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4. Interventions publiques, « aléa moral » et concurrence

Une deuxième question attribuable aux caractéristiques essentielles du football est encore plus préoccupante. La très grande popularité du football lui confère une forte dimension politico-social. En France, le développement du sport est considéré comme un objectif d'intérêt général, qui justifie que des moyens publics lui sont consacrés. Cette intervention publique est légitime lorsqu'elle se produit au bénéfice de tous. Elle devient nettement problématique lorsqu'elle est destinée à soutenir des clubs à visée commerciale. En ce cas, l'intervention publique est d'abord source d'aléa moral, c'est-à-dire qu'une situation où la contrainte financière ressentie par les agents économiques étant plus ou moins atténuée du fait d'une quasi garantie publique, les déséquilibres financiers et économiques s'accumulent. En outre, les aides publiques sont d'autant plus problématiques que, les clubs évoluant dans un contexte concurrentiel, elles représentent alors un facteur de distorsion de concurrence. Or, la popularité du football, et des clubs, constitue une forte incitation à ce que de telles interventions se produisent, du moins dans les pays où elles sont susceptibles d'apporter à l'autorité publique, qui y consent, les gains de popularité d'une posture de sauveur du football national, c'est-à-dire où la popularité de ce sport nourrit une préférence collective quasi-irrationnelle.

5. Plusieurs analyses théoriques concluent à l'inefficience économique structurelle du football, du moins en l'état des choses

a) La loi de Baumol et Bowen, une analyse économique fructueuse

L'augmentation considérable des charges salariales, et l'existence récurrente de déficits dans les clubs de football pourraient traduire l'effet de la loi de Baumol et Bowen, du nom de deux économistes, énoncée en 1966 à l'occasion d'une étude sur l'économie du théâtre à New-York. Il s'agissait alors d'expliquer les raisons pour lesquelles les théâtres de Broadway connaissaient une inflation des coûts et dégageaient des pertes régulières.

Selon cette loi, appelée également « maladie des coûts », l'économie du spectacle vivant appartient au « secteur archaïque » de l'économie, caractérisé par une technologie stagnante qui interdit tout gain de productivité et, le travail faisant partie intégrante du produit fini, par son incompressibilité. Les salaires ayant tendance à s'aligner sur ceux du secteur productif, un renchérissement des coûts de production intervient, supérieur à celui de l'inflation et, surtout, bien supérieur à celui de la hausse des recettes. En outre, le nombre de représentations est relativement stable et limité dans le temps (ce qui interdit les économies d'échelle), les prix sont fixés ex ante, indépendamment du succès escompté, et la demande est fortement élastique aux prix pratiqués. La marge de manoeuvre des intervenants est, par conséquent, très faible. Seule une augmentation de la qualité des spectacles semble mobilisable pour justifier une augmentation des prix qui ne détourne pas le consommateur de fréquenter les salles.

Mais le public s'habitue à ce haut niveau d'exigence en réclamant des spectacles toujours plus somptueux, ce qui entraîne à nouveau un renchérissement des coûts, lié à la nécessité de donner des spectacles incorporant un haut degré de qualité et d'innovation.

Les firmes sont donc en insuffisance chronique de fonds propres, si bien que les pouvoirs publics sont confrontés à un dilemme : soit ils financent les arts vivants, ce qui peut inciter les entrepreneurs de spectacle à produire des spectacles toujours plus coûteux (anticipant un soutien financier public préventif ou curatif), soit ils se désengagent et les laissent se marginaliser sur le marché.

Le football, semblant appartenir pleinement à la catégorie du spectacle vivant, il est justifié de confronter son fonctionnement à l'analyse économique de Baumol.

Certaines caractéristiques du football doivent être différenciées. Contrairement aux institutions étudiées, les clubs de football sont des acteurs marchands confrontés aux contraintes économiques de droit commun. Du côté de leurs recettes, ils ont, plus que les théâtres étudiés, la faculté de monnayer leur production, à travers la vente des compétitions auxquelles ils participent et, ainsi, de dégager des économies d'échelle. En outre, une partie significative de leurs chiffres d'affaires provient de la cession de leurs produits à des acheteurs qui n'ont pas entièrement le comportement de consommateur décrit dans l'étude de Baumol. En particulier, la demande des plates-formes de télévision apparaît nettement moins élastique aux prix que celle des spectateurs ordinaires.

Les prix de vente du football sont moins inertes, ce qui témoigne d'une certaine marge de manoeuvre. Enfin, si la productivité est difficilement « pilotable », l'habileté sportive peut, du fait par exemple des compositions d'équipes performantes, induire des niveaux de productivité assez variables ce qui tend à montrer que les marges de manoeuvre ne sont pas totalement inexistantes.

Celles-ci, à leur tour, conduisent à nuancer l'idée selon laquelle la « loi de Baumol » devrait être considérée comme décrivant une loi pleinement déterministe débouchant nécessairement sur la question de l'intervention publique au profit du football.

Il n'en reste pas moins que, sous de nombreux aspects, l'application de la loi de Baumol au football semble offrir un fort pouvoir explicatif.

Ainsi, le constat que les charges y ont structurellement un temps d'avance sur les recettes n'y est pas uniquement la traduction d'un problème non résolu de gestion des anticipations (v. infra), mais paraît établir l'existence d'une compétition aussi récurrente qu'acharnée afin de conquérir les positions les plus rémunératrices aux dépens des concurrents.

Il faut insister ici sur l'idée de récurrence puisqu'aussi bien tant la préservation d'un certain degré d'aléa sportif que l'impossibilité structurelle dans une activité supposent le maintien d'une pluralité de concurrents, d'éliminer ceux-ci conduisant à une compétition permanente qui va s'amplifiant.

Dans un tel contexte, la question de la défaillance économique des intervenants se pose inéluctablement et, avec elle, celle de la réaction des pouvoirs publics. La réalité du football professionnel d'aujourd'hui est bien composée de l'existence de pertes, pour de nombreux clubs, et du constat de scrutins publics aux effets indésirables tant pour la loyauté de la concurrence que pour les équilibres financiers et économiques du secteur.

La parade à ce type de processus consisterait à mettre en oeuvre une régulation préventive de l'hyper-compétition entre les clubs.

b) Les effets de la « course aux armements »

Une étude d'Ascari et Gagnepain38(*) consacrée aux clubs espagnols vient fournir une analyse de la formation des coûts salariaux dans le football espagnol à partir du concept de « course aux armements ». Elle propose aussi une estimation qualitative et quantifiée de leur impact.

Pour les auteurs, le processus de formation des coûts est déterminé par la concurrence entre les clubs aux fins de s'adjuger les joueurs les plus à même d'accroître leur probabilité de succès. Le nombre des joueurs concernés étant limité, la concurrence entre clubs provoque une hausse des prix qui s'auto-entretient, sous la contrainte théorique des capacités financières des clubs.

On retrouve dans cette approche tous les ingrédients identifiés plus haut : la situation de monopole des stars, l'importance, au moins théorique, de l'existence de la contrainte financière pour la régulation d'un marché qui, sans cette variable de sauvegarde, a toutes les chances de s'emballer.

A ces constats partagés sont associées des conclusions originales qualitatives et quantitatives sur l'impact de cette « course aux armements ».

D'un point de vue qualitatif, les auteurs montrent que ce processus est largement irrationnel et qu'il aboutit à un gaspillage de ressources. A partir d'une analyse des conditions de production des clubs professionnels, ils estiment que l'inflation salariale conduit les investisseurs à dépasser leur « frontière », c'est-à-dire le budget théorique qui leur permettrait d'atteindre leurs objectifs sportifs. Ce point de vue repose sur l'idée que les clubs savent doser le budget nécessaire à l'obtention des résultats qu'ils se fixent. De fait, il existe une relation étroite39(*) entre le niveau du budget d'un club et ses résultats et cette relation invite à estimer qu'il est possible au club de déterminer un budget adapté à ses objectifs. Dans ces conditions, tout excédent de dépenses par rapport à ce budget peut être considéré comme une allocation inefficace des ressources. Les auteurs estiment que la « course aux armements » entre clubs aboutit à une telle situation. Elle revient à instiller une dynamique autonome des coûts qui conduit les clubs à engager des dépenses inutiles, dans un jeu qui est, pour eux, à somme nulle. Dans un tel processus, chaque club vise à exclure ses concurrents. Ceux-ci réagissent et une spirale inflationniste se déclenche sans que nul ne parvienne à ses fins.

D'un point de vue quantitatif, les auteurs estiment qu'en moyenne les charges des clubs excèdent de 20 % le niveau qui serait le leur sans excès concurrentiel. Ils remarquent aussi que l'inefficience des clubs n'est pas homogène. Les clubs les plus inefficients sont, d'une part, ceux à la tête de l'élite (Real Madrid et Deportivo La Corogne), d'autre part, les clubs accédant à la première division, enfin, les clubs luttant pour cette accession ou contre la descente en deuxième division. Les clubs concernés sont ceux qui ressentent le plus la contrainte concurrentielle.

Les auteurs font, en outre, un constat intéressant. Ils relèvent la situation atypique d'un club particulier dans le football espagnol, l'Athletico de Bilbao. Il apparaît comme celui pour lequel le phénomène d'inefficience est, constamment, le moindre. Ils expliquent que ce résultat pourrait s'expliquer par l'habitude de ce club de n'engager que des joueurs originaires du pays basque, qui prévient, de sa part, toute participation à la « course aux armements ».

* 38 How inefficient are football clubs ? An evaluation of the Spanish arms race » (L'inefficience des clubs espagnols. Une évaluation de la «course aux armements» en Espagne). Université de Pavie. Février 2004.

* 39 L'aléa sportif peut, sporadiquement, atténuer le lien entre budget relatif et résultat mais, sur moyen-long terme, cette relation semble assez stable pour qu'il soit possible aux investisseurs de proportionner leur budget aux objectifs.

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