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Séance du 9 janvier 2020 (compte rendu intégral des débats)

compte rendu intégral

Présidence de Mme Hélène Conway-Mouret

vice-présidente

Secrétaires :

Mme Agnès Canayer,

M. Victorin Lurel.

Mme la présidente. La séance est ouverte.

(La séance est ouverte à dix heures trente.)

1

Procès-verbal

Mme la présidente. Le compte rendu analytique de la précédente séance a été distribué.

Il n’y a pas d’observation ?…

Le procès-verbal est adopté sous les réserves d’usage.

2

Demain les robots : vers une transformation des emplois de service

Débat sur les conclusions d’un rapport d’information de la délégation sénatoriale à la prospective

Mme la présidente. L’ordre du jour appelle le débat, organisé à la demande de la délégation sénatoriale à la prospective, sur les conclusions du rapport d’information Demain les robots : vers une transformation des emplois de service.

Nous allons procéder au débat sous la forme d’une série de questions-réponses, dont les modalités ont été fixées par la conférence des présidents.

Je rappelle que l’auteur de la demande dispose d’un temps de parole de huit minutes, puis le Gouvernement répond pour une durée équivalente.

Dans le débat, la parole est à Mme Marie Mercier, rapporteur de la délégation sénatoriale auteur de la demande.

Mme Marie Mercier, rapporteur de la délégation sénatoriale à la prospective. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, aucune technologie ne peut être neutre, car toutes portent en elles une vision du monde.

La délégation à la prospective du Sénat a réfléchi, à la demande de son président, M. Roger Karoutchi, à la question de l’impact sur l’emploi de l’utilisation de plus en plus fréquente de robots et de machines intelligentes dans toutes les sphères d’activité, publiques ou privées.

Le recours à des robots n’est plus l’apanage de la seule industrie pour effectuer des tâches pénibles et répétitives. Nous voyons se déployer rapidement des systèmes automatiques qui réalisent mieux que nous des tâches qui nous étaient jusque-là imparties dans notre activité quotidienne.

Certes, un monde où l’ensemble des tâches, des plus banales, comme conduire une voiture ou faire la cuisine, aux plus complexes, comme analyser une masse de documents, seraient effectuées par des machines, cela relève encore de la science-fiction. Cependant, la révolution des robots est déjà là.

Une technologie joue un rôle important dans ce vaste mouvement vers l’automatisation : l’intelligence artificielle, l’IA. Elle a connu un essor spectaculaire durant la dernière décennie, avec le développement de l’apprentissage automatique ou les réseaux de neurones profonds.

La mise en réseau des informations à travers l’internet et, maintenant, l’internet des objets, la capacité de traiter de gigantesques masses de données : tout cela permet d’affiner le comportement des machines et de les mettre en mesure, à l’instar des robots conversationnels, de réagir à une grande variété de situations.

L’impact de cette révolution technologique sur l’emploi inquiète. Les salariés peuvent-ils être remplacés par des machines ? Ce mouvement a déjà été observé de manière massive sur les chaînes de production industrielle. Il concerne aussi désormais les services : caisses automatiques, applications de recherche de vols et de voyages en ligne, analyse de la solvabilité des emprunteurs par les banques…

Les services ne sont donc pas épargnés par le mouvement d’automatisation des tâches. Or les emplois de service représentent 75 % de l’emploi en France. Même des métiers qualifiés sont touchés : le radiologue est désormais en concurrence avec la machine pour lire avec précision un cliché radiographique, les traders des salles de marché sont remplacés par des ordinateurs effectuant du trading à haute fréquence.

Le rapport Frey-Osborne de 2013 estimait que 50 % des emplois risquaient de disparaître aux États-Unis en vingt ans, sous l’effet de l’automatisation des tâches. Les estimations plus récentes sont moins effrayantes : des travaux laissent penser que seulement de 10 % à 15 % des emplois existants aujourd’hui sont menacés de disparition du fait de l’automatisation. Des compensations paraissent donc possibles au niveau macroéconomique, avec la création d’emplois pour exécuter des tâches non automatisables.

La crainte de voir émerger un chômage technologique de masse ne nous paraît donc pas fondée. Cette hypothèse ne s’est jamais vérifiée dans l’histoire. Les pays les plus robotisés, comme l’Allemagne, le Japon ou la Corée du Sud, sont aussi ceux qui ont le taux de chômage le plus faible.

En revanche, les experts ont une certitude : de très nombreux emplois vont être transformés par l’automatisation. Les compétences attendues des salariés, l’organisation du travail risquent d’être bouleversées assez rapidement par un progrès technologique rapide.

Il ne faut pas croire que, par nature, certaines activités seront épargnées. Nous avons observé que, dans de nombreux domaines – l’agriculture, la logistique et les transports, la sécurité et la défense, les services financiers, le commerce, les loisirs, l’énergie, l’environnement, les services juridiques et même le soin et l’accompagnement des personnes âgées –, les robots se diffusent, parfois pour améliorer l’efficacité du travail humain, mais parfois aussi pour le remplacer en automatisant des tâches. Dans les transports, la perspective du véhicule autonome conduit à envisager la fin des métiers de chauffeur routier ou de taxi.

Ne croyons pas non plus que des services à forte dimension relationnelle ne soient pas automatisables, au moins en partie : l’accueil dans les hôtels ou l’animation d’un atelier dans une maison de retraite peut être confié à un robot, une procédure administrative peut être remplacée par une téléprocédure.

Le plus grand risque d’automatisation pèse sur les emplois intermédiaires : comptables, assistants juridiques, personnels administratifs gèrent des procédures assez normées facilement exécutables par des machines. Leur savoir-faire, une fois « encapsulé » dans des algorithmes, ne leur appartient plus et se trouve transféré aux machines. De tels salariés sont appelés à évoluer rapidement vers des tâches nouvelles, qui ne sont pas confiées à des machines pour des raisons techniques ou économiques, faute de quoi ils perdront leur emploi.

Tout est plus incertain, et une question fondamentale nous est posée : sera-t-on capable de répondre à ce besoin d’adaptation ?

Ne versons pas dans le pessimisme, et préparons-nous à ce changement, préparons-nous à une robotisation heureuse ! (Applaudissements sur les travées des groupes UC et RDSE, ainsi que sur des travées des groupes Les Républicains et SOCR.)

Mme la présidente. La parole est à M. René-Paul Savary, rapporteur de la délégation sénatoriale à la prospective.

M. René-Paul Savary, rapporteur de la délégation sénatoriale à la prospective. Les robots vont-ils rendre l’homme obsolète au travail ? Au travers de notre rapport d’information, nous avons essayé de répondre à cette question que nous nous posons tous.

On voit bien qu’un certain nombre d’évolutions importantes surviendront dans les années à venir et que, en fait, la robotisation n’aboutira pas forcément à une régression. Toujours est-il qu’il nous faudra rester particulièrement vigilants, d’autant que, au fil des ans, un certain nombre d’emplois, notamment intermédiaires, seront progressivement déstructurés : nous devons l’anticiper. Il existe également des risques de délocalisation d’emplois. En outre, une formation trop spécialisée pourrait devenir demain un handicap, compte tenu de la rapidité de l’évolution du monde du travail.

Nous avons constaté d’énormes besoins en matière de formation aux métiers du numérique. À ce jour, les emplois dans ce secteur représentent seulement entre 3 % et 5 % de l’emploi total ; demain, 80 000 ingénieurs et techniciens pourraient manquer en France.

Parallèlement, l’exigence d’adaptabilité va s’accroître. Il faudra relever un certain nombre de défis, tant dans la formation initiale, qui est essentielle, que dans l’enseignement supérieur – pour pouvoir avancer, il faudra apprendre à apprendre – ou dans la formation continue, de manière à pouvoir anticiper les suppressions ou les transformations d’emplois. Par ailleurs, si le CDI est aujourd’hui le Graal, il ne correspond pas forcément aux nouveaux modes d’emploi, notamment au sein des plateformes. Cela devra nous conduire à envisager un certain nombre de mesures sociales.

Nous nous sommes également penchés sur la question essentielle de la régulation de cette évolution technologique, qui ne saurait être bloquée. Il convient d’anticiper son incidence sur les emplois de service à travers l’adaptation de l’appareil de formation.

La régulation de l’automatisation doit se faire à différents niveaux. Ainsi, nous nous sommes interrogés sur la mise en place d’une taxation des robots, sur la régulation sociale, l’acceptation des robots au sein des entreprises requérant de nouvelles négociations sociales, et sur la régulation éthique, la robotisation ne devant pas se faire au détriment des conditions sociales du travail.

Les lois d’Asimov, conçues voilà près de quatre-vingts ans, sont toujours d’actualité : un robot ne doit pas être sans maître, il doit rester contrôlable et ne pas mettre en danger l’homme. L’automatisation ne doit pas servir à reproduire des biais, elle ne doit pas être un outil de manipulation et encore moins un outil d’esclavage, l’homme devenant dépendant du robot, elle ne doit pas conduire à la disparition des relations humaines au sein des entreprises.

L’acceptation de l’automatisation passe par un certain nombre d’adaptations de la société et de l’entreprise. L’homme réussira de toute façon, grâce à ses capacités d’adaptation, à faire en sorte que le robot soit à sa disposition, et non l’inverse. (Applaudissements sur les travées des groupes Les Républicains et Les Indépendants. – M. André Gattolin applaudit également.)

M. Roger Karoutchi, président de la délégation sénatoriale à la prospective. Très bien !

Mme la présidente. La parole est à M. le ministre. (Applaudissements sur les travées du groupe LaREM.)

M. Marc Fesneau, ministre auprès du Premier ministre, chargé des relations avec le Parlement. Madame la présidente, monsieur le président de la délégation, madame, monsieur les rapporteurs, mesdames, messieurs les sénateurs, je vous prie tout d’abord de bien vouloir excuser l’absence de Mme Agnès Pannier-Runacher et de M. Cédric O, retenus par d’autres engagements.

Je voudrais tout d’abord revenir sur le constat fait par la délégation sénatoriale à la prospective et partagé par le Gouvernement : les besoins de main-d’œuvre liés à la révolution numérique sont massifs, notamment dans les domaines du social, de la mobilité, de l’analyse des données, des services, du cloud ou de la sécurité.

Selon la Commission européenne, 756 000 postes sont à pourvoir par des experts du numérique en 2020, dont 212 000 en France. Toutefois, selon Syntec Numérique, syndicat de l’industrie du numérique, il existe un déficit annuel de 10 000 diplômés dans ce domaine.

La révolution numérique implique des transformations globales, tant du marché du travail, puisque 50 % des emplois sont ou seront concernés par cette transformation technologique, que de notre manière de former et de penser. Le Gouvernement a d’ores et déjà engagé des réformes de nature à anticiper ces évolutions et à permettre à nos concitoyens de s’y préparer.

S’agissant du numérique à l’école, alors que l’informatique et l’algorithmique font partie des programmes scolaires dès le cours préparatoire depuis 2016, une heure et demie de « sciences numériques » est proposée en seconde, et, en option, jusqu’à six heures en terminale depuis la rentrée de 2019. Un Capes « numérique » verra le jour en 2020.

S’agissant de l’accès aux opportunités économiques offertes par la révolution numérique, le programme French Tech Tremplin a été mis en place. Doté de 15 millions d’euros, il a pour objectif d’aider les porteurs de projet éloignés de la technologie – demandeurs d’emploi, jeunes issus des quartiers prioritaires de la ville, etc. – à créer leur entreprise ou à en accélérer le développement. Les lauréats bénéficieront d’une bourse, d’un parcours d’accompagnement et d’un soutien rapproché et personnalisé de la part d’un mentor.

Au-delà de ces constats et des quelques réponses que je viens d’esquisser, je voudrais revenir sur les principales interrogations que votre rapport a soulevées.

J’insisterai d’abord sur l’intelligence artificielle, qui montre que le secteur du numérique sait s’organiser. Pour des raisons de compétitivité, les entreprises françaises devront à terme s’approprier et intégrer les technologies de l’intelligence artificielle. Cette appropriation se concrétisera par le recrutement de spécialistes hautement qualifiés, mais également par la diffusion d’une formation à l’intelligence artificielle à tous les échelons de l’entreprise. La formation à l’intelligence artificielle est un enjeu majeur, comme l’a justement souligné le rapport de la délégation.

En matière de formation de spécialistes, par exemple de data scientists, l’écosystème éducatif français est mondialement réputé. Structuré, il se développe notamment grâce au volet « expertise » de la stratégie nationale de l’intelligence artificielle déployée par le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche. Ainsi, de multiples mastères spécialisés en intelligence artificielle existent en France.

Concernant la formation et la sensibilisation à l’intelligence artificielle à destination des professionnels non spécialistes, le champ reste encore peu couvert. Cependant, plusieurs actions françaises et européennes ont été entreprises, notamment par l’intermédiaire de Massive Open Online Courses (MOOC), sur l’initiative de l’université d’Helsinki ou du Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), pour ne citer qu’eux. Des initiatives en matière de formation continue et/ou de reconversion promues par de grands groupes informatiques se développent également en France.

Il me semble important d’évoquer aussi l’impact de la robotisation sur le secteur du tourisme, exemple qui montre que la robotisation peut être source de progrès.

La robotisation est utilisée dans ce secteur depuis environ cinq ans, au travers des chatbots et de l’intelligence artificielle. Elle est le fruit d’une recherche permanente d’innovations des acteurs du tourisme pour répondre aux besoins de clients, notamment étrangers, qui ont souvent besoin d’un accompagnement avant et pendant leur séjour dans leurs différentes démarches. Elle permet une réponse en temps réel, 24 heures sur 24 et dans toutes les langues, qui ne pourrait pas être assurée par des emplois physiques, améliorant ainsi la qualité du service aux touristes, leur expérience en France et, finalement, l’attractivité de la France en ce domaine. Elle n’a, dans ce cas, pas remplacé d’emplois physiques ; elle a surtout permis d’améliorer la relation clients.

Le Gouvernement a encouragé, comme le préconise le rapport de la délégation, ce développement d’innovations par la mise en open data des données publiques sur le tourisme produites par les collectivités territoriales, via la mise en place de la plateforme datatourisme.gouv.fr, il y a deux ans.

Je voudrais à présent aborder le sujet de l’impact de la robotisation sur le commerce, qui est souvent l’angle par lequel nos concitoyens appréhendent les enjeux du numérique pour l’emploi.

La robotisation touche le commerce physique essentiellement au niveau du paiement et des entrepôts. Certes, il ne faut pas nier l’ambiguïté du progrès technique : les automates et l’automatisation d’entrepôts peuvent permettre des gains de productivité, de temps, et être sources d’utilité économique, puisque le consommateur peut par exemple faire ses achats le dimanche, mais ils peuvent aussi induire un taux d’emploi plus faible, et donc de possibles restructurations. L’expérience montre toutefois que la part du recours à l’automatisation reste souvent mineure par rapport à celle de l’interaction avec des vendeurs, commerçants et caissières, à laquelle, je le crois, nous sommes tous attachés.

Face à ces évolutions qui peuvent être contradictoires, le Gouvernement veille évidemment à ce que la robotisation ne permette pas de contourner le droit du travail. Le Gouvernement s’efforce en outre d’inciter les entreprises à accompagner leurs salariés vers des tâches à plus haute valeur ajoutée, afin que ceux-ci ne soient pas durablement exclus du marché du travail en raison de l’obsolescence de leurs compétences ou de leur métier.

La question de l’impact du numérique sur l’emploi et les formations est primordiale ; il faut donc accompagner les différentes branches professionnelles pour former les travailleurs concernés.

Je prendrai ici l’exemple des centres d’appel des entreprises, les call centers, qui sont de plus en plus confrontés à la montée en puissance de la robotisation de la relation clients, laquelle permet de répondre aux demandes primaires des clients sans interaction avec une personne physique. Compte tenu de l’importance économique de ce secteur, dont les entreprises sont situées dans des bassins d’emploi souvent fragiles et qui participe activement à l’insertion professionnelle des jeunes, l’accompagnement des salariés appelle une attention toute particulière. Ce secteur connaît un rythme de croissance annuelle de 3,5 %, avec un potentiel de création de 7 000 emplois par an. Concomitamment, l’intelligence artificielle et les chatbots pourraient conduire à la suppression de 7 000 emplois par an au cours des cinq prochaines années. C’est la raison pour laquelle le Gouvernement a ouvert un chantier pour s’assurer que ce secteur pourra mobiliser tous les outils pour faire monter en compétences ses salariés : 7 000 agents seront ainsi formés chaque année par la branche et l’opérateur de compétences du secteur.

Comme le préconise le rapport sénatorial, le Gouvernement œuvre donc à renforcer l’appareil de formation professionnelle en accordant une priorité aux travailleurs dont l’emploi est automatisé ou susceptible de l’être rapidement.

En définitive, il me semble important de souligner la richesse que peut représenter la révolution numérique dès lors qu’elle est accompagnée par des femmes et des hommes : j’en veux pour preuve le secteur de la santé. Robotisation et numérisation offrent de très larges potentialités, qui devraient permettre d’apporter une réponse au déficit de personnel dans certains établissements et au domicile, mais cela nécessite d’importants investissements en termes de capital humain comme de capital technologique. Le déploiement d’assistants robotisés pourrait représenter une réelle opportunité en termes de réduction du coût du travail ou de gains de productivité. Ils peuvent apporter une présence 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, en complément – je tiens à le préciser – d’une présence humaine dans les établissements et au domicile. Une politique importante de formation des personnels devra accompagner cette modernisation rapide des services. Des investissements pourraient en partie s’opérer grâce à la masse salariale non mobilisée du fait d’un déficit chronique de recrutement dans ces services avec des retours sur investissement rapides, de l’ordre d’un à deux ans. Des expériences françaises existent, qui pourraient, si l’on conclut à leur succès, être répliquées.

Il convient toutefois de souligner que les activités de service à la personne, eu égard à la place centrale qu’y occupe le lien humain, ne se prêteront sans doute pas à une substitution très large du personnel par des robots, ce qui est heureux. Le Gouvernement est d’ailleurs bien plus attaché à la complémentarité de ces solutions qu’à leur opposition.

L’État entend donc poursuivre son accompagnement d’initiatives dans ce domaine : il a lancé un projet d’open data concernant sa base de données sur les services à la personne, avec pour possible débouché la mise à disposition du public et des opérateurs des données anonymisées de la filière à relativement brève échéance. Ce projet rejoint en tout point la préoccupation du Sénat exprimée au travers de la recommandation n° 4 du rapport, concernant l’importance d’élaborer des politiques d’utilisation de la donnée publique et privée.

Cette même prise en compte des femmes et des hommes salariés d’un secteur touché par la révolution numérique a également conduit le Gouvernement à mieux réguler l’activité des plateformes.

La numérisation des différentes filières, via notamment le développement rapide de plateformes, permet de dynamiser l’offre et de favoriser le fonctionnement d’un marché longtemps réservé à quelques opérateurs. Le Gouvernement a lancé un chantier transverse sur l’émergence des plateformes et leur impact en termes de création de valeur et d’emplois. Des mesures de simplification de la réglementation existante seront proposées pour accompagner ce mouvement, notamment dans le secteur des services à la personne, où ces nouveaux acteurs renouvellent un modèle économique trop fragile, car les marges y sont trop faibles, mais également dans les domaines de la mobilité ou de la logistique, auxquels le rapport sénatorial fait à de multiples reprises référence.

Un chantier doit par ailleurs être lancé, sur la base de l’habilitation que confère au Gouvernement l’article 48 de la loi d’orientation des mobilités, visant à clarifier et à encadrer la représentation des travailleurs au sein des sociétés de plateformes de services, afin notamment de refléter l’impact des nouvelles technologies de la donnée sur les conditions de travail. Cette préoccupation du Gouvernement rejoint très directement celle qui est exprimée au travers de la recommandation n° 9 du rapport du Sénat.

Mesdames, messieurs les sénateurs, je vous remercie de votre écoute. Je suis très heureux de participer avec vous à ce débat et je m’attacherai à répondre aux questions que vous voudrez bien me poser. (Applaudissements sur les travées des groupes LaREM, RDSE, UC et Les Républicains, ainsi quau banc de la commission.)

Débat interactif

Mme la présidente. Nous allons maintenant procéder au débat interactif.

Je rappelle que chaque orateur dispose de deux minutes au maximum pour présenter sa question, suivie d’une réponse du Gouvernement pour une durée équivalente.

Dans le cas où l’auteur de la question souhaite répliquer, il dispose de trente secondes supplémentaires, à condition que le temps initial de deux minutes n’ait pas été dépassé.

Dans le débat interactif, la parole est à M. Roger Karoutchi.

M. Roger Karoutchi. Monsieur le ministre, grandeur et servitude de la fonction : vous voilà maître des robots, en tout cas pour ce matin ! (Sourires.)

Vous avez relevé, à la suite de nos excellents rapporteurs, l’existence de nombreuses initiatives en matière de recours à l’intelligence artificielle dans l’éducation, dans le secteur du tourisme, dans celui des plateformes, etc.

Au-delà de ce que l’on peut craindre, imaginer, espérer de la robotisation, ne croyez-vous pas que nous aurions collectivement intérêt à élaborer, en transcendant les clivages, un texte, une sorte de loi-cadre, à l’exemple de ce qui a été fait aux États-Unis, en Israël ou en Corée du Sud, pour nous projeter à dix ans ou à quinze ans en termes d’évolution de la société ? Un tel texte pourrait comporter des mesures d’impulsion, en matière notamment de fiscalité, de financement, de contrôle, de régulation, de protection des salariés.

Cela présenterait l’avantage de fixer un cadre s’appliquant à tous. Aujourd’hui, l’action du Parlement s’inscrit dans les règles de l’annualité budgétaire, seuls quelques rares textes de programmation s’inscrivent dans une perspective de quatre ou cinq ans. Monsieur le ministre, croyez-vous possible que le Gouvernement, sur des sujets qui, à terme, concerneront l’ensemble de la société française, puisse produire un texte marquant un engagement pour l’avenir ?

Mme la présidente. La parole est à M. le ministre.

M. Marc Fesneau, ministre auprès du Premier ministre, chargé des relations avec le Parlement. Monsieur le président Karoutchi, à défaut d’être maître des robots, fût-ce provisoirement (Sourires.), je vais essayer de vous répondre.

Le marché mondial de la robotique est en très forte croissance – de plus de 20 % par an en volume –, croissance due essentiellement à l’industrie électronique et, pour une moindre part, à l’industrie automobile. Le Japon, la Corée du Sud, l’Allemagne, la Chine et les États-Unis représentent 75 % des ventes de robots industriels.

D’après les statistiques produites par la Fédération internationale de la robotique, la France présente un faible taux de robotisation dans l’industrie manufacturière au regard de ses principaux concurrents : 137 robots pour 10 000 salariés, contre 322 en Allemagne, 190 en Italie ou 157 en Espagne, pour ne citer que quelques exemples proches de nous.

Le Gouvernement a fait le choix d’accélérer la pénétration de la robotisation dans les entreprises au travers du projet Industrie du futur. Il a réaffirmé ce choix à l’occasion de la présentation par le Premier ministre en septembre 2018, à Vélizy-Villacoublay, du plan pour la transformation numérique des PME.

J’en viens maintenant plus précisément à votre question, monsieur Karoutchi. Tout un ensemble de programmes, de projets et de dispositifs ont été mis en œuvre depuis des années. Nous avons choisi d’accélérer les processus. Le rapport de la délégation sénatoriale apporte un éclairage concret sur les enjeux dans leur globalité et leur diversité, qu’il s’agisse de la dimension sociale, du droit du travail, de la formation, etc. : c’est notamment en cela qu’il est utile. Une loi-cadre est-elle nécessaire ? Je ne suis pas forcément le mieux placé pour répondre, mais peut-être conviendrait-il d’abord de renforcer la cohérence des dispositifs existants avant de se projeter dans l’élaboration d’une loi-cadre. Par ailleurs, cette problématique s’inscrit nécessairement dans un cadre européen.

Mme la présidente. La parole est à M. Roger Karoutchi, pour la réplique.

M. Roger Karoutchi. Monsieur le ministre, je ne suis pas un obsédé des lois-cadres, d’autant que le Parlement n’est pas forcément le plus apte à traiter de certains sujets. En tout cas, je pense que le Gouvernement aurait intérêt à regrouper les initiatives pour avoir une vision d’ensemble de ce que sera la société dans vingt ou trente ans.

Mme la présidente. La parole est à M. Franck Montaugé.

M. Franck Montaugé. Plus encore que celle du devenir des emplois de service, la sophistication toujours croissante de la robotisation, avec le développement de l’intelligence artificielle, pose la question de la transformation profonde du travail et de sa place dans la société.

Yann Le Cun, grand spécialiste français de l’intelligence artificielle, récent lauréat du prix Turing, nous dit qu’il « n’est pas sûr que la révolution de l’IA profite à tous ». Il estime que « tous les métiers sont concernés par ce changement » et que « l’IA rend plus précieux ce avec quoi elle ne peut rivaliser », ce qu’il appelle « l’expérience humaine authentique », faite d’émotion, de sensations, de relations humaines uniques, valorisée sur les marchés bien davantage que les biens de grande consommation dont les coûts de consentement sont toujours davantage réduits, notamment par la robotisation.

La mission d’information sénatoriale sur Alstom et la stratégie industrielle du pays, présidée par Alain Chatillon et dont Martial Bourquin était rapporteur, a auditionné voilà quelques mois l’économiste Pierre-Noël Giraud, professeur à Mines ParisTech. Il considère, quant à lui, que nous pourrions aller vers une proportion importante d’« hommes inutiles » –c’est son expression – dans une économie globalisée qui dilue toujours plus les classes moyennes, intermédiaires, pour ne laisser, d’un côté, que des acteurs productifs mobiles, et, de l’autre, des acteurs assujettis, des sédentaires au service de ces nomades créateurs de valeur.

La nature humaine étant ce qu’elle est, je suis convaincu que tout ce qui est techniquement possible sera mis en œuvre, tôt ou tard, et que cette évolution inéluctable confère au politique une responsabilité particulièrement forte. Les points de vue des spécialistes que je viens d’évoquer alertent les gouvernements, les États, et les appellent à assumer cette responsabilité pour anticiper et construire ce monde en gestation.

Monsieur le ministre, pouvez-vous nous dire par quelles politiques publiques à destination du plus grand nombre de nos concitoyens le Gouvernement appréhende ces bouleversements sociétaux et comment il compte associer les forces vives de la Nation – je pense aux corps intermédiaires et aux intellectuels, notamment – à la réflexion et à la construction de cet avenir commun, aujourd’hui problématique ?