Question de M. LONGEOT Jean-François (Doubs - UC) publiée le 30/04/2026
M. Jean-François Longeot attire l'attention de Mme la ministre de la culture sur l'oeuvre emblématique de Gustave Courbet, Le Désespéré, récemment acquise par le Qatar Mill Museum dans des conditions restées largement confidentielles, qui suscite aujourd'hui de nombreuses interrogations quant à la protection et à la valorisation de notre patrimoine national. Selon les éléments communiqués par le ministère, cette cession est intervenue de gré à gré, sans que l'État n'ait été informé en amont, et, surtout, sans qu'aucune procédure de certificat d'exportation n'ait été sollicitée, privant ainsi l'administration de tout levier d'intervention. Dans le même temps, une convention de prêt encadrant une exposition alternée entre la France et le Qatar aurait été conclue, permettant notamment une présentation durable de l'oeuvre au musée d'Orsay. Toutefois, plusieurs points majeurs demeurent préoccupants : d'une part, les conditions exactes de cette convention restent floues, alors même qu'elles engagent la circulation et la visibilité d'une oeuvre majeure du patrimoine artistique français. D'autre part, cette situation met en lumière les limites des dispositifs actuels de protection, dès lors que l'État ne peut intervenir qu'à condition d'être formellement saisi. Enfin, le recours à des accords bilatéraux avec des institutions étrangères, en l'absence de transparence suffisante, interroge quant à la maîtrise publique de la circulation des oeuvres majeures.
Dans ce contexte, il lui demande de préciser pour quelles raisons, le certificat d'exportation n'a-t-il jamais été sollicité auprès de ses services alors que celui-ci est obligatoire pour toute sortie du territoire . Cette question est évidemment essentielle : puisque seul ce certificat d'exportation peut permettre une parade éventuelle de l'État. En particulier, si une oeuvre est considérée comme un « trésor national » le ministère de la culture peut refuser ce certificat et engager une procédure d'acquisition. Dans ces conditions, il lui demande s'il lui parait souhaitable de faire évoluer le cadre législatif afin de renforcer les capacités d'intervention de l'État en amont des cessions d'oeuvres majeures, notamment lorsque celles-ci présentent un intérêt patrimonial exceptionnel. Aussi, il lui demande de préciser les termes exacts de la convention conclue avec Qatar Mill Museum, notamment en matière de durée, de rotation de l'oeuvre et de garanties de retour sur le territoire national et d'apporter les garanties quant à la transparence et à l'encadrement des partenariats internationaux portant sur des oeuvres emblématiques du patrimoine français.
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Réponse du Ministère de la culture publiée le 20/05/2026
Réponse apportée en séance publique le 19/05/2026
M. le président. La parole est à M. Jean-François Longeot, auteur de la question n° 1095, adressée à Mme la ministre de la culture.
M. Jean-François Longeot. Madame la ministre, j'attire votre attention sur l'oeuvre emblématique de Gustave Courbet, Le Désespéré, récemment acquise par le Art Mill Museum de Doha dans des conditions qui sont restées largement confidentielles et qui suscitent aujourd'hui de nombreuses interrogations quant à la protection et à la valorisation de notre patrimoine national.
Selon les éléments que nous a communiqués votre ministère, cette cession est intervenue de gré à gré sans que l'État ait été informé en amont et, surtout, sans qu'aucune procédure de certification d'exportation ait été sollicitée, ce qui prive l'administration de tout levier d'intervention.
Dans le même temps, une convention de prêt encadrant une exposition alternée entre la France et le Qatar aurait été conclue, convention qui permettrait notamment une présentation durable de l'oeuvre au musée d'Orsay.
Plusieurs points majeurs demeurent préoccupants.
Tout d'abord, les conditions exactes de cette convention restent floues, alors même qu'elles engagent la circulation et la visibilité d'une oeuvre majeure du patrimoine artistique français.
Ensuite, cette situation met en lumière les limites des dispositifs actuels de protection, dès lors que l'État ne peut intervenir qu'à la condition d'être formellement saisi.
Enfin, en l'absence de transparence suffisante, le recours à des accords bilatéraux avec des institutions étrangères interroge la maîtrise publique de la circulation des oeuvres majeures.
Dans ce contexte, je souhaiterais obtenir certaines précisions, madame la ministre.
Pour quelle raison le certificat d'exportation n'a-t-il jamais été sollicité auprès des services, alors que celui-ci est obligatoire pour toute sortie d'une oeuvre du territoire ?
Cette question est évidemment essentielle, puisque seul ce certificat d'exportation permet une éventuelle parade de l'État, en particulier lorsqu'une oeuvre est considérée comme trésor national. Le ministère de la culture peut en effet refuser de délivrer ce certificat et engager une procédure.
Vous paraît-il par ailleurs souhaitable de faire évoluer le cadre législatif ?
Pourriez-vous également nous donner les termes exacts de la convention conclue avec le Art Mill Museum, notamment sa durée, les modalités de rotation de l'oeuvre et les garanties de retour sur le territoire national ?
Pourriez-vous enfin nous assurer de la transparence et de l'encadrement des partenariats internationaux portant sur des oeuvres emblématiques du patrimoine français ?
M. le président. La parole est à Mme la ministre.
Mme Catherine Pégard, ministre de la culture. Monsieur le sénateur, je vous remercie de me donner l'occasion de lever certaines ambiguïtés.
D'abord, je vous confirme que la cession du tableau Le Désespéré est intervenue de gré à gré, sans que l'État ait été informé en amont.
Les propriétaires d'oeuvres, tant qu'ils ne cherchent pas à leur faire quitter définitivement le territoire national - c'est le point le plus important -, restent libres de céder leurs biens et n'ont pas à en informer au préalable le ministère de la culture. En droit français, lequel est très protecteur de la propriété privée, aucune disposition n'oblige un particulier à signaler qu'il vend une oeuvre.
Par ailleurs, je confirme que l'accord avec Qatar Museums permet que ce tableau soit admiré par le public du musée d'Orsay pendant plusieurs années, alors que, jusqu'à présent, il n'était pas visible.
Concernant le certificat d'exportation, il s'agit de l'autorisation qui permet, le cas échéant, une sortie définitive du territoire. Il n'est obligatoire que dans cette perspective.
Or ce sont seulement des autorisations temporaires qui seront délivrées, au fur et à mesure, pour permettre des expositions du tableau à Doha. En effet, il n'est pas question ici de laisser cette oeuvre sortir définitivement du territoire, sans espoir de retour. J'y insiste : le tableau n'est pas autorisé à sortir définitivement de France.
En outre, ce certificat doit être demandé pour que le ministère de la culture l'accorde ou le refuse, et c'est seulement dans ce dernier cas de figure que l'oeuvre concernée obtient provisoirement le statut juridique de trésor national.
En tout état de cause, il n'est pas possible que l'État puisse empêcher d'autorité la sortie d'une oeuvre, c'est-à-dire en l'absence de demande de certificat par ses propriétaires exprimant un projet d'exportation. C'est seulement dans la mesure où une telle volonté est manifestée par le dépôt d'une demande que le ministère peut prendre position.
La législation actuelle repose sur un équilibre entre les droits de l'État, qui refuse régulièrement de délivrer de tels certificats et recourt aux autres leviers à sa disposition, et ceux des propriétaires d'oeuvres, qui ne doivent pas être dissuadés d'en détenir sur notre territoire.
Le cadre législatif ne me semble donc pas devoir être modifié, sous peine de provoquer une accélération des départs de collections, auxquels il serait difficile de s'opposer. Cela aurait aussi un effet néfaste sur la localisation des transactions et, donc, sur le marché français de l'art.
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