II. L'INVESTISSEMENT : 83 MILLIARDS DE DOLLARS NE SUFFIRONT PAS

Les experts de la FAO ont réalisé une estimation des besoins d'investissement agricole sur longue période nécessaires pour remporter le défi alimentaire.

Telle est du moins la présentation qui est faite. Il faudrait être plus précis. L'exercice de la FAO consiste, en réalité, à évaluer les engagements financiers qui seraient nécessaires pour atteindre le niveau de production agricole que décrit la prospective de l'organisation, prospective qui n'est pas la seule possible.

L'estimation d'un besoin d'investissement annuel de 83 milliards de dollars a connu un retentissement certain et a été largement reprise par les médias et dans les débats d'experts pour résumer les exigences du défi alimentaire à l'horizon 2050.

Même s'il est souvent relativisé par la FAO, notamment au vu des investissements réalisés dans d'autres secteurs moins vitaux pour le développement humain (c'est le moins qu'on puisse dire quand il s'agit de l'armement), le chiffrage par la FAO des besoins d'investissement agricole peut apparaître formidable.

En gardant à l'esprit que les estimations sont imprécises (v. infra), il correspond à une nette augmentation de l'effort d'investissement, ce qui pose évidemment la question de savoir d'où pourrait venir une telle accélération de l'investissement.

Pour autant, aux yeux de votre rapporteur, cet effort supplémentaire doit plutôt être considéré comme insusceptible d'assurer la résolution de problème alimentaire, surtout si on l'envisage, comme dans le présent rapport, sous l'angle de la mise en oeuvre effective du droit à l'alimentation.

Pour atteindre cet objectif, il faudra investir sensiblement plus.

L'agriculture, considérée d'un point de mondial, est un secteur particulièrement paradoxal au regard de l'investissement agricole.

Certaines régions semblent être caractérisées par des surcapacités dont les excès de production récurrents ont témoigné éloquemment dans le passé. Désormais, les instruments des politiques agricoles ayant évolué, ce sont moins ces surproductions qui « signent » l'existence de ces surcapacités que les problèmes budgétaires ou ceux portant sur les revenus agricoles.

En revanche, de nombreuses régions relevant du monde en retard de développement souffrent d'une insuffisance d'investissement. Ces régions sont généralement des zones dépourvues des institutions nécessaires à l'investissement agricole.

Ces contrastes appellent l'attention sur l'importance des institutions comme variables déterminantes de l'investissement agricole mais aussi sur le défaut systématique d'attractivité du secteur agricole pour les capitaux. En bref, spontanément, l'agriculture n'est pas un secteur d'investissement. Cette situation paraît résulter d'au moins deux facteurs :

- le fonctionnement du marché des biens agricoles ne favorise pas une rentabilité économique du secteur attractive ;

- le fonctionnement des marchés de financement n'est pas spontanément adapté à l'investissement agricole.

D'autres variables comptent sans doute, dont, en particulier, les particularités du « capital humain » mobilisé par l'agriculture qui appelle une formation exigeante et nettement spécialisée.

Ces observations conduisent à analyser le développement agricole comme résultant pour une part importante d'un « héritage fatal », à savoir la nécessité historique de contribuer à sa propre alimentation pesant sur des hommes ancrés sur leurs terres.

Une grande partie de l'histoire agricole s'est inscrite comme un processus consistant à échapper à cette fatalité. Et l'un des problèmes a été de préserver les incitations à demeurer dans le secteur alors même que les autres secteurs permettaient des revenus supérieurs.

Que l'investissement agricole ait décru quand cette dernière préoccupation a décliné n'est donc pas une surprise.

Mais, on ne relèvera pas le défi alimentaire sans inverser ce processus.

A. UN RALENTISSEMENT DE L'INVESTISSEMENT AGRICOLE...

Au cours des années 1981 à 1996 l'investissement brut dans le secteur agricole primaire des pays en développement s'est élevé à 77 milliards de dollars (soit un investissement net de 26 milliards de dollars).

À ces investissements, il faut ajouter 34 milliards de dollars investis dans les activités post-récoltes et 29 milliards de dollars d'investissement public brut dans les infrastructures qui constituent le contexte de l'exploitation agricole.

La plupart de ces derniers investissements ont été effectués en Asie (60 %), l'Amérique latine concentrant 20 % du total. L'ANMO et l'Afrique subsaharienne n'ont bénéficié chacune que de 10 % desdits investissements.

En conséquence, le stock de capital agricole a évolué de façon très différenciée depuis 1975.

Des niveaux de l'investissement et du stock de capital agricole difficiles à évaluer

L'identification du capital agricole et des investissements qui contribuent à sa constitution pose des problèmes de méthode et des problèmes pratiques.

Pour ces derniers, hormis les informations de la base de données FAOSTAT, il n'existe pas de couverture géographique exhaustive.

Les limites de cette base de données en réduisent toutefois la significativité puisqu'elle recense principalement des stocks physiques qui ne sont pas représentatifs de la totalité du capital engagé.

Les autres données disponibles sont généralement issues des comptes nationaux. Elles sont plus complètes mais seuls quelques pays en disposent dans des conditions satisfaisantes.

Sur le plan de la méthode, les problèmes auxquels on est confronté sont ceux de la définition du champ et de l'imputation à l'agriculture d'investissements qui peuvent avoir plusieurs usages (tel est le cas en particulier des infrastructures). Le champ du capital agricole dépasse de beaucoup l'investissement physique utilisé dans les exploitations. Les investissements dans le capital humain doivent être pris en compte de même que les investissements qui peuvent avoir un impact sur l'efficacité de l'exploitation tout en étant réalisés en dehors d'elle (infrastructures, industries d'amont, protection du capital naturel...).

Taux de croissance annuel moyen de l'ACS1 avant et après 1990

1 Agricultural Capital Stock : Stock de capital dans l'agriculture Source : FAOSTAT

Après un rythme annuel d'investissement net de 1,11 % entre 1975 et 1990, on relève une nette décélération avec un progrès limité à 0,50 % entre 1991 et 2007.

Les pays développés ont été jusqu'à désinvestir de l'agriculture (- 0,34 % par an du capital agricole) à partir de 1991 mais le rythme d'essor du capital agricole dans les pays en développement a également ralenti. Il a été inférieur (+ 1,23 %) à partir de cette date à ce qu'il avait été entre 1975 et 1990 (+ 1,66 %).

Ces résultats peuvent être désagrégés par grande région.

Taux de croissance annuels moyens des ACS par région

Source : FAOSTAT

Pour les pays développés, on observe que la décrue du capital agricole devient significative en Europe plus tôt qu'en Amérique du Nord. La FAO tend à lier ce processus à l'adoption de la réforme de la PAC en 1992-1993 (réforme Mac Sharry).

Pour les pays en développement, le stock de capital a continûment progressé mais sur un rythme moins rapide au fil du temps, avec un freinage particulièrement marqué en Asie du Sud depuis la seconde moitié des années 90 et en Afrique subsaharienne à la fin des années 2000.

Ces évolutions combinées avec celles qui ont touché la population active agricole se sont soldées par des variations très disparates du stock de capital par tête dans les pays en développement.

Taux de croissance annuel moyen de l'ACS par travailleur
dans l'agriculture, dans les pays en développement

Source : FAOSTAT

La population active agricole n'a diminué qu'en Amérique latine mais sa progression a été très variable dans les autres régions avec une augmentation particulièrement marquée en Afrique subsaharienne.

En conséquence, le stock de capital par actif agricole a diminué dans deux régions : l'Afrique subsaharienne et l'Asie du Sud mais il a augmenté de façon soutenue en Amérique latine.

Il est intéressant de décomposer le stock de capital agricole en ses différentes parties telles qu'inventoriées par la FAO. Celle-ci estime que les terres en représentent entre 52 et 55 %64(*), le bétail de 24 à 26 %, les machines de 16 à 17 % et les structures de l'exploitation autour de 5 %.

Entre 1975 et 2007, la progression la plus consistante a été celle des terres (+ 0,93 % par an) suivi des machines (+ 0,75 %), des structures (+ 0,66 %) et du bétail (+ 0,50 %).

Mais, en fin de période, l'investissement dans les terres ralentit.

Parmi les causes du ralentissement, il faut tout particulièrement évoquer la réduction des interventions publiques, internes ou internationales, dans l'agriculture.

C'est un constat partagé que les dépenses publiques et l'aide publique à l'agriculture ont baissé dans les années 90.

Il existe une corrélation positive entre les dépenses publiques consacrées à l'agriculture et la variation du capital/tête dans le secteur agricole.

Dépenses publiques pour l'agriculture par travailleur et ACS
dans 44 pays en développement de 1980 à 2005

Source : FAOSTAT

De même, bien que la corrélation soit perturbée par des car particuliers (le Brésil d'un côté, le Soudan de l'autre) l'aide publique au développement agricole, qui peut favoriser un niveau élevé de dépenses publiques agricoles, exerce globalement des effets favorables sur le capital/tête dans le secteur agricole.

Aide publique au développement agricole de 1980 à 2005
et croissance de l'ACS dans 118 pays, 1995-2005

Source : FAOSTAT


* 64 Il ne s'agit pas des seuls biens fonciers mais de « foncier viabilisé » qui comprend notamment l'irrigation.