EXPOSÉ DES MOTIFS
Mesdames, Messieurs,
I. Une guerre imposée à un pays souverain encore fragilisé
Depuis le 2 mars 2026, le Liban est entré dans un nouveau cycle de violence, suite à l'agression israélo-américaine contre l'Iran. Le Liban n'est pas partie prenante à ce conflit : c'est un État souverain, doté depuis janvier 2026 d'un président de la République nouvellement élu et d'un gouvernement de réforme.
Il en subit pourtant les conséquences de plein fouet, jusqu'aux centaines de morts et autant de blessés au cours des terribles bombardements du 8 avril dernier.
Le bilan humain au 31 mars 2026 est en effet accablant : plus de 1 268 morts, 3 750 blessés, et plus d'un million de personnes déplacées pour une population totale de 5,8 millions d'habitants soit près d'un habitant sur cinq. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés alerte sur une catastrophe humanitaire prévisible de grande ampleur. 669 centres d'hébergement accueillent 136 201 déplacés répartis en 35 419 familles. Les hôpitaux du Sud sont saturés et ils subissent les assauts de l'aviation israélienne, les routes d'approvisionnement sont coupées ou dangereuses. Des frappes israéliennes ont touché des zones densément peuplées, y compris le centre-ville de Beyrouth, confirmant que l'objectif poursuivi par le Gouvernement israélien est la déstabilisation du Gouvernement libanais.
II. La FINUL sous le feu : la sécurité des Casques bleus et du détachement français en jeu
La France est présente au Liban depuis 1978 dans le cadre de la force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL), créée à la suite de la première invasion israélienne du Sud-Liban. Elle y déploie près de 700 soldats dans le cadre de l'opération Daman, dont la grande majorité constitue la Force commander reserve FCR, unité d'intervention rapide de la FINUL. Depuis la création de la FINUL, 334 Casques bleus ont été tués au Liban, la France reste d'ailleurs marquée par l'attentat du Drakar qui avait causé la mort de 50 de nos parachutistes.
La situation de ces soldats est aujourd'hui intenable. Le 28 mars 2026, trois incidents graves ont opposé le contingent français aux forces armées israéliennes à proximité de Naqoura : des soldats israéliens ont mis en joue le chef d'état-major de la FINUL et son assistant, leur intimant de changer d'itinéraire ; un convoi logistique français a essuyé des tirs directs ; un char israélien a tiré un coup de semonce à proximité immédiate du convoi. Il ne peut s'agir d'erreur. Ces incidents, confirmés par le ministère français des Affaires étrangères, constituent des violations graves du droit international, car ils constituent des crimes de guerre, et de la résolution 1701 du Conseil de sécurité des Nations Unies.
Face à la gravité de la situation, la France a demandé le 30 mars 2026 la tenue d'une réunion d'urgence du Conseil de sécurité, conjointement avec l'Indonésie, après la mort de trois Casques bleus indonésiens et les incidents visant le contingent français. Cette initiative était nécessaire et bienvenue. Mais la saisine du Conseil de sécurité ne peut se substituer à l'obtention de garanties contraignantes et à des mesures coercitives effectives. La réunion d'urgence doit déboucher sur des actes concrets.
Par ailleurs, Israël contrôle désormais des zones substantielles au nord immédiat de la ligne bleue, jusqu'à 20 kilomètres en territoire libanais, en violation directe de la résolution 1701 qui prévoit que seules les forces armées libanaises et la FINUL peuvent être déployées au sud du fleuve Litani et de la Charte de l'ONU. La question du renforcement des moyens aériens du détachement français doit se poser surtout dans le contexte du déploiement naval en Méditerranée orientale.
III. Une contradiction que ni la France ni l'UE ne peuvent maintenir
La France condamne les frappes sur le Liban, envoie de l'aide humanitaire, protège ses soldats dans la FINUL, affiche son attachement à la souveraineté et à l'intégrité territoriale libanaises, soutient le gouvernement Salam dans ses efforts de réforme.
Cette cohérence doit également être portée au niveau européen. L'accord d'association entre l'Union européenne et Israël dispose en son article 2 que le respect des droits de l'homme et des principes démocratiques constitue un élément essentiel du partenariat. Les frappes israéliennes sur le Liban, État souverain et non partie au conflit régional, les violations répétées de la résolution 1701, les atteintes aux forces onusiennes et le bilan humanitaire dévastateur s'ajoutent aux violations déjà documentées par le Service européen pour l'action extérieure en juin 2025.
La France et l'Europe possèdent des leviers économiques et commerciaux pour faire cesser l'agression israélienne contre le Liban et imposer comme le gouvernement libanais le souhaite, des négociations bilatérales.
L'Union européenne ne peut rester dans cette contradiction : soutenir le Liban d'un côté et maintenir un accord d'association privilégié notamment sur le plan commercial avec la puissance qui le bombarde de l'autre. La suspension de cet accord au regard du conflit au Liban est une exigence de cohérence, pas un acte politique partisan.
La France doit mobiliser tous ses atouts au service d'une diplomatie cohérente : sa position de membre permanent au Conseil de sécurité, sa participation à la FINUL, ses liens historiques avec Beyrouth et sa francophonie partagée par une partie importante de la population, ou encore ses relations avec l'ensemble des acteurs de la région.