Enjeux stratégiques de l'actualisation de la loi de programmation militaire
M. le président. - L'ordre du jour appelle le débat sur les enjeux stratégiques de l'actualisation de la loi de programmation militaire, à la demande de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées.
M. Cédric Perrin, président de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées . - J'ai une pensée émue pour nos deux soldats décédés cette nuit à Angers à l'entraînement, leurs familles et leurs frères d'armes. À l'approche du 8 mai, je salue tous nos soldats, dont l'engagement force l'admiration.
Le projet de loi d'actualisation de la loi de programmation militaire (LPM) n'apporte pas une réponse suffisante aux menaces identifiées par le Président de la République dans son discours du 13 juillet dernier.
Madame la ministre, nous vous donnons acte de votre souci de financer correctement la LPM votée en 2023. Ce travail de sincérisation vous honore, tout comme votre préoccupation concernant nos stocks de munitions. Je salue votre écoute et votre capacité de dialogue.
L'effort mené depuis 2016 pour reconstruire nos capacités militaires est réel, mais sera-t-il suffisant ? S'il est indispensable de redresser notre effort de défense, l'effort proposé est-il cohérent avec l'analyse des menaces ? Il pourrait revenir au Parlement de voter des crédits supplémentaires si nécessaire.
Le moment est grave. Nous serons tous comptables, dans quelques années, des choix faits aujourd'hui, qui vont déterminer notre destin.
Dans La France et son armée, le général de Gaulle écrivait que la France risquait d'être battue faute d'avoir compris à temps la transformation de la guerre et critiquait un système incapable de se réformer. Il est encore temps d'agir. L'actualisation de la LPM est le bon support pour accélérer l'effort de la nation.
Si une guerre éclate en Europe, si la Russie menace directement un membre de l'Otan, le conflit ne durera pas quelques semaines, mais des années. Il faudra des stocks de munitions considérables, nous perdrons des avions, des blindés, des drones. On ne peut se contenter d'un format élaboré il y a quinze ans, dans une Europe en paix.
Ces questions essentielles doivent être discutées au Parlement.
Il est urgent de repenser le format de nos armées. Le Premier ministre - qui qualifiait cela, en 2023, de non-sujet, voire de contresens - a reconnu l'an passé qu'il manquait trente Rafale, trois frégates et qu'il fallait étoffer les moyens en drones. Il a évalué entre 90 et 100 milliards d'euros le poids de forme du budget de nos armées - or nous atteindrons péniblement 76,3 milliards d'euros en 2030, contre 160 milliards pour l'Allemagne.
Quelques tours de passe-passe sont même nécessaires pour tenir le budget : 22 Rafale, attendus en 2031 et 2032, ne seront livrés qu'en 2033 et 2034, d'où un trou capacitaire à un moment crucial. Plusieurs programmes sont repoussés à 2035 - chars lourds, missile balistique conventionnel, drone de combat furtif, avec une simple expérimentation en 2028, non furtive...
La guerre au Moyen-Orient rappelle l'importance d'une capacité aérobalistique opérative, or rien n'est prévu. Quant aux munitions, la capacité de production annuelle française des obus de 155 mm demeure sans rapport avec la consommation de la guerre de haute intensité.
Bref, le réarmement est urgent et doit être massif, mais l'effort proposé ne permettra pas d'atteindre le poids de forme de nos armées en 2030, alors qu'un choc à l'Est peut survenir d'ici là.
En l'état, le texte reporte à plus tard l'essentiel de l'effort : il faudrait que, entre 2030 et 2035, notre effort de défense croisse plus de deux fois plus vite que depuis 2024... Qui peut croire à une telle trajectoire ?
Madame la ministre, vous n'en êtes pas responsable. Florence Parly puis Sébastien Lecornu nous ont présenté des programmations non crédibles dans la durée. Depuis la LPM de 2018, le Sénat ne cesse d'alerter sur le sous-financement et le report à plus tard de l'effort.
L'évolution de l'état du monde nous oblige à aller plus loin. Discutons d'un effort plus soutenu, d'une densification de nos capacités aériennes, navales et terrestres, des secteurs émergents.
Vous pouvez compter sur nous pour ne jamais tomber dans la tactique politicienne, les votes quasi unanimes du Sénat en 2018 et en 2023 en témoignent, mais aussi sur notre vigilance sur ce sujet existentiel. (Applaudissements sur les travées des groupes Les Républicains, UC et INDEP ; Mme Marie-Arlette Carlotti applaudit également.)
M. André Guiol . - (Applaudissements sur les travées du RDSE et des groupes SER et UC ; Mme Catherine Dumas applaudit également.) Le RDSE s'associe à l'hommage rendu à nos soldats.
La politique de défense repose sur la constance dans l'effort. Or les évolutions du contexte stratégique nous conduisent à interroger sa soutenabilité et son adéquation aux besoins.
Les évolutions internationales ont confirmé, voire amplifié, les constats sur lesquels reposait la LPM. La guerre en Ukraine illustre le retour de conflits de haute intensité, les logiques d'attrition et l'importance de la mobilisation industrielle. Au Proche-Orient, la situation rappelle la persistance des foyers de crise aux répercussions globales.
S'ajoute la compétition stratégique entre les États-Unis et la Chine qui reconfigure les priorités militaires, technologiques et industrielles et conduit les États-Unis à se réorienter vers l'Indo-Pacifique - ce qui pose la question de la prise en charge de la sécurité du continent européen.
L'actualisation de la LPM n'est donc pas un simple ajustement budgétaire, mais répond à plusieurs exigences. D'abord, la sincérité de la trajectoire. L'environnement inflationniste durable affecte le coût des équipements, des infrastructures et des opérations ; depuis 2022, l'inflation a réduit la valeur réelle des crédits de la LPM.
La deuxième exigence concerne le modèle d'armée. L'exemple ukrainien montre que la supériorité technologique ne suffit plus si elle n'est pas accompagnée de volumes suffisants.
La troisième exigence est d'ordre industriel. Or la base industrielle et technologique de défense (BITD) est calibrée pour temps de paix. Les délais d'approvisionnement se sont allongés, parfois de 50 % sur certains composants critiques. L'actualisation de la LPM devra apporter de la visibilité aux industriels. Efforts et risques doivent être partagés, il faut sécuriser les commandes et permettre une production plus réactive.
La quatrième exigence concerne la coopération européenne. Pour l'instant, une certaine fragmentation règne. Le recours aux équipements extra-européens soulève la question de la consolidation de la base industrielle européenne. Dans ce domaine, la France a un rôle à jouer pour promouvoir une approche plus intégrée.
Dernière exigence, la cohérence globale de notre stratégie. La conflictualité contemporaine appelle une réponse coordonnée. La programmation militaire doit s'inscrire dans une approche d'ensemble visant à renforcer la résilience nationale.
Les sujets sont nombreux : devenir de l'Otan, rôle de la dissuasion nucléaire avancée, culture de défense... L'enjeu est l'adaptation de notre outil de défense à un environnement stratégique durablement dégradé. C'est à l'aune de ces exigences que nous évaluerons le contenu du projet de loi. (Applaudissements sur les travées du RDSE et du groupe SER)
M. Olivier Cigolotti . - (Applaudissements sur les travées du groupe UC et sur quelques travées du groupe Les Républicains ; Mme Nicole Duranton applaudit également.) Au nom du groupe UC, je rends hommage aux militaires décédés cette nuit en exercice.
L'actualisation de la LPM, prévue par son article 8, était attendue compte tenu de la dégradation du contexte géostratégique. Les conflits que connaissent notre continent et le Moyen-Orient ainsi que la remise en cause d'alliances historiques nous obligent à repenser notre souveraineté et notre résilience.
Selon le point 7 de l'actualisation de la revue nationale stratégique (RNS), « nous entrons dans une nouvelle ère, celle d'un risque particulièrement élevé d'une guerre majeure de haute intensité en dehors du territoire national à l'horizon 2030, qui verrait notre territoire visé en même temps par des actions hybrides massives. » Or l'horizon capacitaire du projet de loi d'actualisation est pensé pour donner sa pleine mesure en 2035, soit cinq ans après la date possible d'un choc. Comment, dans un contexte budgétaire contraint, atteindre plus rapidement nos objectifs capacitaires ?
Madame la ministre, vous avez rappelé que l'actualisation de la LPM ne portait pas sur le format de nos armées, mais la question devra se poser. Le format actuel de nos armées a été fixé dans les années 1990-2000 ; la flotte française résulte des conclusions du Livre blanc de 2013. Le monde a hélas bien changé depuis. Une réflexion doit être engagée rapidement sur ce sujet.
Les retours d'expérience des conflits en Ukraine et au Moyen-Orient montrent que l'agilité et l'innovation technologique s'inscrivent dans une temporalité spécifique, qui n'est pas en adéquation avec la planification de défense sur le temps long. Les drones mobilisés en Ukraine sont obsolètes en deux mois ! Le cadencement rapide de l'innovation est un véritable enjeu. Quels leviers actionner pour plus d'efficacité ? (Applaudissements sur les travées des groupes UC et Les Républicains ; Mme Marie-Arlette Carlotti applaudit également.)
M. Claude Malhuret . - (Applaudissements sur les travées du groupe INDEP) Je m'associe à mon tour à l'hommage aux deux soldats de l'armée de terre décédés cette nuit à Angers.
On ne juge pas un livre à sa couverture ni une loi à son intitulé, mais à la volonté de l'exécuter. Depuis la chute du mur de Berlin, toutes les lois de programmation militaire ont été des lois de facilité, d'imprévoyance, de renoncement au nom du cliché des « dividendes de la paix », à rebours de l'antique « si vis pacem para bellum ».
Le XXe siècle fut celui du combat mortel entre les démocraties et les régimes totalitaires, remporté par les premières après la chute de deux murs : le mur de l'Atlantique en 1944, celui de Berlin en 1989. Sans cela, nous serions une province du Reich allemand ou un oblast de l'URSS.
Les dernières années du XXe siècle furent, brièvement, celles de l'hyperpuissance américaine. Une ère qui prit fin avec la chute de deux tours, à Manhattan, suivie d'un monde multipolaire, entre poids croissant des nations nées de la décolonisation et apparition de nouveaux acteurs : organisations internationales, multinationales, ONG, groupes terroristes, mafias. Deuxième élément : le retour des dictatures - cette internationale de la haine de l'Occident - décidées à prendre leur revanche. La montée en puissance foudroyante de la Chine rend ce monde multipolaire plus dangereux que jamais.
À ce constat s'ajoute la crise interne de l'Occident. De 2016 à 2020 et plus encore depuis sa réélection, Trump s'attache à détruire le système mis en place depuis 1945 : fracturation de l'Otan, dénonciation des alliés, trahison de l'Ukraine et de l'Europe, guerre sans but ni stratégie qui déstabilise la planète et discrédite pour longtemps le camp occidental...
Notre continent n'est pas à l'abri d'un tel naufrage, particulièrement la France, où sont majoritaires à l'Assemblée deux partis extrêmes partageant la même haine de l'Europe, de l'Otan et de la démocratie, et le même soutien au criminel de guerre du Kremlin ; l'un pourrait arriver au pouvoir dans un an, tout comme ses alter ego en Allemagne et en Grande-Bretagne.
L'Europe est seule, elle doit se donner les moyens de son autonomie stratégique, comme l'avait souhaité le général de Gaulle. Mais les obstacles sont gigantesques. L'Allemagne hésite entre devenir le pivot d'une Europe militaire et rester sous le parapluie américain, la Grande-Bretagne est minée par la catastrophe du Brexit et la France a perdu sa crédibilité par l'effondrement de ses finances publiques.
La LPM est importante, mais l'urgence est de mettre sur pied une politique de défense européenne, car nous ne pesons rien isolément. Cela suppose une réindustrialisation au service du réarmement, des objectifs communs d'interopérabilité et de coopération mettant fin aux bisbilles du Scaf (système de combat aérien du futur) ou des eurobonds, une doctrine de dissuasion concertée et partagée.
Nous ne convaincrons jamais l'extrême droite ni l'extrême gauche, cinquième colonne des tyrans, mais devons convaincre tous les autres de ce défi existentiel. Philippe Séguin, qui n'est pas mon mentor, qui avait voté non à Maastricht, disait : « Nous croyons à la nécessité pour l'Europe d'assurer, un jour aussi prochain que possible, sa propre sécurité ». Il plaidait pour une politique étrangère et de défense communes, un conseil de sécurité de l'Union européenne, et jugeait absurde que l'Europe ne bénéficie pas tout entière de la dissuasion nucléaire française et britannique. C'était en 1998. Preuve que souverainistes et pro-européens peuvent s'accorder sur l'essentiel.
Trente ans plus tard, Poutine a envahi l'Ukraine, Trump a trahi l'Alliance, et le temps presse. Nos parents ont triomphé des totalitarismes au XXe siècle, au prix de tous les sacrifices. Trouvons, à l'échelle de l'Europe, la force d'affronter les défis d'un monde encore plus dangereux. (Applaudissements sur les travées des groupes INDEP, Les Républicains, UC et du RDPI)
Mme Catherine Vautrin, ministre des armées et des anciens combattants. - Je m'associe à l'hommage que vous avez rendu aux deux plongeurs décédés cette nuit à Angers : le sergent Bin Chen et le caporal-chef Axel Delplanque. Le procureur de la République mènera toutes les enquêtes nécessaires à la suite de cet accident.
Monsieur le président Malhuret, vous avez cité les choix faits dès les années 1960 par le général de Gaulle en matière de défense : la dissuasion et la défense conventionnelle comme piliers, l'autonomie stratégique comme principe. Depuis, aucun exécutif n'est jamais revenu sur ces choix.
Un mot sur l'Europe de la défense. Selon nos traités, la stratégie de défense reste une stratégie souveraine de chaque État membre. Cela ne nous empêche évidemment pas de travailler en Européens, de déterminer ensemble les programmes à mettre en oeuvre en recherche et développement, à l'échelle de l'Europe, pour garantir notre souveraineté. Question d'autant plus importante que certains pays y sont moins sensibilisés, et que l'on a tendance à pointer les difficultés en oubliant les succès : Airbus, MBDA ou encore Ariane.
Il s'agit non pas de renoncer à un élément de souveraineté, mais de continuer à agir au niveau européen, par exemple via le programme Safe (Security Action for Europe) : une trentaine de projets financés par un emprunt européen, à hauteur de 15 milliards d'euros. Poursuivons cette démarche qui montre que nous pouvons agir ensemble, à l'échelle d'un continent, face aux bouleversements stratégiques en cours.
M. Dominique de Legge . - (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains ; M. Vincent Capo-Canellas applaudit également.) Entre 2017 et 2026, le budget de nos armées a été multiplié par deux, nous avons intégré les acquis technologiques. Mais malgré ces efforts, la part des dépenses militaires reste peu ou prou à 2 % du PIB, et nous vivons toujours sous le format défini en 1996, basé sur les fameux dividendes de la paix.
Enfin, si la LPM est respectée en loi de finances initiale, la fin de gestion est laborieuse : entre réserve de précaution, provisions, gel, dégel, annulations, reports, difficile de retrouver ses petits. Entre 2023 et 2025, 1,7 milliard d'euros sont passés par pertes et profits, soit l'équivalent de vingt Rafales nus.
Deux questions. D'abord, comment atteindre l'objectif de 3,5 % du PIB en 2035 ? C'est l'effort que nous consacrions à la défense en 1970 - mais à l'époque, nous n'avions pas une telle charge de la dette. Ensuite, en quoi cette LPM nous prépare-t-elle, à format inchangé, à un conflit de haute intensité ?
Je crains de connaître vos réponses, madame la ministre. À la première question, vous répondrez que l'élection présidentielle approche, qu'il faudra faire des économies ; à la deuxième, que l'élection présidentielle approche, qu'il faudra écouter les candidats.
Cette actualisation ne prépare pas l'avenir. L'enjeu de la LPM est celui de la souveraineté - or quand on consacre autant d'argent à payer les agios de la dette, détenue à 50 % par des avoirs étrangers, peut-on encore parler de souveraineté ? (Applaudissements sur les travées des groupes Les Républicains et UC ; M. Claude Malhuret applaudit également.)
Mme Nicole Duranton . - (Applaudissements sur les travées du RDPI) Les sénateurs RDPI s'associent à l'hommage aux deux soldats plongeurs décédés cette nuit.
Le monde a changé, vite et durement. La guerre de haute intensité revenue sur notre continent nous rappelle que la paix ne se décrète pas, mais se protège - par la volonté, par la diplomatie, voire par la force. Alors que le Proche et le Moyen-Orient risquent à nouveau l'embrasement, une grande nation ne détourne pas le regard, elle prend ses responsabilités, anticipe, se prépare.
L'actualisation de la LPM n'est pas un changement de cap, mais d'échelle. Elle ne remet pas en cause l'ambition de 2023, mais lui donne vitesse, densité, robustesse. Face à l'accélération des menaces, l'inertie serait une faute.
Cette actualisation est d'abord une réponse stratégique aux conflits modernes, à la massification de l'usage des drones, à la nécessité de reconstituer les stocks, d'améliorer notre défense sol-air, de consolider notre supériorité technologique, de protéger nos capacités spatiales, cyber et de renseignement.
Dans la guerre de haute intensité, il ne suffit pas d'être excellent, il faut aussi être endurant ; il ne suffit pas d'être innovant, il faut être prêt.
Ce texte transforme les crédits en puissance. Nous passons à un format calibré pour les chocs de notre temps.
C'est aussi une réponse de souveraineté. Notre défense, c'est la protection de notre pays ; c'est l'assurance de notre indépendance ; c'est garantir que la France pourra choisir et agir par elle-même et faire entendre une voix libre parce qu'elle est forte.
Une nation qui dépend des autres s'expose ; une nation qui investit dans son armée, dans sa BITD, dans ses réserves, dans ses capacités de résilience, reste maîtresse de son destin.
Ce texte parle non seulement d'équipements mais aussi de réserve, de mobilisation, de continuité, d'une défense qui engage toute une nation. Il ne s'agit pas de céder à une logique de peur, mais d'être crédibles, de regarder le réel en face.
Le réel, c'est vivre sous la menace, c'est une conflictualité diffuse, hybride, technologique, permanente, des affrontements plus intenses, plus longs, plus complexes. Nos soldats méritent des moyens, des stocks, des équipements ; ils méritent une nation qui mesure leur engagement et leur donne les moyens de leur mission.
Cette actualisation est nécessaire, au regard de la situation internationale, des nouvelles formes de conflictualité, des besoins de montée en capacité - et parce qu'une puissance comme la France ne peut pas subir l'Histoire. C'est pourquoi nous soutiendrons ce texte.
L'impréparation se paie cher. Faisons ce choix de lucidité, de responsabilité, de souveraineté. Défendre la France, c'est protéger les Français, préserver notre liberté et garantir que notre nation reste libre, forte et indépendante. (Applaudissements sur les travées du RDPI ; MM. Loïc Hervé, Olivier Cigolotti et Alain Cazabonne applaudissent également.)
Mme Hélène Conway-Mouret . - (Applaudissements sur les travées du groupe SER) Mon groupe s'associe à l'hommage à nos deux soldats.
Avec l'actualisation de la LPM, nous avions l'opportunité de faire un bilan et de préparer les choix futurs dans un climat apaisé. C'est hélas une occasion manquée, faute de véritable consultation en amont des industriels, du Parlement et des principaux acteurs.
Depuis 2017, le Parlement ne cesse d'être brutalisé. La dernière revue nationale stratégique a été élaborée à huis clos, et la dernière grande consultation remonte à 2013, avec le Livre blanc. Comment susciter l'adhésion des Français aux efforts budgétaires exigés si l'on ne peut l'obtenir de leurs représentants ? Le débat parlementaire permet de confronter des visions et d'éclairer des décisions. Mais en l'absence de concertation en amont, il ne reste qu'interrogations et doutes.
Quelle puissance militaire souhaitons-nous être ? Dans ce texte, tout est prioritaire. À refuser de hiérarchiser, nous renonçons à choisir, nous entretenons un modèle d'armée échantillonnaire et comblons les trous capacitaires sans répondre aux véritables besoins.
L'actualisation ne porte pas sur le format des armées, certes, mais les menaces et les besoins ont évolué depuis l'adoption de la LPM. Voulons-nous privilégier une capacité d'intervention extérieure fondée sur nos atouts aéromaritimes, ou une dissuasion conventionnelle crédible du flanc est de l'Europe autour d'un modèle aéroterrestre ? Quelles capacités devons-nous maîtriser seuls ? Lesquelles mutualiser ? Quelles spécialisations assumer, dans un cadre d'interdépendance choisi ? Vous parlez de souveraineté, mais il n'est fait référence à l'Europe que dans le rapport annexé. Quelles garanties de sécurité sommes-nous prêts à présenter à nos alliés européens ?
Le calendrier doit être cohérent avec les menaces identifiées. Or l'actualisation glisse vers un horizon 2035, alors que le chef d'état-major des armées (Cema) anticipe un choc majeur dès 2030.
Il faut être prêt à temps. Être prêt signifie commander et produire dès maintenant. Être prêt, c'est être capable d'entrer et de durer dans un conflit majeur. Être prêt, c'est pouvoir honorer nos engagements vis-à-vis de nos alliés.
Cette exigence est-elle cohérente avec la trajectoire budgétaire proposée ? Cette année, l'effort annoncé de 13 % est réel, mais la pente s'infléchit à partir de 2027 pour tomber à 4,8 % en 2030.
Votre prédécesseur estimait le poids de forme de notre armée entre 90 et 100 milliards d'euros. Nous en sommes loin, la trajectoire nous conduisant à 76,3 milliards euros en 2030 ; en Allemagne, ce sera 160 milliards d'euros. Nous risquons de décrocher.
D'où ma dernière question : que faisons-nous concrètement pour aider les entreprises de notre BITD, notamment les TPE et les PME ? Toutes sont indispensables à notre souveraineté. Dans ce nouveau contexte, ne serait-il pas opportun de tout mettre en place pour les soutenir ?
Cette actualisation aurait dû être un point d'appui pour définir les priorités de la prochaine LPM. En matière stratégique, le temps perdu ne se rattrape pas. (Applaudissements sur les travées du groupe SER ; M. Cédric Perrin applaudit également.)
M. Patrick Kanner. - Rappel au règlement. Madame la ministre, nous entamons la septième intervention d'un débat interactif, lequel, cela va de soi, n'est pas une discussion générale. Lors de la dernière conférence des présidents, j'ai fait remarquer au ministre Panifous que le mot interactif impliquait des réponses des ministres aux questions des parlementaires.
Lors d'un débat consacré à la désindustrialisation, le ministre Sébastien Martin n'avait répondu à quasiment aucune question.
J'aimerais que notre débat se poursuive selon la logique prévue par les instances du Sénat.
Acte en est donné.
Mme Catherine Vautrin, ministre. - Aucun problème, monsieur le président Kanner. Il me semblait cohérent de rassembler les réponses par thème, mais je suis par définition à la disposition du Sénat.
Les parlementaires ont bien été associés à la RNS et aux travaux préparatoires à l'actualisation de la LPM. J'ai personnellement organisé les rendez-vous de Brienne ; un débat sur le sujet a été organisé sur le fondement de l'article 50-1 de la Constitution.
Bien sûr, cette actualisation comporte des priorités. Vous l'avez dit vous-même, madame Conway-Mouret, le temps perdu ne se rattrape jamais. M. de Legge évoquait les chiffres de 1979. Regardez le pourcentage de PIB consacré à nos armées après les périodes 1997-2002 et 2008-2016 !
Aujourd'hui, la priorité, dans un contexte budgétaire contraint, est d'apporter des réponses concrètes : 8,5 milliards d'euros pour les munitions, 1,6 milliard d'euros pour la défense du ciel et la lutte contre les drones ou encore 400 millions d'euros pour la guerre électronique.
Notre pays doit adapter ses armées pour répondre aux menaces, comme en témoignent ces 67 derniers jours au Proche et au Moyen-Orient.
Nous avançons d'une année l'actualisation de la LPM au regard de la situation internationale. Il serait aussi judicieux de parler du Livre blanc, même dans le contexte de l'élection présidentielle.
Mme Michelle Gréaume . - Mon groupe s'associe également à l'hommage rendu aux deux militaires décédés cette nuit.
L'actualisation de la LPM n'est pas un simple ajustement budgétaire. Dans un pays où le déficit public atteint 5,1 % du PIB - imputable aux choix fiscaux en faveur des plus fortunés et des grandes entreprises - , vous avez justifié l'austérité et la dégradation de nos services publics par la bascule vers une prétendue économie de guerre où la dépense militaire devient une politique économique.
Vous proposez de porter l'effort pour nos armées à 449 milliards d'euros sur la période 2024-2030. À grand renfort de discours anxiogènes, cette orientation s'inscrit dans une recomposition profonde du capitalisme européen : crise de rentabilité, déclassement industriel, dépendance stratégique accrue à l'Otan.
L'état d'alerte de sécurité nationale prévu à l'article 21 permettra de déroger par décret au droit du travail, de suspendre les procédures environnementales et de bafouer les libertés publiques. Tout cela au motif que nous devrions affronter la Russie dans deux ou trois ans.
Qu'importe si les pays de l'Otan dépensent déjà 454 milliards de dollars pour leur défense - trois fois plus que la Russie. Qu'importe qu'après quatre ans de guerre en Ukraine, la Russie soit engagée dans un conflit coûteux, sans victoire décisive. Qu'importe l'incohérence flagrante entre cette réalité et l'idée d'une Russie prête à affronter l'ensemble de l'Otan. Qu'importe, enfin, qu'un affrontement direct avec la seconde puissance nucléaire de la planète soit une impasse stratégique absolue.
Cette menace résulte d'une construction politique servant à justifier une hausse massive des dépenses, d'abord au profit des États-Unis. Ce n'est plus un alignement européen sur les États-Unis, c'est une soumission lâche à Donald Trump.
Le chef d'état-major des armées a affirmé ne pas porter de jugement sur les agissements de M. Trump, mais s'est montré plus critique concernant la Chine. Sa parole témoigne du renoncement stratégique du Gouvernement. Je rappelle aux responsables de nos armées qu'ils sont au service exclusif de la protection de notre territoire national et de notre population, et non au service d'une puissance étrangère.
L'actualisation de la LPM sert les intérêts des grandes industries d'armement et de leur cotation boursière. Les bénéfices commerciaux restent entièrement privatisés. Or nos militaires dépendent de Palantir et de Nvidia, deux entreprises soumises à Washington.
Vous manquez aussi la cible sur la condition militaire, alors que 25 % des logements sont insalubres. Or le texte n'y consacre pas un euro de plus, tout en appelant les jeunes à s'investir davantage, via le service national volontaire créé par l'article 24.
Un euro investi dans la santé, l'éducation et les infrastructures civiles rapporte 4 à 5 fois plus qu'un euro dans l'armement. Les dépenses militaires constituent une fuite en avant budgétaire, industrielle et stratégique.
Nous n'abandonnons pas notre idéal de paix et privilégions la voie de la diplomatie et du droit international. Nous nous opposons à toute défense qui alimente les profiteurs de guerre et une logique d'escalade. Nous souhaitons une sécurité réelle dans un monde pacifique, une saine gestion de nos finances publiques et un avenir meilleur pour nos enfants.
Mme Catherine Vautrin, ministre. - Le chef d'état-major des armées et les chefs d'état-major des trois armes servent notre République sous l'autorité du Président de la République, dans le respect de notre Constitution. Madame Gréaume, je ne peux pas laisser dire qu'ils serviraient une puissance étrangère !
Sur la BITD, vous citez des chiffres sans les préciser : un euro dépensé dans l'industrie de la défense génère entre 1,27 euro et 1,68 euro. Il y a bien un impact économique. Quelque 80 % des commandes des armées vont à nos industries. Les entreprises de notre BITD sont présentes dans tous nos territoires. Le ruissellement est réel, avec 240 000 emplois dans notre industrie de défense.
M. Guillaume Gontard . - (Applaudissements sur les travées du GEST) J'associe également mon groupe à l'hommage rendu aux deux soldats décédés hier.
Organiser ce débat alors que la LPM est débattue à l'Assemblée nationale peut surprendre. Mais, en réalité, cela dit beaucoup de la préoccupation du Parlement d'examiner ce texte dans de bonnes conditions, ce que n'a pas permis le Gouvernement : vous n'avez pas organisé de concertation avec les représentants de la nation, et singulièrement l'opposition. Vous auriez pu proposer une méthode plus aboutie.
Le constat géopolitique et les enjeux stratégiques auxquels entend répondre la LPM sont largement partagés sur ces bancs. Les États-Unis ne sont plus notre allié. Ils ne sont même plus l'allié de personne, à part peut-être d'Israël. Deux dirigeants fascisants et belliqueux (Protestations sur quelques travées du groupe Les Républicains) ont lancé une guerre indigne et irréfléchie, violant tous les principes du droit international et plongeant le monde dans une crise économique pire que celle de 1973.
Les États-Unis, désormais centrés sur eux-mêmes et sous la coupe d'un président autoritaire et erratique, sont devenus l'un des principaux instigateurs du désordre mondial.
Abandonnée par les États-Unis, agressée par la Russie, dépendante de la Chine, la position de l'Europe est précaire. Elle doit renforcer les moyens de sa souveraineté, mais pas uniquement sur le plan militaire. Elle doit préserver les acquis de l'après-Seconde Guerre mondiale comme la liberté, le droit international et la paix mondiale. L'Europe doit se renforcer pour faire perdurer les idéaux à l'origine de sa création.
Nous souscrivons à l'augmentation de nos arsenaux et les moyens de nos armées, mais à certaines conditions. D'abord, en n'obérant aucun service public et en prévoyant des financements complémentaires, en taxant les profits exceptionnels des entreprises et en mettant à contribution nos compatriotes les plus aisés.
Ensuite, en poussant plus loin l'intégration de l'effort militaire. Les dépenses militaires européennes atteignent 600 milliards dollars, en incluant le Royaume-Uni ; c'est plus que la Chine et la Russie. Nous devons renforcer la défense européenne, et pas seulement la défense française. Or la LPM ne propose rien de précis en la matière.
Enfin, cet arsenal renforcé doit être une garantie de paix mondiale, un bouclier pour la défense de l'Europe et du droit international, à commencer par l'Ukraine. Il ne doit pas ajouter du chaos au chaos.
La diplomatie est la grande absente du débat. Sans elle et l'aide publique au développement (APD), nous ne pourrons aboutir à la paix.
L'effort militaire n'est pas la seule condition de notre souveraineté. Le blocage d'Ormuz nous prouve combien notre dépendance aux hydrocarbures est nuisible. L'économie de guerre est indissociable d'une écologie de paix.
Le défi est colossal, mais nous avons les moyens de nos ambitions, à condition de travailler beaucoup plus collectivement entre Européens. (Applaudissements sur les travées du GEST)
Mme Catherine Vautrin, ministre. - Dans le contexte actuel, la France ne peut que se satisfaire d'avoir choisi le nucléaire et de le relancer. (M. Daniel Salmon ironise.) Mais nos armées doivent aussi travailler à la réduction de la dépendance aux hydrocarbures. Nous devons réfléchir à nos approvisionnements, pour toutes nos armes : avions, chars, etc.
Les Européens doivent prendre en charge leur propre sécurité. La notion de pilier européen de l'Otan est majeure, avec l'autonomie stratégique, la préférence européenne, notamment en matière de réarmement, et le respect des prérogatives des États membres de l'Union européenne, comme le contrôle des exportations d'armement.
La dissuasion avancée est un élément majeur du respect de notre ciel. Elle contribue, par la prise en compte de la dimension européenne de nos intérêts, à l'autonomie stratégique du continent. Il est indispensable de penser à cette échelle. Ce sujet sera au coeur du sommet d'Ankara du 7 juillet prochain.
Je réunirai les cinq plus grands pays européens pour préparer le futur sommet de l'Otan à Paris, en vue d'aboutir à une copie la plus commune possible.
M. Aymeric Durox . - Notre groupe s'associe à l'hommage à nos deux soldats disparus hier.
Ce débat intervient alors que l'environnement stratégique international se dégrade, marqué par le retour de la guerre de haute intensité et par l'accélération des innovations technologiques. Les nations, même démocratiques, utilisent de manière désinhibée la force, avec des moyens que nous n'aurions pas imaginés auparavant, selon les mots mêmes du chef d'état-major des armées.
Les retours d'expérience des conflits en Ukraine et en Iran montrent l'importance de la masse - 1 000 militaires russes sont hors de combat chaque jour -, et la « dronisation » de la guerre : 1 million de drones sont utilisés en Ukraine, 100 000 ont été échangés en un mois entre Américains et Iraniens, l'un d'eux ayant entraîné la mort de l'adjudant-chef Arnaud Frion.
Nous sommes engagés aux côtés des Ukrainiens et des Émirats arabes unis, mais aussi dans la Finul, régulièrement prise pour cible au Liban : nous y déplorons la mort du sergent-chef Florian Montorio et du caporal-chef Anicet Girardin.
Le Gouvernement doit revoir sa copie pour corriger les lacunes identifiées dès 2023 par le groupe RN de l'Assemblée nationale ; l'actualisation en cours valide nos alertes.
L'actualisation entérine un recul de notre souveraineté au profit de l'Union européenne, alors que la défense relève des États membres. La Commission européenne profite de la crise pour lancer le programme Safe. C'est d'autant plus inacceptable que les fonds servent à acheter du matériel américain ! L'Allemagne achète des F-35 plutôt que des Rafale.
Comme toujours...
M. Loïc Hervé. - Comme toujours ?
M. Aymeric Durox. - Comme toujours, notre pays - dont les dirigeants sont les seuls à croire à l'existence d'un couple - se trouve cocufié. Sans parler du Scaf, devenu un véritable serpent de mer.
Mme Catherine Vautrin, ministre. - L'européanisation de la défense ne nous empêche pas d'avoir des champions nationaux ! Les programmes européens tels que Ariane ou l'A400M sont plébiscités par nos armées et correspondent aux savoir-faire de différents industriels. (MM. Loïc Hervé et Olivier Cigolotti renchérissent ; M. Aymeric Durox proteste.) Cela ne nous empêche pas d'être souverains sur la stratégie.
Assurer notre souveraineté nationale ne nous empêche pas de travailler en Européens, notamment en matière d'exportations. Évidemment, je préfère que des Rafale soient vendus plutôt que des F-35 ; je vous rejoins sur ce point.
Mais regardez la trame chasse européenne : nous sommes l'un des seuls pays à être autonomes. Nous devons accélérer l'effort dans des domaines de ce type pour concrétiser l'idée d'un pilier européen de l'Otan.
Nous voulons que nos Rafale atteignent le même niveau que les F-35. D'où notre décalage de 22 Rafale F4 pour privilégier les futures normes du Rafale F5, qui pourra embarquer les missiles air-sol nucléaires de quatrième génération (ASN 4G). Cela renforcera nos capacités de dissuasion. (M. Loïc Hervé et Mme Nicole Duranton applaudissent.)
M. Ludovic Haye . - (Applaudissements sur les travées du groupe UC) Je m'associe à l'hommage rendu à nos deux militaires décédés cette nuit.
Ce débat intervient à un moment charnière : à l'heure où les rapports mondiaux sont régis par la force, où le droit international est mû par des logiques de prédation, nous devons être prêts. La révolution technologique transforme la guerre en profondeur, comme en témoignent les drones, l'utilisation de l'IA et l'exploitation massive des données.
Loin d'être un épiphénomène, ces changements redéfinissent nos stratégies.
Les 36 milliards d'euros supplémentaires prévus d'ici à 2030 sont bienvenus, mais notre modèle d'armée est-il réellement adapté à ces évolutions technologiques ?
L'IA, tout comme la capacité de calcul quantique, n'est pas une perspective lointaine. Elle pose une question majeure : sommes-nous en mesure de l'utiliser pleinement, et surtout mieux que nos adversaires ? Le défi n'est pas uniquement technologique ; il est organisationnel, sociétal et humain.
Avec la création de l'Agence ministérielle pour l'IA de défense (Amiad) et la mise en place du supercalculateur Asgard, nous avons fait un premier pas vers l'appropriation souveraine de l'IA pour nos armées.
Comment cette actualisation de la LPM nous fera-t-elle passer de l'expérimentation à l'appropriation opérationnelle de l'IA ?
Nous devons être capables de faire face à un conflit de haute intensité. La guerre redevient une guerre d'usure, de volume et de résilience. Elle mobilise des stocks importants, des capacités industrielles robustes et une capacité à durer dans le temps. L'innovation ne remplace pas la masse ; les deux sont liées.
Les enjeux stratégiques tiennent dans un triptyque exigeant : intégrer la révolution technologique, réduire nos vulnérabilités et retrouver nos capacités à tenir dans un affrontement de haute intensité.
Sun Tzu écrivait : la meilleure victoire est celle que l'on a obtenue sans avoir à combattre. Nous donnons-nous les moyens de gagner la guerre avant la guerre ? (Applaudissements sur les travées du groupe UC)
Mme Catherine Vautrin, ministre. - Vous citez Sun Tzu, qui a beaucoup à nous enseigner. Permettez-moi de le citer à mon tour : celui qui excelle à résoudre les difficultés les résout avant qu'elles ne surgissent. Bon courage...
Anticiper, connaître, participer et innover : voilà ce que nous cherchons à faire avec cette actualisation.
Nous devons être prêts à innover dans le renseignement, le cyber, l'IA. Ainsi, 200 millions d'euros sont prévus pour l'innovation quantique et le supercalculateur sera remplacé en 2029. L'innovation est un enjeu vital pour nos armées.
Nous devons travailler sur tous les plans : le développement, l'intégration et l'appropriation par nos forces. L'Amiad joue effectivement un rôle clé. Nous avons ajouté les centres référents de la direction générale de l'armement (DGA) qui testent et valident de nouveaux équipements.
M. Pascal Allizard . - (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains ; M. Loïc Hervé applaudit également.) Nous aurons prochainement le temps d'entrer dans le détail lors des travaux sur l'actualisation de la LPM, mais il s'agit aujourd'hui d'élargir notre champ de vision.
Les enjeux globaux apparaissent clairement : dégradation du contexte international, révolutions technologiques, avec des compétiteurs rapides.
Il existe un risque de déclassement de la France et de l'Occident, d'autant que l'Otan chancelle, comme le droit international.
La France dispose du rang particulier en Europe de puissance dotée et de membre permanent du Conseil de sécurité. Il faut tenir.
La survie des industries de la défense, l'un des derniers écosystèmes industriels français, est indispensable à la souveraineté nationale, alors que la concurrence intra comme extraeuropéenne se développe vite.
La BITD française est pourvoyeuse d'excellence, de vitalité économique et d'emploi. Les marges de ces entreprises sont relativement faibles par rapport aux investissements. Les cycles industriels sont longs et les contraintes environnementales ou le code des marchés publics sont source de tracasseries. Il faut simplifier, réduire les normes et accélérer l'innovation.
Le financement prévu est positif, mais est-il structurel ou seulement conjoncturel ?
De récentes auditions m'ont alerté sur le manque de fonds pour accompagner les entreprises en phase de croissance. Il serait dommageable de créer un cadre favorable pour les entreprises innovantes les premières années et de les voir partir ensuite à l'étranger pour leur développement.
Quelque 36 milliards d'euros supplémentaires sont annoncés. La soutenabilité de l'effort interroge cependant, comme le soulignait le Haut Conseil des finances publiques (HCFP). La hausse des reports de charges et des restes à payer inquiète, alors que la dette s'accroît.
Nous nous interrogeons sur nos relations avec notre partenaire allemand, qui pense plus en matière de partenariat industriel alors que la France pense davantage à la défense. Ces divergences compromettent les projets.
Qu'en est-il de la préférence communautaire ? Nous ne pouvons durablement conforter des industries de défense européennes si certains États membres continuent d'acheter massivement des équipements structurants en dehors de l'Union européenne. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains et sur quelques travées du groupe UC)
Mme Catherine Vautrin, ministre. - Le HCFP indique que la trajectoire de la LPM est compatible avec nos engagements européens, mais qu'elle nécessite une maîtrise des autres engagements publics.
L'actualisation de la LPM, avec 6,5 milliards d'euros supplémentaires en 2027 par rapport à la trajectoire initiale, ajoute une contrainte - mais nous ne pouvons pas déplorer un manque de financements sans accepter quelques contraintes !
Mon prédécesseur, désormais Premier ministre, avait organisé en mars 2025 un dialogue de place pour développer le financement privé de la défense. Le 9 avril, j'ai réuni l'ensemble des participants. Les banques ont augmenté leurs prêts à la BITD : en 2025, cela représente 45 milliards d'euros, en hausse de 22 %.
En 2024, la commande publique pour l'industrie de la défense - hors dissuasion - s'élevait à 15 milliards d'euros. Cela représentera 20 milliards d'euros en 2025 et 31 milliards d'euros en 2026.
Les toutes petites entreprises mettent en avant des problèmes de trésorerie ; nous devons y travailler.
M. Jean-Marc Vayssouze-Faure . - (Applaudissements sur les travées du groupe SER ; M. André Guiol applaudit également.) Le monde bascule, la Russie est en guerre aux portes de l'Europe, et la menace d'un conflit de haute intensité en Europe ne peut être ignorée. Les États-Unis de Trump balaient des décennies d'engagement à nos côtés et le Moyen-Orient s'embrase.
Dans ce contexte, l'effort budgétaire qui nous est présenté est indispensable. Nos priorités capacitaires doivent gagner en cohérence avec davantage de munitions, de drones.
Mais le consentement à la préservation de la paix doit être interrogé. Nous devons la vérité aux Français. Notre déficit se creuse, la dette s'alourdit sans recettes nouvelles. Comment promettre 36 milliards d'euros de plus pour la défense sans dire que cela aboutira à des fermetures d'école ou l'augmentation des déserts médicaux ? Nous n'accepterons jamais ces dégâts collatéraux.
Le groupe SER a proposé de mobiliser de nouvelles ressources sans faire peser la charge sur les plus modestes.
Nous voulons des moyens supplémentaires et pour notre défense et pour les services publics. Nous proposons donc de taxer les plus aisés et de préserver les plus modestes. Fidèles à un patriotisme républicain, nous avons proposé un livret défense.
Défendre la France, ce n'est pas seulement voter des hausses budgétaires pour nos armées, c'est préserver tous les piliers faisant tenir une nation : école, santé, collectivités territoriales, sécurité...
Le Gouvernement et la majorité sénatoriale sont-ils prêts à dire aux Français que réarmer notre pays exige de faire contribuer ceux qui en ont le plus les moyens ? Il faut avoir le courage de dire la vérité.
Nous avons choisi notre camp : sincérité, vérité, équité. (Exclamations ironiques sur quelques travées du groupe Les Républicains)
Le renforcement des armées doit s'inscrire dans une véritable défense européenne.
Quelle est votre stratégie pour que notre pays travaille dans une logique de défense collective, aux côtés des États européens attachés comme nous à la démocratie ? Comment rester un leader audible et crédible ?
Cette nouvelle contribution financière ne sera acceptée que si elle est justement répartie entre nos concitoyens et mieux partagée avec nos alliés. (Applaudissements sur les travées du groupe SER ; Mme Patricia Schillinger, MM. André Guiol et Philippe Grosvalet applaudissent également.)
Mme Catherine Vautrin, ministre. - Je rappelle un principe budgétaire : la non-affectation des ressources aux dépenses.
M. Mickaël Vallet. - Oui, nous le savons !
Mme Catherine Vautrin, ministre. - Cela dit, une première réponse consiste en la maîtrise de nos dépenses - cela vaut pour le budget des armées, mais aussi pour tous les autres. Les 36 milliards d'euros de crédits nouveaux que nous proposons sont des crédits d'investissement. En parallèle, il faut des mesures d'économies.
Deuxième réponse : nous respectons la trame en matière d'emploi. L'armée dépassera les 300 000 militaires. Cela génère de l'emploi dans les territoires.
Troisième réponse : un sondage Elabe du 23 avril dernier montre que six Français sur dix sont favorables à l'augmentation du budget de nos armées. C'est ce que nous proposons : une armée encore plus entraînée, et mieux équipée.
M. Hugues Saury . - (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains) La défense, c'est la première raison d'être de l'État. Il n'y saurait manquer sans se détruire lui-même. Cette affirmation du général de Gaulle...
M. Rachid Temal. - Une référence !
M. Hugues Saury. - ... prend aujourd'hui une résonance particulière. Je me réjouis de l'actualisation de la LPM, qui était devenue indispensable.
Mais si cette base de départ est positive, elle ne suffit pas. Cette loi de sincérisation ne met fin ni au report des livraisons ni aux lacunes capacitaires chroniques.
La LPM reporte à 2035 l'acquisition de nombreux équipements pourtant stratégiques, alors que la RNS identifie un risque de conflit en 2030.
La guerre en Ukraine le montre : un conflit de haute intensité consomme munitions et matériels à un rythme que nos stocks actuels seraient incapables de soutenir. Le Moyen-Orient confirme la prééminence des drones, des missiles, de la défense sol-air.
L'armée française a une logique d'échantillon : elle peut tout faire, mais en quantité insuffisante.
Le Rafale est un élément d'excellence, mais sa surutilisation use prématurément les appareils. Quant au Rafale F5, son horizon reste trop lointain.
Je salue les efforts en faveur du porte-avions de nouvelle génération (Pang), mais nos frégates restent trop peu nombreuses et insuffisamment armées. L'armée de terre attend toujours l'achèvement du char intermédiaire depuis de nombreuses années.
Pendant que nous hésitons, nos partenaires avancent et nos compétiteurs s'équipent. Cette LPM n'apportera pas la masse nécessaire à nos armées, elle ne résout pas la vulnérabilité de notre pays au moment même où la menace n'a jamais été aussi forte.
Pourtant, la France doit jouer un rôle de leader européen de la défense.
Alors que nos voisins accélèrent leur réarmement, il appartient donc au Sénat de modifier le texte, et de fixer un cap plus ambitieux.
Le temps des arbitrages budgétaires douloureux est proche.
Les députés de la commission de la défense ont avancé à juillet 2027 la préparation d'un Livre blanc que la LPM prévoyait en 2028. Ils ont raison. Quelles menaces ? Quelles alliances ? Quelles forces et quelles faiblesses ?
Nous devons anticiper ; sans boussole stratégique, les crédits militaires sont des ressources sans cap.
Donnons à nos armées les moyens, mais aussi la vision dont elles ont besoin. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains ; M. Michel Masset applaudit également.)
Mme Catherine Vautrin, ministre des armées et des anciens combattants . - Je présente mes excuses au sénateur Cigolotti et à M. le président Perrin, auxquels je n'ai pas répondu immédiatement.
Monsieur le président Perrin, je confirme que ce projet de loi est une actualisation, pas un changement de format. Je partage l'idée selon laquelle nous devons nous préparer à un conflit de haute intensité. Mais je ne fixe pas de date. Nous devons être prêts, quelle que soit la date. Si un tel conflit survenait, je me vois mal répondre : c'est dommage, nous l'attendions dans trois mois...
J'aurais adoré venir devant vous avec des promesses de frégates, des avions - des gros objets. Mais nous avons constaté la nécessité de renforcer plusieurs interstices, qui mériteraient d'être consolidés pour que nos armées conservent leur supériorité.
Nous prévoyons 400 % d'augmentation sur les munitions téléopérées, 200 % sur les obus de 155 millimètres, 200 % sur les torpilles, ce n'est pas rien, même si c'est moins visible qu'un gros objet !
Nous avons aussi fait un effort sur la logistique, indispensable à nos armées : 300 camions de plus, 6 A400M. Nous avons aussi augmenté le nombre de canons Caesar.
Monsieur le président Perrin, je ne partage pas l'idée de l'insincérité. Cette actualisation n'est pas une simple recapitalisation de la LPM, elle apporte 2,3 milliards d'euros sur le service national volontaire, entre autres. Elle accélère le modèle et adapte en outre la cible au coût de l'armement.
Les restes à payer vont augmenter, Monsieur de Legge, mais c'est la conséquence mécanique de la hausse des investissements. Ils se stabilisent autour de 140 milliards d'euros jusqu'en 2030. En parallèle, les ressources augmentent, et les engagements diminuent.
Je ne reviens pas sur les trente dernières années budgétaires et les conséquences que nous devons assumer ensemble, mais nous devons continuer à chercher le poids de forme de notre armée. Cette actualisation ne vaut pas solde de tout compte. Mais soyons réalistes : le rythme doit être compatible avec celui de nos finances publiques.
La partie normative du texte prévoit des moyens pour renforcer la résilience de la nation : renforcement des moyens du service de santé des armées (SSA) et des services de renseignement, notamment. L'état d'alerte de sécurité nationale répond à des conditions très strictes : il faut une menace grave et actuelle de nature à justifier la mise en oeuvre des engagements internationaux de la France. Le Parlement sera informé sans délai et aucune mesure restrictive de liberté ne sera prise.
Monsieur Guiol, l'actualisation de la LPM fixe des jalons en 2030 et 2035, mais ce sont des points d'étape et non des objectifs. Nos armées s'entraînent pour être prêtes : l'exemple d'Orion, la semaine dernière, est parlant.
En 2022, 500 véhicules Scorpion ont été livrés, contre 1 000 en 2024 et 7 000 en 2025. Toujours en 2022, 1 800 drones ont été fournis, contre 10 000 en 2027.
Les effectifs ont aussi augmenté, et c'est l'occasion de rendre hommage aux femmes et aux hommes qui composent notre armée. On comptait 264 000 militaires d'active en 2024, ils seront 271 000 en 2027.
M. Saury comme M. Perrin ont évoqué le char intermédiaire : la nécessité de lancer un programme est évidente, c'est pourquoi nous prévoyons une préfiguration dès cette LPM, pour commencer à travailler sur la connectivité, la tourelle devant être souveraine.
Monsieur Saury, nous prévoyons plus de connectivité et plus de portée pour le Rafale.
Madame Duranton, je vous remercie pour votre soutien clair et déterminé. Je partage avec vous la volonté d'aller plus loin, avec le nouveau Livre blanc, pour continuer à améliorer le format de nos armées. (Applaudissements sur les travées du RDPI, ainsi que sur quelques travées du groupe INDEP.)
M. Rachid Temal. - Après la présidentielle !
M. Cédric Perrin, président de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées . - (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains et sur quelques travées du groupe UC ; Mme Gisèle Jourda applaudit également.) Nos échanges ont été utiles pour mettre en perspective les enjeux de sécurité auxquels nous devons faire face et pour mettre en avant l'état d'esprit du Sénat avant l'examen de ce texte en séance.
L'urgence à agir fait consensus. M. Cigolotti a eu raison de rappeler que la remise en cause de l'Alliance atlantique nous exposait comme jamais, et M. Saury raison de dire que la menace était proche, alors que les moyens sont renvoyés à 2035. Ce paradoxe, pour ne pas dire cette contradiction, nous laisse perplexes sur la capacité de ce projet de loi à préparer notre pays à un éventuel conflit.
Guillaume Gontard l'a dit : la concertation sur ce texte aurait pu être plus approfondie.
Ludovic Haye et Pascal Allizard ont rappelé l'urgence à ne pas manquer l'innovation technologique.
Sur la trajectoire budgétaire, André Guiol s'est réjoui à juste titre de l'effort de sincérisation. Dominique de Legge a rappelé que, si le budget a doublé depuis 2017, les fins de gestion sont laborieuses. Près de 1,7 milliard d'euros de crédits ont disparu.
Claude Malhuret a souligné l'imprévoyance et la facilité qui ont frappé les précédentes LPM. Une rupture radicale est incontournable, comme l'a dit Nicole Duranton. Nos soldats méritent plus que des discours : ils doivent avoir les moyens d'accomplir leurs missions.
Avec 76,3 milliards d'euros en 2030, le compte n'y est pas ; nous n'atteindrons pas 3,5 % du PIB en 2035, comme nous nous y sommes engagés au sein de l'Otan. Le risque de décrochage à l'égard de l'Allemagne est réel. Cette loi ne nous prépare pas à un éventuel choc en 2030.
Le texte se contente d'améliorer l'existant et de remettre à plus tard les décisions importantes sur les drones et la trame balistique terrestre, entre autres. Il ne tire pas les conséquences de l'échec du partenariat avec l'Allemagne sur le char du futur ou le chasseur de sixième génération.
Hélène Conway-Mouret a regretté le renvoi des travaux sur une prochaine LPM à 2028, après l'élection présidentielle. Plus de dix-huit mois seront ainsi perdus.
Il nous reviendra prochainement de définir la position du Sénat sur ce texte. Il sera difficile de l'adopter en l'état, compte tenu des réserves exprimées. Le Sénat, qui incarne la permanence des institutions, ne peut accepter que notre défense soit victime des majorités introuvables et des échéances électorales. Tous les groupes politiques devront analyser les avancées comme les insuffisances de cette actualisation. La commission de la défense a commencé à y travailler. Mais le temps nous manque pour modifier radicalement ce projet de loi. Or, il en faut, pour travailler à partir d'un dialogue rigoureux entre les armées, qui expriment des besoins ; les industriels, qui proposent des solutions ; et les politiques, qui arbitrent entre les choix et leurs coûts.
Entre le statu quo et le chamboule-tout, il existe une troisième voie, qui consisterait à muscler dès aujourd'hui certains moyens structurants et à ajuster les crédits budgétaires, dans le cadre d'une trajectoire plus conforme avec les engagements de la France. Il nous appartiendra de l'explorer ensemble dans les jours qui viennent, et de la défendre devant les Français qui s'inquiètent pour leur sécurité. (Applaudissements sur les travées des groupes Les Républicains, UC, INDEP, du RDSE et du RDPI ; M. Jean-Marc Vayssouze-Faure et Mme Hélène Conway-Mouret applaudissent également.)
La séance est suspendue quelques instants.