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Quelle solution politique pour le Tibet ?

 

B. L'ENVERS DU DÉCOR

Sous une façade de modernité, se dissimulent des rapports économiques de type colonial. Surtout, la très relative prospérité matérielle des Tibétains est payée d'une perte de substance culturelle et religieuse.

1. Une économie duale

Les autorités chinoises mettent en avant l'effort financier consenti au nom de la solidarité nationale en faveur du Tibet. Selon « Cent questions sur le Tibet », de 1952 à 1993 le gouvernement central aurait alloué au Tibet des subventions d'un montant total de 19 milliards de yuans. Depuis 1994, ce flux de subventions s'élèverait à environ 3 milliards de yuans chaque année.

Le gouvernement tibétain en exil fait toutefois observer que les revenus tirés par la Chine des activités extractives au Tibet sont vraisemblablement supérieurs à ces apports de fonds. Le haut plateau est en effet particulièrement riche en minéraux. Les gisements de chrome et de cuivre sont au premier rang au niveau national. Le Tibet possède aussi les plus importants gisements de borax et d'uranium du monde et la moitié des réserves mondiales de lithium. Le sud-est de la RAT offre d'autre part des ressources forestières de grande valeur économique, qui ont d'ailleurs déjà été largement surexploitées.

En pratique, le modèle actuel de développement du Tibet, fondé sur les infrastructures lourdes et les industries minières, laisse sur le bord du chemin la grande masse de la population. En effet, celle-ci est rurale à 80 % et tire ses revenus d'une agriculture de subsistance et de l'élevage. Le Tibet compte environ 500 000 pasteurs nomades.

Ceci explique la coexistence d'un fort taux de croissance et d'un taux élevé de pauvreté. Alors que, de source officielle, le revenu annuel moyen dans la RAT était à la fin de 2005 de 8 411 yuans, il n'atteignait que 2 078 yuans dans les campagnes, où l'on estime que 70 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté.

Or, cette opposition entre les villes et les campagnes recoupe la distinction entre les colons d'origine han et les autochtones de souche tibétaine. En effet, les premiers peuplent aujourd'hui les villes de la RAT, où se concentrent la richesse et la croissance. Le nombre de ces colons chinois est difficile à connaître. De source officielle, ils ne seraient qu'un peu plus de 200 000. Mais ce chiffre ne tient pas compte des effectifs militaires, ni des fonctionnaires en poste pour une durée limitée au Tibet. Selon les chiffres cités par le Centre tibétain pour les droits de l'homme et la démocratie, leur nombre s'élèverait en fait à 900 000.

Dans cette économie duale, les fonds publics importants déversés au Tibet alimentent surtout un boom de la construction et des dépenses d'administration, qui profite d'abord aux colons Han. Leurs salaires et leurs traitements sont plus importants que dans le reste de la Chine, afin de les inciter à venir dans une région que la rudesse de son climat ne rend pas spontanément attractive. Il en résulte une pression inflationniste, notamment sur les denrées alimentaires, qui accentue encore l'éviction des Tibétains de souche de la prospérité urbaine.

2. Une marginalisation culturelle

La faible participation des Tibétains à la croissance économique s'explique largement par la marginalisation culturelle qu'ils subissent dans leur propre patrie.

D'une part, une trop grande partie d'entre eux n'a toujours pas accès à l'éducation. Selon le Centre tibétain pour les droits de l'homme et la démocratie, le taux d'analphabétisme dans la RAT s'élevait en 2003 à 54,9 %, soit un niveau six fois supérieur à la moyenne nationale. Les investissements éducatifs sont concentrés dans les zones urbaines, alors que les zones rurales sont oubliées. Dans les campagnes, la rareté des écoles contraint les élèves à des trajets excessivement longs ; tandis que l'insuffisance des subventions laisse à la charge des familles des droits d'inscription difficilement supportables, ce qui les conduit parfois à ne scolariser qu'une partie de leurs enfants.

D'autre part, en dépit du bilinguisme officiel, l'usage de la langue tibétaine est considéré comme inutile sur le marché du travail. En conséquence, le tibétain est réduit à la portion congrue dans l'éducation. Dans les zones rurales, l'enseignement se fait en tibétain dans le primaire, avec le chinois comme seconde langue obligatoire. Dans les zones urbaines, l'offre d'éducation primaire existe soit en chinois, soit en tibétain, exposant les parents à un choix déchirant pour leurs enfants. Mais dès l'accès au cycle secondaire, l'enseignement n'existe plus qu'en chinois, le tibétain étant ramené au rang d'option.

Cette marginalisation du tibétain comme langue d'enseignement n'est pourtant pas la conséquence inéluctable d'une supposée inadaptation au monde moderne, comme le montre l'exemple de la communauté tibétaine en exil. En effet, celle-ci a su mettre en place en Inde un réseau éducatif remarquable, où toutes les matières sont enseignées en tibétain jusqu'au niveau primaire. Puis, pour s'adapter aux exigences scolaires du pays d'accueil, le tibétain est enseigné au même titre que la langue anglaise jusqu'au niveau du baccalauréat. D'ailleurs, nombre de parents envoient leurs enfants suivre en Inde une scolarité en tibétain afin qu'ils puissent sauvegarder leur identité. Mais lorsque ces jeunes reviennent ensuite au Tibet, ils sont frappés d'ostracisme dans l'accès à l'emploi et pratiquement bannis de la fonction publique.

3. Une religion sous surveillance

Atteinte dans son premier pilier, la langue, l'identité tibétaine est également menacée dans son second pilier, la religion bouddhique. Certes, les persécutions des années 1950 à 1970, qui culminèrent lors de la « Révolution culturelle » et au cours desquelles la quasi totalité des monastères du Tibet furent rasés et les moines exécutés par milliers, appartiennent au passé. Mais la religion tibétaine, soupçonnée - non sans raison - d'avoir un lien avec la dissidence politique et le « séparatisme », demeure sous haute surveillance.

En droit, la liberté de croyance est garantie par la Constitution chinoise de 1982, dont l'article 36 dispose que « L'Etat protège les activités religieuses normales ». Cette compétence de l'Etat justifie l'existence d'une Association des bouddhistes de Chine, dont les membres nommés ont un rôle de conseil, et d'un Bureau des affaires religieuses, qui dépend du Parti et exerce un contrôle administratif sur tous les lieux de culte. Ces deux organismes nationaux possèdent leurs relais au Tibet.

En pratique, la dévotion bouddhique est mal considérée du pouvoir au Tibet. Elle est même interdite aux cadres du Parti et aux agents publics. Pour tous, la possession de portraits ou d'ouvrages du Dalaï-Lama est prohibée.

Le contrôle des autorités s'exerce jusqu'au sein des monastères à travers les «comités démocratiques de gestion », chargés d'en superviser le fonctionnement matériel, mais aussi les activités éducatives et proprement religieuses. Des « campagnes de rééducation patriotiques » sont régulièrement lancées, au cours desquelles les moines et nonnes doivent renier le Dalaï-Lama et affirmer l'appartenance inaliénable du Tibet à la Chine.

Les admissions dans les monastères sont soumises à autorisation, ce qui permet aux autorités de réguler les effectifs des religieux. De même, les moines doivent solliciter une autorisation pour pouvoir poursuivre des études. Des épreuves au contenu politique ont été introduites dans l'examen menant au titre de Geshe, c'est-à-dire de docteur en philosophie bouddhique.

Enfin, au plus haut niveau des institutions religieuses tibétaines, les autorités chinoises se sont attribué le droit de reconnaître les trulkous, ces dignitaires qui se succèdent selon le principe de la réincarnation. Une Académie chinoise de langue tibétaine des hautes études bouddhiques existe à Pékin, chargée de fournir aux enfants et jeunes gens reconnus comme trulkous une éducation classique et moderne, garantissant surtout qu'ils deviendront des « patriotes opposés au séparatisme ».

Le cas le plus connu de cette intervention du pouvoir dans la désignation des trulkous concerne le Panchen-Lama, le second dignitaire de l'école guélougpa. Six ans après la mort du Xème Panchen-Lama, intervenue en 1989, le Dalaï-Lama a reconnu le jeune Gendun Choekyi Nyima comme sa réincarnation. Mais les autorités chinoises n'acceptèrent pas ce verdict, et ont promu leur propre candidat, le jeune Gyaltsen Norbu, au titre de XIème Panchen-Lama. Quant à l'enfant reconnu par le Dalaï-Lama, il est détenu avec sa famille dans un lieu secret depuis 1995. La délégation du groupe d'information s'est, bien sûr, enquise de son sort lors des entretiens qu'elle a eu à Pékin et à Lhassa. Il lui a été répondu que Gendun Choekyi Nyima préfère vivre retiré, mais qu'il s'exprimera publiquement lorsqu'il aura atteint sa majorité.