage précoce. Et les enfants sont parfois obligés de quitter l'école pour pouvoir aider leur famille économiquement. Comme vous le savez, 80% des Gazaouis vivent de l'aide humanitaire. On observe également que les gens consomment de plus en plus de nourriture de mauvaise qualité. Certains sont aussi contraints à manger en plus faible quantité ou à se séparer de certains effets personnels afin de subvenir à leurs besoins. Les gens font face à des difficultés car leurs dettes s'accumulent. C'était l'accès aux terres qui permettait de générer un revenu convenable pour la population. Avant la Première Intifada de 1987, étaient alors exportés beaucoup de produits agricoles palestiniens vers Israël, la Cisjordanie et la Jordanie. Les fermiers sont aujourd'hui confrontés à des difficultés quotidiennes. Ils risquent leur vie chaque jour lorsqu'ils tentent d'accéder à leurs terres pour les cultiver.

Notre association, Première Urgence, les aide. Nous avons aidé un paysan possédant une terre à l'Est de la ville de Khan Younès. Nous lui avons donné, après la guerre de 2012, des engrais, des réseaux d'irrigation, des semences et également une formation technique. Il a pu cultiver sa terre et tout allait bien. Après la guerre de 2014, ses cultures ont été arrachées, ses réseaux d'irrigation aussi. Même si cette personne pouvait générer un revenu en cultivant sa terre, la guerre est revenue et tout est perdu à nouveau. C'est malheureusement le cas d'environ 70% des fermiers que nous avions aidés. Avec trois guerres en trois années, la situation à Gaza est catastrophique.

M. Benjamin Sèze : Merci Monsieur Abu Hassan, je vous propose qu'on passe à l'exposé de votre collègue Monsieur Léopold qui va dresser un portrait complet de la situation sur l'ensemble des Territoires palestiniens et nous passerons ensuite aux questions.

M. Gaël Léopold : Avant de vous parler de la Cisjordanie, je voudrais rajouter quelques mots sur Gaza. La guerre de l'an dernier a détruit environ 17 500 maisons et mis à la rue 100 000 personnes. Un an après, ce que nous constatons sur le terrain est validé par les chiffres des institutions autorisées pour en parler. La reconstruction n'a toujours pas lieu. Il s'agit d'une conséquence directe du blocus malgré la tentative de mettre en place le GRM (Gaza Reconstruction Mecanism), un système tripartite entre le gouvernement israélien, le gouvernement palestinien et les Nations Unies, qui ne fonctionne pas. Les Israéliens éditent une dual used items list , une liste d'articles à utilisation double qui peuvent avoir non seulement une utilisation civile mais également une utilisation militaire. Dans cette liste, vous trouvez absolument tout, par exemple des billes d'acier de plus de 6 mm de diamètre, des poteaux en bois d'un certain diamètre ou d'une certaine résistance, des ciments d'un certain type etc. Cela réduit considérablement l'approvisionnement en matériaux de construction.

Depuis quelques mois, on peut seulement observer la reconstruction de quelques maisons. C'est une goutte d'eau dans l'océan des besoins gazaouis actuels. Ceci est véritablement une conséquence directe du blocus. Pour rendre concret ce qu'est le blocus pour la population palestinienne, voici un exemple que m'a donné un collègue qui était à Rafah. Il m'a raconté qu'il essayait de passer les checkpoint s en utilisant son réseau. Il m'a ensuite dit : « J'ai abandonné quand, à côté de moi, une personne qui avait développé une gangrène à la main, en était à sa sixième tentative de passage. C'était désormais une amputation du bras qui l'attendait ». C'est la réalité du blocus. C'est de ça dont on parle concrètement. Pour passer côté Cisjordanie, ce n'est pas forcément de meilleures réjouissances. Un de nos bailleurs principaux m'a dit, quand je suis arrivé à Jérusalem : « il n'y a pas de crise humanitaire en Palestine ». Je suis un peu l'actualité et j'étais déjà en poste sur place voici une quinzaine d'années. J'ai quand même été assez étonné par cette assertion. Je comprends qu'il plaçait la Palestine dans un contexte global en la comparant à la Syrie, à l'Irak. Effectivement, si on compare à ces crises humanitaires, la crise humanitaire en Palestine est très différente. Mais il y a une réalité humanitaire en Palestine qui est très diverse. À Ramallah, l'économie est relativement florissante avec un taux de croissance décent, autour de 3,5% cette année. Cependant, dès que vous sortez de Ramallah et que vous allez dans les petits villages du Nord de la Cisjordanie ou du Sud, qui sont constamment encerclés par les colonies, la situation est absolument différente. Il y a des zones rurales, des zones urbaines et ensuite il y a ce qu'on appelle la zone C. Ce matin nous vous avons montré sur la carte que la zone C représente à peu près 62% de l'intégralité de la Cisjordanie. Et dans ces 62% on retrouve à peu près 530 lieux d'habitation. Il s'agit de contextes ruraux, semi-ruraux. Cela représente jusqu'à 300 000 personnes. Les chiffres ne sont pas clairs et varient entre 180 000 personnes et 300 000 personnes qui vivent en zone C. Et dans cette même zone, on compte entre 335 000 et 350 000 colons israéliens. Comme vous pouvez le voir sur la carte, la zone C s'étend essentiellement dans la vallée du Jourdain mais pas seulement. C'est une zone qui, en fait, morcelle complètement la Cisjordanie, même dans la partie Ouest. Les zones A et B sont souvent des îlots perdus dans un océan de zone C. Il n'y a donc pas de continuité administrative ou territoriale entre les différentes zones A et B qui constituent la Cisjordanie. Dans la zone C, les communautés font face à des frustrations, des restrictions, imposées par le gouvernement israélien. Il n'y a, pour ainsi dire, aucun permis de construire délivré aux Palestiniens. Il me semble que seulement 3% des demandes de permis de construire sont approuvées par l'autorité israélienne. On constate des restrictions d'accès aux terres, que cela soit des terres agricoles ou des terres de pâturage. Dans ces zones-là, l'économie est essentiellement agricole et souvent basée sur l'élevage. L'accès aux terres de pâturage est donc restreint. Les restrictions portent sur tout type d'infrastructure, que ce soit des écoles, des maisons ou des abris pour les animaux. Dès que vous construisez un glacis de béton et de parpaings, il faut une autorisation. Si c'est fait sans autorisation, le risque est qu'à terme la structure soit détruite par Israël. Plusieurs éléments font que les populations qui vivent dans la zone C ont une perspective de développement quasiment inexistante. Leur perspective est plutôt une perspective de redéveloppement.

On parle beaucoup en ce moment de 46 communautés de Bédouins. Je parle ici de Bédouins sédentarisés qui historiquement pouvaient être des Bédouins nomades. Ils sont installés dans des structures assez éphémères, des maisons en tôle construites avec du bois, du plastique. Ce sont des maisons très rudimentaires. Ces 46 communautés risquent un transfert forcé, f orcible transfer , qui est défini dans la Convention de Genève comme étant, potentiellement, un crime de guerre. Ces populations sont menacées d'un transfert car elles gênent le développement des colonies israéliennes. Effectivement, elles sont souvent localisées à proximité de colonies, elles reçoivent donc régulièrement des ordres de démolition ou des ordres d'arrêt de travail. Ces ordres de démolition sont accrochés dans les arbres ou laissés sous une pierre avec un délai pour y répondre. Souvent, les personnes concernées ne découvrent que trop tardivement ces ordres qui permettent à l'autorité israélienne de venir et de détruire les structures concernées. On compte 459 structures qui ont été démolies entre le 1 er janvier et le 30 septembre de cette année 2015. Cela inclut, comme je le disais tout à l'heure, des maisons mais aussi des abris pour animaux, pour les outils etc. Ceci incite forcément la population concernée à partir. Nous pouvons alors parler de transferts forcés. D'après les Nations Unies, environ 6 000 personnes se sont déplacées depuis 2008. Ces déplacements ne se font pas manu militari puisque les Israéliens ne les poussent pas physiquement à partir mais ils les y incitent fortement puisqu'il n'y a plus de moyens de subsistance à l'endroit où ces personnes étaient installées. Du fait de leur déplacement vers les zones A et B, les personnes libèrent des terres qui sont ensuite accaparées par Israël. Parfois Israël propose des lieux de relocalisation qui ne correspondent pas du tout aux standards culturels ou traditionnels de la population. Bien sûr, ces lieux ne répondent pas à la problématique des moyens de subsistance puisque ces personnes qui vivaient de leurs terres sont démunies de moyens de subsistance lorsqu'elles se retrouvent en ville.

Je vais vous donner un exemple très concret. Dans une communauté qui s'appelle Al Hadidiya, dans le nord de la vallée du Jourdain, vivent 82 personnes dont 35 enfants, dans 13 maisons. La communauté n'est ni connectée à l'eau ni à l'électricité, et sa principale source de revenu est le pâturage, l'élevage. Un des représentants de la communauté disait déjà en 2011 que d'après lui, depuis 1997 et à la suite de toutes ces restrictions qui sont imposées sur sa communauté, environ 40 familles ont quitté la communauté pour aller s'installer en zone A et B, ou ailleurs, afin d'essayer d'avoir une vie un peu plus décente et un meilleur futur. La semaine dernière, les ordres de démolition qui avaient été petit à petit délivrés dans cette communauté ont été en partie mis à exécution. Israël a détruit 14 structures dans la communauté et, de fait, 15 personnes ont été contraintes de quitter leur domicile pour aller s'installer ailleurs. Une des réponses que nous apportons à travers un consortium d'ONG est une réponse en termes d'hébergement. Nous fournissons, bien que cela puisse sembler dérisoire, des caravanes, des mobil-homes, des tentes pour que ces personnes restent sur place et éviter qu'elles ne partent trop loin afin qu'elles ne libèrent pas complètement la terre. Cela peut être une solution temporaire pour leur permettre de réagir et de reconstruire pour rester sur place. C'est absolument dérisoire et, à terme, la situation se répète : cette communauté a déjà subi des destructions dans le passé. Il y en a eu l'année dernière et il y en en aura forcément dans le futur. Nous aidons, et Israël revient démolir ce qu'on avait installé la veille ou l'avant-veille avec le consortium d'ONG. C'est la réalité de la vie dans la zone C de Cisjordanie.

Je voulais ensuite évoquer le problème de la violence des colons. C'est une thématique sur laquelle nous travaillons énormément et qui impacte fortement la population palestinienne, pas uniquement en zone C mais aussi en zone A et B. Ce qu'il faut comprendre, c'est que même si vous habitez en zone B, vos terres sont souvent situées en zone C. C'est là que vous avez vos animaux, vos oliviers, une partie de votre héritage culturel et familial. On a pu observer la violence des colons avec ce qui s'est passé le 31 juillet 2015 à Douma. Elle peut se concrétiser par du harcèlement, de l'intimidation. Par exemple, cela peut être un colon qui passe avec son quad tous les vendredis matin à pleine vitesse à travers un village pour faire peur à tout le monde. Bien sûr, il est souvent armé. Cela peut prendre la forme d'attaques physiques concrètes, comme on l'a vu à Douma où des cocktails Molotov, lancés dans une maison, ont provoqué la mort de trois personnes dont un bébé de 18 mois. Cela peut aussi prendre la forme de champs brûlés, de champs de céréales qui étaient prêts pour la récolte notamment, cela peut être le déracinement d'oliviers, etc.

On recense depuis le début de l'année 210 attaques de colons en Cisjordanie, ce qui incite la population concernée à se réfugier à l'intérieur des zones B et A en libérant ainsi l'espace pour un accaparement éventuel du gouvernement israélien, essentiellement pour des raisons d'extension de la colonisation. Je vais terminer avec un dernier point sur cette violence des colons. Une de nos collègues de Yesh Din , une ONG israélienne de défense des droits de l'homme, a enquêté sur les plaintes déposées par les victimes de violences de la part des colons israéliens. Lorsqu'un Palestinien est sujet à des attaques de colons israéliens, il doit se rendre dans l'équivalent d'un commissariat pour porter plainte. Or, le commissariat se trouve dans la colonie, il est donc compliqué de s'y rendre car les gens ne sont pas forcément autorisés à entrer dans la colonie. L'ONG Yesh Din est à l'origine des chiffres suivants.

91,6% des dépôts de plainte des victimes ne débouchent ni sur l'ouverture d'une enquête, ni sur une mise en examen. Sur les 8,4% restant, il y a seulement 1,9% de l'ensemble des plaintes qui débouchent sur une condamnation. Ces chiffres font état de l'échelle de l'impunité dont jouissent les colons israéliens en Cisjordanie. La situation humanitaire que connaît la Palestine n'est pas celle de la Syrie, de pays africains, ou de l'Irak. Cependant, il y a assez de restrictions dans les déplacements, dans les conditions économiques, pour que, dans ce pays qui pourrait fleurir économiquement, et je suis toujours aussi sidéré de voir que malgré tout ils arrivent à développer leur économie, 27% de la population vive en situation d'insécurité alimentaire. La population ne meurt pas de faim, mais elle est en situation d'insécurité alimentaire, ce qui signifie que le moindre aléa climatique, le moindre problème comme un champ brûlé, peut amener une famille à être complètement dépendante de l'assistance alimentaire internationale.

L'accumulation de tous ces facteurs fait qu'entre 2008 et aujourd'hui, 6 000 personnes ont laissé leur terre, leur maison, leur terrain pour se mettre en sécurité et essayer de se construire un avenir meilleur.

M. Benjamin Sèze : Merci beaucoup pour ces deux exposés très intéressants et très éclairants. Nous allons maintenant passer aux questions, avant la troisième table ronde.

Question de la salle : Bonjour, je m'appelle Françoise Guiche, je milite au sein de l'association Amitié Palestine Solidarité et Échange Solidarité. On le sait, dans tous les conflits, les premières victimes sont les femmes et les enfants. Le 31 octobre 2000, le Conseil de sécurité de l'ONU a adopté, à l'unanimité, la résolution 1325 sous la pression d'ONG. Cette résolution préconise la protection des femmes et des petites filles. Elle porte sur le genre, c'est donc une première, et sur la place des femmes dans la construction de la paix, dans les institutions représentatives, et sur la poursuite des crimes contre l'humanité commis par les pays. Les femmes palestiniennes, qui subissent des agressions, des kidnappings, des violences de la part des colons, ne cessent d'interpeler M. Ban Ki-moon pour l'application de cette résolution. Madame Fadwa Kheder, une des dirigeantes nationales du PPP, Parti du Peuple Palestinien, a profité de son séjour en septembre 2014 pour interpeler des élus et des associations, pour qu'on aide ces femmes à faire appliquer cette résolution, ce qui ferait aussi avancer la cause des femmes dans le monde entier. C'est ainsi que Madame Laurence Cohen, sénatrice du Val-de-Marne, a eu l'idée de créer un collectif Palestine Femme Paix et Sécurité, qui réunirait des associations et des élus, pour populariser cette thématique et lancer une pétition à l'adresse de M. Ban Ki-moon. Cette pétition a été signée dans un premier temps par 100 personnalités françaises et étrangères de différentes composantes politiques, des artistes, des scientifiques. Nous avons organisé une conférence de presse, seul le journal L'Humanité et la chaîne Public Sénat y ont assisté. Je vous invite donc, en sortant de la salle, à signer cette pétition. Nous espérons pouvoir faire avancer la cause des femmes à Gaza, en Palestine et partout dans le monde.

Question de la salle : Une question très simple et très rapide. Il y a un problème d'accès à l'eau potable en zone C, qui pose un réel problème de crime contre l'humanité. On n'a pas le droit de priver une population d'eau potable. Les gens réclament à boire parce qu'ils n'en ont pas.

M. Gaël Léopold : J'ai vu le même documentaire sur Arte il y a quelques semaines de cela. Pour prolonger votre propos, sachez qu'Israël, selon les accords d'Oslo, a contrôle et autorité, à la fois sur la surface, sous la surface, et dans l'espace aérien des Territoires palestiniens occupés. À partir du moment où l'on sait qu'il y a des nappes phréatiques tout à fait intéressantes en Cisjordanie, notamment du côté du Nord-Ouest, si un village souhaite creuser un puits (en Israël), cela était impossible il y a une dizaine d'années, et cela reste aujourd'hui une opération quasi-impossible.

Question de la salle : Bonjour, ma question concerne l'impact qu'ont pu avoir les changements politiques en Égypte sur la vie des Gazaouis, c'est-à-dire l'arrivée du Maréchal Sissi au pouvoir, et la présence de sympathisants de l'État Islamique au Nord du Sinaï. Comment ces changements ont-ils impacté la vie des Gazaouis depuis 3 ans ?

M. Jehad Abu Hassan : Je pense qu'il y a eu des conséquences, notamment après la fermeture des tunnels à Gaza. En réalité, malheureusement, des gens qui, par exemple, cultivaient leurs terres, ont, à un moment donné, pour des raisons économiques, été obligés de chercher un autre travail. On pousse ces gens à abandonner leurs terres. D'après une organisation des droits de l'Homme palestinienne, à peu près 30 000 personnes travaillaient dans les tunnels. Cela compte beaucoup pour l'économie de Gaza, et notamment dans le Sud. Cela se ressent également dans les sorties de Gaza. Les gens pouvaient plus facilement sortir via l'Égypte. Aujourd'hui, c'est pratiquement fermé. Il y a une semaine, à peu près 1 000 personnes sont sorties. Ces gens-là ont dû payer les autorités, pour pouvoir sortir, alors que ceux qui attendaient ne le pouvaient pas. Il y a beaucoup plus de difficultés à cause de la fermeture de tunnels. Avant aussi, les produits qui passaient à Gaza via la contrebande étaient moins chers. Si je prends l'exemple de l'essence, le litre coûtait 2,2 shekels, désormais sans cet approvisionnement la population ne peut plus qu'acheter le fuel israélien qui coûte environ 7 shekels le litre. Pour y remédier, les Gazaouis commencent à utiliser des bouteilles de gaz à la place de l'essence. Cela représente un risque pour leur vie. On entend également que, pour en finir avec les tunnels, les autorités égyptiennes ont commencé à pomper l'eau de la mer et à inonder les tunnels restants. Cela a un impact certain sur l'environnement. Déjà, l'eau à Gaza a un taux de salinité très important. Avec ce type de pratique, je pense qu'il y aura encore plus de problèmes.

Question de la salle : Bonsoir, on manque d'eau à Gaza, or au Liban, il y a des sources sous-marines d'eau potable. Est-ce que la France pourrait aider à faire un projet, si le gouvernement libanais était d'accord, de transfert de cette eau par un tuyau sous-marin jusqu'à Gaza, pour l'agriculture et l'eau potable ? La France défendrait-elle le point de vue juridique que ceci est compatible avec les accords d'Oslo ? Deuxièmement, j'étais à Gaza en 1994, après avoir pris contact avec un fabriquant de jus d'orange et avec la compagnie CMA CGM, grand transporteur à l'époque. J'avais fait un essai démontrant que les oranges mises dans un filet en plastique flottent juste en-dessous du niveau de la mer tout en étant préservées. Cela était très bien pour faire du jus de fruit. J'avais aussi vu le président de l'association des pêcheurs. J'avais donc pensé que les pêcheurs ramassent les oranges et, avec la coopérative, aillent jusqu'à la limite de la mer territoriale, lâchent ces oranges en mer au moment où les courants les emmènent. Un bateau privé serait chargé de récupérer ces oranges avec une grue pour les emmener puis les vendre. Une centaine de journalistes étaient prêts à faire cela, mais malheureusement le président de la coopérative était à Londres. Est-ce que la France y consentirait ? Je pense qu'elle doit prendre des risques juridiques pour faire appliquer le droit en faveur des exportations palestiniennes. Cela serait très symbolique.

M. Gaël Léopold : Je ne me prononcerais pas pour la France, mais concernant les oranges, je vous invite à regarder le documentaire L es 18 fugitives , sur une expérience d'autonomisation par rapport à une occupation menée pendant la Première Intifada à Bethléem. Des Palestiniens ont fait venir des vaches dans leur village, leur permettant d'avoir du lait et de ne pas acheter de lait israélien. Le gouverneur israélien a dit que ces vaches représentaient un danger pour l'État d'Israël. Je pense donc que les oranges en question risquent fortement d'être taxées de la même manière.

M. Benjamin Sèze : Merci Messieurs, nous allons passer à la troisième table ronde qui va porter sur le regard de la société israélienne.

MM. Jeff Halper et Yehuda Shaul

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