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COMPTES RENDUS DE LA DELEGATION SENATORIALE AUX OUTRE-MER


Mardi 26 mars 2019

- Présidence de M. Michel Magras, président -

Représentation et visibilité des outre-mer dans l'audiovisuel public - Audition de M. Wallès Kotra, directeur exécutif en charge de l'outre-mer à France Télévisions

M. Michel Magras, président. - Mes chers collègues, nous recevons aujourd'hui M. Wallès Kotra, directeur exécutif en charge de l'outre-mer à France Télévisions, ainsi que M. Laurent Corteel, directeur des contenus du pôle outre-mer.

M. Wallès Kotra nous avait déjà fait l'honneur de sa présence au mois de juillet dernier, juste après l'annonce de la réforme prévoyant la bascule de France Ô sur le numérique. Il nous a ensuite accueillis au siège de France Ô, à Malakoff, lorsque nous nous y sommes déplacés à la rencontre des salariés, le 21 janvier. Enfin, il accompagnait la présidente de France Télévisions, Mme Delphine Ernotte, lors de son audition au Sénat, le 22 janvier.

Nous voilà de nouveau réunis pour faire le point sur l'état d'avancement de la mise en oeuvre des évolutions annoncées, en particulier les mesures prises pour renforcer la visibilité des outre-mer sur les chaînes publiques nationales et la mise en place de la plateforme numérique qui doit sonner le glas de la diffusion de France Ô sur la TNT en 2020.

Par ailleurs, nous avons entendu les directeurs des stations La 1ère lors de leur récent passage à Paris. Nos échanges ont été très instructifs.

Je précise enfin que la réflexion du groupe de travail mis en place par le Gouvernement pour définir des indicateurs de visibilité devait aboutir fin janvier. Or ses conclusions n'ont pas été divulguées à ce jour... Peut-être en savez-vous davantage, monsieur le directeur ?

Vous connaissez maintenant parfaitement notre façon de procéder : nous allons commencer par vous écouter sur le fondement de la trame thématique qui vous a été adressée, puis nous passerons au jeu des questions-réponses.

M. Wallès Kotra, directeur exécutif en charge de l'outre-mer à France Télévisions. - J'espère que nos directeurs régionaux et nos partenaires sociaux ont pu vous donner toutes les informations nécessaires. Nous avons essayé, chacun dans son domaine, de vous éclairer sur notre situation et sur les enjeux qui sont devant nous.

L'annonce de la suppression de la diffusion de France Ô sur la TNT a été un véritable choc à la fois pour la direction et pour le personnel de cette petite chaîne dédiée à la visibilité des outre-mer. Certes, les parts d'audience de France Ô sont assez faibles, de l'ordre de 0,6 à 0,7 %, mais elle est au coeur de tout un écosystème pour les sociétés de production s'intéressant à l'outre-mer.

La question qui se pose désormais est de savoir comment assurer la visibilité des outre-mer sans France Ô. Dès le mois de juin dernier, nous avons essayé, avec Laurent Corteel, de travailler dans trois directions : l'information nationale, les antennes et les programmes, l'offre numérique.

En ce qui concerne l'information, les journaux nationaux de France 2 et de France 3, qui sont des carrefours d'audience très importants, constituent de facto des vecteurs de visibilité majeurs. Sous la houlette de Yannick Letranchant, le directeur de l'information du groupe, plusieurs initiatives ont été prises.

Il s'agit tout d'abord du « taggage» : il est désormais possible de quantifier le nombre de reportages ou de duplex consacrés à l'outre-mer. Ce nouveau dispositif technique permet de réaliser un travail d'analyse et d'évaluation.

Je pense ensuite aux conférences de rédaction : une personne est spécifiquement chargée, à la rédaction nationale, d'assurer le lien avec les rédactions du pôle outre-mer, lors des six conférences quotidiennes. Cette personne effectue, à chacune de ces réunions, un point sur l'actualité outre-mer et sur les images et reportages disponibles. Elle a aussi pour mission de participer aux prévisions de la rédaction nationale et d'anticiper sur la couverture des différentes éditions. Ce dispositif est appelé à se renforcer, en particulier avec des équipes de Malakoff.

La météo nationale est gérée par la rédaction. Dès le mois de septembre dernier, décision a été prise de décliner les prévisions de l'ensemble du pays, outre-mer compris. Cette mesure, symbolique, permet de présenter à une heure de très grande écoute la géographie d'un pays qui ne se réduit pas à l'hexagone.

France info, la chaîne d'information du groupe, accueille déjà beaucoup de contenus dédiés à l'outre-mer et travaille en étroite liaison avec nos équipes du réseau La 1ère et celles de Malakoff, n'hésitant pas à reprendre en direct les émissions spéciales du pôle outre-mer. Ce dispositif sera renforcé à la rentrée.

Je voudrais enfin dire un mot de l'état d'esprit. L'ensemble des cadres de l'information et des rédacteurs en chef de France Télévisions - rédaction nationale, rédactions des régions métropolitaines et rédactions des outre-mer - s'est réuni à Strasbourg, la semaine dernière, sur l'initiative de Yannick Letranchant, afin de souligner qu'il n'existe qu'une seule communauté rédactionnelle de France Télévisions. Nos rendez-vous d'information doivent donc refléter l'ensemble du pays, avec une attention particulière portée à l'outre-mer. Il était important de souligner cette volonté, cet état d'esprit, au-delà des aspects quantitatifs que je me dois de rappeler.

En ce qui concerne les antennes et les programmes, nous avons travaillé dans deux directions : la visibilité des outre-mer sur les chaînes hertziennes qui demeurent - France 2, France 3 et France 5 - et la mise en place d'un portail numérique.

En accord avec Takis Candilis, il a été décidé de créer, au sein de la direction des antennes et des programmes, une unité outre-mer dirigée par Laurent Corteel, déjà responsable de la coordination des antennes de l'ensemble du pôle outre-mer : nous avons donc un pied à l'intérieur de la direction générale des antennes du groupe et un autre dans le pôle outre-mer.

Laurent Corteel participe chaque semaine au comité de direction des antennes du groupe et travaille avec chaque unité de programme - documentaires, fictions, variétés... - pour faire en sorte de « banaliser » - ou d'imposer naturellement - la présence des outre-mer.

L'objectif, à l'horizon 2020, c'est-à-dire au moment de l'arrêt de France Ô, est de consacrer spécifiquement une grande première partie de soirée par mois à l'outre-mer, d'organiser une semaine de l'outre-mer sur les chaînes de l'ensemble du groupe et d'assurer la présence de l'outre-mer dans tous les genres de contenus diffusés.

Nous souhaitons engager cette dynamique dès aujourd'hui. Nous travaillons déjà beaucoup sur la préparation des grilles de rentrée de septembre prochain sur France 2, France 3 et France 5.

Vous avez d'ores et déjà pu constater sur nos antennes une sorte de préfiguration de ce que nous espérons pour 2020. Récemment, une jeune de Wallis-et-Futuna a participé au « Grand oral » de France 2, en première partie de soirée. De même, France 3 a diffusé une fiction « Un mensonge oublié », sur les enfants réunionnais de la Creuse. Je songe encore au magazine « Échappées belles », consacré à la Martinique...

En outre, nous avons décidé d'organiser, du 24 au 30 juin prochains, la première « semaine de l'outre-mer » sur l'ensemble de nos chaînes. L'outre-mer va donc prendre possession de nos antennes, sur l'ensemble de nos grilles. Laurent Corteel s'occupe plus spécifiquement de cet événement très important qui oblige l'ensemble des directions et des producteurs à se coordonner. Cela nous permet de rentrer dans le « logiciel » du groupe, ce qui est essentiel pour l'avenir. Cette semaine de l'outre-mer est appelée à devenir un rendez-vous récurrent.

Je voudrais également souligner l'investissement très important du groupe en matière de fiction, domaine dans lequel nous étions quelque peu marginalisés. Cette année, seize fictions ont été tournées, ou vont l'être, en outre-mer. Ces fictions seront programmées en première partie de soirée en 2020, ce qui signifie que l'objectif de consacrer une première partie de soirée par mois à l'outre-mer va être dépassé.

Le portail numérique constitue bien évidemment le projet stratégique du pôle outre-mer. Nous avons essayé de le construire avec nos stations. France Ô a beaucoup souffert de l'opposition entre les stations La 1ère et la chaîne. Nous avons donc essayé de co-construire cette offre numérique. La semaine dernière, nous étions en séminaire avec les directeurs régionaux, les directeurs des antennes et les rédacteurs en chef pour travailler à l'édification de ce portail, que nous concevons comme une offre à mi-chemin entre celle des chaînes La 1ère et celle, plus générale, du groupe. Il permettra d'accueillir à la fois des programmes venant des stations La 1ère et d'autres provenant de l'offre généraliste du groupe.

Nous avons identifié quatre publics : les locaux, les diasporas de l'outre-mer, les affinitaires et les généralistes. Nos études montrent clairement que l'offre des chaînes La 1ère touche les publics locaux et les diasporas, mais non les affinitaires ni le public généraliste. La disparition de France Ô va encore accentuer ce phénomène.

L'idée est donc de bâtir un média qui s'inscrive pleinement dans l'écosystème numérique à travers des relations très fortes à la fois avec les stations de La 1ère et avec l'offre numérique du groupe. Le portail devrait se structurer autour de trois univers.

Premièrement, les directs depuis les outre-mer. Ce sera la partie vivante du site, en liaison avec les neuf régions et Paris. Le carnaval des Antilles, par exemple, pourrait être l'occasion de montrer des directs depuis les trois départements concernés et d'éditorialiser l'ensemble, comme tout autre événement. Je pense aussi aux émissions spéciales ou aux journaux... Cet univers concerne donc tout ce qui relève des flux.

Deuxième univers, les « grands dossiers outre-mer » réaliseront un décryptage de l'actualité ultramarine - l'immigration, les sargasses, la Montagne d'or... Ils montreront que l'outre-mer peut être une vigie pour le territoire national.

Enfin, les « centres d'intérêt ciblés » par communautés intéresseront certains publics non spécifiquement tournés vers l'outre-mer initialement. Ainsi, ceux qui sont intéressés par la randonnée regarderont l'offre de nos équipes sur le Grand Raid à La Réunion, de même pour la cuisine ou la musique...

En plus de ces trois univers rassemblés sur le portail, seront proposées en transversal les conversations et les services. L'outre-mer s'adresse beaucoup aux diasporas. Lors de l'événement « L'outre-mer à l'Olympia », nous avons reçu 200 000 messages et réactions. Il est important de structurer tout cela.

Ce projet a été partagé hier avec l'ensemble des équipes à Malakoff, qui se mettent donc au travail.

Nous avons abordé ce projet devant vous avec un état d'esprit décomplexé. Nous sommes rentrés dans le logiciel du groupe France Télévisions. Tout le monde veut donner un exutoire au choc de la disparition de France Ô et le traduire dans nos programmes.

M. Michel Magras, président. - Merci pour votre synthèse rigoureuse, presque plus scientifique que médiatique !

M. Laurent Corteel, direction des contenus du pôle outre-mer à France Télévisions. - M. Kotra a présenté les grandes orientations et les perspectives de travail. Depuis trois semaines, je suis de retour au pôle outre-mer de France Télévisions. J'ai exercé en Martinique, à Mayotte, en Nouvelle-Calédonie et à Wallis-et-Futuna. J'ai été directeur de France 3 national et directeur régional de France 3 Corse sur la chaîne de plein exercice Via Stella.

Dans la démarche proactive de France Télévisions, trois axes prioritaires ont été identifiés. J'ai engagé les démarches pour la première étape de la semaine de l'outre-mer, qui sera un moment fort, point de départ de la visibilité de l'outre-mer dans la grille de rentrée de France Télévisions. En 2019, des créneaux spécifiques seront dédiés à l'outre-mer sur France 2, France 3 et France 5.

Le travail important réalisé ces dernières semaines sur l'offre numérique est un axe fort, structurant et porteur d'avenir. Un accompagnement dynamique doit perdurer. Nous devons mettre en place une structure identique pour toucher le plus grand nombre de personnes. Nous avons présenté le projet hier au personnel et la semaine dernière aux dirigeants des stations d'outre-mer. Par cette organisation, nous n'avons pas souhaité attendre 2020 pour actionner un certain nombre de leviers. À partir de 2020, nous serons prêts pour cette nouvelle approche numérique au sein du portail de l'outre-mer de France Télévisions.

M. Michel Magras, président. - Je vous remercie.

M. Maurice Antiste, rapporteur. - Votre exposé nous apporte de nouveaux éléments. Vous nous avez répondu sur votre volonté de réorganisation à la suite de la disparition de France Ô. Néophyte, je m'interroge sur l'idée de la semaine de l'outre-mer. N'est-ce pas traiter le problème sous un mauvais angle ? Pourquoi pas de l'outre-mer pendant 52 semaines ?

M. Wallès Kotra. - On pourrait considérer cette semaine, que j'ai proposée, comme un gadget. Mais il est important d'avoir un moment où toutes les structures sont obligées de travailler spécifiquement sur l'outre-mer, de manière récurrente, pour irriguer ensuite les 51 autres semaines. Pour cette semaine, nous travaillerons avec les pôles fiction, documentaire et variétés. Cela leur fera prendre conscience des outre-mer. Avant, personne ne faisait ce travail. Le groupe doit avoir une position commune, et nous allons communiquer dessus. Autour de cette semaine particulière, nous espérons que d'autres initiatives fleuriront.

M. Laurent Corteel. - J'ai échangé directement avec les patrons de chaîne dans une logique précise. Évidemment, les directeurs d'unités peuvent proposer des contenus. Les contenus fabriqués dans les stations et à Malakoff seront visibles lors de la semaine des outre-mer. Ce ne sera pas seulement l'affaire de nos collègues d'outre-mer, mais une présence au coeur de l'éditorial des chaînes.

Ce n'est pas une illustration ponctuelle de plus durant une semaine afin d'être tranquille les 51 semaines restantes. Tout le monde sera contraint de travailler sur l'outre-mer pour cette semaine et j'espère que cela deviendra ensuite naturel. Nous aurons une visibilité récurrente des outre-mer à partir de septembre 2019.

M. Maurice Antiste, rapporteur. - Merci d'avoir rappelé ces éléments.

Mme Jocelyne Guidez, rapporteure. - 2019 est donc une année de transition ?

M. Wallès Kotra. - Tout à fait.

Mme Jocelyne Guidez, rapporteure. - Quelles ont été les nominations déjà réalisées pour coordonner ou préfigurer les objectifs fixés et les futures commandes relatives aux outre-mer ? La visibilité des outre-mer passe aussi par la présence d'ultramarins dans les organigrammes... parmi ces nominations, combien sont des ultramarins ?

M. Wallès Kotra. - Seul M. Laurent Corteel a été nommé pour le moment à la tête de l'unité outre-mer. Pour l'instant il n'y a pas eu d'autre nomination.

Mme Jocelyne Guidez, rapporteure. - C'est vraiment une phase de transition...

M. Michel Magras, président. - Vous avez rappelé la place de l'information dans le dispositif de rentrée. En quoi l'outre-mer sera-t-il concerné ? Comment imposer des actualités ultramarines, alors que celles-ci sont souvent éclipsées par des faits divers hexagonaux ?

Par ailleurs, quelle sera la place du spectacle vivant et de la musique - part non négligeable de la programmation de France Ô - sur la plateforme ?

M. Wallès Kotra. - Nous souhaitons renforcer la présence ultramarine dans les conférences de rédaction de France Télévisions - pour l'instant, un seul représentant est structurellement présent. Nous travaillerons avec les cadres de la rédaction pour éviter de ne traiter de l'outre-mer uniquement lors d'incidents.

À Strasbourg, nous avons réuni les rédacteurs en chef d'outre-mer et ceux de la rédaction nationale.

Sur les dossiers spécifiques, nous devons échanger avec les cadres de la chaîne, notamment pour identifier des personnalités ultramarines qui pourraient intervenir à l'antenne. Ces derniers mois, la rédaction nationale a fait appel aux journalistes ultramarins pour le journal de 20 heures de France 2 et France 3, et a réalisé une dizaine de duplex - c'est énorme. Certes, c'est en lien avec l'actualité des gilets jaunes de La Réunion ou de Nouvelle-Calédonie, mais ce travail de fond ne se faisait pas auparavant.

Il est important que d'autres nominations d'ultramarins soient décidées, comme à France info. Ainsi, des présentateurs originaires d'outre-mer pourraient apporter leur culture et leur réseau relationnel ultramarin. Nous essayons de donner corps à tous ces projets.

Un des « centres d'intérêt ciblés » est consacré à la musique et des programmes seront donc proposés sur le portail. Le pôle outre-mer existe non seulement avec le portail internet, mais aussi avec des chaînes hertziennes puissantes localement qui diffuseront ces programmes.

M. Michel Magras, président. - Le décalage horaire n'est jamais dans le bon sens pour assurer la reprise des informations : hormis pour Mayotte et La Réunion, il est important ; lorsqu'il est 20 heures à Paris, il est 14 heures dans les Antilles...

M. Maurice Antiste, rapporteur. - A-t-il été tenu compte du faible niveau de connexion internet de nos régions ultramarines ?

M. Wallès Kotra. - Oui, mais le portail s'adresse essentiellement au public métropolitain. Sur place, l'essentiel passe par les stations La 1ère, qui combinent radio, télévision et web. Les collectivités locales développent l'accessibilité à nos programmes.

Mme Jocelyne Guidez, rapporteure. - Je suis un peu choquée de la présence, lors de la semaine des outre-mer, de seize candidats ultramarins pour « Questions pour un champion ». N'est-ce pas enfermer les outre-mer dans un ghetto ? Ce n'est pas très naturel...

M. Wallès Kotra. - Nous aurons toujours ce problème. Ce qui légitime la semaine des outre-mer sont les seize fictions réalisées sur l'outre-mer, qui permettent de faire bouger tout le monde. Voilà notre état d'esprit... Nous ne voulons pas faire une offre spécifique pour l'outre-mer et oublier le reste du temps les candidats ultramarins... À l'intérieur de l'offre globale, il y a la semaine de l'outre-mer durant laquelle nous sommes plus attentifs à ces territoires, comme nous pourrions l'être pour la francophonie...

M. Maurice Antiste, rapporteur. - Cette semaine prendra tout son sens uniquement si elle a un effet tentaculaire, en irriguant ensuite tous les programmes. Seule, elle n'est pas suffisante...

M. Wallès Kotra. - Nous voulons créer de grands débats, sensibilisant ensuite les rédactions sur l'outre-mer. Nous essayons aussi de nouer des partenariats avec la presse régionale ou nationale. L'important est la visibilité acquise par la suite, toute l'année.

Les duplex sont importants dans la banalité du quotidien de l'actualité : la rédaction nationale sait ainsi qu'elle peut faire appel aux outre-mer...

Mme Jocelyne Guidez, rapporteure. - Cette semaine me laisse un goût amer...

M. Wallès Kotra. - Vous ne souhaitez pas que nous la supprimions ?

Mme Jocelyne Guidez, rapporteure. - Bien évidemment non, heureusement que vous nous avez présenté ce document qui nous donne un peu d'espoir... Il faudra plus de visibilité et de lisibilité pour les outre-mer ensuite. Ainsi, France 2, France 3 et France 5 auront des programmes quotidiens plus riches. Mais nous devons en être sûrs...

M. Maurice Antiste, rapporteur. - Une question inévitable et délicate : nous avons reçu l'ensemble des directeurs des stations La 1ère de France Télévisions, sauf un... Que pouvez-vous nous en dire ?

M. Wallès Kotra. - C'est délicat. Vous connaissez l'outre-mer ; nous sommes une famille. Nous avons un management empreint d'empathie, mais parfois nous devons rappeler les règles de fonctionnement... M. Gérald Prufer, directeur de la station Polynésie la 1ère, a fait une déclaration au Monde qui va à l'encontre de cet état d'esprit... Nous, cadres de France Télévisions, ne sommes pas là pour commenter les décisions mais pour envisager ce que nous pouvons faire à l'avenir. Ces propos ne sont pas acceptables pour le groupe.

M. Michel Magras, président. - Nous n'étions pas informés de la parution de cet article. Nous avions auditionné en visioconférence M. Gérald Prufer comme M. Gora Patel, directeur de Réunion La 1ère et Mme Yolaine Poletti-Duflo, directrice de Martinique La 1ère. Les propos de M. Prufer seront rendus publics dans le rapport du Sénat ; je n'ai lu aucune phrase qui irait à l'encontre des intérêts de la chaîne. Son absence nous a surpris, mais je peux comprendre votre réserve.

Mme Jocelyne Guidez, rapporteure. - En 2018, six programmes sur l'outre-mer ont été diffusés en première partie de soirée, contre treize en 2015. Mme Ernotte nous en a annoncé un par mois, soit douze. Est-ce suffisant ? Cela me semble un peu juste, il faudrait quelque chose de plus complet...

M. Wallès Kotra. - Un programme par mois en première partie de soirée est un minimum, et cela ne concerne que les fictions, qui font l'objet d'un investissement particulier. Il y aura aussi des documentaires et des magazines. L'outre-mer est une richesse, une ouverture sur le monde ; le groupe France Télévisions en prend conscience, appuyé par les aides des collectivités locales à la production audiovisuelle. Nous améliorons ainsi la visibilité de l'outre-mer, et devons conjuguer tout cela.

Mme Jocelyne Guidez, rapporteure. - C'est plutôt une bonne nouvelle.

M. Stéphane Artano. - Merci pour cet éclairage en cours de route. J'avais demandé à Delphine Ernotte quelle était l'importance des programmes de lien, comme « Les témoins d'outre-mer ». Je ne les retrouve pas dans votre document...

Quelles seront demain les contributions des collectivités territoriales ? J'avais interrogé le ministre de la culture et Mme Ernotte sur ce sujet. Les productions audiovisuelles sur support numérique pourront-elles émarger aux financements du Centre national de la cinématographie et de l'image animée (CNC) ? Si ce n'est pas le cas, la production audiovisuelle en outre-mer risque d'être siphonnée. Est-ce vrai que 10 millions d'euros seront maintenus pour cette production ultramarine ?

Quels moyens seront dédiés aux stations locales ; est-ce à périmètre constant ? Augmente-t-on les moyens pour compenser que le CNC ne puisse pas financer les supports numériques ? En plus d'une visibilité nationale, il faut une capacité financière et technique locale suffisante, sinon tous les efforts seront vains.

M. Wallès Kotra. - Le lien est important dans nos émissions. Nous négocions, pour les grilles de septembre qui seront bientôt présentées, une à trois émissions fabriquées par l'outre-mer, en cohérence avec l'offre des chaînes. C'est plus facile à faire dans le documentaire que dans les émissions de flux. C'est un vrai chantier pour « Les témoins de l'outre-mer ».

Le groupe France Télévisions s'est engagé à sanctuariser 10 millions d'euros destinés à l'appui des productions ultramarines. Ce n'est pas une hypothèse, mais un fait.

M. Stéphane Artano. - Ce n'est donc plus à périmètre constant si vous perdez les aides du CNC sur les productions audiovisuelles...

M. Wallès Kotra. - En tous cas, voilà ce que le groupe va investir.

Mme Jocelyne Guidez, rapporteure. - Comment réaliser de nombreuses émissions à budget constant ? Ancienne maire, je sais qu'il est difficile d'investir plus à budget constant !

M. Wallès Kotra. - Nous éteignons une chaîne, donc son budget sera consacré à l'offre numérique.

M. Maurice Antiste, rapporteur. - Quelle somme y sera consacrée, 25 millions d'euros ?

M. Wallès Kotra. - Ce ne sera peut-être pas l'intégralité des 25 millions car ce budget finance aussi l'achat de nombreux de programmes qui ne sont pas produits par nous. Cette enveloppe sera réorganisée. L'objectif est de sanctuariser 10 millions pour la production ultramarine.

M. Maurice Antiste, rapporteur. - Ce montant, 25 millions, semble très faible. En écoutant les uns et les autres, nous avons constaté qu'il y avait de grandes espérances quant à la récupération de cette enveloppe, qui semble cependant modeste au vu de la tâche à accomplir...

M. Wallès Kotra. - Il faut aussi tenir compte de la dynamique à l'intérieur du groupe France Télévisions. Ainsi, c'est le groupe qui produira les seize fictions sur l'outre-mer. Il contribuera aussi à financer le portail numérique. N'oublions pas non plus que le coût d'une chaîne numérique est très inférieur à celui d'une chaîne hertzienne. Nous pourrons donc investir davantage.

Mme Viviane Artigalas. - Ainsi, il n'y a pas de budget spécifique pour la fiction. Il y aura seulement un budget à part pour le portail numérique ?

M. Wallès Kotra. - Tout à fait !

Mme Viviane Artigalas. - Le développement du portail numérique sera financé à part et les autres productions sur les autres chaînes seront intégrées au budget du groupe ?

M. Wallès Kotra. - Oui.

Mme Viviane Artigalas. - Quel sera le budget du portail numérique ?

M. Wallès Kotra. - Nous sommes en train de le chiffrer. Notre méthode a été la suivante : d'abord fixer nos objectifs éditoriaux, avant de définir l'enveloppe budgétaire nécessaire et de réorganiser nos équipes en fonction. Aujourd'hui, le budget de France Ô s'élève à environ 25 millions d'euros. On peut s'appuyer aussi sur le budget du groupe et ses investissements pour la fiction, le numérique - une unité fiction numérique a d'ailleurs été créée -, et le documentaire. Nous sommes en train de procéder aux chiffrages.

M. Michel Magras, président. - Dans votre intervention liminaire vous évoquiez un renforcement des liens avec France info dès septembre. Comment cela se matérialisera-t-il ?

M. Wallès Kotra. - L'idée est de créer, dans la grille de la chaîne, un créneau tournant entre les stations ultramarines pour que toutes puissent s'exprimer autour des actualités de chaque région, à l'image de ce qui se fait pour les stations métropolitaines sur France 3. Nous réfléchissons aussi à un enrichissement de la grille et des programmes. Par exemple, le programme « Décryptage outre-mer » a beaucoup de succès.

- Présidence de M. Maurice Antiste, vice-président -

M. Laurent Corteel. - Un mot sur l'aspect financier. Nous avons d'abord voulu construire une politique éditoriale forte et ambitieuse pour renforcer la visibilité de l'outre-mer, avant de définir le budget en fonction. Notre objectif est d'obtenir la stabilité budgétaire.

Mme Viviane Artigalas. - Je salue votre méthode et vos objectifs mais est-ce que vous ne craignez pas d'être obligés de revoir vos ambitions à la baisse pour des raisons budgétaires ?

M. Laurent Corteel. - En tout cas, nous nous battrons pour atteindre ces objectifs !

Mme Jocelyne Guidez, rapporteure. - À quoi correspondent les 10 millions que vous évoquez par rapport à la situation actuelle ?

M. Wallès Kotra. - L'engagement du groupe est de sanctuariser 10 millions d'euros, sur les 25 millions du budget de France Ô, pour la production et l'aide aux stations. L'enjeu est d'associer les stations, de dynamiser le secteur de la production outre-mer et d'accroître la visibilité de ces productions sur le portail numérique et les autres chaînes du groupe.

M. Maurice Antiste, président. - Le personnel s'interroge beaucoup. Comment envisagez-vous le sort du personnel ?

M. Wallès Kotra. - Laurent Corteel est à la fois à la direction des programmes du groupe et directeur des contenus du pôle outre-mer. Nous avançons donc ensemble avec le groupe, pour ne laisser personne de l'autre côté du périphérique, même si celui-ci sépare nos locaux... Les équipes de la programmation de France Ô, les plus impactées par la disparition de la chaîne, ont déjà été rattachées au groupe France Télévisions pour les sécuriser. Pour le reste, nous avançons de manière pragmatique pour préciser nos objectifs avec le groupe dans toutes les unités - fiction, documentaire, etc. - et nous réorganiserons nos équipes en conséquence au fur et à mesure. Nous avons arrêté les objectifs éditoriaux et nous travaillons maintenant avec les équipes pour préciser les chantiers qui s'ouvrent à nous. Nous avons rencontré hier les personnels de tous les services. Nous ne sommes pas très nombreux. L'idée est d'avoir une approche personnalisée.

M. Maurice Antiste, président. - Ainsi les craintes pourront être apaisées ?

M. Wallès Kotra. - Il est difficile d'apaiser les craintes. Il y en a toujours eu ! Ce qui les apaisera, c'est le contenu du projet : la mise en place du portail numérique, le travail en commun avec le groupe, le développement de la fiction, etc. La discussion avec nos équipes hier a été passionnante. Nous avons une culture de la télévision et la radio. Avec le numérique, nous devrons inventer autre chose et c'est bien que l'outre-mer soit en pointe. Pour cela, nous devons mobiliser les équipes, les former, acquérir de nouvelles expertises, etc. C'est ce chantier qui est en cours.

M. Laurent Corteel. - La journée d'hier a été passionnante. Nous avons rencontré tous les personnels, de toutes les catégories, service par service. Bien sûr, il y des inquiétudes sur l'avenir. Les procédés de fabrication d'une plateforme numérique ne sont pas ceux du linéaire comme pour une chaîne hertzienne. Mais nos échanges ont été très constructifs et ont permis de dégager des pistes. Il faut désormais mettre en oeuvre un plan de formation pour faire face aux évolutions des métiers et que chacun puisse trouver sa place.

Mme Jocelyne Guidez, rapporteure. - Nous entrons dans l'ère du numérique mais attention aux zones blanches qui restent encore nombreuses dans les outre-mer comme en métropole. Les outre-mer seront-ils vraiment prêts en 2020 pour le passage au tout numérique ?

M. Victorin Lurel. - Mais les outre-mer sont particulièrement impactés et cela risque de durer car les pouvoirs publics ne s'en soucient guère.

Mme Jocelyne Guidez, rapporteure. - Absolument.

M. Victorin Lurel. - Quelle sera la convention collective qui s'appliquera aux personnels affectés au portail numérique ? Les personnels se sont toujours plaints du fait que les conventions collectives en vigueur à France Télévisions n'ont jamais été totalement appliquées à France Ô. Y aura-t-il une harmonisation des conditions de travail ?

Je veux aussi me faire l'écho d'un ressenti : certains m'ont parlé de mépris. Les ultramarins ne sont pas assez représentés sur les écrans. Ceux-ci restent bien pâles ! Les inégalités de traitement demeurent et donc les discriminations. Le dépit est parfois tel que certains journalistes se réjouissent de la disparition de France Ô qui aurait fonctionné comme une caste. Quelle politique d'égalité comptez-vous dès lors impulser ? Entendez-vous construire un groupe avec des statuts identiques qui s'appliqueraient partout ?

M. Wallès Kotra. - C'est une question compliquée qui dépasse la situation du groupe France Télévisions et concerne l'outre-mer en général. Nous voulons faire en sorte que, dans les offres qui seront proposées sur France 2, France 3 et France 5, l'outre-mer soit « banalisé » et ne soit pas abordé de manière périphérique, comme l'a dit le Président de la République. Nous voulons avancer avec toutes les unités de programme, dans la fiction, le documentaire, le spectacle vivant, etc. Ainsi la captation pour les 40 ans de Kassav' sera réalisée par France 5 et non France Ô. C'est très bien. De même, des artistes ultramarins se produiront dans le grand concert que nous diffuserons à l'occasion de la fête de la musique. Nous avons la volonté d'avancer vers plus d'égalité et de valoriser nos productions. Je n'ai jamais vu autant de fictions consacrées à l'outre-mer : seize cette année et j'espère qu'il y en aura encore davantage les années suivantes.

M. Maurice Antiste, président. - Il faut que cela devienne la norme !

M. Wallès Kotra. - Absolument. Cette audition est aussi l'occasion de faire le point. Il est bon de faire un bilan périodiquement. Notre présidente est sensible à la question.

Le portail numérique doit aussi être l'occasion de mettre sur pied une offre spécifique à l'outre-mer, adaptée à ses attentes, en posant des questions que l'on ne pose pas ailleurs. Peut-être sera-t-il opportun aussi de développer une offre en langues régionales. Demain, ce portail sera un élément important de la visibilité de l'outre-mer. Il sera en relation avec France info, pour la partie relative à l'information, et le site www.france.tv. Je pense d'ailleurs qu'à terme les chaînes hertziennes disparaitront et que le site www.france.tv constituera l'offre principale du groupe.

En ce qui concerne la convention collective, c'est la convention collective de l'audiovisuel qui s'appliquera avec la possibilité d'expérimentations à l'image de celles qui existent déjà : ainsi France 3 Nouvelle-Aquitaine a développé NoA, une chaîne totalement numérique. En outre-mer, nous avons parfois recours à des expérimentations parce que nous devons faire avec les moyens dont on dispose. Dans tous les cas, ces expérimentations s'inscrivent dans un cadre légal et conventionnel.

M. Maurice Antiste, président. - Fiction pour fiction : imaginez que le Gouvernement renonce à supprimer la chaîne France Ô...

M. Stéphane Artano. - C'est une pure fiction !

M. Victorin Lurel. - En effet, le Président de la République considère que ceux qui ne sont pas d'accord avec lui sont des archaïques et des irresponsables !

M. Maurice Antiste, président. - Néanmoins, quelles seraient les conséquences pour la visibilité des outre-mer ?

M. Wallès Kotra. - La suppression de France Ô a été un choc qui nous a obligés à nous interroger et à avancer sur la problématique de l'égalité. Les outre-mer sont rentrés dans les unités de production de France Télévisions, à la direction des programmes du groupe. On ne reviendra pas en arrière.

Les producteurs se sont habitués aux systèmes ultramarins d'aide à la fiction. Ils savent qu'ils peuvent compter sur des aides pour leurs productions en Polynésie, à La Réunion, en Guadeloupe, etc. Cela facilitera le développement des projets.

M. Maurice Antiste, président. - En conclusion, quelles sont les prochaînes échéances ? Quand nous donnez-vous rendez-vous ?

M. Wallès Kotra. - Nous voulons que le portail numérique soit opérationnel en janvier 2020. Pendant neuf mois, il coexistera donc avec le portail de France Ô ce qui permettra des allers et retours entre les deux offres du groupe.

Nous sommes prêts à revenir autant de fois que vous le souhaitez au Sénat. La suppression de France Ô a constitué un choc. Nous avons essayé de modifier le fonctionnement de notre groupe en tenant compte des attentes et des remarques des élus et de tous les acteurs. Nous voulons nous inscrire dans la durée et faire comprendre que l'outre-mer est une richesse. Nous ne recherchons pas des gadgets, même si certains considèrent la semaine de l'outre-mer de la sorte.

M. Maurice Antiste, président. - Je vous remercie. De même que le périphérique ne doit pas séparer les entités de France Télévisions, comme vous l'avez dit, nous voulons que le Sénat soit un pont entre la métropole et les outre-mer.