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COMPTES RENDUS DE LA DELEGATION SENATORIALE AUX OUTRE-MER


Lundi 21 janvier 2019

- Présidence de M. Michel Magras, président -

Représentation et visibilité des outre-mer dans l'audiovisuel public - Déplacement au siège du pôle outre-mer de France Télévisions

M. Wallès Kotra, directeur exécutif chargé de l'outre-mer. - Monsieur le président, madame et messieurs les sénateurs, nous vous souhaitons la bienvenue dans la maison des outre-mer qui est un peu la vôtre.

L'annonce de la bascule de France Ô vers le numérique a provoqué chez nous un électrochoc. Nous avons dû gérer cela positivement. Nous avons été amenés à nous interroger sur ce que nous sommes, sur notre place dans le groupe et sur la place de l'outre-mer dans le pays. Alors que notre vocation est de faire des programmes, nous avons été amenés à trouver des réponses à ces questions. Au sein du groupe, nous avons pris conscience d'une méconnaissance réciproque : nous nous connaissions mal dans tous les domaines, qu'il s'agisse de l'information ou des programmes. À l'échelle du groupe, nous venons de vivre une expérience très enrichissante. Eu égard à mon ancienneté dans la maison, je pense que c'est la première fois que cet exercice est réalisé.

Nous avons eu la volonté de trouver des solutions crédibles et qui s'inscrivent dans la durée sur un type de dossier qui ne se présente qu'une fois tous les vingt ou trente ans. Nous avons essayé de gérer cette situation compliquée, dans la transparence, avec nos équipes, avec les partenaires sociaux - que vous allez rencontrer et qui portent nos inquiétudes comme celles des salariés - et avec vous, les élus. C'est notre avenir, à nous tous, qui se joue. Nous souhaitons que cette rencontre vous permette de visualiser cette France qui n'est pas dans l'hexagone, répartie un peu partout dans le monde, de comprendre comment nous faisons pour diffuser à la fois à Wallis-et-Futuna, à Mayotte, à La Réunion,... cette complexité qui est notre richesse.

M. Michel Magras, président. - Monsieur le directeur exécutif, les membres de notre Délégation sénatoriale aux outre-mer vous expriment leur reconnaissance de les accueillir aujourd'hui au siège de France Ô. Nous tenions beaucoup à cette visite en cette période charnière pour le devenir des outre-mer dans l'audiovisuel public.

À la suite de votre appel consécutif aux annonces de suppression de France Ô des fréquences hertziennes et du basculement sur le numérique, notre délégation avait tenu à vous recevoir, le 5 juillet dernier au Sénat, ainsi que des représentants des salariés et du collectif « Sauvons France Ô » après avoir auditionné la commission, constituée par le Gouvernement, qui nous avait assuré que rien n'était décidé. Nous avions fait ce travail préliminaire qui nous paraissait absolument nécessaire pour comprendre ce qui se passait. Par la suite, l'inquiétude suscitée par cette annonce, la confusion qui régnait autour de la notion de bascule vers une plateforme numérique et l'absence de garanties pour la prise en compte d'une réelle représentation des outre-mer dans l'espace audiovisuel public ont conduit notre délégation à se saisir pour faire toute la lumière sur ce sujet majeur que constitue la visibilité des outre-mer sur les ondes du service public, sans idée préconçue de la conclusion de nos travaux. La réforme de l'audiovisuel français, annoncée par le Gouvernement, est une réforme importante mais il nous fallait comprendre la place qui allait être accordée aux outre-mer et à France Ô. Nous avons ainsi désigné comme co-rapporteurs M. Maurice Antiste, sénateur de la Martinique, et Mme Jocelyne Guidez, sénatrice de l'Essonne, qui a également des attaches outre-mer. Le Gouvernement a également créé un groupe de travail - comprenant quelques parlementaires - dont les travaux ne sont pas en contradiction avec les nôtres dans la mesure où sa tâche principale est de définir les indicateurs capables d'évaluer ce qui se passera sur les chaînes publiques et les moyens du contrôle. Cependant, le choix de réunir ce groupe de travail le jeudi matin, jour de réunion des délégations sénatoriales imposé par le règlement du Sénat, rend notre présence très compliquée et a conduit certains d'entre nous à renoncer à leur participation.

Comme vous le savez pour avoir pu suivre l'audition en direct, nous avons ouvert nos travaux la semaine dernière en recevant au Sénat le ministre de la culture, M. Franck Riester. Nous avons entendu le même jour des membres du Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA), dont son président M. Olivier Schrameck. Nous entendrons demain Mme Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions, puis ultérieurement les chaînes La 1ère, les producteurs... afin de nous rendre compte de la situation réelle et de formuler des propositions intéressantes.

Nous comptons aujourd'hui sur vous pour nourrir notre réflexion. Votre analyse de la situation, vos mises en perspective par rapport au passé comme vers l'avenir nous seront précieuses.

M. Maurice Antiste, rapporteur. - M. le directeur, vous nous avez dit que nous devions nous sentir ici chez nous. Je vous souhaite donc la bienvenue !

Mme Jocelyne Guidez, rapporteure. - Si nous sommes ici chez nous, j'espère que nous ne serons pas SDF dans peu de temps ! Nous souhaitons que France Ô reste présente pour représenter tous nos territoires. Il faut garder espoir et j'espère qu'il n'est pas trop tard.

M. Francis Donnat, secrétaire général du groupe France Télévisions. - Votre visite nous honore. Je voudrais rappeler que la décision de fermer la diffusion hertzienne de France Ô a été prise par le Gouvernement l'été dernier. C'est une décision du Gouvernement et non de France Télévisions. Nous avons inscrit cette réforme dans un champ plus général de réformes que nous sommes en train de mener au sein de notre entreprise pour la rendre plus transverse et plus agile, en prenant soin de nous concerter avec les équipes et de consulter les salariés à tous les niveaux. Nous souhaitons tirer profit de cette décision pour mieux exposer les outre-mer sur nos différentes antennes, en partant du constat que la situation actuelle est insatisfaisante.

Votre visite d'aujourd'hui nous permettra de préparer au mieux votre audition de Mme Delphine Ernotte, sans empiéter sur ce qu'elle aura à vous dire, notamment en matière de propositions, de compensations et de suggestions de solutions. Nous souhaitons vous présenter aujourd'hui, de la façon la plus complète et la plus transparente possible, comment France Ô et les chaînes La 1ère travaillent ensemble à l'heure actuelle pour exposer la diversité des outre-mer.

M. Michaël Friederich, directeur des moyens et du développement. - L'offre de médias de référence des outre-mer du pôle outre-mer de France TV est constituée :

- du réseau des outre-mer La 1ère, avec 9 radios, 9 télévisions et 9 sites web, auxquels s'ajoutent plusieurs dizaines de médias locaux ;

- de la station France Ô, située à Malakoff, qui comprend une radio, une télévision, la plateforme France.tv et une offre de médias sociaux.

Les moyens techniques de chacun des sites ultramarins et de la station de Malakoff sont importants. Nous avons en général dans chaque station une régie et deux plateaux de télévision, deux studios et deux régies radio - spécificité du pôle outre-mer, avec une véritable histoire -, ce qui permet une continuité d'antenne 24 heures sur 24. Nous disposons de moyens de captation légers ou lourds pour des événements ou des spectacles avec des camions-régie ou des camions-radio. L'évolution de la technologie nous permet d'aller vers des moyens de plus en plus légers, nous rendant ainsi plus agiles et plus disponibles.

Nous disposons également de moyens de transmission légers de type parabole pour les informations et les directs, mais également de plus en plus de type 3G et 4G. Comme avec les téléphones portables, le son et les images passent par le réseau téléphonique et peuvent être transmis partout dans le monde. Les images d'une caméra équipée de ce système à Mayotte peuvent être réceptionnées sur les serveurs de Malakoff. Dans la mesure où cela nécessite un bon développement des réseaux de transmission des territoires - ce qui n'est pas toujours le cas - nous combinons les deux systèmes.

Nous disposons ensuite de toute une infrastructure de post-production images et son pour le montage, les infographies, le mixage.

Nos 9 stations, et Malakoff évidemment, bénéficient d'un équipement complet qui permet notamment de servir le programme d'information, avec un plan de renouvellement régulier. Ainsi, la Martinique dispose depuis peu d'un nouveau studio de radio. Nous faisons de plus en plus de radio filmée et sommes sur ce plan des pionniers.

La partie web est en plein développement, avec des services dédiés. Cela se traduit par la mise en place de social rooms, des espaces aménagés pour favoriser le dialogue dans lesquels nous utilisons des téléphones portables ou de petites caméras.

Malakoff est le centre principal de diffusion et d'échanges, avec 9 points d'échanges depuis les stations.

M. Wallès Kotra. - Depuis trois ans, nous rapprochons nos médias radio/télévision/web. Nous avons un directeur des contenus et un rédacteur en chef de l'ensemble des trois médias que nous ne séparons plus. Nous sommes une des télévisions les plus importantes dans le Pacifique et nous ne le valorisons pas assez. Il en est de même dans la Caraïbe et nous travaillons pour mieux assurer cette responsabilité régionale.

M. Michaël Friederich. - Nous cherchons à optimiser les transmissions planétaires. Le site de Malakoff n'est pas uniquement dédié à France Ô ; ses moyens sont mutualisés, mis à disposition des stations quand elles souhaitent alimenter des programmes ou en réaliser en commun. Pour cette mutualisation, il nous faut un maillage performant, ce que nous appelons « les contributions » - en amont de la diffusion -, c'est-à-dire un réseau d'échanges entre toutes les stations en temps réel, non visible par le public, des datas ou données médias. Ce réseau, géré par des nodaux techniques, est entièrement constitué de fibres optiques. Les bureaux locaux - comme à Koné en Nouvelle-Calédonie - sont reliés à la station principale de chaque territoire et ces stations principales sont elles-mêmes reliées avec le centre d'échanges de Malakoff au moyen de contributions principales par le réseau de fibres optiques. Concrètement, la station envoie un signal, récupéré par un opérateur choisi dans le cadre d'un appel d'offres pour 3 à 5 ans - le plus connu est TDF -, à Malakoff qui l'aiguille vers un autre territoire. À Malakoff, nous supervisons toutes les liaisons, souvent redondées par des boucles. Ainsi, les signaux de La Réunion peuvent nous parvenir par deux chemins. Ces boucles nous ont servi lorsque les fibres optiques qui nous reliaient à la Guyane ont été coupées pendant deux jours. Les solutions peuvent passer par les territoires voisins quand il y a des accords entre opérateurs ou par des liaisons satellites (récemment à Wallis-et-Futuna) ou, en dernier recours, par l'internet public, un peu moins fiable et un peu plus lent.

Tous les signaux sont envoyés à la tête de réseau et passent par Paris via le multiplexeur (MUX) d'un opérateur désigné dans le cadre d'un marché public avant d'être redirigés vers les 9 territoires, Nous avons recours aux satellites pour couvrir tous les territoires, notamment pour la Polynésie, avant que les signaux ne soient transmis par les émetteurs de TNT locaux. Les satellites alimentent également la diffusion directe pour les abonnés à des opérateurs satellites comme Canal+ ou Orange.

M. Wallès Kotra. - Il a fallu élaborer une solution technique nationale là où les décisions éditoriales sont locales. Le responsable éditorial fait la programmation et la diffusion est assurée techniquement par le réseau.

M. Michaël Friederich. - Le centre technique de Malakoff centralise la programmation de chaque station et diffuse les programmes en temps réel. Chaque station a la capacité de faire sa propre programmation. Elle fait une liste, programme des émissions et leur ordre de passage ; tout cela est transmis à des serveurs qui diffusent les programmes. Si une intempérie intervient localement, nous sommes en mesure de prendre la main sur le programme pour diffuser un signal d'alarme ou d'alerte. Nous avons à Malakoff deux salles de diffusion et un nodal - lieu où nous faisons tous les routages de tous les signaux - que vous pourrez visiter dans l'après-midi.

M. Abdallah Hassani. - À Malakoff, avez-vous la possibilité de modifier le programme d'une station locale ?

M. Wallès Kotra. - Nous pouvons répondre à une demande locale. Le reste du temps, nous n'intervenons qu'en cas d'urgence comme par exemple la survenance d'un attentat. Nous appliquons le principe de la centralisation technique et de la décentralisation de la ligne éditoriale.

M. Michaël Friederich. - Parmi nos principaux projets techniques, je peux citer :

- la relocalisation récente de la station de la Martinique sur cinq étages de la tour Lumina et la rénovation à venir de la station de Mayotte. À chaque fois, nous renouvelons l'ensemble d'une station avec les dernières technologies disponibles. Ce sont des chantiers de deux ou trois ans. Nous coordonnons l'ensemble, donnons les grandes orientations stratégiques en termes d'évolution et faisons le lien technologique avec les directeurs régionaux des stations dans le cadre d'un dialogue permanent ;

- depuis un an et demi, nous effectuons progressivement la bascule en HD de nos moyens de fabrication, de transport et de diffusion, hors TNT encore en Standard Définition (SD). Le système sera fonctionnel en septembre 2019. Les personnes qui reçoivent les signaux par satellite directement ou par fibre optique pourront avoir la HD qui arrivera au pied de l'émetteur TNT diffusant en SD ;

- la mise en place, dans les deux ans, de moyens de fabrication transmédia (numérique, radio et télévision) afin de mutualiser les ressources. Nous n'aurons plus une régie radio ou télévision ou web mais un outil de fabrication commun pour optimiser nos moyens, mutualiser nos ressources. À Malakoff, nous allons rebondir sur la fin de France Ô pour mettre ce sujet en avant et le déployer ensuite sur les autres sites. Notre volonté est d'avoir en 2021 un outil performant ;

- une optimisation des moyens spéciaux pour les catastrophes naturelles avec trois éléments : des téléphones satellitaires, un système léger constitué d'un ordinateur avec des antennes - utilisé sur les terrains de guerre - et un système intermédiaire composé d'une petite parabole portable de 30 kilogrammes qui intègre un routeur wifi permettant aux citoyens de communiquer avec leur famille et qui possède une capacité réelle en termes de datas.

M. Wallès Kotra. - La décision de s'équiper a été prise par le groupe à la suite du cyclone Irma.

M. Michaël Friederich. - Pour l'instant nous disposons de trois équipements. Nous en faisons tourner deux d'un bassin océanique à un autre sur les périodes cycloniques. Nous espérons pouvoir en acheter deux supplémentaires.

M. Thani Mohamed Soilihi. - Que se passe-t-il si le problème de liaison se produit à Malakoff ?

M. Michaël Friederich. - Le système est redondé mais si les satellites ne permettent plus d'assurer les liaisons, en dernier recours, nous avons la capacité, avec l'opérateur sur place, d'établir une commutation qui permet aux stations d'émettre directement sur les antennes TNT. Un test a été effectué l'année dernière en Guyane ; cela fonctionne mais il y a des procédures d'autorisation à faire valider. La radio est émise depuis la station.

M. Michel Magras, président. - Le Gouvernement entend réformer l'audiovisuel public et l'une de ses premières décisions consiste à supprimer France Ô de la TNT. Je constate que vous disposez déjà d'un réseau efficient de fibre optique. Son utilisation entraîne-t-elle des coûts supplémentaires ? J'ai rendu un rapport au Gouvernement sur la continuité numérique et les surcoûts liés à l'utilisation du téléphone dans la zone Caraïbe, dû au fait que ce sont des opérateurs étrangers - basés notamment à Miami - qui décident du prix de la communication téléphonique. Rencontrez-vous des blocages sur l'acheminement des signaux ? On nous a expliqué que le satellite était dépassé et qu'il fallait désormais tout passer par la fibre optique. Pourtant, les autres chaînes de l'audiovisuel public vont continuer à utiliser les satellites. Que va gagner le Gouvernement dans la disparition de la partie satellitaire ? Les réformes vont-elles améliorer quelque chose ? Prenez-vous en considération les petits moyens de communication tels que les réseaux sociaux, Whatsapp, Messenger qui ont énormément dépanné au lendemain de la catastrophe Irma ?

M. Francis Donnat. - Dans son communiqué du 19 juillet 2018, le Gouvernement indiquait clairement l'objectif de libérer le canal hertzien de France Ô en métropole. Cette réforme ne touche pas les chaînes La 1ère. Il est indispensable de le rappeler. Au contraire, il nous est demandé de renforcer leur leadership. Mme Delphine Ernotte vous expliquera demain comment nous envisageons de procéder. Le fait de fermer le canal hertzien aura nécessairement des impacts sur les chaînes La 1ère car elles travaillent de plus en plus en synergie avec France Ô.

M. Guillaume Arnell. - À quelle fin libère-t-on le canal hertzien de France Ô ?

M. Francis Donnat. - Dans son discours lors de la clôture des Assises des outre-mer, le Président de la République a considéré que France Ô servait trop souvent d'alibi ou de prétexte aux autres chaînes de France Télévisions pour ne pas mieux et davantage exposer les outre-mer. Nous sommes d'accord avec ce constat. L'objectif est de normaliser la présence des outre-mer dans les programmes, les fictions et l'information, d'acquérir un réflexe ultramarin. Que fait-on du canal hertzien qui sera libéré en même temps que celui de France 4 ? Ce n'est pas à France Télévisions d'avoir une position sur ce sujet. Les canaux hertziens relèvent du domaine public de l'État. C'est à lui de décider, sous le contrôle du CSA. Nous avons bien une petite idée, liée à la lutte contre les fausses informations : nous avons le sentiment que la France gagnerait à disposer d'un bloc de numérotation des chaînes d'information regroupé. Il faudrait également s'intéresser à la possibilité de diffuser en HD dans un certain nombre d'endroits, en utilisant mieux les fréquences hertziennes libérées.

M. Michel Magras, président. - La réforme impacte-t-elle la radio ?

M. Wallès Kotra. - Pour l'instant, non. La réforme nous bouscule et nous incite à rapprocher nos radios/télés/web. Nous pensions que la radio appartenait au passé mais nous nous sommes aperçus qu'elle est un instrument très important de conquête du web.

M. Stéphane Bijoux, directeur des rédactions du pôle outre-mer. -Radio France, service public, partenaire de France Télévisions, parle beaucoup de l'outre-mer. Chaque jour, nous fabriquons à Malakoff plusieurs produits de radio à destination de France info la radio, de France inter et de France bleue. Nous disposons d'une véritable marge de manoeuvre sur la radio nationale pour travailler sur la visibilité des outre-mer.

M. Michel Magras, président. - Les ultramarins, partout dans le monde, peuvent avoir envie d'accéder rapidement à des données, des informations et des images qui les concernent directement. N'y a-t-il pas un risque de dilution ? France Ô était identifiée. Comment les ultramarins feront-ils pour accéder aux informations relatives à leurs territoires sur les chaînes publiques ?

M. Wallès Kotra. - Une offre numérique sera mise en place. Notre réflexion sur le numérique est à trois niveaux : comment renforcer notre emprise locale car il en va de la cohésion de nos territoires ; comment être présents dans toutes les offres de France Télévisions ; comment créer un portail de l'outre-mer. Tout cela sera finalisé en mars.

M. Maurice Antiste, rapporteur. - Pourriez-vous nous adresser un organigramme détaillé des chaînes de France Télévisions ?

M. Thani Mohamed Soilihi. - Pourrait-il y avoir un motif budgétaire non avoué dans la réforme de France Ô ?

M. Wallès Kotra. - J'ai quelques difficultés à vous répondre ; il faudrait poser la question au Gouvernement !

M. Michel Magras, président. - Les salariés de France Ô ont exprimé leurs craintes.

M. Wallès Kotra. - En effet, les salariés sont inquiets ; nous en parlerons avec eux en fin d'après-midi.

M. Thani Mohamed Soilihi. - L'objectif de donner davantage de visibilité aux outre-mer est louable mais cela doit-il passer par cette réforme ?

M. Guillaume Arnell. - Quelles garanties avons-nous ? Après avoir entendu le CSA, nous nous interrogeons sur ce qui se passera si les résultats attendus ne sont pas au rendez-vous : qui prendra la décision de sanctionner si le cahier des charges n'est pas respecté ?

M. Wallès Kotra. - Ce point pourra être examiné demain lors de l'audition de Mme Delphine Ernotte.

M. Francis Donnat. - France Télévisions est sans doute l'une des entreprises les plus régulées, les plus contrôlées en France. Nous rendons compte de notre activité de manière régulière, périodique au Gouvernement - à la direction générale des médias et des industries culturelles (DGMIC) du ministère de la culture - et au Parlement. La présidente Delphine Ernotte est auditionnée plusieurs fois par an par les commissions compétentes de l'Assemblée nationale et du Sénat et nous sommes disposés à discuter avec vous des moyens de renforcer ce dialogue et ces méthodes de contrôle. Quant au CSA, il est sans doute l'un des régulateurs les plus méticuleux - parfois tatillon sur certains sujets - de ce que nous faisons. Si des éléments sont inscrits dans notre cahier des charges à l'issue de cette réforme, nous les respecterons. Nous rendons compte devant un conseil d'administration, le CSA, les assemblées parlementaires et leurs commissions permanentes.

M. Wallès Kotra. - Je vous propose de visiter maintenant nos locaux.

Visite des salles de diffusion et du nodal

M. Michaël Friederich. - Comme vous pouvez le voir, sur une playlist - que nous appelons « trafic » - fabriquée dans chaque station en fonction de sa ligne éditoriale, chaque ligne correspond à un programme ou un événement. Les éléments diffusés font appel aux programmes préalablement remontés sur Malakoff et indexés dans les serveurs. S'il s'agit d'un direct, une commutation automatique est mise en place sous l'oeil vigilant des techniciens - ici présents - et du chef de chaîne qui a une vision globale de la cohérence des programmes et peut intervenir en cas de problème.

Au cours des échanges, il est précisé qu'une banque de programmes a été créée à Malakoff. Elle achète, produit, échange des programmes et les met à disposition de chaque station. Chaque semaine, les stations vont dans cette banque de programmes, établissent leur grille et l'envoient vers Malakoff où elle est traitée informatiquement. Les programmes circulent entre toutes les stations mais ne sont pas ordonnancés de la même manière selon les jours de diffusion et les décalages horaires.

M. Michel Magras, président. - Je suppose qu'il existe une relation financière entre France Ô et chacune des stations. Le basculement de France Ô sur le numérique aura-t-il des conséquences en la matière ?

M. Wallès Kotra. - La banque de programmes est un investissement commun. Les chaînes savent ce qui est à leur disposition. Chaque station dispose d'un budget qui lui donne une autonomie de décision. Depuis trois ans, nous essayons de mettre en place un partage entre France Ô et les chaînes La 1ère. La disparition de France Ô aura un impact sur ce plan, d'où l'idée de sanctuariser un budget de coopération avec les stations et d'aide au développement du numérique.

M. Michel Magras, président. - Le risque est-il que les chaînes La 1ère disposent de moins de moyens ou de documents ou que la réforme ait pour conséquence de devoir leur donner un budget supérieur afin qu'elles puissent produire davantage elles-mêmes ?

M. Wallès Kotra. - Le risque est que l'on considère que les stations doivent adapter leurs ambitions au budget qui leur est alloué. Sur certaines opérations, il faudra toujours que des moyens complémentaires soient alloués aux stations et être attentif sur cette partie. La disparition de France Ô ne doit pas bloquer le dynamisme des chaînes La 1ère.

Il est rappelé que l'apport de France Ô - financier ou par des programmes - a permis l'enrichissement des grilles des chaînes La 1ère, que des programmes achetés conjointement pour France Ô et les chaînes La 1ère sont intégrés dans la banque de programmes et qu'un programme de calculs devra être élaboré pour que personne ne soit lésé.

L'importance de maintenir l'indépendance des chaînes La 1ère a été rappelée.

M. Wallès Kotra. - Autrefois, il n'y avait pas de dialogue entre France Ô et les chaînes La 1ère. Depuis trois ans, nous montons des opérations communes. La disparition de France Ô va nous obliger à redéfinir ce qui relève du fonctionnement du pôle et ce qui relève de France Ô séparément.

M. Michel Magras, président. - Le basculement sur le numérique remettra-t-il en cause le contenu global que vous produisez chaque jour ?

M. Wallès Kotra. - Il faut inventer autre chose, consacrer des moyens à l'offre numérique qui représente l'avenir et maintenir l'appui aux stations. C'est la difficulté que nous avons devant nous.

Mme Jocelyne Guidez, rapporteure. - La méthode qui consiste à supprimer d'abord une chaîne avant de définir le nouveau dispositif et ses moyens suscite de grandes inquiétudes.

Mme Mariannick Babé, directrice de cabinet du pôle outre-mer en charge de la communication. - La fermeture du canal hertzien de France Ô est prévue au plus tôt pour septembre 2020. Notre idée - et nous procédons de la même façon pour France 4 - est de profiter de cette période pour monter en puissance sur le numérique de sorte qu'il y ait un tuilage assez long entre l'époque où France Ô est encore maintenue et le déploiement du numérique pour permettre, au moment de la fermeture du canal hertzien, de renvoyer les spectateurs vers l'offre numérique.

M. Guillaume Arnell. - Pendant cette période de montée en puissance sur le numérique, aurons-nous davantage de visibilité des outre-mer ?

La direction de France Télévisions a rappelé que l'objectif était de monter en puissance le plus rapidement possible de deux façons : en mettant l'accent sur le numérique pour que soient retrouvées de façon délinéarisée toutes les offres ultramarines géo-localisées par région, par type de programme et, d'autre part, en faisant en sorte qu'il y ait plus de présence ultramarine qu'aujourd'hui sur France 2, France 3 et France 5.

M. Michel Magras, président. - Permettez-moi d'exprimer une réserve : si on peut parler de gratuité pour la TNT, le numérique gratuit n'existe pas. Ne risque-t-on pas d'éliminer discrètement un public ?

M. Guillaume Arnell. - Il faut ajouter l'existence de zones blanches dans des territoires qui ne sont pas équipés pour recevoir le numérique. La TNT était une alternative.

Il est rappelé aux sénateurs que dans les territoires ultramarins, la TNT - gratuite et universelle - ne sera pas fermée, que la réforme ne touche pas les chaînes La 1ère, mais vise au contraire à renforcer leur leadership.

M. Michel Magras, président. - France Ô a aussi un public dans l'hexagone !

La direction de France Télévisions a rappelé que ce public était parfois constitué de 50 000 téléspectateurs sur une journée et sur des programmes qui n'étaient pas ultramarins. Elle a précisé que les meilleures auditions de France Ô avaient été relevées lors de la diffusion des James Bond et que les contenus ultramarins resteront présents en hertzien sur France 2, France 3 et France 5, sur les chaînes La 1ère et, pour les ultramarins présents dans l'hexagone qui souhaiteront avoir accès au contenu des chaînes La 1ère, en numérique.

Retour dans la salle de réunion.

M. Rémi Festa, directeur prospective et conseil éditorial en charge de la coordination des radios. - Nous souhaitons partager avec vous quelques éléments de connaissance de nos publics. Notre public est constitué des 2,7 millions d'habitants des outre-mer, d'environ 1 million d'ultramarins dans l'hexagone et de centaines de milliers « d'affinitaires ».

L'audience des télévisions des 6 territoires - hors Wallis-et-Futuna et Saint-Pierre-et-Miquelon - est évaluée par Médiamétrie de une à trois fois par an. 5 chaînes parmi les 7 mesurées captent plus du quart du public de leur territoire. 3 stations, Guadeloupe La 1ère, Martinique La 1ère et Réunion La 1ère affichent une progression de leurs scores annuels moyens. La moins performante est la station Réunion La 1ère (10,8 %) qui doit faire face à une forte concurrence. Les stations de Mayotte (31,1 %), de Polynésie française (29,3 %), de Guadeloupe (26,2 %) de Nouvelle-Calédonie (23,6 %) et de Martinique (18,3 %) sont en position très dominante. La station Guyane La 1ère connaît un léger déclin (26,6 %). En 2018, 887 000 téléspectateurs regardent une chaîne La 1ère sur un jour moyen. L'audience cumulée est de 42,7 %.

M. Stéphane Bijoux. - Les journaux télévisés du soir sont suivis par un total de 651 000 téléspectateurs. 8 stations sont leaders sur l'information avec des parts d'audience de 50 % à 75 %. Les bonnes audiences des chaînes s'expliquent toujours par de très hautes performances des tranches d'information locale, dominant de très loin la concurrence privée. C'est le résultat d'une stratégie d'approche à 360° qui vise à élargir au maximum le spectre des supports TV/radio/numérique pour aller où se trouve le public, avec toutes les possibilités de l'atteindre. Sur chaque territoire, les structures des journaux peuvent varier : à La Réunion, le journal est mixte - international, national et régional - ; en Guadeloupe, il y a une tranche identifiée d'informations internationales et nationales puis une tranche exclusivement locale. Il n'y a pas que l'audience qui soit importante ; l'image que nous renvoyons et les valeurs d'une information - différenciée par rapport à nos concurrents - le sont aussi. Nous opérons dans des territoires à forte concurrence mais nous bénéficions de la visibilité et de la légitimité du service public.

M. Rémi Festa. -  Quand il se passe quelque chose d'important, les personnes reviennent vers les chaînes publiques. Notre crédibilité est supérieure à celle de nos concurrents. Nos scores d'adhésion tournent autour de 70 % à 75 %.

M. Stéphane Bijoux. -  À La Réunion, même si nos téléspectateurs nous boudent un peu par temps calme, quand il se passe un événement important leur réflexe est de revenir. On l'a bien observé lors de la crise des gilets jaunes.

M. Rémi Festa. - En 2018, trois radios La 1ère sont en tête sur leur territoire : Mayotte La 1ère (niveau record de 62,2 %), Guyane La 1ère (39,4 %) et Nouvelle-Calédonie La 1ère (21,2 %). Guadeloupe La 1ère (24,8 %) et Martinique La 1ère (20,6 %) consolident leurs scores, mais derrière RCI. 6 stations sont en progression, notamment celles de La Réunion (8,8%) et de la Polynésie française (12,6%). La maîtrise du créole, le partage de l'expérience sont les atouts des stations qui totalisent 450 000 auditeurs en outre-mer.

L'impact du virage éditorial sur les audiences de France Ô a été mesuré par Médiamétrie. Entre septembre et décembre 2017, la chaîne était mesurée à 0,4 point de part d'audience. Elle est passée à 0,5 point de janvier à juin 2018 puis à 0,7 point en juillet et août 2018 du fait d'événements sportifs importants - des championnats d'Europe de natation, d'aviron, de cyclisme (diffusion du tour cycliste de Guadeloupe), le tour des yoles en Martinique. À la rentrée, nous avons renforcé le virage éditorial ultramarin en exposant en première partie de soirée des émissions plus culturelles et musicales, et davantage de documentaires. En 2017, le volume de programmes évoquant les outre-mer était de 53 % ; il a encore augmenté en 2018 mais la contrepartie a été des audiences un peu plus faibles, à 0,3 point de part d'audience de septembre à décembre 2018.

Les indicateurs sur le numérique marquent une très forte progression de 7 % en 2018, avec 65,8 millions de visites quand on additionne toutes les pages web et mobiles des chaînes La 1ère. Année après année, nous fidélisons de plus en plus les internautes. Il y a une progression très forte en Martinique avec 20 166 000 visites et à La Réunion avec 9 313 000 visites. La Guadeloupe avec 12 204 000 visites, la Polynésie française avec 5 413 000 visites, la Nouvelle-Calédonie avec 5 492 000 visites et la Guyane avec 4 174 000 visites obtiennent également de bons résultats.

M. Wallès Kotra. - Le chiffre pour la Martinique est presque identique à celui des Hauts-de-France en métropole !

M. Rémi Festa. - Le chiffre de 2018 est supérieur à celui de 2017 qui était déjà un record, en lien avec les événements cycloniques du bassin.

M. Wallès Kotra. - Les gens qui consultent l'offre numérique sont résident dans le bassin ultramarin mais également en métropole.

M. Michel Magras, président. - Les pourcentages d'audience des stations locales sont relevés au niveau régional ; ceux de France Ô sont-ils relevés pour l'ensemble des Français susceptibles de regarder la chaîne ou uniquement en métropole ?

M. Rémi Festa. - Le panel qui correspond au 0,3 % d'audience de France Ô est calculé au niveau de l'hexagone. Dans les outre-mer, l'audience de France Ô, reçue par la TNT et le satellite, varie entre 2 et 4 %. Ce chiffre ne tient pas compte des replay.

Martinique La 1ère, c'est une télévision, une radio, du web et des pages Facebook. Nous disposons d'un média complet, avec la force d'une marque qui se déploie sur plusieurs supports.

M. Michel Magras, président. - Désormais, une personne qui n'a pu regarder le journal en direct peut le revoir en replay sur le numérique.

M. Rémi Festa. - Cela démontre l'intérêt de notre stratégie à 360° et d'une approche globale de notre offre. L'image positive que nous avons su donner au numérique, considéré comme moderne, fluide et dynamique, rejaillit sur la télévision et la radio.

M. Michel Magras, président. - Je voudrais relever l'impact sociétal non négligeable du passage au numérique. Désormais, dans une famille, chacun regarde ce qu'il veut sur sa tablette.

Mme Jocelyne Guidez, rapporteure. - Dans ces conditions, que devient la famille ?

M. Rémi Festa. - Il nous faut réussir la stratégie du multi-écrans. La tablette ou le smartphone devront renvoyer vers des contenus complémentaires du programme de télévision. C'est déjà ce que font les jeunes qui utilisent simultanément les trois outils.

M. Francis Donnat. - Il faut nous adapter aux usages mais également trouver des émissions et des programmes fédérateurs comme le sport, les divertissements, pour réunir devant un même écran plusieurs générations. Malheureusement, de telles émissions sont de plus en plus rares.

M. Rémi Festa. - Les médias sociaux contribuent aux succès d'audience. Facebook, utilisé en complément de nos programmes compte 1,7 million d'abonnés sur l'ensemble de nos pages (avec un taux de progression annuelle de 14 %). De nombreux médias envient notre progression. 251 millions de vidéos ont été vues sur Facebook en 2018 - soit une augmentation de 9 % -, dont 10,5 millions en novembre à La Réunion. Les plus fortes contributions proviennent de La Réunion (46 396 922), de la Guyane (26 498 814) et de la Martinique (25 565 809) et nous notons une progression à Mayotte (avec 32 147 737 vues), notamment en raison des événements sismiques qui ont suscité de grandes craintes. Un quart de nos abonnés à Facebook sont des locaux - la moitié il y a deux ans - et nous touchons de plus en plus de monde soit dans les territoires voisins pour les Antilles (Haïti, Miami, le Canada...), soit dans le reste du monde.

M. Stéphane Bijoux. - Grâce au numérique, notre visibilité va bien au-delà des frontières géographiques de chacun de nos territoires. Nous en sommes conscients et nous mesurons notre responsabilité par rapport aux programmes, à l'offre et au contenu que nous proposons. Nous souhaitons être reconnus comme les premiers experts de nos territoires. Quand France 3 en région fait un événement sur Facebook Live avec 2 500 personnes connectées en même temps, ils sont contents. À La Réunion, sur les événements liés aux gilets jaunes, 6 000 personnes ont été connectées en même temps partout dans le monde pour suivre ce qui se passait !

Enfin, Instagram compte 147 000 abonnés (+110 % en 2018), en majeure partie des 18-34 ans. Nous nous interrogeons sur notre capacité à fabriquer des contenus adaptés : on ne met pas sur Instagram un reportage de la télévision, il faut recréer un produit spécifique, avec une écriture spécifique pour ces jeunes. Cela nous incite à faire des efforts : sur l'information, l'année dernière plus de 70 % de nos journalistes du pôle outre-mer de France Télévisions ont bénéficié d'un programme de formation, soit plus de 7 000 heures de formation et plus de 300 000 euros qui ont été investis. Toutes les rédactions ont bénéficié, à un moment ou un autre, d'un programme de mise à jour numérique.

M. Michel Magras, président. - À La Réunion, comme dans d'autres territoires, lorsqu'un événement majeur se produit, la population se tourne vers les réseaux sociaux et la diffusion numérique pour avoir des informations instantanément.

M. Wallès Kotra. - Avant même la réforme de l'audiovisuel et depuis quelques années, nous avons pris en compte le fait qu'un téléspectateur est aussi un internaute et un auditeur qui choisit son média. Nous nous sommes réorganisés en conséquence. Le fait que nos territoires connaissent des diasporas fortes nous a incités à mettre l'accent sur le numérique. À la différence de nos collègues de France 3, nous sommes presque une télévision internationale car nos jeunes nous regardent de partout.

M. Luc de Saint-Sernin, directeur en charge du conseil éditorial. - Cet effort concerne principalement l'information. Il devra porter à l'avenir sur les programmes.

M. Stéphane Bijoux. - Ce qui différencie les outre-mer de l'hexagone, c'est que nous agissons sous la pression démographique de nos populations. Si l'on met de côté la Martinique où la population vieillit, énormément de jeunes nous réclament de pouvoir vivre comme tous les jeunes de leur âge sur le territoire français ; c'est la force des événements qui nous oblige à évoluer, à inventer une nouvelle façon de fonctionner, à réinventer la place du service public auprès du public. Nous l'avons bien vu lors des crises, qu'elles se situent en Guyane ou à Mayotte : en avril 2017, au moment d'un épisode extrêmement tendu devant la préfecture de Guyane qui risquait d'être envahie par la population et les 500 frères cagoulés, nous avions un car de télévision avec un moyen d'émission traditionnel à l'entrée de la préfecture. En même temps, nous avions également des journalistes qui travaillaient sur Facebook avec leur smartphone. Nous avons fait le choix de ne pas déclencher le car de télévision et de nous appuyer sur notre expertise numérique en mettant sur l'antenne télé le signal émis à partir d'un smartphone. Plusieurs journalistes se sont relayés pendant plus de 3 heures 40 pour suivre cet événement. Nous avons eu plus de 6 millions de vues sur notre offre numérique.

En ma qualité de directeur de l'information, j'estime qu'il faut distinguer selon la temporalité de l'information. Il y a un temps différent pour raconter un événement et pour l'expliquer. Le numérique et la radio sont les médias de l'immédiateté. Parce que nos journalistes sont en direct, ce sont aussi des médias de la responsabilité la plus augmentée quant à l'impact de l'image diffusée. Il faut avoir conscience que chaque mot ou chaque image peut avoir un impact immédiat non seulement sur les gens qui, ce jour-là, sont devant la préfecture de Cayenne mais également sur ceux qui n'y sont pas et peuvent vouloir les rejoindre. Dans ce contexte, nous devons nous interroger sur ce qui peut pousser une personne à regarder en fin de journée un journal télévisé alors qu'au moment du générique elle a l'impression de déjà tout savoir. Le rôle de journal, complémentaire, est de décrypter les événements, de les mettre en perspective et de les analyser. Pour revenir sur les événements de Guyane, cette journée-là, il y a eu une grande quantité de messages toxiques qui ont été véhiculés. C'est donc la responsabilité du service public d'être présent sur le numérique pour contrer ces fake news, en expliquant ce qui est vrai et ce qui est faux. Si nous apportons l'antidote exclusivement à la télévision, et non là où a eu lieu la contamination, nous sommes inefficaces.

M. Thani Mohamed Soilihi. - Quels sont les critères pour définir une vue ?

M. Stéphane Bijoux. - Sur Facebook, le critère est une durée minimale de visionnage de 15 secondes, mais le temps de consultation est souvent inférieur. Le temps d'écoute est lui de 3 ou 4 minutes.

M. Maurice Antiste, rapporteur. - Avez-vous déjà intégré l'idée de la disparition irréversible de la TNT ? Avez-vous imaginé que la décision pourrait être remise en cause ?

M. Wallès Kotra. - À partir du moment où la disparition de la TNT a été annoncée par le Gouvernement, nous avons préparé l'avenir en prenant en compte ce paramètre. Nos axes de travail portent sur les programmes ultramarins des chaînes hertziennes France 2, France 3 et France 5 et sur la meilleure manière de dynamiser le numérique.

M. Maurice Antiste, rapporteur. - Cette disparition est-elle facile à accepter pour vous ?

M. Wallès Kotra. - L'annonce a constitué un choc pour nous, mais après il a bien fallu nous mettre au travail. Nous avons bataillé pour RFO Sat, puis pour France Ô. Nous avons vécu sur l'idée que la visibilité des outre-mer était portée par une chaîne du groupe.

M. Maurice Antiste, rapporteur. - Avez-vous été consultés ?

M. Wallès Kotra. - Je ne l'ai pas été.

M. Michel Magras, président. - Nous comprenons tous le rôle de nos chaînes La 1ère auxquelles nous sommes attachés localement. Mais il faut tenir compte des ultramarins qui vivent hors de leurs territoires et de la population hexagonale. Le rôle de notre délégation sénatoriale a été de sensibiliser nos collègues hexagonaux aux problématiques des outre-mer. Nous avons de plus en plus de collègues qui sont intéressés par nos travaux. France Ô jouait le même rôle auprès de nos concitoyens et nous avons le sentiment que cette spécificité va être noyée dans les chaînes publiques. Ne risque-t-on pas de constater un phénomène de dilution ?

M. Wallès Kotra. - Nous voulons faire le pari inverse, en réfléchissant sur les moyens de maintenir notre présence sur les autres chaînes du groupe tout en disposant d'une force de frappe numérique. Pour le reste, c'est le Gouvernement qui décide.

M. Michel Magras, président. - Nous voulons comprendre ce que nous allons gagner mais également ce que nous allons perdre avec la disparition de la TNT. Quand un événement se produit dans les outre-mer, n'êtes-vous pas le meilleur relais dans l'hexagone ?

M. Wallès Kotra. - Il faut que l'événement soit présent sur les chaînes hertziennes qui resteront sur le numérique. Dans quelques années, le portail France.TV sera vraisemblablement la principale porte d'entrée du groupe France Télévisions et nous voulons être présents de manière bien marquée, avec un portail de l'outre-mer spécifique. Ensuite, nous voulons discuter genre par genre avec le groupe pour savoir ce que l'on peut mettre sur France 2 ou sur France 5. Par exemple, nous avons pris la décision de mettre la commémoration des 40 ans de Kassav sur France 2. Nous n'aurions pas eu ce débat avant l'annonce du Gouvernement. Ce qui importe, c'est la visibilité des outre-mer.

M. Guillaume Arnell. - À quels pourcentages, pour quels types d'émissions, devrons-nous nous satisfaire de la présence des outre-mer sur les autres chaînes de France Télévisions ? De quelles garanties disposons-nous ? Qui parlera pour les outre-mer de ce que l'on voudrait voir comme contenu ? Une telle réforme suppose une réflexion en amont sur le nouveau paysage audiovisuel or, pour l'instant, nous n'avons aucune visibilité.

M. Michel Magras, président. - M. Georges Patient rappelait lors de l'audition du ministre M. Franck Riester que les ultramarins représentent environ 3,5 % de la population française et se demandait si l'outre-mer ne pourrait pas disposer d'un temps d'antenne proportionnel.

M. Wallès Kotra. - Au sein du groupe, nous avons été confrontés à une méconnaissance réciproque. Il nous faut apprendre à nous connaître et c'est la raison pour laquelle nous avons sensibilisé le directeur de l'information, Yannick Letranchant, au référendum en Nouvelle-Calédonie par exemple, et nous allons faire venir en mars tous les rédacteurs en chef de l'information pour travailler avec la rédaction nationale afin que les événements locaux ne soient pas vu uniquement avec un regard métropolitain. Ce que nous avons fait pour l'information, nous le faisons également pour les antennes. Avec Daniel Grillon, directeur des contenus du pôle outre-mer de France Télévisions, nous préparons une semaine de l'outre-mer pour le mois de juin. Nous demandons à toutes les chaînes, à tous les programmes de parler des outre-mer.

Les indicateurs sont une autre thématique. Ainsi, il faudrait s'intéresser au contenu des programmes de début de soirée. Nous voudrions qu'il y ait plus de fictions ultramarines car les fictions racontent des univers, des manières de vivre.

M. Francis Donnat. - Permettez-moi de vous rappeler trois éléments : on ne touche pas aux chaînes La 1ère et au contraire, on les renforce dans toutes leurs composantes ; la présence de contenus ultramarins est systématisée sur les autres chaînes de France Télévisions ; on déploie le numérique pour permettre à tous les téléspectateurs qui sont également des internautes d'avoir accès partout à nos contenus à vocation ultramarine. La part d'audience moyenne de France Ô variait entre 0,3 et 0,8 %. Cela représente environ 55 000 téléspectateurs quotidiens. L'audience minimale de France 2, de France 3 ou de France 5 représente des centaines de milliers ou des millions de téléspectateurs. Des engagements chiffrés et mesurables des contenus ultramarins, dans tous les programmes et tous les genres, dans le flux, seront pris. Nous sommes prêts à discuter ensemble de ces engagements. La notion de quotas est sensible dans notre République ; par ailleurs, il faudrait éviter de créer des précédents par rapport à d'autres régions de France. Vous êtes la représentation nationale et nous avons besoin d'échanger avec vous pour que vous nous aidiez à construire ces indicateurs que vous pourrez contrôler régulièrement.

M. Thani Mohamed Soilihi. - Nous avons compris que la décision du Gouvernement est définitive mais n'y aurait-il pas eu une autre méthode pour atteindre l'objectif recherché, sans chambouler France Ô ?

M. Wallès Kotra. - Ce qui nous importe, c'est la visibilité des outre-mer dans le cadre des décisions qui ont été prises. Nous avons diffusé une fiction « Le rêve français », autour du Bumidom ; elle n'a pas réalisé un bon score d'audience sur France 2, mais elle a été vue par 2 millions de téléspectateurs !

M. Francis Donnat. - Les audiences de demain seront des audiences numériques.

M. Michel Magras, président. - Le terme de « réflexe outre-mer » parfois utilisé me paraît un peu péjoratif. Pourquoi avoir un réflexe pour moi et pas pour le Breton ? De même, la notion de convergence ne me satisfait pas. Les outre-mer sont des entités en tant que telles qui n'ont pas envie de converger ; elles veulent que l'État français les accompagne sur des chemins qui leur sont propres.

M. Wallès Kotra. - Je vous propose de nous entretenir en visioconférence avec Mme Sylvie Gengoul, directrice de Guadeloupe La 1ère, puis M. Gora Patel, directeur de Réunion La 1ère.

Mme Sylvie Gengoul, directrice de Guadeloupe La 1ère. - La plateforme numérique « Alerte Guadeloupe », mise en place l'an passé, vise à informer la population des risques majeurs auxquels la Guadeloupe et l'espace caribéen sont exposés. Cette plateforme numérique, en adéquation avec les exigences de proximité, de continuité et d'adaptabilité du service public, née de la volonté de Wallès Kotra, répond à notre exercice de responsabilité sociale. À la suite d'Irma, c'était pour nous une obligation et un devoir de mettre en place ce service public majeur qui répondait à trois besoins urgents : prendre en compte les risques climatiques dans l'arc antillais - situé dans la seule zone rouge de l'espace national - ; organiser la solidarité ; réunir trois cultures cloisonnées : la sagesse populaire qui se transmet de génération en génération, la parole officielle et institutionnelle qui manque parfois d'ancrage local et la culture scientifique souvent enfermée dans la technicité.

« Alerte Guadeloupe » a pour objectif de faire dialoguer ces trois paroles, d'accompagner les populations dans leur envie de créer du lien, de partager et d'être solidaire, et de mettre à disposition le matériel nécessaire, notamment pour prévenir car la prévention est essentielle. Ce guichet unique a pu être mis en place grâce au partenariat de l'État, de la région, du BRGM, de la DEAL, de l'observatoire sismologique, de l'université des Antilles, d'associations ou encore d'ONG.

Nous avons été présents dans l'urgence et nous répondons aujourd'hui à des questions intemporelles ou ponctuelles, mettons en ligne des éléments d'actualité comme récemment le plan ORSEC volcan en relation avec l'activité de la Soufrière. Nos audiences sont bonnes avec 900 000 pages vues cumulées, dont 300 000 le premier mois.

M. Wallès Kotra. - Ce qui a été réalisé en Guadeloupe va être décliné dans les autres territoires. Je vous propose de donner la parole à M. Gora Patel, directeur de Réunion La 1ère, station partie à la reconquête de son public grâce au numérique avec le Grand raid et, depuis, la mobilisation des gilets jaunes.

M. Gora Patel, directeur de Réunion La 1ère. - Je crois pouvoir dire que nous avons évité une émeute au plus fort de la crise des gilets jaunes. La ministre des outre-mer avait pris l'engagement de réaliser une visioconférence en direct avec les gilets jaunes, depuis la préfecture, avant de rentrer à Paris. Tout au long de la journée, ordres et contre-ordres se sont succédé. À 16 heures, un mouvement s'est formé devant la préfecture et on nous a demandé s'il nous était possible de prendre la main rapidement pour réaliser un Facebook live afin d'éviter une catastrophe. Nous avions 30 secondes pour prendre une grave décision. Nous ne savions pas qui serait en face du préfet et de la ministre. Avec mes collègues et en plein accord avec notre hiérarchie à Malakoff qui nous a soutenus, nous avons pris la décision d'accepter. Cela nous a réussi car nous sommes apparus rapidement comme la chaîne de radio, de télévision et du numérique qui a su accompagner le mouvement des gilets jaunes depuis le début et donner la parole aux Réunionnais. La concurrence était battue, Radio Freedom, présentée comme la radio du pays, était inaudible et Antenne Réunion, qui a de gros intérêts économique à La Réunion, avait disparu de l'horizon ; de son côté, le service public avait montré son efficacité et nous étions restés professionnels en évitant tout dérapage.

M. Guillaume Arnell. - Je voudrais faire une remarque sur l'accessibilité et la visibilité des Îles du Nord sur la plateforme évoquée par Mme Gengoul. Guadeloupe La 1ère ne couvre que de grands événements, par exemple le passage du Président de la République, ou des faits divers. Sa présence n'est pas quotidienne à Saint-Martin alors qu'il y a des reportages sur Marie-Galante, sur la Désirade ou sur Les Saintes. J'aurais aimé que Guadeloupe La 1ère soit présente lorsqu'il y a des sujets difficiles, mais aussi lorsqu'il y a des sujets qui revalorisent le territoire. À ce jour, je n'ai pas vu un seul sujet qui revalorise le territoire de Saint-Martin.

Mme Sylvie Gengoul. - La plateforme a été inaugurée à Saint-Martin et il y a énormément de Saint-Martinois qui s'y connectent. Chaque semaine, une équipe reste pendant 2 jours sur le territoire. Elle traite de tous les sujets et pas uniquement les faits divers.

M. Michel Magras, président. - Je ne connais pas votre plateforme. En période de crise, nous avons vu arriver chez nous des équipes nationales qui oubliaient l'existence de la chaîne régionale qui aurait pu faire le travail pour un coût probablement moindre. Face à la réforme qui s'annonce, quel est l'état de votre réflexion ? Quels risques craignez-vous, quels sont vos espoirs et quelles opportunités entrevoyez-vous ?

Mme Sylvie Gengoul. - Il est important que les Français, d'une façon générale, aient une idée la plus complète possible de ce qu'est leur pays. L'outre-mer faisant partie de la communauté nationale, il est important qu'elle ait une visibilité sur les grandes chaînes. Chaque chaîne a sa logique mais, par exemple, il serait important que France 2 s'intéresse à la grande journée mémorielle organisée en Guadeloupe autour du Mémorial ACTe en septembre. Nos territoires sont des pays à part entière, qui ont des choses à dire au reste du monde. Il est important de disposer d'un espace qui présente tout cela. Contrairement aux métropolitains, nos compatriotes ne peuvent pas retrouver leurs racines en quelques heures ; ils sont a minima à 8 heures d'avion. Parce que nous sommes des pays qui ont des choses à dire, que nos compatriotes ont besoin de se connecter, il faut une visibilité qui permette aux ultramarins, à ceux qui s'intéressent à nous, à ceux qui ne nous connaissent pas de pouvoir avoir accès à nos contenus.

M. Wallès Kotra. - Pour résumer la pensée des sénateurs, que pensez-vous de la disparition de France Ô ?

M. Gora Patel. - Étant l'un des doyens de cette maison, j'ai eu à connaître les raisons qui ont amené à la création de RFO Sat. J'ai vu l'outre-mer acquérir une reconnaissance à travers l'exposition de sa culture, des fictions ou des documentaires. J'ai vécu 15 ans dans le 15arrondissement de Paris. Quand je croisais mes voisins - en grande majorité des métropolitains blancs - je recevais très souvent des félicitations pour la qualité des programmes de découverte des outre-mer que concoctait France Ô ! France Ô a rempli sa mission depuis sa création. Sylvie Gengoul a parlé de la Guadeloupe. Je suis à la tête d'une direction régionale qui est à la porte d'un bassin francophone de plusieurs millions d'habitants. Nous avons la francophonie en partage dans cette partie du monde. Ce qui se passe aujourd'hui à Madagascar - avec un nouveau président de la République proche de la France -, à l'île Maurice, dans une partie de l'Afrique est une opportunité à saisir par la France - et donc pour la télévision publique de notre pays - pour construire quelque chose en commun dans cette zone de l'océan Indien. Nous ne devons pas manquer le rendez-vous de l'audiovisuel public. Si nous n'occupons pas cette place, la Chine la prendra.

Mme Sylvie Gengoul. - La question du rayonnement de nos bassins est fondamentale. France Ô avait ce rôle de complémentarité.

M. Wallès Kotra. - Je remercie Mme Gengoul et M. Patel.

M. Stéphane Bijoux. - L'important n'est pas simplement d'avoir plus d'espace mais également de savoir ce que l'on dit de l'outre-mer, comment on le dit et qui le dit. Le référendum en Nouvelle-Calédonie a été un bon exemple de la coordination qui prend forme au sein du groupe, un test de notre capacité à travailler ensemble. Un an avant le référendum du 4 novembre, les directions de Nouvelle-Calédonie La 1ère et de l'information (France info, France 2, France 3 et France Ô) se sont coordonnées. Cela s'est traduit par l'immersion dans la rédaction de Nouméa de plusieurs journalistes de France 2 et de France 3. Les équipes de reportage étaient mixtes : le reporteur de France 2 travaillait avec un cameraman de chez nous ; il montait son sujet dans nos locaux en discutant avec nos équipes. Nous avons connu des équipes parisiennes qui débarquaient chez nous pour raconter les pires côtés de nos territoires. Une page spéciale de 3 heures a été diffusée sur France info, ainsi qu'une journée spéciale sur France Ô, après la diffusion de notre soirée électorale. Une couverture en temps réel a été mise en place sur les fils d'actualité de Franceinfo.fr et la1ere.fr. Nous avons parlé de la Nouvelle-Calédonie, et pas uniquement à travers le prisme de ce qui ne va pas mais pour expliquer que ce scrutin, au-delà des aspects locaux, était une partie de l'histoire de France qui s'écrivait. Lors de la soirée électorale, nous avons fait la démonstration de notre capacité à construire une nouvelle façon de travailler ensemble. À chaque fois que nous apprenons quelque chose, nous le consolidons et essayons de l'utiliser lors d'un événement ultérieur. Ainsi, notre expérience en Nouvelle-Calédonie a été utile pour gérer la crise des gilets jaunes à La Réunion. Nous avons fonctionné de la même façon avec France 2, France 3 et France info : c'est une journaliste de La Réunion qui a fait les duplex pour le 20 heures de France 2. Nous cherchons à être reconnus comme les experts de nos territoires.

M. Wallès Kotra. - Il est parfois compliqué de mélanger nos équipes : le journal de France 2 est un peu considéré comme un sanctuaire par la rédaction de la chaîne. Il faut briser les carcans.

M. Michel Magras, président. - Nous comprenons le rôle fondamental du nouveau vecteur. Nous craignons que la disparition d'une chaîne dédiée ne revienne à noyer ce qu'elle faisait. Vous avez abordé la notion d'expertise et de sincérité de la présentation. Mon île est souvent présentée comme la terre des riches : les riches sont les touristes qui viennent chez nous, ce ne sont pas les habitants.

M. Stéphane Bijoux. - Le plus mauvais coup porté récemment à vos territoires a été porté par une chaîne commerciale privée.

M. Daniel Grillon, directeur des contenus. - France Ô mène une politique événementielle volontariste marquée par une programmation dédiée aux événements de l'agenda des outre-mer : FIFO, nouvel an chinois, carnavals, abolition de l'esclavage, Heiva, Dipavali, Tours cyclistes, Foire de Bourail... Nous sommes le premier diffuseur de spectacles vivants et de programmes musicaux et le 2e diffuseur de documentaires de France Télévisions. Les documentaires représentent un enjeu de visibilité et de mémoire des outre-mer ; ils sont réalisés par des équipes qui connaissent leurs territoires ; ils constituent une forme de bibliothèque extraordinaire, d'INA des outre-mer. Si vous enlevez la production des documentaires du pôle outre-mer - produits soit par France Ô, soit par les chaînes La 1ère, soit par l'ensemble -, vous perdez la possibilité d'accroître la richesse de nos bibliothèques.

Il y a deux visibilités : celle de produire et de mettre sur les antennes nationales des sujets sur l'outre-mer et celle des équipes. Cela concerne aussi bien la production de documentaires que l'information. Je voudrais vous citer l'exemple du Grand oral de France 2, une nouvelle émission qui est une forme de concours d'éloquence. France Télévisions, à notre initiative, a décidé qu'il y aurait un - en l'occurrence, c'est une femme qui a été sélectionnée - candidat ultramarin parmi les 10 candidats sélectionnés. Ce qui semble simple à définir est en réalité extrêmement complexe à mettre en oeuvre. Les chaînes La 1ère ont fait des sélections mais, rien qu'en production, le tournage des portraits des personnes retenues coûte beaucoup plus cher que celui d'un candidat métropolitain. Nous avons fait travailler la production locale, ce qui est un avantage pour les producteurs d'outre-mer. La visibilité des outre-mer est multiple : elle inclut ce que font nos équipes et ce que font les producteurs dans les territoires.

Je voudrais également attirer votre attention sur le concours de chant Zik Truck, avec des hommes et de femmes qui ont candidaté et des stations La 1ère ont organisé ces événements. France Ô portait ce programme, avec une finale à Paris retransmise sur France Ô et les chaînes La 1ère. Au moment où le linéaire de France Ô s'arrêtera, quelle part du budget des programmes investis dans France Ô tous les ans restera au service de la visibilité des outre-mer sur les antennes de France télévisions, qu'elles soient numériques ou linéaires, en soutien massif aux chaînes La 1ère ? Ce concours est symbolique de ce que peut être la force du pôle outre-mer. Il faudra que nous gardions sur le numérique un certain nombre d'investissements bénéficiant à la fois, comme le fait France Ô, à la visibilité des outre-mer, aux chaînes La 1ère et au travail de nos équipes.

Il est compliqué d'afficher des quotas et je n'apprécie pas ce concept qui serait extrêmement dommageable. En revanche, lors de la transformation de France Télévisions, il faudra faire en sorte qu'il n'y ait pas que des Bretons, des Strasbourgeois..., mais également des Guyanais, des Réunionnais... dans les équipes qui pensent les programmes. Il faudra intégrer une partie du travail de nos équipes dans les autres chaînes du groupe et dans les rédactions. Il faudra bien prendre en compte la visibilité des programmes et celles des équipes. C'est l'un des aspects positifs de la réforme. Un exemple : un club de Martinique a brillé dans les éliminatoires de la coupe de France de football, mais son match n'a pas été retransmis pour une raison très simple : au sein de la conférence de rédaction, au moment de la sélection des matchs retransmis sur un multiplay, personne n'a songé à cette équipe ! Personne n'a imaginé que nous allions donner le match à Eurosport, distribué par Canal+, nous interdisant une diffusion par Martinique La 1ère. La visibilité des programmes est bien un travail à mener en permanence, avec des équipes « multiculturelles » ou géographiques.

M. Michel Magras, président. - L'expertise et le savoir-faire de France Ô sont reconnus. Quand vous produisez, vous donnez également du travail à des producteurs locaux. Vont-ils trouver leur place dans la nouvelle architecture ?

M. Daniel Grillon. - Nous avons eu cette discussion avec le syndicat des producteurs. Les engagements pris restent acquis. Une production sera maintenue, des investissements vont se poursuivre. Tout se joue sur la sanctuarisation du budget. Arrêter France Ô est une chose ; conserver le budget en est une autre.

M. Luc de Saint-Sernin. - Dans l'univers du documentaire, comme dans celui du divertissement, nous passons régulièrement par des producteurs locaux pour répondre aux besoins de nos grilles. Comme nous, ils sont vigilants et nous avançons de concert. Nous sommes des partenaires de la filière de production locale.

M. Daniel Grillon. - Si les audiences de France Ô constituent un sujet sensible, il faut noter que certains de ses documentaires ont été primés alors que nos budgets sont nettement plus faibles que ceux de certains concurrents. France Ô fait un travail de qualité. Il faut irriguer les antennes numériques comme les autres antennes. C'est le travail que nous entamons au sein de la direction générale des antennes pour faire en sorte qu'au cours des 3 ou 4 mois qui viennent une place soit trouvée - à la fois naturellement et de façon volontariste - pour les productions, notamment documentaires, sur les autres chaînes du groupe.

M. Rémi Festa. - Je voudrais vous rappeler le planning du travail en cours. Nous commençons à dessiner la structure de l'offre que l'on souhaite mettre en avant. Nous allons affiner la co-construction avec des entretiens en interne. Un séminaire est prévu en février avec tous les directeurs régionaux et éditoriaux pour finaliser cette offre. En mars, nous disposerons d'une synthèse définitive de la vision de l'offre. Les options fortes qui se dessinent portent sur la revendication d'un portail de l'outre-mer, comme ceux de France Télévisions sport ou de France Télévisions culture. Nous affinons le contenu, tant en services qu'en informations ou en dérivés de nos programmes. On peut imaginer que les documentaires que nous continuerons à produire trouveront leur place, que ce soit en format work in progress sur le web ou en déclinaison façon « web-doc ». Des écritures nouvelles sont à inventer pour maintenir le lien avec nos internautes et continuer à avoir une meilleure exposition de l'outre-mer en dehors des antennes.

M. Wallès Kotra. - L'enjeu est de trouver comment faire mieux avec le numérique. Nous avons défini trois niveaux de préoccupation : renforcer nos chaînes La 1ère ; être présent dans toutes les offres du groupe, en le « colonisant » ; disposer d'un portail spécifique.

Nous voulons garder un budget pour accompagner nos stations et être en mesure d'avoir une ambition numérique. On ne peut pas avoir d'ambition numérique sans budget supplémentaire.

M. Michel Magras, président. - Il y a une grande marge de progression en matière de visibilité des chaînes La 1ère dans leur environnement régional. L'essentiel de la Caraïbe est anglophone : un créneau est à prendre.

M. Wallès Kotra. - Nous partageons votre remarque. Nous avons porté le festival du documentaire de l'ensemble de la Polynésie qui aura lieu dans deux semaines en Polynésie française. Alors que nous sommes souvent des donneurs de leçon et prétendons montrer ce que nous faisons, les 200 documentaires présentés par les Fidjiens, les Australiens,... nous apprennent à respecter les gens qui sont autour de nous et à construire des choses ensemble. Nous devrions procéder de la même manière dans la Caraïbe.

M. Thani Mohamed Soilihi. - Nous pourrions établir un parallèle avec le ministère des outre-mer : le regroupement des outre-mer au sein d'un ministère dédié est-il le meilleur moyen de défendre nos territoires ?

M. Guillaume Arnell. - La visibilité des outre-mer ne doit pas être seulement appréhendée au niveau des programmes et des documentaires. La diversité de la population devrait se retrouver dans la diversité des présentateurs de la télévision. Qui porte cette réflexion ? Christine Kelly a disparu ; Harry Roselmack fait quelques apparitions,... Le CSA l'a rappelé : quel est l'intérêt de former nos jeunes s'ils ne trouvent pas de travail ?

M. Stéphane Bijoux. - La question des visages est extrêmement importante et constitue un enjeu de citoyenneté. Comment je me reconnais dans l'autre ? C'est la question de l'altérité. Depuis plusieurs années, systématiquement, le présentateur joker qui intervenait pendant les vacances venait de France 3. L'une des batailles que nous avons gagnée a été d'imposer des ultramarins dans ce vivier de présentateurs des journaux nationaux : Catherine Gonier-Cléon, de la Martinique, pour les journaux de France 3, Sophie Gastrin, de La Réunion, présente Télé matin sur France 2... Nous avons mis un pied dans la porte et veillons à ce qu'elle ne se referme pas. Nous repérons les talents. Il est normal que le final cut pour le choix du présentateur appartienne aux chaînes mais nous voulons qu'il ne soit pas possible de dire que l'on ne savait pas et que l'on nous donne des explications quand une personne n'est pas retenue.

M. Michel Magras, président. - Monsieur le directeur exécutif, je ne voudrais pas jouer au maître du temps mais nous devrions peut-être clore cet entretien pour entendre les représentants des salariés.

M. Wallès Kotra. - Je remercie une partie de l'équipe qui va nous quitter et nous allons accueillir les représentants des salariés.

M. Michel Magras, président. - Mesdames, messieurs, nous avons été très heureux de vous entendre.

Entretien avec des représentants des salariés

M. Michel Magras, président. - Mesdames, messieurs, fin juin 2018, notre délégation a été alertée sur l'avenir de France Ô. Elle s'est immédiatement saisie de la problématique en entendant, le 5 juillet, des membres de la commission de concertation sur la réforme de l'audiovisuel public puis M. Wallès Kotra ainsi que des représentants des salariés et du collectif « Sauvons France Ô ».

À la suite de la décision du Gouvernement de supprimer France Ô de la TNT, notre délégation a décidé de mener une étude sur la représentation et la visibilité des outre-mer dans l'audiovisuel public national. Elle a nommé rapporteurs M. Maurice Antiste, sénateur de la Martinique, et Mme Jocelyne Guidez, sénatrice de l'Essonne.

Nous avons auditionné le ministre de la culture, M. Franck Riester, le président du Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA), M. Olivier Schrameck. Demain, nous auditionnerons la présidente de France Télévisions, Mme Delphine Ernotte-Cunci. Nous entendrons ensuite les directeurs des chaînes La 1ère ainsi que les producteurs avec lesquels vous travaillez.

Si le pouvoir de décision appartient au Gouvernement en la matière, nous tenions à vous entendre aujourd'hui car nous souhaitons prendre vos inquiétudes en considération.

M. Henri Hélie, représentant syndical de la CGC. - De nombreux journalistes, techniciens et personnes de l'administration nous ont dit que cette rencontre était utile mais qu'il serait encore préférable que vous reveniez pour entendre tous les salariés et visiter les locaux - la régie, la rédaction, le nodal et les plateaux - comme ont pu le faire, la semaine dernière, des députés.

M. Michel Magras, président. - Nous prenons bonne note de votre message. Il nous faudra trouver une date, avant la remise de notre rapport.

Mme Jocelyne Guidez, rapporteure. - J'aimerais également revenir pour rencontrer l'ensemble des salariés.

M. Didier Givodan, délégué du Syndicat national des journalistes. - Nous avons le sentiment que le calendrier qui avait été indiqué n'a pas été respecté. La concertation a été escamotée et la décision hâtive. Entre le moment où les projets ont été évoqués et la sentence du 9 juillet, le temps du débat n'a pas eu lieu. Nous savons ce que le Gouvernement veut supprimer et avons du mal à cerner l'alternative évanescente qui nous est proposée. On nous demande de lâcher la proie pour l'ombre.

Sauf si la législation change sur des points importants, notamment en ce qui concerne l'éligibilité aux financements du Centre national du cinéma et de l'image animée (CNC), nous craignons que la disparition d'une chaîne hertzienne comme France Ô ait mécaniquement des répercussions sur la capacité des producteurs de monter les financements de leurs projets et de continuer à fournir les chaînes La 1ère.

Devant le groupe de travail, Mme Delphine Ernotte-Cunci a annoncé vendredi dernier la fermeture des plateaux de Malakoff. Cela a été une mauvaise surprise et je me demande ce que cela préfigure. Compte tenu de l'injonction qui a été faite à France Télévisions de réduire sa voilure, de la mise sur la table par la direction de la procédure de rupture conventionnelle collective, avec l'objectif de faire disparaître 1 000 postes sur 9 000 d'ici 2022, les établissements qui ont des projets de développement auront peut-être plus de facilités à conserver leurs emplois que ceux qui - comme le nôtre, avec la disparition d'une chaîne - sont dans une phase de réduction des activités.

Mme Ghislaine Vingot, secrétaire adjointe du comité social d'entreprise de Malakoff, déléguée syndicale CGT. - À la CGT, nous estimons que les quotas sont indispensables pour assurer la visibilité des outre-mer. Nous attendions la nomination du nouveau président du CSA pour lui demander d'exiger des quotas, non pas d'une manière globale mais sur la journée qui pourrait être, par exemple, découpée en six tranches, avec des quotas pour chacune d'entre elles. Leur respect devra faire l'objet d'une évaluation afin de contraindre France Télévisions à respecter cette visibilité.

Il faut également que les outre-mer n'apparaissent pas uniquement sous l'aspect du tourisme mais aussi dans des programmes généralistes ou qui traitent du social, dans des programmes de fiction... Il faut que, dans les éditions des journaux télévisés, quand on parle d'une petite ville, elle ne soit pas seulement choisie dans l'hexagone. La thématique de la pêche peut, par exemple, être abordée au travers du prisme des sargasses. Les outre-mer ne doivent pas être évoqués uniquement lorsqu'il s'y produit des faits graves. Nous disposons de magazines de société qui tournent autour des outre-mer. Ils pourraient être repris sur les chaînes nationales. Si nous produisions davantage, Malakoff deviendrait le fournisseur de programmes des chaînes nationales. De ce fait, nous en revenons à la problématique du CNC évoquée par M. Givodan.

France Télévisions a pour projet de mettre en place une plateforme Salto qui permettra de diffuser en direct les 9 stations La 1ère d'outre-mer. Il nous faut la garantie que ces flux soient disponibles gratuitement pour l'hexagone. À l'heure actuelle ils arrivent en direct à Malakoff. Nous pourrions les diffuser sous réserve d'un accord avec les fournisseurs d'accès. Aujourd'hui, de l'hexagone, je peux voir les directs de France 3 Corse ou France 3 Bretagne via mon fournisseur d'accès. Le problème est que le service n'est pas gratuit. Nous manquons à notre mission de service public.

En résumé, pour nous, la visibilité des outre-mer repose essentiellement sur trois points : des quotas, la possibilité pour Malakoff de fournir les chaînes nationales en programmes et rendre les flux des premières accessibles gratuitement sur l'hexagone, via une plateforme numérique ou le réseau hertzien.

M. Michel Magras, président. - Vous n'évoquez pas les quotas de personnes.

Mme Ghislaine Vingot - La diversité des personnes est sensée être déjà traitée et je ne l'inclus donc pas. Nous avons quelques outils pour la favoriser. Toutefois, cette problématique, abordée timidement depuis 2009, mériterait d'être renforcée. Dans les nominations, comme dans les représentations, la diversité est peu visible !

M. Majid Bensmaïl, représentant syndical de la CFDT. - Je rejoins Didier Givodan quand il dit que cette annonce de la fermeture de la chaîne France Ô est prématurée. On a mis la charrue avant les boeufs. Aujourd'hui, nous ne sommes pas capables de nous projeter dans le futur et de savoir ce que nous allons faire. Si vous me le permettez, je dirai que la décision d'annoncer la fin d'une chaîne, sans réfléchir à l'impact que cela aura sur l'hexagone comme dans les outre-mer, est irresponsable.

Aujourd'hui, France Ô est une source importante des programmes diffusés dans les outre-mer. Elle est un fer de lance des faire savoir des ultramarins qui vivent en hexagone et ailleurs dans le monde. Nous sommes les seuls à faire cela. On nous fait des promesses de visibilité demain sur France 2, France 3 ou France 5. Pourquoi n'est-ce pas déjà le cas ?

À Malakoff, nous avons une spécificité, une spécialité. Nous avons déjà été dépouillés de RFO. Vouloir nous « diluer » sur les chaînes généralistes France 2, France 3, France 5, c'est très bien ; néanmoins, dans ce cas, il faudra que nous soyons présents au même titre à l'antenne. Quand vous allumez votre box, vous avez la possibilité de voir les France 3 régions. Ce ne sera pas le cas pour les outre-mer.

Les termes « d'injonction budgétaire » ont été utilisés lors de l'audition de Mme Delphine Ernotte-Cunci. Le nerf de la guerre est là, tout le monde le sait. La vraie raison n'est pas relative à l'audimat. Si tel avait été le cas, sans vouloir dénigrer des camarades, nous aurions attiré l'attention sur la chaîne info. Si on avait voulu que nous fassions de l'audience, on nous aurait donné de vrais budgets ! Celui de France Ô est de 25 millions d'euros ; celui de la grille de France 2, sans compter les sports et les informations, est de 500 millions d'euros.

Comment définir la diversité ? S'agit-il des hommes et des femmes, des grands et des petits ? Depuis 2005 et les émeutes dans les banlieues, on nous a demandé de la prendre en compte. Aujourd'hui, on nous demande de faire autrement.

Nous pourrions changer de ligne éditoriale, faire de l'audience. Je voudrais vous donner un exemple : France Télévisions a eu les droits pour la diffusion des championnats d'Europe de natation. France Ô a diffusé tous les éliminatoires qui n'étaient pas attractifs. À partir des quarts de finale, France 2 et France 3 ont pris le relais. Les deux chaînes ont fait de l'audience. Nous en aurions fait aussi si nous avions assuré cette diffusion.

M. Henri Hélie. - Je peux vous donner un autre exemple : il y a quinze jours ont eu lieu les 32e de finale de la coupe de France de football. L'équipe l'Aiglon du Lamentin jouait contre Orléans. France Télévisions a diffusé tous les autres matchs, sauf celui-ci !

Pour évoquer la présence des outre-mer sur les chaînes publiques, le ministre de la culture a évoqué la météo. Les outre-mer ne sont pas que la météo !

Mme Caroline Douet-Agogue, représentante syndicale de FO. - Et dans ce cas, une seule température et un soleil pour chaque territoire ! On parle de France Ô comme d'une chaîne alibi, on nous donne la météo comme un petit os à ronger...

M. Henri Hélie. - La météo représente 7,5 secondes par bassin, juste avant le journal mais jamais après. TF1 le fait depuis des années et le fait mieux que nous.

M. Majid Bensmaïl. - Je pense que la décision d'arrêter France Ô est précipitée. On nous assure que les outre-mer auront de la visibilité sur les chaînes généralistes sans nous dire comment, où et qui fera. Aujourd'hui, alors que nous sommes des spécialistes des outre-mer, nous ne participons pas à la météo diffusée sur France 2. Cela nous fait peur pour l'avenir.

M. Henri Hélie - Je suis journaliste et j'ai été amené à interviewer certains d'entre vous. Je voudrais vous donner un autre exemple. Le 3 février 2017, il y a eu les attentats au Carrousel du Louvre. Nous étions une cinquantaine de télévisions, de toutes les nationalités. Je me trouvais entre deux collègues de France 2 et de TF1 qui me connaissaient bien. Ils m'ont demandé pourquoi je me trouvais là. Quand je leur ai expliqué que, parmi les quatre militaires de la force Sentinelle présents sur les lieux, il y avait un ultramarin, tous deux m'ont interrogé : « C'est quoi un ultramarin ? ». Je mets au défi Mme Delphine Ernotte-Cunci de faire changer les mentalités sur France 2 et France 3. Je suis moi-même un ancien de ces chaînes. Aucun chef de service, aucun rédacteur en chef ne diffusera des sujets sur l'outre-mer. Il n'y a que nous qui connaissons nos neuf spécificités. Nous avons voyagé, nous avons fait des reportages dans ces territoires. Il faut qu'il y ait un ouragan Irma ou des mouvements sociaux pour que les gens de France 2 et de France 3 aillent dans les outre-mer. Comme à Mayotte ou en Guyane, ils n'y vont que quand ça pète !

M. Majid Bensmaïl. - Nous avons des chargés de production sur le site de Malakoff. Mais quand France Ô diffuse la Fed Cup, on nous alloue un chargé de production du siège, en doublon, au cas où les nôtres ne sauraient pas faire. Nous avons de grandes craintes pour notre avenir.

La fracture numérique est une vraie question. La bascule de France Ô ou des programmes ultramarins vers le numérique va poser des problèmes dans l'hexagone et plus encore dans les outre-mer. La difficulté de nos interlocuteurs à définir le numérique nous pousse à dire que la décision est prématurée. On ne sait pas ce qu'on va mettre, comment et qui va le faire, sur quelle plateforme. Il faudrait prendre son temps, faire les choses sereinement, avoir un projet qui tienne la route, consulter tout le monde.

Je voudrais évoquer le plan de rupture conventionnelle collective annoncé sur 1 000 équivalents temps plein (ETP). Le site de Malakoff comptait 511 salariés en 2011. Il n'en compte plus aujourd'hui qu'un peu plus de 300. Des services entiers quittent Malakoff pour le site EOS d'Issy-les-Moulineaux ou pour le siège, libérant ainsi de la place. Que fera-t-on de celle-ci ? Je n'ai pas eu de réponse à mes questions.

Il faudra également s'interroger sur la gestion prévisionnelle de l'emploi et des compétences (GPEC) de l'entreprise. La question de la GPEC de France Ô va se poser. Demain, que feront les salariés de Malakoff ? Aujourd'hui, on ne sait pas.

M. Henri Hélie. - Quel est le type de pays dans le monde où l'on supprime des chaînes ? C'est une fenêtre sur l'outre-mer qui va se fermer définitivement. C'est un déni de démocratie. Dans dix ans, un président dira peut-être qu'une chaîne pour 5 millions d'ultramarins - 3 dans les outre-mer et 2 dans l'hexagone - serait une bonne idée. Mais il sera trop tard pour revenir en arrière. Tout le système que nous avons mis des années à bâtir va s'écrouler. Il n'y a que vous, députés et sénateurs, qui puissiez changer cela.

M. Didier Givodan. - Lors de l'annonce du plan de fermeture, un certain nombre de personnes ont compris que France Ô ne serait plus diffusée sur la TNT mais qu'il y aurait une chaîne sur internet. L'illusion s'est dissipée mais l'équivoque demeure. On a expliqué qu'il s'agira de programmes accessibles à la demande, en fonction des horaires, comme des podcasts. Mais comme il ne sera plus nécessaire de produire du temps d'antenne pour une chaîne 24 heures sur 24, je crains que le volume produit ne soit inférieur à celui qui servait à alimenter la chaîne France Ô.

M. Jean-Pierre Lannaud, représentant syndical de l'UNSA. - La bascule vers le numérique ne va concerner que quelques personnes. Que va devenir le personnel de France Ô ? La réforme impactera également les autres personnes qui travaillent sur les outre-mer. Si le plateau ne tourne plus, que deviendront les techniciens ?

M. Majid Bensmaïl. -  Quelle est votre marge de manoeuvre face à cette décision du Gouvernement ?

M. Michel Magras, président. - L'Assemblée nationale et le Sénat auront à se prononcer sur la réforme globale de l'audiovisuel. Les aspects règlementaires relèvent du pouvoir propre du Gouvernement. Le Gouvernement a fait le choix de mener cette réforme sans réaliser d'étude d'impact. Nous nous sommes saisis du sujet et nous allons entendre tout le monde. C'est la raison pour laquelle nous vous avons demandé d'être libres de votre parole. À l'issue de nos travaux, nous ferons des préconisations concrètes, précises et réalistes qui pourront être reprises par le Gouvernement ou les parlementaires.

M. Majid Bensmaïl. - Vous parlez de préconisations ; il n'y a donc pas d'obligations ?

M. Michel Magras, président. - L'Assemblée nationale et le Sénat votent la loi et contrôlent l'action du Gouvernement. Mon souhait est qu'il ne soit pas trop tard et que le Gouvernement accepte, avant de décider trop vite, d'écouter le Sénat.

M. Thani Mohamed Soilihi. - Après un temps de réflexion, la Délégation sénatoriale aux outre-mer présentera son rapport. Nos réflexions sont transversales parce que les sujets ultramarins nous unissent et transcendent les courants politiques. Si nous estimons que les décisions du Gouvernement ne vont pas dans le bon sens, notre objectif sera de chercher à les infléchir. À l'avenir, on ne pourra pas dire que la délégation n'avait pas prévenu des risques de la réforme.

M. Majid Bensmaïl. - Je crois comprendre que vous allez dans le même sens que nous.

M. Maurice Antiste, rapporteur. - Nous partons avec beaucoup d'optimisme et espérons convaincre le Gouvernement.

M. Jean-Paul Etchegaray, secrétaire du CSE. - Je tiens à insister sur l'inquiétude du personnel devant les risques de disparition de la chaîne. Autrefois, à l'époque de RFO, nous diffusions, sur France 3, 90 minutes de programmes. Un journal était diffusé tous les jours à midi. Si on veut augmenter la visibilité des outre-mer sur les grandes chaînes « nobles », il est opportun de ne pas diminuer le volume de diffusion.

M. Henri Hélie. - Le journal diffusé tous les jours à midi réunissait 1,5 million de téléspectateurs.

M. Michel Magras, président. - Bien que la notion d'audience soit à prendre avec prudence, on nous oppose le fait que France Ô est tellement spécifique que la chaîne n'est regardée que par 60 000 personnes. Si les informations étaient basculées sur une chaîne publique, regardée par plusieurs millions de personnes à la fois, celles-ci seraient incitées à s'intéresser davantage aux événements évoqués.

M. Henri Hélie. - Il est dommage que cette visibilité sur France 3, autrefois France 3 outre-mer, ait été supprimée ! Les téléspectateurs n'étaient pas tous des ultramarins. Ils regardaient notre journal comme ils regardaient le journal de France 3.

M. Didier Givodan. - Les deux axes peuvent être complémentaires. Avoir, sur une chaîne généraliste, des fenêtres - quitte à ce qu'elles renvoient vers des portails complémentaires - ne dispense pas d'avoir une chaîne dédiée. Permettez-moi de faire un parallèle avec France culture ou Arte. C'est comme si on nous proposait de fermer France culture, sous prétexte que la station a une audience relativement restreinte, pour mettre de la culture sur France inter ; ou de fermer Arte en raison de son audience qui n'est pas très élevée. Conserver France culture n'empêche pas de mettre de la culture sur France inter.

M. Michel Magras, président. - Dans le cahier des charges des chaînes publiques, il y avait une obligation à prendre en compte l'ensemble des territoires, y compris les outre-mer. France Ô était l'alibi des autres chaînes pour ne pas respecter cette obligation. Votre position consiste à préconiser de conserver les deux voies de diffusion et à imposer aux chaînes publiques de respecter le cahier des charges.

M. Didier Givodan. - Le cahier des charges actuel n'est pas respecté. Le nouveau le sera-t-il davantage ? Le régulateur a failli à son rôle en ne rappelant pas les chaînes à leurs obligations.

M. Majid Bensmaïl. - Si on veut que nous fassions de l'audience, c'est très facile : qu'on nous donne des programmes et des moyens ! Nous ne pouvons pas faire 35 % d'audience avec un budget de 25 millions d'euros.

M. Henri Hélie. - La sitcom de France 2 « Un si grand soleil » coûte 35 millions d'euros. À lui seul, ce feuilleton est supérieur de 10 millions à la totalité du budget de France Ô !

M. Maurice Antiste, rapporteur. - Quel est le nombre de représentants du personnel ?

M. Didier Givodan. - Dans le nouveau CSE qui a pris la place des anciennes instances, nous sommes 11 élus. Nous avons également des représentants syndicaux de FO, du SNJ, de la CGT, de la CFDT, de la CGC et de l'UNSA.

M. Maurice Antiste, rapporteur. - Êtes-vous unanimes sur ce dossier ?

M. Didier Givodan. - Tout à fait.

M. Jean-Pierre Lannaud. - Nous avons eu, il y a quelques années, des programmes comme « Couleurs sports » qui faisaient de l'audience. Ce magazine, une fois par semaine, donnait les résultats de tous les outre-mer avec un invité qui avait le temps de s'exprimer. Il a disparu. La plupart des sportifs sont issus des outre-mer ; il faudrait en tenir compte.

M. Didier Givodan. - Je voudrais revenir sur la question des plateaux. La fermeture des plateaux de Malakoff, annoncée par Mme Ernotte-Cunci, liée à la fermeture de la chaîne, rendra très difficile la poursuite de la production sur le site. Cela aura nécessairement un impact sur les chaînes La 1ère.

M. Wallès Kotra. - Je n'ai pas entendu cela. À mon avis, cela n'est pas prévu.

M. Didier Givodan. - La présidente l'a annoncé lors de la réunion du groupe de travail.

M. Michel Magras, président. - Nous lui poserons la question demain lors de son audition.

M. Majid Bensmaïl. - Sur le site de Malakoff, nous avons de beaux plateaux, de vrais moyens de production, une régie de diffusion renouvelée de fond en comble il y a un an et demi. Nous pouvons réaliser un journal 7 jours sur 7, 24 heures sur 24 quoi qu'il se passe sur la planète. Nous rayonnons sur tous les océans, malgré les contraintes du décalage horaire. Il y a eu, pendant un moment, un projet qui visait à faire de Malakoff la roue de secours du siège en cas de crue de la Seine. Nous pouvons encore prendre le relais ; nous le faisons régulièrement avec toutes les stations des outre-mer. C'est le cas en ce moment avec la Martinique, victime d'un problème technique. Nous reprenons leur antenne à la volée.

M. Henri Hélie. - Pour ne parler que de l'information, tous les reportages produits à Paris, en banlieue ou dans tout le reste de la France sont envoyés dans toutes les régions, quotidiennement. Nous disposons d'un service habilité à le faire. Demain, nous ne pourrons plus le faire.

M. Michel Magras, président. - C'est pour cela que votre annonce de fermeture des plateaux nous surprend. On ne peut pas améliorer une infrastructure, un site pendant des années, pour ensuite tout supprimer du jour au lendemain ! La partie des documentaires, des reportages ne devrait pas être concernée par les transformations annoncées par le Gouvernement. Dès lors que l'on maintient tout cela, on maintient aussi des moyens, y compris des moyens humains.

M. Henri Hélie. - Lors de son élection, j'ai suivi toute une journée le sénateur Thani Mohamed Soilihi pour réaliser un portrait. Je l'ai fait comme d'autres ont pu le faire pour des sportifs, des comédiens dans l'hexagone. Demain, nous ne pourrons plus le faire.

M. Majid Bensmaïl. - Le site de Malakoff est au service des outre-mer, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Si nous ne sommes plus là, qui le fera à notre place ?

En parallèle, nous voyons bien les mouvements de centralisation des fonctions support, des ressources humaines, des rédactions (Info 2015), de la direction des programmes qui s'opèrent vers la tour EOS d'Issy-les-Moulineaux ou le siège. Nous craignons de nous retrouver bien seuls dans l'immeuble ! Vous devinez bien notre crainte...

M. Didier Givodan. - Ce qui semble immuable ne l'est pas forcément. Autrefois, nous avions en face de nous le siège de France 3 Île-de-France. Tout le monde a été rapatrié au siège au motif que cela était plus rationnel. Dans un premier temps, la direction a assuré que France 3 Île-de-France resterait une direction régionale, au même titre que celle de Marseille ou de Strasbourg, mais au sein du groupe. Puis la direction a relevé que la station n'avait plus besoin d'une entrée à part, qu'il convenait de ne pas doublonner les services administratifs, tout comme les services techniques. Maintenant, on leur donne l'assurance qu'ils vont garder une rédaction spécifique, mais on commence à dire aux cameramen qu'ils ne devraient pas réaliser des sujets uniquement sur l' Île-de-France. À terme, la spécificité de cette station, au nom de la rationalisation et des contraintes économiques, va disparaître. Pour l'instant, Malakoff est un morceau plus gros à avaler mais qui nous dit qu'un jour on ne nous dira pas qu'il serait plus rationnel de mettre tout le monde dans le même local ? Le service maison, fait pour Wallis, Saint-Pierre, Saint-Barthélemy, Saint-Martin... risque de disparaître avec une structure nationale.

M. Michel Magras, président. - Nous entendons vos inquiétudes. Nous en avons également. En quelques jours, nous sommes passés d'une situation où nous entendions dire que rien n'était décidé, qu'une commission allait étudier le sujet, à celle de l'annonce de la fermeture puis de la transformation de France Ô.

M. Thani Mohamed Soilihi. - Nous avons la chance de bénéficier de spécificités ultramarines qui ne disparaitront pas aussi facilement que celles de France 3 Île-de-France ; plus que jamais, les ultramarins veulent que leurs particularités soient reconnues. Nous, élus de ces territoires, c'est notre raison d'être ici, nous sommes engagés pour eux.

M. Majid Bensmaïl. - Le mot de discrimination est peut-être fort, mais comment expliquer le fait que toutes les chaînes régionales pourraient être visibles sur une box, hormis celles des outre-mer ? Pourquoi arrêter la diffusion sur la TNT qui reste du service public ? Si on nous oppose l'audimat, alors pourquoi garder une chaîne d'information qui fait moitié moins d'audience ? L'argument est de dire que nous ne sommes pas dans le diktat de l'audimat pour la chaîne info. Mais l'argument vaut pour les outre-mer. Quelle est la logique ?

M. Henri Hélie. - Est-ce que l'audience a une importance pour le service public ? La mission est d'être au service du public.

M. Jean-Paul Etchegaray. - Si le service public n'intéresse que dix personnes, ce n'est pas une bonne chose non plus.

M. Majid Bensmaïl. - Mais les spécificités de ces dix personnes concernent tout le monde. Ce n'est pas parce que dix personnes ont des cultures différentes qu'elles doivent être ignorées. La France n'a pas de couleurs ; elle est forte de ses diversités. Je regrette que l'on n'en tienne pas compte.

M. Maurice Antiste, rapporteur. - Les mesures d'audimat sont différentes selon qu'elles sont nationales (0,6 %) ou relevées dans nos territoires (jusqu'à 4 %). Pourquoi tenir compte de l'un et non de l'autre ?

M. Majid Bensmaïl. - La même chose n'est pas faite pour France 3.

M. Wallès Kotra. - Il faudra clarifier cela, mais il n'a jamais été question de fermer les plateaux de Malakoff. Ils sont au service de l'outre-mer, de France info, des 9 stations locales. Malheureusement, nous n'aurons pas le temps de faire une visite des étages de notre site aujourd'hui.

M. Henri Hélie. - Merci de nous avoir écoutés, en espérant que vous nous avez entendus.

M. Michel Magras, président. - C'est notre rôle et cela fait partie de la méthode de la délégation.

M. Majid Bensmaïl. - Pourrions-nous envisager une autre réunion, avec les salariés ?

M. Michel Magras, président. - Nous allons nous concerter avec les rapporteurs pour vous proposer une date. Cependant, chacun doit être bien conscient de notre situation. Nous rendrons compte fidèlement des propos que nous entendons, prenons note de toutes les propositions. Il ne faudrait pas que les personnes que nous rencontrerons puissent penser que nous sommes capables de sortir de réunion en se disant que nous avons réglé le problème.

M. Majid Bensmaïl. - N'ayez aucune inquiétude à ce sujet. Le but est bien d'échanger avec les salariés.

M. Michel Magras, président. - Il nous reste à vous remercier.

Mardi 22 janvier 2019

- Présidence de M. Michel Magras, président -

Représentation et visibilité des outre-mer dans l'audiovisuel public - Audition de Mme Delphine Ernotte-Cunci, présidente de France Télévisions

M. Michel Magras, président. - Notre Délégation sénatoriale aux outre-mer est heureuse de vous accueillir ce jour dans le cadre de l'étude qu'elle a engagée sur le thème de la représentation et de la visibilité des outre-mer dans l'audiovisuel public, étude qui est conduite par un binôme de rapporteurs constitué de M. Maurice Antiste, sénateur de la Martinique, et Mme Jocelyne Guidez, sénatrice de l'Essonne.

La représentation et la visibilité de nos outre-mer sur les ondes publiques est un sujet grave et majeur, pour les territoires concernés et leurs populations bien sûr, qui ont trop souvent le sentiment de rester à la périphérie, mais aussi pour notre pays et notre nation qui devraient davantage s'enorgueillir et revendiquer sa diversité, diversité qui fait une grande partie de sa richesse.

Or, les outre-mer, en dépit des efforts déployés par la chaîne qui aurait toujours dû leur être dédiée - et je salue à cet instant l'action menée par Wallès Kotra depuis de nombreuses années ainsi que ses équipes de France Ô que nous avons rencontrées hier - restent trop peu visibles et représentés : les ondes publiques hors France Ô n'évoquent très généralement qu'au mieux des visions de cartes postales et, plus souvent, ne parlent des outre-mer que lorsqu'une catastrophe se produit... et parfois seulement en différé...

Nos outre-mer peinent à trouver leur juste place sur les ondes publiques et la bonne formule n'a jamais été trouvée jusqu'à présent... le profil de France Ô a fluctué et, pour les autres chaînes, les exigences des cahiers des charges n'ont pas toujours été respectées, nous y reviendrons.

Aujourd'hui, l'annonce brutale de la suppression de France Ô de la TNT, sans qu'un dispositif relais ne soit clairement défini et assorti de réelles garanties, a jeté le trouble et la confusion. Certes, la décision est celle du Gouvernement mais il vous appartient de « mettre en musique » la partition : nous avons pu constater hier, lors de notre déplacement à Malakoff, que les équipes de France Ô s'y employaient avec la plus grande énergie et la meilleure détermination, mais que le balisage du chemin n'était pas encore visible de tous.

Je regrette pour ma part cette méthode consistant à prendre hâtivement des décisions sans en mesurer toutes les conséquences, pour n'organiser qu'une concertation a posteriori. Notre délégation aura à coeur de dresser un état des lieux fidèle pour formuler des préconisations constructives : tel est l'objet du travail que nous menons et la raison pour laquelle nous souhaitions vous entendre.

Mme Delphine Ernotte-Cunci, présidente de France Télévisions. - Je veux revenir tout d'abord sur les prémices qui nous conduisent ici aujourd'hui, à savoir la transformation attendue de l'entreprise telle qu'elle a été annoncée d'abord par la ministre de la culture, Françoise Nyssen, puis par le Premier ministre, en juillet 2018, il y a six mois exactement.

Cette transformation se décline sur plusieurs axes :

- celui de la transformation éditoriale, avec la nécessité de refondre les grilles et de redéfinir le bouquet de chaînes linéaires traditionnelles ;

- cela passe aussi par un renforcement de l'information avec France info d'un côté et une refonte des éditions et des magazines, pour plus de culture et d'éducation sur toutes nos antennes qu'elles soient linéaires ou numériques - nous avons d'ailleurs déjà lancé un média social de la culture - et nous devons, avec les autres partenaires de l'audiovisuel public, construire une nouvelle plateforme éducative pour les parents, enfants et professeurs, sur la base de France TV Éducation ;

- le troisième axe concerne l'Europe, avec de l'innovation dans la fiction pour créer des fictions qui s'exportent, notamment chez nos homologues européens du service public. J'ai passé en octobre dernier une alliance avec les télévisions allemande et italienne, la ZDF et la RaÏ, pour coproduire ensemble des fictions qui seront diffusées dans nos pays. Nous avons déjà six projets lancés et cette alliance devrait être prochainement étendue à d'autres pays européens, notamment d'Europe du Nord. Je rappelle en outre le lancement de SALTO, également, pour constituer avec TF1 et M6 une offre de programmes français, sans avoir vocation à rivaliser avec Netflix ;

- le quatrième axe concerne la proximité avec un doublement des programmes régionaux de France 3 mais aussi une offre commune avec France Bleu de Radio France et une présence renforcée des outre-mer, appuyée en premier lieu par les outre-mer.

Lorsque l'on parle des outre-mer à France Télévisions, on a tendance à penser à France Ô car c'est ce que nous voyons dans l'hexagone mais, en réalité, la partie la plus importante ce sont les stations La 1ère. Ces stations, et c'est une particularité, sont à la fois télévision, radio et web. Il n'y a pas eu de séparation entre radio et télévision dans les stations ultramarines et c'est une bonne chose ; les équipes sont plutôt en pointe sur le média global et nous nous en inspirons d'ailleurs pour réaliser la plus forte régionalisation de France 3, d'une part, et l'évolution des métiers, d'autre part. Nous avons également une transformation technologique. Même si les chaînes de télévision sont encore très puissantes, on perd de plus en plus de téléspectateurs, notamment chez les plus jeunes. Jusque-là, on avait une durée de présence devant la télévision relativement stable, autour de 3 h 40 par jour pour un citoyen moyen de plus de 4 ans. En 2018, pour la première fois, cette durée a baissé : on perd ainsi 6 minutes en moyenne et 15 minutes chez les plus jeunes. L'attirance des réseaux sociaux, de Youtube, d'internet au sens large, fait que ces réseaux et plateformes numériques sont désormais nos premiers concurrents et prendront désormais une place de plus en plus importante dans l'attention des jeunes publics, mais pas seulement eux. C'est cette révolution qu'il faut préparer. Dans cet esprit, le Gouvernement a décidé l'arrêt de la diffusion hertzienne de France 4 et de France Ô, avec une bascule numérique sur ces deux sujets : créer à la fois une plateforme numérique pour les enfants de moins de 13 ans pour suppléer l'arrêt de la télévision traditionnelle et, dans le même esprit pour France Ô, mettre en place une plateforme numérique pour rendre plus accessible que ça ne l'est aujourd'hui et plus puissante surtout la visibilité sur le numérique, dans l'hexagone, de ce qui se fait dans nos stations ultramarines. Cela s'accompagne d'un doublement du budget numérique d'ici à 2022 mais aussi de nouveaux moyens de production - produire des fictions numériques d'abord ou des documentaires, ce sont des manières plus légères de produire que les manières traditionnelles, qu'il faut que l'on s'approprie. Cela nécessite une évolution des droits de diffusion, que nous avons aujourd'hui uniquement sur les antennes traditionnelles. C'est pourquoi j'ai récemment annoncé que nous avions conclu un accord avec les syndicats de producteurs pour avoir désormais - ce que la loi de 1986 ne nous permettait pas jusque-là - des droits numériques au même titre que nous avons aujourd'hui les droits de diffusion linéaire. Cela devra trouver une conclusion à un moment ou un autre dans la loi audiovisuelle mais il fallait, en attendant, que nous puissions commencer à investir le numérique.

Il y a évidemment la transformation de l'entreprise. Vous l'avez vu, j'ai annoncé le début d'une négociation pour une rupture conventionnelle collective afin d'abaisser les effectifs de l'entreprise d'un peu plus de 10 % à un horizon de 4 ans. Il n'est possible de fonctionner avec 10 % d'effectifs en moins que si l'on simplifie beaucoup notre façon de travailler, si l'on numérise nos processus internes, si l'on allège les structures d'encadrement, si l'on arrive à repositionner nos équipes sur de nouveaux métiers du numérique. Nous renégocierons, après rupture conventionnelle collective, l'accord collectif qui régit l'organisation et le temps de travail. Tout cela a pour but de faire des économies supplémentaires par rapport à ce qui nous a été demandé ces dernières années puisque l'on devra faire face à un retrait de la ressource publique de 160 millions par rapport à 2018, ce qui implique - c'est en net, alors que nous avons les glissements salariaux et 100 millions d'euros à mettre sur le numérique - un effort pour l'entreprise d'à peu près 400 millions d'euros.

La méthode que nous avons retenue pour transformer l'entreprise a été de consulter d'abord les publics. Nous avons lancé avec Radio France une grande consultation appelée « Ma télé demain / Ma radio demain », qui a recueilli un grand nombre de contributions : 127 000 entre le 8 octobre et le 4 novembre, soit au-delà de nos espérances - nous nous étions fixé un objectif de 100 000, largement dépassé. Nous avions découpé cette consultation en plusieurs blocs, libre à chaque contributeur de répondre à son choix. Comme nous savions qu'il y avait une problématique sur la représentation des outre-mer dans l'hexagone, nous avons consacré un bloc spécifique à l'outre-mer. Nous allons dévoiler les résultats avec Radio France début février. Il y avait des questions fermées - vite exploitables -, mais aussi beaucoup de questions ouvertes qui requièrent un travail d'analyse sémantique pour comprendre ce qui est dit à travers ces réponses.

Pour les salariés, des ateliers ont démarré. D'une part, pour redéfinir la place de l'outre-mer dans la nouvelle organisation du secteur des antennes et les programmes, qui est un secteur de l'entreprise qui s'est réorganisé depuis le début du mois de janvier. D'autre part, pour reconfigurer le bouquet, puisque l'on va passer de six chaînes à quatre chaînes : il ne s'agit pas de dire que l'on en supprime deux et que les autres restent intactes, il va falloir complètement repenser le bouquet dans son ensemble pour mieux prendre en compte dans les chaînes restantes à la fois l'offre jeunesse et l'offre ultramarine. Enfin, définir la nouvelle ambition numérique du groupe, en particulier pour la jeunesse et les outre-mer. Nous travaillons évidemment également avec les élus au travers des groupes de travail parlementaires pour élaborer des indicateurs de suivi de cette transformation, avec l'entreprise et les ministères concernés. La transformation d'une entreprise est un travail de longue haleine et j'imagine que nous aurons des points d'avancement réguliers.

Il y aura enfin, comme toujours à France Télévisions, un bilan annuel des efforts et de leurs résultats.

Je voudrais tout d'abord faire un état des lieux de France Ô et la délégation sénatoriale était hier sur le site de Malakoff. France Ô est redevenue une chaîne centrée sur l'outre-mer depuis 2015. Sous le mandat de mon prédécesseur, France Ô avait quelque peu changé d'objet et était devenue une chaîne de la diversité, cette terminologie étant peu explicite, et je dois dire que cela fâchait nos collègues ultramarins qui s'interrogeaient sur la définition à donner à ce mot. Quand je suis arrivée, j'ai fait le pari de dire que France Ô était la chaîne des outre-mer et non de la diversité et qu'il fallait recentrer France Ô sur sa vocation première. J'ai créé également un pôle outre-mer au sein du comité exécutif, dirigé par Wallès Kotra et qui regroupe à la fois l'ensemble des stations ultramarines et la chaîne France Ô.

Plus de la moitié de la grille de France Ô est aujourd'hui dédiée à l'outre-mer, contre un tiers en 2015 : on a vu en effet progresser la place de l'outre-mer sur France Ô. Beaucoup de programmes sont notamment produits ou coproduits avec les chaînes La 1ère, soit 20 % de la grille en 2017 contre 15 % en 2015. Là aussi, la fonction de « tête de réseau » des équipes que vous avez pu rencontrer se traduit par une augmentation des programmes coproduits avec les stations ; certains sont cités dans le document que nous vous remettons aujourd'hui et il y en a un certain nombre.

On a recentré France Ô sur les outre-mer mais c'est une chaîne dont l'audience est assez faible, il faut le dire. On a continué à faire de France Ô un soutien aux productions locales - pièces de théâtre, captations de concerts, compétitions sportives. Nous sommes assez fiers d'avoir pu obtenir la coupe du monde de football pour nos stations ultramarines ce que, dans l'hexagone, nous ne pouvions faire puisque c'est TF1 qui a obtenu les droits de diffusion. Les programmes n'ont jamais permis de dépasser une audience moyenne de 0,8 %, la part d'audience étant en baisse avec le recentrage sur les outre-mer. Il faut également le dire, les programmes les plus fédérateurs ne sont pas ultramarins : c'est « James Bond contre Dr No » et un certain nombre d'autres, notamment des fictions - soap et sitcoms. A contrario, les programmes qui sont vraiment ultramarins ont moins de succès : « Passion outre-mer » c'est 287 000 téléspectateurs - pas rien, mais pas non plus colossal... - et les « Témoins d'outre-mer », dont nous sommes assez fiers, représente 36 000 téléspectateurs.

J'en viens à l'information et aux programmes des autres chaînes nationales. On a une offre d'information pour laquelle le reproche nous était souvent fait de ne parler des outre-mer qu'en cas de catastrophe climatique ou de crise sociale particulière, mais jamais comme on parlerait de n'importe quelle région française, à l'occasion des grandes enquêtes ou des sujets d'investigation particuliers. Néanmoins, un premier tournant a été pris en 2016 avec France info puisqu'avec cette toute nouvelle chaîne on a considéré qu'il fallait relayer aussi bien l'information nationale que l'information des régions et en particulier des outre-mer. Ce sont les équipes de Malakoff qui construisent les programmes quotidiens parlant des outre-mer sur France info, sur la chaîne mais aussi le numérique, qui est très puissant puisque c'est la première offre d'information numérique en France. Nous avons également mis en place un comptage des sujets qui parlent spécifiquement des outre-mer présents dans les grandes éditions de France 2 et France 3, en précisant leur nature.

Sur les programmes autres que l'information, on a recensé une demi-douzaine de premières parties de soirée consacrées aux outre-mer. On compte des documentaires mais aussi des fictions, comme « Meurtres en Martinique » ou la très belle fiction « Le rêve français » diffusée l'année dernière. Nous nous étions engagés à faire un comptage, un bilan pour voir ensuite la progression qui sera la nôtre.

Sur le numérique, tout est à construire. Comme je le disais, les stations La 1ère sont tout à fait pionnières dans le média global radio-télé-web : les journalistes radio travaillent de concert avec les journalistes de télévision et assurent ensemble la présence sur les sites internet, qui fonctionnent bien. Ils sont aussi pionniers car il y a dans les stations ultramarines une forme de polyvalence et polycompétence qui n'existe pas dans l'hexagone aujourd'hui : il y a une vraie avancée de pratiques professionnelles dans les outre-mer. Quelques chiffres : les sites des chaînes La 1ère ont atteint plus de 48 millions de visites en 2018, ce qui marque une progression très nette par rapport à 2017. Il en va de même pour les « fans » sur Facebook. Il y a enfin une contribution très vertueuse de l'information ultramarine sur France info et l'identité même de la chaîne.

Nous avons néanmoins une ergonomie perfectible pour les internautes qui se plaignent régulièrement de ne pas pouvoir accéder à certains programmes ultramarins, la diffusion s'interrompant et affichant un écran noir. On se heurte ici à une difficulté qui est celle des droits. Nous avons parfois des droits dans les stations ultramarines que nous n'avons pas dans l'hexagone : c'est typiquement le cas, classique, du sport, mais aussi de certaines fictions. C'est une difficulté objective, exogène à notre organisation mais qu'il faut que nous arrivions à traiter. Nous avons un écosystème numérique qui n'est pas assez fort et doit être amélioré : cela vaut pour l'ensemble de l'offre de France Télévisions, et en particulier pour l'offre ultramarine.

Les attentes gouvernementales telles qu'elles ont été exprimées sont retracées dans le document dont vous disposez : il s'agit du communiqué de presse du Premier ministre qui tient lieu pour nous de feuille de route. Comment l'avons-nous traduite ? Nous avons premièrement besoin d'un réflexe outre-mer dans le traitement de l'information. Il ne faut pas uniquement aller interroger - je caricature à dessein - la mère d'élèves du 15e arrondissement de Paris à la rentrée des classes, mais penser à élargir le champ d'investigation, à parler de ce qu'il se passe dans les différentes régions de France, dans les banlieues et aussi dans les différents pays ultramarins qui n'ont pas forcément les mêmes contraintes et les mêmes sujets. Nous avons mesuré ce qu'il s'est passé sur nos différentes chaînes de septembre à fin décembre : au total, nous comptons 154 sujets ou duplex diffusés dans les grandes éditions de France 2. 42, plus contextuels, étaient en lien avec une actualité spécifique : d'une part, une actualité politique majeure avec le référendum en Nouvelle-Calédonie et, d'autre part, la crise des gilets jaunes avec le cas particulier de La Réunion. 112 sont sans lien particulier avec cette actualité spécifique. Depuis septembre, nous avons systématiquement au sein des conférences de rédaction, où se construisent les différentes éditions, un coordinateur des outre-mer qui permet de faire exister bien davantage les sujets spécifiques ou communs entre Paris, l'hexagone et les outre-mer ; cela aide beaucoup les conférences de rédaction à s'ouvrir à d'autres sujets et façons d'aborder les problèmes. C'est grâce à cela que nous avons pu faire des reportages sur des événements qui ne sont ni des catastrophes climatiques ni des conflits sociaux : la rentrée des classes, j'en parlais, ou bien Halloween.

Sur France 3, on a 110 sujets ou duplex diffusés. À titre de comparaison, sur la même période, on a traité 25 sujets sur la Corse et 110 sur la région Occitanie.

Avec 180 sujets, France info s'impose comme la seule chaîne qui intègre pleinement les outre-mer, et c'est normal puisque nous l'avions conçue ainsi dès le départ et nous allons continuer. Il est vrai que c'est un moteur très puissant sur le numérique ; cela permet aussi de faire éclore l'accès à l'information via le numérique sur les chaînes La 1ère. Au-delà de ces chiffres, il y la volonté et les liens que l'on tisse avec les hommes. Pour préparer la couverture du référendum en Nouvelle-Calédonie, Wallès Kotra a emmené le patron de l'information de France Télévisions en Nouvelle-Calédonie pour qu'il comprenne sur place l'importance de ce qui se jouait. À son retour, celui-ci a relayé le caractère majeur du sujet et donné une impulsion très positive pour que la rédaction nationale, à la fois de France 2 et France 3 fusionnées - traitent finement ce sujet complexe. Cela a permis de ne pas être dans l'information pure mais de fournir, en s'appuyant sur l'expertise de leurs collègues de Nouvelle-Calédonie, un décryptage et une contextualisation. Nous avons fait de même sur un tout autre sujet qu'est la Route du Rhum, entre France 3 et certaines de nos stations. Là aussi, cela permet de tisser des liens, d'apprendre à se faire confiance, ce qui n'était pas jusque-là fréquent dans notre entreprise.

M. Wallès Kotra, directeur du pôle outre-mer à France Télévisions. - Les liens humains sont un paramètre important dans la manière de prendre en compte l'outre-mer. Il y a souvent trop de méconnaissance, chacun restant dans son périmètre. Pour ce qui est de l'information, il y a une vraie volonté de Yannick Letranchant, directeur de l'information, qui se déplace d'ailleurs outre-mer, d'organiser des réunions avec l'encadrement national auxquelles je participe. On a mis en place une structure de veille avec une personne dans la rédaction nationale et des personnes à Malakoff pour un travail quotidien.

Au mois de mars prochain, nous réunissons tous les rédacteurs en chef des régions de France 3, des stations d'outre-mer et de la rédaction nationale.

Mme Delphine Ernotte-Cunci. - Plus largement, au-delà de l'information, il y a une volonté d'avoir une présence plus large des sujets ultramarins dans l'ensemble de nos programmes. On s'est engagé à proposer une première partie de soirée ultramarine par mois sur France 2, France 3 ou France 5. Pourquoi une première partie de soirée ? Parce que c'est le temps fort, le moment où il y a le plus d'audience sur nos chaînes. Sur des genres très différents les uns des autres : pas seulement des magazines - vous faisiez référence aux cartes postales : il ne s'agit pas de cela -, des fictions, des documentaires historiques, tous les genres que nous exploitons couramment sur nos antennes.

Nous avons également commencé à travailler sur une semaine des outre-mer en se disant que cela pouvait nous permettre, en mobilisant toutes nos émissions de toutes nos chaînes, de susciter une prise de conscience de l'ensemble de nos équipes rédactionnelles - je prends au hasard « C dans l'Air » sur France 5, le « 13 h » sur France 2. C'est une manière de mobiliser à l'intérieur de la maison pour acquérir un traitement « normalisé » des outre-mer, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui. Il y a déjà eu des réunions avec le directeur des programmes, Takis Candilis, pour programmer cette semaine avant la trêve estivale, vraisemblablement en juin.

Nous sommes en train de refondre complètement l'organisation des programmes - nous avions une organisation par chaîne et des coordinations pour s'harmoniser - en suivant l'organisation qui est de plus en plus adoptée par les services publics en Europe, de la BBC et des services publics du nord de l'Europe. Nous avons ainsi décidé de nous organiser plutôt par genres - documentaires, fictions... - et d'avoir une direction des antennes qui répartit et programme au mieux sur les différentes antennes. C'est une réorganisation très importante qui change les habitudes de tout le monde. Pour ne pas perdre cette volonté d'avoir beaucoup plus de sujets ultramarins sur différents genres et les différentes antennes, nous avons créé à partir des équipes de Malakoff, à la suggestion de Wallès Kotra, une direction des programmes ultramarins pour avoir toujours cette vigie qui nous interpelle. Cette direction sera présente dans tous les comités décisionnels au jour le jour.

Il y a enfin la représentation des outre-mer dans nos projets, documentaires ou créations et, à ce titre, un travail à faire avec nos partenaires producteurs.

J'en viens, pour finir, à la transformation numérique de l'offre outre-mer. Nous avons déjà une application qui fonctionne plutôt bien - on peut choisir son territoire, regarder les chaînes en direct sous réserve du fameux écran noir faute de droits de diffusion... - Mais nous pensons qu'il faut améliorer l'ergonomie, comme globalement l'ergonomie de toutes nos applications. Il faut surtout permettre par exemple, à partir de France.tv, d'accéder aux programmes ultramarins - ce qui n'est pas le cas aujourd'hui - tout en ayant une identité et une cohérence plus forte sur nos différents sites propriétaires, que ceux-ci soient accessibles depuis un mobile, un ordinateur ou une télévision, et que l'on puisse retrouver l'ensemble des créations ultramarines, des magazines ou journaux d'information. C'est un travail important qui n'est pas propre aux outre-mer, qui est cohérent avec l'ensemble du travail que nous avons à réaliser sur le numérique sur l'ensemble de notre offre, mais qui trouve une attention particulière sur la jeunesse et les outre-mer.

Il faut également - c'est une demande qui revient très fortement de la part de nos concitoyens de manière très générale - que nous réfléchissions à la manière dont nos concitoyens arrivent à interagir avec nous. Il y a une demande d'interactivité croissante, cela ne vous étonnera pas dans le contexte social actuel. Aujourd'hui, avec l'application ultramarine sur notre smartphone, on ne peut pas interagir, ni avec les journalistes ni avec les gens qui s'occupent des programmes. Nous avons aussi à inventer cela. Nous l'avons expérimenté sur France info, cela fonctionne extrêmement bien ; il faut que l'on définisse aussi ce type de conversations sur le site ultramarin.

Ce travail, nous voulons le mener à bien avec l'ensemble de nos équipes. Les personnels aimeraient qu'on leur dise où nous en serons exactement dans 1, 2 ou 4 ans et, en même temps, veulent participer - cela peut paraître contradictoire mais se comprend très bien humainement. C'est très important de les impliquer, en particulier les équipes de Malakoff qui travaillent sur ces sujets depuis longtemps et figurent parmi nos experts parisiens, pour construire avec eux ce nouveau site ultramarin et définir quels genres, quels grands événements devront être traités sur nos antennes traditionnelles. Il faut construire ensemble ce nouveau projet pour une offre numérique qui sera lancée avant la fin de l'année.

En matière d'attractivité, il faut penser, au-delà de l'entreprise même, à l'écosystème qui vit en lien avec France Télévisions, à savoir la production. Nous nous sommes engagés à maintenir un cofinancement à hauteur de 10 millions d'euros dédiés à des productions France Ô - les chaînes La 1ère ou antennes nationales - les chaînes La 1ère, c'est-à-dire dévolus à des productions locales avec des producteurs ultramarins. Nous allons renouveler la production d'un feuilleton ultramarin qui sera tourné en Nouvelle-Calédonie à partir de mars 2019. Il faut aussi que nous améliorions la qualité de diffusion des chaînes La 1ère, que nous allons passer en haute définition à partir de 2020 grâce aux fréquences libérées par France Ô et France 4.

Pour finir, un sujet important soulevé par les stations est qu'une des concurrences subies localement est celle de France 4, regardée par beaucoup d'enfants ultramarins. La fin de la diffusion hertzienne de France 4 intéresse d'une certaine manière les stations ultramarines, certains programmes très regardés pourraient être basculés sur les chaînes La 1ère pour renforcer leur attractivité. Nous n'avions pas forcément vu ce sujet que les patrons de stations ont relevé.

Nous allons également diffuser France info sur la TNT outre-mer dès 2019, ce n'était pas encore le cas. France 24 arrête en effet sa diffusion outre-mer et nous avons considéré qu'il fallait une chaîne d'information en continu outre-mer.

Je voudrais, avant de répondre à vos questions, vous rappeler les principaux engagements pris et que nous commençons déjà à mettre en oeuvre sur nos antennes :

- être capables d'avoir un sujet ou un duplex par jour ;

- en première partie de soirée, au moins une grande première partie de soirée par mois ;

- en dépit des économies réalisées chaque année sur les programmes, les 10 millions investis dans les cofinancements avec les chaînes La 1ère seront maintenus. En plus de ceux-ci, nous maintenons un feuilleton quotidien tourné outre-mer à destination des stations La 1ère, aussi disponible sur l'offre numérique dédiée ;

- une présence renforcée de France Télévisions dans les territoires avec la HD pour les chaînes La 1ère et France info dès 2019 ;

- une « semaine des outre-mer » chaque année.

M. Michel Magras, président. - Je vous remercie pour votre propos liminaire ainsi que les informations qui nous sont transmises.

Je ne sais pas dans quelle mesure vous avez participé à la décision du Gouvernement de supprimer la chaîne France Ô, mais vous comprendrez que cette décision ait pu susciter des inquiétudes.

J'ai apprécié, lors du déplacement d'hier, les explications fournies par la direction exécutive du pôle outre-mer quant à la mise en oeuvre de la transformation demandée. J'entends votre propos. Notre premier reproche sur cette décision a été la méthode. Nous avons eu le sentiment que l'on allait réformer la télévision à destination des ultramarins sans les associer à cette décision. Celle-ci a généré des inquiétudes tant auprès des personnels que des salariés ou des producteurs, qu'auprès des ultramarins de l'hexagone ou des hexagonaux intéressés par les outre-mer.

M. Maurice Antiste, rapporteur. - Je vais commencer par vous poser la même question qu'au ministre de la culture jeudi.

Les cahiers des charges et les contrats d'objectifs et de moyens (COM) successifs de France Télévisions prévoient, décret après décret et COM après COM, une visibilité des outre-mer sur l'ensemble des chaînes, notamment France 2 et France 3.

Je vais vous citer - et ce n'est qu'un premier exemple - le COM 2011-2015 : « France Télévisions renforcera les liens entre les rédactions de France 2, France 3 et celles de RFO, de façon à amplifier la diffusion en métropole d'images et de reportages en provenance de l'outre-mer ».

Ce renforcement, appuyé sur le pôle outre-mer, ne correspond-il pas précisément à l'ambition aujourd'hui affichée par le Gouvernement ?

Dès lors, quelles ont été les raisons impérieuses qui ont pu empêcher France Télévisions de respecter la mission inscrite dans son contrat ? Les cahiers des charges et les contrats d'objectifs et de moyens ne sont-ils à vos yeux que des déclarations de bonnes intentions ? Si oui, gagnons du temps : n'en écrivons plus.

La visibilité des outre-mer dans l'audiovisuel passe, en partie, par sa place dans l'information.

Aussi, faut-il qu'un ouragan dévaste Saint-Barthélemy pour que ces îles apparaissent sur les chaînes publiques ?

Quelle réactivité, dans le traitement des informations concernant les outre-mer ? Combien de temps, madame la présidente, a-t-il fallu pour que le téléspectateur hexagonal découvre le problème des sargasses, majeur aux Antilles ?

Faut-il que la Guyane et Mayotte subissent en 2017 et 2018 des troubles importants durant des semaines pour finalement avoir 30 secondes au 20h ?

Si les chaînes La 1ère font un travail exceptionnel au niveau local, les informations qui font des audiences atteignant parfois 75 % comme en Guadeloupe ne semblent jamais atteindre Paris.

On nous dit qu'une prise de conscience serait en cours, madame la présidente, à France Télévisions. Mais regardons la période récente. Maryse Condé a reçu en décembre dernier le Prix Nobel alternatif de littérature. Quelle chaîne, à part France Ô, a consacré des programmes à cette grande auteure ?

Plus globalement, on nous parle pour France Ô de « chaîne alibi ». Mais en quoi l'existence de cette chaîne a-t-elle privé France Télévisions de la possibilité de programmer des programmes dédiés aux outre-mer sur ses autres chaînes ?

Mme Jocelyne Guidez, rapporteure. - Nous avons évoqué avec le ministre jeudi les critiques que subit souvent France Ô.

Je me permets de vous lire un nouvel extrait du COM 2011-2015 « France Ô s'efforce de raconter de "belles histoires", fait appel à l'empathie, à l'émotion, aux impulsions créatrices et à l'intelligence humaine. »

Qui a la responsabilité de cette rédaction ? Je le dis à nouveau : de qui se moquait-on ? Quelle a été la réelle ambition de France Télévisions pour cette chaîne?

Et si le problème ce n'était pas France Ô mais le manque d'ambition qu'on lui porte ?

Je parle d'ambition, mais je vous pose aussi cette question concrète : quel a été l'effort de France Télévisions pour promouvoir cette chaîne ?

Quelles annonces sur France 2 et France 3 pour relayer les programmes de France Ô ? Rien, si ce n'est l'annonce à 20 h 30 des programmes du soir sur l'ensemble des chaînes du groupe : quelques secondes.

Étiez-vous contraints sur ce point ?

Cette chaîne est dans l'hexagone une fenêtre sur les outre-mer, mais elle est aussi et surtout une passerelle, entre les outre-mer et l'hexagone et entre les territoires eux-mêmes. C'est une symbolique forte et nous avons aujourd'hui le sentiment, avec la décision précipitée du Gouvernement, qu'un grand gâchis est en train de se produire.

Mais quels sont les moyens de cette chaîne ? On nous parle de 25 millions d'euros. Est-ce exact ?

Cela représente 1,16 % du coût de la grille du groupe France Télévisions. Cela vous semble-t-il correspondre à la mission dévolue à cette chaîne ?

Concrètement, quelle économie produira la fin de la diffusion de France Ô sur la TNT ?

Mme Delphine Ernotte-Cunci. - J'entends vos propos et votre préambule était assez clair. Je tiens à redire ici qu'en tant que présidente de France Télévisions, pas plus que mes prédécesseurs je n'autodétermine les missions et les COM qui nous sont confiés. Vous évoquez un COM 2011-2015 auquel je n'ai pas pu contribuer : j'ai été nommée en 2015 et aucun de nous trois aujourd'hui n'était en poste à cette date. Je vais répondre par une petite pirouette : peut-être que l'entreprise n'a pas répondu au cahier des charges mais l'État non plus. Les financements prévus au COM 2011-2015 n'ont jamais été versés comme ils l'auraient dû. Nous avons peut-être un problème global : l'entreprise ne tient pas sa part mais on peut dire que le COM n'a été respecté ni d'un côté, ni de l'autre. Quant au COM suivant, c'est exactement la même chose. C'est sans doute ici un problème de gouvernance plus large.

Sur la visibilité des outre-mer, je rejoins globalement ce que vous dites. Vous avez raison et c'est d'ailleurs ce constat qui nous pousse à changer nos pratiques, à la fois à mesurer, à objectiver les choses mais aussi à entraîner par des liens beaucoup plus forts entre les hommes, sur la base d'une confiance qui n'existait pas jusque-là entre les journalistes de la rédaction nationale et les journalistes des stations ultramarines. Il faut bien voir que France Télévisions est une entreprise qui s'est construite par fusion de plusieurs entreprises : France 2, puis France 3, puis RFO. En réalité, la greffe, d'une certaine manière, n'a jamais vraiment été réalisée. Et cet ostracisme à l'égard des sujets ultramarins comme des sujets régionaux, que l'on peut légitimement ressentir, est un peu la maladie endémique de cette maison. Ce manque de confiance que nous essayons de corriger a toujours existé et pas seulement entre les rédactions nationales et les outre-mer. Dans tous les secteurs de la maison, nous sommes dans une configuration de silos qui ne communiquent pas.

Vous preniez comme exemple, madame la sénatrice, le fait que l'on n'annonce pas les programmes de France Ô depuis les autres chaînes. Cette annonce qui précède la première partie de soirée a été un combat incroyable, pour France Ô comme les autres. Cela est très récent : il était inimaginable il y a encore quelques temps que France 2 annonce les programmes d'une autre chaîne. C'est cette transversalité, le fait de sentir que nous oeuvrons pour le même objectif que nous sommes en train de construire dans l'ensemble de cette maison.

Vous le disiez, nous ne restituions pas assez bien l'information. C'est vrai, je ne peux pas dire autre chose. C'est pour cela que nous avons commencé à mesurer et que nous allons continuer afin d'objectiver. La mesure ne fait pas tout : on voit bien qu'à l'occasion d'une catastrophe naturelle on peut avoir beaucoup de sujets et cela ne répond pas à l'objectif qui est de parler des outre-mer en dehors des grands événements. Vous citiez Maryse Condé : c'est vrai que l'on n'en a peut-être pas parlé dans le journal mais François Bunuel l'a interviewée dans la seule émission sur les livres en Europe, en première partie de soirée, dans « La grande librairie ». Ce n'est pas parfait, mais ce n'est pas rien non plus... Cela est venu en plus de la soirée spéciale sur France Ô.

Vous m'interrogiez sur les aspects financiers. France Ô coûte aujourd'hui 25 millions d'euros, dont 10 millions qui sont en réalité partagés avec les stations ultramarines. Quand nous disons que nous maintenons les 10 millions d'euros, il s'agit de cette partie dédiée aux coproductions avec les chaînes ultramarines. Nous allons investir sur le numérique 15 millions. Cette somme est très réduite au regard des efforts demandés à l'entreprise. Ce que je veux dire par là, c'est qu'au fond, ce n'est pas l'arrêt de France 4 ni de France Ô qui va régler la question des efforts nécessaires de l'entreprise pour rentrer dans l'épure budgétaire.

Pour ce qui est du fond, il m'appartient de mettre en musique ce que l'État actionnaire a décidé, mais il y a aussi ce que je vois dans les autres pays européens. J'ai pris depuis le 1er janvier des responsabilités au sein de l'Union européenne de radio (UER) et cela me donne une ouverture sur ce qu'il se passe dans les autres services publics européens et me permet de voir comment ceux-ci ont évolué et sont parfois « en avance » sur nous mais au mauvais sens du terme. Je prends l'exemple des pays du nord de l'Europe : le premier média en Suède est Netflix, loin devant la SVT qui est pourtant une télévision publique plébiscitée par ses citoyens. Il en va de même en Norvège : l'entreprise préférée des Norvégiens est leur télévision publique et, pourtant, elle est de plus en plus bousculée par les plateformes américaines. C'est un phénomène qui dépasse les services publics. Toutes ces entreprises - et nous le sommes aussi - sont obligées de faire des choix drastiques sur leurs chaînes traditionnelles qui vont être amenées pour certaines d'entre elles à disparaître afin de pouvoir investir sur le numérique. C'est un phénomène qui n'est pas proprement français. Tout le monde s'interroge : quand nous avons demandé à la patronne de la télévision suédoise combien de chaînes de télévision il lui resterait, elle considérait qu'une seule avait un avenir certain.

Cela n'est pas forcément négatif mais prend acte du fait que de plus en plus de gens - les jeunes, c'est certain, mais pas que les jeunes - considèrent qu'ils ont le choix entre une télévision publique programmée à heure fixe et un catalogue exceptionnel de programmes - Netflix, Amazon Prime video, demain des offres chinoises - ; ils arbitrent entre ces choix et vont de plus en plus vers les programmes américains. On peut considérer que, si c'est au bénéfice des consommateurs et téléspectateurs, tant mieux... Mais il y a un problème : si demain il n'y a plus que des programmes américains et chinois regardés par nos concitoyens, serons-nous encore complètement français ? Il y a un besoin de soutenir et maintenir cette culture française.

Je comprends que vous puissiez trouver cette décision difficile mais, sans parler de France Ô ou France 4 en particulier, la réduction du nombre de chaînes en linéaire pour pouvoir avoir les moyens d'investir sur le numérique se voit partout en Europe. Je pense que c'est une nécessité car notre financement baisse et que nous devons nous adapter aux nouveaux usages.

M. Michel Magras, président. - Nous comprenons la nécessité de moderniser. En vous écoutant, on peut garder l'espoir que le futur cahier des charges sera mieux respecté, mieux contrôlé, mieux évalué et, sans doute les parlementaires ont-ils à ce titre un rôle à jouer.

M. Maurice Antiste, rapporteur. - Intéressons-nous une fois encore aux cahiers des charges.

On nous dit, et M. Donnat encore hier, qu'il suffirait que des exigences claires soient formulées dans votre cahier des charges.

Prenons le cahier des charges de France Télévisions. Il y est prévu qu'un « bulletin d'information sur l'outre-mer est programmé en semaine sur l'antenne de France 3, à une heure d'écoute appropriée ».

Pourtant, je crois que le « journal de l'outre-mer » a disparu des grilles de France 3 depuis 2015.

Madame la présidente, le cahier des charges que je cite est toujours bien en vigueur, clair et précis : est-il pour autant respecté ?

Aussi, on nous dit que les programmes ultramarins feront demain plus d'audience sur les grandes chaînes qu'actuellement sur France Ô : mais pourquoi donc avoir supprimé le « journal de l'outre-mer » de la tranche d'information de la mi-journée sur France 3, tranche d'audience très favorable ?

Des exigences existent, nous vous en avons cité plusieurs, dans le cahier des charges de France Télévisions. Le régulateur qu'est le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) vous a-t-il fait des observations au sujet du respect de celles-ci ? A-t-il relevé la disparition du « journal de l'outre-mer » sur France 3 ?

Mme Jocelyne Guidez, rapporteure. - Nous le disions à M. Riester jeudi dernier, les formules se sont succédé et accumulées dans les lois et cahiers des charges pour que les grandes chaînes publiques accèdent au respect d'un aspect de leur mission de service public, à savoir la visibilité de ces territoires de la République que sont les outre-mer.

Le constat est pourtant bien là et nous connaissons la très faible présence des programmes ultramarins sur les grandes chaîne publiques, encore plus aux heures de grande écoute, et nous prenions à l'instant l'exemple de France 3 sur l'information.

Ce constat, madame la présidente, aboutit à une conclusion pessimiste : comment, madame la présidente, peut-on avoir confiance dans le respect futur d'exigences qui en plus de 20 ans n'ont jamais été satisfaites... ? Comment avoir confiance en la solution avancée d'éventuels indicateurs qui apparaissent comme autant de totems dont les garanties apportées sont plus qu'incertaines ?

Surtout, comment, si nous ne pouvons pas aujourd'hui avoir confiance dans le respect du cahier des charges, les citoyens peuvent-ils avoir confiance en l'audiovisuel public pour les représenter, pour leur ressembler ?

Si les formules se sont succédé, je le disais, cette exigence ne devrait même pas avoir à être inscrite dans des textes normatifs contraignants : il en va de la mission du service public.

Aussi, ma question est simple, madame la présidente : que faut-il que nous écrivions dans la loi, que faut-il que le Gouvernement écrive dans les cahiers des charges pour qu'enfin les chaînes publiques s'astreignent à respecter cette mission fondamentale de représentation de la société française et de l'ensemble des territoires ?

L'audiovisuel doit pouvoir s'émanciper du diktat des audiences, mais c'est pourtant aussi beaucoup sur les audiences que France Ô est attaquée.

De fait, les grandes chaînes sont soumises à certains impératifs. Que ferez-vous demain si les programmes que l'on nous annonce dédiés aux outre-mer - un soir par mois nous dit-on - réalisent des audiences inférieures à la moyenne ?

Mme Sylvie Robert. - Je vais vous demander de vous abstraire de vos contraintes financières, techniques, de l'audimat... J'ai posé une question analogue au ministre de la culture sur la notion, dense, de visibilité. Madame la présidente, quels sont les facteurs de réussite de cette visibilité et que recouvre pour vous ce terme ? Comment l'évalue-t-on ? Que représente pour vous la visibilité des outre-mer dans une chaîne de service public ?

Mme Delphine Ernotte-Cunci. - Vous venez de citer une obligation du cahier des charges qui n'est pas satisfaite, à savoir le bulletin d'information de France 3. Sachez que quand je suis arrivée en fonction, ce bulletin n'existait pas. Peut-être qu'il n'a jamais existé... en tout cas il n'existait pas en 2015. Pour autant, et ce n'est pas non plus dans le cahier des charges, aucune obligation ne nous a été faite de réaliser trois bulletins d'information par jour sur France info et, pourtant, nous l'avons fait ! Je comprends que vous comptiez les points négatifs mais je vous demande, pour être équilibrés, de compter les points positifs. Nous l'avons fait ici, quand personne ne nous l'avait demandé : c'est bien parce que nous sommes conscients de la nécessité de renforcer la visibilité des outre-mer et que nous considérions - comme nous avons un travail approfondi avec les régions hexagonales - qu'il fallait avoir une information sur la nouvelle chaîne d'information publique. Cela ne répond pas à votre question sur le respect du cahier des charges mais répond aux conditions de la visibilité.

Nous avons énormément d'indicateurs de suivi par le CSA dans le cahier des charges, dans le COM : tellement que je serais incapable de vous en dresser une liste précise et exhaustive. Je pense qu'une des conditions est de changer un peu les choses : il faut être dans l'esprit et non dans la lettre. La visibilité n'est pas de faire un bulletin tous les jours. La visibilité, c'est considérer que les territoires ultramarins appartiennent à la France comme n'importe quel autre de ses territoires. Il s'agit donc, quand on aborde un sujet - par exemple sur les grandes métropoles - de ne pas oublier les métropoles d'outre-mer.

Le second sujet est presque à l'opposé. Il s'agit de voir que certains territoires d'outre-mer sont aux avant-postes sur certains sujets qui, à plus ou moins long terme, vont nous concerner. Ainsi, par exemple Mayotte, avec une immigration que l'on ne sait pas forcément contrôler : qu'est-ce que cela provoque dans la population, quelle est la réaction de l'État, que peut-on faire ? On sait que ce sujet pourrait concerner d'autres territoires dans le monde. Savoir comment on fait ici peut servir d'enseignement pour d'autres territoires.

C'est à la fois une forme de normalisation mais aussi l'idée qu'il se passe des choses très fortes en outre-mer ce qui pousse à se demander comment on peut faire en sorte que celles-ci nous enrichissent tous. On peut compter le nombre de sujets dans l'information mais ce qui importe est que les journalistes se sentent un peu ultramarins, qu'ils conversent avec leurs collègues, qu'ils se sentent proches de nos concitoyens ultramarins. Ce n'est pas vrai que pour les outre-mer : nous avons la même problématique avec les zones rurales ou les marges de la République. Il faut être en prise, sentir et être proche de ceux pour lesquels on travaille tous les jours. L'humain est la condition la plus importante et cela ne se décrète pas avec des indicateurs : il faut du travail, du temps, de la confiance. Tant que nous en serons à nous dire que France Télévisions fait cela sous la contrainte - et ce n'est pas le cas aujourd'hui - nous nous tromperons de combat.

Il faut utiliser les vrais leviers pour faire bouger l'ensemble de la maison, pour intéresser et créer des passerelles. Quand on parle du sujet calédonien récent : pour la première fois des journalistes de la rédaction nationale ont fait confiance à leurs collègues de Nouvelle-Calédonie. Les journalistes de France 2 sont allés se présenter à la station de Nouméa à leur arrivée, les sujets ont été montés par les techniciens de Nouméa. Il y a eu une démarche collective de travail en commun et cela laisse des traces. La prochaine fois qu'il y aura un sujet à traiter en Nouvelle-Calédonie, le réflexe d'appeler le collègue local pour le solliciter sur des éclaircissements ou pour la réalisation interviendra. C'est ce travail, cette dimension humaine qui, à mon avis, est indispensable pour réussir le pari que nous faisons là, celui de la visibilité, dans les deux sens.

Je prends un autre exemple : la présence de Wallès Kotra au comité exécutif ; je l'ai évoqué il y a quelques semaines devant les députés. Nous avons eu le cas d'une intervenante voilée sur un plateau et la question de son admission sur un plateau de France Télévisions suscitait des interrogations et des débats jusqu'à ce que Wallès Kotra nous rappelle qu'il y a en France un territoire musulman, Mayotte, et nous explique comment la question avait été réglée là-bas ; nous avons ensuite décidé d'appliquer ce qui avait été fait à Mayotte. Quand nous aurons acquis ce réflexe de regarder ce qu'il se passe ailleurs, nous aurons gagné.

Je laisse Francis Donnat vous répondre sur le regard du CSA sur l'exercice de nos missions.

M. Francis Donnat, secrétaire général de France Télévisions - Je me permets de préciser deux éléments. Premièrement, non, le CSA ne nous a jamais fait d'observation au sujet de la disposition du cahier des charges qui prévoit un bulletin d'information ultramarin sur France 3. Le cahier des charges, qui est un décret, mériterait d'être actualisé et purgé de mentions obsolètes. Ainsi la mention de RFO a-t-elle été nettoyée il y a deux ans à peine.

Le second point sur lequel je souhaite revenir porte sur notre rapport d'exécution annuel des charges qui pèsent sur France Télévisions. Le CSA a rendu à la fin de l'année un avis qui donnait un satisfecit global sur l'ensemble de nos obligations. Cet avis du CSA a été présenté à notre conseil d'administration qui l'a validé. Je rappelle que siègent dans ce conseil d'administration à la fois des personnalités représentant l'État, des personnalités qualifiées désignées par le CSA, un représentant du Sénat et un de l'Assemblée nationale.

M. Maurice Antiste, rapporteur. - Quel est votre calendrier pour mener cette réforme ?

Aussi, quelles sont vos exigences à l'égard du pôle outre-mer, de ses moyens et, surtout, de ses équipes dont le travail au service de l'information et de la production de contenus sur nos territoires est plus que reconnu ?

Nous entendons de fortes inquiétudes sur le devenir du pôle outre-mer de France Télévisions. Que restera-t-il de ce pôle après la réforme ? Combien de personnels ont selon vous leurs postes menacés du fait de l'arrêt de France Ô sur la TNT ? Que va devenir très concrètement le site de Malakoff ?

Comment se répartit l'enveloppe consacrée à la production au sein de France Télévisions ? Comment garantir à l'avenir des productions dédiées aux outre-mer ? Comment assurer une répartition entre projets locaux et projets nationaux pour les outre-mer ?

Pouvez-vous nous assurer que l'enveloppe actuellement consacrée aux productions ultramarines sera - au moins - sanctuarisée ? Quels obstacles voyez-vous, dans la suppression de France Ô de la TNT, pour le recours aux subventions du Centre national du cinéma et de l'image animée (CNC), par exemple ?

Mme Jocelyne Guidez, rapporteure. - Lorsque nous parlons de « suppression de France Ô » on nous répond « transformation » et « bascule numérique ».

Ce schéma de « bascule d'une chaîne hertzienne en plateforme de contenus en ligne » relève-t-il d'une vision avant-gardiste ? Le passage radical d'un support à un autre ne risque-t-il pas d'occasionner un trou d'air ?

Comment prenez-vous en compte le fait que, dans de nombreux territoires, l'accès à internet est parfois inexistant sur des régions entières ? Quels obstacles voyez-vous en termes de droits de diffusion ?

Le Gouvernement annonce une « plateforme numérique » qui proposerait des contenus en ligne et une création renforcée. Quel bilan tirez-vous de l'offre en ligne actuellement disponible ? Quelles sont aujourd'hui les audiences des programmes disponibles en vidéo à la demande ? Qu'attendez-vous de la future offre ?

Mme Delphine Ernotte-Cunci. - Sur le calendrier, je rappelle que la demande du Gouvernement est la fermeture des canaux hertziens en 2020. Nous avons travaillé avec les équipes sur cette question. Nous avons des calendriers qui sont plus proches des calendriers scolaires - septembre à septembre - que des calendriers administratifs calés sur l'année civile. Nous avons donc pensé qu'il serait préférable de fermer non au 1er janvier 2020 mais à la pause estivale pour enclencher une rentrée télévisuelle différente en 2020. Pour France 4 comme pour France Ô le calendrier est celui d'une extinction du canal hertzien mi-2020. C'est pourquoi nous mettons tous nos efforts sur l'amélioration de l'offre numérique en 2019 pour avoir le temps d'un recouvrement nécessaire entre l'offre linéaire traditionnelle et l'offre numérique et pouvoir faire monter en puissance l'offre numérique.

Concernant Malakoff, je connais l'inquiétude particulière des salariés. Ce que je voudrais dire en préambule, c'est que ces salariés sont des salariés de France Télévisions : il n'y a pas d'autre structure juridique au sein de notre maison - à part nos succursales. Il n'y aura pas plan social à Malakoff. En revanche, je suis en train de préparer une rupture conventionnelle collective qui ouvrira une capacité de départ volontaire à tous les salariés de cette maison, ceux de Malakoff comme ceux de Vanves. Nous aurons évidemment une attention particulière quand il s'agira par exemple de constituer le pôle programmes ultramarins : nous nous tournerons évidemment vers Malakoff car c'est là que réside aujourd'hui la compétence ultramarine.

Concernant le site même, nous n'avons pas prévu de changement. Il y a cependant des tas de sites que nous vendons pour améliorer nos finances : pour l'instant Malakoff n'en fait pas partie ; peut-être en sera-t-il autrement un jour, et ce pour des raisons d'économies sur l'immobilier. Nous essayons de rassembler au maximum les gens sur le site central à Paris, la maison de France Télévisions.

Sur la production dédiée, comment peut-on la garantir ? Cela est audité extrêmement précisément par les instances qui nous surveillent, le CSA, la commission des affaires culturelles de l'Assemblée nationale, la commission de la culture du Sénat et le conseil d'administration qui a à connaître par le menu de tous les investissements en création. Par ailleurs, en matière de production, nous avons un sous-comité des engagements, émanation du conseil d'administration qui valide ou non les projets d'investissements conséquents. Tout cela est extrêmement transparent, il n'y a aucun mystère dans la manière dont nous dépensons l'argent en programmes au sein de France Télévisions.

Concernant la production dédiée et l'appel aux financements du CNC, dans la mesure où il n'y aura plus forcément de canal hertzien traditionnel associé aux productions ultramarines, c'est un sujet que nous n'avons pas encore traité. Il faudra que nous l'abordions avec le CNC pour essayer de trouver une solution. Il est vrai que cela peut être un problème pour certains producteurs ultramarins.

Sur les chiffres de rattrapage numérique, nous ne les avons pas ici mais pouvons vous les faire parvenir.

M. Stéphane Artano. - Je vous remercie pour vos explications et pour le document communiqué. Concernant le CNC, j'avais posé la question au ministre de la culture mais n'ai pas obtenu de réponse. Basculer du hertzien au numérique, cela coupe l'accès au CNC. Cela posera des difficultés aux producteurs ultramarins mais aussi à la chaîne par ricochet car cela veut dire qu'il n'y a plus de production audiovisuelle : vous ajoutez une difficulté financière à des productions qui peuvent connaître déjà des problèmes techniques.

J'ai par ailleurs une crainte. La ligne éditoriale des chaînes La 1ère peut être différente de celle de France Ô : il y a des productions audiovisuelles locales qui ne trouvent pas leur place dans la grille de France Ô. On peut avoir le même problème des productions locales des stations La 1ère vers les antennes nationales de France Télévisions. L'intérêt des productions audiovisuelles locales n'est pas de tourner en boucle sur nos antennes locales mais bien de rayonner en dehors des territoires. L'ambition des chaînes n'est pas seulement d'être sur le numérique mais d'être aussi sur le hertzien.

Il y a pour moi un vrai sujet sur l'avenir de la production audiovisuelle mais aussi sur la ligne éditoriale. C'est le Gouvernement qui va fixer la ligne de conduite. Quel est son l'objectif : veut-on éduquer ? Distraire ? J'ai bien conscience des quatre chantiers que vous avez évoqués et que M. Donnat a évoqués l'an dernier à l'occasion d'une table ronde organisée par M. Riester alors député. J'ai l'impression que l'on parle des moyens avant de parler de la ligne éditoriale et que l'on procède à l'envers. Nous avons peu de visibilité.

Quelle va être la place des programmes créateurs de liens, comme « Les Témoins d'outre-mer (LTOM) » ? Ces programmes ont également un objectif de reconnaissance.

En toute humilité vous avez admis que, sur l'aspect promotion de l'ergonomie, il y avait un travail à faire. C'est vrai et on peut sans doute s'inspirer d'Arte, dont l'application que j'utilise est très bien faite. L'application france.tv de France Télévisions est parfois plus compliquée, il y a mieux à faire en termes d'ergonomie sur le numérique et il y a là un enjeu d'efficience et d'efficacité, notamment pour les programmes ultramarins, même si la question se pose dans les mêmes termes en global, pour toutes les régions.

L'humain est, vous le disiez tout à l'heure, la condition la plus importante. Je siège à la commission des affaires sociales et j'ai une préoccupation qui est l'accompagnement à la transformation. Vous l'avez rappelé dans une interview récente que vous avez réduit les effectifs de plus de 800 ETP depuis 2012. On vous prescrit une baisse de 1 000 aujourd'hui avec 400 millions d'euros d'effort financier.

Mon inquiétude est l'accompagnement des équipes sur le terrain dans cette transformation, notamment dans les stations locales qui sont souvent contraintes.

Vous indiquez maintenir les 10 millions d'euros pour la production : cela veut dire qu'on ne pourra pas faire plus qu'aujourd'hui. Peut-être fera-t-on différemment, me direz-vous. Je suis inquiet pour les stations. À Saint-Pierre-et-Miquelon, l'heure du journal télévisé a été modifiée d'une demi-heure. Personne ne nous l'a dit, mais beaucoup pensent que cela est dû à des considérations financières. On se pose des questions sur les capacités des stations locales et ce qui est vrai dans mon territoire doit être vrai ailleurs.

M. Jean-Pierre Leleux. - Je n'entrerai pas maintenant dans le fond des questions. Vous le savez, la commission de la culture suit de manière permanente l'évolution de l'audiovisuel en général et de l'audiovisuel public en particulier, dans la perspective d'une réforme annoncée sur laquelle nous avons quelques bribes d'information.

Nous sommes attentifs et vigilants à la commission de la culture sur l'identification de tout le monde dans le service public. Chacun doit pouvoir se reconnaître : c'est le cas dans les différentes catégories sociales mais aussi d'un point de vue territorial. La présence des outre-mer dans le service public est donc évidemment une exigence. Comment la rendre pratique et concrète ? C'est un sujet. La situation actuelle ne semble pas la meilleure en termes d'audiences et de représentativité de la diversité. C'est pour cela que nous sommes intéressés par le prisme retenu par la délégation aux outre-mer pour observer cette situation de manière à enrichir nos propres réflexions sur l'ensemble de la réforme qui portera un grand nombre de sujets.

Nous sommes très attentifs au fait que les ultramarins se reconnaissent dans le service public, qu'ils y soient présents tout comme les autres territoires, que ce soit avec l'accent marseillais ou l'accent du Nord. Tout le monde doit s'y retrouver. Nous serons attentifs aux résultats de ces travaux et je vous remercie, madame la présidente, de présenter les idées en cours de réflexion en ce qui concerne les outre-mer.

M. Michel Magras, président. - La délégation et la commission ont des missions distinctes et chacune tient son rôle.

M. Antoine Karam. - Avec 42 ans de mandat politique, j'ai appris à ne plus être candide : nous assistons à la lutte du pot de terre contre le pot de fer. Par philosophie, je défends toujours l'humain. Des centaines d'agents sont concernés. Vous nous avez donné quelques assurances. Sachant que nous devions nous rencontrer aujourd'hui, j'ai reçu des appels de syndicats qui attendent des garanties pour les personnels.

Je viens d'accompagner un mouvement de grève de 42 jours en Guyane sur la transformation d'un hôpital. Entre ce que l'on annonce et le résultat, il y a toujours un décalage.

Donnez des assurances aux personnels concernés pour que l'on ne se retrouve pas une nouvelle fois dans la rue.

M. Victorin Lurel. - Je commencerai par vous dire que j'ai peut-être un autre prisme que la délégation, même si je partage et appuie ce qui est en cours, à savoir se placer déjà dans quelque chose de l'ordre du fait accompli, à savoir la disparition prochaine de France Ô. J'avoue avoir du mal à l'accepter.

Je ne crois pas du tout à l'orientation qui a été prise ni à son efficacité, je l'ai dit et le redis ici. Et ce d'autant plus qu'un débat national est ouvert où le Président de la République sollicite les propositions et une vision nouvelle : j'espère que mes compatriotes diront qu'ils veulent conserver France Ô, même avec un petit budget de 25 millions d'euros pour 0,8 % d'audience, ce qui n'est pas moins, au demeurant, que France info.

Je me situe un peu en amont du fait accompli que nous sommes collectivement en train de ratifier et me demande comment, techniquement, améliorer l'offre télévisuelle qui sera faite aux outre-mer. J'estime qu'elle ne sera pas bonne, quel que soit le talent et le dévouement que vous y mettrez : le compte n'y sera pas, je le dis clairement.

Par exemple, sur la TNT, ce décrochage dont nous savons qu'en Europe les expériences n'ont pas été concluantes, la BBC le montre. Nous ne sommes pas correctement reliés au haut débit outre-mer. Sauf déjà à accepter le fait accompli que France Ô ne sera plus captée outre-mer. Le haut débit n'arrivera qu'en 2022 au mieux. On sait que la plupart des plans de financement de l'installation du haut débit et de la fibre optique n'est pas bouclée outre-mer, au point que l'on vient de donner 50 millions à la Martinique, autant peut-être pour la Guyane et l'arrière-pays guyanais : cela ne va pas arriver tout de suite.

France Télévisions n'a pas éprouvé le besoin de faire en sorte que Public Sénat soit captée outre-mer dans le bouquet gratuit. On nous a dit qu'il fallait 1 à 2 millions d'euros pour financer cela : personne ne l'a pris en compte au nom de la visibilité.

Ces situations vont persister. Aussi, si je souscris à l'exercice qui est fait ici, j'en connais les limites.

Enfin, on vous demande de faire des efforts, d'abord environ 50 millions d'euros d'économies, puis 400 millions d'euros dont 160 en baisses de dotations publiques et, dans le même temps, on vous demande d'investir 420 millions d'euros, de ne pas baisser la garde. Vous n'y arriverez pas. Pour le faire, vous allez supprimer 2 000 emplois dont 1 000 nets.

Bien sûr, Malakoff appartient à France Télévisions. Lorsque je vous avais entendue avec notre collègue Catherine Troendlé, vous nous aviez dit que la suppression de Malakoff n'était pas dans votre feuille de route. Madame la présidente, pouvez-me garantir que le siège de Malakoff ne sera pas vendu ? J'entends des choses contraires. Pouvez-vous m'assurer que pour financer l'installation de la cité du cinéma dans la plaine de Saint-Denis la vente de Malakoff ne sera pas un apport ? C'est peut-être ici une rumeur dont je me fais le porte-parole mais j'ai entendu cela de vos syndicats. Pouvez-vous nous garantir ici, devant la délégation, qu'au-delà des redéploiements internes le siège de Malakoff, cette visibilité physique, sera conservé ?

La visibilité réside aussi dans la présence de journalistes ultramarins à France Télévisions. Dans les séries, les documentaires, les émissions aujourd'hui, je ne vois aucun ultramarin en prime time : en Angleterre cela est différent. On a du mal dans le traitement de l'information à reconnaître les nôtres, qui ont pourtant fait de bonnes études. Peut-on avoir cette garantie de votre part dans le cadre de cette réforme ?

Peut-on dire ici que la délégation, à la faveur du débat national, demande que France Ô soit maintenue - certes revue et corrigée, avec une transformation vers un média global avec les chaînes La 1ère ? Je ne comprends pas le redéploiement proposé qui est une usine à gaz. On va nous vanter le numérique comme mode idéal de la diffusion et, d'ici quelques temps, on nous fera des rapports sur des progressions peu crédibles relatives au nombre de clics. Je suis très sceptique sur la pertinence de l'exercice qui nous est vendu là.

M. Michel Magras, président. - Pour rassurer Victorin Lurel, nous sommes au début de l'instruction de cette étude et aucune conclusion n'est pour le moment établie. Nous partons cependant des orientations annoncées pour conduire nos travaux.

Mme Delphine Ernotte-Cunci. - Sur le CNC, il y a effectivement un sujet. Cependant, le CNC suit également la révolution numérique puisqu'il a prévu un budget d'accompagnement des productions nativement numériques. On est ici dans un entre-deux et c'est pour cela que nous devons en parler. Il peut y avoir des modifications des règles de financements pour suivre ces évolutions. Je suis assez confiante sur le fait que nous puissions en débattre avec eux et trouver des solutions.

Concernant la production locale et la production nationale, je tiens à préciser que les 10 millions sanctuarisés sont essentiellement pour les productions locales : il y a en plus des productions nationales pour les antennes de France Télévisions financées par des budgets classiques.

M. Wallès Kotra. - Nous pouvons prendre l'exemple du documentaire. Nous essayons d'ouvrir des cases dans chacune des stations et, en plus, d'avoir une case documentaire outre-mer sur chacune des chaînes France 2, France 3 et France 5. C'est important pour les producteurs. Tous les documentaires produits par les stations seront ensuite disponibles sur france.tv : il s'agit ici d'un écosystème.

Mme Delphine Ernotte-Cunci. - Je voudrais revenir sur une question à laquelle je n'ai pas répondu tout à l'heure et qui fait écho à ce que disait Victorin Lurel. Il faut certes sortir du diktat de l'audience à tout prix. Mais il est impensable d'entretenir une chaîne de télévision publique regardée par moins de 2 % des Français. On ne peut pas consacrer autant d'argent à travers la redevance, lever autant d'impôt, pour ne concerner que 2 % des Français. Je ne parle pas ici des stations ultramarines dont les audiences sont très bonnes et dont nous sommes très fiers. Quant à France info, on ne peut pas comparer France Ô à cette chaîne qui a seulement deux ans et dont les audiences progressent. L'audience de France Ô n'atteint d'ailleurs plus 0,8 %, elle a encore baissé, mais nous ne sommes pas là pour une bataille de chiffres.

Par ailleurs, nous ne faisons pas la course à l'audience. Quand le jeudi soir nous avons un magazine d'information comme sur le glyphosate la semaine dernière, ce n'est pas pour faire de l'audience. Quand nous avons sur France 3 l'autre jour un documentaire sur les enfants placés, qui a fait beaucoup parler, ce n'est pas une formidable audience. Quand on relance « Le grand échiquier » - il y a eu 2 millions de téléspectateurs - on est très content avec ce chiffre mais on est très en deçà des barèmes de la chaîne : peu importe. Je pense que ce n'est ni le diktat de l'audience - et nous savons délibérément sur certains sujets que nous n'atteindrons pas les standards de la chaîne, mais ce n'est pas grave à condition que ce soient des sujets de service public -, mais, en même temps, on ne peut pas dire que l'on fasse fi de l'audience moyenne. Si l'on ne parle à personne, nous n'avons plus d'utilité. Ce qui justifie l'utilité sociale du service, ce sont ceux qui nous regardent, soit sur la télévision soit sur le numérique.

Nous sommes par ailleurs entrés dans un monde où nous ne sommes plus obligatoires. On raisonne parfois encore en se disant qu'en mettant un programme sur une chaîne il sera regardé : non. Les gens hésitent aujourd'hui entre la télévision, les réseaux sociaux, Netflix, Youtube, Amazon Prime. Ils ne sont plus tributaires de ce qu'il se passe à la télévision comme autrefois quand nous avions une, deux ou trois chaînes. Nous sommes dans un monde totalement concurrentiel. La part de temps que nous occupons dans l'imaginaire et dans la vie de nos concitoyens est là très importante.

La question des taux d'audience ne doit pas être omniprésente mais il faut un public. Nous allons sans doute changer les critères : l'audience instantanée ne veut pas dire grand chose, nous regardons ce que nous appelons la couverture. Il faut savoir qui l'on atteint en France chaque semaine par catégorie de population, par exemple les jeunes. On touche aujourd'hui 70 % de téléspectateurs toutes les semaines, 90 % tous les mois, 50 % tous les jours. Comment arrive-t-on à progresser ? Comment peut-on s'assurer que l'on touche autant les 15-25 ans que les 65-80 ans ? Cela nous préoccupe beaucoup : c'est le fondement de notre légitimité.

Le fait que l'audience de France info baisse est un sujet et cela veut dire que ce n'est peut-être pas le bon moyen de s'adresser aux jeunes notamment. C'est vrai pour France info, c'est vrai sur les autres chaînes. C'est pour cela qu'il faut que nous investissions sur le numérique. Ce n'est pas simplement parce que c'est la mode.

Vous parliez de la ligne éditoriale, qui est essentielle évidemment. Ce que nous disons, c'est que puisque nous avons changé d'univers, puisque nous ne sommes plus dans un monde où l'on émet et où l'on est regardé car il n'y a pas le choix, il faut répondre aux attentes des téléspectateurs. C'est la raison pour laquelle nous avons lancé cette grande enquête. Que nous disent-ils ? L'information est très importante, avec une demande de lutte contre les fake news. La culture, au sens de connaissance, est importante sur le service public, avec du documentaire historique, sérieux, d'actualité. Le divertissement, il faut être lucide : la télévision reste un divertissement nécessaire. La fiction, enfin, la fiction française en particulier recueille l'adhésion du plus grand nombre et on le voit à la fois sur les chaînes linéaires et sur le numérique.

La ligne éditoriale doit être assez complète : il ne s'agit pas d'exclure un genre mais de voir plutôt la façon de concevoir ce genre. Sur le service public, que ce soit un jeu, un divertissement, une fiction ou un documentaire, il faut apprendre quelque chose. Il ne faut pas bannir un genre réputé moins noble, il faut une manière de l'exercer qui doit être la spécificité du service public.

Nous avons néanmoins renforcé la culture et la connaissance sur nos chaînes. J'évoquais de grands sujets et documentaires, comme « L'histoire d'une nation », qui ne sont pas des programmes qui feront des dizaines de millions de téléspectateurs mais qui sont des programmes importants, utilisés ensuite par les collèges et les lycées ; ils ont une deuxième vie grâce à l'éducation nationale et France TV éducation - nous faisons des master classes à partir de ces outils.

Il ne m'appartient pas en tant que présidente de France Télévisions de prendre les décisions sur ce que doit être la vision du service public. Il m'appartient en revanche de mettre en oeuvre de façon intelligente et de veiller à une bonne concordance entre les attentes et les moyens. Souvent, on ajoute des attentes et on enlève des moyens et là, je dois le dire, je pense que nous avons atteint une limite.

Vous en parliez, l'accompagnement des salariés est ma première préoccupation. Il ne s'agit pas des salariés qui vont partir - ce n'est que sur la base du volontariat - mais de ceux qui vont rester. Comment fait-on avec -20 % de salariés en 10 ans pour exercer nos métiers ? Peu d'entreprises publiques ont connu cela. Par chance, il y a une évolution technologique et des méthodes de travail qui font que l'on peut produire de manière beaucoup plus légère que par le passé : c'est cela qu'il faut que nous nous appropriions. Il y a par ailleurs une polycompétence qui existe ici ou là, notamment dans les stations ultramarines mais aussi sur France info ou sur la chaîne NOA, qu'il faut que nous partagions plus largement. Il y a enfin trop de fonctions supports et trop de management.

C'est avec ces trois conditions-là : qu'on embrasse les nouvelles technologies - que l'on numérise au maximum les processus pour simplifier -, que l'on installe de vrais parcours professionnalisant avec de la formation et des mobilités et enfin que l'on réduise tout ce qui est superfétatoire et permette d'avoir une organisation plus légère, plus réactive mais aussi plus responsabilisante. Cela n'est pas facile, surtout que nous avons 4 ans pour atteindre l'objectif, mais cela est faisable. Il faut en revanche une forme de pérennité dans l'action et une constance, pas de revirements tous les six mois. Une entreprise se pilote comme un paquebot. Il y a besoin aussi de discuter avec les salariés et organisations syndicales et il faut pouvoir compter sur un soutien de l'ensemble de la sphère publique, notre actionnaire, avec un cap qui ne varie pas afin de pouvoir avancer sereinement, sinon nous n'y arriverons pas.

Concernant Malakoff, j'apprends une rumeur sur la cité du cinéma... elle n'est pas arrivée jusqu'à moi. Il n'y a aucun projet à cet endroit et il n'y a aucun projet de fermeture de Malakoff, aucun.

M. Victorin Lurel. - Dans le cadre de ce redéploiement nous sommes très inquiets pour le personnel.

Mme Delphine Ernotte-Cunci. - Cela est évidemment compliqué pour les personnels de France Télévisions et je le comprends, nous en sommes soucieux avec Wallès Kotra. Ce sont pourtant des salariés de France Télévisions même s'ils se vivent encore différemment et pensent que la fermeture de France Ô conduit à celle de Malakoff. Il y a un pôle outre-mer très fort, ce sont les neuf stations ultramarines qui pèsent très lourd, 1 500 personnes sur les 9 500 aujourd'hui. La tête de réseau des stations reste à Malakoff. France Ô, sur Malakoff, cela est très peu : 50 personnes sur 300, je crois.

M. Victorin Lurel. - Vous nous avez déjà dit cela avant la réforme et avant les propos du président qui nous a traités d'archaïques, d'« anti-modernes » si nous ne suivions pas la sortie de la TNT. C'est vous qui êtes en charge et gérez cette feuille de route. Nous avons ici votre assurance que le siège de Malakoff n'est pas en cause.

Mme Delphine Ernotte-Cunci. - Oui.

M. Michel Magras. - Les inquiétudes sont nombreuses. Les questions sur les personnels sont normales et il est nécessaire d'apporter des assurances et des réponses concrètes.

Je ne peux pas terminer cette audition sans rappeler notre regret de la manière dont ces orientations ont été prises et de la méthode qui a été celle du Gouvernement.

Je vous remercie pour les réponses que vous avez pu apporter aux questions des différents collègues.