Allez au contenu, Allez à la navigation

 


Retour Sommaire Suite

2. Le Minitel : un modèle qu'il faut savoir dépasser
mais dont les atouts doivent être exploités

Le Minitel est un exemple, rare, de réussite d'une politique de l'offre.

Aucune demande, en effet, n'existe et aucune expérience analogue n'a été tentée à l'étranger lorsque le Directeur général des télécommunications, Gérard Théry, propose au Gouvernement, en 1978, le projet de vidéotex, concurrent du Prestel britannique, en complément au plan de rattrapage téléphonique.

La proposition est donc novatrice et hardie.

Elle se heurte à l'hostilité de la presse qui y voit une menace pour les petites annonces et la publicité locale. Elle succède, par ailleurs, à l'abandon du télécopieur grand public, concurrent de la Poste.

Néanmoins, le rapport Nora-Minc sur " l'informatisation de la société " appuie le projet dont le développement trouve dans l'annuaire électronique à la fois un produit sûr et consensuel ainsi qu'un service moteur.

Il est recouru, fort judicieusement, à la méthode expérimentale pour tester à Vélizy, en 1981, les premiers services (S.N.C.F., 3 Suisses, etc...), puis l'annuaire électronique, en 1983, en Ille-et-Vilaine.

L'intérêt d'un terminal spécifique est ainsi démontré.

Le succès est tel, que les capacités du réseau Transpac doivent être augmentées en 1985. Un an plus tard, le Wall Street Journal s'extasie : "French videotext makes money".

De fait, le chiffre d'affaires du Minitel dépasse aujourd'hui les 8 milliards de francs pour 6,5 millions de terminaux installés (110 millions d'heures de consultation par an, 25.000 codes d'accès à des serveurs). Plus de 15.000 emplois ont été créés dans les nouveaux contenus et services télématiques correspondants. Des entreprises françaises ont été sollicitées, notamment pour la mise au point du logiciel d'accès à l'annuaire électronique (SEMA, Cap Sogeti) et la fabrication des terminaux (Alcatel, Matra, Thomson).

La mise à la disposition d'un aussi grand nombre de foyers d'une telle variété de services et de moyens d'information et de communication est une innovation sociale extrêmement importante.

Les raisons de cette étonnante réussite sont principalement liées :

n à la grande facilité d'usage du système ;

n à la simplicité et au faible prix de revient du terminal, distribué à l'origine gratuitement, sans supplément d'abonnement ;

n à la formule Kiosque qui repose sur la facturation du service à l'usager par l'exploitant, qui en reverse ensuite le produit au prestataire.
Le réseau sépare ainsi clairement les responsabilités de l'exploitant de celles du fournisseur de services, même si le premier joue au bénéfice du second un rôle d'intermédiaire dans l'encaissement de la rémunération des prestations.

Le modèle d'architecture retenu, de type réparti, permet l'accès aux serveurs par le réseau téléphonique, moyennant une connexion au réseau Transpac par des points d'accès vidéotex.

Le serveur peut non seulement offrir des informations à la demande à plusieurs usagers, sans avoir à les identifier (utilisations en temps partagé), mais encore permettre à ces derniers de communiquer dans les mêmes conditions (utilisations dites en messagerie ouverte ; ce caractère masqué du dialogue sur Minitel expliquant un phénomène comme les messageries "roses").

En bref, le système Télétel comprend trois composantes essentielles :

- le terminal (Minitel),

- le réseau d'accès aux serveurs (téléphone + Transpac),

- le système "Kiosque" de facturation.

La norme utilisée permet l'affichage de caractères alphabétiques ou mosaïques, utilisables pour des graphiques simples. Plusieurs autres systèmes de vidéotex ont été élaborés dans le monde, en Europe, aux Etats-Unis et au Japon, mais aucun n'a connu une pénétration comparable.

Rattrapé, puis dépassé par l'irruption de la micro-informatique communicante multimédia et par le fantastique essor d'Internet, le Minitel conserve quelques atouts mais apparaît comme un condamné dont le sursis va bientôt arriver à expiration. Il faut, dans l'immédiat, tenter de valoriser les avantage provisoires qui lui restent, le relier par des passerelles au monde Internet, vers lequel doivent d'ores et déjà migrer certains de ses services.

Mais cet effort ne doit pas constituer un combat d'arrière-garde, entravant le dynamisme indispensable de la création d'une offre française de contenus et de services, spécifiquement adaptés aux réseaux multimédia mondiaux d'aujourd'hui.

Par rapport à ces nouveaux outils, le Minitel souffre de plusieurs handicaps : outre le fait de ne pas être multimédia, il demeure beaucoup plus lent, même dans ses versions récentes les plus rapides, que les micro-ordinateurs reliés à Internet.

Il est, à l'évidence, beaucoup moins adapté aux investigations documentaires, facilitées sur Internet par les liens hypertexte du langage H.T.M.L. (les navigateurs, moteurs de recherche et agents intelligents), pour des raisons non seulement d'ordre technique, mais liées aussi à son mode de tarification à la durée.

A ces désavantages comparatifs concernant l'usager s'ajoutent des inconvénients relatifs à la structuration d'une offre de contenus internationale compétitive.

Menée dans un contexte de rivalités nationales qui n'ont pu être surmontées, la normalisation des vidéotex a été des plus limitées, ce qui a considérablement gêné l'exportation du système français ainsi que les échanges internationaux de ce type de services de télécommunications.

Dans ces conditions, le Minitel se trouve cantonné dans l'hexagone. En outre, le modèle Télétel, s'il a l'avantage de la simplicité, "atomise" les fournisseurs de contenus, empêchant, par l'importance du rôle de l'exploitant public, que se nouent des alliances ou se développent des partenariats.

En un mot, c'est le revers de la médaille du colbertisme.

Les prestataires de services n'ont, en effet, à se préoccuper que de la création et de l'édition du contenu ainsi que de sa promotion publicitaire. Tout le reste (transport, distribution, gestion des clients et paiement) est assuré par l'opérateur, avec une seule interface pour l'accès au réseau.

Cependant, le Minitel conserve, au moins à titre provisoire, de sérieux atouts :

- Avec ses 8 milliards de chiffre d'affaires, c'est tout d'abord une manne pour les entreprises concernées ainsi que pour l'exploitant. On conçoit que celui-ci ait été tenté de profiter le plus longtemps possible de cette rente de situation. Mais il est clair que les potentiels de croissance de chiffres d'affaires dans les télécommunications se situent désormais ailleurs.

- Sa simplicité d'usage continue de conférer à notre terminal national un avantage comparatif, mais celui-ci décroît au fur et à mesure que progresse la convivialité des micro-ordinateurs et la facilité d'accès à Internet.

- En attendant que soient résolues les difficultés qui entravent encore le développement du commerce électronique sur le réseau des réseaux (cryptage, modalités de facturation et de paiement), le Kiosque demeure un système sécurisé de transaction commode pour des paiements effectués en France ou à partir de notre pays (surtout avec la formule FACITEL intégrant un lecteur de carte de crédit).

- Enfin et surtout, la France a acquis grâce au système Télétel un savoir-faire précieux qu'elle pourrait valoriser sur Internet : maîtrise des liens clients-serveurs, qualité des services (informations et transactions)... Toutefois, là encore, il s'agit d'une avance qui tend à se réduire et qui peut être rattrapée par nos concurrents, à plus ou moins brève échéance.

France Telecom a tardé à se doter d'une stratégie lui permettant de concilier la mise à profit des atouts du Minitel encore exploitables (son capital d'expérience, ses services demeurant compétitifs...) et l'adaptation à l'essor d'Internet et de la micro-informatique multimédia.

Les raisons de cette attitude sont multiples et liées à :
n L'inexistence de contraintes hâtant la remise en cause, à l'intérieur de nos frontières, du monopole de l'exploitant public, contrairement à la situation de l'Allemagne (réunification) ou des pays anglo-saxons (législation libérale).

n La tentation de profiter, en l'absence de concurrence, de rentes de situation (facturation à la durée des services Télétel, tarifs élevés pour les communications téléphoniques, notamment internationales, et le trafic de données).

n Un bilan contrasté, comportant à la fois d'éclatantes réussites (comme le rattrapage téléphonique ou le système Télétel) et de cuisants échecs (plan câble).

n Des contradictions entre un certain dynamisme (technologique, commercial, international) et des rigidités ou des pesanteurs dues à la difficulté de faire évoluer les mentalités et les statuts (culture de monopole, traditions de la Fonction Publique).

n Une certaine incompréhension initiale, empreinte de scepticisme et de condescendance, vis-à-vis d'Internet, en raison de son caractère décentralisé et coopératif ainsi que de ses premiers dysfonctionnements (problèmes de connexion, de congestion...).

n L'endettement de l'opérateur national, son embarras éventuel devant la diversification des solutions techniques possibles (A.D.S.L., M.M.D.S...) peuvent également avoir joué un rôle.

Au total, le sentiment, d'un côté, de disposer d'une certaine avance (avec le R.N.I.S. et le Minitel), la crainte d'un autre côté, en suivant les recommandations du rapport Théry, de se lancer dans un nouveau plan câble, le souci de ne pas faire disparaître, avec le Minitel, la poule aux oeufs d'or, et, enfin, les inquiétudes du personnel de France Telecom expliquent les hésitations et les lenteurs constatées.

Elles sont largement à l'origine du retard de l'entrée de la France dans la société de l'information.

L'explosion d'Internet a été subie plus qu'anticipée par la France, déjouant tous les schémas des politiques dirigistes traditionnelles de l'offre.

Désormais, le Minitel ne peut plus ignorer Internet dont la dynamique, d'emblée mondiale, est bien supérieure.

France Telecom l'a compris, qui a fait d'Internet son premier axe stratégique, en proclamant qu'" il n'y a plus d'un côté le Minitel et de l'autre Internet, mais un continuum de services ".

En effet, des passerelles ont été jetées :

n du monde Minitel vers celui des micro-ordinateurs : cartes d'émulation, ouverture du " Kiosque Micro " permettant l'accès aux services Télétel à partir des machines reliées à Internet ou à des réseaux propriétaires (compuserve ...).

n dans l'autre sens, avec l'ouverture d'un service de messagerie Internet (3615 Minitelnet) permettant aux détenteurs de Minitel de posséder une adresse E-mail et d'y recevoir du courrier électronique. Le lancement d'un Minitel-Internet, terminal simplifié permettant d'accéder, avec une grande convivialité, aux services Minitel et Internet, est d'autre part en cours de préparation.
La norme VEMMI (Videotext Enhancel Man Machine), élaborée par le C.C.E.T.T. et avalisée par l'E.T.S.I., pourrait faciliter la transition entre le Minitel et le multimédia (25(*)).

S'il est ainsi souhaitable de désenclaver le Minitel afin d'internationaliser la majeure partie de ses services, une minorité d'entre eux, des services de proximité par exemple, peuvent continuer de se contenter de ce support tel qu'il est.

Retour Sommaire Suite