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Colloque Sénat-Ubifrance sur la Turquie (29 novembre 2005)



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Les mutations de l'environnement économique
et les perspectives ouvertes par le projet européen

La situation économique et l'avancée des réformes
au sortir de l'année 2005

Jean-Maurice VERBOIS
Chef des Services économiques en Turquie

I. Introduction

Chacun se souvient de la crise économique qu'a connue la Turquie en 2002. Depuis 2003, la gestion économique du pays dégage des résultats et la situation s'est considérablement assainie, au point de remettre en question un contexte historique d'instabilité chronique. Il s'agit d'un retournement profond, auquel je vois deux raisons. La première est liée au changement politique intervenu en 2002, qui a induit de nouveaux types de comportements de la part des acteurs économiques. La seconde est liée au fait que les changements affectant le cadre macroéconomique turc sont de nature profonde et structurelle.

II. L'assainissement structurel du cadre macroéconomique turc

Au cours des trois dernières années, des politiques macroéconomiques prudentes, en matière monétaire et budgétaire, conjuguées à des réformes structurelles d'envergure, ont entraîné la baisse de l'inflation, une croissance solide, un déficit de la balance des opérations courantes soutenable et une bonne performance des privatisations. La croissance est soutenue depuis trois ans, avec une moyenne annuelle de 8 % entre 2002 et 2004. Elle tend à ralentir aujourd'hui, sous l'effet d'une politique délibérée visant à éviter le risque de surchauffe. La croissance de l'année 2005 devrait avoisiner 6 % et cette croissance repose sur un socle de déterminants particulièrement solides :

- les décisions prises par le secteur privé : depuis deux ans, la confiance a été restaurée, en conséquence de quoi les acteurs privés consomment et investissent ;

- une productivité en hausse régulière ;

- un secteur exportateur très performant.

Le déficit courant s'est accru au cours des trois dernières années et devrait atteindre 6,5 % par an en fin d'année. Cette évolution est étroitement liée au creusement du déficit commercial. Il convient toutefois d'observer que ce phénomène intervient dans un contexte positif : les importations de la Turquie peuvent être jugées vertueuses dans la mesure où elles portent sur des produits finis et des biens d'équipement, qui « préparent l'avenir ». De plus, elles interviennent dans un contexte de croissance soutenue.

Par ailleurs, l'afflux des capitaux à long terme s'améliore. Ainsi, les investissements directs à l'étranger (IDE) représentaient un flux dérisoire entre 1980 et 2000 et si leur montant est encore faible, la situation évolue favorablement et l'année 2005 marque un rebond exceptionnel avec le dépassement probable du seuil de 4 milliards de dollars. Parmi les facteurs ayant permis cette évolution figure en bonne place la restructuration du secteur financier, qui sera évoquée de façon plus détaillée au cours de l'intervention suivante. Enfin, la dynamique des privatisations a été fortement réactivée depuis le printemps dernier. Les recettes potentielles engrangées depuis lors atteignent déjà 17 milliards de dollars et le seuil de 20 milliards de dollars devrait être franchi rapidement.

III. Les relations économiques de la Turquie avec l'Europe et la France

La Turquie est un pays de dimension mondiale, déjà fortement positionné dans le cadre européen : la Turquie est par exemple le 1er producteur d'engrais chimiques et le 1er fabricant de téléviseurs. Depuis l'Union douanière, en 1996, les échanges entre la Turquie et l'Union européenne ont été multipliés par trois. L'Europe concentre la moitié des échanges entre la Turquie et le reste du monde (contre 8 % pour la Russie et 8 % pour les États-unis). 48 % des importations turques proviennent de l'Union européenne et 55 % de ses exportations sont destinées à l'Union.

Du point de vue commercial, la France représente environ 6 % du commerce extérieur turc. La Turquie est le 13ème client de la France mais le 5ème client de l'Hexagone hors de l'Union européenne et son 17ème fournisseur. Si la situation du commerce extérieur entre les deux pays est structurellement à l'avantage de la France, cet excédent tend à se réduire au cours des derniers mois. La France représente un peu moins de 7 % des IDE réalisés en Turquie et elle y possède 200 implantations (industrie, distribution, commerces, agroalimentaire, technologies de pointe, services bancaires et financiers). Cette palette d'interventions confère à l'industrie française une très forte visibilité : les automobiles Renault sont par exemple très présentes dans les rues de Turquie, et les ciments Lafarge ou les matériaux fabriqués par Saint-Gobain sont très utilisés dans le domaine clé, pour l'industrie turque, de la construction. Dans le domaine de la distribution, les enseignes Carrefour sont tout aussi visibles et dans les linéaires, les produits Danone figurent en bonne place.

Le cadre macroéconomique turc est favorable aux échanges avec l'Europe et la France, et il offre un environnement très proche de celui que connaissent les opérateurs français. La perspective d'adhésion de la Turquie à l'Union européenne constitue un levier de nature à permettre à la Turquie de poursuivre la modernisation de son économie. Deux trains de réformes majeures ont été menés : en 2001 (libéralisations du transport, de l'électricité, création d'autorités de régulation et réforme du secteur bancaire et financier) et depuis 2004, de façon plus ciblée, avec le parachèvement de la réforme bancaire, la restructuration de l'administration fiscale (synonyme d'un accroissement des recettes) et la réforme de la sécurité sociale (plus délicate, car liée à la remise à plat du régime des retraites).

La Turquie se distingue aussi par une capacité d'adaptation mise à l'épreuve au cours des dernières années. La culture et le comportement des Turcs se fondent sur des motivations profondes et honorables (détermination, soif de réussite, etc.). Le secteur manufacturier turc s'avère aussi flexible et ouvert à l'exportation. Enfin, une société de l'information se dessine en Turquie : celle-ci compte déjà 40 millions d'abonnés GSM et 9 millions d'internautes. On estime que le nombre d'internautes turcs devrait rapidement atteindre 20 millions de personnes. La Turquie offre également des opportunités aux opérateurs français en termes de marché global, du fait de la taille de celui-ci (70 millions d'habitants), du caractère urbain de la population (75 % de la population turque vivent dans les villes, où les besoins sont importants) et du jeune âge de la population, attirée par le modèle occidental de consommation. Le paysage industriel, mature, permet également des alliances à très long terme, avec un cadre juridique proche des standards européens.

Des opportunités existent aussi en termes de grands marchés publics : infrastructures portuaires, énergie (hydraulique ou nucléaire)... De même, les opportunités sont réelles en matière d'investissements et de fourniture d'équipements. L'heure est à la consolidation du secteur financier. Dans le secteur industriel, plusieurs grands ensembles se sont renforcés dans divers domaines (pétrole, sidérurgie...). Il faut également insister sur le facteur démographique : près d'une vingtaine de villes turques compte plus d'un million d'habitants.

IV. Conclusion

La Turquie évolue avec dynamisme et les « paquets » de réformes sont menés avec détermination, même si les pratiques administratives et judiciaires doivent encore évoluer. Une partie des PME opère dans le secteur « gris » de l'économie et n'accède pas nécessairement au secteur financier susceptible de soutenir leur développement. Les opportunités de création de richesses sont nombreuses mais l'investissement - étranger notamment - doit s'intensifier. Un patriotisme économique fort a conduit à constater que les prix pratiqués pour la cession d'une partie du capital des entreprises privatisées étaient « hors marché ».

Trois caractéristiques peuvent être distinguées concernant l'économie turque : la faiblesse du capital, le facteur démographique (qui fait émerger des pôles de développement importants) et les rapports délicats avec la justice (en cas de litige).

Trois incertitudes se dessinent en cet automne 2005. En premier lieu, dans un pays qui poursuit des réformes à vive allure, des tensions politiques et dans la société peuvent se faire jour. En deuxième lieu, les incertitudes entourant la négociation avec l'Union européenne pèsent nécessairement sur le niveau des échanges : depuis un an, la perspective de l'adhésion a accru ces flux commerciaux. Enfin, une fragilité particulière apparaît concernant la dette publique turque, car si son ratio semble tout à fait raisonnable au regard des standards européens, son financement s'avère très sensible à la confiance des marchés internationaux.

Quatre défis sont posés à l'économie turque :

- la modernisation du secteur public ;

- le développement régional et le rééquilibrage du territoire ;

- le développement des investissements directs étrangers ;

- le dossier chypriote, politiquement très sensible et susceptible d'affecter le déroulement des négociations avec l'Union européenne.

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