Mercredi 7 janvier 2026

- Présidence de Mme Anne-Catherine Loisier, présidente -

La réunion est ouverte à 13 h 35.

Audition de M. Laurent Pasquier, co-fondateur de « C'est qui le Patron ? ! », fondateur de « Entre Parties prenantes », administrateur de Bleu-Blanc-Coeur, membre du think tank agroalimentaire Les Échos - Le Parisien, M. Nicolas Chabanne, co-fondateur de « C'est qui le Patron ? ! » et M. Raphaël Petit, responsable des affaires publiques de « C'est qui le Patron ? ! »

Mme Anne-Catherine Loisier, présidente. - Mes chers collègues, nous continuons les travaux de notre commission d'enquête avec une deuxième table ronde consacrée aux consommateurs.

Nous avons ainsi le plaisir de recevoir aujourd'hui : M. Nicolas Chabanne, entrepreneur, fondateur de plusieurs sociétés et marques dont l'entreprise « C'est qui le Patron ? ! » en 2017, qui se veut être la marque des consommateurs, avec une gamme de produits co-construits avec les producteurs ; M. Raphaël Petit, responsable des affaires publiques de « C'est qui le Patron ? ! » ; et M. Laurent Pasquier, fondateur de « Entre Parties Prenantes », membre du « Think Tank Agroalimentaire » et, également, co-fondateur de « C'est qui le Patron ? ! ». Je précise que la structure « Entre Parties Prenantes » est une société de conseil qui vise à engager les entreprises dans des démarches de co-construction entre producteurs, industriels, distributeurs et consommateurs.

Avec cette troisième table ronde, nous avons choisi de poursuivre l'analyse du point de vue des consommateurs, qui était également le thème de notre première table ronde - elle réunissait des représentants d'associations de consommateurs. Ce n'est pas le fruit du hasard, c'est un choix politique.

Je rappelle qu'un faux témoignage devant notre commission d'enquête sera passible des peines prévues aux articles 434-13, 434-14 et 434-15 du code pénal, soit 75 000 euros d'amende et jusqu'à cinq ans d'emprisonnement, voire sept ans en fonction des circonstances. Je vous invite à prêter serment de dire toute la vérité, rien que la vérité. Veuillez lever la main droite et dire « Je le jure ».

MM. Nicolas Chabanne, Raphaël Petit et Laurent Pasquier prêtent serment.

Je vous prierai par ailleurs de nous faire part, le cas échéant, de vos liens d'intérêts avec certains acteurs économiques.

Notre commission d'enquête sur les marges des industriels et de la grande distribution, constituée par le Sénat le 25 novembre dernier, poursuit plusieurs objectifs : éclairer les citoyens et la représentation nationale sur la construction des prix dans notre pays, qui demeure opaque malgré de récentes avancées législatives ; analyser l'influence des acteurs de la chaîne sur le niveau des prix pour le consommateur et leur caractère inflationniste ou non ; examiner le partage de la valeur tout au long du processus de production et de commercialisation des produits, afin de s'assurer de son caractère équitable et durable pour les acteurs de l'économie ; nous assurer que les fournisseurs en amont, notamment les agriculteurs pour les produits alimentaires, mais aussi d'autres fournisseurs pour d'autres catégories de produits, bénéficient d'une rémunération la plus juste possible.

L'objet de nos auditions, dans cette phase introductive, est de mieux comprendre la construction des prix de vente et d'en mesurer l'impact concret sur nos concitoyens en tant que consommateurs.

Nous souhaitons vous interroger tout d'abord sur la construction des prix de vente au détail. Quelle est, selon vous, l'influence respective de chacun des acteurs de la chaîne de valeur sur le niveau des prix ? Le rôle de la grande distribution est souvent pointé du doigt : qu'en pensez-vous ?

Vous pourrez aussi revenir sur les lois Égalim : ont-elles, par exemple, permis de réduire l'opacité de la construction des prix ? Je pense en particulier aux différents dispositifs supposés permettre la construction du prix « en marche avant », de l'agriculteur ou du producteur jusqu'au distributeur : relèvement du seuil de revente à perte ou SRP+ 10 %, encadrement des promotions, sanctuarisation de la matière première agricole, prise en compte d'indicateurs de référence... Comment améliorer la transparence au niveau des prix et des marges ?

Pouvez-vous nous présenter vos démarches de co-construction entre producteurs, industriels, distributeurs et consommateurs et nous dire leur intérêt pour équilibrer les relations commerciales, améliorer la transparence ou garantir des prix maîtrisés et des rémunérations justes pour chacun des acteurs ?

M. Nicolas Chabanne, co-fondateur de « C'est qui le Patron ? ! ». - Je vous remercie pour votre invitation.

« C'est qui le Patron ? ! » est une structure atypique, puisqu'à sa tête se trouve une coopérative de consommateurs. L'ensemble du groupe obéit à la logique d'une coopérative : l'argent reste dans la structure, il n'y a pas de versement de dividendes. La seule destination de l'argent est de soutenir les producteurs. Il y a désormais 15 millions d'acheteurs de tels produits solidaires en France. Nous n'avons pas un oeil rivé sur les résultats financiers ; notre seule boussole, c'est d'aider un maximum de producteurs à vivre dignement de leur travail.

Cette approche - une forme de naïveté peut-être, de liberté en tout cas - est tout à fait inverse à la construction traditionnelle. Généralement, on construit le prix d'un produit à partir des marges des acteurs, ce qui a tendance à peser sur les producteurs, qui sont les acteurs les plus fragiles. Or, pour les consommateurs, ce sont les producteurs qui sont les plus importants : ce sont eux qui travaillent dur pour nous nourrir et remplir nos assiettes.

C'est à partir de cette émotion qu'est né en 2016 « C'est qui le Patron ? ! ». Il s'agissait pour nous d'être sûrs que notre argent ne nous associe pas, même involontairement, à la condamnation du producteur en bout de chaîne, parce qu'il ne pourrait pas vivre de son travail.

Pour avancer dans ce sens, il nous fallait d'abord comprendre. Cela passe par un maximum de transparence. Vous le savez, la loi interdit de tout savoir, en particulier en ce qui concerne les marges, mais nous avons créé un système qu'on peut qualifier de révolutionnaire : nous partons d'un prix qui protège le producteur et ne détruit pas de valeur dans les cours de ferme.

Au début, les professionnels nous disaient que cette approche, pourtant plus cohérente et plus durable, n'irait pas bien loin, en particulier parce que nous ne faisions pas de campagnes de publicité et que nous n'envoyions pas de commerciaux dans les magasins. On nous prédisait 5 millions de litres de lait la première année, or nous en avons fait 33 millions.

Aujourd'hui, nous vendons pour 128 millions d'euros de produits solidaires, dont le prix a été construit à partir de celui demandé par le producteur lui-même, pas par des représentants de producteurs.

Martial, le premier producteur que nous avons rencontré, nous a dit en 2016, au début de nos réunions, qu'il était payé 21 centimes le litre de lait et qu'il perdait 120 euros par jour ! C'était fou pour nous, consommateurs, de découvrir que des gens qui nous nourrissaient perdaient de l'argent. Lorsque nous lui avons demandé combien il devrait être payé, il a d'abord répondu 35 centimes, mais c'était en fait un minimum. Pour être tranquille, il lui fallait plutôt 37 centimes. Nous lui avons ensuite demandé s'il pouvait s'offrir des vacances à ce prix - vous voyez que nous sommes des négociateurs atypiques... Finalement, nous avons abouti à 39 centimes, un prix co-construit entre le producteur et les consommateurs.

Aujourd'hui, notre brique de lait est la plus vendue en France, hors marques de distributeurs. « C'est qui le patron ? ! » est la nouvelle marque la plus vendue en France depuis dix ans. Plus symboliquement encore, notre brique a fait son entrée dans le classement des cinquante produits les plus vendus de France, aux côtés des plus grandes marques ; et cela ne vient pas du fait qu'elle est la moins chère ou qu'elle bénéficie de campagnes publicitaires, c'est parce qu'elle est solidaire. C'est un symbole d'espoir pour les producteurs.

M. Laurent Pasquier, co-fondateur de « C'est qui le Patron ? ! », fondateur de « Entre Parties prenantes », administrateur de Bleu-Blanc-Coeur, membre du think tank agroalimentaire Les Échos - Le Parisien. - Au lancement de notre projet, il était nécessaire de reconstruire la confiance entre le consommateur, le distributeur et le reste de la chaîne. Lorsqu'on habite en ville depuis plusieurs générations, on ne sait plus très bien comment fonctionne le monde agricole. Il s'agissait de faire comprendre aux gens la différence entre les produits et de montrer comment se construit le prix d'un produit.

Nous avons donc élaboré un questionnaire à partir du prix le plus bas, le consommateur votant pour des options supplémentaires qui renchérissent le prix - vaches qui pâturent, nourries sans OGM, etc. Quand les gens comprennent pourquoi le prix augmente, ils l'acceptent et sont prêts à payer : ils sentent la valeur qu'il y a derrière le prix. C'est ce que nous avons réussi à démontrer, à la stupeur de tous les professionnels - à l'époque, personne n'y croyait. Nous avons dû batailler pendant trois ans avant de pouvoir nous lancer.

Dans ce questionnaire, nous n'entrons pas dans tous les détails, ce serait trop compliqué, mais ce qui est très important, c'est que nous voulons faire quelque chose de durable, ce qui n'intéresse pas nécessairement tous les acteurs de la chaîne.

Pour que ce soit durable, il faut que tout le monde s'y retrouve, que le prix soit juste sans être excessif. Un juste prix correspond à une vie normale pour les gens, producteurs, intermédiaires et distributeurs. Si l'un des maillons de la chaîne n'a pas une rémunération juste, il arrêtera : par exemple, un système qui rémunère extrêmement bien les producteurs, mais dans lequel les autres maillons de la chaîne ne s'y retrouvent pas, ne servirait à rien, parce que ces derniers cesseront de vendre le produit.

Nous nous sommes inscrits dans le système classique de la distribution, pas dans le commerce alternatif. Cependant, nous sommes très atypiques dans le monde de la distribution. Ainsi, sur la brique de lait, nous indiquons un prix conseillé : le droit européen nous interdit de fixer un prix, mais nous pouvons en conseiller un. C'était d'ailleurs une pratique assez courante jusque dans les années 1980 et qui a disparu.

Nous avons construit ce prix conseillé avec les consommateurs, en tentant de respecter tous les maillons de la chaîne. Si nous ne l'inscrivons pas sur la brique, il ne sera pas du tout respecté.

Pourquoi ne sera-t-il pas respecté ? La question a déjà été abordée lors des auditions précédentes, et elle renvoie directement aux dispositifs de péréquation pratiqués par la grande distribution.

Je vais volontairement forcer le trait, mais, dans les faits, le consommateur ne se trouve jamais confronté à un prix juste lorsqu'il se rend en magasin. La grande distribution fonctionne selon une logique parfaitement connue. Certains prix attirent le consommateur dans le magasin et, une fois le consommateur entré, l'objectif du distributeur change : il consiste à lui faire acheter des produits qu'il n'était pas venu chercher, les produits sur lesquels les marges se réalisent.

Avant l'instauration du seuil de revente à perte majoré de 10 % (SRP+ 10), le seuil de revente à perte plaçait certains produits strictement au prix coûtant. Je me souviens que M. Michel-Édouard Leclerc s'en vantait, affirmant proposer 2 000 produits à prix coûtant. Il avait même créé un site internet comparateur de prix.

Mais cette stratégie implique un financement. Un distributeur a besoin d'environ 20 % de marge pour fonctionner, assumer ses charges et équilibrer son modèle économique. Dès lors, la compensation passe nécessairement par une surmarge sur un grand nombre d'autres produits.

In fine, le consommateur se trouve face à une situation déséquilibrée : soit il paie un produit à un prix insuffisant, soit il le paie trop cher. Pour lui, l'exercice devient extrêmement complexe. Comment s'y retrouver et identifier le véritable prix, dès lors qu'il n'existe pas de prix de référence stable, à part celui de « C'est qui le patron ? ! » ? Certains produits se situent à peu près au bon niveau. Toutefois, dans l'ensemble, le distributeur ne propose pas de prix globalement ajustés à un niveau cohérent. Il s'agit d'un véritable problème.

Le SRP+ 10 présente, à cet égard, une vertu réelle. On ne se situe plus à zéro, c'est-à-dire au seuil de revente à perte, mais 10 % au-dessus. La surmarge nécessaire pour compenser diminue d'autant. Ce mécanisme atténue ainsi un déséquilibre qui, il faut bien le dire, ne présente aucun caractère naturel.

Tel était le premier point que je souhaitais évoquer.

D'autres sujets méritent également d'être mis sur la table pour faire progresser le débat.

Je suis depuis toujours plutôt pro-européen. Toutefois, il faut désormais regarder la réalité en face : il y a un hiatus entre les principes économiques libéraux européens et la société française. Et ce décalage s'est accentué ces dernières années. C'est un enjeu politique qu'il vous revient de prendre à bras-le-corps, mesdames, messieurs les sénateurs.

Dans les pays germano-saxons, notamment aux Pays-Bas ou en Allemagne, les choix économiques s'inscrivent dans une démarche plus libérale que celle souhaitée, dans son ensemble, par la société française. Dans ces pays, l'organisation des acteurs économiques - je me limite ici au secteur alimentaire, que je connais particulièrement -, diffère profondément de l'organisation française. On y observe notamment des alliances extrêmement fortes entre producteurs. Ce point a été évoqué, me semble-t-il, par M. Stéphane Joandel, secrétaire général de la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL), lors de son audition. Une ou deux grandes organisations se présentent face aux distributeurs pour négocier. Leur force de frappe se révèle alors sans commune mesure avec celle des producteurs français.

En France, une telle organisation ne correspond pas aux attentes de la société. L'exemple de la ferme dite des mille vaches en est une bonne illustration : ce projet a suscité un rejet massif et un véritable drame médiatique. Personne n'en voulait. La constitution de mastodontes de l'agroalimentaire ne correspond tout simplement pas aux aspirations de la société française.

Je n'ai pas la solution à ce problème et me contente de le mettre sur la table.

J'avais initialement intégré l'idée selon laquelle toute action sur les marges et les prix des distributeurs relevait de l'impossible. Or la France a mis en place le SRP+ 10, ce qui démontre qu'une action demeure possible dans le respect du droit européen. Cette marge de manoeuvre, légale au regard des règles européennes, doit être utilisée pleinement, car elle répond à une spécificité française dont il faut impérativement tenir compte.

La politique agricole commune (PAC) fonctionne un peu comme une rustine. La France figure parmi les premiers bénéficiaires de celle-ci, mais il ne s'agit que d'un palliatif. Il faudrait un véritable système capable d'articuler correctement les attentes de la société française et le cadre des règles européennes.

M. Nicolas Chabanne. - Ce que dit Laurent Pasquier revêt un caractère absolument déterminant. Il expliquera peut-être ensuite le montage juridique de « C'est qui le patron ? ! », qui n'allait nullement de soi.

L'inscription d'un prix « voté conseillé » sur la brique de lait, selon l'idée portée par Laurent Pasquier, a tout changé. Cette initiative s'est heurtée à de nombreuses résistances, certains affirmant qu'elle était illégale. Concrètement, la guerre des prix, qui, comme nous l'avons déjà dit, se répercute in fine sur le producteur, s'est trouvée vidée de sa substance pour une raison simple et légitime : les consommateurs avaient voté. Dès lors, ce prix, validé par ceux qui fréquentent le magasin, s'est imposé à l'ensemble des acteurs, y compris aux grands responsables et aux distributeurs. Le message du consommateur était clair : à 1,27 euros - à l'époque 99 centimes d'euros -, j'achèterai ce produit.

À partir de là, plus aucune justification ne subsistait pour vendre cette brique de lait solidaire à un prix inférieur à celui du concurrent. C'est ainsi que, librement, car les prix demeurent juridiquement libres, les distributeurs ont, dans leur immense majorité, choisi de respecter ce prix et, partant, de desserrer la pression exercée sur l'amont.

Une anecdote illustre parfaitement cette dynamique. Lorsque certains magasins s'autorisaient, en toute liberté, à baisser les prix, des consommateurs, partout en France, se présentaient à l'accueil et demandaient à voir le directeur ou le chef de rayon pour s'en plaindre, conscients qu'ils étaient qu'un prix plus élevé permettait à chacun de vivre de son travail.

Ce mécanisme a produit des effets remarquables : environ 97 % des magasins respectent aujourd'hui ce prix « voté conseillé ». Cette innovation, modeste en apparence, s'est révélée extrêmement favorable aux producteurs.

Par ailleurs, après la crise sanitaire liée au Covid-19 et la guerre en Ukraine, l'ensemble des coûts ont augmenté. La brique, initialement vendue 99 centimes d'euros, atteint aujourd'hui 1,27 euro.

À chaque étape, les producteurs nous ont alertés : leur rémunération nécessitait une revalorisation. La question a alors fait l'objet d'un vote collectif au sein de la coopérative. Les consommateurs, après examen des documents transmis et échanges avec les producteurs, ont eu le choix de valider ou non ces augmentations. À chaque fois, la réponse a été positive. Cette opération s'est reproduite à quatre reprises.

Par la suite, les industriels ont également sollicité les consommateurs afin de revaloriser une marge mise sous pression par les coûts de production, communément désignée sous le terme de marge de production industrielle (MPI). Il leur a été demandé d'en exposer précisément les raisons. Les factures d'électricité présentées ont fait apparaître que, pour certains, le coût passait de 5 millions d'euros à 25 millions d'euros par an. Les consommateurs ont ainsi mesuré les conséquences pour les laiteries d'une telle hausse.

C'est dans ce cadre que l'augmentation de 99 centimes à 1,27 euro a été validée.

À ce jour, sur aucun autre produit en France, il n'est possible de retracer avec précision l'affectation de chaque centime. Cette information est publique, accessible sur notre site internet et librement consultable. Sur les 28 centimes d'augmentation, 13 centimes ont été affectés à la laiterie et 15 centimes aux producteurs.

Quel a été l'impact en rayon ? L'équipe de « C'est qui le patron ? ! » anticipait une chute des ventes. Or, l'an dernier, en pleine crise du pouvoir d'achat, cette brique, déjà plus vendue que les marques de distributeur (MDD) en France, a enregistré une progression de 10,6 %, tandis que le rayon lait dans son ensemble reculait de 3,5 %.

Lorsque les consommateurs savent précisément où va l'argent, lorsqu'ils disposent de la certitude qu'il bénéficie notamment aux producteurs, lorsqu'ils sortent de cette espèce de tour de magie opaque, avec une communication invérifiable, lorsque la transparence entre dans l'équation, les consommateurs modifient leurs comportements d'achat.

M. Raphaël Petit, responsable des affaires politiques de « C'est qui le patron ? ! ». - Pour compléter la présentation qui vient d'être faite, il convient de décrire les effets positifs produits par cette brique de lait sur l'ensemble des autres acteurs de la chaîne, tant sur la construction du prix que sur le climat des négociations. Par contraste, cette expérience permet également de mesurer à quel point les choses peuvent mal se passer ailleurs et comment certains blocages trouvent ici une solution.

La méthode de création des produits « C'est qui le patron ? ! » modifie radicalement la logique de construction du prix d'un produit alimentaire. Dans la loi pour l'équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire et une alimentation saine, durable et accessible à tous (Égalim), ce mécanisme correspond à ce qui était désigné comme le « prix marche en avant ». Dans notre démarche, il prend le nom de « bloc intangible ».

La première brique intégrée dans le prix correspond à celle du producteur, qui fixe lui-même sa rémunération. Cette logique, très particulière, existe principalement dans le commerce équitable et au sein de « C'est qui le patron ? ! ». Dans le rapport de force traditionnel entre les producteurs et leurs premiers acheteurs, les producteurs gardent ainsi la main.

Cette situation s'explique par l'effet « coup de projecteur » dirigé par les consommateurs. Mais aucun acteur ne se voit contraint. Les fabricants qui travaillent avec nous acceptent volontairement ce schéma.

Par ailleurs, ce « coup de projecteur » des consommateurs leur permet de jouer le rôle essentiel de tiers de confiance entre l'ensemble des acteurs de la chaîne, du producteur au fabricant, jusqu'au distributeur.

En tant que consommateurs, une représentation intuitive conduit souvent à considérer que la construction du prix s'opère de manière linéaire et chronologique. Or cette vision ne correspond pas à la réalité. Ce point a d'ailleurs été évoqué par le producteur laitier auditionné par votre commission.

Avec « C'est qui le patron ? ! », la discussion s'engage directement avec le fabricant afin de déterminer le nombre de centimes nécessaires à sa rémunération. Sa marge n'est pas contestée, dès lors qu'elle s'inscrit dans un cadre raisonnable, fondé sur un dialogue transparent et sur des comptes à rendre.

Cette transparence permet d'apporter une garantie au distributeur : le fabricant n'a pas dissimulé ses coûts. Les informations ont été communiquées, les coûts de production transmis et vérifiés. Ce rôle de tiers de confiance, déjà identifié comme nécessaire dans le rapport remis par Serge Papin au Gouvernement en 2021, apparaît indispensable pour réinstaurer la confiance tout au long de la chaîne de production, de transformation et de commercialisation.

Dans d'autres pays à économie libérale, on constate un niveau de confiance plus élevé qu'en France dans les négociations commerciales. Chez nous, dans la situation actuelle, l'intervention d'un acteur tiers s'impose. À ce stade, en tant que consommateurs, c'est précisément ce que nous arrivons à faire. Nous apportons des garanties à chacun : absence de surmarge, pas de captation de valeur au détriment d'un autre maillon de la chaîne. Nicolas Chabanne a décrit ce qui s'est produit en 2022, lors de la crise inflationniste. L'adaptabilité du dispositif a permis de rassurer les producteurs, lesquels ont constaté que les consommateurs acceptaient de les suivre malgré l'augmentation des prix, tout comme les industriels.

Cette hausse s'est opérée de manière progressive, expliquée et assumée. Comme Laurent Pasquier l'a souligné, dès lors que l'affectation de chaque centime est identifiée, l'acceptation de la hausse s'en trouve facilitée pour les consommateurs, même dans un contexte de tension sur le pouvoir d'achat.

Enfin, un point essentiel mérite d'être souligné. La question du pouvoir d'achat occupe une place centrale dans le débat public. Toutefois, lorsqu'un consommateur dispose de la certitude qu'un produit légèrement plus cher garantit une rémunération juste à l'agriculteur, la perception change radicalement.

Aujourd'hui, nombre de produits fonctionnent comme des miroirs sans tain : rien n'apparaît derrière. Le consommateur ne perçoit que des promesses, souvent invérifiables. Les allégations s'avèrent parfois complexes à décrypter. Lorsqu'une mention de « juste rémunération » figure sur un produit, j'ai du mal à en obtenir la confirmation par des canaux d'information sûrs. Cette promesse n'engage que ceux qui la reçoivent. Certaines démarches se caractérisent certes par une grande transparence, notamment dans le commerce équitable, mais elles demeurent minoritaires.

C'est pour l'ensemble de ces raisons que ce « coup de projecteur » mis par les consommateurs revêt un caractère absolument essentiel.

Mme Anne-Catherine Loisier, présidente. - Le SRP+ 10 ne permet guère de transparence non plus.

Mme Antoinette Guhl, rapporteure. - Messieurs, je vous remercie de bien vouloir répondre à nos questions. Le nouveau modèle que vous avez créé s'avère très prometteur.

En définitive, vous avez investi le champ des produits de grande consommation, et pas seulement le marché du lait. Il me semble que votre gamme comprend une dizaine de références importantes, du lait à la cerise, en passant par le jus de pomme. L'ensemble s'inscrit dans une démarche qui demeure profondément originale.

Pourquoi cette remarque ? Au sein de notre commission d'enquête, une interrogation centrale s'est imposée : pourquoi les producteurs expriment-ils le sentiment de ne pas être suffisamment rémunérés, tandis que les consommateurs considèrent, pour leur part, qu'ils paient trop cher au moment du passage en caisse ? De ce hiatus est née la volonté d'analyser le fonctionnement de la chaîne et les modalités de construction des prix.

Ce que vous démontrez, c'est qu'un prix plus élevé ne freine pas nécessairement l'acte d'achat. Cet élément mérite d'être souligné. Il n'existe donc pas de fatalité à toujours voir les prix baisser. Ce mécanisme repose sur trois piliers : la confiance, la transparence et la juste rémunération des producteurs. Cette approche nourrit directement les travaux de notre commission d'enquête.

Je souhaiterais vous interroger sur les négociations commerciales que vous conduisez avec les distributeurs, sujet que vous avez relativement peu abordé jusqu'à présent.

Comment se déroulent les négociations annuelles avec les distributeurs ? Quelle attitude adoptent-ils à votre égard ? Comment accueillent-ils ce produit singulier, dans la mesure où vous leur imposez, en pratique, le prix, et, partant, la marge qu'ils peuvent réaliser ? Cette construction spécifique, fondée sur l'implication directe des consommateurs, vous confère-t-elle une position de force particulière dans la relation avec les distributeurs ?

M. Nicolas Chabanne. - Laurent Pasquier apportera sans doute des précisions sur l'architecture juridique de notre processus, car l'ensemble du dispositif s'inscrit nécessairement dans un cadre conforme aux règles et aux lois en vigueur.

En tant que consommateurs, nous élaborons les cahiers des charges. Il ne s'agit pas d'une activité d'achat-revente : nous construisons un cahier des charges et répondons, point par point, à chaque question. Pour le lait, cela commence par la rémunération juste du producteur, assortie d'une indexation sur les prix en fonction de différents critères : exclusion des organismes génétiquement modifiés (OGM) dans l'alimentation ; un à trois mois de pâturage correspondent à 2 centimes d'euros ; trois à six mois, à 4 centimes, etc. C'est ainsi que le prix se construit.

Une fois ce prix « voté conseillé » construit, nous nous tournons vers la laiterie avec la proposition suivante : à ce prix-là, avec ce cahier des charges, nous achèterons votre produit. Il appartient alors à la laiterie d'organiser la collecte avec les producteurs, puis de vendre le produit au distributeur.

Ainsi, nous ne participons pas à des négociations commerciales à échéances régulières. Notre objectif est le suivant : faire en sorte que les marges soient raisonnables, ni trop basses ni trop hautes. Il faut que chaque maillon de la chaîne s'y retrouve. Or que se passe-t-il si la marge du distributeur est trop basse ? Le produit est déréférencé.

Inversement, nous nous assurons également que cette marge ne devienne pas absurde.

J'ajoute un élément que je n'ai pas mentionné précédemment : sur les 28 centimes d'augmentation, 13 centimes ont été affectés à la laiterie, 15 centimes au producteur, mais zéro au distributeur. Celui-ci a accepté cette situation, conscient qu'il contribuait également à la protection du pouvoir d'achat des consommateurs. « C'est qui le patron ? ! » n'a rien prélevé non plus.

Pour répondre précisément à votre question, nous ne participons donc pas directement aux rendez-vous de négociation. En revanche, un fait mérite d'être souligné : nous avons annoncé publiquement, trois jours avant l'ouverture des négociations commerciales 2025-2026, qu'aucun produit au prix « voté conseillé » de « C'est qui le patron ? ! » n'augmenterait.

En tant que consommateurs, nous avons donc fixé de nouvelles règles du jeu très simples, avec beaucoup de bienveillance. Notre message est le suivant : « vendez à tel prix, nous achèterons ». Peut-être Laurent Pasquier peut-il expliquer ce qu'est le fameux bloc de marge, qui a tout révolutionné et qui a permis la naissance et le succès de « C'est qui le patron ? ! ».

Mme Antoinette Guhl, rapporteure. - Vous en parlez en effet depuis le début de votre intervention. Expliquez-nous de quoi il s'agit.

M. Laurent Pasquier. - La loi nous interdit de nous mêler de la négociation qui se déroule entre l'industriel et le distributeur. Nous appelons « bloc de marge », le pourcentage du prix du produit, au-delà de leurs charges respectives, que ces derniers se partagent. Nicolas Chabanne évoquait tout à l'heure les 15 centimes. Si dans notre esprit, ils devaient revenir à l'industriel, en réalité nous ne savons pas comment ils ont été répartis.

M. Nicolas Chabanne. - Pour information, les 15 centimes ne s'appliquent qu'à la laiterie.

Mme Anne-Catherine Loisier, présidente. - Ces 15 centimes ont-ils été répartis entre l'industriel et le distributeur ?

M. Laurent Pasquier. - Nous savions que l'industriel demandait plus et nous en avons tenu compte, mais nous ne connaissons pas - nous n'en avons pas le droit - le résultat de leur négociation.

Mme Anne-Catherine Loisier, présidente. - Dois-je en déduire que ces 15 centimes incluent la marge de l'industriel, en plus de celle du producteur ?

M. Laurent Pasquier. - Non, la marge du producteur est de 13 centimes. Cela figure dans le contrat que nous passons avec l'industriel.

Mme Anne-Catherine Loisier, présidente. - La marge du distributeur vous est donc inconnue ?

Mme Antoinette Guhl, rapporteure. - Ce point n'est pas très clair.

M. Nicolas Chabanne. - J'interviens avec l'accord de Raphaël Petit, qui est aussi avocat et qui fait très attention aux propos que nous tenons. Nous avons rendu cette information publique. Nous avons pu officiellement indiquer que, sur les 28 centimes d'augmentation de la brique de lait entre l'avant-covid et aujourd'hui, 13 centimes sont allés à la laiterie de Saint-Denis-de-l'Hôtel et 15 centimes aux producteurs. Peut-être la laiterie a-t-elle retranché une part des 13 centimes au cours de la négociation ; nous ne le savons pas et il était utile de le rappeler. Du point de vue des consommateurs, il était important d'établir que le distributeur n'avait pas, à notre connaissance, exercé de pression sur le prix. C'est tout de même un élément rassurant, qui explique en partie le succès des ventes. En toute transparence, nous nous sommes dit : « nous savons où va l'argent et nous continuons d'aider le produit ».

M. Raphaël Petit. - Dans la construction du prix, un seul élément est connu avec certitude, en dehors des taxes et de la redevance que touche « C'est qui le patron ? ! », je veux parler de la rémunération du producteur. Ainsi que la loi nous y oblige, nous laissons la liberté de négociation aux fabricants et aux distributeurs. En revanche, nous avons la garantie que ce bloc producteur est immuable et que seuls les producteurs peuvent solliciter un changement et un vote de notre coopérative. Ce point est important.

Mme Antoinette Guhl, rapporteure. - À la lumière de votre expérience et du succès de la pratique du prix conseillé, comment pourrions-nous l'étendre selon vous à d'autres produits et à d'autres industriels ?

M. Laurent Pasquier. - Les négociations annuelles, qui faisaient l'objet de votre question précédente, comportent deux phases : la phase de référencement d'une part, qui consiste à intégrer le produit dans le catalogue du distributeur, et la phase de négociation du prix, d'autre part, dans laquelle nous n'intervenons pas.

Nous avons fait l'expérience de participer à la phase de référencement, en étant accompagnés de consommateurs, et nous avons noté à cette occasion une grosse différence de comportement de la part du distributeur.

Ainsi, nous avons eu, d'un côté, des réunions assez lunaires, comme on peut en voir dans certaines émissions, au cours desquelles dix personnes « assassinent » le produit de telle sorte que, satisfaits d'avoir obtenu le référencement, nous ne songerions pas à en négocier le prix ensuite. N'étant nullement dans cette démarche, nous avons été très surpris et cela nous a presque fait rire.

Nous avons eu, d'un autre côté, des réunions auxquelles participait un consommateur. Or la seule présence de ce dernier apporte une dimension presque publique. La parole du consommateur est libre, elle n'est pas contrainte par des intérêts contradictoires. J'en arrive à cette idée que plus nous mettrons de transparence dans les négociations, plus nous apaiserons les relations.

Mme Anne-Catherine Loisier, présidente. - Avec combien de distributeurs travaillez-vous ? Les négociations se passent-elles de la même manière avec chacun d'entre eux ?

M. Laurent Pasquier. - Nous sommes présents chez tous les gros distributeurs.

M. Nicolas Chabanne. - Nous ne participons pas aux négociations.

Mme Anne-Catherine Loisier, présidente. - Je voulais parler de la phase de référencement.

M. Laurent Pasquier. - Il est vrai que nous y participons de moins en moins, nos produits étant désormais référencés. Les réunions ne se déroulaient pas de la même manière, selon que nous étions accompagnés ou non.

M. Nicolas Chabanne. - Tous les distributeurs ne commercialisent pas l'intégralité de nos produits. Carrefour a été le tout premier à proposer dans ses magasins la quasi-totalité des produits solidaires créés par les consommateurs. Leclerc est arrivé très rapidement. Il est intéressant pour votre enquête de savoir que cette enseigne leader, très centrée sur le premier prix, est aujourd'hui la première contributrice à la croissance de cette démarche.

Très longtemps, la pratique du premier prix - nous le savons tous et c'est encore le cas - a été particulièrement destructrice de valeur. Elle est terrible pour les producteurs et pour les PME. Même les groupes plus importants en souffrent. C'est le syndrome Keyser Söze de Usual Suspects : tout le monde se met au garde-à-vous devant une pratique qui, finalement, n'a ni interlocuteur ni logique. Tout le monde s'impose une pression par défaut. Je m'explique : bien sûr il y a un problème de pouvoir d'achat, mais « C'est qui le patron ? ! » a montré que l'équation devait être affinée.

Certes, nous ne l'avons pas encore dit, 22 % à 30 % des familles ne peuvent pas ajouter au prix du litre de lait qu'elles achètent le coût de la rémunération solidaire du producteur. Quand on multiplie les fameux 8 centimes par 50 litres par an et par habitant, on arrive à un surcoût de 4 euros par an. Voilà ce qu'il faut ajouter pour passer d'un système qui détruit de la valeur ainsi que des producteurs à un système qui protège ces derniers et qui permet à leurs enfants ou aux plus jeunes de reprendre l'exploitation. C'est cette nouveauté que nous avons apportée sur chacun de nos produits. Quand vous avez du mal à nourrir votre famille malgré toute la volonté du monde - ne l'oublions jamais -, vous ne pouvez pas augmenter votre budget lait de 4 euros par an.

Cela signifie, a contrario, que 70 % de personnes peuvent se le permettre en France. La fameuse boussole du premier prix, qui était devenue quasiment l'éclairage unique des rayons des grandes surfaces, s'est donc vue nuancée par l'apparition de produits garantissant que la chaîne de valeur est connue du consommateur. C'est ce qui explique que la brique de lait « C'est qui le patron ? ! » soit aujourd'hui la plus vendue en France hors marques de distributeur. C'est ce qui explique également le succès des deux beurres bio ou des yaourts « C'est qui le patron ? ! », dont les ventes dépassent aujourd'hui ceux de la marque La Laitière.

Mme Anne-Catherine Loisier, présidente. - À cet égard, il serait intéressant que vous nous indiquiez quelles sont vos parts de marché.

Mme Antoinette Guhl, rapporteure. - Peut-être pourriez-vous répondre au préalable à ma question précédente : comment, à vos yeux, étendre ces pratiques ?

M. Nicolas Chabanne. - En appliquant ce que nous avons présenté, nous consommateurs, comme une solution qui fonctionne. Dans les réflexions qui sont menées depuis quarante ans sur la façon de rééquilibrer les choses, il manque un seul acteur : le consommateur. Il faut aussi que le producteur, qui est souvent représenté, revienne lui-même dans les négociations. Les deux acteurs les plus importants, producteur et consommateur, en sont absents.

Mme Antoinette Guhl, rapporteure. - Quel bilan tirez-vous des lois Égalim ? Ont-elles été bénéfiques pour la rémunération des producteurs ? Ont-elles eu des conséquences négatives ? Je pense à d'éventuels effets inflationnistes. Ces lois sont-elles contournées et si oui, comment ?

M. Nicolas Chabanne. - Pour répondre à la première partie de votre question, des effets mineurs ont pu être constatés. Toutefois, les personnes qui sont à l'origine des lois Égalim reconnaissent elles-mêmes l'inefficacité du dispositif. En 2017, à la sortie des États généraux de l'alimentation, Audrey Bourolleau, alors conseillère d'Emmanuel Macron, nous informait de son intention de s'inspirer de notre démarche de consommateurs afin d'élaborer ce qui deviendrait les lois Égalim. Bonne idée ! À sa demande, nous avons absolument tout décrit. Lorsque la loi Égalim a été votée, j'ai rappelé Audrey Bourolleau pour lui demander si elle n'avait pas oublié un détail : où étaient passés les consommateurs ?

Il existe une forme de réflexe, quelque peu bureaucratique, qui consiste à plaquer un dispositif qui fonctionne dans la vraie vie pour le transformer en loi, tout en lui ôtant son bon sens. Égalim 2 ne donne toujours aucune place au consommateur. Sans cet arbitre tellement sain et bienveillant, ne serait-ce que par défaut, pour mettre une pression positive, le dispositif ne peut pas fonctionner. Quand vous êtes distributeur ou industriel et que vous savez qu'à tout moment, quelqu'un qui ressemble aux clients de votre magasin peut vous demander des comptes, vous appliquez une forme d'autodiscipline.

Mme Antoinette Guhl, rapporteure. - Soutenez-vous l'idée d'un encadrement ou d'un plafonnement des marges des distributeurs, au moins pour certains produits ? Comment garantir selon vous la compatibilité d'une telle proposition avec le droit national ? Je profite de la présence d'un avocat pour vous poser cette question.

M. Raphaël Petit. - C'est une vaste question. Comme l'ont dit mes collègues, nous n'avons que peu de prise sur le sujet des marges de la grande distribution : nous nous basons uniquement sur les informations que nous donne l'Observatoire de la formation des prix et des marges des produits alimentaires pour établir le prix théorique figurant sur la brique. Notre avis sur la question sera donc formulé de notre point de vue et ne sera pas forcément pertinent du point de vue de l'intérêt général des filières.

Il faudrait selon nous plus de transparence. Dès lors que vous introduisez de la transparence, les acteurs ont tendance à s'autoréguler. La péréquation que j'évoque a d'ailleurs bien été décrite dans la précédente table ronde. Chez « C'est qui le patron ? ! », nous n'avons pas mené une grande réflexion sur le sujet, si ce n'est pour préparer cette audition. Je crains qu'un tel encadrement ne soit, in fine, détourné d'une manière ou d'une autre, ou répercuté par ailleurs.

Je dresse un parallèle avec le SRP+ 10. Je suis assez d'accord avec les intervenants que vous avez entendus lors d'une audition précédente : il est très difficile d'établir si son effet est positif ou négatif. Un de mes collègues qui travaillait auparavant dans la grande distribution m'expliquait que, pour la filière fruits et légumes, ce dispositif avait été catastrophique : il existe en effet sur certains produits des prix psychologiques.

Mme Anne-Catherine Loisier, présidente. - La barquette de fraises !

M. Raphaël Petit. - Il m'expliquait que la charge était parfois reportée sur les producteurs pour permettre aux distributeurs d'atteindre les 10 %. Ce témoignage vaut ce qu'il vaut, mais il souligne la pertinence d'une analyse par filière plutôt que générale.

M. Michel Masset. - Qui est le patron ? Le producteur, l'intermédiaire, le revendeur ou l'acheteur ? J'ai bien compris que, finalement, tout le monde était responsable dans cette chaîne, et c'est une bonne chose.

Étant issu d'un département principalement agricole, je suis particulièrement attentif à votre philosophie et à vos réalisations. Comme vous le savez, le monde agricole souffre énormément. C'est lié bien entendu, mais pas seulement, aux prix d'achat, ainsi qu'aux prix des matériaux et à la concurrence.

Pour avoir travaillé assez longuement dans la grande distribution, je connais un peu la mécanique. Très souvent, le travail du producteur, qui est à la base de la chaîne, constitue la variable d'ajustement. C'est le premier qui paye ! Voilà pourquoi j'apprécie votre esprit. Votre démarche participe d'une forme de modèle social d'économie solidaire. Il y a aujourd'hui chez l'acheteur une véritable prise de conscience concernant la traçabilité des produits. S'il existe en effet des prix psychologiques au-delà desquels on ne vend plus, le consommateur s'intéresse de plus en plus à l'origine des produits.

Pourriez-vous nous préciser votre zone de chalandise ? Est-elle nationale, régionale ? Par ailleurs, quel est votre public cible ? Touchez-vous toutes les tranches de population et quel est votre panier moyen ? Enfin, il aurait été intéressant de savoir s'il existe dans votre modèle des remises de fin d'année (RFA) ou des rabais, remises et ristournes (RRR), qui permettent de payer indirectement les distributeurs et les fournisseurs.

Mme Évelyne Renaud-Garabedian. - J'aimerais évoquer le problème des ventes à perte. Depuis 2019 et les lois Égalim, le seuil de revente à perte a été relevé afin de redonner de la valeur au produit et de créer des conditions plus favorables à une meilleure rémunération des producteurs. Selon votre expérience, ce relèvement du seuil de revente à perte a-t-il bénéficié aux producteurs ? A-t-il au contraire renforcé les marges des distributeurs ?

Mme Anne-Catherine Loisier, présidente. - C'est l'éternelle question. Si nous parvenons à y répondre aujourd'hui, nous aurons fait un grand pas.

Mme Laurence Garnier. - Vous avez évoqué tous les trois dans votre propos liminaire la question de la confiance, véritable noeud du sujet qui nous occupe. Nous aurons beau mettre en place tous les dispositifs imaginables, nous ne pallierons qu'imparfaitement, voire pas du tout, le manque de confiance qui caractérise, beaucoup plus en France que chez nos voisins européens, me semble-t-il, les négociations commerciales.

Vous parliez à l'instant du dispositif SRP+ 10. Personne, moi la première, n'est capable de dire s'il est efficace ou non ; et pourtant, beaucoup s'alarment quand on envisage de le supprimer. Il est assez étonnant de constater que l'on ne sait pas si un dispositif fonctionne, mais que l'on sait qu'il ne faut pas le supprimer. Quelle est donc votre lecture au sujet du manque de confiance dans les négociations commerciales en France ?

Le deuxième volet de ma question rejoint celle de mon collègue. Vous avez remis le consommateur au coeur du dispositif dans les cahiers des charges et questionnaires que vous élaborez. Connaissez-vous l'appartenance socio-économique de vos panels de consommateurs ? Menez-vous des études pour savoir qui achète vos produits ? Vous évoquiez l'augmentation de quatre euros par an et par habitant du prix de la brique de lait. Les consommateurs français n'achètent pas que du lait et à la fin, dans le caddie, l'addition peut être lourde. Si certains ont les moyens d'y faire face, il serait bien dommage de s'en priver. Votre démarche répond à des attentes. Avez-vous une idée de la manière dont les consommateurs arbitrent ? C'est parfois nécessaire, surtout actuellement.

M. Daniel Gremillet. - Que faisons-nous pour le tiers des consommateurs qui ne peuvent pas débourser 4 euros pour acheter une brique de lait ? Nous sommes au Sénat, nous ne pouvons pas les négliger ! Ce qui est présenté ici est un modèle idéal, mais qui n'apporte pas une réponse à l'ensemble de la société.

Par ailleurs, qu'en est-il de la recherche et innovation ?

M. Nicolas Chabanne. - Nous n'avons jamais su - ni demandé - qui achetait nos produits. Cela relève d'études marketing. Nous sommes nous-mêmes des consommateurs. Il faut avoir cela à l'esprit. Depuis la bascule que nous avons opérée vers une fondation actionnaire, « C'est qui le patron ? ! » n'a plus de dimension entrepreneuriale. Nous sommes tous des consommateurs unis face à un problème phénoménal.

En 1970, la France comptait 1,5 million d'exploitations. Aujourd'hui, on en recense 395 000. Pas moins de 27 fermes mettent la clef sous la porte chaque jour, 200 par semaine. Selon l'Insee, la moitié des producteurs partiront à la retraite dans cinq ans. Dans ces conditions, qui nous nourrira demain, alors que l'importation de nourriture venue de l'autre bout du monde devient un pari risqué compte tenu du contexte géopolitique ?

Certes, 30 % des Français ne peuvent pas accéder à nos produits. Mais il ne faut pas s'arrêter à cette injustice. Il faut parler des 70 % restants. L'enjeu est que les Français qui le peuvent déboursent ces 4 euros pour sauver les producteurs qui nous nourrissent tous les jours et ne demandent qu'à vivre de leur travail. Il faudrait effectivement s'occuper des 30 % qui n'ont pas cette possibilité. En France, le gaspillage alimentaire représente 10 millions de tonnes de nourriture, soit l'équivalent du Stade de France rempli à ras bord ! Une part importante de ces denrées pourrait être récupérée et vendue à un prix très peu élevé, voire donnée, à ces familles en difficulté. Mais c'est un autre combat.

Nous pouvons à tout le moins faire en sorte que ces produits existent. Il y a neuf ans, il était impossible de les acheter !

« C'est qui le patron ? ! » n'affiche volontairement pas de culture de l'entreprise, du panel ou de la zone de chalandise. Il n'y a pas non plus d'agence de communication dans l'aventure. Nous sommes des consommateurs sans enjeu financier, qui se focalisent sur la solidarité à l'égard des paysans, via le juste prix pour les producteurs et plusieurs démarches d'aide aux producteurs en difficulté. Ainsi, nous remplissons les réfrigérateurs de gens qui n'arrivent plus à payer les cartes de cantine de leurs enfants.

M. Laurent Pasquier. - Pourquoi la confiance est-elle plus faible en France - entre les consommateurs et les acteurs, mais aussi entre les acteurs eux-mêmes - que dans les autres pays européens ? Après la promulgation de la première loi Égalim, le grand jeu, chez les distributeurs, a consisté à contourner la loi par tous les moyens possibles, en multipliant les contrats, par exemple, ou en instaurant des formes de rémunération différenciées. L'esprit de la loi n'a pas été respecté. C'est la grande différence avec d'autres pays européens, où l'esprit de la loi est davantage respecté et pris en compte également par la magistrature.

M. Raphaël Petit. - Le rapport du médiateur des relations commerciales agricoles montre que la note accordée par les participants aux négociations ne cesse de baisser depuis 2021. En outre, les fabricants recourent massivement à l'option 3 prévue par la loi Égalim 2, ce qui ne contribue malheureusement pas à la transparence. Ceux qui jouent la carte de la première option ont visiblement des relations bien plus faciles avec les distributeurs.

Mme Anne-Catherine Loisier, présidente. - Même pour les produits transformés ?

M. Raphaël Petit. - Non, plutôt pour les produits bruts. Par ailleurs, l'encadrement des promotions a été très utile, notamment pour le rayon des briques de lait. « C'est qui le patron ? ! » a été la seule marque à enregistrer de la croissance sur la vente de ses briques de lait sans promotion. Si des opérations de promotion sont organisées, elles appauvrissent forcément les producteurs. Même la direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) le reconnaît.

Mme Antoinette Guhl, rapporteure. - N'y a-t-il donc jamais de promotion sur les briques de lait « C'est qui le patron ? ! » ?

M. Raphaël Petit. - Non, jamais.

Mme Antoinette Guhl, rapporteure. - S'il y en avait une, c'est vous qui la paieriez, si je comprends bien.

M. Raphaël Petit. - Tout à fait.

M. Nicolas Chabanne. - C'est pire que cela. Quand une brique de lait est en promotion, ce n'est pas un cadeau du magasin ou de l'industriel, c'est le producteur qui paie. La part de valeur correspondante est en effet prélevée sur sa rémunération. Nous ne faisons donc pas de promotion ni de publicité à la télévision, ce qui rend nos chiffres de vente d'autant plus surprenants pour tout le monde.

M. Raphaël Petit. - La clause de réévaluation automatique des prix prévue par les lois Égalim était nécessaire. Malheureusement, les acteurs ne s'en sont pas saisis comme ils l'auraient dû. Ainsi, les indicateurs n'étaient pas cohérents avec les coûts de production. C'est regrettable, car il est essentiel pour les producteurs de suivre l'évolution de ces coûts.

M. Nicolas Chabanne. - Je me souviens d'une réunion à laquelle participaient des représentants d'une grande marque de lait, du ministère, des distributeurs et une consommatrice. Or celle-ci est intervenue pour déclarer aux industriels : « C'est avec mon argent que vous organisez tout cela, faites en sorte que le producteur gagne sa vie ! ». Cette anecdote atypique explique le grand succès de « C'est qui le patron ? ! ». Les consommateurs citoyens veulent être sûrs que les producteurs gagnent leur vie. Ils créent donc une pression positive, bienveillante, en ce sens. Car c'est leur argent qui est utilisé par les acteurs intermédiaires. Ces derniers leur doivent donc des comptes.

Nous appelons de nos voeux une convention citoyenne sur la consommation, l'alimentation, la transparence et la protection des producteurs. Il n'existe pas un euro qui ne provienne pas de l'arbitrage des citoyens que nous sommes en matière de consommation et d'achats agroalimentaires. Nous devons nous réemparer de l'histoire. Notre argent est devenu difficile à trouver, mais nous avons un trésor fabuleux : nos heures disponibles. « C'est qui le patron ? ! », c'est aussi cela : 15 millions de personnes qui prennent du temps pour faire des animations dans les magasins, vérifier que tout se passe bien chez les industriels, etc. Quand l'arbitre consommateur réapparaît, l'ensemble des acteurs écoutent. La confiance découle de cette écoute et de cette transparence.

Mme Anne-Catherine Loisier, présidente. - Merci de nous avoir présenté ce modèle très vertueux. Nous serions très intéressés par des éléments plus précis sur les produits que vous présentez et vos parts de marché, pour voir comment votre méthode s'applique selon les types de produits. N'hésitez donc pas à nous communiquer d'autres chiffres.

La réunion est close à 14 h 50.

Cette audition a fait l'objet d'une captation vidéo qui est disponible en ligne sur le site du Sénat.