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Colloque Sénat-Ubifrance sur la Turquie (29 novembre 2005)



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L'environnement bancaire
et le financement de l'économie

Hugues ROUX
Conseiller financier, Services économiques en Turquie

Le secteur financier turc contribue faiblement au financement de l'économie réelle, ce qui appelle une intervention des bailleurs internationaux. Il a également pour caractéristique d'être essentiellement bancaire : si l'on cumule la totalité des bilans des entreprises du secteur financier, on constate que le secteur bancaire représente 91 % de ces bilans (contre 2,9 % pour le secteur des assurances et 2,2 % pour les institutions financières spécialisées). Les actifs bancaires représentaient 76 % du PNB en 2004, contre 111 % dans les dix pays accédants et 422 % dans l'ensemble de l'Union européenne. Ceci illustre la taille encore limitée, bien que prépondérante, du secteur bancaire turc. Les prêts représentent 32,7 % des actifs bancaires, contre 44,2 % pour les titres d'État.

La capitalisation boursière ne représente qu'un tiers du PNB fin 2004, pour un total de 97 milliards de dollars, soit environ 4 % d'Euronext. Le flottant représente 31 % de cette capitalisation et le marché obligataire est constitué intégralement par la dette publique. Douze introductions en bourse ou augmentations de capital ont eu lieu en 2004, pour un total de 481 millions de dollars. Les compagnies d'assurance turques représentent 0,11 % de l'activité mondiale du secteur et les primes représentent 1,54 % du PIB. Cette situation a rendu nécessaire l'intervention des bailleurs internationaux.

Sur le plan quantitatif, on constate que le principal de ces bailleurs était la Banque Mondiale, avec 10,6 milliards de dollars depuis 1994, devant la BEI (3,75 milliards de dollars) et la Banque du Conseil de l'Europe (3,45 milliards de dollars). Les organismes internationaux de développement sont également très présents dans le pays, par exemple KfW pour l'Allemagne ou l'AFD pour la France (100 millions d'euros en 2004). Sur le plan qualitatif, l'intervention des bailleurs internationaux permet la réorientation des interventions des banques turques vers des secteurs délaissés (PME, environnement...). L'apport de savoir-faire est également important pour la modernisation et le développement du pays, par exemple sur des aspects tels que la gestion du risque ou la responsabilité sociale de l'entreprise.

Le secteur bancaire a entamé une phase de normalisation juridique avec la promulgation, le 1er novembre dernier, d'une loi qui définit le monopole des opérations bancaires, qui instaure deux autorités administratives indépendantes en charge du secteur (BDDK et TMSF) et annonce une législation secondaire conforme aux accords de Bâle II. Cette loi tire également les leçons d'un passé bancaire quelque peu mouvementé, mais reste timide dans les domaines du contrôle des conglomérats financiers et des droits du consommateur. Concernant les marchés financiers, l'alignement est partiel ; ainsi, pour illustrer la non convergence du système avec l'acquis communautaire, j'observe que le marché boursier est un établissement public à capital fermé, ce qui n'est pas conforme à la règle européenne, et seuls des officiers ministériels (agents de change) ont le droit d'y opérer. A titre d'exemple d'une adaptation à faire,  l'Istanbul Stock Exchange reste un établissement public à capital fermé dont la démutualisation est souhaitable. Le secteur des assurances est certainement celui dans lequel l'alignement juridique est le moins avancé. Sur le plan des pratiques économiques, l'on assiste à une évolution rapide des prêts avec une progression des encours de près de 55 % entre 2003 et 2004 et une rentabilité, en hausse, qui rejoint des niveaux satisfaisants : le PNB a ainsi progressé de 18,37 % en 2004, pour un résultat net de 15,9 %. La Banque centrale de Turquie a fait paraître le 23 septembre sur son site Internet son premier rapport de stabilité financière sur la base de chiffres arrêtés à fin mai 2005.  Ce rapport présente un « indicateur de santé financière » calculé depuis 1999 : cet indicateur synthétise plusieurs indicateurs relatifs à la qualité des actifs bancaires,  au risque de liquidité, de change, à la rentabilité des établissements et à leur ratio de solvabilité.

Sur une base 100 à cette date, l'indicateur a connu un point bas en décembre 2000 (94,5) pour s'établir à fin mars 2005 à 110,4. L'évolution favorable de l'indicateur à partir de 2002 s'explique par :

- la diminution de l'exposition des établissements au risque de change à partir de 2001 ;

- l'amélioration de la rentabilité  s'est faite sentir à partir de 2004 ;

- le renforcement régulier des fonds propres ;

- l'ensemble des évolutions précitées permettant de compenser l'accroissement du risque de crédit dû à l'augmentation des encours.

Naïm KOÇER
Représentant général de Calyon en Turquie
et Directeur général de Calyon Bank Turk

Le secteur bancaire turc est aujourd'hui totalement assaini : les opérateurs bancaires ne doivent donc plus avoir de craintes quant au risque de solvabilité de leurs partenaires. Il y a vingt ans, 47 banques turques existaient, pour des actifs de 42 milliards de dollars. Aujourd'hui, leur nombre est inchangé mais les actifs ont été portés à plus de 180 milliards de dollars. Les acteurs du secteur sont engagés dans un mouvement de consolidation, qui devrait, après une première phase d'assainissement, réduire sensiblement le nombre des acteurs pour les rapprocher des standards européens. Sur le plan macroéconomique, le secteur bancaire turc a un rôle déterminant à jouer pour faire émerger l'économie souterraine. Selon nos estimations, celle-ci devrait représenter 40 à 60 % du PIB et constitue le principal ennemi de la bancarisation - encore faible dans le pays.

Istanbul compte 15 millions d'habitants et un parc résidentiel vaste. Le crédit immobilier n'existe en Turquie que depuis un an. L'assurance vie est proposée aux investisseurs depuis six mois ou un an. Ceci illustre clairement une caractéristique de l'économie turque : celle-ci repose encore sur le cash. La situation change, toutefois : la Turquie a pris la voie de l'endettement et si un jeune couple devait jusqu'à présent épargner durant la plus grande partie de sa vie, il peut aujourd'hui espérer consommer davantage et ainsi contribuer au soutien de la croissance du pays.

Les acteurs du système bancaire se répartissent en banques commerciales et banques d'investissement et de développement. Le principal acteur du secteur est la Banque de l'Agriculture (Ziraat Bankasi), avec 42,1 milliards de dollars d'actifs. L'acquisition de la 7ème banque du pays par la 8ème, dans le classement établi fin juin 2005, modifie la donne du secteur, au sein duquel les positions concurrentielles évoluent rapidement. La concentration est forte : 83 % des actifs sont aujourd'hui détenus par les dix principales banques turques. La structure de l'actif du secteur fait apparaître l'augmentation régulière des liquidités, des titres et surtout des prêts. La hausse des dépôts témoigne aussi de la confiance restaurée vis-à-vis des clients, de même que la hausse des fonds propres des banques turques. Le financement à travers les titres d'État continue d'occuper une position prédominante dans le financement de l'économie mais on peut espérer que cette situation s'inverse progressivement en faveur des prêts. On note également au passage que les prêts non performants ne représentent plus qu'environ 6 % des prêts en juin 2005, contre environ 30 % en 2002.

Enfin, le rendement des fonds propres s'améliore, passant de 14 % fin 2004 à 18 % (selon nos estimations) fin 2005 et les positions ouvertes des banques ont quasiment disparu. Une difficulté réside cependant dans l'écart d'échéance qui existe suivant les actifs : l'horizon temporel des dépôts s'avère ainsi beaucoup plus faible que celui des prêts, ce qui peut faire peser un risque de contrepartie sur l'ensemble du système. Celui-ci présente pour principales forces l'amélioration des conditions macroéconomiques, une meilleure gestion du risque - liée au cadre de régulation - et l'amélioration des bases de capital, de la qualité des actifs et des profits. Les faiblesses du système résident dans l'augmentation du déficit de la balance externe, dans l'impact des titres d'État sur le fonctionnement de la distribution des crédits et sur les écarts d'horizon temporel des prêts et des dépôts.

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