Quelle politique de prise en charge de la santé mentale des jeunes ?
M. le président. - L'ordre du jour appelle le débat sur le thème : « Quelle politique de prise en charge de la santé mentale des jeunes ? », à la demande du groupe Les Républicains.
M. Philippe Mouiller, pour le groupe Les Républicains . - (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains) Un constat grave a conduit le groupe Les Républicains à inscrire ce débat à notre ordre du jour : depuis près d'une décennie, le mal-être gagne une grande partie de notre jeunesse. La crise sanitaire a ouvert la voie à une prise de conscience de ce phénomène longtemps négligé.
Nos collègues Jean Sol, Céline Brulin et Daniel Chasseing ont dressé dans leur récent rapport un état des lieux alarmant. Cette souffrance s'exprime de plus en plus tôt. En 2022, 24 % des lycéens déclaraient avoir eu des pensées suicidaires et 13 % avoir fait une tentative de suicide. Il y a quelques jours, la Fédération hospitalière de France (FHF) a alerté sur la hausse de 118 % en cinq ans des hospitalisations pour tentative de suicide chez les filles de 10 à 14 ans.
Ces chiffres glaçants traduisent une situation multifactorielle. D'abord, la psychiatrie est à bout de souffle. Un tiers des postes de psychiatres sont vacants dans certains départements. Dans les centres médico-psychologiques (CMP), pierre angulaire du système, les délais d'attente peuvent atteindre six mois. Résultat : de nombreux jeunes sont en errance médicale, ce qui fait le lit des pathologies chroniques.
Ensuite, la prise en charge des troubles légers et modérés fait défaut, soit par manque de professionnels de santé formés, soit par manque d'accompagnement précoce. Il en résulte que les troubles addictifs ou les difficultés scolaires s'installent dans la durée.
D'autres facteurs aggravent les difficultés : réseaux sociaux qui exposent au harcèlement, contexte socio-économique et géopolitique anxiogène, spectre de la crise sanitaire.
La libération de la parole et la déstigmatisation des troubles psychiques sont évidemment des avancées, mais exacerbent les difficultés de notre système de santé.
Les pouvoirs publics ne sont pas restés inactifs. La mise en place de Mon Soutien psy a été une réponse pertinente. Toutefois, la couverture territoriale du dispositif reste insuffisante.
Je salue la hausse des moyens alloués aux centres médico-psychologiques, mais l'ampleur des besoins est telle que nous n'avons pas noté de progrès significatifs.
La prévention, effectuée notamment par la médecine scolaire, joue un rôle crucial. Pourtant, 40 % des postes de psychologue de l'éducation nationale sont vacants. Quant aux maisons des adolescents, elles ne disposent pas des effectifs nécessaires pour mener à bien leur action.
Une fois la souffrance repérée, il faut assurer la continuité des parcours de soins. Or la démographie médicale est insuffisante : le manque de pédopsychiatres et d'infirmiers spécialisés en santé mentale est criant. Sans augmentation des effectifs, les parcours de soins resteront fragmentés.
Les jeunes sont l'avenir de notre société. Quand ils souffrent, la nation est fragilisée. Isolement, phobies scolaires, augmentation des troubles, développement de comorbidités : autant de difficultés qui entravent la construction personnelle et l'épanouissement. À cela s'ajoute un enjeu budgétaire majeur : sans prévention adaptée, les coûts à venir seront sans commune mesure avec les investissements à consentir à présent. Laisser ces pathologies se développer reviendrait à créer une bombe à retardement.
Certes, le Gouvernement a reconduit la santé mentale comme grande cause nationale, mais il doit prouver qu'il n'a pas fait ce choix par défaut à un an de l'élection présidentielle. Le Sénat entend nourrir ces réflexions et interpeller le Gouvernement sur ce sujet qui appelle une action ambitieuse. (Applaudissements)
Mme Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l'autonomie et des personnes handicapées. - Je partage vos constats et j'aborde ce débat avec humilité.
Début juin, j'aurai l'occasion de dresser le bilan de la grande cause 2025, ainsi que les perspectives pour 2026. Le Premier ministre s'est engagé à créer un poste de délégué interministériel à la santé mentale, rattaché à la direction générale de la santé.
Le nombre de psychiatres est insuffisant. Toutefois, nous avons ouvert l'an dernier 554 postes d'internes en psychiatrie, contre, par exemple, 170 postes de gériatres. Un tiers choisissent la pédopsychiatrie. Le nombre d'internes commence à augmenter sous l'effet de la fin du numerus clausus : nous allons donc vers une amélioration. En outre, quelque 900 infirmiers en pratique avancée (IPA) sont formés en psychiatrie et le nombre de psychologues a doublé en moins de dix ans.
L'accès aux professionnels n'en reste pas moins difficile, et il convient d'encourager le travail en réseau.
Mme Marion Canalès . - (Applaudissements sur les travées du groupe SER) Sur l'initiative du RDSE, nous menons en ce moment une mission d'information sur la souffrance psychique au travail. Je commencerai donc par aborder la santé mentale des jeunes au travail.
Près d'un quart des salariés de moins de 30 ans ont connu au moins un arrêt de travail lié à des troubles psychologiques. Certains de nos collaborateurs nous font remonter cette tendance lourde. Ce n'est pas une évolution conjoncturelle, mais une transformation profonde du rapport au travail, de l'entrée dans la vie active et, plus largement, de l'équilibre psychique d'une génération.
En 2024, près de quatre jeunes travailleurs sur dix ont été en arrêt de travail pour une fragilité psychologique, soit dix points de plus que pour les autres salariés. Plus inquiétant, cette fragilité n'est pas temporaire : 22 % basculent en invalidité en cas de dépression, 18 % en cas de burn-out. Une part non négligeable de jeunes actifs entre dans la vie professionnelle pour en ressortir rapidement. Quel est ce modèle de société où l'entrée dans le travail devient un facteur de vulnérabilité ?
Intensification du travail, précarité du début de carrière, pression à la performance, stress lié à l'IA : les causes sont connues. Pourtant, la prévention reste perfectible : 55 % des entreprises ne disposent pas d'outils de mesure efficaces des risques psychosociaux. Nous traitons les problèmes de santé mentale comme une conséquence, non comme une cause. C'est l'enjeu des travaux de notre mission d'information.
Il faut généraliser la culture de la prévention et de la mesure. Nous devons accompagner les entreprises, quelle que soit leur taille, pour qu'elles puissent agir. Nous devons aussi agir en faveur d'une prévention universelle, ciblée et adaptée. Il faut penser la prévention comme une réalité adaptée à tous les publics. Dans ce contexte avéré de dégradation de la santé mentale, 42 % des 18-24 ans sont touchés. La consommation d'antidépresseurs a bondi. Les hospitalisations pour tentatives de suicide ont augmenté de plus de 118 % chez les filles et de plus de 46 % pour automutilations. L'hôpital public, qui suit 95 % des enfants et des jeunes, est en première ligne.
Débats, rapports, questions posées par l'ensemble des groupes politiques : beaucoup a été dit sur la santé mentale.
En janvier 2024, nous adoptions la résolution de Nathalie Delattre visant à une prise en charge précoce des jeunes. En 2025, à l'initiative de mon groupe, nous débattions des moyens nécessaires à cet enjeu. La mission d'information sur la santé mentale de Jean Sol, Céline Brulin et Daniel Chasseing a abouti à vingt-deux recommandations dans son rapport traitant notamment de l'explosion des troubles psychiques chez les jeunes. En décembre 2025, la commission d'enquête de l'Assemblée nationale sur ce sujet aboutissait aux mêmes constats.
Les rapports sont nombreux : la santé mentale est devenue l'une des politiques publiques les plus documentées... Elle doit passer du statut de grande causerie nationale à celui de grande cause nationale.
En 2023, le coût de la santé mentale représente 28 milliards d'euros - et encore, j'ai trouvé des chiffres plus élevés. Ces coûts pourraient être évités avec une politique de prévention évitant de réparer trop tard. Ce virage de la prévention a débuté en matière de protection de l'enfance : les enfants de l'aide sociale à l'enfance (ASE) sont surreprésentés parmi les jeunes pris en charge dans les services psychiatriques. Parfois, il y a de bonnes nouvelles : ainsi du programme Pegase, récemment généralisé, qui permet aux tout-petits de retrouver un chemin de développement normal. Merci !
Yannick Neuder, l'an dernier, rappelait la nécessité de réformer les urgences psychiatriques pour désengorger les services hospitaliers. Où en sommes-nous ? Certains Sdis assument de telles fonctions. Quand renforcerons-nous les moyens des maisons des adolescents, que le Président de la République avait qualifiées « d'acteurs centraux de la prévention » ? Le rapport de Mme Brulin et MM. Sol et Chasseing était clair en la matière. Il prévoyait aussi le renforcement des CMP. Quand déciderons-nous enfin de soutenir les CMP, saturés ? Cette question est celle de nombreux professionnels de santé, relayée par la FHF la semaine dernière.
Mme Stéphanie Rist, ministre. - Jean-Pierre Farandou travaille sur la santé mentale des jeunes travailleurs. Président de la SNCF, il avait mis en place un bilan de santé mentale. Il travaille à la généralisation de cette prise en charge à l'ensemble des entreprises, pour qu'elles prennent à bras-le-corps la santé mentale des salariés.
Le Gouvernement entend améliorer l'ensemble des déterminants de santé mentale ; ce ne sont pas que des discours, de nombreuses actions sont mises en place.
Activité physique, sommeil, alimentation : autant de domaines où des mesures sont mises en place, collectivement, puisque ces actions émanent parfois de propositions de loi. Non, ce n'est pas suffisant, et nous devons continuer à agir : voilà pourquoi la grande cause a été reconduite en 2026. Le budget a été augmenté de 44 %, et 38 millions d'euros supplémentaires accordés aux CMP. Voilà des actes ! C'est aussi un sujet de société.
Mme Céline Brulin . - Ce débat prolonge utilement le rapport que MM. Sol et Chasseing et moi-même avons élaboré.
La santé mentale des jeunes se dégrade, notamment chez les filles. Les troubles se développent précocement. Rouen est la première file active de France : plus de 10 000 jeunes patients sont suivis au centre hospitalier du Rouvray. Temps d'exposition aux réseaux sociaux, manque d'interactions sociales, monde anxiogène, difficultés financières voire précarité, crise sanitaire, consommation de substances addictives : autant de raisons expliquant cette situation. La crise sanitaire a amplifié cette dégradation de la santé mentale.
Accéder aux soins est souvent un parcours du combattant. C'est une bombe à retardement pour la société tout entière. Nous devons agir dans la lignée de notre rapport. Nous devons redonner aux CMP les moyens de mener à bien leurs missions. Quasiment tous sont sous tension ; les délais de rendez-vous sont indécents, malgré le dévouement des professionnels.
Les CMP doivent aller au-devant des jeunes souffrant de troubles, avec des équipes mobiles en psychiatrie, adossées aux établissements hospitaliers.
Nous devons aussi renforcer la psychiatrie publique, la situation étant encore plus grave pour la pédopsychiatrie. Il faut redonner ses lettres de noblesse à cette spécialité. Nous devons augmenter le nombre de professionnels formés dans nos universités.
Il faut aussi renforcer le temps prévu dans la formation des professionnels de santé : trop de médecins généralistes ou d'infirmiers se sentent démunis pour apporter la bonne réponse à leurs patients ; ils devraient s'appuyer sur des psychiatres référents.
L'adolescence est une période charnière. Les maisons des adolescents doivent être développées, avec notamment des annexes, en vue d'assurer un maillage plus fin du territoire.
Comment évoquer la santé mentale des jeunes sans aborder la santé scolaire et universitaire ? Pour détecter et repérer précocement, il faut des médecins, des infirmiers et des psychologues scolaires. Des postes sont ouverts, mais pas pourvus, sans doute en raison de la faiblesse des rémunérations.
Nous devons agir pour le développement et pour le bien-être des jeunes. L'Insee a montré que 43 % des arrêts de travail sont liés à des motifs psychologiques.
M. le président. - Veuillez conclure.
Mme Céline Brulin. - Agir pour la santé mentale est donc un investissement pouvant aussi être bénéfique pour les comptes de la sécurité sociale. Notre société ne s'en portera que mieux. (Mme Cathy Apourceau-Poly et M. Guy Benarroche applaudissent.)
Mme Stéphanie Rist, ministre. - Nombre des mesures du rapport sont en train d'être mises en place. Ainsi, plus de 300 000 personnes ont été formées aux premiers secours en santé mentale. Il faudrait développer ces formations pour les lycéens. Un parcours de soins coordonné et renforcé est prévu pour les enfants de l'ASE. Une cartographie du territoire est en cours de réalisation pour mettre en place les équipes mobiles en 2026, avec des financements des ARS. Pour les CMP pour enfants et adolescents, il faut des financements mais aussi des professionnels. La fin du numerus clausus permet d'augmenter le nombre de médecins formés. Avec l'Ordre des médecins, nous réfléchissons à l'exercice complémentaire de la médecine : des généralistes pourront ainsi réaliser une journée par semaine de médecine scolaire.
Mme Anne Souyris . - (Applaudissements sur les travées du GEST) Pour paraphraser Marx, je dirai que la grande cause nationale n'a fait qu'interpréter les politiques de santé mentale de différentes manières, alors qu'il faut les transformer. Pour la troisième fois en trois ans, nous en débattons, mais rien ne change.
L'heure est grave : 1,6 million de jeunes sont confrontés à des problèmes de santé mentale et un tiers des 11-24 ans présentent des signes de troubles anxieux ou dépressifs. Cette épidémie est une vitrine des inégalités : jeunes filles, racisés, LGBTQI+ sont particulièrement touchés. Le risque d'hospitalisation est trois fois plus élevé chez les 20 % les plus défavorisés.
La crise sanitaire et les réseaux sociaux sont fréquemment cités en matière de santé mentale, mais cela ne doit pas masquer des dynamiques déjà à l'oeuvre et l'inaction des gouvernements successifs.
L'isolement social et la solitude qui touchent quatre jeunes sur dix sont les premiers facteurs identifiés avec la précarité. Ce double combat devra devenir une priorité humaniste et budgétaire.
La moitié des jeunes en mal-être psychologique ne sont pas pris en charge. Les CMP pour jeunes sont saturés. Certains déclarent des délais de prise en charge supérieurs à un an. Les inégalités d'accès aux soins s'accentuent. La financiarisation de la santé s'immisce dans la santé mentale et comble le vide laissé par la psychiatrie publique : alors que 9 000 places en psychiatrie publique ont fermé en dix ans, les capacités du privé lucratif ont augmenté de 30 %. Je vous ai interrogé sur le rôle d'Emeis, ex-Orpea, dans le Grand-Est et en Auvergne-Rhône-Alpes et attends une réponse.
Les centres de psychologie de proximité sont menacés de fermeture. Ainsi du centre d'accueil et de crise Ginette Amado situé rue Garancière. Comment tenir un discours ambitieux et accepter que l'un des rares centres ouverts en continu puisse disparaître ? Les solutions sont connues : investir dans la pédopsychiatrie publique avec un meilleur financement de l'ambulatoire et des CMP, mettre en place une politique de prévention et de santé environnementale, donner des moyens au système éducatif et universitaire, par exemple rendre obligatoire le cursus sportif à l'université. Les jeunes doivent pouvoir se soigner. Quand ils ont une souffrance psychique, ils doivent pouvoir être remboursés de leurs soins, comme pour toute maladie somatique. Mon soutien psy était un premier pas. Faites entrer cette avancée dans le droit commun. (Applaudissements sur les travées du GEST)
Mme Stéphanie Rist, ministre. - Deux minutes seront courtes pour témoigner de l'action du Gouvernement. Parler d'inaction, c'est nier les professionnels engagés sur le terrain, et qui expérimentent, sur la base de l'article 51. Ainsi des expérimentations d'organisations territoriales pour repérer les jeunes ayant des troubles psychotiques, ce qui évite qu'ils tombent ensuite dans la psychose.
De plus, le budget a augmenté de 44 %. On peut toujours faire plus, mais notre société doit se sentir responsable de la santé mentale des jeunes, pour que nous avancions collectivement.
S'agissant du sujet local, les lits de pédopsychiatrie ne sont pas encore ouverts. Nous suivons le dossier, en lien avec l'ARS. Nous devons renforcer les CMP pour adolescents.
Mme Nathalie Delattre . - (Applaudissements sur les travées du RDPI et des groupes INDEP et UC, ainsi que sur quelques travées du groupe Les Républicains) La FHF a publié une enquête sur la santé mentale des jeunes : un jeune sur trois est concerné par un trouble psychique ; 42 % des 18-24 ans sont atteints de troubles anxieux, augmentation de 118 % des tentatives de suicide chez les jeunes filles de 10 à 14 ans. Derrière ces chiffres, il y a des visages, des détresses, que personne ne voit.
Le Sénat a adopté la proposition de résolution que j'ai portée pour faire de la santé mentale une grande cause nationale : ce qu'a fait Michel Barnier en 2025, initiative prolongée par François Bayrou en 2026. Mais les annonces non suivies d'effets ne changent rien. Le comité interministériel, annoncé, n'a jamais été réuni ; un délégué à la santé mentale a quitté ses fonctions, sans être remplacé. Pendant ce temps, l'urgence avance. Des portes se ferment, des familles cherchent de l'aide, sans que personne ne réponde. Que faire ?
D'abord, la pédopsychiatrie. La crise des vocations y est profonde. Sans revalorisation des métiers ni capacités supplémentaires, les listes d'attente continueront de s'allonger.
Ensuite, l'école. Une infirmière pour 1 200 élèves, c'est trop peu. Il faut renforcer le maillage territorial et revaloriser ce métier.
La coordination, enfin. Les familles se heurtent encore à des parcours fragmentés.
Combien de temps allons-nous regarder la situation se dégrader ? Quand allez-vous réunir le comité interministériel ?
J'en appelle au Président de la République et au Premier ministre : cette politique a besoin d'un cap et d'un secrétariat d'État dédié. Ce sujet est humain et vital. À chaque retard, c'est un jeune qui s'enfonce, une famille qui bascule. (Applaudissements sur les travées du groupe UC et sur quelques travées du groupe Les Républicains)
Mme Stéphanie Rist, ministre. - Le comité interministériel qui sera réuni début juin sera l'occasion d'un bilan des actions réalisées en 2025 et 2026. De nombreuses mesures ont été mises en place - j'en ai découvert certaines comme ministre ! Nous verrons ainsi ce qui fonctionne ou non. Il faut agir sur les différents déterminants : sommeil, numérique, alimentation, sport, soins... Le cap est clair, mais il faut plus de résultats.
Mme Jocelyne Guidez . - (Applaudissements sur les travées des groupes UC et INDEP) « C'est dans l'angoisse que l'homme prend conscience de sa liberté », écrivait Sartre. Or nos jeunes n'ont jamais été aussi libres : voilà pourquoi la santé mentale s'impose dans le débat public.
Je remercie le groupe Les Républicains de son initiative. Le constat est difficile à ignorer.
Pour bien agir, il faut comprendre les raisons. Les cadres structurants - famille, école, autorité - sont fragilisés. Les jeunes sont projetés dans une individualisation sans limite, et le gain de liberté laisse place à un surcroît d'angoisse. À la perte de sens et de repères s'ajoute un environnement dérégulé et hyperconnecté.
Toutefois, ne passons pas de la prise de conscience à la psychose généralisée. Entre l'anxieux du dimanche soir et le névrosé pathologique, il y a un monde, autant qu'entre une carie et un cancer en phase terminale.
Notre système tend à reproduire cette binarité entre une psychiatrie hospitalière saturée et une offre libérale peu coordonnée. Entre les deux, il manque un continuum.
Je me concentrerai sur la qualité des prises en charge.
La première priorité est la qualité de la prise en charge dans le temps : 75 % des troubles apparaissent avant 25 ans. Une prise en charge précoce est importante pour éviter le risque de dépression ou de suicide alors que la prévalence du risque suicidaire est élevée chez les adolescents, notamment les jeunes filles.
La loi du 15 novembre 2024 prévoyait le dépistage de troubles du neurodéveloppement (TND) dès 6 ans. Quid du déploiement de cette mesure ?
Deuxième priorité : l'accompagnement psychologique. Mon soutien psy, qui constituait une réelle avancée pour les troubles légers à modérés, atteint ses limites : de nombreux jeunes en sont exclus. Votre prédécesseur a évoqué la création d'une seconde brique, pour les situations plus complexes. Est-ce toujours envisageable ?
En matière psychiatrique, toutes les pratiques à l'oeuvre ne sont pas recommandées par la HAS ; aussi, l'ARS a suspendu des unités de pédopsychiatrie au sein de la fondation Vallée à Gentilly. Le Contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL) a signalé un établissement de Melun. Allez-vous prévenir ces pratiques, les sanctionner si nécessaire et conditionner les financements publics au respect de bonnes pratiques ? L'enjeu est non pas de faire plus, mais de faire mieux. (Applaudissements sur les travées des groupes UC, INDEP et sur quelques travées du groupe Les Républicains)
Mme Stéphanie Rist, ministre. - Les informations relatives au repérage précoce sont inscrites dans le carnet de santé. Nous travaillons à un élargissement du dispositif Mon Soutien psy pour les patients plus gravement atteints. Certains pays ne font pas du tout de contention. C'est faisable, mais cela nécessite beaucoup de formation et des équipes professionnelles. On ne peut pas le faire du jour au lendemain.
M. Cédric Chevalier . - (Applaudissements sur les travées du groupe INDEP ; M. Clément Pernot applaudit également.) Cette intervention a été rédigée par Iéléna, 20 ans, étudiante en droit. À travers ses mots - ou ses maux - s'expriment ceux d'une génération, anxieuse.
La santé mentale a été déclarée grande cause nationale. Les chiffres sont sans appel : près de 50 % des jeunes entre 11 et 15 ans déclarent des troubles anxieux ; 23 % des lycéens ont déjà eu des pensées suicidaires et le suicide est une des principales causes de décès chez les 15-19 ans. Ces données ne sont pas abstraites. La jeunesse continue de s'enfoncer dans les abysses. Peut-être votre enfant en fait-il partie ? Que feriez-vous ?
Les politiques de jeunesse sont les premières touchées par les coupes budgétaires, comme la baisse du pass Culture, alors qu'acheter des livres, s'ouvrir au monde sont parfois la seule façon de s'échapper de la réalité pour de nombreux jeunes.
« Même engagée, je me sens démunie face à la situation. Les jeunes ont besoin de moyens, ils ont besoin que vous agissiez », écrit-elle.
Sur le plan scolaire, les signaux sont préoccupants. Le nombre de phobies scolaires et de burn-out ne cesse d'augmenter. Toujours plus de diplômes, toujours plus d'exigences, mais où sont les aides et l'accompagnement ? Iéléna a fait un burn-out, elle est en L2. Lorsqu'on est entouré, on avance, mais quid des étudiants isolés ? L'accès à l'aide reste inégal. Qui écoute les jeunes ?
« Donnez-nous les moyens d'agir, nous sommes les premiers concernés. » Les crises climatiques, les tensions géopolitiques et les incertitudes économiques créent un climat anxiogène. Cela peut sembler démesuré, mais c'est la réalité, sans parler du harcèlement scolaire : 27 % des jeunes déclarent avoir subi du harcèlement moral et 9 % du harcèlement sexuel. Le numérique amplifie le phénomène, dont les conséquences sur la santé mentale sont majeures. Les dispositifs existants sont une avancée, mais restent insuffisants. Pour un jeune en détresse, attendre plusieurs mois est insupportable.
La santé mentale ne doit pas être un sujet tabou. Nous sommes tous concernés. Nous avons besoin d'une politique de jeunesse durable. « Écoutez-nous, faites-nous confiance. » (Applaudissements sur les travées du groupe INDEP, du RDPI et des groupes UC et Les Républicains)
Mme Stéphanie Rist, ministre. - Difficile de parler après les jeunes. Pour avoir des enfants entre 18 et 25 ans, j'entends très bien ce qui est dit.
Nous avons facilité l'accès à Mon Soutien psy, or les jeunes ne connaissent pas suffisamment ce dispositif.
J'ai rencontré beaucoup de professionnels engagés pour la santé mentale des étudiants. J'ai vu les parcours sportifs déployés dans certaines universités. Il faut y travailler. Nous avons chacun un rôle à jouer pour ne pas ignorer les jeunes en difficulté. Le défi est collectif.
Mme Marie-Do Aeschlimann . - (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains ; M. Marc Laménie applaudit également.) Une hausse de 118 % des tentatives de suicide chez les 10-14 ans en cinq ans, selon l'enquête sur la santé mentale des jeunes réalisée par la FHF. Notre débat est donc nécessaire. La dégradation de la santé mentale, accentuée par la crise sanitaire, frappe les jeunes de plein fouet. Les troubles sont de plus en plus précoces. La consommation d'antidépresseurs bondit chez les enfants. La réponse publique est-elle à la hauteur d'un enjeu érigé en grande cause nationale ? L'excellent rapport de nos collègues Jean Sol, Céline Brulin et Daniel Chasseing souligne que l'offre de soins est insuffisante, mal répartie et trop tardive. Plus de la moitié des jeunes n'obtiennent pas de rendez-vous, et les délais sont excessifs - jusqu'à dix-huit mois !
Plusieurs priorités s'imposent pour renforcer la prise en charge de la santé mentale des jeunes. D'abord, agir en amont, avec un dépistage dès la petite enfance. Cela suppose des effectifs suffisants et un soutien parental.
Les parents doivent pouvoir être en mesure de détecter les fragilités de leurs enfants.
Deuxième priorité : renforcer massivement l'offre de soins, surtout en pédopsychiatrie. Cela suppose des professionnels, des infirmiers, notamment en pratique avancée. Des moyens doivent être fléchés vers les CMP, les centres médico-psycho-pédagogiques (CMPP) et les maisons des adolescents.
Troisième priorité : des moyens pour la médecine scolaire. Le manque d'infirmiers et d'assistants sociaux au sein de l'école accentue le problème. L'an dernier, nous avons adopté un amendement visant à créer une spécialité « infirmière scolaire », mais attendons le décret d'application de ce texte. Nous comptons sur vous, madame la ministre, pour faire avancer le texte. En Finlande, au Royaume-Uni et en Australie, des équipes pluridisciplinaires sont présentes au sein de l'école. L'école en France est souvent le lieu du constat d'échec et rarement celui du premier rempart.
Quatrième axe, il faut agir sur les causes profondes : outre la banalisation de la violence, l'exposition aux écrans est peut-être la mère des batailles. Le temps d'écran rogne celui des activités essentielles au développement des jeunes - sport, lecture, sommeil... - en les exposant à des contenus dangereux.
Ayons le courage de changer de cap et mettre les moyens sur les actions dès le plus jeune âge. (Applaudissements sur les travées des groupes Les Républicains et INDEP)
Mme Stéphanie Rist, ministre. - Je vous rejoins : il faut un repérage précoce des jeunes en difficulté.
Le décret sur les infirmières scolaires est en cours d'élaboration.
Les études scientifiques mettent en évidence le retentissement du temps d'écran sur la santé mentale des jeunes. J'espère que les propositions de loi, actuellement examinées par le Parlement, seront adoptées prochainement.
Mme Nicole Duranton . - (Applaudissements sur les travées des groupes UC et INDEP) Nous abordons une question cruciale : la prise en charge de la santé mentale des jeunes, enjeu majeur qui nous préoccupe. La crise sanitaire a certainement joué un rôle d'accélérateur.
En 2024, près de 30 % des 11-24 ans sont concernés par des troubles anxiodépressifs, le suicide est la deuxième cause de mortalité chez les 15-24 ans.
Les causes sont multiples, mais la dégradation de la santé mentale peut résulter de l'exposition aux réseaux sociaux et à leurs images valorisées de la vie. Certains sont victimes de cyberharcèlement. Notre système les entend trop tardivement. Les jeunes filles, les enfants confiés à l'ASE ou les jeunes ultramarins sont les plus touchés. Près de quatre jeunes ultramarins sur dix souffrent de dépression, car ils sont plus exposés à la pauvreté ou ont moins accès à la culture et au sport. Dans ces territoires, la pénurie de professionnels et de structures spécialisées aggrave la situation.
Les actions menées en 2025 dans le cadre de la grande cause nationale ont ouvert un nouveau chapitre et amorcé une déstigmatisation ainsi que renforcé l'accès aux soins.
La santé mentale, sous-financée, fragmentée, trop souvent traitée dans l'urgence, ne peut plus être le parent pauvre du système de soins.
Nous saluons les objectifs de 2026 de renforcer la coordination et d'intégrer la santé mentale dans toutes les politiques, ainsi que les moyens supplémentaires, notamment 35 millions supplémentaires pour la pédopsychiatrie et 10 millions d'euros pour les urgences psychiatriques. Quelle politique de prise charge devons-nous bâtir ? Nous devons cesser de dissocier la prévention du soin. Il faut mettre fin au repérage tardif du mal-être de nos jeunes et former un réseau d'alerte et d'accompagnement.
Seuls 57 % des postes de médecins de l'éducation nationale sont pourvus et moins de 20 % des enfants bénéficient de la visite médicale obligatoire à six ans. Dès lors, comment repérer les problèmes ?
En Île-de-France, le modèle Sésame est un exemple de dépistage efficace. En Normandie, sept projets territoriaux de santé mentale ont été élaborés.
Les parcours de santé mentale doivent être consolidés pour avoir des effets positifs. Des relais doivent exister. Il faut s'appuyer sur les IPA, renforcer la coordination entre médecins et infirmiers par exemple. On ne peut sortir de la crise par la seule hospitalisation. La santé mentale des jeunes exige notre attention collective. En prendre soin, c'est investir dans leur avenir et dans la nation tout entière.
Mme Stéphanie Rist, ministre. - Le Président de la République a confié une mission à Raphaël Gaillard et Amine Benyamina sur les conséquences de l'IA et des chatbots sur la santé mentale des jeunes.
Dans les outre-mer, l'offre de soins est renforcée. Un kit a été mis à la disposition des enseignants et nous travaillons à la mise en place de coupe-file une fois le problème repéré.
Un Samu psychiatrique se développe.
Avoir une dimension interministérielle est indispensable.
Mme Anne-Sophie Romagny . - (Applaudissements sur les travées des groupes UC et INDEP, ainsi que sur plusieurs travées du groupe Les Républicains) Il est des silences qui interpellent plus que de longs discours, ceux de nos jeunes frappés par des pathologies qu'ils ne peuvent encore nommer en font partie. Le système de soins peine encore à intervenir à temps.
En tant que maire, j'ai été confrontée aux soins à la demande d'un tiers. Par manque de places ou par renoncement, nous fermons les yeux sur des situations préoccupantes. Les patients ressortent souvent 24 heures après alors qu'ils étaient sous l'emprise de cannabinoïdes de synthèse.
Nous devons rompre l'isolement et l'épuisement des aidants.
Les études de l'Institut de recherche et de documentation en économie de la santé (Irdes) montrent que la prise en charge post-diagnostic est aussi problématique, notamment en matière de schizophrénie. Quand le diagnostic est trop tardif, les jeunes refusent souvent les soins. Comment protéger ces jeunes ?
Voici des propositions concrètes. Il faut renforcer les CMP, dont les délais d'attente ne sont plus compatibles avec l'urgence des prises en charge. Nous devons aussi aider les psychiatres à s'interroger sur leurs pratiques et revoir les urgences psychiatriques. Plusieurs expérimentations prometteuses sont en cours dans le Grand Est. Le développement des IPA en psychiatrie doit être accéléré.
Enfin, l'amélioration de la coopération entre tous les acteurs est indispensable. Il faut trouver un juste équilibre entre liberté individuelle et prise en charge psychiatrique, entre l'adolescent non diagnostiqué et le jeune adulte qui refuse de se soigner, entre la responsabilité éducative qui pèse sur les familles et la réalité de troubles psychiques qu'on n'a pas su diagnostiquer ni traiter à temps.
J'ai une pensée pour les familles qui se battent et qui se trouvent dans une impasse, pour les jeunes qui sont parfois dangereux pour eux-mêmes et leur entourage. Réformer notre organisation et garantir un accès réel aux soins est une responsabilité collective. (Applaudissements sur les travées des groupes UC et INDEP et sur plusieurs travées du groupe Les Républicains)
Mme Stéphanie Rist, ministre. - Je vous rejoins sur vos propositions : plus de CMP, plus de coordination, plus de repérage précoce.
Un rapport récent fait des propositions et nous y travaillons. Je vous en dirai plus lors de la réunion de bilan en juin.
Mme Marie-Claire Carrère-Gée . - (Applaudissements sur les travées des groupes Les Républicains, UC et INDEP) Le sujet de la santé mentale me tient à coeur. J'ai conduit, sous l'autorité du Premier ministre Michel Barnier, le chantier de la grande cause nationale.
Une mutation est en cours, qui affecte la formation des esprits et la construction de soi. Les IA conversationnelles sont devenues des interlocuteurs, des confidents, des substituts de relations humaines.
Selon les dirigeants d'Anthopic ou d'OpenAI, ces technologies sont développées pour le bien commun. Ne devraient-elles pas viser la protection des plus vulnérables ? Or, loin de bénéficier à l'équilibre psychique, ces outils peuvent produire l'effet inverse. Des chercheurs de Stanford ont mis en évidence des spirales délirantes. Programmée pour être empathique, l'IA ne dément pas les idées irrationnelles, mais les accompagne, les valide, jusqu'à encourager le passage à l'acte.
La Cnil a alerté sur la banalisation d'idées suicidaires, la confusion entre relations humaines et artificielles et les risques pour la vie privée, d'autant que les usages évoluent très vite. Le soutien psychologique est déjà l'un des premiers usages des chatbots chez les jeunes adultes. Nous déléguons à des algorithmes l'accompagnement émotionnel de la jeunesse, or une IA ne remplace pas un psychologue : elle ne comprend pas, elle calcule ; elle ne perçoit ni la souffrance ni la contradiction.
Nous devons agir à la source, imposer des IA capables de détecter les situations à risque, d'orienter vers des professionnels, ce qui suppose d'associer des cliniciens dès leur conception. C'est un enjeu de santé publique, à traiter comme tel.
Il y a aussi un enjeu éducatif. Nous attendons des actes rapides, un plan pour les jeunes d'abord. Où en est le dialogue entre autorités publiques françaises et européennes et les concepteurs d'outils d'IA ?
Les enseignants sont-ils préparés à ces usages et à ces risques ? Je crains que non. Il faut lancer un plan de formation massif. L'éducation à l'IA doit être intégrée dès la 6e pour former un esprit critique, distinguer le vrai du généré, le lien humain de l'interaction simulée. Enfin, les parents doivent être informés et accompagnés.
Madame la ministre, que comptez-vous faire, selon quel calendrier et avec quels moyens ? La santé mentale des jeunes se jouera aussi dans les codes sources de ces outils. Ne laissons pas les algorithmes devenir les tuteurs, confidents et thérapeutes de nos enfants. C'est un enjeu de santé et d'humanité. (Applaudissements sur les travées des groupes Les Républicains et INDEP)
Mme Stéphanie Rist, ministre. - J'ai lancé en novembre la stratégie nationale d'intelligence artificielle en santé. Elle vise une IA éthique, réglementée, de confiance. Le travail de sécurisation de l'usage se fait au niveau européen. Nous évaluons, à travers le grand défi en santé mentale, les solutions d'application, sur le plan éthique et médico-économique. La stratégie comporte également un volet de formation pour les professionnels de santé, médecins, odontologues, pharmaciens.
Mme Sandra Paire . - (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains) Un jeune sur trois déclare avoir déjà eu des pensées suicidaires. Dès 2021, un rapport du Sénat alertait sur les effets de la crise sanitaire sur la santé mentale. Après la pandémie, la santé mentale, de préoccupante, est devenue une urgence silencieuse. Le covid a révélé et aggravé des fragilités liées à la précarité, à l'isolement, au cyberharcèlement, aux ruptures familiales.
Dans les Alpes-Maritimes, les pédopsychiatres sont débordés. Les jeunes, sans solution, arrivent aux urgences : le passage aux urgences pédiatriques pour crises suicidaires a augmenté de 40 % entre 2019 et 2023.
Lorsqu'un jeune est enfin orienté, il est face à un parcours labyrinthique. Les dispositifs existants sont utiles, mais insuffisamment coordonnés et peu lisibles. Il faut donc changer de logique : aller vers le jeune plutôt qu'attendre qu'il vienne. Cela suppose un repérage précoce et un accès rapide à un bilan de santé mentale dès les premiers signes de détresse.
Des initiatives locales existent. La région Provence-Alpes-Côte d'Azur propose des consultations pour les moins de 26 ans. Dans les Alpes-Maritimes, le comité départemental d'éducation pour la santé accompagne les parents pour encadrer les usages numériques des enfants. Mais il faut inscrire l'action dans la durée ; il faut des moyens pérennes et une action conjointe entre santé, éducation nationale et cohésion des territoires. Un jeune qui souffre en silence aujourd'hui, c'est une fracture sociale que nous paierons collectivement demain. Nous ne pouvons plus attendre. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains ; M. Marc Laménie applaudit également.)
Mme Stéphanie Rist, ministre. - Nous avons inclus dans les contrats locaux de santé mentale le versant obligatoire pour les enfants et les adolescents.
M. le président. - Je vous invite à conclure le débat, madame la ministre.
Mme Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l'autonomie et des personnes handicapées . - Avons-nous entendu l'alerte ? Su déceler la crise silencieuse qui frappait nos jeunes ? Non, manifestement. Mais il serait faux de dire que les gouvernements précédents ne se sont pas mobilisés.
Premier fait : 75 % des troubles psychiques se déclarent avant 25 ans, la moitié avant 15 ans. Ce sont donc des périodes décisives pour la santé mentale.
Deuxième fait : les indicateurs de la santé des jeunes se sont fortement dégradés. Seule la moitié d'entre eux déclare un bon niveau de santé mentale. Les pensées suicidaires concernaient 11,4 % des jeunes en 2018, contre 18 % en 2022, et même un quart chez les filles de 17 ans ! Vertigineux.
Troisième fait : la dégradation de la santé mentale des jeunes n'est pas unifactorielle. Elle est aussi liée à une évolution défavorable des modes de vie : baisse de l'activité physique, troubles du comportement alimentaire, explosion du temps passé devant les écrans et sur les réseaux sociaux - près de 4 heures par jour - ce qui augmente nettement le risque d'anxiété, de mal-être et de troubles psychiques.
Les difficultés d'accès aux soins psychologiques et psychiatriques ne permettent pas d'endiguer le phénomène. Pour autant, les gouvernements successifs ont agi : déploiement d'une feuille de route dédiée dès juin 2018, puis trente mesures supplémentaires, assises de la santé mentale et de la psychiatrie, santé mentale érigée en grande cause nationale sous l'impulsion de Michel Barnier.
Nous avons assumé le virage vers la prévention, avec le développement de compétences psychosociales, l'action sur le sommeil, sur les écrans, le secourisme en santé mentale, que nous renforçons à destination des adolescents.
Nous avons rendu plus accessible la consultation d'un psychologue. Mon Soutien psy, ce sont six millions de séances, dont 22 % pour les 12-25 ans, et 7 500 psychologues déjà conventionnés.
Sur le plan budgétaire, nous avons porté l'Ondam pour la psychiatrie de 11 % à 6 % : nous rattrapons des années de sous-investissement. Depuis 2020, les crédits ont augmenté de 44 % pour atteindre 13 milliards d'euros en 2025, avec 53 mesures nouvelles engagées en 2021.
Je réunirai les acteurs et ministres concernés le 2 juin prochain ; les parlementaires seront bien sûr invités. Nous voulons redonner de la cohérence à notre action, avec une mise en oeuvre au plus près des besoins. La délégation interministérielle s'appuiera sur les moyens de la direction générale de la santé. Il s'agit d'articuler les politiques publiques clés. Nous ne pourrons pas promettre une vie sans épreuves, mais nous devons mieux les prévenir et garantir aux jeunes qu'ils ne les traverseront pas seuls.
M. Jean Sol, pour le groupe Les Républicains . - (Applaudissements sur les travées des groupes Les Républicains, UC et INDEP) La dégradation de la santé mentale des jeunes est multifactorielle. Si nous ne pouvons agir sur certaines de ses causes - contexte socio-économique et géopolitique anxiogène, concurrence accrue dans le champ des études -, d'autres relèvent de notre responsabilité collective : défaillances du système de santé, défaut de régulation de l'usage des réseaux sociaux, prise en charge des victimes de violences intrafamiliales.
La mission d'information de la commission des affaires sociales sur la santé mentale depuis la fin de la crise sanitaire a pointé la nécessité d'orienter les efforts vers trois structures essentielles.
D'abord, la santé scolaire, qui joue un rôle de repérage essentiel. Pourtant, seuls 57 % des postes de médecins scolaires sont pourvus. Notre rapport prévoyait d'inclure les professionnels de la santé scolaire dans les instances locales de coopération.
Ensuite, la politique de prévention et de prise en charge doit s'appuyer sur les maisons des adolescents, lieux moins stigmatisants. Ainsi, 72 % des adolescents qui s'y rendent abordent un sujet en lien avec la santé mentale. Mais ces structures ne disposent pas de médecin. Il faut en outre renforcer leur maillage local et sécuriser leur financement par les ARS. Nous recommandons aussi un renforcement de la coopération entre maison des adolescents et psychiatrie de secteur.
Enfin, n'oublions pas l'ASE, qui accompagne des enfants plus exposés aux troubles psychiques. Une étude de 2017 montre que les adolescents protégés représentent 55 % des jeunes pris en charge dans les services psychiatriques. Par manque de coopération, voire par facilité, les acteurs se renvoient la responsabilité de la prise en charge de ces enfants. Des solutions existent pourtant, comme le déploiement d'équipes mobiles.
Le Gouvernement doit aussi entendre les difficultés de la psychiatrie de secteur. Nous devons renforcer la place des IPA et augmenter les effectifs de pédopsychiatres, surtout dans les déserts médicaux.
Ces recommandations concrètes dépassent le seul objectif de déstigmatisation des troubles de la santé mentale chez les jeunes. Cet objectif est nécessaire, mais insuffisant. (Applaudissements sur les travées des groupes Les Républicains, UC et INDEP)
Prochaine séance aujourd'hui, mercredi 29 avril 2026, à 15 heures.
La séance est levée à minuit quarante.
Pour le Directeur des Comptes rendus du Sénat,
Rosalie Delpech
Chef de publication
Ordre du jour du mercredi 29 avril 2026
Séance publique
À 15 heures, à 16 h 30, à l'issue des conclusions de la CMP et au plus tard à 17 h 15 pour une durée maximale de 4 heures
Présidence : M. Gérard Larcher, président, Mme Anne Chain-Larché, vice-présidente, M. Didier Mandelli, vice-président
1. Questions d'actualité
2. Conclusions de la commission mixte paritaire sur la proposition de loi visant à garantir le droit de visite des parlementaires et des bâtonniers dans les lieux de privation de liberté (texte de la commission, n°547, 2025-2026) (demande du Gouvernement)
3. Proposition de loi visant à rationaliser l'organisation des scrutins en cas de candidature unique au second tour, présentée par M. Bernard Fialaire et plusieurs de ses collègues (n°867, 2024-2025)
4. Proposition de loi visant à clarifier le déploiement de la production d'énergie solaire sur le territoire, présentée par M. Michel Masset et plusieurs de ses collègues (n°281, 2025-2026)