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COMPTES RENDUS DE LA DELEGATION SENATORIALE AUX OUTRE-MER


Jeudi 7 mars 2019

- Présidence de Mme Vivette Lopez, vice-présidente -

Représentation et visibilité des outre-mer dans l'audiovisuel public - Audition de M. Bertrand Delais, président de La chaîne parlementaire Assemblée nationale (LCP AN)

Mme Vivette Lopez, présidente. - Je dois tout d'abord excuser notre président Michel Magras qui n'a pu se rendre disponible aujourd'hui et m'a demandé de le suppléer.

Dans le cadre de notre étude sur la question de la représentation et de la visibilité des outre-mer sur les chaînes publiques, dont nos collègues rapporteurs sont Maurice Antiste, sénateur de la Martinique, et Jocelyne Guidez, sénatrice de l'Essonne, nous accueillons aujourd'hui le président de LCP Assemblée nationale, M. Bertrand Delais, que je remercie d'avoir répondu à notre sollicitation.

Monsieur le président, comme vous le savez, notre délégation a entendu votre homologue de Public Sénat il y a tout juste un mois et nous tenions à observer une stricte équité, ce qui nous a conduits à vous convier. Il est important de vérifier que nos chaînes parlementaires, qui constituent des références du service public, se conforment bien à leur mission éminente d'information et de formation des citoyens à la vie publique, y compris en ce qui concerne la connaissance de nos outre-mer.

Cette question est revenue sur le devant de la scène avec l'annonce par le Président de la République dès le début de l'été 2018, puis par le Gouvernement, de la disparition de France Ô de la TNT à l'horizon 2020. Certes, sont annoncés en contrepartie un renforcement de la présence des outre-mer sur les ondes publiques ainsi que la mise en place d'une plateforme numérique dédiée présentée comme le support d'avenir. Comme sur la plupart des autres sujets, les décisions sont annoncées et la concertation engagée ensuite : cette méthode, ou plutôt cette anti-méthode de notre point de vue, crée la confusion et suscite beaucoup d'inquiétude. Aussi, et selon le bon sens et la rigueur que nous nous efforçons de faire prévaloir pour la conduite des travaux de notre délégation, nous avons décidé de procéder à un état des lieux de la situation car les enjeux sont tout à fait majeurs pour nos outre-mer.

Comme le président Magras et les rapporteurs ont pu l'indiquer à plusieurs reprises, notre démarche a donc pour ambition d'établir un bilan de la représentation et de la visibilité de nos territoires sur les ondes publiques, d'évaluer l'impact de la réforme annoncée et de formuler des préconisations de nature à apporter les garanties nécessaires qui ont cruellement fait défaut jusqu'à présent puisque les objectifs fixés par les contrats d'objectifs et de moyens de France Télévisions n'ont pas été respectés.

Comme nous l'avons fait avec votre homologue de Public Sénat, nous souhaitions examiner avec vous comment et dans quelle mesure LCP Assemblée nationale remplit sa mission d'éducation citoyenne en ce qui concerne nos outremer.

Monsieur le président, notre secrétariat vous a fait parvenir une trame thématique pour guider votre présentation mais vous pouvez bien entendu en élargir le champ si cela vous semble pertinent. Je vous cède immédiatement la parole.

M. Bertrand Delais, président de La chaîne parlementaire Assemblée nationale (LCP AN). - Je vous remercie de votre invitation et suis heureux de pouvoir vous éclairer sur la place des outre-mer et des députés ultramarins sur notre antenne.

Vous avez fait un parallèle avec Public Sénat et je pense qu'il est important de rappeler la singularité de LCP AN. Les deux chaînes ont pour mission de rendre visible l'actualité parlementaire. Néanmoins, des stratégies différentes ont été retenues au fil du temps, qui reflètent l'histoire et les singularités des deux chambres. Il se trouve qu'à la création des chaînes et lors du partage des canaux à l'époque des présidents Ivan Levaï et Jean-Pierre Elkabbach, la totalité des soirées a été confiée à LCP AN. Or, quand vous êtes soumis à la concurrence rude que connaît ce créneau, vous ne pouvez pas construire la grille de la même manière qu'une chaîne qui n'a pas cette contrainte. J'ai toujours appelé de mes voeux un rééquilibrage à cet égard, mais celui-ci n'est pas à l'ordre du jour.

J'ai donc deux impératifs : réinternaliser la production en vue d'un media global et upgrader l'offre pour ne pas être submergé par la concurrence de plus en plus forte sur ces créneaux de prime time. Cela m'a amené à abandonner la matinale. Nous avions en effet une matinale succédant à celle de Public Sénat, qui coûtait 300 000 euros par an pour 2 000 à 2 500 téléspectateurs. J'ai choisi de mettre cet argent sur le prime time, créneau où nous atteignons 200 à 250 000 téléspectateurs. Or, une matinale en moins c'est aussi une fenêtre d'exposition en moins pour l'ensemble des députés. La contrainte budgétaire est là et je précise que le budget de LCP AN est inférieur de 1,2 million d'euros à celui de Public Sénat pour un temps d'antenne strictement identique.

Je précise que les chaînes parlementaires assument deux missions : rendre visible le travail parlementaire, mais aussi faire vivre le lien social, à savoir - et ce second point n'est pas anodin avec la crise de la démocratie représentative que nous vivons - relégitimer les politiques. J'ai ainsi développé deux programmes à l'antenne produits en interne. Le premier, « Circo », permet de suivre le travail d'un parlementaire au quotidien sous forme de feuilleton sur l'année. La seconde, « Émois et moi », concerne l'engagement politique et les parlementaires viennent témoigner de leur parcours. J'ai voulu les produire en interne pour qu'elles soient accessibles durant toute la durée de la législature. Une coproduction extérieure aurait généré d'une année sur l'autre des droits de diffusion sur internet trop onéreux : en interne, nous pouvons les conserver et les utiliser sur les cinq ans. Dans ces émissions, nous intégrons les parlementaires ultramarins. Sur « Circo », nous nous sommes rapprochés de France Ô avec la directrice de la rédaction, Delphine Gouedard, pour que des équipes de France Ô assurent la production et la réalisation de deux premiers numéros à La Réunion. Nous aurons une présence ainsi de députés ultramarins dans leur circonscription. Nous avons en outre déjà reçu un député martiniquais dans l'émission « Émois et moi » et nous nous sommes engagés à recevoir l'ensemble des parlementaires sur ce créneau.

Il y a ensuite un élément historique à prendre en compte. LCP AN a eu pendant longtemps un travail plus affiné et abouti avec France Ô. Cela tenait, comment souvent dans la vie, au profil de l'ancien directeur de la rédaction de LCP AN qui était un ancien de la rédaction de France Ô. Je dois dire que cela posait un certain nombre de problèmes au sein de la rédaction, qui considérait que le prisme ultramarin était parfois plus que proportionnel eu égard au panel de sujets à traiter. Il y avait certes une actualité forte - avec les récents cataclysmes - mais on notait un tropisme inhérent à la carrière de ce journaliste. Ayant moi-même été désigné en juillet, j'ai repris une rédaction dans une situation difficile, avec une chaîne apparaissant souvent à la rubrique faits divers...-. Le paramètre ultramarin n'y était pour rien mais je devais reconstruire un collectif et j'ai choisi quelqu'un en interne.

Il y a une volonté de notre part d'appréhender France Ô comme une agence ; « Circo » en est l'illustration. Nous avons produit un important travail à l'automne autour du référendum en Nouvelle-Calédonie, avec trois programmes dont une soirée complète que nous avons coproduite, non pas sur les accords de Matignon mais sur le combat kanak et l'avenir de la coexistence des communautés caldoche et kanak. Nous avons aussi reçu l'ensemble des parlementaires de Nouvelle-Calédonie dans l'émission « Ça vous regarde (CVR) », l'équivalent de « Sénat 360 ».

Nous avons deux canaux de diffusion : la chaîne 13 de la TNT en partage avec Public Sénat et le canal « 100% » sur l'ADSL et boxes, où nous valorisons les travaux des commissions, ce que ne fait parfois même pas le site de l'Assemblée nationale. Nous avons ainsi retransmis deux réunions importantes sur l'après-catastrophe. Nous accompagnons ces retransmissions via une éditorialisation augmentée, ce qui est rendu possible par la suppression de la matinale.

Nous avions également un partenariat de coproductions historiques avec France Ô, notamment une émission, « Flash Talk », qui s'est arrêtée en janvier. Un producteur était en effet venu nous proposer cette émission citoyenne qui, bien que diffusée sur France Ô, n'était pas destinée uniquement aux élus ultramarins. Or, pour des raisons d'économie, France Ô a décidé, sans nous tenir informés, de modifier le format et la périodicité de l'émission. J'étais le plus petit financeur et France Ô a été d'une grande désinvolture de conclure cela avec le producteur directement, sans consulter le deuxième diffuseur qu'est LCP AN. Je regrette cette situation qui a conduit au retrait de l'émission de notre grille. Le format passait en effet de 52 minutes hebdomadaires à 90 minutes en format bimensuel. Or, je ne disposais pas de créneau de diffusion de cette durée.

Concernant les contrats d'objectifs et de moyens (COM), je sais que le nouveau COM de Public Sénat a été conclu récemment pour trois ans mais le nôtre n'a pas encore abouti ; l'élaboration de notre COM 2020-2023 a pris un peu de retard mais est en cours de discussion. Il ne vise pas les outre-mer même si les députés ultramarins sont couverts par le programme « Circo » mais il y a une volonté de sortir du périmètre géographique métropolitain par un partenariat avec France Ô. Il est prévu en effet dans le COM d'inscrire des partenariats avec d'autres chaînes du service public et particulièrement du groupe France Télévisions.

Vous évoquez la prise en compte des outre-mer dans les journaux d'information. Je n'ai pas décidé, au contraire de Public Sénat, de faire de LCP AN une chaîne d'information. C'est un point parfois de friction avec mon homologue de Public Sénat. Son émission « On va plus loin » suit cet axe informatif avec un prisme parlementaire, récemment par exemple avec une émission sur l'antisémitisme. Je n'ai pas retenu cette orientation, considérant que nous sommes une chaîne parlementaire exclusivement et non une chaîne d'information. Nous avons ainsi, ce même soir, consacré une émission spéciale à un travail parlementaire relatif au surendettement des ménages. L'actualité ultramarine n'est abordée que lorsqu'elle fait l'objet d'un travail parlementaire. De la même façon, je ne souhaite pas réaliser de soirée électorale sur les élections européennes : je suis la chaîne du Parlement français. Une telle orientation nous amènerait à nous retrouver sur le terrain de LCI ou BFMTV quand mon budget correspond à quatre jours de programmation sur BFMTV et que les invités de renom ne viendraient pas. Je considère qu'il faut se situer sur un registre de contre-programmation et je suis en rupture à ce sujet avec ce qui se fait sur Public Sénat, y compris sur le traitement des sujets ultramarins.

Nous avons fait beaucoup sur la Nouvelle-Calédonie au moment du référendum. Demain, dans le cadre de la réforme sur l'audiovisuel, avec la disparition annoncée de France Ô, il sera possible de parler des outre-mer à l'occasion de l'examen du projet de loi. Il nous arrive de faire des soirées spéciales, qui fonctionnent très bien et approchent le million de téléspectateurs : l'une « La plume dans la plaie » était consacrée à l'islam en Seine-Saint-Denis autour du livre de Gérard Davet et de Fabrice Lhomme, l'autre sera consacrée prochainement aux territoires qui n'ont pas voté pour Emmanuel Macron mais majoritairement pour Marine Le Pen comme l'Aisne. Cette programmation a été conçue avant l'émergence du phénomène des gilets jaunes et a pris de ce fait un relief particulier. Au moment de l'examen de la réforme de l'audiovisuel, il est prévu de réaliser une soirée sur le thème de « la télévision publique à quoi ça sert ? » : dans ce cadre, il devrait y avoir un parlementaire ultramarin pour réagir à la disparition de France Ô.

La production de « Circo » en outre-mer n'a pas été aussi rapide qu'en France métropolitaine, essentiellement pour des raisons budgétaires. Le partenariat avec France Ô permet cependant de suppléer. En outre, à nos lenteurs se sont ajoutées celles de France Télévisions, en pleine réforme. Ainsi, le premier « Circo » outre-mer ne sortira pas avant juin, soit un an après mon arrivée.

Pour répondre aux éléments de la trame : nous n'avons pas de programme spécifique dédié aux outre-mer. Il y avait ce programme produit avec France Ô, qui s'est arrêté et je vous ai expliqué pourquoi. Il n'y a pas non plus de relations avec les médias locaux ultramarins. Notre partenaire est France Ô et les stations territoriales du groupe France Télévisions en outre-mer. Sur le sujet de la Nouvelle-Calédonie, quand il s'est agi d'être en collaboration avec un média local, le choix a été laissé à France Ô qui avait le recul sur la question.

M. Jean-François Rapin. - Je vous remercie pour votre exposé. Nous entendons vos problèmes, tant structurels que conjoncturels.

Ma première question concerne le nombre d'auditeurs que vous avez outre-mer : est-ce estimable ou estimé ? Ma seconde question concerne votre stratégie. Je constate qu'il n'y a pas de stratégie outre-mer malgré les réelles spécificités qui le justifieraient... Cela peut-il selon vous évoluer ?

Je comprends également les dissensions entre LCP AN et Public Sénat, la seconde ayant, au regard de la mission territoriale du Sénat peut-être plus de facilité. Cependant, les spécificités ultramarines justifient un intérêt particulier.

M. Bertrand Delais. - Nous avons un contrat avec Médiamétrie qui est global et je ne dispose pas de cette information. Je peux passer cette commande à Médiamétrie, mais celle-ci occasionnerait un coût supplémentaire pour notre contrat.

Il n'y a pas de stratégie ultramarine, en effet, mais, au-delà, il n'existe pas de stratégie des « territoires ». Public Sénat, chaîne des territoires, a pris cette orientation ; j'ai choisi l'angle du soutien à la relégitimation de la démocratie représentative. Mais ces approches sont en réalité complémentaires et, tôt ou tard, la question du rapprochement se posera en termes de moyens. Nous faisons en effet face à une inflation des coûts de programmes et nous sommes contraints, chacun, de jouer « petits bras ». J'ai toujours pensé que le modèle pertinent était celui de France 3, avec des décrochages vers chacune des rédactions du Sénat ou de l'Assemblée nationale. Sur les programmes non spécifiques à telle ou telle assemblée, ne faut-il pas les faire en commun ? Je pense aux documentaires ou aux magazines. Je l'ai dit au Président Larcher : il devrait y avoir une chaîne unique avec trois pôles pour :

- un travail avec la presse quotidienne régionale - et nous avons vu avec les gilets jaunes le problème pour l'Assemblée nationale ;

- une mission de suivi des travaux parlementaires ;

- et enfin un guichet unique citoyen pour les programmes en commun.

M. Jean-François Rapin. - Je me permets d'insister. Vous dites suivre exclusivement les travaux parlementaires : dans chaque texte il y a un volet ultramarin, il y a des spécificités ultramarines qui méritent d'être exposées !

M. Bertrand Delais. - Le suivi des travaux, notamment en commission, est réalisé en temps réel et particulièrement sur nos fils Twitter. Or, nous avons une difficulté liée à la grande technicisation des textes législatifs qui rend leur contenu difficilement abordable à la télévision.

M. Maurice Antiste, rapporteur. - Que contient le COM actuel de LCP AN et que contiendra le prochain ? Votre chaîne porte-t-elle bien son nom ?

M. Bertrand Delais. - Il faut préparer cette chaîne au média global avec une programmation de stock de plus en plus délinéarisée. La chaîne est très présente sur Twitter avec une communauté de 600 000 followers. Mes prédécesseurs ont oeuvré à cela. En revanche, nous n'avions pas de site internet digne de ce nom. L'orientation est d'aller en avant sur le média global, avec des nouveautés à partir du mois de septembre - la numérisation des grands débats parlementaires, par exemple - et des évolutions sur les trois ans à venir.

Je sais que nous sommes en désaccord avec mon homologue de Public Sénat sur ce point, mais je crois que la TNT est sur une pente descendante et des experts situent le point d'inflexion en 2022. Les modes de consommation changent et nous devons le prendre en compte. La diffusion TNT nous coûte à chacun 4 millions d'euros par an, ce qui réduit d'autant le budget opérationnel. L'idée est, selon moi, à terme, de mettre ces 4 millions d'euros sur les contenus. La préparation au média global se veut comme une anticipation du retrait de la TNT à l'horizon de 2022. Si le budget augmente du montant consacré aujourd'hui à la diffusion, ce n'est pas la même chose en termes de programmes.

Le dernier point concerne l'archivage des travaux parlementaires, aujourd'hui totalement absent, étant entendu que les autres chaînes parlementaires dans le monde sont plus avancées sur ce point.

M. Maurice Antiste, rapporteur. - Ma question portait précisément sur la visibilité des outre-mer dans le COM...

M. Bertrand Delais. - Il n'y a pas de mention précise sur ce point.

M. Maurice Antiste, rapporteur. - Y en aura-t-il une dans le futur COM ?

M. Bertrand Delais. - À ce stade nous travaillons sur le média global, pas sur ce sujet.

Mme Jocelyne Guidez, rapporteure. - Il y a une délégation aux outre-mer à l'Assemblée nationale... travaillez-vous avec elle ?

M. Bertrand Delais. - Les députés sollicitent bien moins leur chaîne que les sénateurs la leur. Les sénateurs ont un fort attachement à leur chaîne, ce qui n'est pas le cas des députés. Je prends un exemple : Aurore Bergé a produit un rapport sur l'audiovisuel public et elle n'a pas jugé utile d'auditionner LCP AN. Cela ne serait pas arrivé au Sénat, je crois.

Mme Jocelyne Guidez, rapporteure. - Avez-vous un journaliste dédié au suivi de l'outre-mer ?

M. Bertrand Delais. - Non, nous avons une organisation par pôles thématiques. Ce sont les journalistes des pôles qui traitent de l'outre-mer dans le cadre des commissions qu'ils suivent. Je n'ai pas et je n'ai pas prévu d'avoir une personne en charge des outre-mer.

Concernant la question relative au nom de la chaîne, je pense qu'il est pertinent si l'on va vers la fusion. Dans « LCP AN », la partie « AN » est fréquemment occultée : or, le Parlement est constitué de deux chambres. Il faut donc arriver sur une stratégie commune pour que la dénomination soit pertinente.

Mme Jocelyne Guidez, rapporteure. - J'aurais une dernière question, mais je redoute la réponse... Quelles sont vos relations avec le pôle outre-mer de France Télévisions ?

M. Bertrand Delais. - Nous avons des liens avec le pôle outre-mer. Ils reprennent par exemple les questions d'actualité au Gouvernement. Nous sommes en discussion actuellement sur différents points, considérant nos particularités - nous sommes en effet hors du périmètre de surveillance du CSA. Nous entretenons des relations étroites avec Delphine Ernotte et nous intégrons France Ô dans nos réflexions. Nous portons une mission de service public, particulièrement à l'heure du grand débat. Il y a une synergie avec l'ensemble des chaînes du groupe, dont France Ô.

Mme Jocelyne Guidez, rapporteure. - Et avec les chaînes La 1ère ?

M. Bertrand Delais. - Notre point d'entrée est France Ô. C'est France Ô qui gère la descente vers les stations. Je ne me substitue pas à la gestion éditoriale de chacune des chaînes. Les partenariats sont décidés au niveau des directions et sont gérés ensuite concrètement par France Ô.

M. Thani Mohamed Soilihi. - J'aimerais revenir sur la question de la valorisation des parlementaires ultramarins. Nous subissons quelque part la double peine. Le désamour des citoyens à l'égard du politique, d'une part, la distance, d'autre part. Quand nous sommes ici, nous ne sommes pas dans nos territoires... Les travaux que nous menons ici, en délégation ou en commission, ne sont pas retransmis, et donc moins visibles alors même qu'ils sont parfois plus importants que certains débats dans l'hémicycle. Je connais des collègues parlementaires qui cèdent parfois à la démagogie et préfèrent ne pas venir pour être davantage visibles dans leurs « territoires »... Je le déplore. Comment réduire cette injustice qui fait qu'en participant aux travaux ici nous sommes pénalisés par notre absence sur le terrain en proximité ?

M. Bertrand Delais. - Je rejoins fondamentalement votre analyse. Et ce pour une raison simple : je n'ai pas la même préoccupation car je ne suis pas élu mais, dans la crise de la représentation que nous vivons, il est primordial de relégitimer l'action publique. La chaîne parlementaire doit être un thermomètre de la vie publique. Ainsi LCP retransmet largement les grandes commissions d'enquête, sur le scandale Lactalis ou l'arrivée des aides après les cataclysmes aux Antilles par exemple. C'est là que l'on voit le travail des élus, ce pourquoi ils sont là. Avec la fermeture de la matinale, j'ai fait le choix de deux heures pleines quotidiennes rendues au travail des commissions du mardi au vendredi. Il y a des choix, certes. Récemment, considérant la situation en Turquie, nous avons retransmis l'audition de l'ambassadeur turc par la commission des affaires étrangères : personne d'autre ne l'a fait, je crois.

On peut ainsi imaginer que la réflexion qui est la vôtre, à savoir comment redonner de la visibilité aux outre-mer, rejoigne notre stratégie de retransmission. Cela a du sens de montrer votre travail.

M. Thani Mohamed Soilihi. - Il ne faut pas oublier que nous sommes certes des élus de nos territoires mais également des élus nationaux. Nous votons la loi nationale qui, particulièrement pour les départements, s'applique de plein droit dans nos territoires et notre implication au sein des assemblées est parfois mal perçue par nos concitoyens qui nous tiennent rigueur d'une présence sur le terrain parfois ressentie comme insuffisante.

Mme Vivette Lopez, présidente. - À ce titre, je pense qu'il serait souhaitable que les parlementaires ultramarins soient sollicités pour intervenir sur l'ensemble des sujets et ne soient pas cantonnés aux seules questions relatives aux outre-mer.

J'aurais une question sur votre stratégie de diffusion : notre société de l'immédiateté conduit à privilégier le direct ; dès lors comment vous adaptez-vous aux décalages horaires ?

M. Bertrand Delais. - Avec la matinale, nous avons fermé une des dernières cases de direct. Nous avons des multidiffusions de nos programmes, qui rendent la grille adaptée aux décalages. Pour les questions au Gouvernement, le direct est mis immédiatement à disposition de France Ô pour retransmissions dans les stations. Pour l'émission « Ça vous regarde », il y a quatre diffusions, qui permet donc une accessibilité sur différents fuseaux.

M. Maurice Antiste, rapporteur. - J'apprécie chez vous votre refus de la langue de bois. J'ose donc vous demander : personnellement, que vous inspire la suppression de France Ô ?

M. Bertrand Delais. - Avec tout le respect que j'ai pour Delphine Ernotte, je ne comprends pas la stratégie retenue. Fermer France 4 pour basculer sur un portail numérique est légitime du fait d'une profonde modification des usages des enfants qui consomment de manière délinéarisée. Pour France Ô, il y a une légitimité politique à l'existence de cette chaîne et à la diffusion de flux de proximité. Ce choix n'aurait pas été le mien.

M. Maurice Antiste, rapporteur. - J'ai l'impression qu'il y a dans vos relations avec Public Sénat plus de désaccords que de partages...

M. Bertrand Delais. - Il y a davantage de coopérations qu'il n'y en avait. Que ce soit Emmanuel Kessler ou moi-même, nous avons conscience qu'un rapprochement, d'une manière ou d'une autre, est inévitable dans le contexte concurrentiel que nous vivons. Il y a un principe de réalité. Nos situations sont différentes : son mandat vient d'être renouvelé, quand je viens d'être nommé.

Il ne vous a pas échappé qu'il était bien plus prudent que je ne le suis, ce qui peut susciter quelques frictions.

Mme Jocelyne Guidez, rapporteure. - Je me permets de rebondir sur vos relations avec France Ô. Vous nous indiquez des partenariats et collaborations avec la chaîne. Si la chaîne disparaît, est-ce un risque pour les outre-mer aussi sur vos antennes.

M. Bertrand Delais. - France Ô a la particularité de beaucoup produire en interne. Je pense que la production interne est un enjeu important - raison de plus de garder cette chaîne selon moi...

France Ô est utile pour nous aussi comme support : nous utilisons leurs moyens comme ceux d'une agence, pour aller faire « Circo » par exemple puisque nous n'avons pas les moyens de produire ce format outre-mer. Si demain l'appareil de production interne est maintenu, de même que les antennes locales, la fin de la diffusion hertzienne ne changera rien pour moi. Cela infléchira certes la visibilité et la lisibilité autour de notre collaboration, mais pas nécessairement la collaboration technique. J'utiliserai alors ce « droit de tirage » que je sollicite aujourd'hui auprès de France Ô auprès de chacune des stations.

M. Antoine Karam. - J'ai entendu que vous n'étiez pas une chaîne d'information. L'audience de la chaîne parlementaire dans les outre-mer est semble-t-il en pleine croissance et je regrette que nous ne soyons pas plus souvent sollicités par Public Sénat comme par votre chaîne. La semaine dernière durant le Carnaval, un camion sans frein a fait 17 blessés en arrivant sur la foule et personne n'en a parlé ici alors que si un perroquet éternue à Paris, on en parle immédiatement.

M. Bertrand Delais. - Je vous le disais, j'assume le choix de ne traiter que de l'actualité parlementaire ; l'exemple que vous citez ne rentrerait donc pas dans notre champ. En revanche, si Public Sénat se revendique chaîne des territoires, il convient de s'interroger sur ce qui pourrait constituer un « commun » ultramarin. Dans Le Figaro du 8 janvier, une tribune considérait que la télévision était un vecteur de lien social. À ce titre, je pense que Public Sénat a dans son ADN propre cette mission.

M. Maurice Antiste, rapporteur. - Vous nous avez parlé d'un contrat entre Public Sénat et Médiamétrie, que couvre-t-il ?

M. Bertrand Delais. - Sur le canal 13, nous obtenons une fois par mois des chiffres d'audience. Le canal étant en indivision, nous avons les frais en partage. Nous payons pour avoir les chiffres bruts, mais aussi pour leur interprétation ou pour des données plus fines, par zone ou par programme. Dans le cadre de nos budgets contraints, nous disposons d'un format mensuel quand les grandes chaînes commandent des données quotidiennes et des analyses hebdomadaires.

M. Maurice Antiste, rapporteur. - Pouvez-vous nous rappeler votre budget ?

M. Bertrand Delais. - Notre budget est de 15,5 millions d'euros par an. Nous avons réalisé un audit commun récemment à la demande de Public Sénat. Je rappelle que Public Sénat a fait un choix d'externalisation plus forte de la production que nous. Nous comptons in fine le même nombre de personnes en ETP en comptant l'externalisation, soit 71 personnes, et notre budget est inférieur de 1,5 million d'euros.

Mme Jocelyne Guidez, rapporteure. - La disparition de France Ô peut-elle selon vous avoir une incidence sur la retransmission des travaux parlementaires ?

M. Bertrand Delais. - Tout dépend de la stratégie ensuite de chacune des antennes... Aujourd'hui, le pôle outre-mer relaie les questions d'actualité au Gouvernement (QAG) auprès des stations La 1ère. France Ô ne diffuse pas en propre les QAG au regard de notre exclusivité sur la TNT, la diffusion se fait au niveau des stations. Si ce travail demeure, il n'y aura pas d'incidence. Tout dépend de l'architecture retenue pour l'audiovisuel ultramarin après le retrait de France Ô de la TNT.

Mme Vivette Lopez, présidente. - Je me permets en conclusion de rejoindre notre collègue Thani Mohamed Soilihi : si Public Sénat se positionne clairement sur un angle territorial, les outre-mer doivent cependant retrouver sur l'ensemble des thématiques et des chaînes nationales davantage de présence et de considération.

M. Bertrand Delais. - Encore une fois, sur le programme « Circo » que nous mettons en avant, les élus ultramarins ont rigoureusement la même place que les autres députés. Cette collection a un fort impact sur la presse quotidienne régionale et est très demandée par les élus pour diffusion sur leurs fils Twitter ou d'autres réseaux sociaux.

M. Thani Mohamed Soilihi. - Vous insistez sur les élus de terrain... Je suis parfaitement d'accord. Mais, à mon sens, ce qu'il est important de valoriser est notre travail ici, à Paris, dans nos assemblées. C'est le travail fourni ici qui est méconnu de nos concitoyens !

M. Bertrand Delais. - Je suis d'accord avec vous. Je pense que le quinquennat a modifié le rapport aux électeurs pour les députés. Vous, sénateurs, avez un lien avec vos grands électeurs ; à l'Assemblée, les députés sont là pour donner une majorité. D'où la mission que je considère être la mienne qui est celle de valoriser leur travail quand les citoyens vont souvent sur internet examiner le travail des députés uniquement sous l'angle des statistiques. Le mode électoral modifie les réalités des deux chambres.

M. Thani Mohamed Soilihi. - J'entends partiellement vos arguments...

Mme Vivette Lopez, présidente. - Je vous remercie, monsieur le président, d'avoir répondu à notre sollicitation ainsi que pour la franchise qui a pu être la vôtre durant cet échange.