Mardi 24 février 2026
- Présidence de M. Cédric Perrin, président -
La réunion est ouverte à 17h30.
Audition de M. Patrick Pailloux, Délégué général pour l'armement (à huis clos) (sera publié ultérieurement)
Le compte rendu sera publié ultérieurement
La réunion est close à 19h35.
Mercredi 25 février 2026
- Présidence de M. Cédric Perrin, président -
La réunion est ouverte à 10h00.
Audition de M. Léo Péria-Peigné, chercheur au Centre des études de sécurité de l'Institut français des relations internationales (IFRI)
M. Cédric Perrin, président. - Nous accueillons M. Léo Péria-Peigné, chercheur au Centre des études de sécurité de l'Institut français des relations internationales (Ifri), que nous avions déjà entendu il y a quelque temps à propos d'un rapport qu'il avait rédigé sur l'avenir de la Bundeswehr.
Alors que notre commission devrait examiner au printemps le projet de loi portant actualisation de la loi de programmation militaire (LPM) pour la période 2024-2030 et que la guerre en Ukraine a passé, hier, le cap des quatre années de combats, il nous faut repenser l'avenir de la sécurité en Europe et les modalités d'un choc avec la Russie qui, selon une majorité d'experts, ne peut être exclu d'ici à 2030. Ce choc pourrait prendre la forme d'un « test » sur un territoire de l'Otan.
La guerre en Ukraine a montré l'importance des armes de décision sophistiquées comme les missiles, ainsi que le rôle crucial du renseignement satellitaire et électronique. Elle a également mis en évidence le caractère essentiel des armes d'usure, au premier rang desquelles figurent l'artillerie et les drones. Autant les drones ont une dimension nouvelle et évolutive, autant l'artillerie constitue une arme bien connue dont l'efficacité est proportionnelle à la quantité de munitions disponible.
Or le segment feu a été progressivement délaissé dans nos armées après la fin de la guerre froide dans le cadre d'une multiplication des conflits asymétriques qui rendait l'usage des chars lourds et de l'artillerie peu adapté. Ce segment est aujourd'hui redevenu fondamental pour « tenir » un front à l'est de l'Europe. Nous sommes donc dans l'obligation de nous rééquiper pour combler des trous capacitaires et assurer la succession de certains matériels éprouvés.
Nous avons évoqué hier, en commission, avec le délégué général pour l'armement (DGA) plusieurs décisions qui devront être prises dans les mois à venir. Elles concernent le choix d'une solution souveraine pour les feux de profondeur, ainsi que l'acquisition d'une capacité de transition en matière de chars lourds, puisqu'il est acquis que le programme ayant trait au système principal de combat terrestre (MGCS pour Main Ground Combat System) n'aboutira pas avant 2045 et que le char Leclerc devra être remplacé lors de la prochaine décennie.
Monsieur Péria-Peigné, vous avez signé ces derniers mois deux rapports remarqués sur ces sujets. Le premier, intitulé Char de combat : obsolescence ou renaissance ?, soulignait l'usage d'un nombre très important de chars de combat dans la guerre en Ukraine, tout comme la vulnérabilité de ce matériel sur le champ de bataille qui a imposé de redéfinir les doctrines d'emploi pour soutenir l'infanterie et toucher des objectifs au-delà de la ligne de front. Le second rapport, intitulé Lance-roquettes multiples, une dépendance européenne historique et durable ? que vous venez de commettre, revient sur la question des feux de profondeur qui nous font tant défaut actuellement pour « tenir un front ».
Ces rapports pointent deux sujets essentiels que nous aurons à aborder dans le cadre de l'actualisation de la LPM. Comme je l'indiquais, un consensus émerge sur la nécessité de doter l'armée de Terre d'une capacité de transition en char lourd pour succéder au char Leclerc qui deviendra obsolète dans la prochaine décennie. Trois scénarios seraient à l'étude : le premier a trait à une tourelle française posée sur un châssis allemand, ce qui supposerait d'obtenir l'accord du partenaire allemand ; le deuxième vise à développer un char franco-français éventuellement doté d'un moteur allemand ou italien ; troisième scénario, un char allemand acheté sur étagère, ce qui risquerait de faire perdre toute compétence à la France sur ce segment. Les débats portent également sur le nombre de chars nécessaires.
De même, la résorption de nos lacunes en feux de profondeur a été identifiée comme une priorité par l'état-major. Cependant, un débat subsiste sur le choix à faire entre une solution souveraine - qui a toujours eu la préférence de notre commission et qui a fait l'objet d'un amendement d'appel à la loi de programmation militaire en 2023 que nous avions finalement retiré - et un achat sur étagère, sachant que la solution américaine ne serait pas disponible avant la prochaine décennie. J'ajoute que l'intérêt naissant que suscite le Pinaka indien s'est accompagné de nombreuses mises en garde quant à l'insuffisance de ses performances, compte tenu notamment du besoin de frapper au-delà de 150 kilomètres, et d'autres éléments techniques que j'avais eu l'occasion d'aborder lors de l'audition du chef d'état-major de l'armée de Terre (Cemat).
Pour tous ces sujets, nous devons réfléchir en tenant compte à la fois de nos moyens limités, de l'urgence de la menace et des impératifs de souveraineté qui conduisent à bien identifier les équipements critiques et ceux qui le sont moins.
Compte tenu de vos travaux passés et présents, vous êtes en mesure de répondre à de nombreuses questions ayant trait à l'actualisation de la LPM. Cette audition est donc nécessaire pour éclairer nos travaux à venir ; je le rappelle, le projet de loi portant actualisation de la LPM sera examiné le 13 mai prochain en commission et le 19 mai pour en séance publique.
M. Léo Péria-Peigné, chercheur au Centre des études de sécurité de l'Institut français des relations internationales (Ifri). - Je remercie la commission de son intérêt pour les sujets capacitaires.
Tout d'abord, quelques éléments de contexte sur l'étude ayant trait aux lance-roquettes (M. Léo Péria-Peigné diffuse un diaporama). En 2019, aucune perspective de remplacement des lance-roquettes unitaires (LRU) français à l'horizon 2030 n'existait, alors que cette capacité était déjà en voie de réduction avec une très faible disponibilité. L'année 2022 a été un moment de réveil, marqué par l'importance du recours aux frappes dans la profondeur et aux frappes de saturation utilisées tant par l'Ukraine que par la Russie. En la matière, disposer de solutions souveraines est un enjeu d'importance : ainsi, l'Ukraine a développé ses propres systèmes de frappe dans la profondeur, dotés de noms exotiques comme le missile Flamingo, car les systèmes reçus intégraient un contrôle des Occidentaux sur les cibles choisies afin d'éviter toute escalade.
En 2023, le programme Frappe longue portée terrestre (FLPT) a été lancé par la France, en réaction à cette prise de conscience. Deux groupements d'entreprises - Safran et MBDA d'un côté, puis Thales et ArianeGroup de l'autre - ont été chargés de proposer une solution d'artillerie sol-sol, dotée d'une portée d'abord de 150 kilomètres, puis de 500 kilomètres, utilisant, si possible, les munitions des lance-roquettes actuels et éventuellement celles de nos voisins, avec une cible de treize systèmes en 2030 et treize de plus en 2035, sous réserve de l'actualisation de la LPM.
Or, en raison des très faibles investissements de la France depuis le début des années 2000, les systèmes de lance-roquettes actuels ne seront plus en service en 2027. Cela pose un problème de rupture de capacité et nécessite de disposer de capacités intermédiaires, comme pour le char, afin d'éviter toute perte de compétence ou de mettre à mal la complétude du modèle français.
Quelques rappels ensuite. Un lance-roquettes multiple (LRM) se compose de quatre éléments : un porteur, qui est un véhicule à roues ou à chenilles, représentant une priorité assez faible avec un niveau stratégique inexistant ; un panier, à savoir la structure accueillant les munitions, qui est un système simple doté d'un niveau de priorité également assez faible ; une conduite de tir, c'est-à-dire le logiciel qui permet d'indiquer la cible, d'orienter le panier et de réaliser un tir précis, qui est un élément plus complexe, mais d'une importance stratégique moyenne en raison de la nature du logiciel, en dépit de forts enjeux d'interopérabilité ; enfin, des munitions, roquettes ou missiles, qui sont des systèmes de précision ou de saturation avec différentes portées et les éléments les plus complexes et stratégiques.
Une question de souveraineté se pose en matière de production, d'emploi, mais aussi d'interopérabilité pour que nos partenaires utilisent nos munitions ou afin d'utiliser les munitions de nos partenaires.
Quels sont les trois générations de lance-roquettes ?
La première génération consistait en des systèmes plutôt dotés d'une courte portée, hérités des Katioucha de la Grande Guerre patriotique, comme le BM-21 Grad qui est peut-être le système de lance-roquettes le plus produit au monde et doté d'une portée limitée. On en compte encore environ 130 en Europe, appartenant à différentes catégories, dont les systèmes ont été plus ou moins améliorés par les ex-pays de l'Est, notamment après la chute du mur.
La deuxième génération de lance-roquettes avait d'abord un objectif de saturation, puis de précision après la fin de la guerre froide. Les systèmes français actuels, les M270 Multiple Launch Rocket System (MLRS) conçus en coopération avec nos partenaires américains et européens de l'époque en font partie. Une deuxième version plus moderne, le M142 High Mobility Artillery Rocket System (Himars), fourni en nombre à l'Ukraine, recherchait plutôt la précision, en abandonnant la solution de saturation.
Enfin, la troisième génération de lance-roquettes, soit la génération actuelle, est polyvalente et dotée d'une capacité de saturation et de précision pour toute portée ; la plupart des systèmes modernes ont une portée de 500 kilomètres et pourraient atteindre 1 000 kilomètres, voire davantage, grâce à des développements ultérieurs.
Pour ce qui concerne le parc européen de lance-roquettes en 2020, celui-ci est peu utilisé dans les opérations extérieures européennes et globalement vieillissant, même dans les pays de l'Est. Il comporte une minorité de plateformes héritées du programme MLRS, les LRU, les M270, de niveau hétérogène, et moins interopérables que d'autres systèmes. La France est le pays qui a le moins modernisé ses MLRS, alors que leur châssis date des années 1980 ; c'est pourquoi nous devons les remplacer. Les Allemands, les Finlandais et les Britanniques sont moins confrontés à ce problème. Surtout, une majorité de systèmes sont hérités du pacte de Varsovie ; ils sont donc plus ou moins modernisés, à plus courte portée et davantage orientés vers la saturation.
Quelles options pour se réarmer en l'absence de LRM européen moderne ? L'industrie locale n'a pas exploré cette voie, contrairement à l'industrie turque, qui a développé, tout au long des années 1990, une batterie de systèmes nationaux, souvent dérivés de systèmes étrangers, notamment chinois. La Turquie est donc réellement souveraine dans ce domaine.
Il existe trois options.
La première est le développement d'une solution nationale ; c'est le choix de la Turquie et de la France dans le cadre du programme FLPT.
La deuxième est le développement conjoint d'une nouvelle plateforme avec un partenaire plus expérimenté ; cela a notamment été le choix de l'Allemagne au travers de deux programmes concurrents. Le premier programme, Global Mobile Artillery Rocket System (Gmars), associera Rheinmetall et Lockheed Martin et présente l'avantage de pouvoir utiliser les munitions des lance-roquettes d'ancienne génération comme celles de la génération actuelle, les M31, qui sont la propriété intellectuelle de Lockheed Martin et du gouvernement américain. C'est un énorme avantage comparatif, puisque Lockheed Martin a refusé à presque tout le monde l'usage de ses munitions afin de favoriser le Himars et son successeur à venir, le Gmars. Le second programme allemand associe KNDS Allemagne et l'israélien Elbit Systems dans le cadre de l'Europulse, aujourd'hui appelé Multi-domain Rocket Artillery System (Mars), mais Lockheed Martin a refusé de laisser les Israéliens et les Allemands utiliser ses munitions.
La troisième option est l'achat sur étagère d'un système extra-européen qui est la solution la plus rapide, potentiellement la moins chère, puisqu'il n'y a pas de coût de développement, mais c'est aussi la moins souveraine.
Dans le cadre de l'achat sur étagère, trois possibilités sont offertes aux Européens. La plupart des pays se sont tournés vers le Himars, acheté en assez petite quantité, mais par un grand nombre de pays, notamment les pays baltes qui font pourtant rarement les mêmes choix capacitaires. Les avantages de ce système résident dans le nombre important de pays utilisateurs, la compatibilité des munitions, ses performances intéressantes - le Precision Strike Missile (PrSM), le missile de précision du futur de l'armée américaine, est déjà utilisé par les Australiens notamment - et son aérotransportabilité, élément important pour les États-Unis et la France, puisqu'il s'agit d'un système assez léger et assez compact.
Les défauts de ce système, qui sont a priori rédhibitoires pour la France, sont une dépendance totale aux États-Unis, un coût élevé - les Américains le doublant voire le triplant à l'export pour financer leurs propres coûts -, des délais de livraison importants, en raison des commandes existantes, mais aussi parce que les Américains remplacent leur système d'ancienne génération par celui-ci, et la quasi-impossibilité d'intégrer une munition locale, ce qui est un problème pour la France.
Une autre option, un peu moins connue, est le système PULS, d'origine israélienne, aux performances variées, qui permet d'utiliser plusieurs types de munitions, mais qui a été choisi par un nombre limité de pays - le contrat espagnol a notamment été annulé à la suite des opérations israéliennes à Gaza. Or la relation France-Israël n'est pas au beau fixe, en raison de l'éviction des entreprises israéliennes du salon Eurosatory en 2024. S'y ajoute la faible quantité de systèmes disponibles, une réelle crainte quant à l'existence d'éventuelles backdoors israéliennes et américaines, ainsi qu'un problème de fiabilité s'agissant du délai de livraison - les Danois sont en train d'en faire l'expérience.
La dernière option est la solution sud-coréenne, à savoir le K239 Chunmoo. Il est apparu en Europe en 2022 avec la commande par la Pologne de près de 300 systèmes montés sur un châssis polonais, dont une partie doit être produite en Pologne. En début d'année, les Polonais ont annoncé qu'ils commenceraient à produire sur leur territoire les munitions nécessaires d'ici un à deux ans, grâce à d'importants transferts de technologies. Les annonces d'achat s'accélèrent : ainsi, les Estoniens ont acquis six systèmes, puis les Norvégiens, les Danois et les Suédois ont réalisé des essais et des tests assez poussés. Pour avoir travaillé sur le modèle finlandais, il me semble que la Finlande devrait suivre ce mouvement, car elle doit procéder rapidement à des remplacements, ce que ne permet pas forcément le Himars.
Le K239 Chunmoo a plusieurs autres avantages : il peut fonctionner avec une variété de munitions, intégrer les munitions locales, ce qui est un véritable avantage comparatif pour Hanwha Aerospace, l'entreprise qui produit ces systèmes, en témoigne notamment l'intégration à venir des munitions suédoises et polonaises. Ainsi, bien que seuls trois pays aient officiellement commandé de tels systèmes, en raison de la quantité commandée, le K239 Chunmoo sera le système le plus commun en Europe. Un autre avantage comparatif de cette solution coréenne réside dans une livraison rapide : en deux ans et demi, les Polonais ont reçu cent cinquante systèmes coréens, un volume inégalable pour n'importe quelle autre solution.
Néanmoins, quelques problèmes se posent. Tout d'abord, la République de Corée a une position assez complexe et ambivalente, proche de celle de la Suisse, pour ce qui concerne l'exportation de matériel militaire à des pays en guerre. Ensuite, le K239 Chunmoo monté sur un châssis coréen est un système assez lourd qui ne correspond pas au poids total autorisé en charge (PTAC) en France, d'après la direction générale de l'armement. Ce problème peut néanmoins être résolu en intégrant un châssis local qui est souvent bien plus léger, comme l'ont fait les Polonais.
À la fin de la guerre froide, la France disposait de cinquante-trois lance-roquettes multiples, des MLRS destinés à des missions de saturation et de frappe en masse. Durant les années 1990-2000, la modernisation du programme LRU a été lancée afin de disposer de systèmes bien plus précis, capables de réaliser des frappes dans le cadre des opérations extérieures (Opex), notamment dans des lieux où des civils sont présents, afin de limiter ou d'éviter les dommages collatéraux. Le résultat est une munition moderne, très peu puissante comparée à d'autres, mais extrêmement précise avec une portée allant jusqu'à 80 kilomètres, ce qui est intéressant.
Malheureusement, en raison du coût de cette modernisation et d'un lobbying interarmées assez complexe, seuls treize systèmes ont été mis à niveau, contre les vingt-six prévus initialement, pour un coût tout de même assez élevé. Quatre de ces systèmes ont été donnés à l'Ukraine, dont deux qui ne fonctionnaient pas ; il en resterait donc actuellement neuf, mais moins de cinq seraient en état de fonctionner. À cela s'ajoute un réel problème d'obsolescence de la plateforme et du châssis. Pour y remédier, une solution envisagée consiste à placer les systèmes sur des porte-chars pour préserver leur mobilité. Mais l'armée de Terre a indiqué manquer de porte-chars pour ses chars, si bien que cette solution n'était pas judicieuse.
En 2019, aucune perspective de remplacement n'était tracée par la LPM alors en vigueur, laissant penser que le système était voué à disparaître, et le faible nombre de systèmes empêchait tout redéploiement.
M. Cédric Perrin, président. - Le général Brethous, qui commandait la force Barkhane, avait fait les éloges du LRU : c'est le dernier matériel à chenilles de l'armée française et il a permis de désensabler un certain nombre de matériels à roues. Son utilisation au Mali a démontré qu'il était performant.
M. Léo Péria-Peigné. - Il peut avoir, en effet, d'autres usages que ses seules missions de frappe. Voilà qui illustre l'éternel débat entre la roue et la chenille ! Ce débat est loin d'être terminé.
La France dispose, en 2025, de quatre à cinq lanceurs opérationnels. La capacité de feu en profondeur du futur ne sera pas disponible avant 2030. Nous avons donc besoin de nous doter d'une capacité de feu intermédiaire pour éviter une rupture de capacité.
Quels sont les besoins pour les armées ? L'armée de Terre souhaite un gain en portée de tir et en létalité, afin de remédier au grave problème de puissance de feu de notre armée. L'Ifri va d'ailleurs publier, d'ici un mois ou deux, une étude sur la question de la puissance de feu dans l'armée française. Ses conclusions ne sont pas, à ce stade, très optimistes : ce n'est pas moi, le pessimiste de service, qui le dit, car cette étude a été réalisée par des officiers détachés auprès de l'Ifri.
L'armée de Terre a aussi besoin de disposer de contrebatteries pour détruire les capacités de feu adverses, afin de permettre aux unités françaises de « monter en ligne » sans avoir à subir le feu ennemi, qui est susceptible de causer de lourdes pertes et de placer les unités hors de combat.
L'armée attend aussi que le système contribue aux opérations de suppression des défenses antiaériennes adverses - SEAD ou Suppression of Enemy Air Defense en anglais. Il s'agit de soutenir l'armée de l'air qui n'a pas les moyens, en l'état, de réaliser cette mission seule pour acquérir la supériorité aérienne, laquelle est indispensable dans les doctrines militaires actuelles. L'armée américaine a ainsi transféré l'essentiel de ses capacités de SEAD aux systèmes sol-sol, et non plus air-sol, comme cela avait pu être le cas notamment lors de la guerre en Irak, dans les années 1990.
Il y a aussi un enjeu de saturation - un terme qui a été complètement oublié en France et par les Européens de l'Ouest après la fin de la guerre froide - pour enrayer un assaut, potentiellement russe, qui serait non pas fondé sur la fulgurance blindée, mais sur une masse d'infanterie jetée contre l'adversaire. Voilà qui soulève aussi la question du retour, dans un nombre croissant de pays européens, des armes à sous-munitions, qui avaient été progressivement retirées du service. L'Ifri a publié une étude Armes à sous-munitions et mines antipersonnel en mai dernier.
L'armée de Terre estime que le format optimal serait de 70 à 80 lanceurs. Il en faudrait 40 pour équiper deux divisions complètes et une trentaine pour l'artillerie des corps d'armée, les écoles et la maintenance. Rappelons que la cible finale est, à l'heure actuelle, de disposer de 26 lanceurs.
Une piste indienne a émergé en 2024. Des médias indiens, puis certains médias français ont évoqué un intérêt de la part de la France pour la plateforme indienne Pinaka. Mais cela semble, d'un point de vue capacitaire et stratégique, à peu près incompréhensible. Pour être tout à fait honnête, le développement de cette plateforme a pris trente ans et les Indiens ont dû recourir à la technologie israélienne pour le finaliser, alors que ce système est très peu ambitieux, puisqu'il n'est, en fait, qu'une copie d'un système russe existant.
En l'état, il ne convient pas aux exigences de l'armée de Terre. Celle-ci veut pouvoir tirer à 150 kilomètres, ce qui est une portée extrêmement commune pour les lance-roquettes modernes. Le Pinaka est un système de deuxième génération, voire, au mieux, de deuxième génération plus. La plupart des systèmes de troisième génération ont déjà une portée de 150 kilomètres. La munition du Pinaka, qui vient juste d'être développée, n'a une portée que de 70 kilomètres, soit 10 kilomètres de moins que les lance-roquettes français actuels, et elle n'a pas été commandée par l'Inde. La portée des Pinaka indiens actuels est comprise entre 30 et 50 kilomètres.
De plus, la fiabilité des munitions n'est pas assurée : jusqu'en 2016, il y avait régulièrement des explosions de munitions à l'intérieur des paniers des lance-roquettes sur le pas de tir. On constate, en outre, un manque d'interopérabilité complet avec le matériel de l'Otan. Une munition d'une portée de 120 kilomètres est tout juste entrée en développement en 2024 ; vu les délais habituels de l'industrie indienne, elle ne sera pas disponible avant 2030, en espérant qu'elle soit fiabilisée.
Rien ne dit qu'elle sera commandée par l'Inde. En effet, l'Inde a acheté récemment des PULS, des lance-roquettes de troisième génération israéliens, pour se doter de capacités modernes de frappe dans la profondeur. Évidemment, Lockheed Martin ne donnera jamais l'autorisation à l'Organisation de recherche et développement pour la défense (DRDO) indienne d'utiliser ses munitions, pas plus qu'elle ne l'a donnée aux autres systèmes.
Ce système ne répond donc pas aux besoins français exprimés, ni en termes de portée ni en termes de précision. J'ai oublié d'indiquer que les puces GPS utilisées dans les munitions du Pinaka sont des puces civiles, qui sont donc sensibles au brouillage et qui sont de qualité variable, ce qui fait que la précision de ces munitions est très inférieure aux autres.
Dès lors, quel serait l'avantage d'un achat de ce système ? On peut mentionner le coût : un Pinaka coûte 500 000 euros, contre 5 millions pour un lance-roquettes de troisième génération. On a aussi dit que les livraisons seraient rapides, car les systèmes pourraient être prélevés sur les stocks indiens, comme cela a été le cas pour fournir l'Arménie, qui est le seul client étranger de ce système. Cette affirmation a toutefois été nuancée par certains observateurs et experts, qui expliquent que l'Inde a un sérieux problème pour produire, à cause notamment de la séparation entre des acteurs publics et privés. Les livraisons seront donc rapides si les systèmes sont prélevés sur le parc indien, mais sinon ce ne sera pas sans doute pas le cas.
Enfin, un problème se pose sur le plan stratégique. La France a eu tendance à donner des leçons à ses partenaires européens sur le fait qu'il fallait acheter européen, ce qui est tout à fait juste en soi. Dès lors, si la France, après avoir dit cela pendant quatre ans, après avoir bloqué certains mécanismes européens d'achat de matériel à l'Ukraine, se mettait à acheter des lance-roquettes indiens, sa crédibilité serait affectée. C'est une question de cohérence !
Quelles sont donc les solutions ? Je n'ai touché d'argent de la part d'aucune entreprise coréenne - je le précise -, mais en l'état, il me semble que la solution coréenne semble particulièrement intéressante. Lorsque l'on compare les parcs de systèmes terrestres allemands, polonais et français, on constate que la France souffre d'une capacité de feu très inférieure. L'écart en termes de volume est très net.
Il serait intéressant de coupler l'acquisition d'une capacité intermédiaire et le développement du programme FLPT. L'enjeu stratégique de ce programme ne réside pas dans le développement d'un lanceur : il ne s'agit que d'un véhicule, très simple à concevoir. La question est de mettre au point des munitions. Il faut éviter de reproduire les erreurs qui ont été commises avec le char Leclerc : il ne faut pas créer un système excellent, en ayant les moyens d'en acheter qu'un petit nombre, tout en espérant l'exporter : on ne peut pas compter sur des exportations, car le programme FLPT arrivera à maturité lorsque la plupart des États européens seront déjà réarmés.
L'idée pourrait donc être d'acheter ou de louer des lance-roquettes coréens Chunmoo. Il pourrait être envisageable de les louer à l'armée polonaise, qui en a reçu 150 unités, mais qui a de gros problèmes de ressources humaines, ce qui fait qu'elle ne pourra pas tous les utiliser dans l'immédiat. Dans le même temps, il pourrait être envisageable de développer une munition FLPT capable d'être utilisée avec ce système. Cette munition ne doit pas être exclusive, mais elle doit être compatible. En effet, le Chunmoo va devenir le système le plus répandu en Europe. Il est utilisé aussi par de bons alliés de la France, comme les Émirats arabes unis et l'Arabie saoudite. Il aura certainement un brillant avenir à l'export, au vu des efforts de marketing réalisés par Hanwha et l'industrie de défense sud-coréenne, non seulement en France, mais aussi au Moyen-Orient et en Asie du Sud-Est.
En utilisant ce système, la France renforcerait son interopérabilité avec la Pologne, avec qui la France a signé un traité récemment, avec l'Estonie, où l'armée française est présente, et avec les pays qui achèteront ce système, comme la Norvège ou d'autres alliés en dehors de l'Europe.
L'intégration de munitions locales est possible sur la plateforme Chunmoo, alors qu'elle ne l'est pas forcément sur d'autres systèmes, tels que les Himars américains. Il est donc envisageable de développer une munition, de nature stratégique ou opérative, puis de l'exporter dans les pays du « club Chunmoo » qui est en train de se former. Cela permettrait de renforcer la position française sur le flanc Est de l'Europe. L'Ifri avait ainsi suggéré, dans son étude sur l'évolution de la politique de sécurité et de défense de la Pologne, de créer une unité d'artillerie multinationale, sur le modèle de la brigade franco-allemande, qui serait positionnée en Pologne ou en Estonie, et qui comprendrait des éléments français, polonais et estoniens, autour d'un système et de munitions identiques.
L'idée est d'éviter un déclassement français. Il y a une tendance en France depuis quelque temps à dire : « Oui, mais la France ne fera jamais aussi bien que la Pologne ; la France ne fera jamais aussi bien que l'Allemagne. » Si l'on raisonne en volumes, c'est très probablement vrai. Néanmoins, utiliser cet argument pour dire qu'il faut renoncer serait une erreur majeure pour la crédibilité de la France sur le théâtre européen. L'Europe demeurera, en effet, même si la France ambitionne d'être une puissance d'équilibre mondiale, un théâtre d'opérations majeur pour notre pays durant les dix à quinze années qui viennent. Il est donc important d'y jouer un rôle majeur, non seulement naval ou aérien, mais aussi terrestre.
M. Cédric Perrin, président. - Je vous remercie pour cette étude. Il me paraissait important d'évoquer la question du matériel terrestre, qui concerne les chars et les lance-roquettes unitaires (LRU) notamment. Les capacités de la France en LRU ont quasiment disparu. Notre pays disposait, jusqu'au début de la guerre en Ukraine, de treize lance-roquettes unitaires en tout et pour tout, au 1er régiment d'artillerie.
Nous avons fait le choix, en 2011, d'utiliser des LRU, c'est-à-dire des M270 modernisés, qui ne permettent plus d'envoyer des sous-munitions, puisque la convention d'Oslo de 2008, signée par la France, interdit leur usage.
L'armée française utilise donc des munitions unitaires depuis 2011 et dispose de treize unités seulement. Voilà qui donne à réfléchir, lorsque l'on compare avec les capacités des autres pays ! Un certain nombre de ces matériels ont été mis à la disposition des Ukrainiens et d'autres ont été mis au rebut. Très peu d'entre eux sont donc disponibles pour un entraînement à la guerre de haute intensité.
La question qui s'est posée en 2023 était de savoir si la France allait se doter d'un matériel souverain ou non. Notre commission avait déposé un amendement d'appel, lors de l'examen de la loi relative à la programmation militaire pour les années 2024 à 2030, pour demander au Gouvernement de recourir à un matériel souverain. C'est ainsi que nous avons pu discuter de cette question dans l'hémicycle. C'est un sujet auquel nous sommes extrêmement attentifs. Nous l'évoquons régulièrement avec le délégué général pour l'armement.
Un partenariat d'innovation a été lancé par la DGA, auquel ont répondu un certain nombre d'industriels. Des groupements se sont donc constitués. Les premiers résultats devraient être obtenus dans le courant du mois mars ou au début du mois d'avril. Nous en saurons alors un peu plus sur la capacité de la France de se doter d'un matériel souverain ou sur la perspective de faire l'acquisition de matériel étranger. À cet égard, une étude comparative a été faite pour évaluer les matériels coréens, américains et israéliens. J'ai lu avec attention le rapport de l'Ifri, qui confirme ce que nous savons depuis un certain nombre d'années sur ce sujet.
La France a acheté l'année dernière des munitions M31 pour équiper nos LRU. Il conviendrait, si la France devait développer un matériel souverain, que celui-ci permette d'utiliser ces munitions, avant que nous n'en achetions d'autres plus récentes.
Mme Nicole Duranton. - Au regard du conflit ukrainien, quelles sont les lacunes capacitaires prioritaires que les armées européennes doivent combler en urgence ? S'agit-il de l'armement, des stocks... ? Et quid de la doctrine ? Le char de combat conserve-t-il sa pertinence face aux drones ?
Le réarmement allemand et polonais rebat-il les cartes en Europe ? Comment évaluez-vous la crédibilité de ces programmes et leur implication pour le positionnement stratégique de la France ?
M. Léo Péria-Peigné. - Concernant les lacunes prioritaires, il est extrêmement difficile de se prononcer. L'Ifri a publié une étude récente sur le sujet, intitulée Quelle autonomie capacitaire pour l'Europe ? coordonnée par Elie Tenenbaum. Elle montre qu'il existe plusieurs lacunes et qu'il est très difficile de les classer par ordre de priorité.
La question des stocks a beaucoup attiré l'attention au début de la guerre, mais nous ne nous sommes pas forcément demandé quelle était leur raison d'être. Ils visent à surmonter le premier choc et à permettre aux flux de production de se régulariser. C'est exactement ce qu'ont fait les Ukrainiens et les Russes. Le pli a aussi été pris en Europe. L'augmentation des capacités de production de munitions européennes - davantage que françaises, pour être tout à fait honnête - a été de ce point de vue assez admirable et intéressante. Elle a vu l'émergence de deux acteurs majeurs : Rheinmetall, en Allemagne, et CSG, en Tchéquie, qui jouent un rôle essentiel pour fournir des munitions aux Ukrainiens. Il ne faut donc pas dissocier la question des stocks de celle des flux.
Concernant les frappes dans la profondeur, les Occidentaux se sont très peu intéressés aux lance-roquettes jusqu'aux années 1980. On estimait alors que l'artillerie de gros calibre suffirait. L'augmentation de la portée atteinte par les lance-roquettes soviétiques a provoqué une réaction chez les Occidentaux, qui ont alors constaté qu'ils étaient dépassés à la fois en termes de portée et de puissance de feu. C'est ainsi qu'est né le besoin de développer un lance-roquettes capable d'égaler la portée de 40 kilomètres des systèmes soviétiques, pour effectuer des missions de saturation.
Nous sommes aujourd'hui dans une logique à peu près similaire. Les Russes ont développé en Ukraine des moyens très importants de saturation à longue portée. Il est nécessaire que nous ayons la même réflexion que celle que nous avons eue dans les années 1980, pour développer des capacités massives. C'est la vision que les Polonais ont adoptée : ils disposaient d'environ 80 systèmes de lance-roquettes en 2022 et ont l'ambition d'en posséder 850. Un général polonais a extrêmement bien résumé leur objectif en expliquant que, si les Russes mettaient le pied en Pologne, il faudrait que les Polonais soient capables de raser Kaliningrad et tout ce qu'il y a derrière !
Dans la mesure où il n'est pas possible de tenir la ligne de front à forces égales, il est nécessaire de posséder des capacités de frappe dans la profondeur qui ne soient pas dépendantes de la supériorité aérienne - celle-ci en effet n'est pas garantie en l'absence des États-Unis. Cette question, qui se posait moins dans les années 1980, apparaît aujourd'hui beaucoup plus prégnante.
Ensuite, il sera indispensable de traiter la question sanitaire - il faudrait aussi évoquer la question des drones, mais je n'en parle pas, car c'est un sujet avec lequel on vous a rebattu les oreilles depuis quatre ans ! L'armée russe compte en Ukraine environ 200 000 à 300 000 morts et probablement 1 million de soldats blessés, disparus ou capturés. À Bakhmout, pendant les six mois qu'a duré la bataille, on a enregistré 1 000 à 2 000 blessés par jour du côté ukrainien, et trois à quatre fois plus du côté russe. Les systèmes sanitaires européens sont incapables d'absorber un tel volume.
La question sanitaire recouvre non seulement le traitement des blessés proprement dit, mais aussi leur tri, leur acheminement, leur protection et leur réhabilitation post-conflit. En Russie, la question du retour du front des soldats traumatisés constitue déjà un problème énorme, qui transparaît sur les réseaux sociaux russes, parfois de manière assez glaçante.
Nous évoquerons tout à l'heure la question de l'avenir du char de combat face aux drones.
J'en viens, enfin, au réarmement allemand et polonais. L'Ifri a publié en 2023 une étude Zeitenwende : la Bundeswehr face au changement d'ère, qui mériterait d'être actualisée. Néanmoins, nous avions vu à peu près juste sur les besoins allemands et les obstacles rencontrés, notamment budgétaires, qui sont aujourd'hui en train d'être dépassés. En 2022-2023, nous nous demandions si les Allemands allaient être capables de passer du régime d'exception, constitué par le fonds extraordinaire de 100 milliards, à un régime pérenne de dépenses militaires de 2 % du PIB. Ils l'ont fait. Aujourd'hui, l'Allemagne est en passe de se doter d'un budget militaire de 150 milliards d'euros, ce qui est considérable.
En ce qui concerne la Pologne, j'ai publié avec Amélie Zima en janvier 2025 une étude Pologne, première armée d'Europe en 2035 ? Perspectives et limites d'un réarmement. Cette étude a été passionnante à réaliser et a suscité beaucoup d'intérêt de la part des militaires et des hommes politiques, en tout cas en France.
La Pologne a encore beaucoup d'obstacles à surmonter : sa pyramide des âges est catastrophique, son effort budgétaire en faveur du réarmement n'est pas forcément soutenable et devra être réduit, une fois qu'auront été réalisés les grands achats auprès de la Corée ; enfin, la question de la maintenance des matériels est posée. Toutefois, même si ce pays ne réalise que la moitié de ses ambitions, il disposera déjà de la première armée de Terre d'Europe.
De leur côté, les Allemands fonctionnent un peu comme un moteur diesel, avec un allumage lent, mais les achats se concrétisent. La montée en puissance de l'industrie de défense allemande est à souligner. Une réflexion pourrait même s'engager afin de faire de l'industrie de défense un acteur industriel majeur de la reprise économique du pays.
Le signal stratégique constitue en lui-même un acte et les évolutions en cours présentent, à ce titre, un caractère particulièrement intéressant.
M. Cédric Perrin, président. - Je rappelle que dans la LPM 2023, nous avions inscrit 600 millions d'euros pour l'acquisition de lance-roquettes unitaires (LRU).
M. Léo Péria-Peigné. - J'ai une inquiétude à ce sujet, puisque cette enveloppe aurait été réduite.
M. Akli Mellouli. - Quelles sont les implications des nouvelles technologies - drones, défense antiaérienne, systèmes autonomes - sur l'emploi des forces armées en général ? Quelle est votre vision des priorités industrielles et politiques pour renforcer la souveraineté stratégique de la France et de l'Europe ?
M. Léo Péria-Peigné. - Pour ce qui est des nouvelles technologies, je ne me lancerai pas dans une énumération à la Prévert.
Un élément appelle une attention particulière et, dans ce domaine, la France enregistre des résultats relativement satisfaisants : l'acculturation aux drones. Cela signifie que les personnels doivent non seulement savoir les utiliser, mais aussi les modifier, les faire évoluer et les adapter à la menace.
À cet égard, l'armée de Terre a engagé, voilà deux ans, une démarche particulièrement intéressante fondée sur une forme de subsidiarité et de décentralisation. Celle-ci consiste à laisser aux unités, du régiment jusqu'à la brigade, des budgets et du temps afin d'acquérir des drones, de les modifier et de les produire.
Une visite à Biscarrosse, l'an dernier, sur le principal centre d'essais de l'armée de Terre et de la DGA a permis de constater qu'une unité s'était pleinement inscrite dans cette logique : acquisition d'imprimantes 3D, de petits moteurs, de cartes SD et de tous les composants nécessaires à la fabrication de ses propres drones cibles. Cette démarche peut paraître dérisoire, mais tout commence ainsi.
L'Ukraine a tenu parce que, dès 2014, des acteurs de la société civile, notamment, ont identifié dans le drone une opportunité pour pallier les déficiences de la société post-soviétique ukrainienne. La société civile s'est véritablement emparée du sujet ; des fondations ont lancé des processus de formation et d'acquisition via des financements participatifs. Toutefois, il s'agit d'un palliatif.
En France, faire voler un drone s'avère extrêmement complexe. Lors d'un exercice de terrain, l'été dernier, avec le 3? régiment de parachutistes d'infanterie de marine, toutes les compagnies disposaient de plusieurs drones, mais aucune n'a obtenu l'autorisation de les faire voler ! Dans la réglementation française actuelle, faire voler un drone de cette taille présente un degré de complexité presque équivalent à celui d'un hélicoptère de combat. Le manuel d'utilisation a d'ailleurs été décalqué de l'un sur l'autre, ce qui constitue un problème. La fluidification et une certaine libéralisation de l'utilisation, de la modification et des capacités d'acquisition permettraient de disposer d'une armée présentant non pas dix années de retard sur les Ukrainiens et les Russes, mais peut-être seulement trois.
Cet outil présente un coût limité et une utilité immédiate. En outre, un terrain d'expérimentation à ciel ouvert existe : le conflit ukrainien. Les acteurs, industriels comme militaires, qui auront effectué des essais dans ce conflit progresseront lorsque celui-ci prendra fin, au lieu de se contenter de rattraper un retard jusqu'au conflit suivant.
En ce qui concerne la priorisation industrielle, la France rencontre un problème majeur d'investissement, ainsi qu'un problème de sincérité de la LPM. Elle annonce un budget annuel de 60 milliards d'euros. Toutefois, une fois retranchés les investissements consacrés exclusivement à la dissuasion et aux pensions militaires, non comptabilisées dans la plupart des autres pays, le budget militaire français équivaut à celui de la Pologne en 2025. Or la Pologne investit dans une armée de Terre de dissuasion conventionnelle capable de faire pièce à toute intrusion russe, du moins à court terme.
La France, avec un budget équivalent, disperse ses ressources sur une étendue beaucoup trop large : les grands fonds, le quantique, l'hypersonique et, désormais, la très haute altitude. Il ne s'agit pas de nier la menace, mais, avec 60 milliards d'euros, tous ces objectifs ne sauraient être visés en même temps avec une efficacité suffisante. Les États-Unis eux-mêmes rencontrent des difficultés à couvrir l'ensemble des besoins.
La priorité consiste donc à sincériser non seulement la LPM, mais également les objectifs stratégiques, afin d'engager une véritable rationalisation. La France dispose de citoyens dans l'Indo-Pacifique et fait face à des besoins potentiellement supérieurs à ceux d'autres pays. Toutefois, une question centrale s'impose : la France souhaite-t-elle afficher une crédibilité en temps de paix, face à une menace latente, ou en temps de guerre, face à un conflit réel ?
Cette question, malgré l'actualisation de la Revue nationale stratégique, ne reçoit pas de réponse claire. Les échanges avec différents partis politiques, à droite comme à gauche, montrent que ce constat est largement partagé.
En matière de priorisation industrielle, certains efforts ont été engagés, notamment par des acteurs détenus par l'État, tels que KNDS : production de Caesar ou encore de munitions spécifiques, comme les Hammer, c'est-à-dire des bombes guidées. Des relocalisations intéressantes ont également concerné la poudre et les explosifs : nous avons été instruits par le précédent du Doliprane durant le covid !
Ces efforts demeurent toutefois insuffisants.
La Pologne, l'Allemagne et, dans une certaine mesure, l'Italie ont capitalisé sur l'aide à l'Ukraine en commandant à leurs propres industriels. La France, à l'inverse, suscite une irritation croissante en Europe en demandant aux autres Européens d'acheter français pour l'Ukraine, tout en commandant elle-même en quantités limitées.
Si tous les pays européens avaient adopté l'attitude française, l'Ukraine se serait probablement déjà effondrée ou se trouverait dans une situation militaire beaucoup plus défavorable.
En l'absence de commandes étatiques portant sur des systèmes performants, la montée en gamme et l'adaptation à l'économie de guerre - désormais désignée sous l'expression d'« économie de préparation à la guerre » - ne se réaliseront pas. Les leçons de 2022 n'ont pas encore été pleinement tirées.
Les industriels ne sauraient en porter la responsabilité. La base industrielle et technologique de défense (BITD) a fait l'objet de privatisations. En dehors des entreprises détenues par l'État, l'industrie de défense ne produit pas sans commande. En particulier, l'industrie terrestre française ne fait pas de bénéfices suffisants pour engager de telles manoeuvres. C'est réservé aux plus grands acteurs, tels que Rheinmetall.
M. Rachid Temal. - Je souhaite repartir de vos derniers propos afin d'évoquer l'impact de la privatisation de la BITD. Ce constat appelle une interrogation de fond. Lorsqu'une privatisation intervient, nous ne devrions pas être surpris que les entreprises invoquent ensuite leur équilibre financier. Cette situation conduit à poser une question essentielle : quelle volonté militaire la France entend-elle affirmer ? Quel rapport souhaite-t-elle entretenir avec son outil industriel ? La réponse ne réside pas, à mon sens, dans une fuite en avant consistant à considérer que l'européanisation réglerait tout.
Par ailleurs, la comparaison avec la Pologne m'interpelle. Il sera objecté, dans un premier temps, que la France dispose de la dissuasion nucléaire, contrairement à la Pologne, et que cette dernière se situe à proximité immédiate de ce qui constitue aujourd'hui sa principale menace, ce qui ne correspond pas à la situation française. Toutefois, une question plus fondamentale se pose, d'ordre presque philosophique : la France doit-elle continuer à tout faire, conformément au modèle hérité de la tradition gaullo-mitterrandienne, ou convient-il d'envisager une autre logique, consistant à assumer un statut de puissance moyenne, à concentrer les efforts sur les domaines maîtrisés et à développer des partenariats et des coopérations avec d'autres pays ?
M. Léo Péria-Peigné. -Je m'efforcerai de répondre sans me faire trop d'ennemis...
Concernant la loi de programmation militaire, les chiffres ont été cités, mais une observation plus taquine s'impose : lorsque la LPM se trouve « écrasée » deux ans avant son terme, 80 milliards d'euros sont ainsi déplacés. Il devient alors toujours possible d'affirmer que la suivante se révèle encore plus ambitieuse, puisque les deux dernières années de la précédente ont été supprimées...
En réalité, la loi de programmation militaire de 2023, malgré son qualificatif d'économie de guerre, fixe à l'horizon 2030 des cibles d'acquisition moins ambitieuses que la loi de programmation militaire de 2019. Certes, les objectifs apparaissent légèrement supérieurs à l'horizon 2035, échéance qui ne figurait pas dans la précédente programmation, mais un malaise demeure perceptible.
Dans un contexte d'industrie privatisée, celui qui passe les commandes les plus importantes détermine les spécifications majeures, fixe les cadences de production et, en définitive, détermine les capacités détenues par chacun. À cet égard, l'exemple polonais présente un intérêt particulier. Même si la Pologne ne dispose pas nécessairement des ressources humaines permettant de mettre immédiatement en ligne l'ensemble de ses systèmes, elle organise leur stockage en quantités très importantes. Un vaste programme de rénovation des infrastructures est en cours, ce qui lui permettra, le cas échéant, d'être pourvoyeur de systèmes pour une défense européenne.
La France se situe, certes, loin de la ligne de front. Toutefois, se réfugier en permanence derrière la dissuasion nucléaire conduit à apparaître comme un allié de qualité variable. Malgré quatre années de discours sur la dimension régionale de la dissuasion française, celle-ci demeure fondamentalement nationale. Le terme d'« intimité stratégique » a été employé. Toutefois, l'intimité stratégique ne se proclame pas, elle se démontre. Or les preuves de cette intimité stratégique demeurent insuffisantes.
Les réactions suscitées par le rapport d'Hélène Conway-Mouret et Pascal Allizard sur la mutualisation et l'européanisation de la BITD illustrent ce malaise, notamment sur la question des garanties, en particulier nucléaires.
Le problème demeure constant : tant que la France continuera d'étaler son budget sur une tartine beaucoup trop grande, elle restera incapable de produire des effets d'échelle et dimensionnants en Europe.
La question consiste alors à déterminer s'il convient de tout faire ou d'adopter une logique de subsidiarité. Avec 3 000 milliards d'euros de dette, une pyramide des âges dégradée et un poids croissant des retraites dans les finances publiques, la réponse me paraît s'imposer d'elle-même. D'ailleurs, aucun pays ne fait tout. La marine polonaise constitue le parent pauvre de l'effort militaire polonais, tandis que son armée de l'air se trouve largement subordonnée à son armée de Terre.
Selon les propos du chef d'état-major des armées, il ne faudra peut-être pas attendre dix ans pour connaître un conflit direct avec la Russie. Dès lors, la priorité consiste à déterminer comment contribuer efficacement à un conflit aéroterrestre sur le territoire européen.
Il importe à mon sens de procéder à une sincérisation stratégique. L'Indo-Pacifique constitue un théâtre important, mais, face à la Chine, la France ne dispose pas nécessairement des moyens lui permettant de s'imposer comme un acteur crédible dans cette région. En revanche, un effort accru en faveur de l'armée de Terre et de l'armée de l'air permettrait de maintenir une crédibilité réelle. Le format actuel, comprenant 200 chars, 110 Caesar, 500 blindés d'infanterie de combat et 26 lance-roquettes, apparaît pour l'instant insuffisant.
Si la France entend exercer le rôle de nation-cadre, elle ne saurait se limiter à ses capacités organiques. Elle doit également fournir aux nations partenaires, y compris les plus petites, telles que l'Estonie, des munitions et des systèmes de soutien.
Cette évolution marque peut-être la fin du modèle gaullo-mitterrandien. Toutefois, si ce modèle ne présente de crédibilité qu'en temps de paix, alors, il ne présente aucune crédibilité réelle. Lorsque la menace réapparaît, la réalité s'impose : ce modèle relevait, en réalité, du tigre de papier. Hélas !
M. Cédric Perrin, président. - Je ne suis pas parmi les plus optimistes de cette commission, mais je le suis plus que vous. L'armée de Terre a mis en évidence sa faculté à développer des innovations. La capacité à faire voler des drones en essaim au milieu de Paris ne relevait pas de l'évidence et constitue, à cet égard, un signal significatif.
En outre, la commission a fait adopter, dans le cadre de la LPM de 2023, un amendement instituant un catalogue des drones de confiance, selon un modèle très simple et directement utilisable. Ce dispositif vise précisément à répondre aux difficultés liées aux marchés publics et aux procédures d'appel d'offres.
Je voudrais maintenant que vous évoquiez la question des chars.
M. Léo Péria-Peigné. - C'est vrai, j'ai un naturel pessimiste. Néanmoins, j'admets que la situation s'est nettement améliorée, tant à l'échelle de la France qu'à celle de l'Otan, entre 2022 et 2025. Certains signes ne sont pas encourageants, mais d'autres le sont réellement.
J'en viens à la question des chars.
En regardant les images de la guerre en Ukraine, beaucoup de gens ont vu des chars, ukrainiens ou russes, être détruits, en particulier par des drones. La liste des pertes confirme une forte proportion de chars détruits. On en a parfois tiré la conclusion que le char, devenu trop vulnérable, était l'arme d'hier. Cela se comprend, mais cela doit être nuancé pour au moins deux raisons.
D'abord, Russes et Ukrainiens accordent toujours une place très importante au char et ont adapté son usage et son architecture. Ces adaptations sont d'ailleurs très intéressantes, elles rompent radicalement avec les années 1990.
Ensuite, le réarmement européen accorde au char une place importante. Des États qui avaient abandonné cette capacité - je pense notamment aux Pays-Bas - en rachètent ; des pays qui n'en ont jamais eu, comme la Lituanie, en achètent.
De son côté, la France est dans une situation particulièrement précaire - je suis désolé de le dire sur ce sujet aussi. On m'a quand même expliqué que la flotte française de chars n'avait plus de moteurs et que le dernier disponible avait été prélevé sur le char Leclerc qui se trouve au musée des blindés de Saumur ! Et quand on sait qu'il faudra attendre 2040 ou 2045 pour disposer du MGCS, on comprend qu'on est un peu coincés... Voilà pourquoi nous nous sommes saisis du sujet avec le soutien de l'industrie et des armées.
Dans un premier temps, il s'agissait de comprendre et de nuancer certains éléments. Si l'on agglomère les pertes ukrainiennes et russes, cinq mille chars ont été perdus globalement en quatre ans ; c'est énorme. Cela représente à peu près l'ensemble du parc européen de 2024, hors stocks de long terme.
Néanmoins, cette perte s'explique.
D'abord par la très forte densité de chars que l'on trouve dans ces armées d'héritage soviétique, où le char était un pion tactique de base indispensable, présent dans toutes les unités pour toutes les opérations. Les offensives de 2022 étaient très fortement mécanisées et, lorsqu'elles ont échoué, elles ont laissé derrière elles une quantité très importante de matériel.
Ces offensives ont aussi connu de vrais succès. Tout le monde se souvient de l'échec de la Russie au nord de Kyiv, mais rappelons-nous tout de même son succès au sud, qui lui a permis, notamment grâce à des blindés, de récupérer l'ensemble du littoral de la mer d'Azov.
Des succès ukrainiens doivent également une partie de leur réussite au char. Ainsi, des villes entières, notamment dans le nord du pays, ont été défendues par quelques unités de chars qui, en se relayant, ont donné aux unités de défense territoriale en place la puissance de feu nécessaire pour repousser des assauts. Les contre-offensives qui ont repoussé les Russes en mars-avril 2022 étaient très fortement blindées, car c'est la culture de l'armée ukrainienne, armée post-soviétique. La plateforme ukrainienne reste très capable, quand bien même elle est gourmande en maintenance.
Ensuite, par des défaillances dans la composition des forces. Les battlegroups russes qui sont entrés en Ukraine étaient très fortement pourvus en artillerie et en chars, mais très peu en infanterie et avec des systèmes de maintenance et de logistique très faibles. Un char est vulnérable tant qu'il est immobilisé ; par conséquent, si on n'a pas les moyens de le dépanner, on doit l'abandonner en cas de retrait. C'est ce qui a beaucoup contribué aux fortes pertes de chars entre mars et juin 2022.
La progression russe a été désordonnée, avançant souvent hors des bulles logistiques et de défense antiaérienne, ce qui a beaucoup exposé les colonnes d'attaque. Le repli de mars 2022 a laissé beaucoup de matériel sur le carreau, comme les assauts répétés ukrainiens et russes contre les lignes fortifiées adverses. Sans supériorité aérienne, ce type de manoeuvre engendre beaucoup de pertes. Il faut aussi mentionner la densité des armes antichars, notamment le Javelin, qui est très vite devenu l'un des symboles de la résistance ukrainienne.
Après cette première phase, les armées se sont adaptées assez rapidement - cages, couverture thermique... - et, après juin 2022, on constate un plateau dans les pertes de chars.
L'utilisation du char a elle-même évolué. Du côté français et européen, il a longtemps été pensé comme une arme antichar pour faire du tir tendu contre un autre char. Les Ukrainiens et les Russes sont très vite revenus à une pratique assez soviétique, que nous connaissions aussi pendant la guerre froide : utiliser le char comme une pièce d'artillerie, en élevant suffisamment le canon, en calculant une trajectoire balistique et en effectuant un tir indirect. Une telle utilisation a un double avantage : le système est beaucoup plus résistant et mobile qu'une artillerie standard.
On a aussi vu apparaître le couplage avec des drones, qui est un élément d'adaptation particulièrement intéressant.
Au fond, l'obsolescence d'un système n'est pas déterminée par sa vulnérabilité. Quand on explique aux Ukrainiens que le char est obsolète parce qu'il est vulnérable aux drones, ils ont tendance à répondre que le fantassin l'est aussi ! Pourtant, des fantassins, il y en a encore, même s'il existe des problèmes de ressources humaines. L'obsolescence, à mon sens, survient au moment où l'on a développé un système capable d'en remplacer avantageusement un autre et, aujourd'hui, le drone en est incapable.
Un drone peut faire beaucoup de choses, mais il ne peut pas - pas encore ? - remplir les mêmes missions tactiques qu'un char. Le char constitue un atout persistant et très important, parce qu'il allie puissance, mobilité et survivabilité.
La guerre en Ukraine a également mis en avant certains problèmes des chars occidentaux : ils sont certes beaucoup plus lourds que leurs homologues ukrainiens ou russes, mais ils sont aussi beaucoup plus complexes et, de l'aveu même des Ukrainiens, leur surspécialisation est problématique. Ces retours d'expérience sont importants pour préparer l'avenir.
Les Russes, de leur côté, ont une approche qui va peut-être marquer la fin du char de bataille principal bon à tout faire. On observe en effet une « versionnisation » du char en systèmes spécialisés pour l'appui d'infanterie, la lutte anti-drones, l'artillerie. Le char redevient une plateforme qui peut être déclinée comme pendant la Seconde Guerre mondiale.
Quand vous demandez aux Ukrainiens ce qu'ils aimeraient comme char pour l'après-guerre, ils citent plutôt - et étonnamment - un char Leclerc en raison de ses performances.
Côté européen, on a d'abord observé un désarmement en matière de chars, ensuite une place de l'Allemagne qui devient très majoritaire entre 1980 et 2025, en particulier en termes de construction. On peut ainsi estimer qu'en 2022 l'Allemagne a le monopole du char en Europe, notamment parce que l'offre des autres acteurs traditionnels - Grande-Bretagne, France et Italie - s'éteint. On voit, d'une part, un effondrement global en volume, d'autre part, la progression allemande en pourcentage.
En 2022, donc dès le début de la guerre, l'Allemagne commence à préparer l'avenir. Le KF-51 de Rheinmetall a été dévoilé à Eurosatory en 2022. Le Léopard 3 est déjà dans les cartons.
Surtout, de nouveaux concurrents arrivent. La Corée du Sud fait ainsi une entrée fracassante sur le marché européen avec les 1 000 chars du contrat-cadre polonais. Auparavant, nous assistions à un retour timide, mais réel, des Américains avec les commandes polonaises de chars Abrams, qui ont été livrées immédiatement. À côté de cela, le problème est que la plupart des parcs sont soit en stockage de long terme, soit mis sous cocon.
On dit souvent que le parc européen de chars est très hétérogène. Je m'inscris en faux contre cette affirmation et il suffit de regarder les chiffres. Ainsi, un système majeur, le Léopard 2, équipe aujourd'hui l'essentiel des armées blindées européennes. On observe un retour progressif des Américains et l'entrée fracassante des Coréens. Les autres chars européens sont vieillissants et doivent être retirés d'ici à dix ans. Quant aux chars soviétiques, une grande partie a été donnée aux Ukrainiens et ne constitue donc plus un problème. En réalité, il existe trois modèles sur le marché européen : allemand, américain et coréen.
Comment s'explique le succès allemand ? D'abord par un intérêt qui ne s'est jamais démenti pour le char, qui reste dans la vision allemande un atout stratégique, militaire et industriel. Ensuite par une politique industrielle intelligente, avec un club de clients, une amélioration incrémentale des systèmes et une politique de stocks. Cette politique de stocks - rachat des systèmes dont se débarrassaient les armées pour les maintenir, les rénover et les revendre avec des délais de livraison imbattables ; marché de la seconde main bien utilisé - a permis à l'industrie allemande de survivre aux dividendes de la guerre froide. La France, l'Italie et la Grande-Bretagne n'ont pas réussi à faire de même.
Globalement, plus de chars ont été commandés en Europe en trois ans qu'en trente ans, les pays qui ne modernisent pas étant minoritaires. Par exemple, la question de l'état des 500 Léopard 1 grecs et de leur modernisation se pose.
J'en viens maintenant à la France. Le terme soins palliatifs n'est pas usurpé vu l'état du parc et les retours des militaires. Le parc français était initialement pensé pour 1 400 Leclerc, avant de descendre à 400 du fait des dividendes de la paix. La France n'a jamais eu 400 Leclerc opérationnels en même temps, puisque 200 ont été stockés au cours des années 2000. Nous avions eu l'idée de faire des économies sur l'achat de pièces détachées en stockant la moitié de la flotte et en prélevant les pièces nécessaires sur cette dernière. C'était sûrement une solution intéressante d'un point de vue financier à l'heure de la RGPP et de la réforme des parcs des années 2000, mais nous en payons aujourd'hui les conséquences.
À un moment, la disponibilité du parc français est très probablement tombée en dessous de 30 %, ce qui a contraint le ministère des armées à trouver une solution en catastrophe pour disposer de turbines afin de faire fonctionner les moteurs... Il a fallu demander à l'industriel de les reproduire, ce qui a coûté probablement cinq à dix fois plus cher que si cela avait été fait en 2015. Le problème a été temporairement repoussé grâce à cette remise en production, mais la modernisation en cours du XLR n'apporte pas vraiment de solution, parce qu'elle ne concerne pas la motorisation, donc la disponibilité.
Vu l'état des coopérations franco-allemandes, le programme MGCS n'est pas au beau fixe. Il était plutôt rationnel au départ, avec une coopération entre les deux entités de KNDS - l'une s'occupant de la motorisation, l'autre de l'armement. L'intégration forcée de Rheinmetall dans le programme place celui-ci en grande difficulté. En tout cas, le partenariat autour du MGCS a toujours été déséquilibré.
Quand le Président de la République a déclaré que, si l'Allemagne quittait le SCAF ou créait des difficultés à son sujet, la France penserait à quitter le MGCS, cette déclaration a entraîné des incompréhensions. En effet, la France a quelques arguments concernant le SCAF, mais elle en a très peu sur le MGCS.
Aujourd'hui, l'Allemagne, qui a de toute façon un intérêt pour les chars et la technologie pour les fabriquer toute seule, a le budget pour cela, tandis que la France a un budget limité et une technologie en difficulté - nous maîtrisons l'armement ou la tourelle, mais plus la motorisation ou la caisse. L'Allemagne dispose aussi d'un marché à l'export, alors que le Leclerc ne s'est exporté qu'une seule fois et n'est plus produit depuis 2008. Le Léopard a continué d'être produit et amélioré sans interruption, ce qui fait que le besoin allemand est, en réalité, limité. Ils auront toujours des chars et ils ne réfléchissent pas à l'échelle de 100 ou 200, mais plutôt à 300 ou 400. Leur production actuelle limite l'urgence de leurs besoins, ce qui n'est pas forcément notre cas.
Surtout, on a eu tendance à se dire que les Allemands allaient nous acheter des SCAF et que nous leur achèterions des MGCS. Cette réflexion est, à mon sens, faussée, puisque nous ne parlons pas de la même chose. Un Léopard 2 de base, mais moderne, a un prix d'achat de 25 millions d'euros. Un Rafale ou un Eurofighter est plutôt autour de 100 millions. À moins d'acheter quatre fois plus de chars que d'avions, cet échange n'est pas rentable. Or la France veut 225 avions et n'a jamais voulu que 200 chars... Cet argument n'est donc pas recevable du côté allemand.
Dès lors, que faire ? Nos solutions sont limitées.
Nous pouvons poursuivre le programme MGCS qui présente l'avantage, en dépit d'un fort déséquilibre entre les partenaires, d'une bonne intégration européenne, mais la situation sera assez difficile et le calendrier est de toute façon lointain.
Certes, nous pourrions envisager un partenariat avec les Émirats arabes unis, l'unique client à l'export du char Leclerc, pour moderniser ce char et rapprocher les calendriers, mais ce pays n'est plus celui des années 1980-1990, période durant laquelle il ne demandait pas nécessairement beaucoup de compensation industrielle ou de transfert de technologie : désormais, il a une ambition très forte dans l'industrie de défense.
Penser de ce point de vue qu'il sera plus facile de travailler avec les Émirats qu'avec les Allemands peut se révéler une fausse route, d'autant que, comme l'Inde, ils ne sont pas forcément alignés sur nos intérêts stratégiques. Par exemple, les Émirats n'ont jamais voté les résolutions qui condamnaient l'invasion russe de l'Ukraine ; ils se sont de nouveau abstenus il y a quelques jours.
Avec l'Allemagne, nous avons des difficultés d'un point de vue industriel et économique, en particulier en termes de concurrence, mais il me semble que nos agendas stratégiques, notamment vis-à-vis de la Russie, sont plus alignés, peut-être davantage qu'au moment où elle était très dépendante du gaz russe.
D'autres suggestions de partenariats sont parfois avancées, mais elles révèlent surtout la difficulté de la situation.
La Pologne, un temps très intéressée par le MGCS, en a été déboutée deux fois - il était déjà assez difficile de s'organiser à deux, cela aurait été pire à trois... Du coup, elle est maintenant partie vers la Corée. Or l'offre coréenne est d'autant plus intéressante que, au-delà de son char actuel, le K2, un K3 est en développement et devrait être disponible avant 2035.
La Roumanie, un pays important dans la stratégie française sur le flanc Est, est aussi un grand pays en termes de chars, mais elle dispose de moyens financiers et technologiques limités et elle risque de se tourner rapidement vers des acquisitions sur étagère : soit le Léopard 2, soit le K2 coréen.
Il existe évidemment une logique de cohérence européenne et d'intégration pour la prochaine génération de Léopard. Le problème est qu'avec toutes les commandes, les livraisons ne sont pas prévues avant 2030, voire bien au-delà.
Il est plus difficile d'envisager de se tourner vers le M1 Abrams : certes, les livraisons seraient relativement rapides, puisque les Américains utilisent leurs stocks pour livrer, mais il s'agit d'un système assez orthogonal avec la culture française du combat de char. En outre, son coût est très élevé, à la fois à l'achat et en maintenance, et les relations transatlantiques sont dans l'état que l'on connaît.
Le K2, pour lequel je serai moins enthousiaste que sur le MGCS, présente l'avantage d'une possibilité de livraison rapide. En outre, il intègre des composants français : une bonne partie des modules livrés aux Polonais disposent de viseurs ou de radios, par exemple, qui sont français. Cependant, si la France veut 100 ou 200 chars, elle ne peut s'attendre qu'à des compensations plus limitées que ce qu'ont obtenu les Polonais, qui vont produire sur leur sol et avec leurs spécifications entre 400 et 600 des chars qu'ils ont commandés.
Enfin, si l'on s'intéresse aux solutions nationales, il existe différents niveaux d'ambition.
Une solution intermédiaire, partagée avec les Allemands, reviendrait à réaliser ce qu'on appelait il y a quelques années l'EMBT, Enhanced European Main Battle Tank : on clipse une tourelle française sur un châssis allemand. Le programme, d'un coût limité, pourrait être livré relativement rapidement, mais il existerait des contraintes à l'export. En outre, il faudrait vérifier qu'il est adapté aux nouvelles menaces, même si cette question n'est peut-être pas prégnante.
Une solution intermédiaire nationale viserait, de son côté, à créer une capacité jusqu'à l'arrivée du MGCS pour pallier la mort lente du parc Leclerc et l'arrivée tardive de ce successeur. Elle aurait le mérite de relancer une filière française qui n'a plus travaillé sur certains sujets comme les chenilles depuis plus de vingt-cinq ans maintenant. Mais nous arriverions sur un marché où il y a déjà une très forte concurrence et nous développerions un char de moyen terme qui intéresserait assez peu nos partenaires européens. Ce char aurait peut-être un potentiel à l'export hors d'Europe, en particulier auprès des partenaires traditionnels de la France, mais pas forcément auprès de pays qui se préparent à la guerre.
Enfin, une solution serait de travailler dès maintenant sur une nouvelle génération franco-française. Nous retrouverions peut-être de l'autonomie sur le long terme, mais sur un segment qui est rarement considéré comme stratégique en France et avec un coût très élevé, d'autant que subsiste un important problème de compétences technologiques.
M. Cédric Perrin, président. - Je vous remercie d'être venu nous présenter ces deux rapports qui présentent beaucoup d'intérêt pour nous dans la mesure où nous devrons débattre de l'actualisation de la loi de programmation militaire dans les semaines qui viennent. Nous devrons alors avoir des discussions approfondies même si certains choix ont déjà été opérés.
Comme vous, je suis moins optimiste sur la question du char, car la solution souveraine n'existe pas et qu'il n'y a pas beaucoup d'options. Le début de la guerre en Ukraine a amené beaucoup de gens à s'interroger sur l'usage du char, devenu quasiment une pièce d'artillerie dissimulée dans la forêt avec un tissu de camouflage. Nous avons connu de tels débats pour les hélicoptères.
Si la guerre en Ukraine est dénommée opération spéciale en Russie et a d'ailleurs été entamée comme telle, elle dure depuis maintenant quatre ans, si bien que l'expérience qu'on peut en tirer évolue. C'est le rôle de notre commission de travailler sur les leçons à tirer de ce conflit.
Les conclusions de vos rapports se rapprochent des nôtres. Nous attendons avec impatience de voir les offres que feront les industriels français. En tout cas, nous pouvons formuler un certain nombre de préconisations, et c'est ce que nous ne manquerons pas de faire dans le cadre de l'examen de la loi de programmation militaire.
Cette année, notre commission travaillera notamment sur les questions de lutte anti-drone et de l'usage de l'intelligence artificielle. Dans nos précédents rapports sur les drones en 2017 et 2021, nous parlions de sujets d'avenir comme la notion de drones sacrifiables, quelque chose que nous constatons aujourd'hui sur le champ de bataille en Ukraine.
Cette audition a fait l'objet d'une captation vidéo qui est disponible en ligne sur le site du Sénat.
Désignation de rapporteur
La commission désigne M. Cédric Perrin rapporteur sur le projet de loi relatif à l'actualisation de la loi de programmation militaire 2024-2030, sous réserve de son dépôt.
La réunion est close à 11h30.