C. LES PLATEFORMES DE PARTAGE DE VIDÉOS, DES ACTEURS HYBRIDES DEVENUS ESSENTIELS POUR LA DIFFUSION DE L'INFORMATION
Selon le dernier rapport du Reuters Institute (2026), les plateformes de partage de vidéo (PPV) sont devenues le premier moyen de s'informer dans le monde. Cette position dominante oblige les autres médias d'information à composer avec eux, au risque de perdre leur autonomie éditoriale.
1. Des obligations juridiques qui ne pèsent pas de manière semblable sur tous les acteurs de l'information
Au sein des grandes plateformes numériques, les grands médias considèrent actuellement la sous-catégorie des plateformes de partage de vidéo (PPV), et en particulier YouTube, comme une menace majeure, un ensemble d'acteurs qui capte leur audience, notamment celle des jeunes, et aspire les revenus publicitaires, sans être soumis aux mêmes obligations réglementaires et de financement de la création qu'eux.
YouTube compte en effet 43 millions d'utilisateurs mensuels en France et plus d'un utilisateur sur deux déclare s'informer via la plateforme, en même temps que les médias traditionnels voient s'effondrer leur modèle publicitaire traditionnel, le temps moyen passé devant la télévision étant passé de 3h40 par jour en 2014 à 2h51 aujourd'hui.
Malgré cette défiance, de nombreux médias traditionnels ont investi YouTube. TF1, France Télévisions, Arte, Le Monde, Brut, Radio France ou encore BFM disposent aujourd'hui de chaînes YouTube actives, où ils déclinent reportages, extraits, lives, formats courts ou capsules pédagogiques.
Ces accords soulèvent une contradiction fondamentale, résumée par l'Union européenne de radiodiffusion (EBU) dans une analyse de mars 2026 : dans le cadre d'accords standard, la plateforme conserve environ 45 % des revenus publicitaires générés par le contenu hébergé, alors même que les médias de service public ont investi massivement dans la production de programmes d'intérêt public de haute qualité. Ainsi, un média comme France Télévisions produit à grands frais (financés par l'argent public et la publicité) des contenus tandis que YouTube capte la majeure partie des revenus publicitaires, sans y avoir investi un centime.
Les autres médias reprochent notamment à Youtube d'échapper à une partie des obligations auxquelles sont soumises les grandes plateformes de streaming. Les SVOD26(*) américains paient ainsi la taxe sur les services de vidéo (TSV) depuis 2018, dont le taux est passé de 2 % à 5,15 % début 2020. Netflix, Amazon, Disney+ paient également la TSV, tout comme YouTube. Mais depuis le décret SMAD27(*) de 2021, Netflix, Disney+ et Prime Video sont soumis en outre à des obligations d'investissement direct dans la production française. Netflix, Amazon Prime Video et Disney+ doivent investir 20 % de leur chiffre d'affaires réalisé en France dans des oeuvres européennes et d'expression originale française, voire 25 % si des films récents sont disponibles. Le cumul de leurs investissements s'est ainsi élevé à 866 millions d'euros entre le second semestre 2021 et fin 2023. YouTube n'est pas soumise aux obligations d'investissement du décret SMAD. Elle ne préachète donc pas de films ou de séries françaises à des producteurs indépendants.
2. Les nouveaux accords entre YouTube et les médias : une certaine ambiguïté
a) Des accords qui donnent une nouvelle visibilité aux médias traditionnels
Récemment, de nouveaux accords ont été signés entre Youtube et des médias traditionnels, allant bien au-delà de la simple présence sur la plateforme.
En particulier, France Télévisions a signé en avril 2026 un accord présenté comme « historique » et qui concerne précisément l'information. France TV mettra en effet à disposition l'intégralité de ses éditions d'information sur la plateforme : journaux télévisés, magazines quotidiens et hebdomadaires, émissions d'investigation de France 2, France 3, France 5, France Info, etc. L'équivalent de 20 000 heures de programmes seront ainsi diffusées sur la plateforme chaque année, certains contenus originaux étant même diffusés en premier sur YouTube.
Il semble que la grande nouveauté de cet accord réside dans le fait que France TV conservera la commercialisation de ses inventaires publicitaires. France TV pourra ainsi proposer aux annonceurs de placer leur publicité à la fois sur ses chaînes mais aussi sur YouTube. Toutefois, YouTube prélèvera une commission, dont le taux n'est pas connu.
CMA Média (BFM, RMC, Brut) a signé un accord similaire en janvier 2026 mais de moindre ampleur. Il prévoit la mise à disposition de 1 000 heures de contenus par an, comprenant des « replays », des intégrales d'émissions et des chaînes thématiques issues de RMC et BFM, ainsi que des contenus de Brut. De même, la BBC a signé en janvier 2026 un partenariat avec YouTube portant sur la mise en ligne de contenus conçus spécialement pour YouTube, en plus de l'hébergement de la plus grande partie de son offre divertissement, documentaire, jeunesse, informations et sport.
Pour justifier l'accord passé avec Youtube, France Télévisions a fortement insisté sur la contribution à la lutte contre la désinformation qu'il permettrait.
De fait, comme l'a souligné le directeur général de l'Union européenne de radio-télévision (UER), Noel Curran, la présence des médias de service public sur YouTube peut les aider à garantir la visibilité d'un journalisme « fiable et réglementé » dans un environnement d'information en ligne souvent dominé par des contenus non vérifiés ou trompeurs. En outre, cette présence peut permettre d'améliorer la visibilité et l'audience de contenus spécialisés d'intérêt public tels que les sports minoritaires, la culture régionale, les documentaires et les programmes éducatifs. Symétriquement, YouTube, dont les représentants ont été entendus par la commission, se félicite de l'arrivée de contenus « de haute qualité » sur la plateforme.
b) De nombreuses questions en suspens
Toutefois, un tel accord pose lui-même de nombreuses questions et plusieurs observateurs craignent que les bénéfices à court terme ne soient dépassés par des effets négatifs à long terme, du fait de la dépendance structurelle ainsi créée pour les médias traditionnels.
En effet, les algorithmes de YouTube ne sont pas conçus pour refléter les obligations de service public. Sur la plateforme, le journalisme de confiance est en concurrence avec les commentaires des influenceurs, la propagande politique, voire avec des médias soutenus par des États étrangers. La visibilité dépend moins du mérite informationnel que de l'optimisation des indicateurs d'engagement. Ainsi, un grand reportage d'investigation de France 2 peut être moins mis en avant par l'algorithme qu'une vidéo complotiste. S'y ajoute le risque très important de démonétisation unilatérale, YouTube pouvant à tout moment retirer les revenus publicitaires d'une vidéo jugée non conforme à ses règles établies en fonction de critères commerciaux plus qu'éditoriaux.
La diffusion sur YouTube pourrait également affaiblir la relation directe entre ces médias et leur public. La « découvrabilité » et les parcours des utilisateurs seront totalement médiatisés par la plateforme, les médias perdant l'accès aux données des abonnés dont ils disposent sur leurs propres plateformes, comme le site de France Télévisions. On peut d'ailleurs se demander ce qu'il adviendra de cette dernière à la suite de cet accord : France TV n'a-t-elle pas ainsi renoncé à en faire un support de référence pour ses contenus de qualité ?
À terme, les diffuseurs traditionnels risquent ainsi de devenir de simples « créateurs », interchangeables pour YouTube, la plateforme n'ayant aucun intérêt particulier à ce qu'ils construisent une offre durable et indépendante. Les médias traditionnels se retrouvent concurrencés par des créateurs « natifs » qui n'ont pas les mêmes contraintes : ni obligation de service public, ni charge d'une rédaction structurée, ni déontologie contraignante, mais des formats parfaitement optimisés pour l'algorithme.
De manière significative, YouTube ne se laisse pas mesurer par les outils d'audience télévisuelle. En Grande-Bretagne, la plateforme s'est récemment retirée du BARB (Broadcasters' Audience Research Board), le service officiel de mesure des audiences TV. Ainsi, France TV et la BBC avancent l'argument que YouTube permet d'atteindre les jeunes, mais cette audience n'est pas mesurée selon les mêmes standards que l'audience télévisuelle traditionnelle. Les diffuseurs qui contractent avec la plateforme acceptent donc de ne pas pouvoir mesurer l'ampleur réelle de leur visibilité.
En outre, en prévoyant d'adapter leurs propres formats à YouTube (vidéos courtes, sujets « engageants »), les médias ne risquent-ils pas d'affaiblir eux-mêmes la qualité de l'information ? En effet, France Télévisions n'a pas seulement annoncé la mise à disposition de contenus préexistants, mais aussi la création de podcasts vidéo avec des « visages de l'antenne » et d'autres types de formats adaptés à Youtube.
Enfin, l'accord soulève des interrogations sur le plan de la souveraineté française et européenne. Les programmes de France TV ou des autres chaînes restent des diffusions essentielles par leur audience et contribuent fortement à l'information des Français. Ce type les fait dépendre en partie des entreprises de la côte Ouest des États-Unis. La question est d'autant plus aiguë dans le contexte géopolitique actuel, où les grandes plateformes technologiques poussent leurs opérations en Europe avec le soutien de la Maison-Blanche, prête à menacer l'Europe d'une réduction du soutien à l'Ukraine et à la sécurité du continent si le cadre réglementaire se durcit. Les accords des diffuseurs publics avec YouTube s'inscrivent ainsi dans un contexte où la pression américaine sur la régulation européenne du numérique est explicitement liée aux enjeux de sécurité transatlantique.
Une telle analyse amène à s'interroger sur la capacité de l'Union européenne à construire ses propres plateformes à portée universelle. Puisque la télévision européenne génère encore la majorité des audiences vidéo, il serait théoriquement possible de créer la version numérique de ce modèle. Toutefois, une telle avancée nécessiterait un fort leadership du secteur public plutôt qu'une course à des accords individuels telle que celle qu'on observe actuellement.
* 26 Subscription Video On Demand
* 27 Décret n°2021-793 du 22 juin 2021 relatif aux services de médias audiovisuels à la demande (SMAD)