C. ANTICIPER LES BESOINS DE DEMAIN EN EMPLOIS DE PROXIMITÉ NON-DÉLOCALISABLES

Quelles que soient les politiques mises en oeuvre par les Etats industrialisés pour accroître leurs capacités d'innovation, renforcer leur compétitivité et conserver un avantage comparatif dans les secteurs porteurs, le développement des pays émergents, et en particulier des PBSCT (148 ( * )), ne manquera pas d'avoir des effets sur l'emploi national. Il paraît en effet illusoire d'espérer que le nombre des emplois créés localement par la croissance de l'économie de la connaissance et de l'innovation technologique sera suffisamment important pour compenser celui des emplois domestiques détruits par l'amélioration de la productivité et l'aggravation de la concurrence internationale . En outre, il est vraisemblable que la modification de la structure des emplois selon leurs qualifications induite par cette évolution ne permettra pas des transferts parfaitement adéquats entre les catégories de main d'oeuvre.

Or, la préoccupation essentielle des territoires est bien de conserver une activité économique suffisante pour assurer leur développement, voire naturellement de l'accroître. Dans cette perspective, il est indispensable d'accorder aux activités de proximité non-délocalisables une attention aussi soutenue que celle consacrée aux activités technologiques soumises à la concurrence internationale et pour lesquelles les pays industriels entendent maintenir leur avance. Ce sera d'autant plus nécessaire que la demande existe, et donc que des gisements d'emplois peuvent être exploités.

1. Une nécessité théorique

Lors de son audition par votre groupe de travail, M. Pierre-Noël Giraud a rappelé les grandes lignes, qu'il avait formalisées dès 1996 (149 ( * )), des dynamiques de l'emploi et des inégalités consécutives à l'approfondissement de la mondialisation . Avec la globalisation, les emplois domestiques doivent désormais être distingués selon qu'ils sont « compétitifs » (ou « nomades »), c'est-à-dire placés en situation de concurrence avec des emplois localisés dans des zones géographiques où les conditions productives sont radicalement différentes (monnaie, coûts salariaux, fiscalité, normes environnementales, organisation de l'économie, etc.), ou « protégés » de cette compétition extérieure (ou encore « sédentaires »). Ce dualisme est différent de l'opposition secteur privé/secteur public - le coiffeur est protégé tandis que l'agent informaticien d'une collectivité territoriale peut être exposé (150 ( * )) - comme de la distinction emploi qualifié/emploi non qualifié - les métiers de notaire et de gardien de sécurité sont tous deux sédentaires, ceux d'analyste financier et d'ouvrier du textile sont nomades.

L'ouverture au monde n'est rien d'autre que le renforcement de la nomadisation des activités , qui entraîne une augmentation du rythme de destruction des emplois compétitifs . La concurrence des pays riches entre eux affecte principalement les emplois qualifiés, celle qui les oppose aux pays en développement, les emplois non qualifiés, et celle qui résulte désormais des PBSCT, les deux catégories. Comme cela a été indiqué précédemment, les destructions et créations quotidiennes d'emplois constituent un phénomène extrêmement important : dans ce mouvement incessant, qui fonde la croissance économique, la situation est stable si, sur un territoire donné, le nombre d'emplois compétitifs détruits est compensé par la création d'un nombre d'emplois compétitifs identique, et elle s'améliore si la différence est positive. Mais si le rythme de création des nouveaux emplois nomades est insuffisant pour compenser les destructions, il faut, pour éviter un chômage croissant, parvenir à créer de nouveaux emplois protégés compensant la perte nette d'emplois exposés .

Cependant, ce « déversement » d'emplois compétitifs vers des emplois sédentaires n'est possible qu'à la condition que la demande de biens et services protégés augmente dans la zone de chalandise . Pour favoriser cette croissance de la demande, deux méthodes peuvent être retenues :

- soit diminuer le prix desdits biens et services , notamment en agissant sur le coût du travail sédentaire, avec le risque toutefois qu'une telle politique aggrave les inégalités entre les deux catégories de main d'oeuvre (exposée et protégée) si, à l'instar des politiques pratiquées dans les pays anglo-saxons, la variable d'ajustement est la rémunération brute du travail et non le niveau des charges sociales ;

- soit augmenter la valeur intrinsèque de ces biens et services par la montée en gamme de leur qualité, la recherche incessante d'innovations, et leur régulière adaptation aux attentes précises et différenciées de la clientèle.

Ces deux voies ne sont au demeurant pas alternatives et il paraît possible de jouer sur les deux tableaux pour, en suscitant une offre toujours renouvelée et toujours meilleure de biens et services protégés à des prix incitatifs, parvenir à déplacer au profit de ceux-ci une partie de la demande orientée vers les biens et services exposés. Pour reprendre un exemple avancé par M. Pierre-Noël Giraud afin d'éclairer son propos, il s'agit de « créer chez le consommateur français un désir plus grand d'assister à un spectacle vivant que d'acquérir un nouveau magnétoscope produit en Chine » .

* (148) Pays à bas salaires et à capacités technologiques.

* (149) In L'inégalité du Monde. Economie du monde contemporain - Gallimard - 1996.

* (150) Lors de son audition, notre collègue M. Jean Arthuis, par ailleurs président du conseil général de la Mayenne, a indiqué avoir été contacté par une SSII indienne proposant d'assurer à moitié prix la gestion d'une partie des applications informatiques du département.

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