II. LA ZONE GRISE : L'INFORMATION À L'ÈRE DES PLATEFORMES NUMÉRIQUES

Les travaux de la commission d'enquête ont laissé les rapporteurs sans illusions sur les contenus actuellement diffusés sur les plateformes. On y trouve de la désinformation complotiste structurée, qui ne se limite pas à de vagues rumeurs mais s'appuie sur de faux documents, des statistiques détournées, ou encore des images ou des vidéos truquées par l'intelligence artificielle. On y constate la multiplication de comptes et de chaînes qui empruntent de manière très professionnelle tous les codes visuels du journalisme pour diffuser des propos pénalement répréhensibles, sans qu'aucune mention ne permette au public d'en identifier la nature réelle. Y abondent également les contenus commerciaux déguisés présentés par des influenceurs rémunérés, bien loin des créateurs de contenus d'information professionnels auditionnés par la commission d'enquête.

Ces contenus empruntent des formats très divers : vidéos courtes diffusées en boucle, émissions en direct sans réelle modération, fil de news, ou encore commentaires coordonnés. Les auteurs en sont divers, de simples individus à des structures organisées poursuivant un agenda politique assumé, des réseaux coordonnés de comptes inauthentiques et des « fermes à trolls », voire des acteurs étatiques étrangers. Tous exploitent l'anonymat et l'absence de responsabilité éditoriale et mettent à profit l'amplification algorithmique.

Toutefois, les principaux responsables de ces phénomènes ne sont pas ces acteurs en tant que tels, mais les plateformes numériques. Celles-ci constituent de plus en plus, pour les citoyens, des passages obligés pour s'informer, en même temps que pour les médias des supports indispensables pour atteindre puis entretenir leur public. Or les grandes plateformes diffusent en même temps de l'information de qualité, notamment du fait de la présence des médias d'information reconnus, et une quantité massive de désinformation et de malinformation, sans que ces deux types de contenus soient distingués ou hiérarchisés. La logique sous-jacente est en effet encore et toujours la captation de l'attention destinée à permettre une valorisation publicitaire maximale, et cette logique commande la plupart des dérives observées.

A. DES CITOYENS QUI S'INFORMENT DE PLUS EN PLUS SUR LES PLATEFORMES MAIS N'ACCORDENT QU'UNE CONFIANCE LIMITÉE À L'INFORMATION QU'ILS Y TROUVENT

1. Les plateformes numériques, une source d'information désormais majeure, en particulier chez les jeunes

Le rôle des plateformes a évolué de celui de simple vecteur à celui de fournisseur d'informations majeur, particulièrement pour les jeunes générations. Chez les moins de 25 ans, les réseaux sociaux, plateformes vidéo et IA sont devenus la source d'information majoritaire, étant le mode principal d'information pour 54 % d'entre eux. Chez les 25-34 ans, cette proportion est de 39 %. À l'inverse, pour les plus de 59 ans, les réseaux sociaux ne sont le mode principal d'information que pour 4 % de la population, cette catégorie privilégiant massivement la TV, la radio et la presse (86 %).

La première motivation des usagers pour s'informer sur les réseaux sociaux relevée par l'Arcom dans son étude de janvier 2026 sur « Les Français et l'information », « l'information vient facilement à moi », témoigne d'une évolution importante : les individus ne vont plus chercher l'information mais attendent qu'elle soit filtrée par les algorithmes. L'information est alors en concurrence avec tous les autres flux, commerciaux, de divertissements ou de désinformation.

2. Le paradoxe d'une dépendance méfiante aux plateformes numériques

L'analyse de l'évolution des pratiques par lesquels les Français s'informent en 2026 met en lumière un paradoxe : alors que les plateformes numériques se sont imposées comme un point d'accès essentiel à l'actualité, elles génèrent simultanément une crise de confiance et un phénomène d' » épuisement informationnel ».

Le rapport à l'information sur les plateformes selon l'Arcom

L'étude de l'Arcom de janvier 2026 sur « Les Français et l'information » révèle que les réseaux sociaux occupent une place centrale et complexe dans les habitudes informationnelles des Français, marquée par le paradoxe d'une utilisation quotidienne associée à une méfiance persistante.

1. Fréquence et importance de l'usage

Une proportion de 44 % des Français s'informent tous les jours via les réseaux sociaux. Si seulement 15 % de l'ensemble de la population considère les réseaux sociaux comme leur moyen principal d'information, cette proportion grimpe à 54 % chez les moins de 25 ans (en incluant les plateformes vidéo et l'IA).

2. Hiérarchie des plateformes

L'accès à l'information se concentre sur quelques grandes plateformes avec des usages différenciés :

- Facebook reste la première plateforme utilisée pour s'informer quotidiennement (32 % des Français). Son public est plus âgé, avec 39 % d'utilisateurs de 50 ans et plus ;

- Instagram est utilisé quotidiennement par 26 % des Français pour l'info. C'est le réseau privilégié des jeunes (55 % des moins de 25 ans s'y informent quotidiennement) ;

- YouTube est utilisé par 22 % des Français qui l'utilisent chaque jour pour s'informer. Plus de la moitié des Français (55 %) l'utilisent au moins ponctuellement pour l'actualité politique et générale ;

- TikTok (16 %) et WhatsApp (18 %) suivent dans le classement des usages quotidiens. TikTok est particulièrement utilisée par les moins de 25 ans (42 % d'usage quotidien pour l'info) ;

- 10 % des Français utilisent X chaque jour pour s'informer. Bien qu'une large part de ses utilisateurs l'utilise pour l'information, X est globalement utilisé par moins d'individus que des réseaux comme Facebook, Instagram ou YouTube pour cet usage.

Enfin, plus des deux tiers des utilisateurs de X (anciennement Twitter), TikTok, Facebook et Instagram utilisent désormais ces réseaux spécifiquement pour s'informer.

3. Nature des contenus et formats

Sur les réseaux sociaux, 28 % des contenus consultés sont produits par des médias traditionnels (en hausse de 4 points par rapport à 2023), 50 % sont un mélange de sources, et 22 % ne proviennent pas de médias (créateurs, anonymes). 43 % des Français qui s'informent principalement par les réseaux sociaux privilégient des formats de moins de 5 minutes.

Les influenceurs ou personnalités sur les réseaux sont considérés comme une «source de référence» par 43 % de leurs utilisateurs, un taux identique à celui des chaînes de télévision pour leurs propres téléspectateurs.

4. Les motivations

La première motivation citée pour s'informer sur les réseaux est que «l'information vient facilement à moi» (36 %), suivie par l'adéquation des formats (24 %) et la réception en temps réel (22 %). En revanche, contrairement à l'idée d'une consommation purement passive, 75 % des utilisateurs de YouTube pour l'info utilisent la barre de recherche pour trouver des contenus.

60 % des personnes privilégiant les réseaux sociaux pour s'informer déclarent éviter volontairement l'actualité parfois ou souvent, contre 55 % pour la moyenne des Français.

5. Confiance et craintes

59 % des Français s'informant principalement via les réseaux sociaux doutent de la fiabilité des informations médiatiques en général. La crainte d'être exposé à de fausses informations est la préoccupation majeure, citée par 58 % des utilisateurs (en hausse par rapport aux 55 % de 2023). Le vol de données personnelles (41 %) et l'exposition à des propos violents ou agressifs (34 %) sont également des sources d'inquiétude importantes.

La relation des Français à l'information sur les plateformes est ainsi marquée par une tension permanente entre un usage intensif et un certain rejet. Une majorité d'usagers (59 %) doute de la fiabilité de ce qu'ils lisent. On assiste à une consommation « par défaut » : les plateformes sont critiquées pour leur porosité aux fake news (58 % de crainte) et leur gestion des données, tout en restant incontournables pour rester au courant. Le taux élevé d'évitement volontaire de l'information (60 % chez les usagers des plateformes) suggère que le flux ininterrompu d'informations génère une certaine anxiété. Les plateformes, par leur nature même, créent un sentiment de saturation qui pousse paradoxalement de nombreux citoyens à se déconnecter du débat public pour se protéger.

Ainsi, les plateformes numériques ont réussi à instaurer un usage quotidien massif, mais au prix d'une position inconfortable pour le citoyen : il est mieux connecté que jamais mais se sent plus vulnérable face à la manipulation et quelque peu lassé par une actualité qu'il subit plus qu'il ne la choisit.

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