B. ... À UN TASSEMENT ?

1. Constats

Au total, si le taux d'accroissement annuel des rendements a été de 2 % entre 1960 et 2000 en moyenne pour le monde (soit un doublement des rendements en quarante années), les performances productives ont été nettement dispersées.

Évolution des rendements alimentaires par région 1961-2000

Source : Agrimonde

M. Michel Griffon y voit le signe d'un essoufflement des résultats de la « Révolution verte » qu'il décrit notamment à partir de quelques analyses locales concernant le Punjab, Java-Ouest ou encore le Mexique.

Évolution du rendement en grain (riz et blé) de 1970 à 1997 (qx/ha)

AU PUNJAB (INDE)

À JAVA-OUEST

Évolution du rendement en blé au Mexique (qx/ha)

Source : « Nourrir la planète » Michel Griffon

Seraient en cause la dégradation des sols avec la montée des phénomènes de salinisation, l'engorgement hydrique des sols en lien avec l'usage gratuit de l'eau, l'augmentation du prix des engrais ou la dévastation plus aisée des monocultures par les nuisibles...

Autrement dit, on assisterait dans des régions assez diversifiées à un plafonnement des rendements agricoles qui signalerait l'épuisement des effets des progrès culturaux, voire un contre-choc subi par un système insoutenable.

2. La hausse des rendements, jusqu'à quel point ?

Or, les prospectives tablent globalement sur une élévation des rendements pour combler, dans le futur, les besoins alimentaires.

Pourtant, les hypothèses de rendement varient significativement et il existe un consensus sur la perspective d'un ralentissement de leur progression.

Dans quatre prospectives importantes, les rendements augmentent de plus de 60 % à l'horizon 2050.

Seule la prospective Agrimonde G1 envisage une progression des rendements inférieure à 10 %. Mais ce scénario n'est compatible avec les besoins de production à venir que sous l'effet d'hypothèses ad hoc (notamment sur les régimes alimentaires) et d'une mobilisation comparativement forte des surfaces cultivables.

Comparaison des hypothèses de gains de rendement
dans quelques grands exercices de prospective

Augmentation de rendement (en %) par hectare cultivé (incluant l'intensité culturale)

Source : Centre d'études et de prospective Analyse n° 28 - Juin 2011 - Extraits des rapports cités et calculs des auteurs

La gamme des perspectives de rendements apparaît particulièrement large même à l'intérieur de chacune des deux classes de scénarios (soit celle où l'augmentation des rendements est plutôt forte et celle où elle est plutôt faible, qui correspond globalement à la mise en oeuvre d'une « révolution doublement verte »).

Soit le scénario central de la FAO, qui appartient à la première de ces deux classes de scénarios, les rendements (des cultures) y augmentent nettement moins que n'augmentent les rendements (des céréales) dans les hauts de fourchette des autres projections appartenant à la même classe de prospective.

Cette diversité se retrouve dans les exercices de prospective où l'accroissement des rendements est relativement faible.

Toutefois, les prospectives tablent globalement sur la prévision que certaines zones connaîtraient un fort rattrapage (l'Afrique subsaharienne et l'ex-URSS, en particulier) tandis que les rendements pourraient continuer à progresser fortement en Amérique latine.

Ce dernier résultat qui peut sembler étonnant au vu des résultats déjà acquis dans cette région s'explique par la spécialisation culturale qui est la sienne (le maïs) et qui la distingue à la fois de l'Europe (la zone du blé) et de l'Asie (la zone du riz). En effet, la marge de rattrapage par rapport au rendement potentiel du maïs apparaît encore élevée en Amérique latine (en tout cas plus élevée qu'en Europe et en Amérique du Nord).

Cette observation conduit à souligner les liens entre rendements et spécialisations culturales. Ainsi, l'obligation d'augmenter les rendements pourrait s'accompagner d'un renforcement des tendances à la concentration des cultures autour des produits les plus susceptibles de la satisfaire. Cette tendance pourrait poser des problèmes de résilience du système alimentaire mondial.

En tout cas, il y aurait différenciation des perspectives régionales de rendement. Celle-ci peut être illustrée en considérant les différentes hypothèses de l'exercice Agrimonde.

Source : Agrimonde

Une étude de Fischer, Byerlee et Edmeades réalisée dans le cadre de la FAO mentionne quelques estimations de progression des rendements à l'horizon 2050 qui confortent la prospective d'un ralentissement de leur progression.

Dans le passé, les rendements céréaliers ont suivi un rythme linéaire permettant de gagner une production par hectare, à peu près constante chaque année, de 43 kg avec toutefois des performances régionales contrastées.

Mais, cette augmentation régulière s'est accompagnée d'un ralentissement du rythme de croissance qui est passé de 3,2 % dans les années 60 à 1,5 % dans les années 2000.

L'accélération des rendements dans les grands pays en développement n'a pas été homogène mais elle a été un trait marquant de leur agriculture à compter des années 60.

Cependant, la progression des rendements a freiné à partir du milieu des années 80, du moins pour le blé et le riz.

Dans les années 2000, la croissance des rendements du blé et du riz n'a plus dépassé 1 % dans les pays en développement et a laissé place à une stagnation dans les pays développés. Seul le maïs a continué à profiter d'une augmentation soutenue des rendements, tout en subissant une inflexion.

L'extrapolation des tendances passées permet selon une étude de Tweeten et Thompson d'augmenter la production de 1,4 milliard de tonnes, soit un accroissement de 71 %. Ce serait insuffisant pour satisfaire des besoins dont l'augmentation est estimée à 79 %. Ils en déduisent un accroissement des prix de 44 % pour équilibrer le marché. Cette dernière estimation est cependant fragile, en particulier parce qu'elle dépend d'une hypothèse de non extension des terres. Cependant, elle donne un aperçu des tensions que pourrait susciter l'essoufflement des progrès des rendements à l'avenir.

3. La progression des rendements ne devraient plus venir principalement d'une augmentation du potentiel mais d'un rattrapage des pays en retard

L'étude de Fischer et al évalue les écarts de rendement entre les rendements observés et plusieurs critères de référence, l'un technique, le rendement potentiel, qui correspond à la frontière technologique (raffiné pour tenir compte de la limitation des ressources en eau) et, l'autre, plus économique, le rendement atteignable qui tient compte en plus des conditions économiques et se trouve donc à un niveau inferieur à celui du rendement potentiel.

Idéalement, l'écart à combler est celui entre le rendement observé et le rendement potentiel, mais, dans les faits, les contraintes économiques (estimées aux conditions réelles ou dans les conditions de marché efficient) obligent à une moindre ambition qui est de combler l'écart entre le rendement observé et le rendement atteignable.

La simulation des auteurs est enrichie d'analyses visant à déterminer les conditions d'un comblement des écarts de rendement, parmi lesquelles une attention particulière est portée à l'élévation du rendement potentiel lui-même (la frontière technologique) comme susceptible d'avoir des effets favorables sur les performances observées en pratique.

Les auteurs constatent qu'il existe des marges élevées entre les rendements obtenus et les rendements potentiels.

Écarts entre les rendements obtenus et les rendements potentiels
(en % par rapport au rendement obtenu)

 

Moyenne

Éventail

Blé

40

25-50

Riz

75

15-110

Maïs

ND

30-200

Par ailleurs, ils soulignent que les progrès du « potentiel » sont modérés, de l'ordre de 0,5 % par an pour le blé et le riz et de 1 % pour le maïs.

Ces progressions sont insuffisantes pour atteindre les taux de croissance de la production nécessaire pour satisfaire la demande en expansion.

Les auteurs en concluent que davantage d'efforts de recherche-développement sont souhaitables tout en laissant transparaître un certain scepticisme sur les effets de cette orientation :

- les coûts de la recherche seront fortement croissants ;

- un assez grand nombre d'options techniques, parmi lesquelles les modifications génétiques pourraient avoir épuisé leur potentiel31(*) ;

- seules les méthodes de sélections culturales apparaissent comme susceptibles de forts gains d'efficience.

Mais, l'essentiel est bien que c'est par la mise à niveau des rendements dans les pays où ils accusent le plus grand retard que pourrait intervenir le supplément de production nécessaire au monde.


* 31 En matière de progrès technique on navigue toujours entre optimisme et scepticisme. Votre rapporteur plaide pour une politique volontariste de recherche et développement. La France doit impérativement valoriser ses atouts qui sont considérables. Il ne s'agit pas seulement d'inventer mais aussi d'innover en développant notamment les transferts de technologies à destination des pays en développement.