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La bataille des centres de décision : promouvoir la souveraineté économique de la France à l'heure de la mondialisation (rapport)

 

2. Contre l'offensive de l'anglais, la volonté d'employer le français

a) Une pratique du français qui vaut d'être préservée malgré les exigences de la mondialisation

Nul, dans la vie des affaires, ne peut plus méconnaître ni contester la nécessité d'une bonne maîtrise de la langue anglaise, ou plus exactement de l'anglo-américain véhiculaire qui fait aujourd'hui office de langue internationale. Parmi les facteurs de diffusion de l'anglais dans le monde de l'entreprise, notre collègue Catherine Tasca, dans son rapport de 2003 sur les pratiques linguistiques des entreprises379(*), a estimé que jouaient un rôle clé :

- d'une part, l'évolution de la structure du capital, les ouvertures, fusions ou alliances stimulant le passage à l'anglais. A titre d'illustration, l'accord intervenu en 1999 entre Renault et Nissan a imposé l'anglais comme langue de travail de l'alliance ;

- d'autre part, le poids du système financier dominant - américain - et la progression des modèles juridiques d'inspiration anglo-saxonne. Le rapport précité « L'entreprise et l'hexagone » de l'IGF, dès 2000, faisait en effet apparaître la progression des normes comptables anglo-saxonnes dans les entreprises françaises ;

- enfin, la généralisation des nouvelles technologies de l'information, source d'uniformisation des échanges et des documents.

De la sorte, si, comme on l'a noté, les conseils d'administration et les comités centraux d'entreprise se déroulent majoritairement en français, en revanche, « dans les conseils de direction, les comités exécutifs, « l'anglais » est de plus en plus utilisé dès lors que certains membres ne parlent pas français, même s'ils sont très minoritaires. L'argument de la courtoisie est alors invoqué pour ne pas imposer aux partenaires anglophones notre langue. Il y a là une modestie, un manque de confiance voire un complexe qui dépasse l'argument d'efficacité380(*)»

Dans le sillage de cette dernière remarque, la mission commune d'information souhaite mettre en relief que la pratique de l'anglais, au sein des entreprises, quoique souvent utile, n'a pas de raison d'être systématique. Cette pratique, en effet, ne trouve de justification qu'à proportion de son opportunité même ; or l'opportunité n'en est pas toujours avérée. Au contraire, si l'insuffisance du niveau moyen de maîtrise de l'anglais par les Français constitue un handicap, un emploi exclusif de l'anglais apparaît également nocif à nos intérêts, non pas uniquement pour ce qui concerne le rayonnement culturel de notre nation, mais aussi sous l'aspect strictement économique.

Dans un récent article de presse intitulé « Halte au pseudo-anglais dans les entreprises381(*) », M. Claude Hagège, professeur au Collège de France, a rappelé quelques faits qu'il importe ici de conserver présents à l'esprit. En premier lieu, dans les entreprises françaises, souvent, « en dehors d'anglophones de passage, on [ne] trouve personne qui ait de l'anglais une connaissance autre que superficielle ».

Un constat similaire a été formulé par la DGLFLF382(*) : « L'anglais utilisé par les non-anglophones natifs dans les relations internationales est en règle générale fonctionnel et dépourvu de nuances ; son emploi est souvent malaisé à l'écrit. » En second lieu, l'anglais, contrairement aux idées reçues, constitue « une langue assez difficile, non seulement par sa phonétique, mais aussi par la structure des phrases », et beaucoup de ses constructions verbales et formules idiomatiques ne sont transparentes que pour les locuteurs de naissance : elles demeurent « en partie opaques à des étrangers, pourtant bons connaisseurs de l'anglais, ou considérés comme tels ». L'auteur en conclut qu'« il est donc contre-productif d'imposer l'anglais à tout le personnel dans les entreprises françaises ». Au surplus, il fait valoir que, « jusqu'à présent, personne n'a jamais apporté la moindre preuve d'un accroissement des performances commerciales qui serait la conséquence directe de l'usage de l'anglais, même si l'on peut admettre que les produits soient vendus en anglais, hors de France, aux clientèles anglophones. Personne n'a jamais démontré non plus que le français n'ait pas toutes les ressources nécessaires pour exprimer le monde contemporain. ».

Ces éléments suffiraient à doter d'un fondement solide l'appel à préserver l'usage de la langue française dans les entreprises. Mais il faut ajouter un argument au plaidoyer, également développé par M. Hagège dans l'article précité : « la novlangue du monde économique participe d'une guerre contre le français ». Car non contents « de l'état de déséquilibre des langues qu'a créé à leur bénéfice, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, l'entrée de plus en plus massive de produits américains, notamment culturels, sur les marchés européens comme sur les autres [...] les groupes [anglo-saxons] visent l'éviction pure et simple du français ». A preuve, « ils commandent à leurs experts des études précises du prix que leur coûterait l'effort aboutissant à supplanter, au profit de l'anglais, le français dans les pays mêmes où il est répandu, par exemple en Afrique subsaharienne ». En d'autres termes, la guerre commerciale passe par une offensive linguistique. Tient-on à abonder l'arsenal des adversaires ?

Menant une analyse convergente, M. Jean-François Dehecq383(*) a mis en lumière de quelle façon la domination linguistique de l'anglais est susceptible de favoriser une emprise de la pensée anglo-saxonne sur les affaires :

« Lors d'un grand lancement de produit - 400 personnes à travers le monde - la réunion s'était faite en anglais. Il y avait des gens du monde entier. En deux jours, 80 % du temps de parole avait été pris par des Anglais et des Américains. Six mois après, je fais la réunion avec 12 interprètes en traduction simultanée : 22 % du temps a été pris par des Américains et des Anglais. Le sabir américain est limité à 500 mots. Lorsque je parle de chiffres, de comptes d'exploitation, je le fais en anglais mais, dès qu'on a besoin de s'adresser à l'intelligence des gens, c'est une honte de leur imposer de parler une langue qui n'est pas la leur. Même si on parle très bien anglais, on est incapable de penser dans une langue qui n'est pas la sienne ! Un Brésilien est incapable de vous expliquer autrement qu'en portugais comment il conçoit l'avenir de ce produit, le marketing, etc. C'est la même chose dans la recherche. Si l'on veut continuer à dire que c'est l'anglais la langue véhiculaire, donnons tout de suite les clefs de nos entreprises aux Américains car ils ont un avantage quatre à cinq fois supérieur à celui de toutes les autres nationalités s'ils sont en train de parler anglais. [...] On donne déjà nos actions aux anglo-saxons parce qu'il n'y a personne pour les acheter en Europe et qu'il n'y a pas de fonds de pension, ni aucune mécanique qui nous le permette, si en plus on donne la réflexion aux Anglais... [...] Je parlais de la recherche. [Sanofi-Aventis] a gardé 25 centres de recherche à travers le monde dans tous les pays. Pourquoi ? Parce qu'un Italien ne pense pas comme un Américain ou comme un Hongrois. »

Même si, d'une entreprise à l'autre et selon les personnes qui s'expriment, les situations peuvent se révéler très variables, l'usage constant de l'anglais représente, à l'évidence, un avantage concurrentiel bénéficiant aux anglophones de naissance. Il n'est donc guère pertinent, pour des entreprises françaises, d'entretenir cet avantage lorsque rien, si ce n'est l'excès du conditionnement général, n'impose que les échanges se déroulent dans un anglais exclusif - ce qui reste souvent le cas.

Au demeurant, notre langue conserve d'incontestables atouts : comme l'a fait valoir, entre autres, la DGLFLF384(*), « le français est présent à l'international dans plusieurs secteurs d'activité que caractérisent l'excellence de notre savoir-faire et de notre technologie. Il est parfois indissociable de l'image de marque de nos produits ; son usage constitue alors un avantage concurrentiel ». D'un point de vue plus global, « la connaissance de l'anglais ne suffit plus : si l'on peut acheter en anglais, on vend beaucoup mieux dans la langue du client. Gagner des parts de marché nécessite de disposer de cadres maîtrisant les langues de la clientèle, qu'il s'agisse par exemple du mandarin [...] ou plus près de nous de l'allemand et de l'italien385(*). »

* 379 Rapport au ministre de la culture, juillet 2003.

* 380 Ibid.

* 381 Le Monde, 20 mars 2007.

* 382 Rapport au Parlement précité de 2004.

* 383 Audition précitée du 15 mars 2007.

* 384 Rapport au Parlement précité de 2004.

* 385 Ibid.